Pape saint Deusdedit (615-618)

Pape de 615 à 618, saint Deusdedit ou Adéodat I soutint le clergé romain dans une Italie byzantine instable, marquée par les révoltes, un séisme, une épidémie et la plus ancienne bulla pontificale conservée.

Ignispedia

Pape saint Deusdedit, appelé plus tard Adéodat I, gouverne l'Église de Rome du 19 octobre 615 au 8 novembre 618. Le Saint-Siège le présente comme le 68e pape de l'Église catholique, romain de naissance, immédiatement après saint Boniface IV et avant Boniface V.[1]

Son pontificat est bref et peu documenté, mais il n'est pas vide. Le Liber Pontificalis le montre comme un pape très attaché au clergé romain, au point de rétablir les prêtres et les clercs "dans leurs anciens lieux", après les pontificats très marqués par la faveur accordée aux moines dans la ligne de saint Grégoire le Grand.[2][3]

Deusdedit règne dans une Italie byzantine instable : les soldats de Ravenne se révoltent faute de solde, l'exarque Jean — le gouverneur de l'Italie byzantine, qui réside à Ravenne — est tué, Naples tombe aux mains de Jean de Compsa, et l'empereur Héraclius envoie Éleuthère rétablir l'ordre.[4][5] À Rome même, les derniers mois du pontificat sont frappés par un grand tremblement de terre et par une épidémie décrite par les sources comme une maladie de peau si violente que les proches ne reconnaissent plus les morts.[6][7]

Son nom est enfin lié à deux traces matérielles importantes : l'épitaphe composée quelques années plus tard sous Honorius I, qui le présente comme un homme nourri dès l'enfance dans le bercail de Pierre, et une bulla de plomb portant le Bon Pasteur, considérée par Treccani comme le plus ancien original conservé d'une bulle pontificale.[8][9]

« Cet homme, dès son origine, fut nourri dans le bercail de Pierre ; par ses mérites, il obtint d'être pasteur du saint troupeau. » — Épitaphe de Deusdedit, composée sous Honorius I[10]

Pourquoi Deusdedit compte-t-il ?

Un pape discret dans une séquence décisive

Deusdedit n'est ni un grand pape doctrinal comme Léon le Grand, ni un pape missionnaire comme Grégoire le Grand, ni un pape spectaculaire comme Boniface IV avec la consécration du Panthéon. Sa place est plus discrète : il appartient à la séquence 604-625, où Rome reste juridiquement dépendante de l'Empire d'Orient, mais apprend à survivre entre les Lombards, Ravenne, Constantinople, la misère urbaine et les crises militaires.[11][12]

Cette discrétion rend l'article plus difficile, non moins nécessaire. Les sources ne permettent pas de reconstruire une psychologie détaillée. Elles permettent en revanche de voir trois choses : le poids du clergé séculier romain, la fragilité politique de l'Italie byzantine, et l'apparition d'outils administratifs pontificaux qui deviendront plus tard très importants.

Le pape du clergé séculier après les papes grégoriens

Depuis Grégoire le Grand, plusieurs papes immédiats ont favorisé les moines, les monastères et une forme de gouvernement ecclésial très marquée par l'idéal monastique. Boniface IV avait même transformé sa maison en monastère.[13] Deusdedit prend une inflexion différente. Treccani résume son geste comme un retour du clergé séculier "ad loca pristina", c'est-à-dire dans les lieux ou fonctions précédemment occupés.[14]

Il ne s'agit pas d'une opposition à la vie monastique. L'article ne doit pas fabriquer un conflit idéologique entre moines et prêtres. Mais le signal est réel : Dieu conduit l'Église de Rome aussi par les prêtres incardinés — c'est-à-dire rattachés stablement au diocèse de Rome —, par les diacres, par les clercs qui assurent la liturgie, les titres urbains (les églises paroissiales de la ville), l'assistance quotidienne et la continuité pastorale.

Un pape de charité en temps d'effondrement

New Advent conserve de Deusdedit une mémoire simple : charité, zèle, soutien au clergé appauvri, secours aux malades pendant le tremblement de terre et l'épidémie.[15] Cette notice est courte, mais elle correspond à la couleur du Liber Pontificalis et de l'épitaphe : Deusdedit apparaît moins comme un législateur que comme un pasteur proche des siens.

La tradition qui le dit saint doit toutefois être formulée avec précision. Treccani signale que les Bollandistes jugeaient cette sainteté comme une "pieuse déduction" de César Baronio à partir de l'épitaphe et des vertus attribuées au pape.[16] Autrement dit, Deusdedit figure bien comme saint dans la tradition liturgique, mais le dossier hagiographique n'est pas comparable à celui d'un martyr antique ou d'un pape dont le culte serait attesté par une documentation abondante.

Les sources principales

Tableau des témoins

SourceDateCe qu'elle apportePrudence
Saint-Siègeliste actuelle68e pape, nom Deusdedit ou Adeodatus I, origine romaine, dates 19.X.615 - 8.XI.618Notice officielle très brève
Liber Pontificalistradition romaine transmise par DuchesnePère Étienne sous-diacre, amour du clergé, Éleuthère, Naples, paix en Italie, séisme, épidémie, ordinations, sépultureTexte bref, sans analyse ; certaines formules restent difficiles
Treccani, Enciclopedia dei Papi2000Synthèse moderne : nom Deusdedit/Adeodatus, prêtre depuis quarante ans, politique pro-clergé, bulla, épitaphe, dossiers douteuxSource secondaire principale
Catholic Encyclopedia / New Advent1908Synthèse catholique classique : charité, zèle, secours au clergé et aux maladesTrès courte ; dépend de la tradition pontificale
Britannicanotice moderneNotice brève : pape de 615 à 618, né à Rome, mort le 8 novembre 618Notice encyclopédique très condensée
Épitaphe sous Honorius Ivers 625-638Mémoire spirituelle du pape : formé dans le bercail de Pierre, sagesse simple, chant, ancienneté sacerdotaleTexte postérieur, louange funéraire
Bulla de plombpontificat de DeusdeditPlus ancien original conservé d'une bulla pontificale selon TreccaniObjet matériel essentiel

Le Saint-Siège et la chronologie officielle

La fiche officielle du Vatican donne Deusdedit comme 68e pape, avec un pontificat du 19 octobre 615 au 8 novembre 618, et une origine romaine.[18] Le même tableau place Boniface IV avant lui, mort le 8 mai 615, puis Boniface V après lui, consacré le 23 décembre 619.[19]

Cette chronologie explique deux longues attentes. La première, après Boniface IV, dure environ cinq mois avant la consécration de Deusdedit ; Treccani la mentionne explicitement.[20] La seconde, après la mort de Deusdedit, dure plus d'un an selon Treccani, et conduit l'empereur Héraclius à simplifier la confirmation pontificale en la confiant à l'exarque de Ravenne.[21]

New Advent donne les anciennes variantes : consécration au 19 octobre ou 13 novembre 615, mort au 8 novembre ou 3 décembre 618.[22] Pour le titre et l'infobox, l'article retient la chronologie officielle actuelle du Saint-Siège, tout en signalant que les chronologies anciennes ont transmis des variantes.

Le Liber Pontificalis : la notice la plus proche

Le Liber Pontificalis est la source narrative principale. Sa notice est très courte, mais dense. Elle dit que Deusdedit est Romain, fils d'Étienne sous-diacre, et qu'il siège trois ans et vingt-trois jours.[23]

Elle donne ensuite les traits qui structurent tout l'article : il aime beaucoup le clergé, rétablit prêtres et clercs dans leurs anciens lieux, reçoit Éleuthère à Rome, mentionne la reprise de Naples, la solde donnée aux soldats, la paix revenue en Italie, l'institution difficile d'une "seconde messe dans le clergé", le grand tremblement de terre d'août, l'épidémie, la sépulture à Saint-Pierre, la distribution d'une roga complète au clergé pour ses obsèques, trois ordinations, quatorze prêtres, cinq diacres et vingt-neuf évêques.[24]

« Il aima beaucoup le clergé ; il rappela les prêtres et les clercs à leurs lieux anciens. » — Liber Pontificalis, notice de Deusdedit[25]

Treccani : lire la notice sans l'enjoliver

La notice de Girolamo Arnaldi pour l'Enciclopedia dei Papi est la meilleure synthèse moderne courte. Elle évite deux erreurs : faire de Deusdedit un inconnu insignifiant, ou lui attribuer trop de réformes certaines.[26]

Treccani confirme la ligne principale : romain, fils d'Étienne sous-diacre, consacré le 19 octobre 615, prêtre depuis quarante ans, premier non-diacre à devenir pape depuis Jean II, inflexion en faveur du clergé séculier, accueil d'Éleuthère, séisme et épidémie de 618, mort le 8 novembre, sépulture à Saint-Pierre, épitaphe postérieure, plus ancienne bulla pontificale conservée.[27]

Mais Treccani invite aussi à la prudence. Les deux dispositions matrimoniales attribuées à Deusdedit par le Décret de Gratien sont universellement tenues pour inauthentiques ; la "secunda missa in clero" reste discutée ; l'installation du siège de Concordia à Caorle est rapportée par Jean Diacre mais contestée par des chercheurs modernes.[28][29][30]

Avant le pontificat : un prêtre romain de longue durée

Romain, fils d'un sous-diacre

Le Liber Pontificalis donne une formule sèche : "Deusdedit, natione Romanus, ex patre Stephano subdiacono."[31] Cette mention suffit à l'enraciner dans le clergé de Rome. Il n'est pas un moine venu d'un monastère prestigieux, ni un diplomate connu pour une mission à Constantinople, mais un homme de l'institution romaine elle-même.

Le nom de son père, Étienne, sous-diacre, est important. Il indique une famille liée au service ecclésial, sans permettre d'écrire une généalogie. L'article doit donc résister à la tentation de combler les silences : on ne connaît ni sa date de naissance, ni sa formation détaillée, ni les titres romains précis dans lesquels il servit avant l'élection.

Quarante ans de prêtrise

Treccani note qu'au moment de son élection Deusdedit était déjà prêtre depuis quarante ans.[32] Ce fait donne une couleur spirituelle forte au pontificat. Le pape qui rétablit le clergé séculier n'est pas un administrateur étranger à la vie presbytérale : il a porté lui-même, pendant plusieurs décennies, la charge d'un prêtre romain.

Son élévation est aussi institutionnellement notable. Treccani souligne qu'il est le premier non-diacre élevé au pontificat depuis Jean II.[33] Dans la Rome tardo-antique, les diacres tiennent souvent les finances, la charité organisée et les relations administratives ; beaucoup de papes viennent de ce milieu. Deusdedit rappelle qu'un vieux prêtre de la ville peut aussi être jugé apte à porter la charge de Pierre.

Nourri dans le bercail de Pierre

L'épitaphe postérieure donne une image plus spirituelle que biographique. Elle dit que Deusdedit fut nourri dès son origine dans le bercail de Pierre : "hic vir ab exortu Petri est nutritus ovili".[34] La formule peut désigner une enfance ou une jeunesse très tôt confiée aux services de l'Église romaine, peut-être dans le cadre de la formation cléricale et chantée autour de Saint-Pierre.

Il ne faut pas transformer cette ligne poétique en dossier scolaire certain. Mais elle explique pourquoi l'article doit lire Deusdedit comme un pape de continuité : un homme façonné par la liturgie romaine, par le service de Pierre, par le clergé local, avant de devenir lui-même pasteur du troupeau.

Le pontificat de 615 à 618

Une élection après cinq mois de vacance

Boniface IV meurt le 8 mai 615. Deusdedit est consacré le 19 octobre suivant.[35][36] Cette vacance de cinq mois n'est pas exceptionnelle pour l'époque, mais elle rappelle une dépendance politique lourde : l'élection romaine ne produit pas immédiatement une consécration tranquille ; la confirmation impériale ou exarchale reste un facteur concret.

Le contraste avec les premiers siècles est net. L'évêque de Rome est le successeur de Pierre, mais il vit dans une ville qui n'est plus capitale politique de l'Empire, sous contrôle byzantin, entourée de territoires lombards, et dépendante de Ravenne pour beaucoup d'affaires militaires et administratives.

Le retour du clergé séculier

La formule du Liber Pontificalis est l'une des plus importantes : Deusdedit aime beaucoup le clergé et rappelle prêtres et clercs "ad loca pristina".[37] Treccani l'interprète comme un renversement relatif par rapport au prédécesseur, fidèle à la ligne grégorienne favorable aux moines.[38]

La portée exacte de la mesure n'est pas entièrement claire. Elle peut viser des fonctions liturgiques, des lieux de service, des charges dans les basiliques ou l'administration ecclésiale. Mais le sens général est lisible : Deusdedit veut rendre au clergé séculier romain sa place ordinaire.

Ce point mérite d'être traité sans caricature. Les moines ont rendu un service immense à Rome, à la liturgie, à la mission anglaise et à la charité. Mais une Église diocésaine ne peut pas vivre seulement par les moines. Elle a besoin de prêtres stables, de clercs formés, de titulaires de fonctions, d'une présence pastorale quotidienne dans les basiliques, les titres et les quartiers.

La question obscure de la "seconde messe"

Le Liber Pontificalis attribue à Deusdedit l'institution d'une "secunda missa in clero".[39] La formule est difficile. Treccani rapporte que Duchesne pensait peut-être à un office du soir improprement appelé messe ; la notice de l'Enciclopedia dei Papi évoque aussi l'hypothèse d'un office nocturne pour le clergé, analogue au matin des moines.[40]

L'article ne doit donc pas écrire que Deusdedit aurait "créé une deuxième messe quotidienne" au sens moderne. Ce serait trop précis. Il faut plutôt dire : les sources lui attribuent une réforme liturgique ou chorale obscure, probablement liée à la prière du clergé romain.

L'épitaphe pourrait aller dans ce sens lorsqu'elle évoque un pape veillant par des chants hymniques du Christ.[41] Cette ligne est précieuse spirituellement : elle montre une Rome où la prière chantée du clergé devient une partie de l'identité pontificale.

« Veillant aux chants hymniques du Christ. » — Épitaphe de Deusdedit, vers cité par Treccani à propos de la "secunda missa"[42]

Les ordinations

Le Liber Pontificalis attribue à Deusdedit trois ordinations, avec quatorze prêtres, cinq diacres et vingt-neuf évêques pour divers lieux.[43] Ces chiffres ne racontent pas une grande réforme, mais ils montrent l'activité ordinaire d'un pape de cette époque : maintenir le clergé romain, pourvoir les sièges, assurer la continuité sacramentelle et administrative de l'Italie ecclésiastique.

Dans un article sur un pape secondaire, ces données comptent. Elles empêchent de réduire le pontificat à deux anecdotes : une bulla et une épidémie. Deusdedit gouverne, ordonne, répartit, reçoit, soutient. L'ordinaire est ici la matière même de l'histoire.

Rome, Ravenne et l'Italie byzantine

La révolte contre l'exarque Jean

Le Liber Pontificalis rapporte qu'Éleuthère, patrice et cubicularius, vient de Ravenne après avoir tué ceux qui avaient participé à la mort de l'exarque Jean et de fonctionnaires de la République.[44] Treccani explique le contexte : Héraclius envoie Éleuthère en Italie pour dompter une révolte des milices byzantines, excédées par le non-paiement de leur solde.[45]

Le détail est rude, mais très parlant. L'Italie byzantine n'est pas un appareil stable. Ravenne tient l'exarchat, mais les soldats peuvent se mutiner ; Naples peut être prise ; les communications sont lentes ; l'empereur est absorbé par la guerre contre les Perses. Rome, au milieu, doit rester un point de stabilité ecclésiale.

Éleuthère reçu par Deusdedit

La notice pontificale dit qu'Éleuthère vint à Rome et fut très bien reçu par le très saint pape Deusdedit.[46] Il ne faut pas grossir ce détail en alliance politique. Mais il montre que le pape est l'interlocuteur religieux majeur dans la ville : un exarque envoyé par l'empereur passe par Rome, et sa réception par le pape appartient à la mémoire officielle du pontificat.

Le rôle de Deusdedit est ici pastoral et institutionnel. Il ne conduit pas les armées ; il n'est pas l'exarque. Mais il reçoit celui qui doit rétablir l'ordre civil. Dans une Italie fracturée, cette rencontre manifeste la coopération nécessaire, et souvent fragile, entre l'Église romaine et l'autorité impériale.

Naples, Jean de Compsa et la paix précaire

Après son passage à Rome, Éleuthère part vers Naples, tenue par Jean de Compsa. Le Liber Pontificalis rapporte qu'il entre dans Naples en combattant et tue le tyran, puis revient à Ravenne ; une fois la solde donnée aux soldats, la paix est faite dans toute l'Italie.[47]

Treccani précise que cette paix inclut aussi l'Italie occupée par les Lombards, au prix d'un accord onéreux pour l'Empire.[48] La paix n'est donc pas un triomphe durable de Constantinople. C'est une stabilisation coûteuse, dans un moment où l'Empire doit choisir ses urgences.

ÉvénementLieuActeur principalLecture historique
Révolte militaire contre l'exarque JeanRavenneMilices byzantinesL'exarchat est miné par les soldes impayées
Envoi d'ÉleuthèreItalie byzantineHéracliusConstantinople doit rétablir l'ordre à distance
Accueil par DeusdeditRomePape DeusdeditLe pape reste l'autorité religieuse incontournable de la ville
Reprise de NaplesNaplesÉleuthère contre Jean de CompsaLa crise touche aussi le sud byzantin
Paiement des soldats et paixRavenne / ItalieÉleuthèreStabilisation réelle, mais coûteuse et fragile

Le séisme, l'épidémie et la charité

Août 618 : la terre tremble

Le Liber Pontificalis place sous Deusdedit un grand tremblement de terre au mois d'août, indiction VI.[49] Treccani reprend ce repère et cite les travaux modernes sur les tremblements de terre avant l'an mil en Italie et dans l'espace méditerranéen.[50]

Le fait mérite d'être inclus parce qu'il donne un cadre concret à la fin du pontificat. Rome n'est pas seulement menacée par les Lombards ou par les soldats impayés. Elle subit aussi les catastrophes physiques : secousses, bâtiments fragiles, foule pauvre, infrastructures usées, maladies.

Une épidémie de peau difficile à identifier

Après le séisme, le Liber Pontificalis décrit une "clades in populo", une calamité dans le peuple, avec une "percussio scabearum" : une atteinte de gale ou de croûtes telle que personne ne pouvait reconnaître son mort.[51] New Advent parle de "leprosy", mais Treccani traduit plus prudemment par épidémie de scabbia.[52][53]

Il est donc préférable de ne pas diagnostiquer médicalement la maladie. L'article peut parler d'une épidémie cutanée grave, décrite par les sources avec les mots disponibles au VIIe siècle. L'important n'est pas d'identifier une pathologie moderne, mais de comprendre l'ampleur pastorale : le pape affronte une ville où les familles ne reconnaissent plus leurs morts.

Secourir quand l'administration ne suffit plus

New Advent dit que Deusdedit donna un exemple héroïque par ses efforts pour soulager les souffrants.[54] Même si la notice est tardive et brève, elle correspond au profil transmis : amour du clergé, charité envers les pauvres, soutien dans la crise.

Pour une encyclopédie catholique, ce point n'est pas décoratif. La papauté antique ne se comprend pas seulement par les conciles et les décrets. À Rome, être évêque signifie aussi organiser l'assistance quand l'administration impériale vacille, quand la maladie frappe, quand la pauvreté rend tout plus vulnérable.

« Il se distingua par sa charité et son zèle. » — Catholic Encyclopedia, notice de saint Deusdedit[55]

La bulla de Deusdedit

Le plus ancien original conservé d'une bulla pontificale

Treccani donne un détail majeur : la bulla de plomb de Deusdedit, avec le Bon Pasteur au recto et le nom du pape au verso, est le plus ancien original conservé d'une bulla pontificale.[56] Ce n'est pas une simple curiosité numismatique. C'est une trace matérielle de la chancellerie pontificale au moment où la papauté devient progressivement une institution documentaire de longue durée.

Le mot "bulle" vient justement de ces sceaux de plomb, les bullae, attachés aux documents. Les grandes bulles pontificales du Moyen Âge n'apparaissent pas soudainement ; elles s'inscrivent dans une histoire lente de validation, de sceaux, de chancellerie, de conservation et de reconnaissance juridique.

Le Bon Pasteur comme programme visuel

Le recto portant le Bon Pasteur est théologiquement parlant. Même si l'objet sert à garantir un document, l'image ne présente pas d'abord le pape comme souverain, juge ou prince. Elle montre le Christ pasteur. L'autorité pontificale se comprend à partir de Celui qui confie le troupeau à Pierre.

Ce qu'il ne faut pas attribuer trop vite à Deusdedit

Les fausses décrétales matrimoniales

Le Décret de Gratien attribue à Deusdedit deux décisions matrimoniales : l'une concernant un cas de parrainage baptismal involontaire par les époux eux-mêmes, l'autre interdisant au parrain de donner sa filleule en mariage à son fils.[57]

Treccani est net : leur authenticité est universellement rejetée.[58] L'article doit donc les mentionner seulement comme un exemple de réception canonique douteuse. Il ne faut pas construire une section doctrinale sur le mariage à partir de textes que les spécialistes ne tiennent pas pour authentiques.

Le dossier de Concordia et Caorle

Treccani rapporte une tradition de Jean Diacre : Deusdedit aurait accordé l'île de Caorle à l'évêque de Concordia, réfugié avec son troupeau par peur des Lombards. Mais la notice ajoute que cette information, accueillie par Kehr, a été mise en doute par des chercheurs postérieurs.[59]

Ce point peut être signalé parce qu'il illustre le monde des réfugiés ecclésiastiques dans l'Italie lombarde. Mais il ne doit pas être présenté comme un acte certain du pontificat. La bonne formule est : tradition discutée, utile pour comprendre le contexte, insuffisante pour bâtir une affirmation forte.

La sainteté : tradition reçue, dossier mince

Deusdedit est appelé saint, fêté le 8 novembre, et l'article doit garder ce titre puisqu'il correspond au sujet et à l'usage catholique.[60] Mais la rigueur demande d'ajouter que le dossier est mince : Treccani, suivant les Bollandistes, explique que la sainteté a probablement été déduite par Baronio de l'épitaphe et de l'éloge des vertus.[61]

Cette nuance n'affaiblit pas la piété catholique. Elle la rend plus exacte. Beaucoup de saints anciens ont un culte transmis par des voies différentes des procès modernes. L'important est de ne pas écrire comme si l'on possédait un procès canonique inexistant.

Héritage

Un pontificat de transition vers Boniface V et Honorius I

Après Deusdedit, la vacance dure longtemps. Boniface V n'est consacré que le 23 décembre 619 selon le Saint-Siège.[62] Treccani relie cette longue attente à une évolution institutionnelle : Héraclius simplifie la procédure de confirmation en rendant l'exarque de Ravenne responsable de la confirmation pontificale.[63]

Le détail est capital pour comprendre la papauté du VIIe siècle. Rome n'est pas encore indépendante politiquement. Mais chaque difficulté oblige à ajuster les procédures. La papauté médiévale naîtra peu à peu de ces tensions : dépendance impériale, autorité locale, reconnaissance par Ravenne, puis distance croissante avec Constantinople.

Une mémoire cléricale et liturgique

L'épitaphe sous Honorius I garde l'image d'un pape nourri dans le bercail de Pierre, sage dans sa simplicité, ancien prêtre, homme de chant et de veille.[64][65] C'est peut-être la meilleure synthèse spirituelle de Deusdedit : il ne brille pas par une grande controverse, mais par une fidélité longue dans le service ecclésial.

Son pontificat rappelle que la sainteté de l'Église ne passe pas seulement par les figures éclatantes. Elle passe aussi par les hommes qui tiennent les lieux, paient les clercs, organisent les funérailles, ordonnent des prêtres, reçoivent les autorités civiles, soutiennent les malades, et gardent le chant de l'Église lorsque la ville tremble.

Une petite bulla, un grand futur documentaire

La bulla conservée de Deusdedit donne à ce pontificat secondaire une importance disproportionnée. À travers un petit sceau de plomb, on voit déjà la papauté qui signe, scelle, conserve et authentifie. Le gouvernement de l'Église n'est pas seulement oral ou charismatique ; il devient aussi archive.

C'est pourquoi Deusdedit mérite mieux qu'une ligne dans une liste de papes. Il est un témoin de la Rome post-grégorienne : pauvre, secouée, byzantine, encore vulnérable, mais déjà capable de transmettre par des signes, des épitaphes, des listes, des sceaux et des rites une mémoire ecclésiale durable.

Questions fréquentes

Deusdedit et Adéodat I sont-ils la même personne ?

Oui. Le Liber Pontificalis l'appelle Deusdedit. Treccani explique qu'il fut ensuite rebaptisé ou renommé Adeodatus I pour le mettre en série avec Adeodatus II, pape de 672 à 676.[66] En français, on rencontre donc Deusdedit, Dieudonné, Adéodat I ou Adeodatus I.

A-t-il inventé les bulles pontificales ?

Non, il faut éviter cette formule trop forte. Ce que l'on peut dire avec Treccani est plus précis : la bulla de plomb de Deusdedit est le plus ancien original conservé d'une bulla pontificale.[67] Cela ne prouve pas qu'aucun sceau pontifical n'ait existé avant lui ; cela donne le plus ancien exemplaire matériel conservé.

Pourquoi appelle-t-on saint un pape dont le dossier est mince ?

Parce que la tradition liturgique l'a reçu comme saint et le fête le 8 novembre, mais cette réception ne repose pas sur un procès moderne. Treccani note que les Bollandistes voyaient dans cette sainteté une déduction pieuse de Baronio à partir des vertus célébrées dans l'épitaphe.[68] La formulation la plus juste est donc : saint dans la tradition catholique, avec un dossier hagiographique très sobre.

Quelle est la grande leçon spirituelle de son pontificat ?

Deusdedit montre une sainteté de service ordinaire. Il ne laisse pas un grand traité ; il laisse le souvenir d'un pape qui aima son clergé, soutint une ville blessée, veilla dans le chant, et resta pasteur au milieu d'une Italie instable. Pour un lecteur catholique, c'est une leçon précieuse : tout ne se joue pas dans l'éclat des grandes décisions, mais aussi dans la fidélité quotidienne au troupeau confié.

Synthèse

Deusdedit est un pape bref, discret, mais révélateur. Élu après cinq mois de vacance, consacré le 19 octobre 615, il gouverne jusqu'au 8 novembre 618. Romain, fils d'un sous-diacre, prêtre depuis quarante ans, il réoriente la papauté post-grégorienne vers le clergé séculier sans nier l'héritage monastique. Il reçoit Éleuthère dans une Italie byzantine en crise, traverse le séisme et l'épidémie de 618, prévoit une distribution funéraire au clergé, ordonne prêtres, diacres et évêques, puis meurt et est enseveli à Saint-Pierre.

Le plus visible de son héritage matériel est paradoxalement minuscule : une bulla de plomb, avec le Bon Pasteur et son nom, plus ancien original conservé de ce type. Le plus visible de son héritage spirituel tient dans l'épitaphe : un homme nourri dans le bercail de Pierre, devenu pasteur par mérite, et gardé dans la mémoire romaine comme saint.

Pour aller plus loin

Notes et sources

Notes et références

  1. Saint-Siège, tableau officiel des souverains pontifes, entrée "Deusdedit oder Adeodatus I." : 68e pape, pontificat 19.X.615 - 8.XI.618, origine romaine ; entrées voisines Boniface IV et Boniface V pour la chronologie de succession. URL : https://www.vatican.va/content/vatican/de/holy-father.html.

    1 18 19 35 62
  2. Liber Pontificalis, notice "Deusdedit", éd. Louis Duchesne, Le Liber pontificalis, t. I, Paris, 1886, p. 319-320 ; texte latin accessible via Fontistoriche : origine romaine, père Étienne sous-diacre, amour du clergé, Éleuthère, Naples, paix en Italie, "secunda missa in clero", séisme d'août, épidémie, sépulture à Saint-Pierre, roga complète, ordinations. URL : https://fontistoriche.org/papa-adeodato-i/.

    2 4 6 23 24 25 31 37 39 43 44 46 47 49 51
  3. Girolamo Arnaldi, "Deusdedit, santo", Enciclopedia dei Papi, Istituto dell'Enciclopedia Italiana, Treccani, 2000 : naissance romaine, père Étienne sous-diacre, vacance de cinq mois, consécration le 19 octobre 615, nom Deusdedit puis Adeodatus I, prêtre depuis quarante ans, retour du clergé séculier, Éleuthère, crise de Ravenne et Naples, séisme et épidémie, mort le 8 novembre 618, épitaphe, bulla conservée. URL : https://www.treccani.it/enciclopedia/santo-deusdedit_%28Enciclopedia-dei-Papi%29/.

    3 5 7 11 14 20 26 27 36 38
  4. Girolamo Arnaldi, "Deusdedit, santo", Treccani, 2000 ; cite et commente l'épitaphe de Deusdedit, Inscriptiones Christianae urbis Romae. Nova series, II, n° 4160 : inscription non contemporaine de la sépulture, rédigée sous Honorius I ; vers "cur titulata diu torpuerunt iura sepulchri?", "pande dolor gemitum", "hic vir ab exortu Petri est nutritus ovili", "meruit sancti pastor adesse gregis".

    8 10 34 64
  5. Girolamo Arnaldi, "Deusdedit, santo", Treccani, 2000 ; et C. Serafini, Le monete e le bolle plumbee pontificie del Medagliere Vaticano, t. I, Milano, 1910, p. LXXXIV et p. 1, tav. A-1 : bulla de plomb de Deusdedit avec le Bon Pasteur au recto et le nom du pape au verso, plus ancien original conservé d'une bulla pontificale.

    9 56 67
  6. Rosamond McKitterick, "The Papacy and Byzantium in the Seventh- and Early Eighth-Century Sections of the Liber Pontificalis", Papers of the British School at Rome, 84, 2016, p. 241-273 : les notices de Boniface IV et Deusdedit donnent une place importante à Ravenne et aux représentants byzantins, sans indiquer une présence administrative ravennate permanente à Rome ; Éleuthère restaure l'ordre depuis Ravenne et défait Jean de Compsa à Naples. PDF Cambridge Core : https://www.cambridge.org/core/services/aop-cambridge-core/content/view/BD2854E7D258B73EF5E3E780EDBA3550/S0068246216000076a.pdf/papacy_and_byzantium_in_the_seventh_and_early_eighthcentury_sections_of_the_liber_pontificalis.pdf.

    12
  7. « Pope St. Boniface IV », The Catholic Encyclopedia, New York, Robert Appleton Company ; transcription New Advent : « The pontiff died in monastic retirement (he had converted his own house into a monastery) ». URL : https://www.newadvent.org/cathen/02660c.htm. Voir aussi l'article Ignispedia Pape saint Boniface IV.

    13
  8. Leo Kelly, "Pope St. Deusdedit", The Catholic Encyclopedia, vol. 4, New York, Robert Appleton Company, 1908 ; transcription New Advent : consécration 19 octobre ou 13 novembre 615, mort 8 novembre ou 3 décembre 618, charité, zèle, soutien au clergé appauvri, secours pendant le tremblement de terre et l'épidémie, décrétales non authentiques. URL : https://www.newadvent.org/cathen/04760a.htm.

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  9. Girolamo Arnaldi, "Deusdedit, santo", Treccani, 2000 : Deusdedit figure comme saint (« Figura come santo »), mais les Bollandistes jugent qu'il s'agit probablement d'une pieuse déduction de César Baronio à partir des mérites et vertus célébrés dans son épitaphe ; mémoire liturgique au 8 novembre. Le Martyrologe romain, éd. 2004, l'inscrit bien au 8 novembre (entrée n° 3) : « At Rome near Saint Peter's, Saint Deusdedit, pope, who loved his clergy and people, renowned for simplicity and wisdom. » La source bollandiste visée est Acta Sanctorum, Novembris, t. III, Bruxelles, 1910, p. 832-834 (citée dans la bibliographie de la notice Treccani).

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  10. Encyclopaedia Britannica, "Saint Deusdedit" : pape de 615 à 618, né à Rome, mort le 8 novembre 618 à Rome. URL : https://www.britannica.com/biography/Saint-Deusdedit.

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  11. Girolamo Arnaldi, "Adeodato I, papa", Dizionario Biografico degli Italiani, Treccani : mort le 8 novembre 618, sépulture à Saint-Pierre, longue vacance de treize mois et demi après sa mort, simplification par Héraclius de la procédure de confirmation pontificale confiée à l'exarque de Ravenne. URL : https://www.treccani.it/enciclopedia/papa-adeodato-i_%28Dizionario-Biografico%29/.

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  12. Girolamo Arnaldi, "Deusdedit, santo", Enciclopedia dei Papi, Treccani, 2000 : deux prononcés matrimoniaux attribués à Deusdedit par le Decretum Gratiani (C. XXX q. 1 c. 1 ; C. XXX q. 3 c. 1) ; authenticité universellement rejetée. Variante : la notice du même auteur, "Adeodato I, papa", Dizionario Biografico degli Italiani, Treccani, donne C. XXX q. 3 c. 3 pour la seconde disposition.

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  13. Girolamo Arnaldi, "Deusdedit, santo", Enciclopedia dei Papi, Treccani, 2000 ; discussion de la "secunda missa in clero" : messe vespérale ou office nocturne du clergé analogue au matin monastique. L'attribution à Duchesne de l'hypothèse d'un office du soir improprement appelé messe et le rapprochement avec le vers 10 de l'épitaphe "excuvians Christi cantibus hymnisonis" viennent de la notice du même auteur, "Adeodato I, papa", Dizionario Biografico degli Italiani, Treccani. URL : https://www.treccani.it/enciclopedia/papa-adeodato-i_%28Dizionario-Biografico%29/.

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  14. Girolamo Arnaldi, "Deusdedit, santo", Treccani, 2000 ; tradition de Jean Diacre selon laquelle Deusdedit aurait concédé l'île de Caorle à l'évêque de Concordia réfugié par peur des Lombards ; information accueillie par Kehr mais mise en doute par des chercheurs postérieurs.

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  15. Girolamo Arnaldi, "Deusdedit, santo", Treccani, 2000 : au moment de l'élection, Deusdedit était prêtre depuis quarante ans et le premier non-diacre à accéder au pontificat depuis Jean II.

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  16. Girolamo Arnaldi, "Deusdedit, santo", Treccani, 2000 : Éleuthère, patrice et cubicularius envoyé par Héraclius, réprime la révolte ravennate, passe par Rome, reprend Naples à Jean de Compsa, paie les soldats et rétablit une paix coûteuse avec les Lombards.

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  17. Girolamo Arnaldi, "Deusdedit, santo", Treccani, 2000 ; mentionne le grave tremblement de terre d'août 618 et l'épidémie de "scabbia" ; renvoie à E. Guidoboni dir., I terremoti prima del Mille in Italia e nell'area mediterranea, Bologna, 1989, p. 610.

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  18. Girolamo Arnaldi, "Deusdedit, santo", Treccani, 2000 : le Liber Pontificalis le mentionne sous le nom Deusdedit ; il fut ensuite appelé Adeodatus I pour être mis en série avec Adeodatus II, pape de 672 à 676.

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