Pape Pélage II (Pelagius II) gouverne l'Église de Rome du 26 novembre 579 au 7 février 590. Le Saint-Siège le présente comme le 63e pape de l'Église catholique, né à Rome, successeur immédiat de Benoît I et prédécesseur de saint Grégoire le Grand.[1] Son pontificat se situe au point exact où la papauté antique commence à devenir, par nécessité, la grande autorité de secours, de diplomatie et de cohésion d'une Italie brisée.
Le Liber Pontificalis résume l'entrée en charge de Pélage par un fait explosif : il fut ordonné sans commission impériale, parce que les Lombards assiégeaient Rome et ravageaient l'Italie.[2] La formule marque une rupture. Depuis la reconquête byzantine, l'élection pontificale devait encore recevoir l'approbation de l'empereur ; en 579, la ville ne peut plus attendre. L'urgence pastorale l'emporte sur la procédure politique.
Pélage II est surtout le pape qui envoie le diacre Grégoire à Constantinople, sollicite l'aide des Francs contre les Lombards, tente sans succès de ramener Aquilée et l'Istrie à l'unité romaine, proteste contre le titre de patriarche œcuménique porté à Constantinople, transforme sa maison en hospice pour les pauvres, et meurt lors de la peste qui frappe Rome après la grande crue du Tibre.[3][4]
« L'État est ici tellement resserré que, si Dieu n'inspire pas au cœur du très pieux prince de répandre sur ses serviteurs la miséricorde qui lui est propre, et de nous accorder [...] au moins un maître des soldats et un duc, nous sommes abandonnés dans toute angoisse. » — Pélage II, lettre I au diacre Grégoire, PL 72, col. 703-704 (traduction de l'article)[5]
Pourquoi Pélage II compte-t-il ?
Un pape consacré sans confirmation impériale
La consécration du 26 novembre 579 est l'un des faits institutionnels les plus importants du VIe siècle pontifical. Treccani précise que Pélage succède à Benoît I après presque quatre mois de vacance, un dimanche, sans approbation préalable de Tibère II, très probablement à cause de la situation militaire.[6] Selon le Liber Pontificalis (« secondo il Liber pontificalis », Treccani), la ville est assiégée, et l'approbation impériale ne peut être attendue.[7][8]
Ce geste ne signifie pas que Rome rompe formellement avec l'Empire. Pélage envoie aussitôt une ambassade à Constantinople pour expliquer les circonstances de l'élection et demander des secours.[9] Mais le fait est là : quand la survie de l'Église romaine l'exige, le pape doit être consacré même si l'autorisation civile n'est pas arrivée. L'histoire de l'autonomie pontificale commence souvent dans des ruptures subies avant de devenir une doctrine ou un droit.
Le pape qui met Grégoire le Grand au service de Rome
L'un des premiers actes de Pélage II est de convaincre Grégoire, ancien préfet de Rome retiré depuis 575 dans le monastère familial du Cælius, d'entrer au service direct de l'Église romaine. Il le fait diacre et l'envoie comme apocrisiaire — représentant permanent du pape auprès de l'empereur — à Constantinople à la fin de 579.[10]
La décision est capitale. Grégoire n'est pas encore pape ; il voudrait rester moine. Mais Pélage comprend que Rome a besoin d'un homme capable de parler à l'empereur, de lire les équilibres politiques, de tenir une chancellerie, et d'obtenir des secours pour une ville exposée. L'expérience constantinopolitaine de Grégoire préparera directement son propre pontificat de 590 à 604.
Le pape qui regarde vers les Francs
Pélage II fait appel aux Francs catholiques pour secourir Rome contre les Lombards.[11][12] L'appel n'est pas encore l'alliance carolingienne du VIIIe siècle, mais il en annonce la logique : si l'empire byzantin ne peut plus protéger Rome, la papauté cherche des défenseurs occidentaux capables d'agir.
Dans sa lettre à l'évêque Aunarius d'Auxerre, Pélage lit la foi catholique des rois francs comme une disposition providentielle : Dieu aurait donné à ces rois une proximité géographique et doctrinale pour aider Rome et l'Italie.[13] La phrase n'est pas seulement diplomatique ; elle déplace la géopolitique chrétienne vers l'Occident.
« Nous ne croyons pas, en effet, que ce soit sans raison, ni sans une admirable disposition de la divine Providence, que vos rois partagent avec l'Empire romain la confession de la foi orthodoxe : sinon pour donner à cette ville, d'où la foi était issue, et à l'Italie entière, des voisins et des défenseurs. » — Pélage II, lettre II à Aunarius d'Auxerre, PL 72, col. 705 (traduction de l'article)[14]
Le dernier pape avant Grégoire le Grand
Pélage II est le dernier pape avant l'immense figure de Grégoire. Cela peut le faire paraître comme une simple transition. C'est une erreur. Beaucoup de thèmes grégoriens sont déjà là : la défense de Rome contre les Lombards, la diplomatie avec Constantinople, l'administration des pauvres, le schisme des Trois Chapitres, la contestation du titre de patriarche œcuménique, les travaux dans les basiliques romaines, la lecture spirituelle des catastrophes.
Grégoire hérite d'un monde préparé par Pélage. Il hérite aussi de dossiers non résolus : les Lombards menacent encore, Aquilée reste séparée, Constantinople continue d'employer un titre que Rome juge dangereux, et Rome sort à peine d'une crue et d'une peste. Pélage ne ferme pas l'époque ; il en concentre les urgences.
Les sources principales
Tableau des témoins
| Source | Date | Ce qu'elle apporte | Prudence |
|---|---|---|---|
| Saint-Siège | liste actuelle | 63e pape, dates 26.XI.579 - 7.II.590, naissance à Rome | Notice chronologique minimale |
| Liber Pontificalis | VIe-VIIe siècle | Origine, père Unigild, ordination sans commission impériale, travaux, crue, mort, sépulture | Source première, brève, avec notes critiques indispensables |
| Lettres de Pélage II | 580-588 | Appel à Aunarius et aux Francs, demande d'aide à Grégoire, dossier d'Aquilée/Istrie | Latin de chancellerie ; la réplique finale aux Istriens est attribuée au diacre Grégoire par une tradition remontant à Paul Diacre, « souvent contestée, mais démontrée récemment » par Meyvaert |
| Grégoire de Tours | fin VIe siècle | Crue du Tibre, perte de blé, peste inguinale, mort de Pélage | Témoin occidental proche ; récit transmis par son diacre revenu de Rome en 590 (HF X, 1) |
| Treccani DBI | 2015 | Synthèse critique complète : diplomatie franque, Constantinople, Aquilée, bâtiments, mort | Source moderne la plus riche pour l'article |
| Horace K. Mann, Catholic Encyclopedia | 1911 | Synthèse catholique classique : Lombards, Francs, Grégoire, Trois Chapitres, pauvreté romaine | Ancienne, mais claire et très utile |
La documentation de Pélage II est plus riche que celle de Benoît I, mais moins narrative que celle de Grégoire le Grand. Elle oblige à lire ensemble trois types de sources : notices romaines, lettres pontificales et synthèses modernes. Le centre du dossier est moins une œuvre doctrinale unique qu'une série de crises : militaire, ecclésiale, romaine et orientale.
Le Saint-Siège : la chronologie ferme
La fiche officielle du Vatican donne Pélage II comme 63e pape, avec début de pontificat le 26 novembre 579, fin le 7 février 590, naissance à Rome.[15]
Le Liber Pontificalis donne une durée de dix ans, deux mois et dix jours et mentionne une vacance de six mois et vingt-cinq jours après sa mort.[16] L'accord général entre les listes modernes et la notice ancienne rend la chronologie solide.
Le Liber Pontificalis : l'acte de naissance d'un pontificat de crise
La notice du Liber Pontificalis tient en peu de lignes, mais elle contient trois informations majeures. D'abord, Pélage est romain, fils d'Unigild. Ensuite, il est ordonné sans commission impériale à cause du siège lombard. Enfin, il accomplit plusieurs travaux de piété à Rome avant de mourir et d'être enseveli à Saint-Pierre.[17]
« Il fut ordonné sans commission de l'empereur, parce que les Lombards assiégeaient la ville de Rome et causaient beaucoup de ravages en Italie. » — Liber Pontificalis, notice de Pélage II[18]
L'édition Loomis ajoute une note importante : le siège de 579 n'est pas mentionné par un autre historien contemporain, mais les lettres de Pélage confirment un climat de sang versé, d'autels violés, d'insultes à la foi catholique, et d'extrême absence de défense autour de Rome.[19]
Les lettres : la voix directe de Pélage
Les lettres conservées de Pélage II sont indispensables parce qu'elles montrent le pape en train d'agir. À Grégoire, il écrit pour obtenir de l'empereur un commandement militaire capable de défendre Rome. À Aunarius d'Auxerre, il demande que les rois francs ne s'allient pas aux Lombards et qu'ils interviennent pour libérer les sanctuaires pollués. Aux évêques d'Aquilée et d'Istrie, il tente d'éteindre le schisme des Trois Chapitres par un appel à l'unité, à la foi de Pierre et aux quatre premiers conciles.[20][21][22]
Ces lettres ne sont pas toutes de même nature. La réplique finale aux évêques d'Istrie est rédigée par le diacre Grégoire au nom de Pélage : attribution transmise par une tradition remontant à Paul Diacre, « souvent contestée, mais démontrée récemment » par Paul Meyvaert (« A letter of Pelagius II composed by Gregory the Great », in J. C. Cavadini (ed.), Gregory the Great: A Symposium, Notre Dame, 1995, pp. 94–116), selon Treccani.[23] Il faut donc la lire comme une lettre de la chancellerie de Pélage II, non comme une page autographe du pape ; elle reste un document de sa politique pontificale, porté par son meilleur collaborateur.
Grégoire de Tours : la catastrophe de 589-590
La fin du pontificat est connue par le Liber Pontificalis, par Grégoire de Tours et par les notes de Loomis. À l'automne 589, le Tibre déborde violemment. Grégoire de Tours rapporte que des bâtiments anciens sont détruits, que les greniers de l'Église perdent des milliers de mesures de blé, puis qu'une peste dite inguinaria éclate en janvier 590, frappe d'abord Pélage et l'emporte rapidement.[24]
Cette fin donne au pontificat sa tonalité spirituelle. Pélage a gouverné sous la menace lombarde ; il meurt dans une ville inondée, affamée, puis pestiférée. L'élection de Grégoire le Grand naîtra immédiatement de cette catastrophe.
Avant le pontificat : un Romain au nom gothique
Fils d'Unigild
Le Liber Pontificalis appelle le père de Pélage Unigild — graphie retenue par Duchesne (t. I, p. 309 : de patre Unigildo ; variantes manuscrites Winnigildo, Winigildo). Horace K. Mann (Catholic Encyclopedia, 1911) donne Winigild et écrit « of Gothic descent » ; Treccani écrit Vinigildo, « forse d'origine gota » (peut-être d'origine gothique).[25][26][27] Pélage est donc romain, mais son nom familial laisse supposer une ascendance gothique — affirmée par Mann, seulement possible selon Treccani.
Ce détail n'est pas anecdotique. Au VIe siècle, Rome sort à peine d'un long siècle de rapports avec les Goths : gouvernement ostrogoth, guerre de reconquête, dépositions pontificales, famine, sièges, compromis et suspicions. Un pape romain de possible ascendance gothique incarne cette Italie mélangée, où les identités ethniques et ecclésiales se croisent sans se confondre.
Un passé presque inconnu
Treccani est nette : on ne possède aucune information sûre sur Pélage avant son élection comme évêque de Rome.[28] Contrairement à Pélage I, qui fut diacre, apocrisiaire et acteur majeur de la guerre gothique, Pélage II entre dans les sources au moment où il devient pape.
Aucune carrière antérieure ne peut être reconstituée : il appartenait vraisemblablement au clergé romain ou à l'entourage ecclésial capable d'être élu dans une ville que le Liber Pontificalis présente comme assiégée. Sa personnalité se révèle par ses actes de pape : diplomatie, secours, unité doctrinale, gouvernement romain.
L'élection de 579
La mort de Benoît I et la vacance
Benoît I meurt le 30 juillet 579 au milieu de la famine et de la crise lombarde — date confirmée par la fiche du Saint-Siège (fin de pontificat le 30.VII.579).[29][30] Le siège reste vacant près de quatre mois. Pélage est consacré le 26 novembre 579, alors que Rome est encore dans une situation militaire si grave que l'approbation impériale ne peut pas être attendue.[31]
Le contraste avec Benoît est instructif. Benoît avait déjà attendu presque onze mois la confirmation impériale après la mort de Jean III. Pélage, lui, ne peut plus attendre du tout. Ce n'est pas encore une théorie d'indépendance ; c'est une nécessité pastorale.
La consécration sans ordre impérial
Dans l'ordre politique byzantin, l'élection pontificale restait liée à l'empereur. Rome n'est pas un royaume indépendant ; elle dépend encore de l'Empire d'Orient et de ses représentants impériaux à Ravenne (le titre d'exarque n'apparaît que vers 584). Mais les Lombards bloquent les routes et ravagent l'Italie. Le Liber Pontificalis attribue donc l'irrégularité apparente à l'urgence.[32]
Ce fait aura des conséquences. Une fois Pélage consacré, il faut expliquer la situation à Constantinople. Horace K. Mann (Catholic Encyclopedia, 1911) rapporte qu'une ambassade, où Grégoire était probablement inclus, part pour donner les raisons de l'élection et demander du secours.[33] La papauté ne défie pas l'empereur par orgueil ; elle lui dit en substance : Rome devait avoir un pasteur.
La formule latine elle-même demande prudence : Hic ordinatur absque iussione principis est la leçon retenue par Duchesne, mais la transmission manuscrite n'est pas uniforme. Le fait assuré est donc une consécration sans l'ordre impérial en raison du siège — sans en faire un « premier » cas attesté.[34]
Les Lombards se retirent temporairement
Horace K. Mann (Catholic Encyclopedia, 1911) suggère que les paroles du nouveau pape, et sans doute aussi l'argent pontifical et impérial, contribuèrent à éloigner les Lombards des environs immédiats de Rome.[35] Les sources ne permettent pas de reconstruire précisément la négociation. Mais elles montrent une constante : Pélage doit acheter du temps.
Acheter du temps n'est pas vain. Cette pause permet d'envoyer Grégoire à Constantinople, d'ouvrir le dossier franc, puis plus tard de reprendre les affaires ecclésiales. Dans une Italie morcelée, une trêve de quelques années peut sauver une ville.
Les Lombards et l'impuissance byzantine
Une Italie sans protecteur suffisant
Depuis l'invasion lombarde de 568, l'Italie byzantine n'est plus un territoire continu. Ravenne, Rome, Naples et certaines zones côtières restent impériales ; l'intérieur et le nord sont largement dominés par les Lombards. Sous Pélage II, la question n'est plus théorique : Rome manque de défense locale.
La lettre à Grégoire est le texte le plus direct. Pélage explique que les Lombards ont violé leurs serments, que les malheurs et tribulations sont si nombreux qu'on ne peut les rapporter entièrement, et que les régions romaines semblent presque privées de toute protection.[36]
« Les régions romaines surtout paraissent dépouillées de toute défense. » — Pélage II, lettre I au diacre Grégoire, PL 72, col. 703-704 (traduction de l'article)[37]
Decius, Smaragde et la naissance de l'exarchat
Horace K. Mann (Catholic Encyclopedia, 1911) indique que l'empereur Maurice envoie vers 584 un nouveau représentant en Italie avec le titre d'exarque, cumulant autorité civile et militaire, mais avec des forces insuffisantes — première apparition du titre, que Pélage emploie lui-même dans sa lettre du 4 octobre 584 (« Et Exarchus scribit »).[38][39] Treccani précise que Pélage écrit par le notaire Honoratus et l'évêque Sébastien à Grégoire : le patrice Decius, représentant impérial en Italie, reconnaît qu'il ne peut défendre Rome ; Pélage demande alors l'envoi d'un maître des soldats (magister militum) et d'un duc (dux) pour la région romaine.[40]
En 585, après des tentatives militaires infructueuses, l'exarque Smaragde conclut avec le roi lombard Authari une trêve triennale.[41] Cette trêve ne règle pas la question lombarde. Elle donne seulement assez de paix pour que Pélage traite les dossiers ecclésiastiques.
Le langage pastoral d'une supplique militaire
Ce qui frappe dans la lettre à Grégoire, c'est l'entrelacement du vocabulaire politique et spirituel. Pélage demande un commandant et un duc ; il parle de l'État, de la région romaine, de l'exarque, des places encore tenues par l'Empire. Mais il commence et finit par Dieu : il faut que Dieu inspire le cœur du prince ; il faut que Dieu commande à l'empereur de secourir Rome.[42]
Le pape n'est pas un général. Il n'a pas d'armée suffisante. Mais il porte devant Dieu et devant l'empereur la détresse d'un peuple chrétien. Cette posture deviendra typique de Grégoire le Grand : prier, négocier, administrer, supplier, payer, tenir.
L'appel aux Francs
Aunarius d'Auxerre comme relais
Vers 580 ou 581, Pélage écrit à Aunarius, évêque d'Auxerre, qui jouit d'une influence auprès des rois francs.[43] Il lui envoie aussi des reliques, destinées à l'évêque et au roi Childebert II selon Treccani.[44]
Le mécanisme est très concret : Rome ne parle pas seulement aux rois ; elle parle à un évêque capable de parler aux rois. La diplomatie pontificale passe par la communion épiscopale. L'appel militaire est enveloppé dans un échange de reliques, de prière et de charité.
Les Francs comme voisins providentiels
Dans cette lettre, Pélage reproche à Aunarius de ne pas compatir assez aux tribulations romaines. Si Auxerre honore Rome comme siège apostolique, elle doit aussi gémir avec Rome dans ses détresses temporelles.[45] Le pape cite la logique paulinienne : porter les fardeaux les uns des autres, brûler quand un frère brûle.
La phrase décisive est celle de la Providence. Les rois francs professent la foi orthodoxe comme l'Empire romain ; Pélage y voit une disposition voulue par Dieu pour que ces voisins puissent secourir la ville d'où leur foi a reçu son origine.[46]
Un succès militaire limité
Les Francs finissent par attaquer les Lombards en Italie, soit sous l'effet des prières de Pélage, soit sous l'effet de la diplomatie impériale et des subsides, selon la synthèse de Mann (Catholic Encyclopedia, 1911).[47] Mais leur zèle s'épuise vite : les Lombards les achètent ou les détournent, et les Francs se retirent.
Le résultat immédiat est donc faible. Le résultat historique est considérable. Pélage introduit dans la pratique pontificale une idée appelée à grandir : les peuples catholiques d'Occident peuvent avoir une responsabilité envers Rome lorsque l'Empire ne suffit plus.
Grégoire diacre, apocrisiaire et conseiller
Du monastère du Cælius à la chancellerie pontificale
Grégoire avait quitté la vie publique vers 575 pour transformer sa maison familiale du Cælius en monastère. Pélage le fait revenir dans le service actif : il le convainc d'entrer dans le clergé romain, le fait diacre et l'envoie à Constantinople.[48]
Ce retour n'est pas une simple promotion. Pour Grégoire, c'est un sacrifice de la paix monastique. Pour Pélage, c'est une nécessité. La crise oblige le pape à mobiliser les meilleurs hommes, même ceux qui auraient préféré rester cachés.
L'apocrisiaire à Constantinople
Comme représentant permanent du pape auprès de l'empereur, Grégoire doit solliciter l'aide impériale. Horace K. Mann (Catholic Encyclopedia, 1911) formule sa mission avec force : il doit presque hanter le palais impérial, ne pas s'en absenter, et faire tous ses efforts pour obtenir des secours.[49] La formule est ancienne, mais elle rend bien la pression. Rome n'a pas besoin d'un ambassadeur décoratif ; elle a besoin d'un suppliant permanent.
L'expérience est formatrice. Grégoire découvre les lenteurs byzantines, les priorités orientales, la guerre contre les Perses, le peu de secours disponible pour l'Italie. Quand il deviendra pape, il saura par expérience que Constantinople peut être pieuse et pourtant insuffisante.
Le retour de Grégoire et son rôle dans le dossier d'Istrie
Vers 585 ou 586, Pélage rappelle Grégoire à Rome, tout en continuant à s'en servir comme conseiller.[50] C'est dans ce contexte que Grégoire rédige, au nom de Pélage, la grande lettre aux évêques d'Aquilée et d'Istrie sur les Trois Chapitres : attribution transmise par une tradition remontant à Paul Diacre, « souvent contestée, mais démontrée récemment » par Paul Meyvaert (« A letter of Pelagius II composed by Gregory the Great », in J. C. Cavadini (ed.), Gregory the Great: A Symposium, Notre Dame, 1995, pp. 94–116), selon Treccani.[51]
Cette collaboration explique la continuité entre Pélage et Grégoire. Quand Grégoire deviendra pape, il ne repartira pas de zéro. Il portera les dossiers qu'il a déjà écrits, suivis, soufferts et priés sous Pélage.
Les Trois Chapitres et le schisme d'Aquilée
Un schisme ancien qui bloque l'unité du Nord
Le schisme des Trois Chapitres naît de la réception du deuxième concile de Constantinople (553). Certaines Églises du Nord de l'Italie, notamment Aquilée, la Vénétie et l'Istrie, refusent la condamnation de dossiers liés à Théodore de Mopsueste, Théodoret de Cyr et Ibas d'Édesse, qu'elles croient nécessaire de défendre pour préserver Chalcédoine.[52][53]
Sous Pélage II, le schisme dure depuis plus de vingt ans. Treccani note que les Églises concernées sont séparées de Rome depuis trois générations d'évêques, groupées autour du patriarche d'Aquilée.[54] Le dossier n'est donc pas une querelle récente ; c'est une fracture installée.
Une première lettre très prudente
Profitant de la trêve avec les Lombards, Pélage envoie l'évêque Redemptus de Ferentino et l'abbé romain Quodvultdeus avec une lettre à Élie d'Aquilée et à ses soutiens.[55] Treccani souligne la modération du texte : il ne mentionne ni les Trois Chapitres ni le mot « schisme », ne demande pas à l'évêque d'Aquilée de se déplacer de son siège, et ne réclame pas explicitement une condamnation des Trois Chapitres.[56]
La méthode est pastorale. Pélage tente d'abord de restaurer l'unité en réaffirmant la foi commune : les apôtres, Nicée, Constantinople I, Éphèse, Chalcédoine. Il omet même Constantinople II dans cette première profession pour ne pas refermer aussitôt la porte.[57]
La foi de Pierre comme argument d'unité
Dans la lettre aux évêques d'Istrie, Pélage invoque Luc 22, Jean 21 et Matthieu 16 : le Christ a prié pour Pierre afin que sa foi ne défaille pas (Luc 22), lui a confié la charge de paître ses brebis — pascendarum ovium sollicitudo commissa est (Jean 21) —, lui a donné les clefs et a promis de bâtir son Église sur lui (Matthieu 16).[58]
« La vérité n'a pas pu mentir, et la foi de Pierre ne pourra être ébranlée ni changée pour l'éternité. » — Pélage II, première lettre à Élie et aux évêques d'Istrie[59]
Il faut lire la phrase dans son contexte. Pélage ne l'emploie pas pour éviter la discussion doctrinale ; il l'emploie pour rappeler que la communion avec Rome n'est pas un accident diplomatique. Si la foi de Chalcédoine est vraiment commune, la séparation ne peut pas devenir une Église parallèle.
L'échec de la réconciliation
La réponse d'Aquilée est intransigeante : elle exige l'annulation de la condamnation des Trois Chapitres.[60] Pélage répond ensuite en déplaçant la discussion vers le problème général du schisme, en mobilisant des arguments antidonatistes augustiniens, puis en proposant l'envoi de légats à Rome ou un concile à Ravenne sous protection de l'exarque.[61]
Le résultat est un échec. Après plusieurs refus, Pélage change de politique et demande à l'exarque Smaragde une intervention militaire. Celle-ci provoque des résistances et ne résout rien durablement. À la mort de Pélage, aucun progrès substantiel n'est accompli dans la réconciliation des tenants des Trois Chapitres.[62]
| Étape | Méthode de Pélage | Réaction |
|---|---|---|
| Première lettre | Appel à l'unité, foi commune, ton modéré | Réponse intransigeante d'Aquilée |
| Deuxième phase | Discussion sur le schisme, arguments augustiniens | Refus de revenir sans annuler la condamnation |
| Proposition romaine | Légats à Rome ou concile à Ravenne | Pas de réconciliation effective |
| Dernière politique | Appui de l'exarque Smaragde | Contrainte mal reçue, schisme maintenu |
Rome et Constantinople : le titre de patriarche œcuménique
Jean IV le Jeûneur et un titre explosif
Après 587, les relations avec Constantinople se détériorent autour du patriarche Jean IV le Jeûneur. Des actes synodaux de Constantinople emploient pour lui le titre de patriarche œcuménique. Pélage juge cet appellatif superbe, funeste et pernicieux, annule une partie des actes et ordonne à son apocrisiaire de refuser la communion au patriarche tant qu'il ne renonce pas au titre.[63] Le dossier se poursuit dans le Registrum de Grégoire (5, 39, 41 et 44 ; 9, 157, éd. Norberg), indiqué par Treccani.
La querelle peut sembler nominale. Elle ne l'est pas. Pour Rome, un titre qui suggère une juridiction universelle ou une supériorité de Constantinople menace l'équilibre de la communion. Pélage ne conteste pas l'importance de Constantinople ; il refuse qu'un patriarcat récent dans l'ordre apostolique adopte un titre qui brouille la place du Siège de Pierre.
Un dossier transmis à Grégoire
La protestation de Pélage sera reprise avec plus d'énergie par son ancien secrétaire, Grégoire.[64][65]
Le dossier restera ouvert après la mort de Pélage. Sous Grégoire, il deviendra célèbre : c'est Jean Diacre (IXe siècle, Vita Gregorii, PL 75, 87) qui relie au titre pris par Jean le Jeûneur la réponse de Grégoire par l'expression humble de serviteur des serviteurs de Dieu — formule que Grégoire employait déjà en avril 591, voire dès 587 (Catholic Encyclopedia, « Servus servorum Dei »).[66] Mais la première protestation romaine contre le titre appartient à Pélage II.
Gouvernement ecclésiastique et discipline
Les Églises d'Afrique et les coutumes de Numidie
Treccani signale qu'en 585 ou dans les années proches, Pélage reçoit par Hilaire, chartularius (officier de la chancellerie pontificale), une pétition des évêques de Numidie demandant confirmation de leurs anciennes coutumes provinciales, notamment pour les procédures d'accès à l'épiscopat.[67] Pélage répond favorablement (le dossier se poursuit dans le Registrum de Grégoire, 1, 75, éd. Norberg).
Ce détail montre que, même encerclée par les Lombards, Rome reste consultée par l'Afrique chrétienne. L'autorité romaine n'est pas seulement locale ; elle est le recours des provinces qui veulent confirmer une discipline ancienne.
La discipline des subdiacres siciliens
En 588, Pélage étend à la Sicile la discipline romaine selon laquelle les subdiacres déjà mariés doivent se séparer de leur épouse ou renoncer au ministère.[68] Horace K. Mann (Catholic Encyclopedia, 1911) ajoute que Grégoire le Grand jugera cette règle trop stricte et la modifiera partiellement (cf. Registrum de Grégoire, 4, 34, éd. Norberg).[69]
L'épisode est intéressant pour deux raisons. Il montre une volonté romaine d'unifier la discipline du clergé ; il montre aussi que l'autorité pontificale peut être corrigée pastoralement par un successeur sans nier le principe. Grégoire n'annule pas le souci de continence cléricale ; il ajuste son application.
Honoratus de Salone
Vers la fin du pontificat, Pélage reçoit la plainte d'un clerc de Salone nommé Honoratus : son évêque Natalis voudrait le consacrer prêtre pour l'écarter de la succession épiscopale.[70] Pélage interdit de promouvoir un clerc contre sa volonté et ordonne une enquête minutieuse, qui n'est pas encore commencée au moment de sa mort (le dossier se poursuit dans le Registrum de Grégoire, 2, 17-19, éd. Norberg).
Le dossier paraît technique, mais il manifeste une fonction essentielle de Rome : protéger la liberté canonique d'un clerc et éviter qu'une ordination soit utilisée comme manœuvre de pouvoir local.
Pauvres, basiliques et mémoire romaine
La maison transformée en hospice
Le Liber Pontificalis rapporte que Pélage fit de sa propre maison un hospice pour pauvres âgés.[71] Treccani précise qu'il transforma sa maison en hospice pour les pauvres, et mentionne aussi la validation du testament d'un prêtre Jean qui fondait un oratoire et une communauté monastique près des Thermes d'Agrippa.[72]
La donnée est spirituellement forte. Pélage n'a pas seulement demandé aux autres de secourir Rome ; il a engagé son propre bien. Dans une ville menacée par la guerre, la faim, la crue et la peste, la maison pontificale devient lieu d'accueil.
Saint-Pierre : argent, ambon et frayeur sacrée
Le Liber Pontificalis dit que Pélage recouvrit le corps de saint Pierre de plaques d'argent doré.[73] Loomis précise que la formule doit probablement être comprise comme une intervention sur la décoration ou le mobilier de la confession plutôt qu'une manipulation directe du tombeau profond de l'apôtre.[74]
Le fait est attesté par Grégoire le Grand lui-même : dans une lettre de son Registrum (IV, 30 ; PL 77, col. 701), il rapporte que, lorsque son prédécesseur voulut changer l'argent situé au-dessus du corps de saint Pierre, à environ quinze pieds du tombeau, « un signe d'une grande terreur lui apparut » (signum ei non parvi terroris apparuit ; cf. Duchesne, t. I, p. 310, n. 3).[75] Autour du tombeau apostolique, l'embellissement lui-même reste un acte redoutable.
La notice associe aussi au pontificat un ambon dédicacé dont l'inscription nomme « Iulianus praepositus secundicerius » (Duchesne, t. I, p. 310, n. 3 ; Treccani).[76]
Saint-Hermès et Saint-Laurent-hors-les-Murs
Pélage construit ou restaure aussi le cimetière de saint Hermès sur la Via Salaria Vetus et bâtit depuis les fondations une basilique sur le corps de saint Laurent, embellissant son sépulcre par des plaques d'argent.[77] Treccani confirme les travaux à la catacombe de Bassilla pour saint Hermès, ainsi que la construction d'une nouvelle église près de la basilique constantinienne de Saint-Laurent.[78]
La mosaïque de l'arc absidal de Saint-Laurent-hors-les-Murs conserve encore la mémoire visuelle de Pélage : le pape, sans nimbe, offre le modèle de l'église au Christ en majesté entouré des saints.[79] C'est l'une des rares images monumentales permettant de voir un pape de cette période dans un programme romain conservé.
La crue, la peste et la mort de Pélage
La grande crue du Tibre
À l'automne 589, l'Italie connaît des inondations catastrophiques. Le Liber Pontificalis parle de pluies si fortes que tous disaient que les eaux du déluge avaient débordé.[80] Grégoire de Tours donne un récit plus précis : le Tibre couvre Rome, détruit des bâtiments anciens et endommage les magasins de l'Église où se perdent des milliers de mesures de blé.[81]
Pour Rome, la perte des greniers ecclésiaux est dramatique. Dans une ville déjà fragilisée par les Lombards, le blé de l'Église n'est pas seulement une réserve ; c'est la base matérielle de la charité. La crue atteint donc à la fois les pierres, la nourriture et la capacité d'assistance.
La peste inguinale
La crue est suivie d'une peste. Le Liber Pontificalis évoque une clades, une calamité effrayante (« talis cladis fuit qualis a seculo nullus meminit fuisse », Duchesne, t. I, p. 309) ; Grégoire de Tours parle d'une maladie appelée inguinaria, qui éclate en janvier 590, frappe d'abord Pélage et cause ensuite une grande mortalité dans le peuple.[82][83]
Le pape meurt le 7 février 590 et est enseveli à Saint-Pierre.[84][85][86] Son épitaphe est perdue.[87] La ville se retrouve sans pape au milieu de la peur, de la maladie et de la pénitence.
La transition vers Grégoire
Après la mort de Pélage, Rome élit Grégoire. Le nouveau pape héritera d'une ville traumatisée par la crue et la peste. La procession pénitentielle ordonnée par Grégoire dans Rome pestiférée est rapportée par Grégoire de Tours (Histoire des Francs, X, 1)[88] ; l'image de l'archange rengainant son épée au-dessus du mausolée d'Hadrien appartient à une tradition plus tardive, rapportée au XIIIe siècle par Jacques de Voragine dans la Legenda aurea.[89]
Pélage disparaît donc au seuil de l'un des pontificats les plus importants de l'histoire. Mais ce seuil n'est pas vide : il a préparé l'homme, les dossiers, les urgences et les institutions que Grégoire va porter à leur maturité.
Chronologie
| Date | Événement | Source principale |
|---|---|---|
| 30 juillet 579 | Mort de Benoît I | Saint-Siège (fiche Benoît I : fin de pontificat 30.VII.579) |
| 26 novembre 579 | Consécration de Pélage II sans confirmation impériale préalable | Saint-Siège ; Liber Pontificalis ; Treccani |
| fin 579 | Grégoire devient diacre et apocrisiaire à Constantinople | Treccani |
| 5 octobre 580 ou 581 | Lettre à Aunarius d'Auxerre et appel aux Francs | Lettre de Pélage ; Mann (1911) |
| 584 | Lettre à Grégoire demandant un maître des soldats et un duc pour Rome | Lettre de Pélage ; Treccani |
| 585 | Trêve de Smaragde avec Authari ; reprise du dossier d'Aquilée/Istrie | Treccani |
| 585-586 | Grégoire rappelé à Rome, puis utilisé comme conseiller | Treccani |
| après 587 | Protestation contre le titre de patriarche œcuménique de Jean le Jeûneur | Treccani |
| 588 | Discipline romaine étendue aux subdiacres de Sicile | Treccani ; Mann (1911) |
| automne 589 | Crue catastrophique du Tibre | Liber Pontificalis ; Grégoire de Tours |
| janvier-février 590 | Peste inguinale ; mort de Pélage le 7 février | Grégoire de Tours ; Saint-Siège |
Questions disputées
Le siège de Rome en 579 est-il certain ?
Le Liber Pontificalis affirme que Pélage fut ordonné sans commission impériale parce que les Lombards assiégeaient Rome.[90] Loomis note que ce siège n'est pas mentionné par un autre historien contemporain.[91] On ne peut donc pas reconstruire un siège détaillé, avec dates et mouvements militaires précis.
Mais le contexte est suffisamment confirmé : les lettres de Pélage décrivent sang versé, autels violés, insultes à la foi catholique, régions romaines sans défense, exarque impuissant, menace sur les places encore tenues par l'Empire.[92][93] Le bilan assuré est le suivant : le Liber Pontificalis parle d'un siège (« secondo il Liber pontificalis », Treccani) ; les lettres confirment une pression lombarde extrême autour de Rome.
Pélage II est-il le premier pape à appeler les Francs ?
L'appel de Pélage aux Francs catholiques est un fait établi : sa lettre du 5 octobre 580 ou 581 à Aunarius demande aux rois francs de secourir Rome contre les Lombards, et Mann (Catholic Encyclopedia, 1911) en résume la teneur.[94][95] L'antériorité de cet appel sur tout autre appel pontifical aux Francs n'est pas établie : les sources attestent l'appel lui-même, pas un record.
Il ne s'agit pas encore d'une alliance stable entre papauté et royauté franque. Les expéditions franques sont limitées et décevantes. Mais le principe est posé : l'Occident catholique peut devenir un recours pour Rome quand l'Orient impérial est absorbé ailleurs.
Pélage II a-t-il échoué ?
Militairement, il n'obtient pas le secours impérial décisif. Diplomatiquement, l'intervention franque est limitée. Ecclésialement, le schisme d'Aquilée continue. Constantinople ne renonce pas durablement à ses ambitions de titre. Sous cet angle, Pélage semble échouer.
Mais l'évaluation doit être plus juste. Il maintient Rome avec très peu de moyens, donne à Grégoire sa formation politique et diplomatique, pose le jalon occidental de l'appel aux Francs, poursuit la charité romaine, laisse des basiliques, et transmet à son successeur une Église éprouvée mais debout. Dans l'histoire de l'Église, maintenir la barque pendant la tempête est parfois l'œuvre décisive.
Réception et héritage
Un pape éclipsé par son successeur
Pélage II souffre d'être placé juste avant Grégoire le Grand. Les historiens racontent volontiers sa vie comme un prologue : Grégoire diacre, Grégoire apocrisiaire, Grégoire conseiller, Grégoire élu après la peste. Pourtant, le prologue est déjà une histoire.
Sans Pélage, Grégoire n'aurait pas reçu la même formation. Sans les lettres de Pélage, nous ne verrions pas aussi nettement l'angoisse de Rome avant 590. Sans sa protestation contre le titre œcuménique, la querelle grégorienne apparaîtrait sans racine immédiate.
La papauté entre Empire et Occident
L'héritage le plus profond de Pélage II est géopolitique. Il reste loyal à l'Empire, demande le secours de Constantinople, travaille avec l'exarque. Mais il tourne aussi les yeux vers les Francs. Cette double orientation annonce tout le Moyen Âge pontifical : Rome demeure romaine, apostolique et universelle, mais elle apprend à chercher en Occident les appuis que l'Orient ne peut plus fournir.
La charité romaine comme signe de l'autorité
Transformer sa maison en hospice, réparer Saint-Laurent, embellir Saint-Pierre, construire pour saint Hermès : ces gestes ne sont pas secondaires. Ils montrent que l'autorité pontificale se manifeste par des œuvres visibles, liturgiques et charitables. Le pape ne protège pas seulement une juridiction ; il protège des pauvres, des reliques, des sanctuaires, une mémoire et une ville.
Synthèse
Pélage II est un pape de seuil. Il est consacré sans approbation impériale parce que Rome est menacée ; il envoie Grégoire à Constantinople parce que l'Empire reste nécessaire ; il appelle les Francs parce que l'Empire ne suffit plus ; il écrit à Aquilée parce que la foi commune est blessée ; il proteste contre Constantinople parce que l'unité ne peut pas se payer d'ambiguïtés ; il ouvre sa maison aux pauvres parce que la ville souffre.
Son pontificat ne laisse pas une grande définition dogmatique. Il laisse mieux qu'une formule : le portrait d'une papauté obligée de devenir concrètement mère de Rome. Dans les années 579-590, Pierre ne parle pas depuis une sécurité impériale. Il parle depuis une ville que le Liber Pontificalis présente comme assiégée, puis inondée et malade, et pourtant encore capable d'envoyer Grégoire le Grand à l'histoire.
Pour aller plus loin
Articles connexes
- Pape Benoît I
- Pape Pélage I
- Saint Grégoire le Grand
- Deuxième concile de Constantinople
- Les États pontificaux
Sources principales
- Saint-Siège, fiche officielle Pelagio II.
- Liber Pontificalis, notice de Pélage II, éd. Louis Duchesne ; trad. Louise Ropes Loomis, The Book of the Popes.
- Pélage II, lettres à Grégoire, Aunarius et aux évêques d'Istrie, PL 72 / Wikisource latine.
- Grégoire de Tours, Histoire des Francs, livre X, chap. 1, sur la crue du Tibre, la peste et la mort de Pélage.
- Claire Sotinel, notice Pelagio II, papa, Dizionario Biografico degli Italiani, Treccani, 2015.
- Horace K. Mann, "Pelagius II", Catholic Encyclopedia, 1911, transcription New Advent.
Notes et sources
Notes et références
Saint-Siège, fiche officielle Pelagio II : 63e pape, début du pontificat le 26.XI.579, fin le 7.II.590, naissance à Rome (page contrôlée en ligne le 4 octobre 2026 : « 63° Papa della Chiesa Cattolica — Inizio pontificato 26.XI.579 — Fine pontificato 7.II.590 — Nascita Romano »). URL : https://www.vatican.va/content/vatican/it/holy-father/pelagio-ii.html
1 15 84Liber Pontificalis, notice LXV. Pelagius II (579-590), éd. Louis Duchesne, Le Liber Pontificalis, t. I, Paris, 1886, p. 309-311 ; trad. Louise Ropes Loomis, The Book of the Popes, Columbia University Press, 1916, p. 167-169 (sedit ann. X mens. II dies X ; cessavit episcopatus menses VI dies XXV — « VI » est la leçon retenue par Duchesne ; les manuscrits A, B2, B6 et D portent « mens. III », d'où les « 3 months and 25 days » de la traduction Loomis, p. 169) : origine romaine, père Unigild, ordination sans commission impériale, travaux à Saint-Pierre, hospice, Saint-Hermès, Saint-Laurent, mort et sépulture (Sub die VII mens. febr.).
2 7 16 17 18 25 32 71 73 77 80 82 85 87 90Claire Sotinel, "Pelagio II, papa", Dizionario Biografico degli Italiani, vol. 82, Istituto dell'Enciclopedia Italiana Treccani, 2015. La notice détaille l'origine, l'élection, Grégoire apocrisiaire, les relations avec les Francs, la lettre de 584 à Grégoire, Smaragde, Aquilée/Istrie, le titre de patriarche œcuménique, la discipline sicilienne, les travaux romains, la crue et la peste. URL : https://www.treccani.it/enciclopedia/papa-pelagio-ii_%28Dizionario-Biografico%29/
3 6 8 10 23 27 28 31 40 41 44 48 50 51 53 54 55 56 57 60 61 62 63 64 67 68 70 72 76 78 79Horace K. Mann, "Pelagius II", The Catholic Encyclopedia, vol. 11, Robert Appleton Company, New York, 1911 ; transcription New Advent. La notice synthétise le siège lombard, la consécration du 26 novembre 579, l'ambassade à Constantinople, l'appel aux Francs, l'exarque, Aquilée/Istrie, la discipline des subdiacres, les travaux romains et la mort par peste. URL : https://www.newadvent.org/cathen/11603a.htm
4 9 11 26 33 35 38 43 47 49 65 69 95Pélage II, Epistola prima [Olim III] ad Gregorium diaconum, PL 72, col. 703-704 (édition Migne 1849 des Epistolae et decreta ; début col. 703 d'après l'index du tome, lettre suivante col. 705) ; texte latin sur Wikisource, d'après Migne : lettre datée Data IV Nonas Octobris, indictione 3, soit le 4 octobre 584, demandant à Grégoire d'obtenir de l'empereur un magister militum et un dux pour secourir Rome contre les Lombards. Verbatim latin des passages cités dans l'article (scan Migne contrôlé, tome 72, archive.org) : « quia ita hic coangustata est respublica, ut nisi Deus piissimi in corde principis inspiraverit, ut insitam sibi misericordiam suis famulis largiatur, et super illam diacoposin, vel unum magistrum militum, et unum ducem dignetur concedere, in omni sumus angustia destituti » ; « quia maxime partes Romanae omni praesidio vacuatae videntur ». URL : https://la.wikisource.org/wiki/Epistolae_et_decreta_%28Pelagius_II%29
5 20 36 37 39 42 93Pélage II, Epistola II [Olim IV] ad Aunacharium episcopum Autisiodorensem, PL 72, col. 705 (édition Migne 1849 des Epistolae et decreta ; lettre suivante col. 706 d'après l'index du tome) ; texte latin sur Wikisource, d'après Migne. Souscription : Datum III Nonas Octobres, imperante domno Tiberio... anno 7, soit le 5 octobre de la 7e année de Tibère — octobre 580 ou 581 selon Mann. Pélage demande à Aunarius d'exhorter les rois francs à ne pas s'allier aux Lombards et à secourir Rome et l'Italie ; il envoie des reliques. Verbatim latin de la phrase citée dans l'article (scan Migne contrôlé, tome 72, archive.org) : « Nec enim credimus otiosum, nec sine magna divinae providentiae admiratione dispositum, quod vestri reges Romano imperio in orthodoxae fidei confessione sunt similes ; nisi ut huic urbi, ex qua fuerat oriunda, vel universae Italiae finitimos, adjutoresque praestaret ». URL : https://la.wikisource.org/wiki/Epistolae_et_decreta_%28Pelagius_II%29
12 13 14 21 45 46 92 94Louise Ropes Loomis, note à la notice de Pélage II dans The Book of the Popes, p. 167 : le siège de 579 n'est pas rapporté par un autre historien contemporain, mais les lettres de Pélage à Aunarius et à Grégoire confirment la pression lombarde extrême, les violences et l'absence de défense romaine.
19 91Pélage II, Epistola III [Olim V], quae est prima ad Eliam et episcopos Istriae, PL 72, col. 706-709 (édition Migne 1849 des Epistolae et decreta ; lettre suivante col. 710 d'après l'index du tome) ; texte latin sur Wikisource, d'après Migne : appel à l'unité, citations de Luc 22, Jean 21 (pascendarum ovium sollicitudo commissa est) et Matthieu 16 (veritas mentiri non potuit, nec fides Petri in aeternum quassari poterit vel mutari), profession de foi dans Nicée, Constantinople, Éphèse, Chalcédoine et le Tome de Léon. Première lettre aux Istriens, distincte de la réplique finale rédigée par Grégoire diacre (voir corps de l'article). URL : https://la.wikisource.org/wiki/Epistolae_et_decreta_%28Pelagius_II%29
22 58 59Grégoire de Tours, Historia Francorum, livre X, chap. 1 (MGH SRM I/1, p. 477) : crue du Tibre en novembre 589, destruction de bâtiments anciens, perte de blé ecclésial, peste inguinale en janvier 590, mort rapide de Pélage et grande mortalité à Rome. Chaîne de transmission : le chapitre s'ouvre sur le rapport du diacre de Grégoire revenu de Rome avec des reliques — « Anno igitur quinto decimo Childeberthi regis diaconus noster ab urbe Roma sanctorum cum pigneribus veniens, sic retulit » (texte vérifié sur l'édition MGH via The Latin Library).
24 81 83 88Saint-Siège, fiche officielle Benedetto I : 62e pape, début de pontificat le 2.VI.575, fin le 30.VII.579, naissance à Rome. URL : https://www.vatican.va/content/vatican/it/holy-father/benedetto-i.html
29Voir l'article Ignispedia Pape Benoît I (575-579), sections sur la famine, la pression lombarde, l'envoi de blé d'Égypte et la transition vers Pélage II.
30Formule latine : Hic ordinatur absque iussione principis, eo quod Langobardi obsiderent civitatem Romanam... (Duchesne, t. I, p. 309). Sur la transmission : Duchesne, t. I, Introduction, section « Les recensions », § 9 — absque iussione principis est la leçon des manuscrits BCE, tandis que la famille AD porte une leçon composite (ex praecepto iussionem). Cf. Loomis, The Book of the Popes, p. 167 : le siège de 579 n'est attesté par aucun autre historien contemporain.
34Voir l'article Ignispedia Pape Pélage I (556-561), sections sur Constantinople II, les Trois Chapitres, Aquilée et la réception occidentale du concile.
52Jean Diacre, Vita S. Gregorii Magni, PL 75, 87 : lien entre le titre pris par Jean le Jeûneur et la réponse de Grégoire par la formule servus servorum Dei ; cf. Catholic Encyclopedia, « Servus servorum Dei » : formule employée par Grégoire dès avril 591, voire dès 587.
66Louise Ropes Loomis, notes à la notice de Pélage II, The Book of the Popes, p. 168 : l'intervention à Saint-Pierre concerne probablement le mobilier ou la décoration de la confession plutôt qu'une manipulation directe du tombeau.
74Grégoire le Grand, Registrum epistularum, IV, 30 ; PL 77, col. 701 : signum ei non parvi terroris apparuit ; cf. Louis Duchesne, Le Liber Pontificalis, t. I, p. 310, n. 3.
75Variante au 8 février chez Thomas Hodgkin, Italy and Her Invaders, t. V (livre VI, « The Lombard Invasion »), Oxford, 1895, p. 298 : « On the eighth of February Pope Pelagius II died ». Le Liber Pontificalis (Sub die VII mens. febr., Duchesne, t. I, p. 309-311), la liste officielle du Saint-Siège et la Catholic Encyclopedia retiennent le 7 février.
86Jacques de Voragine, Legenda aurea, XIIIe siècle, fête de saint Grégoire : procession contre la peste et vision de l'archange au-dessus du mausolée d'Hadrien.
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