Pape Boniface II (Bonifacius II) gouverne l'Église de Rome du 20 ou 22 septembre 530 au 17 octobre 532. Le Saint-Siège le présente comme le 55e pape de l'Église catholique, né à Rome, immédiatement après saint Félix IV.[1] Sa mémoire est moins populaire que celle des grands papes doctrinaux, mais son bref pontificat concentre trois problèmes décisifs de l'Antiquité tardive : la liberté de l'élection pontificale, l'influence ostrogothe sur Rome, et la confirmation romaine du second concile d'Orange contre le semi-pélagianisme.[2][3]
Boniface devient pape dans des conditions troublées. Félix IV, malade, l'avait désigné de son vivant comme successeur en lui remettant le pallium, afin d'éviter un conflit entre factions romaines et gothiques. Le geste visait la paix ; il provoqua l'inverse. À la mort de Félix, la majorité des prêtres romains refusa Boniface et élut le diacre Dioscore, ancien légat romain en Orient et figure liée au parti plus favorable à Constantinople.[4][5]
Le schisme dura peu, parce que Dioscore mourut le 14 octobre 530. Mais il laissa une blessure profonde : Boniface obligea les clercs qui avaient suivi Dioscore à signer une rétractation, puis tenta lui-même en 531 de désigner le diacre Vigile comme son successeur. Il dut finalement brûler ce décret devant le clergé et le Sénat, reconnaissant que la mesure était contraire aux canons.[6][7]
La part la plus durable de son pontificat n'est pourtant pas cette maladresse institutionnelle. Elle est doctrinale. Le 25 janvier 531, par la lettre Per filium nostrum adressée à saint Césaire d'Arles, Boniface confirme la confession d'Orange : même le commencement de la foi vient de la grâce de Dieu, et non d'une initiative naturelle de l'homme laissé à lui-même.[8]
Paraphrase du passage central (Per filium nostrum, 25 janvier 531, Denzinger n. 399, chap. 2) : la foi par laquelle nous croyons au Christ, comme tous les biens, est accordée à chaque homme par le don de la grâce d'en haut, et non par le pouvoir de la nature humaine.[9]
Pourquoi Boniface II compte-t-il ?
Le premier pape d'origine germanique connue
Le Liber Pontificalis appelle Boniface "Romain", mais le dit fils de Sigibuld. Louise Ropes Loomis, suivant Duchesne, note que c'est le premier nom germanique qui apparaisse dans les listes des papes ou de leurs parents.[10] Treccani résume donc sa situation d'une formule prudente : Romain, mais probablement de famille germanique.[11]
Ce détail n'est pas seulement ethnique. Il situe Boniface dans une Rome gouvernée politiquement par les Ostrogoths. Depuis Théodoric, l'Italie est dirigée par une monarchie gothique arienne, tandis que la population romaine et son clergé sont catholiques. Un pape romain de famille germanique pouvait apparaître à certains comme un pont possible ; à d'autres, comme le signe d'une influence gothique excessive.
Le pape d'un schisme de vingt-deux jours
La double élection de 530 prolonge une série de crises romaines : Symmaque contre Laurent en 498, Boniface I contre Eulalius en 418-419, puis Boniface II contre Dioscore en 530. Le problème revient toujours : comment reconnaître l'évêque de Rome quand le clergé, le Sénat, le peuple et le pouvoir civil ne parlent pas d'une seule voix ?[12][13][14]
New Advent donne le chiffre le plus parlant : soixante prêtres, sur peut-être environ soixante-dix, refusèrent Boniface et élirent Dioscore ; Loomis, d'après le titre du document de Novare, compte « au moins soixante » partisans de Dioscore.[15][16] La notice New Advent consacrée à Dioscore retient pour sa part « sixty out of sixty-seven » : même ordre de grandeur — une soixantaine de prêtres —, total précisé différemment selon la notice ; l'écart tient aux deux rédactions, non à deux événements distincts.[17] Le schisme n'était donc pas une agitation marginale. Il exprimait une résistance massive à la succession préparée par Félix IV.
Le pape qui confirme Orange 529
Le même pontificat qui commence dans la fragilité institutionnelle donne à l'Église un acte doctrinal de longue portée. Le second concile d'Orange, réuni le 3 juillet 529 sous saint Césaire d'Arles, avait condamné le semi-pélagianisme et affirmé la nécessité de la grâce prévenante pour le commencement de la foi.[18]
Boniface confirme ce texte en 531. Dans l'histoire de la doctrine catholique, cette confirmation est capitale : elle donne une portée romaine et ecclésiale durable à un concile régional gaulois. Orange devient ainsi l'une des références classiques pour tenir ensemble Augustin, la grâce, la coopération libre et le refus de toute prédestination au mal.[19][20]
Les sources principales
Tableau des témoins
| Source | Date | Ce qu'elle apporte | Prudence |
|---|---|---|---|
| Saint-Siège | liste actuelle | 55e pape, dates 20/22.IX.530 - 17.X.532, naissance à Rome | Notice chronologique très brève |
| Liber Pontificalis | VIe siècle, traditions remaniées | Sigibuld, schisme Dioscore, synodes, tentative Vigile, sépulture | Source hostile sur certains traits de Boniface, mais précieuse |
| Documents de Novare signalés par Duchesne | publiés au XIXe-XXe siècle | Mandat de Félix IV, rétractation des prêtres de Dioscore, contexte du schisme | Connus surtout par notes critiques de Duchesne/Loomis |
| Catholic Encyclopedia | 1907 | Récit continu : Félix IV, Dioscore, synodes, Vigile, Orange | Lecture catholique ancienne, à croiser avec Treccani |
| Treccani | synthèse moderne | Résumé critique : origine germanique, dates, Dioscore, Vigile, Orange, sépulture | Notice courte |
| Denzinger local FR | 1957, tradition dogmatique | Texte français d'Orange et de Per filium nostrum | Numérotation ancienne, mais utile pour citation doctrinale |
| Britannica | synthèse moderne | Résumé clair des trois synodes et de l'approbation d'Orange | Très court, sans appareil critique |
Le dossier n'est pas abondant, mais il est bien cadré. On connaît peu la vie personnelle de Boniface ; on connaît mieux trois actes publics : la réception contestée du pallium de Félix IV, les synodes romains autour de Dioscore et de Vigile, et la confirmation d'Orange.
Le Saint-Siège et la chronologie
La fiche officielle du Saint-Siège donne Boniface II comme 55e pape, avec un début de pontificat le 20 ou 22 septembre 530, une fin le 17 octobre 532 et une naissance à Rome.[21] Les divergences entre le 20 et le 22 septembre viennent du désordre de la succession : Félix IV meurt autour du 20 ou 22 septembre, et les consécrations rivales de Boniface et Dioscore se situent immédiatement dans cette fenêtre.[22][23]
New Advent donne "élu le 17 septembre 530", puis signale que Boniface et Dioscore sont consacrés le 22 septembre.[24] Pour l'article Ignispedia, il faut donc garder la formulation prudente du Saint-Siège : 20 ou 22 septembre 530.
Liber Pontificalis : source rude, source indispensable
Le Liber Pontificalis est le témoin narratif principal. Il donne à Boniface un portrait ambivalent : il le dit ordonné par une faction en même temps que Dioscore ; il parle de lutte dans le clergé et le Sénat ; il le qualifie d'ambitieux et de rusé lorsqu'il contraint les anciens partisans de Dioscore à signer leur rétractation.[25]
Il ne faut pas recopier ce jugement comme une sentence définitive. Mais il ne faut pas non plus l'effacer. La notice conserve la mémoire d'un pontificat qui a commencé dans une vraie blessure ecclésiale. Même le vainqueur légitime peut gouverner maladroitement après une crise.
« Mitis adunavit divisum pastor ovile / vexatos refovens hoste cadente greges. » — Épitaphe de Boniface II, vv. 5-6 (De Rossi, Inscr. christ. I n° 1029, via Duchesne t. I p. 283 n. 14)[26]
« Doux, le pasteur réunit le troupeau divisé, ranimant ses brebis éprouvées, l'ennemi étant tombé. » — trad. directe du latin
Cette épitaphe donne un contrepoint précieux au récit polémique : l'Église romaine a aussi gardé la mémoire d'un pasteur qui tenta de réunir un troupeau déchiré.
New Advent, Treccani et Britannica
La Catholic Encyclopedia de New Advent détaille la crise de succession, la mort de Dioscore, le synode de décembre 530, le projet de désignation de Vigile, puis la confirmation d'Orange.[27] Treccani est plus bref mais confirme les points décisifs : origine romaine probablement germanique, archidiaconat, désignation inusitée par Félix IV, schisme d'un mois avec Dioscore, annulation en 531 de la désignation de Vigile, approbation d'Orange, sépulture à la basilique vaticane.[28]
Britannica résume le pontificat par une structure très utile : Boniface convoque trois synodes romains ; le premier reçoit la soumission des opposants ; le deuxième affirme le droit du pape à choisir son successeur ; le troisième annule cette mesure.[29][30]
Avant le pontificat : archidiacre de Félix IV
Un homme du gouvernement romain
Boniface sert l'Église de Rome "depuis sa jeunesse", selon New Advent, et devient archidiacre sous Félix IV.[31] L'archidiacre n'est pas un simple assistant liturgique. Dans la Rome antique tardive, il tient une place considérable dans l'administration, les finances, la charité et les relations du clergé avec le pouvoir civil.
Cette fonction explique pourquoi Félix IV le choisit. Dans une Église romaine appauvrie et divisée, un archidiacre expérimenté pouvait sembler plus capable de tenir le Siège qu'un candidat moins inséré dans les rouages de Rome et de Ravenne.
Entre Rome, Ravenne et les Goths
Félix IV avait lui-même été élu dans des conditions marquées par l'influence de Théodoric. Après la mort de Jean I en prison à Ravenne, le roi ostrogoth avait imposé ou fortement favorisé Félix pour stabiliser Rome.[32][33][34] Boniface hérite de cette mémoire encombrante : soutenir Boniface pouvait paraître soutenir la continuité avec le parti gothique ; soutenir Dioscore pouvait paraître défendre une liberté élective romaine et une orientation plus proche de l'Orient.
Le dossier ne permet pas de transformer Boniface en "pape gothique" au sens doctrinal. Il est pape catholique et confirme une doctrine anti-semi-pélagienne classique. Mais son accession est inséparable du pouvoir ostrogoth, et c'est précisément ce qui rend sa réception difficile.
La succession de 530 : Félix IV veut éviter le chaos
Le précédent du synode de 499
La question de la désignation d'un successeur n'est pas inventée par Félix IV. Après la crise Symmaque-Laurent, le synode romain de 499 avait déjà traité les manoeuvres électorales du vivant du pape et admis certaines règles pour éviter une double élection.[35][36]
Mais entre organiser une procédure et imposer un successeur, la frontière est dangereuse. Félix franchit cette frontière en remettant solennellement le pallium à Boniface et en menaçant d'excommunication ceux qui refuseraient de le reconnaître.[37][38]
Le pallium donné à Boniface
New Advent donne le détail central : Félix IV, craignant une lutte entre factions romaines et gothiques, réunit plusieurs clercs, des sénateurs et des patriciens ; devant eux, il confère à son archidiacre le pallium et le proclame successeur.[39] Loomis indique que le document découvert à Novare était adressé aux évêques, au clergé, au Sénat et au peuple de Rome, pour leur ordonner de recevoir Boniface et d'éviter la dissension sous peine d'être suspendus de la communion.[40]
L'intention pastorale est compréhensible : Félix a vu les fractures romaines et veut prévenir une nouvelle vacance violente. Mais la méthode donne à l'élection pontificale l'allure d'une transmission personnelle. Le clergé romain ne l'accepte pas.
Dioscore, candidat de la majorité cléricale
Dioscore n'est pas un intrus sans poids. Diacre d'origine alexandrine passé dans le clergé romain, il avait joué un rôle dans les affaires orientales et avait probablement des liens avec le parti grec de l'Église et de l'État.[41][42] New Advent rapporte que presque tous les prêtres romains — soixante sur peut-être environ soixante-dix — l'élisent contre Boniface.[43]
Les deux hommes sont consacrés le même jour, le 22 septembre 530 : Boniface dans la basilique de Julius, Dioscore au Latran, appelé par Loomis la basilique de Constantin.[44][45]
| Élément | Boniface II | Dioscore |
|---|---|---|
| Base de légitimité | Désignation de Félix IV et pallium reçu avant la mort du pape | Élection par la majorité des prêtres romains |
| Orientation perçue | Continuité avec Félix IV et le cadre gothique | Résistance cléricale, liens avec le monde grec |
| Lieu de consécration | Basilique de Julius | Latran |
| Issue immédiate | Reste en place après la mort de Dioscore | Meurt le 14 octobre 530 |
| Trace ultérieure | Reconnu dans la liste pontificale | Sa condamnation sera brûlée par Agapet I |
Vingt-deux jours de schisme
New Advent parle d'un schisme de vingt-deux jours, interrompu par la mort de Dioscore le 14 octobre 530.[46] Le Liber Pontificalis donne vingt-huit jours de lutte dans le clergé et le Sénat, ce qui reflète peut-être une manière différente de compter depuis les premiers actes de succession.[47]
La différence de chiffres ne change pas l'essentiel : le schisme est bref, mais massif. Le temps n'est pas le seul critère de gravité. Une division d'un mois, si elle implique la majorité du presbyterium romain, révèle une fracture profonde.
Réconcilier Rome après Dioscore
Le synode de décembre 530
Après la mort de Dioscore, Boniface convoque un synode romain. New Advent précise qu'en décembre 530 il fait signer aux anciens partisans de Dioscore un décret anathématisant leur rival défunt ; chacun reconnaît sa faute dans l'élection irrégulière et promet l'obéissance future.[48]
Le Liber Pontificalis rapporte la même scène avec un ton plus dur : Boniface aurait commandé au clergé de revenir sous lien d'anathème écrit de leur propre main, puis déposé ces rétractations dans les archives de l'Église.[49]
Une pacification réelle mais incomplète
New Advent note que Boniface réconcilia beaucoup de personnes par une administration douce et conciliante, mais qu'un ressentiment demeura.[50] Cette nuance est importante. Le pape ne peut pas être réduit au portrait noir de la notice du Liber Pontificalis ; il ne peut pas non plus être présenté comme un rassembleur sans ombre.
La paix obtenue par signature forcée reste fragile. Quand un clergé majoritaire doit écrire qu'il a eu tort de soutenir le candidat qu'il jugeait légitime, la blessure ne disparaît pas. Elle se tait.
Agapet I brûlera la condamnation de Dioscore
En 535, le pape Agapet I brûlera les documents déposés contre Dioscore.[51][52] Ce geste ne transforme pas Dioscore en pape légitime dans la liste romaine, mais il manifeste un rééquilibrage de la mémoire. L'Église ne veut pas garder indéfiniment une humiliation écrite du clergé romain.
Le fait est théologiquement sobre : reconnaître le pape légitime n'oblige pas à sacraliser toutes les mesures prises dans la crise. Boniface peut être pape ; Dioscore peut rester antipape ; et cependant l'anathème posthume imposé dans la chaleur du conflit peut être jugé excessif.
La tentation de désigner Vigile
Boniface répète l'erreur de Félix IV
En 531, Boniface réunit un synode à Saint-Pierre et présente une constitution qui lui attribue le droit de désigner son successeur. Il choisit le diacre Vigile.[53][54] Le geste est saisissant : Boniface, lui-même imposé par désignation, tente de rendre normative la méthode qui venait de déchirer Rome.
Le mécanisme psychologique est compréhensible. Celui qui a souffert d'une élection disputée veut empêcher la prochaine. Mais l'histoire montre ici une loi de prudence ecclésiale : une solution née d'une crise peut devenir dangereuse si elle est transformée en droit ordinaire.
La résistance romaine et le désaveu
New Advent signale que cette constitution provoque un vif ressentiment et même une défaveur impériale. Un troisième synode, en 531, la rescinde : Boniface brûle la constitution devant le clergé et le Sénat et annule la désignation de Vigile.[55]
Le Liber Pontificalis va plus loin : il dit que le synode se réunit "par respect pour le Saint-Siège" parce que le décret était contraire aux canons, et que Boniface confesse avoir commis un sacrilège en voulant nommer son successeur.[56]
« Quia contra canones fuerat hoc factum [...] ipse Bonifatius papa reum se confessus est maiestatis [...] ipsum constitutum [...] incendio consumpsit. » — Liber Pontificalis, notice « Bonifatius » (Duchesne, t. I)[57]
« Parce que cela avait été fait contre les canons [...] le pape Boniface lui-même se reconnut coupable de lèse-majesté [...] et consuma par le feu ce décret lui-même. » — trad. directe du latin
La phrase est sévère, mais elle conserve une leçon rare : un pape peut reconnaître publiquement qu'un acte de gouvernement disciplinaire était mauvais. Ce n'est pas une crise de la foi ; c'est un rappel que la charge de Pierre ne dispense pas de la prudence canonique.
Vigile reviendra autrement
Le nom de Vigile ne disparaît pas. Il deviendra pape en 537, dans un contexte beaucoup plus dramatique, sous pression byzantine, après la déposition de Silverius.[58] Pour l'article sur Boniface II, il suffit de noter l'ironie historique : le candidat que Boniface ne put imposer en 531 accédera plus tard au pontificat par un autre chemin, lui aussi extrêmement troublé.
| Décision | Intention | Problème | Correction |
|---|---|---|---|
| Félix IV désigne Boniface | Éviter un schisme | Atteinte à la liberté élective | Schisme Boniface-Dioscore |
| Boniface impose la rétractation des dioscoristes | Réunifier Rome | Humiliation durable des opposants | Agapet brûlera plus tard les actes |
| Boniface désigne Vigile | Prévenir une nouvelle crise | Décret contraire aux canons | Synode de 531, décret brûlé |
Orange 529 : Boniface II et la grâce prévenante
Le problème semi-pélagien
Le semi-pélagianisme ne nie pas frontalement la grâce comme le pélagianisme strict. Il affirme plutôt que le premier mouvement vers Dieu, le commencement de la foi, relèverait de l'initiative naturelle de l'homme ; la grâce viendrait ensuite aider, compléter ou couronner ce premier pas.[59]
La réponse catholique d'Orange est nette : l'homme blessé par le péché originel ne commence pas son salut par ses propres forces. Dieu prévient. Il inspire la foi et l'amour avant tout mérite. Cette grâce n'écrase pas la liberté ; elle la guérit et la rend capable de coopérer.
Césaire d'Arles et la demande romaine
Saint Césaire d'Arles avait déjà sollicité Rome sous Félix IV pour obtenir des capitula doctrinaux contre l'erreur semi-pélagienne.[60][61] Quand le prêtre Armenius arrive à Rome pour demander la confirmation pontificale du concile, Boniface est devenu pape. Il répond donc lui-même à Césaire par Per filium nostrum, datée du 25 janvier 531.[62][63]
La lettre est importante par son ton. Boniface ne multiplie pas les subtilités ; il confirme que Césaire a bien compris la foi catholique. Il cite l'Écriture : "Il vous a été donné, à propos du Christ, non seulement de croire, mais également de souffrir pour lui" ; "Sans moi, vous ne pouvez rien faire".[64]
Ce que Boniface confirme
Le Denzinger français local donne la conclusion d'Orange et la lettre de Boniface. Orange enseigne d'abord que Dieu ne prédestine personne au mal ; il affirme ensuite que, dans toute bonne oeuvre, ce n'est pas nous qui commençons puis sommes aidés, mais Dieu qui inspire d'abord la foi et l'amour.[65]
« Dans toute bonne oeuvre, ce n'est pas nous qui commençons et qui sommes ensuite aidés par la miséricorde de Dieu, mais c'est lui, sans aucun bon mérite préalable de notre part, qui d'abord nous inspire et la foi et l'amour […] » — Second concile d'Orange, conclusion confirmée par Boniface II[66]
Boniface applique cette ligne au problème précis des évêques gaulois : certains reconnaissaient que les autres biens venaient de la grâce, mais faisaient de la foi elle-même une capacité de nature. Il répond que la foi vient du don de la grâce d'en haut.[67]
« Selon Dieu, il n'y a absolument rien de bon que quelqu'un pourrait vouloir, ou commencer, ou faire, ou mener à son terme sans la grâce de Dieu. » — Boniface II, Per filium nostrum, chap. 2 (formule de Césaire et des prêtres gaulois, approuvée par Boniface)[68]
Une doctrine équilibrée
Orange n'est pas calviniste avant l'heure. Le concile rejette explicitement la prédestination au mal. Il enseigne que les baptisés, avec l'aide et la coopération du Christ, peuvent et doivent accomplir ce qui concerne le salut de leur âme.[69]
La doctrine catholique tient donc deux vérités ensemble : Dieu commence tout bien salutaire ; l'homme, guéri par la grâce, coopère réellement. Cette ligne deviendra décisive face aux disputes médiévales, aux controverses de la Réforme, au jansénisme et à toutes les tentations de réduire soit la grâce, soit la liberté.
| Erreur | Formule simplifiée | Réponse d'Orange confirmée par Boniface |
|---|---|---|
| Pélagianisme | L'homme peut se sauver par sa force morale | Toute oeuvre salutaire dépend de la grâce |
| Semi-pélagianisme | L'homme fait le premier pas, Dieu aide ensuite | Même le commencement de la foi est grâce |
| Fatalisme religieux | Dieu prédestinerait certains au mal | Orange dit anathème à cette horreur |
| Passivité spirituelle | La grâce rendrait l'homme inerte | Les baptisés coopèrent avec l'aide du Christ |
Les autres dossiers du pontificat
L'Afrique catholique
Le Liber Pontificalis signale qu'à l'époque de Boniface arrive une communication des évêques d'Afrique concernant leur gouvernement, avec l'idée que l'évêque de Carthage prendrait conseil du Siège apostolique dans ses actes.[70] La note de Loomis replace ce passage dans la réorganisation de l'Église africaine après la fin de la domination vandale arienne la plus oppressive.
Depuis 523, le roi vandale Hildéric avait rendu une certaine liberté aux catholiques africains. La question devenait alors de reconstruire les structures : rôle du siège de Carthage, relation avec Rome, discipline des évêques revenus d'exil ou des communautés affaiblies.[71]
Le pontificat de Boniface est trop bref pour développer une grande politique africaine. Mais ce détail rappelle que Rome, même absorbée par ses crises internes, reste un point de référence pour les Églises blessées de l'Occident latin.
Famine et charité
Le Liber Pontificalis rapporte que Boniface secourut le clergé en danger de famine par de larges aumônes, distribuant notamment des plats ou plaques de métal reçus en legs.[72] Son épitaphe, citée par Duchesne, mentionne aussi son aide à la ville dans une année de famine.[73]
Ce trait mérite d'être conservé. Un pontificat controversé n'est pas un pontificat vide de charité. La même figure peut avoir mal gouverné un dossier électoral et pourtant nourri les pauvres, réuni des clercs divisés et confirmé une doctrine majeure.
Mort et vacance du siège
Boniface meurt à Rome le 17 octobre 532 et est enseveli dans la basilique de Saint-Pierre.[74][75] Le Liber Pontificalis signale ensuite une vacance de deux mois et quinze jours.[76]
Loomis explique cette vacance par des intrigues et tentatives simoniaques autour de l'élection suivante. Une lettre d'Athalaric à Jean II évoque même la vente de vases sacrés pendant ces manoeuvres.[77] La mort de Boniface ne clôt donc pas immédiatement la crise des élections romaines. Elle prépare le pontificat de Jean II, qui devra régler des désordres financiers et politiques.
Comment juger Boniface II ?
Ni grand saint populaire, ni simple pape de faction
Boniface II n'est pas vénéré comme saint dans la mémoire commune de l'Église, contrairement à plusieurs papes voisins. Cela ne signifie pas qu'il faille écrire contre lui. Son pontificat doit être jugé dans la vérité : il naît d'une méthode de succession dangereuse ; il impose des rétractations dures ; il tente à son tour de désigner un successeur ; il se corrige publiquement ; il confirme Orange.
Cette complexité est utile. L'histoire de la papauté ne se réduit pas à une galerie de héros impeccables ni à une suite cynique de luttes de pouvoir. Elle montre des pasteurs réels, parfois maladroits, dans une Église que le Christ garde à travers des hommes fragiles.
Une leçon sur la liberté de l'élection
L'épisode Boniface-Dioscore enseigne que la paix ne peut pas être fabriquée en confisquant la procédure normale. Félix IV voulait éviter un schisme ; sa désignation en provoque un. Boniface voulait éviter une future crise ; son décret sur Vigile doit être brûlé.
La leçon n'est pas anti-papale. Elle est catholique. L'autorité du pape est réelle, mais elle s'exerce dans une Église avec des canons, une mémoire, un clergé, un peuple, et des formes qui protègent la communion contre l'arbitraire.
Une leçon sur la grâce
La vraie grandeur de Boniface II est peut-être d'avoir été plus grand dans la doctrine que dans la procédure. Là où il hésite dans les formes de succession, il parle clairement sur la grâce. Avec Orange, il transmet à l'Église une formule d'équilibre : Dieu précède tout mérite, mais l'homme n'est pas aboli ; la grâce commence, guérit, soutient et fait coopérer.
« Sans moi, vous ne pouvez rien faire. » — Évangile selon saint Jean, cité par Boniface II dans Per filium nostrum[78]
Questions et objections
Boniface II est-il un pape légitime malgré Dioscore ?
Oui. La tradition romaine reçoit Boniface II comme pape légitime et Dioscore comme antipape. La mort rapide de Dioscore, la soumission du clergé et la continuité des listes pontificales fixent cette réception.[79][80] Mais cela n'oblige pas à nier que Dioscore avait un soutien clérical massif et que la succession préparée par Félix IV était canoniquement problématique.
Dioscore était-il seulement un ambitieux ?
Les sources ne permettent pas de le réduire à cela. Dioscore avait une histoire ecclésiale réelle, des liens avec l'Orient et le soutien de la majorité des prêtres romains.[81] Le qualifier d'antipape ne signifie pas que tous ses partisans étaient de mauvaise foi. Beaucoup semblent avoir voulu défendre la liberté élective romaine contre une désignation perçue comme gothique.
Boniface II a-t-il eu raison de désigner Vigile ?
Non. Le synode de 531 annule la mesure, et le Liber Pontificalis la présente comme contraire aux canons.[82] L'intention de prévenir le chaos était compréhensible, mais le remède reproduisait la cause du mal.
Orange 529 dépend-il vraiment de Boniface II ?
Oui, pour sa confirmation pontificale. Le concile se réunit sous l'impulsion de Césaire et dans le contexte du pontificat de Félix IV, mais la lettre de confirmation est donnée par Boniface II le 25 janvier 531.[83][84] C'est pourquoi son nom reste associé à Orange dans le Denzinger.
Synthèse
Boniface II est un pape bref, rude et instructif. Il reçoit le Siège de Pierre dans une crise provoquée par la volonté même d'éviter une crise. Il voit la majorité du clergé romain se ranger d'abord derrière Dioscore, puis doit réunir une Église locale blessée. Il commet ensuite l'erreur de vouloir désigner Vigile, avant de reconnaître publiquement l'invalidité canonique de ce procédé.
Mais son pontificat ne s'arrête pas aux ombres de l'élection. Par Per filium nostrum, il confirme la doctrine d'Orange sur la grâce prévenante : la foi elle-même est don de Dieu. Ce point donne à son nom une place durable dans l'histoire dogmatique de l'Église.
Pour aller plus loin
- Pape saint Félix IV — prédécesseur de Boniface II, dont la désignation de succession provoque la crise de 530.
- Pape saint Symmaque — précédent majeur des doubles élections romaines et de la discipline électorale.
- Pape saint Hormisdas — pape de la fin du schisme acacien et de la relation Rome-Constantinople avant Jean I.
- Pape saint Jean I — pape mort en prison à Ravenne, arrière-plan immédiat de Félix IV et du monde ostrogoth.
- Les grandes hérésies des premiers siècles — pour situer pélagianisme, semi-pélagianisme, arianisme et crises christologiques.
- Saint Augustin — source doctrinale majeure derrière la défense catholique de la grâce.
Notes et sources
Notes et références
Saint-Siège, fiche officielle "Boniface II" : 55e pape de l'Église catholique ; libellé exact de la fiche : « 55th Pope », « Beginning Pontificate : 20 o 22.IX.530 », « End Pontificate : 17.X.532 », « Birth : Rome ». La double date figure donc bien sur la fiche du Saint-Siège elle-même (le « o » italien vaut « ou »). Fiche recontrôlée à la page le 4 octobre 2026 : teneur inchangée. URL : https://www.vatican.va/content/vatican/en/holy-father/bonifacio-ii.html.
1 21 74 79John Bertram Peterson, "Pope Boniface II", The Catholic Encyclopedia, vol. 2, Robert Appleton Company, New York, 1907 ; transcription New Advent, texte recontrôlé à la page le 4 octobre 2026 : "Elected 17 September, 530", "son of Sigisbald" (graphie propre de New Advent ; le Liber/Duchesne porte "ex patre Sigibuldo", rendu « Sigibuld » dans le corps de l'article), archidiaconat sous Félix IV, désignation par pallium, élection de Dioscore par "sixty out of perhaps about seventy" prêtres, double consécration du 22 septembre 530, schisme de "twenty-two days", mort de Dioscore le 14 octobre, synodes de 530-531, désignation puis annulation de Vigile, confirmation d'Orange. URL : https://www.newadvent.org/cathen/02660a.htm.
2 7 15 22 24 27 30 31 33 37 39 43 44 46 48 50 53 55 61 62 80 83Treccani, "Bonifacio II papa", Enciclopedia on line, texte contrôlé à la page le 4 octobre 2026, formule exacte : « Romano, ma, sembra, di famiglia germanica » ; archidiacre, désigné par Félix IV, pontificat du 22 septembre 530 au 17 octobre 532, schisme de Dioscore, annulation de la désignation de Vigile, approbation des canons d'Orange 529, sépulture dans la basilique vaticane. URL : https://www.treccani.it/enciclopedia/bonifacio-ii-papa/.
3 11 28Renvoi interne (non probant) : voir l'article Ignispedia Pape saint Félix IV pour le récit détaillé (élection sous Théodoric, capitula romains pour Orange 529, désignation de Boniface). Les faits du présent article sont établis par les sources externes citées à chaque passage.
4 32 60Liber Pontificalis, notice « Bonifatius » (Duchesne, t. I) : « BONIFATIUS, natione Romanus, ex patre Sigibuldo, sedit ann. II dies XXVI » ; temps d'Athalaric et de Justin (Loomis : lire Justinien), double ordination avec Dioscore, « dissensio in clero et senatu dies XXVIII », mort de Dioscore « prid. id. oct. », rétractation des dioscoristes, « alimoniis multis in periculo famis clero subvenit », synode sur la désignation de Vigile (« quia contra canones fuerat hoc factum [...] ipse Bonifatius papa reum se confessus est maiestatis »), décret brûlé, communication africaine, sépulture à Saint-Pierre, « cessavit episcopatus mens. II dies XV ». Trad. anglaise Louise Ropes Loomis, The Book of the Popes (Liber Pontificalis), Columbia University Press, New York, 1916, p. 140-142 (PDF domaine public : https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/2/23/The_book_of_the_popes_%28Liber_pontificalis%29_I-_%28IA_cu31924006163897%29.pdf). Duchesne t. I, relu le 4 octobre 2026 (archive.org, « duchesne01 ») : n. 2 sur Sigibuldo (« Ce nom germanique est le premier qui se rencontre dans la liste des papes ou de leurs pères » ; le consul de 437 s'appelait Sigisbuld) ; n. 4 sur les trois documents de Novare (ms XXX, 66 de la bibliothèque capitulaire, exhumés par Amelli en 1883) ; n. 14 pour l'épitaphe, 12 vers d'après De Rossi (Inscr. christ. I, n° 1029), dont « Mitis adunavit divisum pastor ovile / vexatos refovens hoste cadente greges » (v. 5-6) et la famine des v. 9-10 (« Egit ne sterilis Romam consumeret annus / nunc orando fugans nunc miserando famem ») — Duchesne estimant que l'hostis cadens du v. 6 désigne le diable, l'esprit de discorde, plutôt que Dioscore (« Je ne pense pas cependant que l'hostis cadens du v. 6 désigne Dioscore : il s'agit plutôt du diable, de l'esprit de discorde ») ; n. 16 (pp. 283-284) sur la vacance simoniaque, la lettre d'Athalaric à Jean II (Cassiodore, Variae IX, 15) et les vases sacrés mis en vente. Agapet : Loomis note que les actes furent « burned five or six years later by Pope Agapitus » ; New Advent (notice Dioscorus) date le geste de 535.
5 6 10 16 23 25 26 38 40 42 45 47 49 51 54 56 57 70 71 72 73 75 76 77 81 82Boniface II, lettre Per filium nostrum à Césaire d'Arles, 25 janvier 531, confirmation du second concile d'Orange ; texte français dans Heinrich Denzinger, Enchiridion symbolorum, édition française locale, n. 398-400 (chap. 1-3), PDF conservé dans la bibliothèque Benoît :
8 9 19 63 64 67 68 78 84/Users/benoitplaut/Lecteur Livre du Ciel/Bibliothèque/Écriture, Catéchisme, Magistère, Théologie/1957-1957,_Denzinger,_Enchiridion_Symbolorum,_FR.pdf. Texte collationné en séance sur ce PDF (n. 398-400, chap. 1-3 ; la phrase aux quatre verbes est au n. 399, chap. 2 : « ajoutant même que selon Dieu il n'y a absolument rien de bon que quelqu'un pourrait vouloir, ou commencer, ou faire, ou mener à son terme sans la grâce de Dieu » — formule de Césaire et des prêtres gaulois, approuvée par Boniface) et sur le texte anglais de Patristica/Denzinger (n. 200a-200b : lettre « Per filium nostrum » à Césaire d'Arles, 25 janvier 531 ; le chap. 2 y rend « will, or begin, or accomplish »), teneur recontrôlée sur Patristica le 4 octobre 2026 : https://patristica.net/denzinger/.Renvoi interne (non probant) : voir l'article Ignispedia Pape saint Symmaque pour le récit détaillé (double élection de 498, synode de 499). Les faits du présent article sont établis par les sources externes citées à chaque passage.
12 35Renvoi interne (non probant) : voir l'article Ignispedia Pape saint Boniface I pour le récit détaillé (double élection avec Eulalius en 418-419).
13"Pope St. Symmachus", The Catholic Encyclopedia ; transcription New Advent : double élection de 498 avec Laurent, arbitrage de Théodoric, synode du 1er mars 499 (tout clerc qui brigue des voix pour un successeur du vivant du pape est déposé). URL : https://www.newadvent.org/cathen/14377a.htm.
14 36Thomas Oestreich, "Dioscorus", The Catholic Encyclopedia, vol. 5, 1909 ; transcription New Advent, texte contrôlé à la page le 4 octobre 2026 : "Antipope, b. at Alexandria [...] Originally a deacon of the Church of Alexandria he was adopted into the ranks of the Roman clergy" ; élection par "sixty out of sixty-seven" prêtres, mort le 14 octobre 530, anathème levé et document brûlé par Agapet I "(535)". URL : http://www.newadvent.org/cathen/05018a.htm.
17 41 52Second concile d'Orange, commencé le 3 juillet 529, conclusion et canons sur la grâce, la coopération humaine et le rejet de la prédestination au mal ; texte français dans Denzinger, n. 370-397, même PDF local. Le préambule dit que les chapitres ont été transmis par le Siège apostolique ; la conclusion affirme que les baptisés peuvent et doivent coopérer avec le Christ, que Dieu ne prédestine personne au mal, et que Dieu inspire d'abord la foi et l'amour sans mérite préalable. Conclusion collationnée en séance (Denzinger FR n. 397 ; Patristica n. 199).
18 20 59 65 66 69Encyclopaedia Britannica, "Boniface II" : pape de 530 à 532, d'origine gothique, archidiacre sous Félix IV, double élection avec Dioscore, trois synodes romains, annulation de la succession de Vigile, approbation des décrets d'Orange. URL : https://www.britannica.com/biography/Boniface-II.
29Léon Clugnet, "Pope St. John I", The Catholic Encyclopedia, vol. 8, 1910 ; transcription New Advent : ambassade de 525 auprès de Justin, arrestation par Théodoric au retour, incarcération à Ravenne, mort en prison en 526. URL : https://www.newadvent.org/cathen/08421a.htm.
34Johann Peter Kirsch, "Pope Vigilius", The Catholic Encyclopedia, vol. 15, Robert Appleton Company, New York, 1912 ; transcription New Advent, texte recontrôlé à la page le 4 octobre 2026 : "False accusations now led Belisarius to depose Silverius. Owing to the pressure exerted by the Byzantine commander, Vigilius was elected pope in place of Silverius and consecrated and enthroned on 29 March, 537." URL : https://www.newadvent.org/cathen/15427b.htm.
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