Pape Boniface III (Bonifacius III) gouverne l'Église de Rome en 607, après presque une année de vacance du Siège apostolique depuis la mort de Sabinien. Le Saint-Siège le présente comme le 66e pape de l'Église catholique, romain de naissance, avec un pontificat ouvert le 19 février 607 et clos le 10 novembre 607.[1]
Son règne est très court, mais il touche deux dossiers importants. D'abord, Boniface est l'ancien envoyé de Grégoire le Grand à Constantinople, au moment où Rome dépend encore fortement de l'Empire d'Orient. Ensuite, il obtient de l'empereur Phocas une reconnaissance solennelle de la primauté de la chaire de Pierre contre les prétentions constantinopolitaines au titre de premier siège.[2][3]
La formule la plus célèbre vient du Liber Pontificalis : le Siège apostolique de Pierre devait être reconnu comme "caput esset omnium ecclesiarum", la tête de toutes les Églises.[4] L'article doit pourtant éviter deux erreurs : réduire Boniface III à une victoire politique flatteuse, ou faire croire que la primauté romaine serait née en 607. Le décret de Phocas confirme une revendication romaine plus ancienne ; il ne l'invente pas.[5][6]
Enfin, Boniface III réunit à Rome un concile qui interdit de préparer, du vivant d'un pape ou d'un évêque, la succession de celui-ci. Cette règle répond aux crises électorales récentes : Boniface I contre Eulalius, Boniface II contre Dioscore, puis les longues attentes de confirmation impériale au VIe-VIIe siècle.[7][8][9]
« Le Siège apostolique du bienheureux apôtre Pierre devait être la tête de toutes les Églises. » — Liber Pontificalis, notice de Boniface III[10]
Pourquoi Boniface III compte-t-il ?
Un pape de moins de neuf mois, mais pas un pape insignifiant
Boniface III ne laisse ni grand traité doctrinal, ni long gouvernement pastoral, ni réforme liturgique comparable aux grands pontificats de l'Antiquité chrétienne. Sa place tient à une concentration rare : un pontificat très bref, mais situé à l'intersection de Rome, Constantinople, Phocas, de l'héritage de Grégoire le Grand et de la crise du titre de patriarche œcuménique.[11]
La meilleure manière de le lire est donc institutionnelle. Boniface III est un pape de transition : derrière lui, Grégoire et Sabinien ; devant lui, Boniface IV, qui obtiendra de Phocas la transformation du Panthéon en église chrétienne. Les pontificats de 604 à 615 montrent que la papauté demeure encore une institution de l'Empire romain d'Orient, même lorsqu'elle affirme la primauté spirituelle de Pierre.[12]
L'homme de confiance de Grégoire à Constantinople
Avant son élection, Boniface est diacre de l'Église romaine. New Advent rapporte qu'en 603, Grégoire le Grand l'envoie comme apocrisiaire, c'est-à-dire représentant pontifical permanent, à la cour de Constantinople.[13] Treccani nuance l'identification des différents "Boniface" présents dans les lettres grégoriennes, mais juge plausible que le futur pape soit le diacre chargé de missions occidentales, de patrimoines ecclésiastiques et de l'ambassade auprès de Phocas.[14]
Cette fonction explique la suite. Boniface connaissait la cour impériale, les usages de Constantinople, la psychologie de Phocas et la blessure romaine causée par le titre constantinopolitain de patriarche œcuménique. Il n'arrive donc pas au pontificat comme un simple administrateur local : il est un homme déjà formé par la diplomatie byzantine.
Un pontificat qui prolonge la ligne grégorienne
Treccani interprète son élection comme le signe d'une victoire du courant "grégorien" dans le clergé romain : ceux qui voulaient revenir aux intuitions de Grégoire le Grand après le pontificat difficile de Sabinien.[15] Cette lecture reste prudente, mais elle éclaire bien la séquence.
Sabinien avait été impopulaire à Rome, surtout à cause de la famine et des greniers de l'Église.[16] Boniface III, lui, paraît représenter une reprise de la ligne diplomatique, romaine et pétrinienne de Grégoire : faire reconnaître la place du Siège apostolique, tout en restant dans le cadre impérial.
Les sources principales
Tableau des témoins
| Source | Date | Ce qu'elle apporte | Prudence |
|---|---|---|---|
| Saint-Siège | liste actuelle | 66e pape, début 19.II.607, fin 10.XI.607, naissance romaine | Notice officielle très brève |
| Liber Pontificalis | VIIe siècle pour cette section | Père Jean Cataadioce, durée, décret de Phocas, concile romain, sépulture à Saint-Pierre | Source narrative principale, à lire avec Duchesne/Treccani |
| Grégoire le Grand, lettres | 603 | Envoi d'un diacre à Phocas et dossier du responsalis à Constantinople | Identification du futur Boniface probable, mais pas toujours absolument certaine |
| Paul Diacre | VIIIe siècle | Reprend la tradition du décret de Phocas en faveur de Rome | Dépend largement du Liber Pontificalis |
| Catholic Encyclopedia / New Advent | 1907 | Synthèse claire : origine, apocrisiariat, Phocas, concile électoral, mort, sépulture | Ancienne, utile pour l'ossature |
| Treccani | 2000 | Synthèse critique moderne : courant grégorien, concile romain, portée du décret de Phocas | Source moderne principale |
| Travaux récents sur la papauté VIIe siècle | XXIe siècle | Replace Boniface III dans la crise Phocas-Héraclius et la papauté impériale | Utile pour le contexte, non pour inventer une biographie |
Le dossier documentaire est bref. Il ne permet pas d'écrire une grande biographie personnelle ; il permet en revanche d'écrire un article solide sur trois axes : diplomatie impériale, primauté romaine et discipline des élections ecclésiastiques.
Le Saint-Siège : chronologie minimale
La fiche officielle du Vatican donne les trois repères les plus sûrs : Boniface III est le 66e pape, son pontificat commence le 19 février 607, il s'achève le 10 novembre 607, et il est né à Rome.[17] New Advent et plusieurs traditions anciennes donnent pour sa mort le 12 novembre 607.[18][19]
Cette différence de deux jours n'affecte pas l'interprétation du pontificat. Pour le titre de l'article, la mention (607) suffit : Boniface III est un pape d'une seule année civile. Dans le corps, il faut garder la nuance : 10 novembre dans la liste actuelle du Saint-Siège, 12 novembre dans les notices traditionnelles.
Le Liber Pontificalis : deux décisions, une mémoire
La notice du Liber Pontificalis tient en quelques lignes. Elle dit que Boniface est romain, fils de Jean Cataadioce, et qu'il siège huit mois et vingt-deux jours.[20] Elle lui attribue ensuite deux actes majeurs : obtenir de Phocas que le Siège apostolique de Pierre soit reconnu comme tête de toutes les Églises ; réunir à Saint-Pierre un concile de 72 évêques, 33 prêtres romains, des diacres et tout le clergé, pour encadrer les élections.[21]
La sobriété du texte est précieuse. Il ne cherche pas à composer une légende de sainteté détaillée. Il garde surtout la mémoire d'un pape qui règle deux questions de rang : le rang de Rome parmi les Églises, et le rang du droit électoral face aux factions.
« Que nul, du vivant d'un pontife ou de l'évêque de sa cité, ne présume parler de sa succession ni se tailler un parti. » — Liber Pontificalis, traduction du constitutum romain de 607[22]
Treccani : une lecture grégorienne
La notice de Paolo Bertolini dans l'Enciclopedia dei Papi insiste sur le contexte romain. Si le Boniface des lettres de Grégoire est bien le futur pape, alors son élection signale le poids du parti grégorien dans le clergé : des hommes qui veulent reprendre la ligne du grand pontife après les tensions du pontificat de Sabinien.[23]
Treccani souligne aussi que les actes officiels du concile romain de Boniface III sont perdus. On ne peut donc pas vérifier directement l'intégralité du texte promulgué ; on dépend du résumé du Liber Pontificalis, confirmé par la vraisemblance du cadre synodal.[24]
Cette prudence est importante. L'article ne doit pas présenter chaque détail comme s'il venait d'un procès-verbal conservé. Il doit dire clairement : le concile est attesté par la tradition pontificale ; ses actes ne nous sont pas parvenus.
Avant le pontificat : diacre, administrateur, apocrisiaire
Un Romain de famille grecque ?
Le Liber Pontificalis le dit natione Romanus, romain de naissance, et fils de Iohannes Cataadioce.[25] New Advent parle aussi d'un homme d'extraction romaine, fils de Jean Cataadioce.[26] Treccani ajoute que ce nom paternel suggère probablement une origine familiale grecque, tout en gardant la naissance romaine.[27]
Ce détail est typique de la papauté de cette époque. Rome est latine, mais profondément mêlée au monde grec et byzantin. Les familles, les clercs, les fonctionnaires, les moines, les marchands et les représentants impériaux circulent entre Rome, Ravenne, Sicile, Constantinople et l'Orient méditerranéen.
La fonction d'apocrisiaire
L'apocrisiaire est l'ancêtre lointain du nonce : un représentant permanent du pape auprès de la cour impériale. Au VIe et au VIIe siècle, cette charge est capitale parce que l'élection pontificale dépend encore de la confirmation impériale, et parce que les tensions doctrinales avec Constantinople peuvent toucher l'Église universelle.[28]
Grégoire lui-même avait été apocrisiaire à Constantinople avant d'être pape. Sabinien l'avait été aussi. Boniface III appartient donc à une série de papes formés par la capitale impériale orientale. Cette formation donne à la papauté une compétence diplomatique, mais elle manifeste aussi une dépendance politique réelle.
L'envoi auprès de Phocas
En 603, après la prise du pouvoir par Phocas, Grégoire écrit à l'empereur pour lui annoncer l'envoi rapide d'un diacre capable de l'informer de la situation italienne.[29] New Advent identifie ce diacre à Boniface, futur Boniface III, et dit que, par son tact et sa prudence, il semble avoir gagné la faveur de Phocas.[30]
Il faut comprendre le contexte. Phocas a pris le pouvoir en 602 par une usurpation sanglante contre Maurice. Pourtant, du point de vue romain, il est l'empereur reconnu ; Rome a besoin de lui contre les Lombards, pour la confirmation des élections et pour les affaires ecclésiastiques orientales. Les sources modernes rappellent que la papauté de ces années n'est pas extérieure à l'Empire : elle agit encore comme une institution impériale, tout en défendant sa propre autorité apostolique.[31]
« Je l'ai donc fait diacre, avec la permission de Dieu, et je me suis empressé de l'envoyer vers vous en toute hâte. » — Grégoire le Grand, lettre à Phocas, 603[32]
La vacance après Sabinien
Presque un an sans pape consacré
Sabinien meurt le 22 février 606. Boniface III est consacré seulement le 19 février 607.[33][34] L'interrègne dure donc presque un an. Cette attente s'explique par le système de confirmation impériale : l'élu romain ne devient pleinement pape consacré qu'après l'autorisation venue de l'empereur ou de son représentant.
Le phénomène n'est pas isolé. L'article voisin sur Sabinien rappelait déjà un intervalle de 358 jours entre la mort de Sabinien et l'ordination de Boniface III, dans la table de Duchesne transmise par Hodgkin.[35] Ces délais montrent une papauté spirituellement prestigieuse, mais politiquement encore prise dans les circuits de Ravenne et Constantinople.
Le poids de Phocas
Phocas est donc incontournable. L'historiographie moderne note que Rome semble rester du côté phocien dans les premières années de la crise qui mènera ensuite à la révolte d'Héraclius.[36] Pour Boniface III, cette relation est à la fois une opportunité et une limite.
L'opportunité est claire : obtenir de l'empereur une décision favorable à Rome dans la controverse avec Constantinople. La limite l'est tout autant : une reconnaissance impériale ne peut pas être le fondement ultime d'une primauté apostolique. Elle est un acte politique qui confirme, dans l'ordre public de l'Empire, une dignité que Rome rattache à Pierre.
Le décret de Phocas
La querelle du titre de patriarche œcuménique
Depuis la fin du VIe siècle, les papes romains contestent l'usage constantinopolitain du titre de patriarche œcuménique. Grégoire le Grand y voit un titre orgueilleux qui risque de diminuer les autres évêques et de donner à Constantinople une prééminence fondée sur la puissance impériale plutôt que sur la tradition apostolique.[37]
Dans sa lettre contre l'usurpation du titre "œcuménique", Grégoire rappelle que Jean de Constantinople avait pris un titre qu'il jugeait "universel", et que son prédécesseur Pélage II avait annulé les actes du synode concerné sauf les actes sans rapport avec cette prétention.[38] Boniface III hérite donc d'un dossier déjà travaillé par Rome avant lui.
« Jean [...] a usurpé en synode le titre orgueilleux et pestilentiel d'œcuménique, c'est-à-dire universel. » — Grégoire le Grand, lettre IX, 68[39]
"Caput omnium ecclesiarum"
Le Liber Pontificalis affirme que Boniface obtint de Phocas que le Siège apostolique du bienheureux Pierre soit la tête de toutes les Églises, parce que l'Église de Constantinople se disait première de toutes les Églises.[40] Paul Diacre reprend la même tradition dans son Histoire des Lombards.[41]
La formule est forte, mais elle doit être lue correctement. Elle ne signifie pas que Phocas "crée" la primauté romaine. Elle signifie que l'empereur, dans le conflit de préséance entre Rome et Constantinople, tranche officiellement en faveur de Rome. New Advent compare d'ailleurs cette reconnaissance à celle de Justinien, environ quatre-vingts ans plus tôt, dans sa législation impériale.[42]
| Question | Lecture trop faible | Lecture trop forte | Lecture juste |
|---|---|---|---|
| Décret de Phocas | Simple flatterie politique sans valeur | Fondation de la papauté en 607 | Reconnaissance impériale d'une primauté romaine déjà revendiquée |
| Titre "universel" | Querelle de vocabulaire secondaire | Droit du pape à écraser tous les évêques | Refus d'une prétention constantinopolitaine et affirmation de la chaire de Pierre |
| Rôle de Boniface III | Court pape sans importance | Grand théoricien de la primauté | Diplomate romain qui obtient un acte favorable dans un conflit ancien |
Une réponse aux lectures anti-catholiques
Certains récits anticatholiques aiment présenter Boniface III comme le pape qui aurait reçu de Phocas le titre de "pape universel", comme si toute la primauté romaine dépendait d'un empereur usurpateur. Cette lecture ne tient pas. D'abord, les sources parlent du Siège apostolique de Pierre comme tête des Églises, non d'une invention doctrinale ex nihilo.[43] Ensuite, Rome invoquait déjà Pierre, l'autorité apostolique et l'ordre des sièges bien avant 607.[44]
La vraie difficulté est plus subtile : l'acte vient d'un empereur moralement très contestable. Mais l'histoire de l'Église est remplie de décisions ecclésiales prises dans des cadres politiques imparfaits. La valeur d'un principe ne dépend pas de la sainteté du prince qui, à un moment donné, le reconnaît dans l'ordre civil.
Une reconnaissance politique, pas une définition dogmatique
Il faut enfin distinguer une reconnaissance impériale et une définition dogmatique. Boniface III n'a pas promulgué un concile œcuménique sur la primauté. Il n'a pas rédigé un traité comparable à Pastor aeternus. Il a obtenu d'un empereur que l'ordre public impérial cesse, au moins momentanément, de favoriser la prétention constantinopolitaine.
Cette distinction protège l'article de deux contresens. Elle évite de minimiser l'événement, car il compte réellement dans la rivalité Rome-Constantinople. Elle évite aussi de lui faire porter plus qu'il ne peut porter : la doctrine catholique de la primauté ne commence pas avec Phocas.
Le concile romain de 607 sur les élections
Une règle contre les factions
Le second acte majeur de Boniface III est le concile romain tenu à Saint-Pierre. D'après le Liber Pontificalis, il réunit 72 évêques, 33 prêtres romains, les diacres et tout le clergé. Le décret interdit sous anathème de traiter de la succession d'un pape ou d'un évêque du vivant de celui-ci.[45]
La règle est simple : on ne doit pas former de partis, négocier une succession ou préparer une prise de pouvoir pendant que le titulaire vit encore. Après la mort et la sépulture, l'élection peut commencer seulement le troisième jour, une fois le clergé et les fils de l'Église rassemblés.[46][47]
Le troisième jour après la sépulture
Le délai du troisième jour est pastoral et politique. Il laisse le temps d'ensevelir le défunt, d'apaiser les passions immédiates, de rassembler le clergé et d'empêcher les factions les plus rapides de s'emparer du processus. Le Liber Pontificalis insiste sur la liberté de chacun : que chacun ait licence d'élire le prêtre qu'il veut.[48]
Cette mesure répond à des blessures récentes. Les doubles élections et les tentatives de désignation du vivant du pape avaient déjà humilié Rome. Boniface II avait même tenté de désigner Vigile comme successeur avant de brûler son décret devant le clergé et le Sénat.[49] Boniface III cherche à fermer cette porte.
Ce que les actes perdus empêchent de dire
Treccani rappelle que les actes officiels de ce concile ne sont pas conservés. On ne peut donc pas vérifier mot pour mot le constitutum original ; on dépend de la biographie du Liber Pontificalis.[50] Cette limite doit rester visible dans l'article.
Mais la mesure elle-même est historiquement cohérente. Elle correspond à une époque où l'élection pontificale peut être troublée par le clergé, le Sénat, les groupes urbains, Ravenne, Constantinople et les pressions impériales. Boniface III ne règle pas tout ; il fixe au moins un principe : l'Église ne doit pas se diviser autour d'un successeur tant que le pasteur est vivant.
Rome et Constantinople au début du VIIe siècle
Une papauté encore impériale
Les travaux récents sur la papauté de la fin du VIe et du début du VIIe siècle insistent sur un point souvent oublié : Rome n'est pas encore une puissance indépendante. Elle dépend de l'Empire pour la confirmation du pape, pour une partie de sa sécurité, pour ses rapports avec Ravenne et pour plusieurs grands dossiers orientaux.[51]
Boniface III illustre exactement cette situation. Il affirme la primauté romaine, mais par un acte obtenu de l'empereur. Il protège la liberté des élections, mais dans une Église qui attend encore les confirmations impériales. La papauté est forte spirituellement et faible politiquement ; c'est cette tension qui préparera, sur plusieurs générations, l'évolution médiévale de son rôle.
Phocas, un allié embarrassant
Phocas n'est pas un modèle chrétien. Son arrivée au pouvoir en 602 se fait dans la violence, par l'élimination de Maurice et de sa famille. Les sources ultérieures le présentent souvent comme un tyran. Pourtant, la papauté entretient avec lui des rapports favorables, parce qu'il reconnaît ses intérêts et parce que Rome n'a pas de meilleur protecteur immédiat contre les périls italiens.[52]
Ce paradoxe doit être assumé. L'Église ne vit pas dans un monde idéal ; elle traite avec les pouvoirs disponibles. Le discernement historique consiste à ne pas transformer ces transactions politiques en canonisation morale de l'empereur, ni en disqualification automatique de l'acte obtenu.
Une étape avant Boniface IV et le Panthéon
La relation favorable avec Phocas se poursuit sous Boniface IV. Selon la tradition du Liber Pontificalis et de Paul Diacre, Phocas permettra à Boniface IV de consacrer le Panthéon à la Vierge Marie et à tous les martyrs.[53][54] Le décret obtenu par Boniface III appartient donc à une séquence plus large : pendant quelques années, Rome reçoit de Phocas des gestes symboliquement très forts.
Ce lien explique pourquoi l'article Boniface III doit être lu avec les articles voisins : Sabinien pour la crise romaine après Grégoire, Boniface IV pour le Panthéon, Grégoire le Grand pour la querelle du titre œcuménique, et Boniface II pour les crises électorales.
Mort, sépulture et mémoire
Mort en novembre 607
Boniface III meurt en novembre 607. Le Saint-Siège donne le 10 novembre ; New Advent et la tradition du Liber Pontificalis donnent le 12 novembre.[55][56][57] Il est enseveli dans la basilique Saint-Pierre.
La brièveté de son pontificat explique la pauvreté des récits. Un pape élu en février et mort en novembre a peu de temps pour laisser des traces. Mais les deux traces conservées sont assez nettes pour justifier un article : le décret impérial et le concile électoral.
Pas une grande sainteté populaire, mais une mémoire institutionnelle
Boniface III n'est pas habituellement nommé parmi les grands saints populaires de la papauté. Sa mémoire est institutionnelle. Il représente la papauté comme gardienne d'un ordre : ordre entre les sièges apostoliques, ordre contre les prétentions de Constantinople, ordre dans les élections ecclésiastiques.
Cette mémoire est moins émouvante qu'une vie de martyr ou de docteur. Elle est pourtant importante. L'Église ne se transmet pas seulement par les grands saints éclatants ; elle se transmet aussi par des décisions disciplinaires, diplomatiques et juridiques qui empêchent les crises de devenir des schismes durables.
Une leçon spirituelle : autorité et humilité
Le dossier Boniface III est spirituellement délicat, parce qu'il touche à l'autorité. Grégoire le Grand avait combattu le titre "universel" par amour de l'humilité épiscopale, tout en défendant fermement la dignité de Pierre.[58] Boniface III obtient ensuite que Rome soit reconnue comme tête des Églises.
Il n'y a pas contradiction si l'on distingue deux choses. L'humilité refuse qu'un évêque s'élève comme si les autres n'étaient rien. La primauté catholique affirme que Pierre reçoit un service d'unité pour toute l'Église. Une autorité vraiment chrétienne n'est pas une captation de gloire ; elle est un service de communion.
« Je désire que tous soient grands et honorables, mais de telle sorte que leur honneur ne retranche rien à l'honneur de Dieu. » — Grégoire le Grand, lettre à Cyriacus de Constantinople[59]
Objections et réponses
« Boniface III a-t-il inventé la papauté universelle ? »
Non. Les sources disent qu'il a obtenu de Phocas une reconnaissance officielle de la primauté du Siège de Pierre dans l'ordre impérial.[60][61] La primauté romaine est défendue bien avant 607, notamment dans les controverses de Grégoire le Grand contre l'usage constantinopolitain du titre œcuménique.[62]
Ce qui se passe en 607 est une étape politique et diplomatique, non une naissance doctrinale.
« Pourquoi Grégoire refusait-il le titre universel si Boniface l'obtient ensuite ? »
Grégoire refuse une interprétation du titre qui ferait d'un évêque un évêque total, absorbant ou diminuant tous les autres. Boniface III ne doit pas être lu comme approuvant cette caricature. Le Liber Pontificalis parle surtout de la chaire de Pierre comme tête de toutes les Églises, contre la prétention de Constantinople à se dire première.[63]
La tension demeure réelle, mais elle n'est pas une contradiction simple. Elle oblige à penser la primauté comme service d'unité, non comme suppression de l'épiscopat.
« L'empereur Phocas étant mauvais, son décret ne vaut-il rien ? »
Un mauvais prince peut prendre une décision objectivement favorable à l'Église. La valeur théologique de la primauté romaine ne dépend pas de Phocas ; la valeur historique du décret dépend seulement du fait qu'il a été reconnu comme un acte impérial en faveur de Rome.
L'article ne doit donc ni idéaliser Phocas, ni utiliser sa mauvaise réputation pour effacer l'événement.
« Pourquoi un concile sur les élections après un pontificat si court ? »
Parce que les crises électorales romaines étaient anciennes et concrètes. Boniface I, Symmaque, Boniface II, Dioscore et Vigile avaient montré les dangers des factions, des désignations prématurées et des doubles élections.[64] Boniface III utilise son court pontificat pour poser une règle préventive : pas de campagne successorale du vivant du pape ou de l'évêque.
Chronologie
- Diacre romain
Boniface appartient au clergé de Rome ; les notices anciennes le disent romain, fils de Jean Cataadioce.[65]
- Envoyé à Constantinople
- Mort de Sabinien
La mort de Sabinien ouvre une vacance de près d'un an, liée à l'attente de confirmation impériale.[68]
- Consécration pontificale
Boniface III devient le 66e pape de l'Église catholique selon la liste du Saint-Siège.[69]
- Décret de Phocas
À la demande de Boniface, Phocas reconnaît le Siège apostolique de Pierre comme tête de toutes les Églises.[70][71]
- Concile romain sur les élections
Boniface réunit à Saint-Pierre un concile interdisant les tractations successorales du vivant d'un pape ou d'un évêque.[72]
- Mort et sépulture
Pour aller plus loin
- Pape Sabinien — prédécesseur immédiat, dont la mort ouvre la longue vacance avant Boniface III.
- Pape saint Grégoire le Grand — pour la querelle du titre de patriarche œcuménique et la formation diplomatique de Boniface.
- Pape Boniface II — pour comprendre les crises électorales romaines qui expliquent le décret de 607.
- Pape saint Boniface IV — successeur de Boniface III, lié lui aussi à Phocas par le dossier du Panthéon.
- Les États pontificaux — pour situer la lente sortie de la papauté du cadre impérial byzantin.
Notes et sources
Notes et références
Saint-Siège, fiche officielle "Bonifacio III" (ouverte et vérifiée au texte) : 66e pape de l'Église catholique, début du pontificat 19.II.607, fin 10.XI.607, naissance romaine. Date retenue dans l'article : 10 novembre 607, confirmée par Treccani (Bertolini : "il 10 novembre 607 morì") et Duchesne ; la variante 12 novembre vient de la Catholic Encyclopedia et du Liber Pontificalis entre crochets éditoriaux ("[die XII mens. novemb.]"). URL : https://www.vatican.va/content/vatican/it/holy-father/bonifacio-iii.html.
1 17 55 69 73Thomas Oestereich, "Pope Boniface III", The Catholic Encyclopedia, vol. 2, Robert Appleton Company, New York, 1907 ; transcription New Advent, texte vérifié au mot : "of Roman extraction and the son of John Cataadioce", "elected to succeed Sabinian after an interregnum of nearly a year; he was consecrated 19 February, 607; d. 12 November of the same year", "in 603 sent by Gregory the Great as apocrisiarius, or legate, to the court of Constantinople, where, by his tact and prudence, he appears to have gained the favourable regard of the Emperor Phocas", décret : "the See of Blessed Peter the Apostle should be the head of all the Churches" et titre d'"Universal Bishop" réservé à Rome, concile de "seventy-two bishops and all the Roman clergy" interdisant "under pain of excommunication" toute tractation successorale du vivant du pape ou de l'évêque, actes perdus ("The acts of the council are lost"), "of tried faith and character", enseveli à Saint-Pierre ; sources : Liber Pontificalis (éd. Duchesne), I, 316. URL : https://www.newadvent.org/cathen/02660b.htm.
2 5 13 18 26 30 33 42 56 61 67 74Paolo Bertolini, "Bonifacio III", Enciclopedia dei Papi, Istituto dell'Enciclopedia Italiana Treccani, Rome, 2000, texte vérifié au mot : "Apparteneva, come risulta dal nome del padre - Iohannes Cataadioces -, a famiglia greca d'origine, ma era nato con ogni probabilità a Roma" ; identification au diacre des lettres grégoriennes au conditionnel triple ("Se B. è da identificarsi... ; se, come sembra accertato... ; se è lui...") incluant les missions occidentales, les patrimoines d'Antioche et Corinthe, et l'envoi à Constantinople en 603 comme apocrisiaire ; élection lue comme victoire de la "corrente gregoriana" ; synode de 72 évêques ("settantadue vescovi") avec constitutum ("sub anathemate", "adunato clero et filiis ecclesiae", "quis quem voluerit habebit licentiam elegendi sibi sacerdotem"), actes officiels perdus ; décret de Phocas reconnaissant la Sede apostolica di Pietro "caput omnium ecclesiarum" ; mort "il 10 novembre 607". URL : https://www.treccani.it/enciclopedia/bonifacio-iii_%28Enciclopedia-dei-Papi%29/.
3 11 14 15 23 24 27 47 50Liber Pontificalis, notice "Bonifatius III", texte latin vérifié au mot sur Fontistoriche d'après l'édition Duchesne : "BONIFATIUS, natione Romanus, ex patre Iohanne Cataadioce, sedit mens. VIII dies XXII" ; "Hic optinuit apud Focatem principem ut sedis apostolica beati Petri apostoli caput esset omnium ecclesiarum" (Treccani cite la forme courte "caput omnium ecclesiarum", et donne le père sous la graphie "Iohannes Cataadioces") ; "sederunt episcopi LXXII, presbiteri Romani XXXIII, diaconi et clerus omnis, sub anathemate, ut nullus pontificem viventem aut episcopum civitatis suae praesumat loqui aut partes sibi facere" ; sépulture à Saint-Pierre, "[die XII mens. novemb.]" (date entre crochets éditoriaux). URL : https://fontistoriche.org/papa-bonifacio-iii/.
4 7 10 19 20 21 22 25 40 43 45 46 48 57 60 63 65 70 72Grégoire le Grand, Registrum epistularum, livre IX, lettre 68, à Eusebius de Thessalonique et aux évêques concernés, texte anglais NPNF vérifié au mot : Jean de Constantinople "unlawfully usurped in synod the proud and pestiferous title of œcumenical, that is to say, universal", et Pélage II "annulled by a fully valid censure all the proceedings of that same synod". Traduction anglaise public-domain NPNF/New Advent. URL : https://www.newadvent.org/fathers/360209068.htm.
6 37 38 39 44 58 62Voir l'article Ignispedia Pape saint Boniface I (418-422), vérifié : double élection Boniface-Eulalius à la mort de Zosime, arbitrage d'Honorius, expulsion d'Eulalius après son insubordination de la Semaine sainte 419.
8Voir l'article Ignispedia Pape Boniface II (530-532), vérifié : double consécration Boniface-Dioscore en septembre 530, mort de Dioscore le 14 octobre 530, rétractation imposée à ses partisans, puis tentative de désignation de Vigile comme successeur et son annulation publique en 531.
9 49 64Sihong Lin, Ecclesiastical Networks and the Papacy at the End of Late Antiquity, c. 550-700, thèse de doctorat, University of Manchester, 2018 (anciennement attribuée par erreur à Philip Wood, c. 580-700, 2017 — référence corrigée après contrôle du PDF : page de titre Sihong Lin, 2018, c. 550-700), p. 65 et 71 vérifiées au texte : p. 65, "Little is known [...] about Rome at all between the death of Gregory and the fall of Phocas" et Boniface III et Boniface IV "have been argued to have been aligned with Pope Gregory's vision" ; p. 71, Phocas "had not only declared Rome to be 'the head of all the churches' [...] at the request of Pope Boniface III in 607, but also seemingly granted Boniface IV's request to consecrate the Pantheon". URL : https://pure.manchester.ac.uk/ws/portalfiles/portal/157710138/FULL_TEXT.PDF.
12 31 36 51 52 53Voir l'article Ignispedia Pape Sabinien (604-606), vérifié : 65e pape, 13.IX.604 - 22.II.606 (fiche Vatican), durée 1 an 5 mois 9 jours et intervalle de 358 jours avant Boniface III (table Duchesne via Hodgkin), famine romaine et gestion des greniers de l'Église.
16 34 35 68Joseph Western, "The Papal Apocrisiarii in Constantinople during the Pontificate of Gregory I, 590-604", Journal of Ecclesiastical History, 66/4, Cambridge University Press, octobre 2015, p. 697-714 (anciennement attribué par erreur à Michael Edward Moore, 67/3, 2016, p. 316-336 — référence corrigée après contrôle : sommaire Cambridge du vol. 66 n. 4 et DOI 10.1017/S0022046915001621) : du Ve au VIIIe siècle, l'apocrisiaire est le représentant permanent du pape à la cour impériale byzantine ; les lettres de Grégoire, lui-même ancien apocrisiaire, en sont la meilleure source ; mandat ambassadorial indépendant et rôle des relations personnelles.
28Grégoire le Grand, Registrum epistularum, livre XIII, lettre 38, à Phocas Auguste, 603, texte anglais NPNF vérifié au mot : "I have accordingly, by God's permission, made him a deacon, and have been at pains to send him to you with all speed" ; le porteur est décrit comme "proved in life, faith, and character" mais la lettre ne le nomme pas — l'identification à Boniface, futur Boniface III, vient de la Catholic Encyclopedia. Traduction anglaise public-domain NPNF/New Advent. URL : https://www.newadvent.org/fathers/360213038.htm.
29 32 66Paul Diacre, Historia Langobardorum, IV, 36, texte latin en ligne : à la demande du pape Boniface, Phocas décrète que le Siège de l'Église romaine et apostolique est la tête de toutes les Églises, parce que l'Église de Constantinople se disait première de toutes. URL : https://ancienttexts.org/library/latinlibrary/pauldeacon.hist4.html.
41 54 71Grégoire le Grand, Registrum epistularum, livre VII, lettre 31, à Cyriacus de Constantinople, texte anglais NPNF vérifié au mot : "I desire that all should be great and honourable, yet so that their honour detract not from the honour of Almighty God." Traduction anglaise public-domain NPNF/New Advent. URL : https://www.newadvent.org/fathers/360207031.htm.
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