Pape Boniface V (619-625)

Boniface V, pape de 619 à 625, gouverne une Rome byzantine fragile, protège l'asile des églises et soutient la mission anglaise jusqu'en Northumbrie.

Ignispedia

Pape Boniface V (Bonifacius V) gouverne l'Église de Rome du 23 décembre 619 à l'automne 625. Le Saint-Siège le présente comme le 69e pape de l'Église catholique, originaire de Naples, successeur de Deusdedit et prédécesseur de Honorius I.[1]

Son pontificat est discret, mais il touche trois réalités concrètes : la protection juridique de l'Église, la discipline liturgique autour des reliques et du baptême, et l'accompagnement de la jeune Église anglaise fondée par la mission grégorienne. Le Liber Pontificalis retient aussi un portrait moral bref : Boniface fut "très doux au-dessus de tous les hommes" et "miséricordieux".[2]

Boniface V règne dans une Italie encore byzantine, au moment où l'empereur Héraclius affronte simultanément les Perses à l'est et les Avars au nord. Cette crise explique la longue vacance qui précède sa consécration, puis la décision d'Héraclius qui confie la confirmation pontificale à l'exarque de Ravenne plutôt qu'à l'empereur en personne.[3]

Sa mémoire la plus vivante vient de Bède le Vénérable : Boniface envoie le pallium à Justus de Cantorbéry, écrit au roi Edwin de Northumbrie pour l'exhorter à recevoir la foi, et encourage la reine chrétienne Æthelburh à travailler avec patience à la conversion de son époux.[4][5][6]

« Nous vous avons envoyé le pallium [...] vous accordant aussi d'ordonner des évêques lorsqu'il y aura lieu, afin que l'Évangile du Christ soit répandu par la prédication de plusieurs. » — Boniface V à Justus de Cantorbéry, d'après Bède (traduction de travail, voir note)[7]

Pourquoi Boniface V compte-t-il ?

Un pape secondaire, mais pas un pape vide

Boniface V n'a pas laissé une grande œuvre doctrinale comparable à celle de Léon le Grand, ni un geste monumental comme la consécration du Panthéon par Boniface IV. Il appartient à la catégorie des papes dont l'importance se lit dans l'ordinaire : asile, testaments, discipline des ministres, sanctuaires de martyrs, soutien au clergé et correspondance missionnaire.

Cet ordinaire est précieux. Dans les années 619-625, Rome n'est plus la capitale impériale, mais elle reste un centre juridique, liturgique et missionnaire. La papauté n'est pas encore une puissance temporelle médiévale autonome ; elle demeure dans l'orbite byzantine, tout en devenant de plus en plus le centre de référence des Églises occidentales nouvelles.

Le continuateur de Deusdedit

Le pontificat précédent avait déjà marqué un retour d'attention envers le clergé séculier romain. Deusdedit avait rétabli prêtres et clercs "dans leurs anciens lieux" (ad loca pristina), après une période très marquée par les moines et par l'héritage de Grégoire le Grand.[8][9]

Boniface V continue cette ligne sans rompre avec les traditions grégoriennes. Treccani souligne qu'il suit Deusdedit dans son rapport au clergé séculier, tout en restant fidèle à l'élan missionnaire et caritatif de Grégoire.[10] L'article doit donc éviter une fausse opposition entre "pape des prêtres" et "pape des moines" : Boniface défend le clergé romain, mais il soutient aussi une mission anglaise portée par des évêques venus du monachisme grégorien.

Un pontificat qui relie Rome et l'Angleterre

Depuis l'envoi d'Augustin de Cantorbéry en 597, la mission anglaise est l'un des grands fronts spirituels de la papauté. Boniface V n'en est pas le fondateur ; Grégoire le Grand en reste l'apôtre principal pour Bède. Mais Boniface gouverne au moment où la mission sort du Kent et s'ouvre vers la Northumbrie.

Bède est ici capital. Il montre Rome non comme une puissance lointaine, mais comme une autorité paternelle : elle donne le pallium, autorise l'ordination d'évêques, écrit à un roi païen, encourage une reine chrétienne, envoie même des présents comme bénédiction de saint Pierre.[11][12][13]

Les sources principales

Tableau des témoins

SourceDateCe qu'elle apportePrudence
Saint-Siègeliste actuelle69e pape, 23.XII.619 – 23.X.625 (décès ; sépulture 25.X selon le LP), origine napolitaineNotice officielle très brève
Liber Pontificalistradition romaine, éd. DuchesneOrigine campanienne, père Jean, asile, testaments, acolytes, Saint-Nicomède, charité envers le clergé, mort et ordinationsTexte court ; plusieurs mesures demandent une interprétation juridique et liturgique
Bède le Vénérabledébut VIIIe sièclePallium à Justus, lettres à Edwin et Æthelburh, mission anglaiseBède transmet les lettres ; Treccani signale que l'attribution des lettres à Edwin et Æthelburh a été discutée
Treccani / Paolo Bertolini1971Synthèse critique moderne : contexte byzantin, asile, acolytes, Saint-Nicomède, confirmation exarchaleSource secondaire principale
Catholic Encyclopedia / New Advent1907Synthèse catholique classique : Éleuthère, asile, reliques, baptême, Angleterre, douceur du papeAncienne ; utile, mais à croiser avec Treccani
Britannicanotice moderneRésume l'asile et l'aide à l'évangélisation de l'AngleterreTrès condensée
Jaffé-Loewenfeld / MigneRegesta, cotes JL 2005-2009 ; PL 80, col. 429-440Cinq lettres : trois à Justus, une à Edwin, une à ÆthelburhTextes transmis par Bède, HE II, 8, 10-11 ; attribution des deux dernières discutée

Le Saint-Siège et la chronologie officielle

La liste actuelle du Saint-Siège donne Boniface V comme 69e pape, avec un pontificat commençant le 23 décembre 619 et une origine napolitaine.[14] Pour la fin du pontificat, deux dates circulent : le 23 octobre 625 (décès) et le 25 octobre 625 (sépulture).[15][16]

L'écart n'est pas une contradiction : Bertolini précise que la mort survint le 23 octobre 625 et que les dépouilles furent ensevelies à Saint-Pierre deux jours plus tard ; le Liber Pontificalis date du 25 octobre la depositio, c'est-à-dire la sépulture, date reprise par New Advent et les listes usuelles.[17][18] Pour le titre, Pape Boniface V (619-625) suffit ; l'infobox garde « 23 ou 25 octobre 625 » pour rester lisible.

Le Liber Pontificalis : le noyau romain

La notice latine du Liber Pontificalis donne l'ossature du pontificat : Boniface est Campanien, de Naples, fils de Jean ; il siège environ cinq ans ; il règle la validité des testaments selon l'ordre du prince ; il défend que quelqu'un soit arraché d'une église ; il réserve aux prêtres le relèvement des reliques des martyrs ; il limite le rôle des acolytes au baptême du Latran ; il achève le cimetière de saint Nicomède ; il aime son clergé et lui donne une roga complète — une distribution (un don) faite à son clergé.[19]

« Boniface, Campanien de nation, de la cité de Naples, fils de Jean, siégea cinq ans. » — Liber Pontificalis, notice de Boniface V[20]

La notice n'est pas longue, mais elle est remarquablement concrète. Elle ne raconte pas des visions, des miracles ou des controverses spectaculaires. Elle garde la mémoire d'un pape qui ordonne le quotidien juridique et liturgique d'une Église urbaine.

Bède : la source anglaise

Bède conserve trois pièces essentielles : la lettre à Justus de Cantorbéry, la lettre à Edwin de Northumbrie, et la lettre à Æthelburh. La première est la plus directement ecclésiastique : Boniface envoie le pallium à Justus et lui donne autorité pour ordonner des évêques lorsque la mission l'exigera.[21]

Les deux autres sont missionnaires. À Edwin, Boniface expose la foi au Dieu créateur, Père, Fils et Saint-Esprit, dénonce l'impuissance des idoles et l'appelle à recevoir le signe de la croix et la nouvelle naissance.[22] À Æthelburh, il reconnaît la grâce de son baptême et l'exhorte à ne pas cesser d'agir pour la conversion de son époux.[23]

Treccani signale que certains chercheurs ont proposé d'attribuer les deux lettres à Edwin et Æthelburh à Honorius I plutôt qu'à Boniface V.[24] L'article doit donc les présenter comme transmises par Bède sous le nom de Boniface, en mentionnant la discussion, sans effacer leur importance dans la mémoire romaine de l'évangélisation anglaise.

Avant le pontificat : un Napolitain dans la papauté byzantine

Origine campanienne et naissance napolitaine

Le Liber Pontificalis dit Boniface Campanien, "de la cité de Naples", fils de Jean.[25] La liste du Saint-Siège simplifie en donnant Naples comme origine.[26] On ne connaît ni sa date de naissance, ni son parcours précis dans le clergé avant son élection.

Cette origine n'est pas anecdotique. Naples appartient alors au monde byzantin italien. Entre Rome, Ravenne, Naples et la Sicile, l'Église romaine vit dans un espace encore très marqué par l'Empire d'Orient. Un pape napolitain de 619 est donc parfaitement cohérent avec une papauté où circulent Latins, Grecs, Campaniens, Siciliens, Romains et administrateurs impériaux.

Un pontificat après une vacance de plus d'un an

Deusdedit meurt le 8 novembre 618. Boniface V n'est consacré que le 23 décembre 619.[27] La vacance dure donc plus d'un an. New Advent la souligne directement ; Treccani l'explique par la crise générale de l'Empire byzantin.[28][29]

Héraclius affronte alors une guerre presque existentielle. Les Perses ont pris la Syrie, la Palestine et l'Égypte ; ils menacent Constantinople depuis Chalcédoine. Au nord, les Avars exercent aussi une pression militaire très forte.[30] C'est la synthèse de Bertolini pour expliquer la vacance — reprise ici comme son interprétation, non comme une source primaire : dans ce contexte, la confirmation d'une élection pontificale à Rome peut rester longtemps suspendue.

La réforme de la confirmation pontificale

Treccani place précisément sous les années de Boniface V une décision importante : Héraclius abroge la procédure qui subordonnait la consécration de chaque nouveau pape à la confirmation personnelle de l'empereur, et délègue cette ratification à l'exarque d'Italie.[31]

Il ne faut pas écrire que Boniface V aurait lui-même obtenu cette réforme : Treccani dit que sa part exacte est inconnue (« Ignoriamo quale parte abbia avuto B. V »). Bertolini avance comme cause probable (« Certo è che... ») les vacances répétées : entre la mort de Grégoire le Grand en mars 604 et la consécration de Boniface V en décembre 619, le Siège apostolique reste vacant quatre fois, chaque fois pour une période longue allant de six à treize mois.[32] La réforme répondrait donc à une nécessité : éviter que Rome demeure sans évêque consacré à chaque lenteur de Constantinople.

VacanceCause immédiateDurée approximative (ordres de grandeur)Enjeu
Après Grégoire I († 12.III.604)Confirmation impériale de Sabinien (IX.604)≈ 6 moisRome dépend encore de Constantinople
Après Sabinien († 22.II.606)Élection et confirmation de Boniface III (19.II.607)≈ 12 moisCrise de la procédure impériale
Après Boniface IV († 8.V.615)Consécration de Deusdedit (19.X.615)≈ 5 mois et demiDélais encore lourds
Après Deusdedit († 8.XI.618)Consécration de Boniface V (23.XII.619)≈ 13 mois et demiHéraclius doit simplifier le système

Le pontificat romain : droit, sanctuaires et clergé

Le droit d'asile ecclésial

New Advent résume la première grande mesure : Boniface prend des dispositions relatives aux droits de sanctuaire.[33] Le Liber Pontificalis formule la règle plus simplement : "que nul ne soit tiré de l'église".[34]

L'enjeu est clair : dans une société violente, où l'administration impériale reste rude et où les crises militaires fragilisent l'ordre public, l'église est un lieu de refuge. Le droit d'asile ne nie pas la justice ; il empêche que la justice soit avalée par la vengeance, l'arbitraire ou la violence immédiate.

Treccani rattache cette mesure à une convergence entre droit canonique et droit civil : Boniface cherche à appliquer ou à harmoniser les normes ecclésiales avec les dispositions impériales.[35] C'est typique d'une papauté encore impériale : Rome défend la miséricorde chrétienne, mais elle ne sort pas du cadre juridique de l'Empire.

Les testaments et les notaires ecclésiastiques

La notice pontificale dit aussi que Boniface établit que le testament soit valide selon la prescription du prince.[36] New Advent précise que les notaires ecclésiastiques doivent obéir aux lois impériales concernant les testaments.[37]

Ce détail peut sembler technique. Il est pourtant important pour comprendre l'Église romaine. Les legs, donations, patrimoines, fondations pieuses et biens ecclésiaux passent par des actes écrits. Si les notaires ecclésiastiques rédigent ou reçoivent des testaments, ils doivent respecter les normes civiles, afin d'éviter contestations, abus et pertes pour l'Église ou les pauvres.

Les acolytes, les reliques et le baptême

Boniface V interdit aux acolytes de relever ou déplacer les reliques des saints martyrs, sauf par un prêtre ; il interdit aussi qu'au Latran les acolytes baptisent avec le diacre, en réservant le service aux sous-diacres à sa suite.[38] New Advent donne le même résumé : les acolytes ne doivent pas traduire les reliques, ni prendre la place des diacres dans l'administration du baptême.[39]

Treccani donne ici l'interprétation la plus utile. À cette époque, les clercs des ordres mineurs, dont les acolytes, sont souvent des enfants ou adolescents formés dans la Schola cantorum. Boniface souligne donc deux choses : l'importance du culte des martyrs, qui attire les pèlerins vers les mémoires apostoliques et les sanctuaires, et la dignité du baptême, qui ne peut être traité comme une fonction indifférente.[40]

Cette mesure n'est pas une hostilité envers les acolytes. Elle protège un ordre sacramentel et liturgique : les reliques des martyrs ne sont pas des souvenirs manipulables à volonté ; le baptême n'est pas un geste secondaire ; les ministères ont une hiérarchie qui instruit le peuple par sa précision même.

« Il établit que l'acolyte ne présume pas de relever les reliques des saints martyrs, sauf le prêtre. » — Liber Pontificalis, notice de Boniface V[41]

Saint-Nicomède sur la voie Nomentane

Boniface V achève et consacre le cimetière de saint Nicomède sur la voie Nomentane.[42] New Advent mentionne simplement qu'il le complète et le consacre ; Treccani donne davantage de contexte : le sanctuaire se trouvait près du Castro Pretorio, dans une zone anciennement appelée hortus Iusti, non loin de la porte qui sera plus tard remplacée par la Porta Pia.[43][44]

Treccani signale aussi la découverte archéologique de Giovanni Battista de Rossi en 1864 : galeries souterraines du cimetière, escalier vers les niveaux inférieurs, et fondations d'une petite basilique absidée correspondant à l'église construite par Boniface V.[45]

Boniface V n'est pas seulement le pape de lettres anglaises ; il est aussi un pape romain des sanctuaires martyriaux. Saint-Nicomède donne une trace concrète, archéologique et urbaine, de son pontificat.

L'amour du clergé et la roga intégrale

Le Liber Pontificalis résume son caractère en quelques mots : Boniface était très doux, miséricordieux, il aimait le clergé et donna à son clergé une roga intégrale.[46] Treccani comprend cette mention comme un indice possible que des prédécesseurs retenaient une part des revenus ou distributions ecclésiastiques ; Boniface aurait donc voulu donner la totalité due.[47]

La prudence s'impose : on ne connaît pas tous les mécanismes financiers précis. Mais la direction est nette. Boniface V prolonge le souci de Deusdedit pour le clergé séculier, non comme un privilège corporatif, mais comme une condition de stabilité pastorale pour Rome.

« Le bienheureux Boniface était très doux au-dessus de tous les hommes et miséricordieux. Il aima le clergé ; il donna à son clergé la roga entière. » — Liber Pontificalis, notice de Boniface V[48]

L'Italie byzantine sous Héraclius

Éleuthère avant la consécration de Boniface

New Advent note qu'avant la consécration de Boniface, l'Italie est troublée par la rébellion de l'eunuque Éleuthère, exarque de Ravenne.[49] Le Liber Pontificalis situe l'épisode dans les jours qui précèdent l'ordination de Boniface : Éleuthère, patrice et eunuque, usurpe le pouvoir, marche vers Rome, puis est tué par les soldats ravennates au castrum de Luciolis ; sa tête est envoyée à l'empereur.[50]

Ce récit prolonge directement l'article sur Deusdedit. Éleuthère avait d'abord été envoyé pour rétablir l'ordre en Italie ; il finit par tenter lui-même une aventure impériale. Rome se trouve donc au voisinage immédiat d'une crise politique où l'exarque peut devenir prétendant.

Rome sans pape consacré au milieu de la crise

Le plus frappant est la coïncidence : pendant cette crise, le Siège apostolique attend encore la consécration de son nouvel évêque. L'article ne doit pas forcer une causalité précise, mais la situation montre la fragilité du système. Une capitale impériale absorbée par la guerre lointaine, un exarque en révolte, une Italie instable, et Rome sans pape consacré pendant plus d'un an.

Dans ce contexte, les premières mesures de Boniface V prennent plus de relief. Défendre l'asile, régler les testaments, discipliner les ministres, honorer les reliques et soutenir le clergé : ce sont des actes de reconstruction dans une société où la force politique ne suffit plus à produire l'ordre.

La réforme exarchale comme nécessité

La décision d'Héraclius de déléguer la confirmation au représentant italien répond à cette expérience. Si l'exarque est à Ravenne, ou parfois à Rome, la consécration peut se faire en quelques semaines ou quelques jours, au lieu d'attendre une réponse personnelle de Constantinople.[51]

La réforme ne rend pas encore la papauté électoralement indépendante au sens médiéval tardif. Elle déplace seulement le centre de la ratification impériale. Mais ce déplacement est déjà important : Rome commence à vivre avec une relation plus immédiate à Ravenne, dans une Italie où Constantinople devient de plus en plus lointaine.

Boniface V et l'Église anglaise

Le pallium donné à Justus de Cantorbéry

En 624, Mellitus meurt et Justus, évêque de Rochester, lui succède comme archevêque de Cantorbéry.[52] Bède conserve la lettre de Boniface à Justus. Le pape y dit avoir reçu les nouvelles de la conversion restaurée d'Eadbald et envoie le pallium, signe d'honneur et de juridiction, avec la faculté d'ordonner des évêques lorsque les besoins de l'évangélisation l'exigeront.[53]

Ce passage est important pour l'organisation de l'Église anglaise. Boniface ne se contente pas d'encourager une piété privée ; il consolide une structure épiscopale. Le pallium relie Cantorbéry à Rome, et l'autorisation d'ordonner des évêques permet à la mission de ne pas rester enfermée dans un dispositif fragile et trop dépendant des voyages vers le continent.

Edwin de Northumbrie : une lettre à un roi païen

La lettre à Edwin est l'une des plus belles pièces missionnaires du dossier. Bède la place en 625. Boniface y présente Dieu comme créateur, explique la Trinité, rappelle que les royaumes terrestres sont soumis à la disposition divine, et attaque l'impuissance des idoles fabriquées par les mains humaines.[54]

Le ton est direct, mais non méprisant. Boniface parle à un roi puissant, dont la conversion pourrait ouvrir la Northumbrie à l'Évangile. Il ne réduit pas la foi à un calcul politique ; il propose la vérité chrétienne comme lumière sur le Créateur, l'homme, les idoles et le salut.

« Approchez-vous donc de la connaissance de Celui qui vous a créé, qui a soufflé en vous le souffle de vie, qui a envoyé son Fils unique pour votre rédemption. » — Boniface V à Edwin de Northumbrie, d'après Bède (traduction de travail, voir note)[55]

La lettre envoie aussi des présents : une chemise, un ornement d'or et un vêtement d'Ancyre, présentés comme bénédiction du protecteur d'Edwin, saint Pierre prince des apôtres.[56] Ce détail est typique de la diplomatie spirituelle de Rome : la parole doctrinale s'accompagne d'un signe matériel de communion.

Æthelburh : une reine chrétienne dans un mariage missionnaire

La lettre à Æthelburh est plus intérieure. Boniface se réjouit que la reine ait reçu le sacrement de la foi chrétienne, qu'elle rejette les idoles, les temples et les augures, et qu'elle travaille à la propagation de la foi.[57]

Il lui demande ensuite de ne pas différer l'action nécessaire pour que son mari soit ajouté au nombre des chrétiens. L'argument est conjugal autant que missionnaire : l'union des corps appelle l'union de la foi, afin que le mariage puisse être vécu dans une communion plus parfaite.[58]

« L'époux infidèle sera sauvé par l'épouse croyante. » — 1 Corinthiens 7, 14 (Vulgate : « vir infidelis per mulierem fidelem »), cité par Boniface V à Æthelburh selon Bède (traduction de travail, voir note)[59]

Cette lettre doit être lue avec finesse. Elle ne fait pas d'Æthelburh une simple instrument politique. Elle reconnaît sa foi, sa liberté spirituelle, sa capacité d'intercession et son rôle apostolique dans le foyer royal. Le christianisme entre en Northumbrie par la prédication de Paulin, par la prudence politique d'Edwin, mais aussi par la fidélité patiente d'une reine baptisée.

Une attribution discutée, mais une mémoire décisive

Treccani note que les lettres à Edwin et Æthelburh pourraient, selon certains, appartenir à Honorius I plutôt qu'à Boniface V.[60] Cette discussion ne doit pas être cachée. Elle rappelle que les dossiers documentaires du VIIe siècle sont parfois transmis par compilation, avec des clauses de date omises ou déplacées.

Mais l'historien ne doit pas non plus effacer Bède. Dans l'économie narrative de son Histoire ecclésiastique, Boniface est bien le pape qui écrit à Edwin et à Æthelburh au seuil de la conversion northumbrienne. Même si la critique moderne discute l'attribution, la mémoire anglaise a lu ces lettres comme un acte de sollicitude romaine.

Lettre transmise par BèdeDestinataireBut principalImportance pour l'Angleterre
Lettre à JustusArchevêque de CantorbéryEnvoyer le pallium et autoriser l'ordination d'évêquesStabilise la hiérarchie missionnaire
Lettre à EdwinRoi de NorthumbrieExhorter à recevoir la foi et abandonner les idolesPrépare la conversion royale de 627
Lettre à ÆthelburhReine chrétienneEncourager son rôle auprès d'EdwinDonne une place apostolique à l'épouse croyante

Mort, sépulture et succession

La mort d'octobre 625

Bertolini date la mort au 23 octobre 625 et la sépulture à Saint-Pierre deux jours plus tard ; le Liber Pontificalis et New Advent donnent la déposition (depositus) au 25 octobre.[61][62][63] La formule latine renvoie à la déposition funéraire : 23 octobre = décès, 25 octobre = sépulture.

Boniface est enseveli à Saint-Pierre. Le Liber Pontificalis ajoute qu'il laisse à tout son clergé une roga complète pour ses obsèques.[64] Même au moment de sa mort, la mémoire principale reste donc son rapport au clergé romain.

Les ordinations

La notice pontificale attribue à Boniface V deux ordinations en décembre : vingt-six prêtres, quatre diacres et vingt-neuf évêques pour divers lieux.[65] Ces chiffres paraissent secs, mais ils disent l'activité fondamentale d'un pape antique : ordonner, pourvoir, assurer la continuité sacramentelle et pastorale.

Dans un pontificat sans grand concile universel, les ordinations ne sont pas un détail secondaire. Elles montrent que Rome reste un centre de gouvernement ecclésial, même lorsque les sources narratives ne livrent presque rien sur les personnes ordonnées.

Honorius I, héritier immédiat

Boniface V est suivi par Honorius I, consacré le 27 octobre 625 selon Duchesne (3 novembre selon Jaffé et Mann).[66] Le contraste est parlant : après la longue vacance de 618-619, la succession de 625 est rapide. La réforme de confirmation par l'exarque explique vraisemblablement cette accélération.

Honorius poursuivra plusieurs dossiers proches : l'Angleterre, la discipline romaine, les relations avec Constantinople. Mais sa mémoire sera plus complexe à cause de la controverse monothélite et de sa condamnation postérieure par le troisième concile de Constantinople. La difficulté a été tranchée par l'Église : ce concile (680-681) a défini deux volontés dans le Christ et condamné le monothélisme, rangeant Honorius parmi ceux qui l'avaient favorisé par sa lettre au patriarche Serge. Boniface V, lui, reste une figure plus simple : un pape de transition, de douceur, de droit et de mission.

Que retenir de Boniface V ?

Trois lignes de force

Boniface V doit être retenu sous trois lignes. D'abord, il gouverne Rome dans une papauté byzantine fragile, où la lenteur de Constantinople oblige à réformer la confirmation des papes. Ensuite, il protège l'ordre ecclésial par des mesures très concrètes : asile, testaments, reliques, baptême, sanctuaire de Saint-Nicomède. Enfin, il soutient l'Angleterre chrétienne naissante, surtout par le pallium donné à Justus et les lettres transmises par Bède.

Son pontificat montre que l'histoire de l'Église ne se compose pas seulement de grandes crises dogmatiques. La sainteté institutionnelle passe aussi par des règles modestes, des sanctuaires restaurés, des clercs soutenus, des évêques ordonnés et des lettres envoyées à temps.

Une figure de douceur pastorale

Le plus beau titre de Boniface V n'est pas administratif. Le Liber Pontificalis le dit "très doux" et "miséricordieux".[67] Dans une époque de guerres, d'exarques révoltés, de vacance prolongée et d'incertitude impériale, cette douceur n'est pas faiblesse : elle est une manière chrétienne d'exercer l'autorité.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Saint-Siège, page « Pontiffs », section « Supreme Pontiffs », tableau « PAPAL NAME / BEGINNING PONTIFICATE / END PONTIFICATE / SECULAR NAME / BIRTH / CENTURY », entrée « 69 Boniface V — 23.XII.619 – 23.X.625 — Naples » ; entrées voisines « 68 Deusdedit or Adeodatus I — 19.X.615 – 8.XI.618 — Rome » et « 70 Honorius I — 27.X.625 – 12.X.638 — Campania » (cette dernière corrobore la date Duchesne du 27 octobre pour Honorius). Le tableau est présent dans le HTML statique de la page (sans ancre individuelle) et a été revérifié en live le 5 octobre 2026. La fin au 23 octobre (décès) confirme Bertolini ; le 25 octobre est la depositio (sépulture) du Liber Pontificalis, voir notes. URL : https://www.vatican.va/content/vatican/en/holy-father.html.

    1 14 26 27
  2. Liber Pontificalis, notice de Boniface V, éd. Louis Duchesne, Le Liber pontificalis, t. I, Paris, 1886, p. 321-322 ; texte latin consulté via Fontistoriche, "Papa Bonifacio V" : origine campanienne et napolitaine, père Jean, dispositions sur testaments, asile, reliques, baptême, cimetière Saint-Nicomède, douceur, miséricorde, amour du clergé, roga intégrale, mort et ordinations. Sépulture vérifiée mot à mot : « Depositus est die XXV mens. octob. » — le 25 octobre est la depositio (sépulture), le décès étant du 23 selon Bertolini. URL : https://fontistoriche.org/papa-bonifacio-v/.

    2 18 19 20 25 34 36 38 41 42 46 48 50 62 64 65 67
  3. Paolo Bertolini, "Bonifacio V, papa", Dizionario Biografico degli Italiani, vol. 12, 1971 (article exact vérifié le 3 octobre 2026) : sous le pontificat de Boniface V, Héraclius abroge la confirmation personnelle par l'empereur et défère la ratification à l'exarque d'Italie ; part exacte de Boniface V inconnue (« Ignoriamo quale parte abbia avuto B. V ») ; quatre vacances de six à treize mois entre mars 604 et décembre 619 ; campagnes perses et déplacements d'Héraclius comme cause probable (« Certo è che... »).

    3 31 32 51
  4. Bède le Vénérable, Historia ecclesiastica gentis Anglorum, livre II, ch. 8 ; texte latin de référence : éd. B. Colgrave et R. A. B. Mynors, Oxford, 1969 ; texte aussi dans Migne, PL 95, col. 93 s. (HE II, 8), d'après la bibliographie de Bertolini (« Bedae Historia ecclesiastica gentis Anglorum, II, 8, 10-11, ibid., XCV, coll. 93 s., 96-100 »). Original latin vérifié mot à mot (texte latin du livre II consulté via The Latin Library ; édition critique de référence : Colgrave-Mynors, Oxford, 1969) : « Pallium praeterea per latorem praesentium fraternitati tuae [...] direximus [...] ; concedentes etiam tibi ordinationes episcoporum, exigente oportunitate [...] celebrare ; ita ut Christi euangelium plurimorum adnuntiatione in omnibus gentibus [...] dilatetur. » Traduction anglaise vérifiée mot à mot via le Medieval Sourcebook de Fordham (« sent you [...] the pall [...] granting you likewise to ordain bishops when there shall be occasion [...] that so the Gospel of Christ, by the preaching of many, may be spread abroad ») : la citation française est une traduction de travail d'après ces sources, pas le texte d'une édition française. URL : https://sourcebooks.web.fordham.edu/basis/bede-book2.asp.

    4 7 11 21 53
  5. Bède le Vénérable, Historia ecclesiastica gentis Anglorum, livre II, ch. 10 ; éd. Colgrave-Mynors, Oxford, 1969 ; traduction anglaise vérifiée mot à mot via Fordham (« Draw near, then, to the knowledge of Him who created you, who breathed the breath of life into you, who sent his only-begotten Son for your redemption ») : la citation française est une traduction de travail d'après cette source. Présents vérifiés dans la même source : « a shirt, with one gold ornament, and one garment of Ancyra » (d'où « chemise », et non « tunique »). URL : https://sourcebooks.web.fordham.edu/basis/bede-book2.asp.

    5 12 22 54 55 56
  6. Bède le Vénérable, Historia ecclesiastica gentis Anglorum, livre II, ch. 11 ; éd. Colgrave-Mynors, Oxford, 1969 ; traduction anglaise vérifiée mot à mot via Fordham (« The unbelieving husband shall be saved by the believing wife » ; Vulgate : « vir infidelis per mulierem fidelem », d'où « époux infidèle ») : la citation française est une traduction de travail d'après cette source. Présents vérifiés dans la même source : « a silver looking-glass, and a gilt ivory comb » (« miroir d'argent et peigne d'ivoire doré »). URL : https://sourcebooks.web.fordham.edu/basis/bede-book2.asp.

    6 13 23 57 58 59
  7. Liber Pontificalis, notice « Deusdedit », éd. Louis Duchesne, Le Liber pontificalis, t. I, Paris, 1886, p. 319-320. Formule latine vérifiée mot à mot (texte Duchesne, consulté via Fontistoriche) : « Hic clerum multum dilexit, sacerdotes et clerum ad loca pristina revocavit ». Voir aussi l'article Ignispedia Pape saint Deusdedit. URL : https://fontistoriche.org/papa-adeodato-i/.

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  8. Girolamo Arnaldi, « Deusdedit, santo », Enciclopedia dei Papi, Istituto dell'Enciclopedia Italiana, Treccani, 2000 : retour du clergé séculier sous Deusdedit ; corroboré pour Boniface V par Bertolini, « Bonifacio V » (1971), article exact vérifié : Boniface « si informò all'indirizzo seguito dal suo predecessore », dont le pontificat avait marqué une reprise des intérêts du clergé séculier. URL : https://www.treccani.it/enciclopedia/santo-deusdedit_%28Enciclopedia-dei-Papi%29/.

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  9. Paolo Bertolini, "Bonifacio V, papa", Dizionario Biografico degli Italiani, vol. 12, Istituto dell'Enciclopedia Italiana, 1971 — article exact consulté et vérifié passage par passage le 3 octobre 2026 : origine napolitaine, consécration du 23 décembre 619, crise byzantine (Perses en Syrie-Palestine-Égypte jusqu'à Chalcédoine, Avars), clergé séculier, traditions grégoriennes, mission anglaise, Saint-Nicomède, mort le 23 octobre 625 et sépulture deux jours plus tard. URL : https://www.treccani.it/enciclopedia/papa-bonifacio-v_%28Dizionario-Biografico%29/.

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  10. Thomas Oestereich, "Pope Boniface V", The Catholic Encyclopedia, vol. 2, New York, Robert Appleton Company, 1907, transcription New Advent : napolitain, vacance de plus d'un an, Éleuthère, asile, testaments, reliques, baptême, Saint-Nicomède, Angleterre, sépulture à Saint-Pierre, 25 octobre 625. URL : https://www.newadvent.org/cathen/02661a.htm.

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  11. Paolo Bertolini, "Bonifacio V, papa", Dizionario Biografico degli Italiani, vol. 12, 1971 (article exact vérifié le 3 octobre 2026) : cinq lettres parvenues jusqu'à nous — Jaffé-Loewenfeld, Regesta pontificum romanorum, I, Graz 1956, pp. 222 s., nn. 2005-2009 : trois adressées à Justus de Rochester, puis archevêque de Cantorbéry, une à Edwin de Northumbrie, une à la reine Æthelburh ; textes dans Migne, Patr. lat. 80, col. 429-440 (Bonifatii V papae Epistolae et decreta) ; les deux lettres northumbriennes, que Bède donne comme l'œuvre de Boniface V, pourraient selon certains chercheurs appartenir à Honorius I.

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  12. Paolo Bertolini, "Bonifacio V, papa", Dizionario Biografico degli Italiani, vol. 12, 1971 (article exact vérifié le 3 octobre 2026 ; mesures peut-être issues d'un synode diocésain selon une hypothèse de Duchesne) : confirmation solennelle de l'ancien privilège du droit d'asile, reconnu aussi par l'État ; validité des testaments reçus par les notaires de l'Église romaine selon les lois impériales en vigueur.

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  13. Paolo Bertolini, "Bonifacio V, papa", Dizionario Biografico degli Italiani, vol. 12, 1971 (article exact vérifié le 3 octobre 2026) : exclusion des acolytes du service religieux auprès des reliques des martyrs et interdiction de remplacer diacres et sous-diacres dans le baptême ; les clercs des quatre ordres mineurs (ostiarii, exorcistes, lecteurs, acolytes) sont alors « des fanciulli o degli adolescenti riuniti nella Schola cantorum » ; distribution des objets-souvenirs confiée aux prêtres desservant les lieux saints.

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  14. Paolo Bertolini, "Bonifacio V, papa", Dizionario Biografico degli Italiani, vol. 12, 1971 (article exact vérifié le 3 octobre 2026) : cimetière extramural de Saint-Nicomède « in località anticamente denominata hortus Iusti nei pressi del Castro Pretorio, sulla via Nomentana, a poca distanza dalla omonima porta urbica (ora sostituita dalla Porta Pia) » ; plan de réfection et restauration, dédicace de la basilique le 1er juin d'une année indéterminée ; en 1864 G. B. De Rossi découvre galeries souterraines, escalier et fondations de la petite basilique absidée.

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  15. Paolo Bertolini, "Bonifacio V, papa", Dizionario Biografico degli Italiani, vol. 12, 1971 (article exact vérifié le 3 octobre 2026) : « roga integra clero suo dedit » — « il che lascerebbe intendere che sin'allora i predecessori di B. V avevano avuto l'abitudine di trattenere una percentuale sulle rendite ecclesiastiche » (formulation au conditionnel chez Bertolini, reprise comme telle dans le corps).

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  16. « Pope Honorius I », The Catholic Encyclopedia, New York, Robert Appleton Company, 1907-1912, transcription New Advent : « consecrated 27 October (Duchesne) or 3 November (Jaffé, Mann), in succession to Boniface V » ; « condemned as a heretic by the sixth general council (680) ». URL : https://www.newadvent.org/cathen/07452b.htm.

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