Pape Benoît I (Benedictus I) gouverne l'Église de Rome du 2 juin 575 au 30 juillet 579. Le Saint-Siège le présente comme le 62e pape de l'Église catholique, né à Rome, successeur immédiat de Jean III et prédécesseur de Pélage II.[1] Son pontificat est bref et très pauvre en documents, mais il se situe à un moment de bascule : l'Italie byzantine cesse de fonctionner comme un territoire unifié, les Lombards avancent, Rome manque de vivres, et le pape devient de plus en plus l'évêque qui garde une ville quand les structures civiles se défont.
Le Liber Pontificalis résume sa vie en quelques lignes : Benoît est romain, fils de Boniface ; il occupe le siège quatre ans, un mois et vingt-huit jours ; il meurt au milieu de la famine et des attaques lombardes ; il est enseveli à Saint-Pierre.[2] Cette notice serait insignifiante si elle n'était replacée dans le contexte. Entre 574 et 579, Rome n'est plus seulement une capitale religieuse appauvrie : elle devient une cité menacée, dépendante du blé impérial, coupée des communications normales avec Constantinople, entourée par une Italie qui passe de main en main.
Le Liber Pontificalis rapporte qu'en ces jours la nation des Lombards envahit toute l'Italie, en même temps qu'une grande famine sévissait — paraphrase en français d'après la traduction anglaise de Loomis.[3]
Ce n'est donc pas un pape de grandes lettres doctrinales, de conciles ou de formules dogmatiques. C'est un pape de survie ecclésiale. L'intérêt de son pontificat tient précisément à cette pauvreté documentaire : elle montre ce que devient la papauté quand elle doit continuer à ordonner, nourrir, relier les Églises et administrer les biens de Saint-Pierre dans un monde où l'empire ne protège plus Rome de façon régulière.
Pourquoi Benoît I compte-t-il ?
Le pape d'une Rome affamée
L'événement central du pontificat est la famine. Le Liber Pontificalis rapporte que plusieurs places fortes se rendirent aux Lombards pour échapper à la rigueur de la faim, et que Rome elle-même fut en danger par manque de vivres et par mortalité.[4] Treccani souligne que le problème alimentaire paraissait même plus dur que la pression militaire : des garnisons byzantines, privées de ravitaillement, préféraient se livrer aux envahisseurs plutôt que mourir de faim.[5]
Le récit ajoute que l'empereur fit envoyer d'Égypte des navires chargés de blé vers Rome. L'édition Loomis corrige le nom : le Liber Pontificalis parle de Justinien, mais il faut probablement lire Justin II, mort le 4 octobre 578.[6] Cette précision importe : Rome reste encore dans l'orbite impériale, mais elle dépend d'interventions exceptionnelles, lointaines, lentes. Le pape est au centre d'une ville chrétienne qui ne peut plus compter sur une administration normale.
Une vacance qui révèle la rupture politique
Après la mort de Jean III, le siège romain reste vacant près de onze mois. Benoît n'est consacré que le 2 juin 575, alors que Jean III était mort le 13 juillet 574.[7][8] La raison n'est pas un simple désordre interne : l'élection pontificale doit encore recevoir l'autorisation impériale, et les ravages lombards rendent les communications avec Constantinople extrêmement difficiles.[9]
Ce délai est un signe historique. Au VIe siècle, le pape n'est pas encore élu dans le cadre médiéval plus autonome que connaîtront les siècles suivants. L'empereur, par Ravenne et Constantinople, conserve un droit de confirmation. Mais l'Italie n'est déjà plus assez sûre pour que cette procédure fonctionne correctement. Benoît I appartient donc à la génération qui voit la papauté passer d'une dépendance impériale théorique à une responsabilité locale toujours plus directe.
Un pontificat pastoral malgré le silence des sources
Les sources ne conservent ni traité, ni lettre doctrinale de Benoît I. Pourtant, deux indices empêchent de le réduire à une ombre. D'abord, il ordonne vingt et un évêques, chiffre notable pour un pontificat de quatre ans dans un temps de guerre.[10] Ensuite, Grégoire le Grand mentionnera plus tard la concession de la Massa Veneris, dans le territoire de Minturnes, à l'abbé Étienne du monastère Saint-Marc près de Spolète — fait connu par son Registre des lettres (livre IX, lettre 87 ; ancienne numérotation I, 30).[11]
Ces deux faits disent une même chose : Benoît continue de faire vivre l'Église. Il consacre des pasteurs, maintient des liens avec des monastères, administre les patrimoines qui permettent à l'Église romaine de soutenir la prière, les pauvres et les communautés. Le pontificat ne produit pas de grands textes parce que l'urgence est ailleurs : tenir la chaîne sacramentelle, nourrir la ville, empêcher que la violence ne coupe les Églises les unes des autres.
Un maillon entre Jean III et Grégoire le Grand
Benoît I est pris entre Jean III, qui avait restauré les cimetières des martyrs et connu l'irruption lombarde, et Pélage II, qui sera consacré sans autorisation impériale parce que les Lombards assiègent Rome.[12] Quelques années plus tard, saint Grégoire le Grand transformera cette contrainte en style pastoral : gouvernement des patrimoines, charité organisée, négociation avec les Lombards, attention aux pauvres et mission.
Benoît I n'est pas Grégoire, mais il appartient à la même matrice historique. Sous lui, la papauté apprend déjà à être plus qu'un organe ecclésiastique dans une ville impériale : elle devient l'institution qui demeure quand les soldats, les sénateurs et les administrateurs ne suffisent plus.
Les sources principales
Tableau des témoins
| Source | Date | Ce qu'elle apporte | Prudence |
|---|---|---|---|
| Saint-Siège | liste actuelle | 62e pape, dates 2.VI.575 - 30.VII.579, naissance à Rome | Notice chronologique minimale |
| Liber Pontificalis | VIe-VIIe siècle | Père Boniface, durée du pontificat, famine, blé venu d'Égypte, sépulture à Saint-Pierre | Source première, mais très brève ; confusion Justinien/Justin II |
| Paul Diacre | VIIIe siècle | Violence lombarde, tribut du tiers des récoltes, églises dépouillées, prêtres tués | Écrit plus tard, mais utilise des traditions anciennes et Secundus de Trente |
| Treccani, Enciclopedia dei Papi | 2000 | Analyse politique : retard de confirmation, mission Panfronio, Jean III de Ravenne ; déclare erronée l'idée que Benoît fût le prédécesseur immédiat de Grégoire et l'aurait ordonné diacre (moine de Whitby, Jean Diacre) | Source moderne critique |
| Catholic Encyclopedia / New Advent | 1907 | Synthèse classique : vacance, Massa Veneris, ordinations, famine | Ancienne, utile mais à croiser |
| Britannica sur Grégoire | synthèse moderne | Contexte des années 570 : déclin urbain, famine, peste, fragmentation civile | Porte sur Grégoire, mais éclaire l'environnement immédiat |
Le Saint-Siège : la chronologie minimale
La fiche du Saint-Siège donne trois repères fermes : Benoît I est le 62e pape, son pontificat commence le 2 juin 575, se termine le 30 juillet 579, et il est né à Rome.[13] Ces dates doivent primer sur les approximations anciennes, d'autant que la durée transmise par le Liber Pontificalis — quatre ans, un mois et vingt-huit jours — correspond à l'intervalle général retenu.
Le Liber Pontificalis : une notice minuscule mais décisive
La notice de Benoît I est l'une des plus courtes de cette période. Elle ne donne pas d'actes doctrinaux, pas de relations diplomatiques détaillées, pas de conflit interne romain. Elle donne pourtant trois informations majeures : la famine, l'aide en blé venue d'Égypte, et la mort du pape au milieu de cette crise.[14]
Le Liber Pontificalis raconte que l'empereur, apprenant que Rome était menacée par la famine et la mortalité, fit venir d'Égypte des navires chargés de blé vers Rome, et qu'ainsi Dieu eut compassion de la terre d'Italie — paraphrase en français d'après la traduction anglaise de Loomis.[15]
La phrase est théologiquement sobre. Elle ne transforme pas l'empereur en sauveur absolu : l'envoi du blé est lu comme une miséricorde de Dieu envers l'Italie. Le pape, lui, est au cœur de ces « hardships and afflictions », ces épreuves et afflictions, selon la traduction anglaise de Loomis.[16]
Paul Diacre : le fond de violence lombarde
Paul Diacre, dans son Histoire des Lombards, décrit la période qui suit la mort du roi Cleph en 574 : les ducs lombards dominent sans roi commun, les nobles romains sont tués par cupidité, les survivants doivent livrer le tiers de leurs récoltes, les églises sont dépouillées et des prêtres massacrés.[17]
Paul Diacre décrit des églises dépouillées par les ducs lombards, des prêtres massacrés, des cités ravagées et des populations vivant de la culture des champs exterminées — paraphrase en français d'après la traduction anglaise de Foulke.[18]
Ce tableau ne concerne pas seulement une périphérie barbare. Il explique pourquoi le pontificat de Benoît ne peut être lu comme une simple transition administrative. Le pape gouverne pendant l'une des phases les plus cruelles de l'installation lombarde en Italie, celle des duchés autonomes après Cleph.[19]
Treccani : l'analyse critique moderne
Treccani apporte quatre précisions importantes. Premièrement, la consécration tardive de Benoît montre les troubles provoqués par les Lombards jusque dans les communications avec Byzance.[20] Deuxièmement, la famine menace Rome au point d'exiger un secours impérial exceptionnel par les ports d'Égypte.[21] Troisièmement, vers 577, le patrice Panfronio, probablement chef du Sénat romain, conduit à Constantinople une mission portant 3 000 livres d'or pour contribuer à la guerre contre les Lombards ; on ignore si Benoît y prit part.[22] Quatrièmement, Benoît consacre probablement Jean III de Ravenne, futur interlocuteur de Grégoire le Grand, ce qui manifeste une intervention romaine forte dans la capitale politique byzantine d'Italie.[23]
Treccani corrige aussi une tradition séduisante mais fragile : une ancienne vie de Grégoire le Grand attribue à Benoît I un rôle de prédécesseur immédiat et raconte que Grégoire lui aurait demandé l'autorisation de partir évangéliser les Angles. La notice juge cette attribution erronée.[24]
Avant le pontificat : un Romain presque inconnu
Fils de Boniface
Le Liber Pontificalis donne seulement deux renseignements personnels : Benoît est romain et fils d'un certain Boniface.[25] Aucun élément fiable ne permet de décrire sa famille, sa formation, son rang clérical avant l'élection, ni son rôle sous Jean III. L'historien doit accepter ce silence.
Ce silence n'est pas exceptionnel. Plusieurs papes du VIe siècle sont connus presque uniquement par leur entrée dans les listes pontificales et par quelques actes conservés dans le Liber Pontificalis. La différence, ici, est que le contexte permet de comprendre pourquoi les archives sont maigres : guerre, famine, communications rompues, administrations fragiles.
"Bonosus" chez les Grecs
La Catholic Encyclopedia rapporte que Benoît était appelé Bonosus par les Grecs, en s'appuyant sur Évagre le Scholastique.[26] L'information reste secondaire, mais elle rappelle que les papes de Rome sont encore perçus et nommés dans un univers méditerranéen bilingue, latin et grec. La papauté n'est pas isolée de l'Orient : elle dépend encore de l'empereur, reçoit confirmation de Constantinople, et regarde vers Ravenne pour les relais politiques.
Une élection retardée par l'empire lointain
Le délai de presque onze mois entre la mort de Jean III et la consécration de Benoît est l'un des faits les plus révélateurs de son pontificat.[27] L'autorisation impériale n'arrive pas, ou arrive très tard, parce que l'Italie n'est plus sûre. Les Lombards ne sont pas seulement une menace militaire ; ils interrompent les routes, ralentissent les courriers, rendent incertaine la procédure même par laquelle Rome devait rester reliée à l'Empire.
Le futur Pélage II sera consacré en 579 sans ordre impérial, parce que les Lombards assiègent Rome.[28] Benoît I se trouve donc dans l'entre-deux : encore confirmé selon l'ancien régime, mais déjà dans un monde où l'ancien régime ne fonctionne presque plus.
Le contexte : l'Italie après Jean III
La fin de l'illusion byzantine
Justinien avait reconquis l'Italie sur les Ostrogoths au prix d'une longue guerre, de 535 à 554. Mais cette victoire laisse une péninsule ruinée. Les villes sont affaiblies, les campagnes dépeuplées, les réseaux fiscaux et militaires difficiles à maintenir. L'invasion lombarde de 568 transforme cette fragilité en morcellement durable.[29]
Sous Jean III, l'Italie semblait encore officiellement byzantine. Sous Benoît I, l'illusion se dissipe. Rome, Ravenne, Naples et quelques zones côtières restent impériales, mais l'intérieur est travaillé par les ducs lombards. La papauté doit vivre dans cette géographie éclatée.
La phase des ducs lombards
Après la mort de Cleph en 574, les Lombards ne se donnent pas immédiatement un nouveau roi. Les duchés agissent de façon plus autonome, ce qui rend la violence moins contrôlable. Treccani décrit cette phase comme l'une des plus cruelles de l'initiative lombarde.[30]
Pour Rome, cette situation est pire qu'une guerre classique. Il n'y a pas toujours un interlocuteur unique avec qui négocier. Les villes peuvent tomber, se rendre par famine, payer tribut, changer de maître. Les Églises locales perdent leurs ressources, leurs clercs, parfois leurs évêques. Dans ce contexte, l'ordination de vingt et un évêques par Benoît prend une signification concrète : il faut reconstituer des pasteurs dans une Italie ecclésiale saignée.
Rome entre Sénat, empereur et pape
L'épisode de Panfronio, rapporté par Menandre le Protecteur et repris par Treccani, montre que l'ancien monde romain n'a pas entièrement disparu. Vers 577, un patrice, probablement chef du Sénat romain, conduit à Constantinople une mission avec 3 000 livres d'or pour financer la guerre contre les Lombards.[31]
On ignore si Benoît I intervient directement. Mais le simple fait que Treccani pose la question est parlant : à cette date, le pape ne peut pas être absent des grands équilibres de Rome. Même sans tenir le pouvoir civil, il est déjà l'une des autorités capables de relier la ville, l'empire, les monastères et les Églises.
Les actes du pontificat
Ordiner vingt et un évêques
Le nombre de vingt et un évêques consacrés est l'acte quantifiable le plus important du pontificat.[32] Le Liber Pontificalis ne donne pas leurs sièges. New Advent ajoute qu'une ordination tenue en décembre aurait créé quinze prêtres, trois diacres et vingt et un évêques.[33]
| Ordination attribuée à Benoît I | Nombre | Portée probable |
|---|---|---|
| Prêtres | 15 | Renforcement du clergé romain ou suburbicaire |
| Diacres | 3 | Service liturgique et administratif de l'Église romaine |
| Évêques | 21 | Continuité pastorale dans une Italie troublée |
Ce tableau donne une leçon simple : un pape peut laisser peu de textes et pourtant exercer une action profonde. Dans l'Église ancienne, consacrer des évêques n'est pas une formalité ; c'est assurer que l'Eucharistie, la discipline, la prédication et la charité disposent de pasteurs légitimes dans des régions où la guerre détruit les cadres civils.
La Massa Veneris et les monastères
La concession de la Massa Veneris à l'abbé Étienne du monastère Saint-Marc près de Spolète est connue indirectement par le Registre des lettres de Grégoire le Grand (livre IX, lettre 87 ; ancienne numérotation I, 30).[34] Une massa désigne un domaine ou groupe de terres dépendant du patrimoine ecclésiastique — autrement dit un grand domaine agricole dont les revenus font vivre la communauté (moines, pauvres). Le lieu est situé dans le territoire de Minturnes, en Campanie, tandis que le bénéficiaire est lié à Spolète, zone stratégique dans l'Italie lombarde.
L'acte montre que Benoît administre le patrimoine de Saint-Pierre non comme une richesse abstraite, mais comme un moyen de soutenir la vie monastique. Quelques années plus tard, Grégoire le Grand fera de cette gestion patrimoniale une pièce majeure de la charité romaine.[35] Benoît se situe en amont de cette transformation.
Jean III de Ravenne
Treccani relève qu'Agnellus de Ravenne présente l'archevêque Jean III de Ravenne comme né à Rome et envoyé à Ravenne par le Siège apostolique en novembre 578. Dans une lettre de 593 à Grégoire le Grand, Jean dira avoir parcouru sa carrière ecclésiastique « dans le sein et le giron de la sainte Église romaine ».[36]
Si Benoît I l'a consacré, l'acte est considérable. Ravenne est la capitale politique de l'Italie byzantine. Y envoyer un homme formé à Rome, dans un contexte de schisme des Trois Chapitres encore actif au nord-est, revient à affirmer que l'unité ecclésiale de l'Italie ne peut pas être laissée aux seuls équilibres impériaux. Rome continue d'agir.
Nourrir Rome par le blé impérial
Le Liber Pontificalis n'affirme pas explicitement que Benoît organisa lui-même la distribution du blé venu d'Égypte. Il dit que l'empereur l'envoya et que Dieu eut compassion de l'Italie.[37] Mais le pape meurt au milieu de ces épreuves, ce qui laisse entendre qu'il fut engagé dans la crise.
New Advent formule prudemment la conclusion : Benoît mourut au milieu de ses efforts pour faire face à ces difficultés.[38] C'est la bonne mesure. Il ne faut pas inventer une administration alimentaire détaillée ; il faut voir que la papauté est déjà au contact immédiat du ravitaillement, de la mortalité et de la protection des pauvres.
Famine, charité et gouvernement spirituel
La faim comme fait politique
Dans l'Antiquité tardive, la famine n'est jamais seulement un manque de nourriture. Elle provoque redditions militaires, migrations, pillages, mortalité, réorganisation des dépendances. Le Liber Pontificalis rapporte que des places fortes se rendirent aux Lombards pour être épargnées par la faim.[39]
Ce détail est capital. Il explique pourquoi l'histoire de Benoît I ne se réduit pas à une biographie pontificale : la faim devient un agent historique. Elle fait tomber des villes que les armes n'ont pas prises. Elle force des populations à accepter le tribut. Elle transforme l'autorité du pape, parce que le pasteur doit répondre à une détresse concrète.
La charité comme fonction de la papauté
Saint Grégoire le Grand, quelques années plus tard, organisera de façon systématique les patrimoines pontificaux pour le soulagement des pauvres.[40] Benoît I n'a pas laissé un système comparable. Mais son pontificat est l'un des laboratoires de cette mutation. Le pape n'est pas seulement gardien de l'orthodoxie ; il devient, par nécessité, gardien de la subsistance d'une ville chrétienne.
Cette dimension n'est pas marginale dans la théologie catholique de l'épiscopat. Un évêque qui ordonne, enseigne et gouverne doit aussi nourrir. Dans une Rome frappée par la famine, la charité n'est pas un supplément moral : elle est la forme concrète de la paternité pastorale.
Une spiritualité sans discours conservé
Benoît I ne laisse pas de traité spirituel. Pourtant son pontificat fait entendre une parole silencieuse : l'Église demeure quand les sécurités terrestres tombent. Les villes se rendent, les ducs pillent, les communications impériales tardent, les vivres manquent ; le pape continue d'ordonner des évêques, de soutenir des monastères, de recevoir le secours et de mourir à son poste.
Le Liber Pontificalis conclut l'épisode en y lisant une compassion de Dieu envers la terre d'Italie — paraphrase en français d'après la traduction anglaise de Loomis.[41]
La formule est brève, mais elle est le centre spirituel de l'article. La compassion de Dieu passe par des moyens très concrets : des bateaux, du blé, des ports, des évêques, des domaines, des monastères. L'Église ne méprise pas ces médiations ; elle y reconnaît la Providence.
Questions disputées
Benoît I a-t-il ordonné Grégoire le Grand diacre ?
La tradition est parfois rapportée, mais elle doit être écartée ou au minimum fortement relativisée. Treccani signale qu'une ancienne vie de Grégoire attribue à Benoît un rôle dans la vocation missionnaire anglaise de Grégoire, mais juge cette donnée erronée.[42]
Conclusion : il ne faut pas présenter Benoît I comme le pape qui lança Grégoire dans sa carrière diplomatique. Le vrai lien est plus large : Benoît appartient au monde de crise qui formera Grégoire.
Le blé d'Égypte est-il historiquement assuré ?
La notice du Liber Pontificalis est la source directe. Loomis précise que les autres sources ne mentionnent pas cet envoi, mais que la documentation est si rare que le silence extérieur ne suffit pas à rejeter le récit.[43]
La prudence consiste donc à dire : le Liber Pontificalis rapporte l'arrivée de navires chargés de blé ; l'identification de l'empereur doit être corrigée en Justin II ; l'épisode est cohérent avec la dépendance traditionnelle de Rome au blé méditerranéen, mais il reste attesté principalement par cette source.
Benoît I fut-il un grand pape ?
Si l'on entend par « grand pape » un auteur, un législateur ou un acteur dogmatique comparable à Léon le Grand, Gélase I ou Grégoire le Grand, la réponse est non. Si l'on entend un pape qui a maintenu l'Église dans une crise extrême, la réponse devient plus juste.
La grandeur de Benoît I est discrète. Elle tient à la continuité : il n'interrompt pas la succession épiscopale, ne laisse pas la famine engloutir toute mémoire ecclésiale, et fait passer la papauté à travers l'une des années les plus sombres de l'Italie post-justinienne.
Chronologie
| Date | Événement | Source principale |
|---|---|---|
| 13 juillet 574 | Mort de Jean III | Mann, Catholic Encyclopedia, art. Jean III ; Treccani, art. Benoît I |
| 574-575 | Vacance prolongée par l'attente de confirmation impériale | Treccani, New Advent |
| 2 juin 575 | Consécration de Benoît I | Saint-Siège |
| v. 577 | Mission de Panfronio à Constantinople avec 3 000 livres d'or | Treccani / Menandre |
| novembre 578 | Envoi probable de Jean III à Ravenne par le Siège romain | Treccani / Agnellus |
| décembre (année non précisée par la source) | Ordinations attribuées à Benoît : prêtres, diacres, évêques | New Advent |
| 30 juillet 579 | Mort de Benoît I | Saint-Siège, Treccani |
| 26 novembre 579 | Consécration de Pélage II sans ordre impérial, Rome étant assiégée | Treccani (chronologie reçue) |
Réception et héritage
Un pape souvent réduit à une ligne de catalogue
Benoît I est facilement résumé en une ligne : 575-579, famine, Lombards. Ce résumé est exact mais insuffisant. L'enjeu est de comprendre ce que cette ligne signifie pour l'histoire de la papauté : l'évêque de Rome gouverne désormais dans une Italie où l'empire reste présent mais trop faible, où les Lombards sont proches mais non unifiés, où la ville dépend autant de la charité ecclésiale que de l'administration civile.
La transition vers Pélage II
À la mort de Benoît, la situation s'aggrave encore. Le Liber Pontificalis dit que Pélage II fut consacré sans ordre impérial parce que les Lombards assiégeaient Rome et ravageaient l'Italie.[44] Le Liber Pontificalis (notice de Pélage II) chiffre la vacance après Benoît à trois mois et dix jours[45] — durée qui ne recouvre pas exactement l'intervalle de la chronologie reçue (30 juillet – 26 novembre 579, soit près de quatre mois) et qu'il faut lire comme l'approximation du biographe, non comme un compte calendaire.
Le passage est décisif. Avec Benoît, l'autorisation impériale arrive encore, tardivement. Avec Pélage II, elle ne peut plus être attendue. La crise politique impose un fait que le droit mettra du temps à absorber : Rome doit parfois agir pour que l'Église ne reste pas sans pasteur.
Préparer le monde de Grégoire le Grand
Grégoire le Grand naît et se convertit à la vie monastique dans ce climat. Britannica rappelle qu'il devient préfet urbain en 573, puis fonde son monastère romain après avoir renoncé à la vie publique, dans une société marquée par la famine, la peste, le déclin urbain et la fragmentation du pouvoir.[46]
Benoît I est donc l'un des derniers papes avant la grande figure grégorienne. Son pontificat montre le problème auquel Grégoire donnera une réponse plus ample : comment l'Église de Rome peut-elle rester apostolique, charitable, disciplinée et missionnaire quand les anciennes sécurités politiques ne tiennent plus ?
Synthèse
Benoît I n'est pas un pape spectaculaire. Il est un pape de continuité dans l'effondrement. Les sources anciennes ne conservent que peu de choses : son origine romaine, son père Boniface, son pontificat de 575 à 579, la famine, les Lombards, le blé d'Égypte, la sépulture à Saint-Pierre, les ordinations et quelques actes patrimoniaux.
Mais ces quelques faits suffisent à lui donner une place claire dans l'histoire de l'Église. Il gouverne au moment où la papauté cesse progressivement d'être seulement l'institution religieuse d'une ville impériale et devient la présence stable qui protège la communion, la charité et la succession apostolique dans une Italie brisée.
Pour aller plus loin
Articles connexes
- Pape Jean III
- Pape Pélage II
- Saint Grégoire le Grand
- Les États pontificaux
- La conversion des Anglo-Saxons
Sources principales
- Saint-Siège, fiche officielle Benedict I, liste des souverains pontifes.
- Liber Pontificalis, notice de Benoît I, éd. Louis Duchesne, Paris, 1886 ; trad. Louise Ropes Loomis, The Book of the Popes, Columbia University Press, 1916.
- Paul Diacre, Histoire des Lombards, livre II, chap. 32, trad. William Dudley Foulke, University of Pennsylvania, 1907.
- Treccani, Enciclopedia dei Papi, notice Benedetto I, 2000.
- Horace K. Mann, Pope Benedict I, Catholic Encyclopedia, vol. 2, Robert Appleton Company, 1907.
- Britannica, St. Gregory the Great, pour le contexte civil et ecclésial des années 570.
Notes et sources
Notes et références
Saint-Siège, fiche officielle Benedict I, consultée le 3 octobre 2026 et revérifiée le 4 octobre 2026 : 62e pape, début du pontificat le 2.VI.575, fin le 30.VII.579, naissance à Rome. URL : https://www.vatican.va/content/vatican/en/holy-father/benedetto-i.html
1 13Liber Pontificalis, notice LXIV. Benedict I (575-579), éd. Louis Duchesne, Le Liber Pontificalis, t. I, Paris, 1886, p. 308 ; trad. Louise Ropes Loomis, The Book of the Popes, Columbia University Press, 1916, p. 166. La traduction anglaise donne : Benoît, Romain, fils de Boniface, occupa le siège quatre ans, un mois et vingt-huit jours ; famine, Lombards, blé d'Égypte, mort et sépulture dans le secretarium de Saint-Pierre. Le mot secretarium désigne une petite salle ouvrant à gauche du portique de l'ancienne Saint-Pierre, d'abord vestiaire des papes puis chapelle, sous l'autel de laquelle Benoît fut enseveli (épitaphe perdue) — note de Loomis, p. 166-167. PDF consulté et vérifié le 3 octobre 2026, relu à la page le 4 octobre 2026 (notice Benoît I p. 166, notice Pélage II p. 167, notes Foulke p. 68, Justin/Justinien et secretarium) : https://maurizioromeguide.com/wp-content/uploads/2025/07/liber-pontificalis-eng.pdf
2 3 4 14 15 16 25 37 39 41Ottorino Bertolini, notice Benedetto I, dans Enciclopedia dei Papi, Istituto dell'Enciclopedia Italiana Treccani, 2000 (consultée le 3 octobre 2026 ; page rouverte et passages revérifiés le 4 octobre 2026). La notice détaille la consécration du 2 juin 575, le retard de presque onze mois dû aux communications avec Byzance, la phase dure des duchés lombards, la famine, l'envoi de blé par Justin II et la mission de Panfronio. URL : https://www.treccani.it/enciclopedia/benedetto-i_%28Enciclopedia-dei-Papi%29/
5 7 10 19 20 21 22 23 30 31 32Louise Ropes Loomis, note à la notice Benoît I dans The Book of the Popes, Columbia University Press, 1916, p. 166 : le nom de l'empereur doit être Justin et non Justinien ; Justin II meurt en 578 ; l'absence de mention par d'autres sources ne suffit pas à rejeter l'épisode vu la rareté documentaire. Le jour exact, 4 octobre 578, est confirmé par l'Encyclopaedia Britannica (art. Justin II : « died October 4, 578 ») et la chronologie du règne (14 novembre 565 – 4 octobre 578) ; Treccani, qui donne le 5 octobre, est ici dépassé. URL : https://www.britannica.com/biography/Justin-II
6 43Horace K. Mann, Pope John III, The Catholic Encyclopedia, Robert Appleton Company ; transcription New Advent : Romain surnommé Catelinus, mort le 13 juillet 574 (« d. 13 July, 574 »). URL : https://www.newadvent.org/cathen/08422a.htm
8Horace K. Mann, Pope Benedict I, The Catholic Encyclopedia, vol. 2, Robert Appleton Company, 1907 ; transcription New Advent. Donne le délai de confirmation impériale, le règne de quatre ans, un mois et vingt-huit jours, les ordinations de décembre (quinze prêtres, trois diacres, vingt et un évêques) et la sépulture. Pour la Massa Veneris, Mann renvoie à la source primaire : saint Grégoire le Grand, Registre des lettres, livre IX, lettre 87 (ancienne numérotation I, 30). URL : https://www.newadvent.org/cathen/02427c.htm
9 11 26 27 33 34 38Liber Pontificalis, notice LXV. Pelagius II (579-590), éd. Duchesne, t. I, p. 309 ; trad. Loomis, The Book of the Popes, p. 167 : Pélage II fut ordonné sans commission de l'empereur parce que les Lombards assiégeaient Rome et ravageaient l'Italie.
12 28 44 45Paul Diacre, Historia Langobardorum, livre II, chap. 32, éd. L. Bethmann et G. Waitz, MGH Scriptores rerum Langobardicarum et Italicarum saec. VI-IX, Hanovre, 1878, p. 90-91 ; trad. William Dudley Foulke, History of the Lombards, University of Pennsylvania, 1907, p. 68. Passage cité par Loomis dans sa note à Benoît I (Loomis, p. 166, n.).
17 18Treccani, notice Benedetto I, section bibliographique : l'ancienne vie anonyme de Grégoire de Whitby fait erronément de Benoît I le prédécesseur immédiat de Grégoire et lui attribue la demande missionnaire vers les Angles ; Jean Diacre, dans sa Vie de Grégoire (I, 22-26), reprit l'erreur et ajouta l'information, jugée indigne de foi, que Benoît aurait ordonné Grégoire diacre.
24 42Carole Straw, St. Gregory the Great, Encyclopaedia Britannica, consulté le 4 juin 2026. La notice décrit le contexte de famine, peste et fragmentation après l'invasion lombarde, et précise qu'en 579 Pélage II fit Grégoire diacre et l'envoya comme apocrisiaire à Constantinople. URL : https://www.britannica.com/biography/St-Gregory-the-Great
29 35 40 46Treccani, notice Benedetto I, citant Agnelli Liber Pontificalis Ecclesiae Ravennatis, chap. 98, éd. O. Holder-Egger, MGH Scriptores rerum Langobardicarum, p. 342, et Gregorii I Registrum Epistolarum, III, n° 66, éd. P. Ewald et L. M. Hartmann, MGH Epistolae, I, 1, Berlin, 1887, p. 228.
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