Pape saint Boniface I (Bonifacius) gouverne l'Église de Rome du 28 ou 29 décembre 418 au 4 septembre 422. Le Saint-Siège le présente comme le 42e pape de l'Église catholique, né à Rome, successeur de saint Zosime et prédécesseur de saint Célestin I.[1]
Son pontificat commence dans une crise ouverte : à la mort de Zosime, deux élections concurrentes se produisent presque simultanément. L'archidiacre Eulalius occupe le Latran avec le groupe des diacres ; le lendemain, une large partie du presbyterium élit le vieux prêtre Boniface dans l'église de Théodora. L'empereur Honorius reconnaît d'abord Eulalius, puis change de décision après l'insubordination de celui-ci pendant la Semaine sainte de 419.[2][3]
Boniface n'est donc pas seulement un nom dans une liste de papes. Il est le pape d'une Église romaine encore fragile dans ses procédures électorales, mais déjà consciente de sa charge universelle : il écrit à l'empereur pour éviter un nouveau schisme, reprend les dossiers africains laissés par Zosime, soutient saint Augustin contre les pélagiens, et défend le vicariat romain de Thessalonique (la charge par laquelle l'évêque de cette ville représente le pape dans la région, l'Illyricum) contre les ambitions de Constantinople.[4][5]
« Toi qui ne t'occupes pas des choses élevées, si haut placé que tu sois, tu n'as pas dédaigné d'être l'ami des humbles […] » — Saint Augustin, à Boniface I, Contre deux lettres des pélagiens, livre I, chap. 1[6]
Pourquoi Boniface I compte-t-il ?
Le pape d'une élection disputée mais pacifiée
Boniface est élu dans l'une des crises romaines les mieux documentées du début du Ve siècle. Contrairement à beaucoup d'épisodes anciens transmis seulement par des notices tardives, l'affaire Boniface-Eulalius est éclairée par une série de lettres officielles conservées dans la Collectio Avellana (un recueil ancien qui rassemble les lettres échangées entre les papes et les empereurs de cette époque) et résumées par les historiens modernes.[7][8]
L'enjeu n'est pas seulement biographique. La crise révèle trois réalités de l'Église romaine antique : le poids du clergé local dans l'élection, le rôle encore très fort du pouvoir impérial d'Occident, et la nécessité de règles claires quand deux groupes prétendent élire le même évêque. Boniface sort vainqueur non parce qu'il manœuvre mieux que son rival, mais parce qu'Eulalius viole les conditions posées pendant l'enquête.
Un pontificat de continuité après Zosime
Zosime avait laissé plusieurs dossiers brûlants : la réception de la Tractoria (la lettre circulaire par laquelle Zosime avait fait condamner Pelage par tous les évêques), le recours du prêtre africain Apiarius, la question des canons attribués au concile de Nicée (325) mais qui venaient en réalité du concile de Sardique (343), et le vicariat d'Arles en Gaule.[9][10]
Boniface ne rompt pas avec son prédécesseur sur le fond doctrinal. Il continue la condamnation du pélagianisme. Mais il corrige ou limite certaines orientations de gouvernement : il ne renouvelle pas le pouvoir exceptionnel donné à Patrocle d'Arles et rend aux métropolitains gaulois une part de leur juridiction ordinaire.[11]
Le pape ami d'Augustin
Boniface reçoit deux lettres pélagiennes qui attaquent saint Augustin et les catholiques. Au lieu de répondre seul, il les transmet à l'évêque d'Hippone. Augustin rédige alors les quatre livres du Contra duas epistolas Pelagianorum, dédiés à Boniface.[12]
Cet échange donne une image saine de la communion catholique : Rome exerce une responsabilité de vigilance ; l'Afrique fournit l'intelligence théologique la plus affûtée ; l'erreur est combattue par la coopération des évêques, non par la solitude d'un seul homme.
Les sources principales sur Boniface I
Tableau des témoins
| Source | Date | Ce qu'elle apporte | Prudence |
|---|---|---|---|
| Saint-Siège | état actuel | 42e pape, dates 28/29.XII.418 - 4.IX.422, naissance à Rome | Notice très brève |
| Liber Pontificalis | VIe siècle | Origine romaine, père Jocundus, élection, sépulture, traditions disciplinaires | Notice tardive, à croiser avec les lettres contemporaines |
| Lettres de l'affaire Eulalius | 418-419 | Symmachus, Honorius, Ravenne, expulsion d'Eulalius | Dossier politique et ecclésial, transmis par collections |
| Lettres de Boniface | 419-422 | Schisme électoral, Afrique, Illyricum, Rufus de Thessalonique | Texte latin conservé, contexte parfois technique |
| Concile de Carthage 419 | mai 419 | Apiarius, canons Nicée/Sardique, légats romains | Source africaine, ton irrité mais communion maintenue |
| Augustin | vers 420 | Relation personnelle avec Boniface et lutte anti-pélagienne | Source doctrinale majeure, polémique assumée |
| Catholic Encyclopedia / New Catholic Encyclopedia | XXe siècle | Synthèse critique du pontificat | Sources secondaires utiles, à ne pas substituer aux textes |
Le dossier de Boniface est donc moins pauvre qu'il n'y paraît. On connaît peu sa jeunesse, mais son pontificat se laisse lire à travers des documents de gouvernement : lettres impériales, décisions romaines, conciles africains, correspondance augustinienne et lettres sur l'Illyricum.
Le Saint-Siège et la chronologie officielle
La fiche du Saint-Siège donne Boniface comme 42e pape, né à Rome, avec un début de pontificat noté 28,29.XII.418 et une fin le 4.IX.422.[13] Cette notation double reflète le désordre des premiers jours : l'élection de Boniface a lieu le 28 décembre, sa consécration le dimanche 29 décembre, tandis qu'Eulalius revendique le Latran.
La Catholic Encyclopedia donne la même ligne générale : Boniface est élu le 28 décembre 418 et meurt à Rome le 4 septembre 422.[14] Les listes modernes retiennent donc un pontificat d'un peu moins de quatre ans, entièrement situé entre la mort de Zosime et l'élection de Célestin I.
Le Liber Pontificalis
Le Liber Pontificalis appelle Boniface Romain et fils du prêtre Jocundus.[15] La notice lui attribue aussi une sépulture dans le cimetière de sainte Félicité, sur la voie Salaria, dans un oratoire qu'il aurait fait construire — lieu que les notices modernes identifient au cimetière de Maximus, près du tombeau de sainte Félicité. Ce point est confirmé par les synthèses modernes, même si l'emplacement exact du tombeau n'est plus identifié avec certitude.[16]
Comme pour les papes voisins, il faut lire le Liber Pontificalis avec discernement. Sa mémoire romaine est précieuse ; ses détails peuvent mêler faits anciens, traditions liturgiques et reconstructions plus tardives.
Avant l'élection : un vieux prêtre romain
Origine et ordination
La tradition ancienne ne donne presque rien sur la jeunesse de Boniface. Le Liber Pontificalis le dit Romain, fils du prêtre Jocundus ; la Catholic Encyclopedia ajoute qu'il est généralement tenu pour avoir été ordonné par Damase I et qu'il aurait servi comme représentant d'Innocent I à Constantinople vers 405.[17][18]
Ces deux éléments dessinent un profil plausible : Boniface appartient à la vieille génération du clergé romain, formée avant les crises pélagiennes, proche des dossiers orientaux, et assez estimée pour que le presbyterium le choisisse dans une situation de crise.
Un prêtre estimé pour sa charité et son savoir
La Catholic Encyclopedia le présente, au moment de son élection, comme un prêtre âgé, élu contre son gré, estimé pour sa charité, sa science et son caractère.[19] Cette formule n'est pas une preuve hagiographique complète ; elle est néanmoins cohérente avec le portrait que donne Augustin : un pape haut placé, mais capable d'amitié humble et sincère.
« […] J'avais appris par de nombreux messagers dignes de foi combien tu étais rempli de la grâce de Dieu, très bienheureux et vénérable pape Boniface. » — Saint Augustin, Contre deux lettres des pélagiens I, 1[20]
Cette parole d'Augustin n'est pas un éloge conventionnel sans poids. Elle vient d'un évêque qui sait discuter durement avec Rome quand la doctrine ou la discipline l'exige. Son estime personnelle pour Boniface rend le dossier plus humain.
La crise Boniface-Eulalius
Deux élections dans Rome
Zosime meurt le 26 décembre 418. Le lendemain, au retour des funérailles, l'archidiacre Eulalius et son groupe s'emparent de la basilique du Latran, lieu symbolique majeur de l'Église romaine, et procèdent à son élection.[21][22]
Les prêtres et une partie importante du peuple refusent cette mainmise. Le 28 décembre, ils se réunissent dans l'église de Théodora et élisent Boniface. Le dimanche 29 décembre, les deux hommes sont consacrés : Boniface à Saint-Marcel, soutenu par neuf évêques provinciaux et environ soixante-dix prêtres ; Eulalius au Latran, avec les diacres, quelques prêtres et l'évêque d'Ostie amené malgré sa maladie.[23]
| Élément | Camp d'Eulalius | Camp de Boniface |
|---|---|---|
| Lieu initial | Latran | Église de Théodora, puis Saint-Marcel |
| Groupe moteur | Archidiacre et diacres | Presbytres et large part du peuple |
| Argument principal | Premier occupant du Latran, élection rapide | Majorité du presbyterium, soutien populaire plus large |
| Soutien civil initial | Symmachus, préfet de Rome | Appel ultérieur auprès d'Honorius |
| Issue | Perte par violation des conditions | Reconnaissance impériale le 3 avril 419 |
Symmachus et Honorius
Le préfet de Rome, Aurelius Anicius Symmachus, rapporte d'abord l'affaire à l'empereur Honorius en faveur d'Eulalius. Honorius confirme Eulalius le 3 janvier 419 et ordonne l'expulsion de Boniface.[24]
Les partisans de Boniface produisent alors un contre-récit : ils affirment que le Latran était occupé par une petite faction et que l'élection de Boniface réunissait la majorité du clergé. Honorius suspend sa première décision, convoque une réunion à Ravenne pour février 419, puis envisage un synode plus large à Spolète.[25][26]
La Semaine sainte de 419
Les deux prétendants doivent quitter Rome en attendant la décision. L'évêque Achilleus de Spolète est chargé de présider les cérémonies pascales. Mais Eulalius revient à Rome le 18 mars 419, rassemble ses partisans et s'empare du Latran le Samedi saint.[27][28]
Cette désobéissance change tout. Honorius, irrité, ordonne son expulsion et reconnaît Boniface comme évêque légitime de Rome le 3 avril 419. Boniface rentre dans la ville le 10 avril et reçoit l'acclamation du peuple.[29]
Une loi contre les futures doubles élections
La crise laisse une peur durable. En 420, Boniface tombe gravement malade ; les partisans d'Eulalius espèrent une reprise du schisme. Après sa guérison, Boniface écrit à Honorius le 1er juillet 420 pour demander une garantie contre la répétition d'un tel désordre.[30]
Honorius répond par une règle forte : en cas de nouvelle double élection, aucun des deux candidats ne sera reconnu ; il faudra procéder à une nouvelle élection plus consensuelle.[31][32]
Ce rescrit protège la paix romaine, mais il montre aussi combien l'empereur intervient encore dans les affaires de l'Église. La papauté du Ve siècle est déjà spirituellement centrale ; elle n'est pas encore juridiquement dégagée de l'ordre impérial.
Le pélagianisme sous Boniface
La Tractoria à faire recevoir
Boniface hérite de la Tractoria de Zosime, lettre circulaire qui condamne Pelage et Célestius. Le problème n'est plus seulement de savoir si Pelage est orthodoxe ; il est de faire accepter la condamnation par les évêques qui résistent, en particulier autour de Julien d'Éclane.[33][34]
L'empereur Honorius publie le 9 juin 419 un édit demandant aux évêques de souscrire la Tractoria. Boniface s'inscrit dans cette ligne et soutient la réponse catholique, mais son rôle le plus précieux est d'avoir sollicité Augustin quand les pélagiens attaquent l'évêque d'Hippone.[35]
Les deux lettres pélagiennes envoyées à Augustin
Augustin explique lui-même la genèse de son traité : Boniface, ayant reçu deux lettres de pélagiens où le nom d'Augustin était calomnié, les lui transmet. Augustin répond par quatre livres adressés au pape.[36]
« Je composai quatre livres à Boniface, évêque de l'Église romaine, contre deux lettres des pélagiens, parce que, les ayant reçues, il me les avait envoyées : il y trouvait une mention calomnieuse de mon nom. » — Saint Augustin, Rétractations II, 61[37]
Le geste de Boniface est sobre : il ne transforme pas la papauté en autorité anti-intellectuelle ; il remet le dossier au théologien le plus compétent. Rome ne perd rien à écouter Augustin. Elle manifeste au contraire que la primauté catholique s'exerce dans la vérité reçue par toute l'Église.
La doctrine en jeu
Dans le quatrième livre du traité, Augustin résume les pièges pélagiens : ils louent la créature, le mariage, la loi, le libre arbitre et les saints, mais pour faire passer trois erreurs : nier le péché originel, affirmer que la grâce est donnée selon les mérites, et prétendre que les saints peuvent vivre sans péché dans cette vie.[38]
| Éloge pélagien | Ce qu'il cache | Réponse catholique augustinienne |
|---|---|---|
| La créature | Minimiser la blessure d'Adam | La nature est bonne mais a besoin du Sauveur |
| Le mariage | Nier la transmission du péché originel | Le mariage est bon, mais l'enfant doit être régénéré |
| La loi | Croire que le commandement suffit | La loi montre le péché ; la grâce le guérit |
| Le libre arbitre | Faire du salut une capacité naturelle | La liberté existe, mais elle doit être libérée par la grâce |
| Les saints | Imaginer une perfection sans péché ici-bas | Les saints ont une vraie justice, mais demandent encore pardon |
« Le libre arbitre est assurément inhérent à la nature de l'homme ; mais maintenant il est tellement asservi qu'il ne vaut pas pour accomplir la justice, à moins d'être libéré par la grâce. » — Saint Augustin, Contre deux lettres des pélagiens IV[39]
Boniface apparaît ici comme le pape d'une réception doctrinale : il ne compose pas lui-même la grande synthèse anti-pélagienne, mais il la provoque, l'encourage et la reçoit.
L'Afrique, Apiarius et Antoninus de Fussala
Le dossier Apiarius
Le prêtre Apiarius de Sicca Veneria avait été excommunié par son évêque Urbanus pour des fautes graves et avait fait appel à Rome sous Zosime. Boniface reçoit la suite du dossier. Au concile de Carthage du 25 mai 419, les évêques africains examinent l'affaire avec les légats romains, notamment Faustinus.[40][41]
La difficulté principale porte sur les canons invoqués par Rome. Les légats les présentent comme nicéens ; les Africains ne les retrouvent pas dans leurs copies de Nicée. Ils acceptent provisoirement d'observer la procédure, mais demandent vérification auprès des Églises de Constantinople, Antioche et Alexandrie.[42]
Irritation africaine sans schisme
La lettre envoyée à Boniface le 31 mai 419 est souvent utilisée pour présenter l'Afrique comme hostile à Rome. La Catholic Encyclopedia, citant Dom Chapman, donne une formule plus juste : la lettre est écrite avec une irritation considérable, mais dans un ton étudié de modération.[43]
La distinction est importante. Les évêques africains ne nient pas toute autorité romaine ; ils contestent l'application d'une procédure, l'arrogance de certains légats et l'identification des canons. La communion demeure, même si elle est tendue.
| Question | Rome | Afrique | Résultat sous Boniface |
|---|---|---|---|
| Apiarius doit-il être entendu ? | Oui, appel accepté | Oui, mais selon ordre canonique | Réintégration conditionnelle et transfert |
| Les canons cités sont-ils de Nicée ? | Tradition latine les attribue à Nicée | Les copies africaines ne les contiennent pas | Vérification demandée en Orient |
| Faustinus agit-il bien ? | Légat romain mandaté | Jugé arrogant par les Africains | Tension diplomatique |
| Communion avec Rome ? | Maintenue | Maintenue | Débat sans rupture |
Antoninus de Fussala
Un second dossier africain touche directement Augustin : Antoninus de Fussala, jeune évêque installé dans une communauté dépendant d'Hippone, est déposé par un concile africain pour fautes graves et fait appel à Rome. Boniface accepte d'entendre le recours et envoie une commission d'enquête.[44]
Augustin est profondément contrarié, car il connaît le dossier de près. La mort de Boniface empêchera la procédure romaine d'aller jusqu'au bout ; les envoyés finiront par s'en remettre au jugement africain, qui confirmera la condamnation d'Antoninus.[45]
Ce cas montre à nouveau que la primauté romaine ancienne n'est pas un mécanisme abstrait. Elle passe par des recours concrets, des informations imparfaites, des tensions locales et des ajustements. L'Église apprend à juger en commun.
La Gaule : limiter le vicariat d'Arles
L'héritage de Patrocle
Zosime avait accordé à Patrocle d'Arles des droits étendus dans les provinces gauloises, notamment Viennoise et Narbonnaises, en faisant de lui un intermédiaire privilégié entre ces régions et le Siège apostolique.[46]
Boniface réduit cette orientation. Il ne supprime pas toute idée de relais régional, mais il refuse que l'exception arlésienne écrase les droits métropolitains ordinaires. En 422, il soutient Hilaire de Narbonne dans le choix d'un évêque pour Lodève contre l'intrusion tentée par Patrocle.[47]
Maximus de Valence
Boniface intervient aussi dans le cas de Maximus de Valence, accusé de fautes. Il insiste pour que l'évêque soit jugé non par un primat isolé, mais par un synode des évêques de Gaule, et promet de soutenir leur décision.[48]
Cette politique est équilibrée : Rome ne renonce pas à son rôle de confirmation ; elle refuse en même temps de concentrer toute la justice régionale entre les mains d'un seul évêque favorisé.
L'Illyricum et Constantinople
L'édit de Théodose II
Le 14 juillet 421, l'empereur d'Orient Théodose II publie un édit ordonnant que les affaires ecclésiastiques de l'Illyricum ne soient pas réglées sans la connaissance de l'évêque de Constantinople, au motif que Constantinople jouit des prérogatives de l'ancienne Rome.[49]
Pour Rome, l'enjeu est grave. L'Illyricum oriental dépend politiquement de l'Orient, mais Rome y revendique depuis longtemps une juridiction ecclésiastique exercée par le vicaire de Thessalonique. Boniface obtient d'Honorius une intervention auprès de Théodose II pour faire révoquer l'édit.[50]
Rufus de Thessalonique
Boniface écrit à Rufus de Thessalonique et aux évêques de Macédoine, Achaïe, Thessalie, Vieille Épire, Nouvelle Épire, Prévalitaine et Dacie. Dans ces lettres, il confirme les pouvoirs de Rufus comme représentant de Rome et affirme fortement l'autorité du Siège apostolique.[51]
« La constitution de l'Église universelle naissante a pris son principe dans l'honneur du bienheureux Pierre : en lui résident son gouvernement et son sommet. » — Boniface I, lettre aux évêques de Thessalie[52]
« Il est certain que cette Église est pour les Églises répandues dans tout l'univers comme la tête pour ses membres ; quiconque s'en retranche devient étranger à la religion chrétienne. » — Boniface I, lettre aux évêques de Thessalie[53]
Ces formules sont fortes. Elles ne doivent pas être isolées de leur contexte : Boniface défend ici un ordre canonique concret, celui du vicariat romain de Thessalonique, contre des évêques tentés de chercher un autre appui. Mais elles montrent sans ambiguïté la conscience romaine de la primauté pétrinienne au début du Ve siècle.
Perigenes de Corinthe
Dans une autre lettre, Boniface défend l'ordination de Perigenes à Corinthe et interdit aux évêques d'Illyricum de remettre en cause une décision déjà confirmée par Rome. S'il y a ensuite une accusation nouvelle contre lui, Rufus devra l'entendre et renvoyer le dossier à Rome pour confirmation.[54]
La logique est nette : le jugement romain stabilise la communion ; les faits nouveaux peuvent être examinés localement ; la sentence doit être rapportée au Siège apostolique. On n'est ni dans l'arbitraire centralisateur ni dans l'indépendance provinciale absolue.
Mort, sépulture et mémoire
Le 4 septembre 422
Boniface meurt à Rome le 4 septembre 422, date retenue par le Saint-Siège et les synthèses modernes.[55][56] La tradition romaine ancienne connaît toutefois des variantes : l'Encyclopedia.com note que le martyrologe hiéronymien donne correctement le 4 septembre, tandis que le martyrologe romain traditionnel a transmis le 25 octobre en suivant le Liber Pontificalis.[57] L'édition en vigueur du martyrologe romain (Martyrologium Romanum, 2e édition, 2004) inscrit bien Boniface I au 4 septembre (n. 3) ; la mention au 25 octobre appartient à l'ancien martyrologe romain, qui suivait le Liber Pontificalis.[58] On peut donc dater les usages : la Catholic Encyclopedia (1907, reprise 1913) indiquait encore la fête au 25 octobre ; les calendriers actuels (EWTN/CNA) portent le 4 septembre, conformément au martyrologe de 2004.[59][60]
La prudence historique consiste donc à distinguer la date de mort la plus sûre, le 4 septembre, et les traditions liturgiques qui ont circulé.
Le cimetière de Maximus, près de sainte Félicité
Boniface est enseveli dans un oratoire qu'il avait fait construire au cimetière de Maximus, près du tombeau de sainte Félicité, sur la voie Salaria.[61][62][63] Le lieu correspond à une Rome chrétienne encore profondément structurée par les cimetières martyriaux : les papes ne sont pas seulement des administrateurs ; ils veulent être enterrés près des témoins du Christ.
Un saint de gouvernement
Boniface n'a pas laissé l'image d'un grand docteur ni d'un martyr spectaculaire. Sa sainteté est celle d'un gouvernement difficile : accepter une élection contestée sans perdre la paix, demander une règle contre les doubles élections, maintenir l'unité doctrinale contre Pelage, ne pas humilier l'Afrique tout en gardant le principe du recours romain, défendre l'Illyricum contre une absorption constantinopolitaine.
Sa vie rappelle une vérité sobre : la sainteté d'un pape se joue souvent dans des lettres, des procédures et des décisions canoniques qui paraissent sèches. L'ordre visible de l'Église est aussi un service de la charité.
Questions et objections
Boniface a-t-il été vraiment pape si Eulalius fut d'abord reconnu ?
Oui. Honorius reconnaît d'abord Eulalius sur rapport du préfet Symmachus, mais il suspend ensuite sa décision, convoque l'enquête, puis reconnaît Boniface le 3 avril 419 après la désobéissance d'Eulalius.[64][65] La tradition catholique reçoit Boniface comme pape légitime et Eulalius comme antipape.
Le point délicat est que la reconnaissance finale passe par l'empereur. Ce fait ne signifie pas que l'empereur confère le sacerdoce ou la primauté ; il montre que, dans l'Empire chrétien tardif, l'ordre public intervient lourdement quand Rome est divisée.
La loi d'Honorius soumettait-elle la papauté à l'État ?
Elle manifestait une intervention impériale réelle, mais dans un contexte précis de crise civile. Honorius ne définit pas la foi ; il cherche à empêcher qu'une double élection ne jette la ville dans la violence. La règle selon laquelle deux prétendants concurrents seraient tous deux écartés répond à un problème pratique : éviter que la faction la plus violente impose son candidat.[66]
On peut y voir à la fois une protection de la paix ecclésiale et une trace d'un équilibre encore imparfait entre Église et pouvoir impérial.
Les Africains ont-ils refusé l'autorité romaine sous Boniface ?
Non. Ils discutent fortement l'attitude des légats et la référence aux canons prétendument nicéens, mais ils écrivent à Boniface, acceptent provisoirement la procédure et demandent une vérification des textes.[67][68]
L'affaire Apiarius ne prouve ni une Afrique schismatique, ni une papauté déjà médiévale au sens strict. Elle montre une communion réelle, tendue par des questions de procédure et de collections canoniques.
Boniface est-il important pour l'histoire de la primauté romaine ?
Oui, surtout par ses lettres sur l'Illyricum. Les formules adressées à Rufus et aux évêques de Thessalie expriment clairement que l'Église romaine se comprend comme tête des Églises répandues dans le monde, en raison de l'honneur donné à Pierre.[69][70]
Ces textes ne doivent pas être transformés en slogan isolé ; ils prennent sens dans un conflit juridictionnel précis. Mais ils sont un jalon important entre les lettres d'Innocent I et la grande doctrine romaine de Léon le Grand.
Ce qu'il faut retenir
Les faits les plus sûrs
| Point | Degré de certitude | Source principale |
|---|---|---|
| Boniface I est le 42e pape selon le Saint-Siège | Très sûr | Saint-Siège |
| Son pontificat va de fin décembre 418 au 4 septembre 422 | Très sûr | Saint-Siège, Catholic Encyclopedia |
| Il est Romain et fils du prêtre Jocundus selon la tradition | Solide mais transmis par notice ancienne | Liber Pontificalis |
| Son élection est disputée par Eulalius | Très sûr | Lettres contemporaines, Catholic Encyclopedia |
| Honorius reconnaît Boniface le 3 avril 419 | Très sûr | Dossier Eulalius/Honorius |
| Il demande une règle contre les futures doubles élections | Très solide | Catholic Encyclopedia, New Catholic Encyclopedia |
| Il soutient Augustin contre les pélagiens | Très sûr | Augustin, Rétractations et Contra duas epistolas |
| Il reçoit la suite des dossiers Apiarius et Antoninus | Très sûr | Carthage 419, synthèses modernes |
| Il défend le vicariat romain de Thessalonique | Très sûr | Lettres de Boniface |
| Il est enseveli au cimetière de Maximus, près de sainte Félicité, voie Salaria | Solide | Liber Pontificalis, Catholic Encyclopedia, Martyrologium Romanum (2004) |
La formule de synthèse
Saint Boniface I est le pape de la paix retrouvée après une élection brisée. Son pontificat ne se résume pas à la victoire sur Eulalius : il montre Rome en train d'apprendre à régler ses successions, à dialoguer avec l'empereur sans se dissoudre dans l'État, à recevoir l'intelligence africaine d'Augustin contre Pelage, à discuter avec des évêques irrités sans rompre la communion, et à défendre les droits du Siège apostolique en Illyricum.
Il n'a pas la stature doctrinale d'Augustin ni la majesté future de Léon le Grand. Mais il a une grandeur propre : celle d'un pape qui tient l'Église quand les procédures, les provinces et les ambitions se heurtent. Sa mémoire est donc moins spectaculaire que structurante.
Pour aller plus loin
- Pape saint Zosime (417-418) — prédécesseur immédiat de Boniface, au coeur de la crise pélagienne.
- Pape saint Innocent I (401-417) — pape de la première confirmation romaine contre Pelage.
- Saint Augustin — auteur du traité adressé à Boniface contre les deux lettres pélagiennes.
- Les hérésies des premiers siècles — contexte doctrinal du pélagianisme.
- L'infaillibilité du pape — pour distinguer primauté, discipline, prudence et magistère définitif.
- Pape saint Damase I — arrière-plan romain des élections disputées et de l'autorité du Siège apostolique.
Notes et références
Saint-Siège, fiche officielle « Boniface I » : 42e pape de l'Église catholique, début du pontificat « 28,29.XII.418 », fin le 4.IX.422, naissance à Rome. Page revérifiée le 4 octobre 2026, libellés exacts de la rubrique Biography : « 42nd Pope of the Catholic Church », « Beginning Pontificate 28,29.XII.418 », « End Pontificate 4.IX.422 », « Birth Rome » : https://www.vatican.va/content/vatican/en/holy-father/bonifacio-i.html.
1 13 55John Bertram Peterson, « Pope St. Boniface I », The Catholic Encyclopedia, vol. 2, New York, Robert Appleton Company, 1907 ; texte repris sur New Advent : https://www.newadvent.org/cathen/02658a.htm. Texte intégral contrôlé le 4 octobre 2026 : élection 28 déc. 418, consécrations 29 déc., 18 mars / Samedi saint 29 mars / Pâques 30 mars 419, reconnaissance 3 avril 419 (la coquille « 3 April, 418 » de la source n'est pas reprise), 1er juillet 420, Carthage 31 mai 419, 14 juillet 421, 11 mars 422 ; cette édition donne la fête au 25 octobre.
2 11 14 17 19 21 23 27 29 30 31 43 47 48 56 59 65 66 68Henry Wace et William Coleman Piercy (dir.), « Eulalius, an antipope », Dictionary of Christian Biography and Literature to the End of the Sixth Century, Londres, John Murray, 1911 : dossier des lettres officielles de 418-419, Symmachus, Honorius, Ravenne, Spolète et reconnaissance finale de Boniface. Texte Wikisource : https://en.wikisource.org/wiki/Dictionary_of_Christian_Biography_and_Literature_to_the_End_of_the_Sixth_Century/Eulalius,_an_antipope.
3 7 22 24 25 28 64New Catholic Encyclopedia, notice « Boniface I, Pope, St. », reprise sur Encyclopedia.com : pontificat 28/29 décembre 418 - 4 septembre 422, affaire Eulalius, Apiarius, Antoninus de Fussala, pélagianisme, Illyricum, sépulture au cimetière de sainte Félicité. https://www.encyclopedia.com/religion/encyclopedias-almanacs-transcripts-and-maps/boniface-i-pope-st.
4 16 32 35 41 44 45 49 50 57 62Boniface I, Epistolae et decreta, lettres aux évêques de Thessalie, à Rufus de Thessalonique et aux évêques d'Illyricum, texte latin dans Patrologia Latina 20, repris sur Wikisource : https://la.wikisource.org/wiki/Epistolae_et_decreta_%28Bonifacius_I%29.
5 51Saint Augustin, Contra duas epistolas Pelagianorum I, 1 : « Neque enim dedignaris, qui non alta sapis, quamvis altius praesideas, esse amicus humilium, et amorem rependere impensum » (Patrologia Latina 44, col. 549-551 ; latin vérifié mot à mot le 4 octobre 2026, chap. I, § 1, sur l'édition synchronisée latin-anglais : https://catholiclibrary.org/library/view?docId=/Synchronized-EN/Augustine.AgainstTwoLettersPelagians.en.html). Traduction française de l'article d'après le latin (aucune édition française paginée identifiée en ligne) ; texte anglais NPNF sur New Advent : https://www.newadvent.org/fathers/15091.htm.
6Fourth Century Christianity, « Council of Ravenna (AD 419) » : concile convoqué par Honorius pour résoudre l'élection disputée Boniface-Eulalius ; l'insubordination d'Eulalius conduit à la reconnaissance de Boniface. Page mise à jour le 11 février 2025 : https://www.fourthcentury.com/council-of-ravenna-ad-419/.
8 26Voir l'article Ignispedia Pape saint Zosime (417-418), sections sur Patrocle d'Arles, la Tractoria et l'affaire Apiarius ; sources principales : Catholic Encyclopedia, Liber Pontificalis, Carthage 418/419.
9 46Concile de Carthage, 419, dossier Apiarius, réponse au commonitorium de Zosime et discussion des canons attribués à Nicée mais correspondant à Sardique. Texte anglais NPNF sur New Advent : https://www.newadvent.org/fathers/3816.htm.
10 40 42 67Saint Augustin, Rétractations, II, 61, sur les quatre livres écrits à Boniface, évêque de Rome, contre deux lettres des pélagiens (extrait reproduit en tête de la page). Passage vérifié le 4 octobre 2026 : « Then follow four books which I wrote to Boniface, bishop of the Roman Church, in opposition to two letters of the Pelagians, because when they came into his hands he had sent them to me, finding in them a calumnious mention of my name » ; traduction française de l'article d'après ce texte. Traduction anglaise NPNF, texte New Advent : https://www.newadvent.org/fathers/1509.htm.
12 33 36 37Liber Pontificalis, notice XLIV, Bonifatius (418-422) : origine romaine, père Jocundus, élection disputée avec Eulalius, sépulture au cimetière de sainte Félicité ; éd. Louis Duchesne, Paris, 1886, t. I, p. 227-229. Traduction anglaise Louise Ropes Loomis, The Book of Popes, New York, Columbia University Press, 1916, p. 90-93 : https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/2/23/The_book_of_the_popes_%28Liber_pontificalis%29_I-_%28IA_cu31924006163897%29.pdf.
15 18 61Saint Augustin, Contra duas epistolas Pelagianorum I, 1 : « Noveram te quidem fama celeberrima praedicante, et frequentissimis atque veracissimis nuntiis quanta esses Dei gratia plenus acceperam, beatissime atque venerande papa Bonifaci » (Patrologia Latina 44, col. 549 ; latin vérifié mot à mot le 4 octobre 2026 sur l'édition synchronisée latin-anglais : https://catholiclibrary.org/library/view?docId=/Synchronized-EN/Augustine.AgainstTwoLettersPelagians.en.html). Traduction française de l'article d'après le latin (aucune édition française paginée identifiée en ligne) ; texte anglais NPNF sur New Advent : https://www.newadvent.org/fathers/15091.htm.
20Saint Augustin, Contra duas epistolas Pelagianorum IV, argument initial : les cinq éloges pélagiens et les trois erreurs doctrinales cachées ; doctrine catholique sur nature, mariage, loi, libre arbitre et saints. Traduction anglaise NPNF, texte New Advent : https://www.newadvent.org/fathers/15094.htm.
34 38 39Boniface I, lettre XIV aux évêques de Thessalie, n. 1 : « Institutio universalis nascentis Ecclesiae de beati Petri sumpsit honore principium, in quo regimen ejus et summa consistit » (latin vérifié mot à mot le 4 octobre 2026, d'après PL 20). Traduction française dans le corps de l'article ; texte latin : https://la.wikisource.org/wiki/Epistolae_et_decreta_%28Bonifacius_I%29.
52 69Boniface I, lettre XIV aux évêques de Thessalie, n. 1 : « Hanc ergo Ecclesiis toto orbe diffusis velut caput suorum certum est esse membrorum » (latin vérifié mot à mot le 4 octobre 2026, d'après PL 20). Traduction française dans le corps de l'article ; texte latin : https://la.wikisource.org/wiki/Epistolae_et_decreta_%28Bonifacius_I%29.
53 70Boniface I, lettre XV à Rufus et aux évêques de Macédoine, Achaïe, Thessalie, Épires, Prévalitaine et Dacie, n. 7-8 : défense de Perigenes de Corinthe, compétence de Rufus et renvoi final à Rome. Texte latin : https://la.wikisource.org/wiki/Epistolae_et_decreta_%28Bonifacius_I%29.
54Église catholique, Martyrologium Romanum, 2e édition typique, Cité du Vatican, Libreria Editrice Vaticana, 2004 : au 4 septembre, n. 3 — « At Rome, in the cemetery of Maximus on the Via Salaria, the burial of Saint Boniface the First, pope, who resolved many controversies concerning ecclesiastical discipline » (édition anglaise de 2004, transcription Boston Catholic Journal vérifiée le 4 octobre 2026). La mention au 25 octobre relevait de l'ancien martyrologe romain, qui suivait le Liber Pontificalis (cf. New Catholic Encyclopedia).
58 63EWTN / Catholic News Agency, « Saint Boniface I, Pope », fête indiquée au 4 septembre : https://ewtn.co.uk/article-saint-boniface-i-pope/.
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