Le semi-pélagianisme est la doctrine qui, au Vᵉ siècle, dans les monastères de la Gaule méridionale — Marseille, Lérins —, voulut tenir un milieu entre Pélage et saint Augustin : l'homme, quoique affaibli par le péché, garderait l'initiative du premier pas vers Dieu — le désir de croire, le commencement de la foi —, la grâce n'intervenant qu'ensuite pour soutenir un mouvement que l'homme aurait commencé seul[1].
Cette position naquit vers 426-429 autour de Jean Cassien et de sa treizième Conférence, inquiéta les moines provençaux que la prédication augustinienne de la grâce leur semblait décourager l'effort ascétique, provoqua les deux derniers traités de saint Augustin (428-429), occupa saint Prosper d'Aquitaine pendant près d'un quart de siècle, rebondit avec Fauste de Riez et l'affaire Lucidus (vers 473-475), et fut tranchée le 3 juillet 529 par le deuxième concile d'Orange, présidé par saint Césaire d'Arles : même le commencement de la foi est déjà l'effet de la grâce prévenante — vingt-cinq canons confirmés par le pape Boniface II en 531[2].
L'enjeu n'était pas une subtilité d'école : si le premier pas vient de l'homme seul, alors l'homme possède par nature quelque chose que Dieu ne lui a pas donné — et c'est toute la gratuité du salut qui se fissure. C'est pourquoi l'Église, tout en refusant avec la même fermeté l'erreur inverse — un Dieu qui prédestinerait au mal —, a fait d'Orange la charte permanente de sa doctrine de la grâce, reprise par le Catéchisme et le concile de Trente[3].
La réfutation du pélagianisme strict — les six thèses de Célestius, les huit canons de Carthage (418) — est traitée dans l'article Le pélagianisme ; la vie du fondateur et le procès en sept actes dans Pélage ; la doctrine positive de la grâce dans Qu'est-ce que la grâce actuelle ? et Qu'est-ce que la grâce sanctifiante ? ; la justification selon Trente dans Qu'est-ce que la justification ?. Le présent dossier s'en tient à la controverse massilienne : ce que les Provençaux reprochaient à Augustin, ce que l'Église leur répondit, et le texte d'Orange qui clôt le débat.
Ce que le semi-pélagianisme affirme : le premier pas viendrait de l'homme seul
Autrement dit : imaginez un enfant tombé dans un puits profond, qui appellerait au secours — et un sauveteur qui ne descendrait sa corde qu'après avoir entendu l'appel. Les semi-pélagiens raisonnent ainsi : Dieu sauve, oui, mais c'est l'homme qui, le premier, crie vers Lui par ses seules forces ; la grâce répond à l'appel, elle ne le provoque pas. L'image séduit, parce qu'elle sauve l'effort humain ; mais la vraie image est inverse : c'est le berger qui part chercher la brebis perdue, avant tout appel de sa part[4].
L'initium fidei réservé à la nature
Première thèse, le cœur de tout le système : le commencement de la foi (initium fidei) — le premier désir de croire, la première prière, le premier mouvement vers Dieu — appartiendrait à la nature humaine laissée à elle-même. La grâce serait nécessaire pour achever l'œuvre du salut — pardonner, fortifier, faire persévérer — mais non pour la commencer. L'homme ferait le premier pas ; Dieu ferait les suivants[5].
La nuance avec le pélagianisme strict est réelle et doit être dite honnêtement : les Massiliens ne nient ni le péché originel ni la nécessité de la grâce, contrairement à Pélage et Célestius condamnés à Carthage (411-418)[6]. Ils admettent que l'homme est affaibli et que, sans le secours divin, il ne peut parvenir au salut. Mais ils réservent à la liberté naturelle un bastion : l'initiative. C'est ce bastion qu'Orange viendra déloger, canon après canon.
Une grâce qui aide mais ne prévient pas
Deuxième thèse, conséquence de la première : la grâce est conçue comme une aide qui suit au lieu de précéder. Dieu éclaire celui qui cherche déjà, fortifie celui qui veut déjà, récompense celui qui a déjà commencé. Ce que la doctrine catholique appelle la grâce prévenante — celle qui va devant, inspire le désir même de chercher, rend possible jusqu'au premier « oui » — est niée dans son rôle initial : on ne peut pas être prévenu par ce qu'on a soi-même déclenché[7].
Saint Paul, pourtant, avait formulé l'ordre véritable en une phrase que tout le débat ne fera que commenter :
« Car c'est Dieu qui produit en vous le vouloir et le faire, selon son bon plaisir. » — Saint Paul, Lettre aux Philippiens 2, 13 (traduction Louis Segond)[8]
Le vouloir lui-même — pas seulement l'accomplissement — est produit en nous par Dieu. Celui qui revendique l'initiative de son propre vouloir contredit directement l'Apôtre.
Trois positions, un seul point de rupture
Le tableau suivant fixe les trois positions — c'est sur la première ligne que tout se joue, et c'est elle qu'Orange tranchera :
| Question décisive | Pélagianisme (condamné 411-418) | Semi-pélagianisme (condamné 529) | Foi catholique (Orange 529) |
|---|---|---|---|
| Qui commence : d'où vient le premier désir de croire ? | De l'homme seul, par nature intacte | De l'homme seul, par nature affaiblie mais capable d'initiative | De la grâce prévenante de Dieu, qui inspire le désir même (can. 5) |
| La grâce est-elle nécessaire ? | Non, sauf comme loi, exemple et pardon extérieurs | Oui, pour achever et fortifier — mais après l'initiative humaine | Oui, dès le commencement et jusqu'à la persévérance finale |
| Le péché originel blesse-t-il ? | Non : chacun naît comme Adam avant la chute | Partiellement admis, mais sans conséquence sur l'initiative | Oui : nature blessée, libre arbitre affaibli, besoin du Sauveur (can. 1-2, 8) |
| Libre arbitre | Entier et suffisant | Affaibli mais initiateur | Réel, non éteint, mais affaibli et incliné (DH 396 ; Trente, DH 1521) : il doit être libéré et aidé pour le bien salutaire |
| Dieu prédestine-t-il au mal ? | Question non posée | Non — et c'est leur juste refus, qu'Orange reprendra à son compte | Non, jamais : anathème contre la prédestination au mal (conclusion d'Orange) |
Marseille vers 426 : pourquoi des moines fervents s'inquiètent d'Augustin
Le semi-pélagianisme n'est pas né d'un relâchement, mais d'un excès de zèle ascétique : ce sont des moines fervents, des convertis exigeants, des âmes de prière qui jugèrent la doctrine augustinienne de la grâce dangereuse pour la vie spirituelle. Comprendre leur inquiétude, c'est comprendre pourquoi l'Église mit un siècle à les convaincre au lieu de les écraser[9].
Jean Cassien et la treizième Conférence
L'homme par qui tout commença s'appelle Jean Cassien (vers 360-vers 435) : formé à Bethléem puis en Égypte auprès des Pères du désert, ordonné diacre par saint Jean Chrysostome, passé par Rome, il fonda vers 415 à Marseille deux monastères — Saint-Victor pour les hommes, près du tombeau du martyr Victor, et Saint-Sauveur pour les femmes — et devint ainsi l'un des pères du monachisme occidental[10]. Pour répondre aux évêques provençaux qui lui demandaient un manuel de vie monastique, il rédigea les Institutions puis les vingt-quatre Conférences — des entretiens présentés comme recueillis auprès des grands anachorètes d'Égypte.
C'est la treizième Conférence, intitulée De la protection de Dieu et mise dans la bouche de l'abbé Chérémon, qui mit le feu aux poudres. Cassien y soutient que, dans certains cas, c'est l'homme qui prend l'initiative du bien — pensons au bon larron, à Zachée, au centurion Corneille — et que Dieu répond ensuite à ce mouvement premier[11]. La formule, glissée au milieu d'enseignements par ailleurs admirables sur la prière et la pureté du cœur, parut aux augustiniens nier que la grâce prévienne toujours : si Zachée est monté sur son sycomore par ses seules forces, alors l'initium fidei peut être purement naturel.
Il faut le dire nettement : Cassien n'était ni un hérétique de profession ni un esprit médiocre — l'Église d'Orient l'honore comme saint, et ses écrits nourrirent des générations de moines, jusqu'à la Règle de saint Benoît qui les recommande[12]. Son erreur fut de vouloir protéger l'effort ascétique contre ce qu'il croyait être du fatalisme, et de formuler en théologien ce qu'il vivait en moine : l'expérience du combat spirituel, où l'on sent si fort sa propre volonté à l'œuvre.
Le grief des Provençaux : Augustin découragerait l'effort
Le grief des moines de Provence contre Augustin se résumait en une crainte pastorale : si tout — jusqu'au premier désir du bien — vient de la grâce et dépend de la prédestination divine, à quoi bon jeûner, veiller, lutter contre les vices ? La doctrine de la grâce, prêchée sans les nuances augustiniennes, risquait de jeter les âmes faibles soit dans le désespoir — à quoi bon lutter, si tout est joué d'avance ? — soit dans la négligence — Dieu fera tout sans moi[13].
Le raisonnement n'était pas méprisable, et Augustin lui-même le prit au sérieux : il ne traita jamais les Massiliens comme il avait traité Pélage. C'est Prosper, dans sa lettre 225 (§ 7), qui les appela les « restes de la dépravation pélagienne » (in istis Pelagianae pravitatis reliquiis) — une expression sévère, mais qui disait aussi qu'ils n'étaient plus des pélagiens à part entière[14]. Toute la controverse semi-pélagienne tient dans ce mot : des catholiques inquiets, tenant une erreur réelle, qu'il fallait convaincre plutôt qu'écraser — et qu'Orange, un siècle plus tard, convaincrait en gardant tout ce que leur inquiétude avait de légitime : le libre arbitre réel, l'effort qui compte, le Dieu qui ne prédestine personne au mal.
428-429 : Marseille écrit à Hippone, Augustin répond
La controverse devint officielle quand deux Gaulois restés fidèles à Augustin, alarmés par ce qu'ils entendaient à Marseille, écrivirent à l'évêque d'Hippone pour lui demander des armes doctrinales. Augustin, déjà âgé, répondit par ses deux derniers grands traités de la grâce — son testament théologique[15].
Les lettres de Prosper et d'Hilaire
Les deux correspondants s'appelaient Prosper d'Aquitaine — un laïc lettré réfugié en Provence devant l'invasion des Wisigoths — et Hilaire, un autre laïc provençal. Leurs lettres, conservées dans la correspondance augustinienne sous les numéros 225 (Prosper) et 226 (Hilaire), exposent avec précision les objections des Massiliens : ils acceptent l'essentiel d'Augustin contre Pélage, mais refusent sa doctrine de la prédestination, qu'ils jugent contraire à la tradition des Pères, décourageante pour les âmes, et faisant de Dieu l'auteur du refus des réprouvés[16].
C'est dans cet échange qu'apparaît, sous la plume de Prosper, l'expression de « restes de la dépravation pélagienne » pour désigner les Massiliens — signe que, dès l'origine, les défenseurs d'Augustin virent dans leur doctrine non une nouveauté innocente, mais la survivance atténuée de l'erreur condamnée à Carthage[17].
Le testament d'Augustin : prédestination des saints et don de la persévérance
Augustin répondit en 428-429 par deux traités jumeaux : le De praedestinatione sanctorum (De la prédestination des saints) et le De dono perseverantiae (Du don de la persévérance). On y trouve tout l'arsenal scripturaire que l'Église ne cessera plus de citer : nul ne vient au Christ si le Père ne l'attire ; nul ne peut dire « Jésus est Seigneur » sinon dans l'Esprit Saint ; qu'as-tu que tu n'aies reçu ?[18]
Le premier traité établit que la foi elle-même, dans son commencement, est un don : si la foi par laquelle on croit vient de nous, alors l'homme a de quoi se glorifier devant Dieu — ce que l'Apôtre exclut absolument[19]. Le second traite de la persévérance finale : persévérer jusqu'au bout dans le bien n'est pas davantage en notre seul pouvoir que de bien commencer ; c'est un don à demander chaque jour — d'où la place centrale, dans la vie chrétienne, de la prière du Notre Père : « ne nous laisse pas entrer en tentation »[20].
« Car qui est-ce qui te distingue ? Qu'as-tu que tu n'aies reçu ? Et si tu l'as reçu, pourquoi te glorifies-tu, comme si tu ne l'avais pas reçu ? » — Saint Paul, Première lettre aux Corinthiens 4, 7 (traduction Louis Segond)[21]
Ce verset, martelé par Augustin puis par Prosper dans tout le siècle, devint le critère de toute la controverse : tout bien spirituel dont on revendique l'initiative — y compris le premier désir de croire — contredit l'Apôtre.
Rome intervient : la lettre de Célestin Iᵉʳ (431)
Prosper, insatisfait de l'accueil fait à Augustin en Gaule, porta la cause à Rome : il s'y rendit en 431 pour défendre la mémoire d'Augustin — mort le 28 août 430 en plein siège d'Hippone — contre ses détracteurs gaulois[22]. Le pape saint Célestin Iᵉʳ répondit par une lettre aux évêques des Gaules, dite Apostolici verba (DH 237) : sans entrer dans le détail des questions disputées, il imposa silence aux attaquants d'Augustin et rappela son autorité de maître — le titre de Doctor gratiae ne figure pas dans la lettre[23].
L'argument décisif — la prière que l'Église adresse à Dieu pour tous les hommes prouve que le salut de tous dépend de la grâce — vient non de cette lettre, mais de l'Indiculus joint à la correspondance romaine (DH 238-249), dont le chapitre 8 (DH 246) expose longuement les prières pour les infidèles, les juifs, les hérétiques et les catéchumènes : ut legem credendi lex statuat supplicandi — que la loi de la prière établisse la loi de la foi[24].
La leçon de Rome était claire et allait faire jurisprudence : on ne traîne pas Augustin dans la boue. Mais Célestin ne trancha pas les questions techniques — l'initium fidei, la prédestination — : ce silence prudent laissait le champ ouvert à près d'un siècle de disputes supplémentaires.
Après Augustin : Prosper seul contre la Gaule (431-455)
Augustin mort, Prosper d'Aquitaine (vers 390-vers 455) resta seul sur la brèche pendant près d'un quart de siècle : laïc sans charge ecclésiastique, il défendit la doctrine de la grâce contre les moines les plus vénérés de Provence, puis, convoqué à Rome vers 440 par le pape saint Léon le Grand, il rédigea pour lui, selon Gennadius (De viris illustribus, 84), les lettres contre Eutychès — preuve que l'Église savait où étaient les siens[25].
Le poème des Ingrats et le Contre Collateur
Prosper combattit sur deux fronts littéraires. En vers d'abord : son poème De ingratis (Contre les ingrats, plus de mille hexamètres, vers 430) appelle les Massiliens « ingrats » — non par insulte, mais par argument : refuser à la grâce l'initiative du bien, c'est se montrer ingrat envers le donateur de tout bien[26]. En prose ensuite : le Contra Collatorem (vers 433) réfute point par point la treizième Conférence de Cassien — le Collateur, c'est Cassien lui-même, auteur des Collationes[27].
On lui attribue aussi traditionnellement le traité De la vocation de tous les peuples (De vocatione omnium gentium), qui aborde la question la plus douloureuse du système augustinien : si la grâce fait tout, pourquoi Dieu ne sauve-t-il pas tous les hommes ? L'ouvrage, d'une grande modération, distingue ce que l'Église sait — Dieu veut sincèrement le salut de tous — de ce qu'elle ne sonde pas — le secret de ses jugements[28].
Vincent de Lérins : la pique du Commonitorium
En 434, le moine Vincent de Lérins publia son célèbre Commonitorium (Aide-mémoire), le manuel classique de la Tradition — c'est de lui que vient la formule d'or : on tient « ce qui a été cru partout, toujours et par tous » (quod ubique, quod semper, quod ab omnibus creditum est)[29]. Mais au passage, Vincent glissa une critique à mots couverts de la doctrine augustinienne de la prédestination, accusée de nouveauté : si Augustin innove, il tombe sous le coup de sa propre règle[30].
L'ironie de l'histoire est que Vincent, en voulant défendre la Tradition contre les nouveautés, défendait une doctrine — l'initiative humaine du premier pas — que le concile d'Orange déclarerait un siècle plus tard contraire à cette même Tradition. C'est pourquoi l'Église garda son Commonitorium comme un trésor, tout en écartant sa parenthèse anti-augustinienne : on peut être un grand témoin de la Tradition et se tromper sur un point que l'Église n'a pas encore tranché[31].
Fauste de Riez et l'affaire Lucidus (vers 473-475)
La controverse rebondit une génération plus tard, non plus à Marseille mais à Riez, et non plus autour de Cassien mais autour d'un évêque prestigieux : Fauste (vers 410-vers 490), d'abord abbé de Lérins puis évêque de Riez vers 459, orateur célèbre, exilé de son siège en 477 par le roi wisigoth Euric et rentré à Riez à la mort de celui-ci (484)[32]. Fauste devint, après Cassien, le représentant le plus important du semi-pélagianisme — et son De gratia en deux livres est l'exposé systématique de cette doctrine qui nous est parvenu[33].
Un prédestinatianisme condamné à Arles puis à Lyon
Tout partit d'un prêtre gaulois nommé Lucidus, qui enseignait une doctrine extrême inverse : une prédestination rigide qui faisait de Dieu l'auteur du mal et réduisait l'homme à un pantin — ce que les historiens appellent le prédestinatianisme, condamné comme hérétique[34]. Deux synodes gaulois, à Arles puis à Lyon (vers 473-475), condamnèrent Lucidus et lui imposèrent une rétractation qu'il signa[35].
Jusque-là, tout était catholique : l'Église n'a jamais toléré qu'on fasse de Dieu l'auteur de la damnation. Mais les évêques assemblés chargèrent Fauste — à la demande notamment de Léonce d'Arles — de rédiger une réfutation savante de l'erreur condamnée. Fauste s'exécuta : ce fut le De gratia libri II (Deux livres sur la grâce, vers 474), conservé dans la Patrologie latine[36].
Le De gratia : réfuter une erreur par une autre
Le malheur voulut qu'en réfutant le prédestinatianisme, Fauste tombât dans l'erreur inverse : pour sauver le libre arbitre contre Lucidus, il fit du commencement de la foi une œuvre purement naturelle, de la prescience divine une simple prévision des mérites humains, et affaiblit la gratuité de la grâce au point que ses thèses rejoignaient, sous une forme savante, celles des Massiliens d'autrefois[37]. L'histoire de la théologie est pleine de ces balanciers : à force de corriger une exagération, on verse dans l'exagération contraire.
C'est ici qu'intervint, depuis l'Afrique, le dernier grand augustinien du siècle : saint Fulgence de Ruspe (468-533). Exilé par les Vandales ariens, ce « petit Augustin » rédigea dans les années 520 une réfutation méthodique de Fauste — De la vérité de la prédestination et Contre Fauste — qui préparait directement le terrain d'Orange : non à la prédestination au mal de Lucidus, non à l'initiative purement humaine de Fauste, oui à la grâce qui prévient sans détruire la liberté[38].
Orange, 3 juillet 529 : le concile qui tranche
Un siècle après Cassien, la Gaule méridionale tenait enfin son concile de la grâce. Le 3 juillet 529, à Orange, saint Césaire d'Arles (vers 470-542) — métropolitain vénéré, moine devenu évêque, augustinien convaincu — réunit les évêques de sa province pour clore le débat[39]. Peu avant Orange, à Valence (528 ou 529), Césaire avait été attaqué sur sa doctrine de la grâce par des évêques restés semi-pélagiens — synode dont les actes sont perdus — mais avait répondu avec efficacité, assuré de l'appui du Siège apostolique ; le concile voisin de Vaison, la même année 529, ne traita que de discipline[40]. À Orange, Césaire trancherait la doctrine — et sa doctrine ferait le tour du monde.
Césaire d'Arles et les chapitres venus de Rome
Césaire ne vint pas les mains vides : il apportait des chapitres romains — des extraits de l'Écriture, d'Augustin et de Prosper — transmis par Rome sous le pontificat de Félix IV (526-530) pour servir de base doctrinale au concile[41]. Retravaillés par Césaire, ces chapitres devinrent les vingt-cinq canons d'Orange : un concile provincial de Gaule, nourri de doctrine romaine, présidé par un saint — tout ce qu'il fallait pour que ses décisions dépassent leur province et deviennent, une fois confirmées par Rome, la règle de l'Église universelle[42].
Les vingt-cinq canons, groupe par groupe
Les vingt-cinq canons (DH 371-395), encadrés du préambule (DH 370) et de la conclusion (DH 396-397), forment un traité complet de la grâce[43]. Le tableau suivant les regroupe par doctrine — chaque groupe vise une pièce précise du système massilien :
| Canons | Ce qu'Orange définit | La pièce massilienne visée |
|---|---|---|
| DH 371-372 (can. 1-2) | Le péché d'Adam a changé l'homme tout entier en pire, et a passé à toute sa descendance : non seulement la mort du corps, mais le péché, mort de l'âme (Rm 5, 12) | Le bastion pélagien résiduel : une nature qui naîtrait intacte |
| DH 373-374 (can. 3-4) | La grâce n'est pas donnée à notre demande : c'est elle qui nous fait demander ; même notre vouloir être purifiés vient de l'infusion du Saint-Esprit (Ph 2, 13) | Une grâce qui suivrait l'effort au lieu de le précéder |
| DH 375-377 (can. 5-7) | Accroissement et commencement de la foi, désir même de croire : don de la grâce, non production de la nature (can. 5) ; nul ne croit, veut ou prie comme il faut sans l'infusion du Saint-Esprit (can. 6-7) | Le cœur du système : l'initiative humaine du premier pas |
| DH 378 (can. 8) | Le libre arbitre, vicié en tous depuis Adam et affaibli, ne peut par lui-même parvenir au mystère du salut : nul ne vient au baptême par ses seules forces | Une liberté naturelle encore capable de commencer |
| DH 379-390 (can. 9-20) | Sentences patristiques tirées du florilège de Prosper : tout bien est opéré en nous par Dieu (can. 9) ; le secours divin est à demander jusqu'à la persévérance finale (can. 10) ; la prière elle-même est reçue de Dieu (can. 11) ; le libre arbitre est restauré par le baptême (can. 13) ; la miséricorde prévient tout misérable (can. 14) — souvent sans verset scripturaire propre | L'idée d'une liberté suffisante pour commencer |
| DH 391-394 (can. 21-24) | Si la justice venait de la nature, le Christ serait mort en vain (can. 21) ; l'homme n'a en propre que le mensonge et le péché (can. 22) ; tout vouloir bon est préparé par Dieu (can. 23) ; les sarments reçoivent tout de la vigne (can. 24) | L'effort réel, mais entièrement porté par Dieu |
| DH 395 (can. 25) | Aimer Dieu est entièrement un don de Dieu, répandu dans nos cœurs par l'Esprit (Rm 5, 5) | L'amour même revendiqué comme œuvre propre |
| DH 396-397 (conclusion) | Libre arbitre dévié et affaibli ; les baptisés peuvent et doivent accomplir ce qui sauve, avec le Christ, s'ils veulent fidèlement y travailler ; anathème contre la prédestination au mal — non « à l'enfer » | Ni initiative purement humaine, ni Dieu auteur du mal : le prédestinatianisme de Lucidus est condamné du même coup |
Le canon 5, le plus célèbre, mérite d'être lu dans son latin conciliaire — c'est la phrase qui clôt un siècle de disputes :
« Si quelqu'un dit que l'accroissement de la foi comme aussi son commencement, et l'attrait de la croyance par lequel nous croyons en celui qui justifie l'impie et qui nous fait parvenir à la régénération du saint baptême, ne sont pas en nous un don de la grâce, c'est-à-dire par une inspiration du Saint-Esprit qui redresse notre volonté en l'amenant de l'infidélité à la foi et de l'impiété à la piété, mais qu'ils nous sont naturels, il s'avère l'adversaire des dogmes apostoliques. » — Deuxième concile d'Orange, canon 5 (DH 375)[44]
Tout le semi-pélagianisme tient dans la proposition condamnée ; toute la foi catholique tient dans la condamnation[45].
Et pour que nul ne prenne Orange pour une machine à écraser la liberté, le concile grave dans le marbre, en conclusion, le contrepoids sans lequel sa doctrine serait incomplète :
« Nous croyons aussi, selon la foi catholique, qu'après avoir reçu la grâce par le baptême tous les baptisés peuvent et doivent accomplir, avec l'aide et la coopération du Christ, tout ce qui concerne le salut de leur âme, s'ils veulent fidèlement y travailler. Non seulement nous ne croyons pas que certains hommes soient prédestinés au mal par la puissance divine, mais s'il était des gens qui veuillent croire une telle horreur, nous leur disons avec toute notre réprobation : anathème ! » — Deuxième concile d'Orange, conclusion (DH 397)[46]
Boniface II confirme : un concile provincial à autorité universelle (531)
Orange n'était qu'un concile provincial gaulois : pour que ses vingt-cinq canons obligent toute l'Église, il fallait Rome. Césaire envoya les actes au pape, et Boniface II les confirma par sa lettre Per filium nostrum du 25 janvier 531 (DH 398-400)[47]. Dès lors, Orange n'était plus la décision d'une province : c'était la doctrine de l'Église universelle sur la grâce — le texte que citeraient Trente, les papes modernes et le Catéchisme, et devant lequel tout débat ultérieur sur la prédestination et le libre arbitre devrait comparaître[48].
Ce que l'Église tient désormais : d'Orange au Catéchisme
Le Catéchisme tient la même doctrine qu'Orange
Ouvrez le Catéchisme de l'Église catholique aux paragraphes sur la grâce, et vous y entendrez l'écho d'Orange, quatorze siècles et demi plus tard. Les §§ 1996-2005 ne citent pas Orange — le § 2001 cite saint Augustin — et Orange n'est cité qu'au § 406, sur le péché originel ; mais la doctrine est la même. Trois articles surtout portent sa marque[49] :
« La préparation de l'homme à l'accueil de la grâce est déjà une œuvre de la grâce. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2001[50]
« L'initiative appartenant à Dieu dans l'ordre de la grâce, personne ne peut mériter la grâce première, à l'origine de la conversion, du pardon et de la justification. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2010[51]
« Cette vocation à la vie éternelle est surnaturelle. Elle dépend entièrement de l'initiative gratuite de Dieu, car Lui seul peut se révéler et se donner Lui-même. Elle surpasse les capacités de l'intelligence et les forces de la volonté humaine, comme de toute créature. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1998[52]
Relisez le canon 5 d'Orange à côté du § 2010 : c'est la même doctrine, la même intransigeance sur le commencement, la même douceur sur la coopération qui suit. L'Église n'a rien cédé — ni aux Massiliens sur l'initiative, ni aux prédestinatiens sur la liberté : la grâce prévient toujours, et l'homme coopère vraiment[53].
Trente : le double verrou (1546-1547)
Le concile de Trente, dans son décret sur la justification (session VI, 1547), reposa le double verrou d'Orange face aux débats de la Réforme : l'homme se dispose librement à la justification — son adhésion n'est pas un simulacre —, mais il ne peut s'y disposer sans la grâce prévenante qui touche son cœur (chap. 5, DH 1525) ; et « rien de ce qui précède la justification, ni la foi ni les œuvres, ne mérite la grâce de la justification » (chap. 8, DH 1532)[54]. Le détail de ce décret appartient à l'article Qu'est-ce que la justification ? : retenons ici l'essentiel — dix siècles après Orange, l'Église redit la même phrase, parce que la tentation est la même : s'attribuer le premier pas.
Le mot lui-même : une invention du XVIᵉ siècle
Dernière mise au point, qui dissipe un malentendu tenace : le mot « semi-pélagianisme » n'existait ni dans l'Antiquité ni au Moyen Âge. Les contemporains parlaient des « restes de la dépravation pélagienne » — l'expression est de Prosper, lettre 225, § 7[55].
Le terme est une création des protestants du XVIᵉ siècle : Théodore de Bèze le forge vers 1556 en l'appliquant à la doctrine catholique de la grâce ; la Formule de Concorde luthérienne (1577) s'en sert contre les synergistes ; Nicolas Sanders l'applique aux moines de Marseille dès 1571 ; son application à Molina et aux jésuites est postérieure[56]. Le mot est donc un surnom polémique moderne, non un titre que les intéressés auraient revendiqué : Cassien, Vincent et Fauste se croyaient de bons catholiques défendant le libre arbitre — et c'est précisément pour cela qu'Orange jugea des thèses plutôt que des hommes : aucun des trois ne fut nommément condamné par le concile — sans que ce silence soit unique dans l'histoire des conciles, Carthage (418) ayant déjà condamné sur le mode « quiconque dit… qu'il soit anathème »[57]. Rome, d'ailleurs, avait marqué ses distances : le décret dit de Gélase range les opuscula Cassiani comme les opuscula Fausti Regiensis parmi les apocrypha[58].
Chronologie synthétique
- 411-418411-418 — Carthage condamne Pélage
Six thèses de Célestius condamnées à Carthage (411), puis huit canons du concile de Carthage (1ᵉʳ mai 418) contre le pélagianisme strict. Voir Le pélagianisme.
- 415-429Vers 415-429 — Cassien à Marseille
Jean Cassien fonde Saint-Victor de Marseille (vers 415) et rédige ses Conférences : la treizième (l'abbé Chérémon, De la protection de Dieu) réserve à l'homme l'initiative du premier pas.
- 428-429428-429 — Marseille écrit à Hippone
Prosper d'Aquitaine (lettre 225) et Hilaire (lettre 226) exposent à Augustin les objections des moines provençaux contre la prédestination.
- 428-429428-429 — Le testament d'Augustin
De la prédestination des saints et Du don de la persévérance : la foi jusque dans son commencement est un don ; la persévérance finale aussi.
- 431431 — Rome impose silence aux attaquants d'Augustin
Prosper porte la cause à Rome ; le pape saint Célestin Iᵉʳ, par la lettre Apostolici verba, défend l'autorité d'Augustin sans trancher les questions techniques.
- 430-433Vers 430-433 — Prosper contre-attaque
Poème Contre les ingrats (De ingratis, vers 430), puis Contre le Collateur (Contra Collatorem, vers 433) réfutant la treizième Conférence de Cassien.
- 434434 — Vincent de Lérins
Le Commonitorium fixe la règle d'or de la Tradition (ce qui a été cru partout, toujours et par tous), avec une pique à mots couverts contre la prédestination augustinienne.
- 473-475Vers 473-475 — L'affaire Lucidus et Fauste de Riez
Le prédestinatianisme du prêtre Lucidus est condamné à Arles puis à Lyon ; les évêques chargent Fauste de Riez de le réfuter — son De la grâce (deux livres, vers 474) verse dans l'erreur inverse.
- 520-527Années 520 — Fulgence répond à Fauste
Saint Fulgence de Ruspe réfute Fauste (De la vérité de la prédestination, Contre Fauste) et prépare le terrain d'Orange.
- 529-07-033 juillet 529 — Orange tranche
Saint Césaire d'Arles préside le deuxième concile d'Orange : vingt-cinq canons, nourris des chapitres romains transmis sous Félix IV — même le commencement de la foi est un don de la grâce prévenante, et nul n'est prédestiné au mal.
- 531-01-2525 janvier 531 — Rome confirme
Le pape Boniface II, par la lettre Per filium nostrum, confirme les canons d'Orange : la décision provinciale devient doctrine universelle.
Pour aller plus loin
- Lire d'abord Le pélagianisme : les six thèses de Célestius (411) et les huit canons de Carthage (418) sont le socle sans lequel Orange reste incompréhensible.
- Puis Qu'est-ce que la justification ? : le décret de Trente (1547) qui repose le double verrou d'Orange face à la Réforme.
- La doctrine positive de la grâce : Qu'est-ce que la grâce actuelle ? et Qu'est-ce que la grâce sanctifiante ?.
- Les artisans du concile : Saint Césaire d'Arles et Le pape Boniface II ; l'adversaire et le défenseur : Pélage et saint Augustin ; le premier défenseur gaulois : saint Prosper d'Aquitaine.
- Sources primaires : les actes d'Orange (DH 370 : préambule ; DH 371-395 : vingt-cinq canons ; DH 396-397 : conclusion) et la lettre Per filium nostrum de Boniface II (DH 398-400) ; saint Augustin, De la prédestination des saints et Du don de la persévérance (428-429) ; Jean Cassien, Conférences, treizième Conférence ; saint Prosper, Contre le Collateur (vers 433) et Contre les ingrats (vers 430) ; Vincent de Lérins, Commonitorium (434) ; Fauste de Riez, De la grâce, deux livres (vers 474, Patrologie latine 58) ; Catéchisme de l'Église catholique, §§ 1996-2005 et § 2010.
Notes et références
Catholic Encyclopedia (1913), article « Semipelagianism » (texte intégral : en.wikisource.org/wiki/Catholic_Encyclopedia_(1913)/Semipelagianism) : doctrine intermédiaire entre pélagianisme et augustinisme, née dans les monastères du sud de la Gaule ; elle réserve à l'homme le commencement de la foi.
1Catholic Encyclopedia (1913), article « Semipelagianism » : controverses tranchées par le concile d'Orange (529) — vingt-cinq canons condamnant la doctrine, avec saint Césaire d'Arles pour artisan et la confirmation romaine de Boniface II (531).
2Catéchisme de l'Église catholique, § 2001 : la préparation de l'homme à l'accueil de la grâce est déjà une œuvre de la grâce.
3 50Image inspirée de la parabole de la brebis perdue (Évangile selon saint Luc, 15, 4-7) : c'est le berger qui part à la recherche de la brebis égarée — image du Dieu qui prévient, non citation de l'Écriture.
4Catholic Encyclopedia (1913), article « Semipelagianism » : les Massiliens admettent la chute et le besoin de la grâce, mais revendiquent pour la volonté naturelle l'initium fidei, le premier mouvement vers la foi.
5Catholic Encyclopedia (1913), article « Semipelagianism » : à la différence de Pélage et Célestius — qui niaient le péché originel et la nécessité intérieure de la grâce (condamnés à Carthage, 411-418) — les semi-pélagiens admettent l'affaiblissement de la nature et le besoin du secours divin.
6Catholic Encyclopedia (1913), article « Semipelagianism » : la grâce, dans ce système, aide, fortifie et achève — mais ne prévient pas l'initiative humaine.
7Saint Paul, Lettre aux Philippiens 2, 13, traduction Louis Segond 1910 : « car c'est Dieu qui produit en vous le vouloir et le faire, selon son bon plaisir ».
8Catholic Encyclopedia (1913), article « Semipelagianism » : l'erreur naquit non du relâchement mais du zèle ascétique des moines provençaux, effrayés de voir la prédication augustinienne décourager l'effort.
9Catholicireland.net, « St John Cassian (360-435) » : ordonné diacre par saint Jean Chrysostome, envoyé à Rome en 403, puis fixé à Marseille où vers 415 il fonde Saint-Victor. Dates corroborées par le McClintock-Strong Cyclopedia, article « Cassianus, Johannes » (fondation vers 415 ; mort en 435 selon la chronologie la plus reçue). Les deux monastères — Saint-Victor pour les hommes, près du Vieux-Port, et Saint-Sauveur pour les femmes — sont attestés par l'historiographie de l'abbaye (art. « Abbey of Saint Victor, Marseille »).
10Catholic Encyclopedia (1913), article « Semipelagianism » : la treizième Conférence de Cassien (De protectione Dei, dans la bouche de l'abbé Chérémon) est la pièce maîtresse du dossier massilien — l'homme y prend en certains cas l'initiative du bien (exemples du bon larron, de Zachée).
11Jean Cassien est honoré comme saint en Orient (fête au 29 février, au 28 les années non bissextiles) et, en Occident, le 23 juillet — date de sa fête à Marseille, où ses reliques sont vénérées à Saint-Victor (Encyclopaedia Britannica, art. « Saint John Cassian ») ; la Règle de saint Benoît (chap. 73) recommande la lecture des Conférences et des Institutions.
12Catholic Encyclopedia (1913), article « Semipelagianism » : le grief pastoral des Massiliens — la doctrine augustinienne de la prédestination, telle qu'ils la comprenaient, ruinait l'exhortation à l'effort et jetait les faibles dans le désespoir ou la négligence.
13L'expression est de saint Prosper d'Aquitaine, lettre 225, § 7 : in istis Pelagianae pravitatis reliquiis — « dans ces restes de la dépravation pélagienne » (lieu cité par la Catholic Encyclopedia (1913), art. « Semipelagianism » : Ep. ccxxv, n. 7, in P.L., XXXIII, 1006). C'est donc le mot d'un correspondant laïc, non un jugement de l'Église.
14 17Catholic Encyclopedia (1913), article « Semipelagianism » : en 428 ou 429, Prosper et Hilaire écrivirent à Augustin au sujet des difficultés soulevées à Marseille ; Augustin, déjà âgé, y répondit par le De praedestinatione sanctorum et le De dono perseverantiae — ses deux derniers traités de la grâce.
15Lettres 225 (Prosper d'Aquitaine) et 226 (Hilaire) dans la correspondance de saint Augustin (Patrologie latine 33) : exposé des objections massiliennes — refus de la prédestination augustinienne comme contraire à la tradition des Pères et pastoralement décourageante.
16Saint Augustin, De la prédestination des saints et Du don de la persévérance (428-429) : dossier scripturaire — Jn 6, 44 (nul ne vient à moi si le Père ne l'attire) ; 1 Co 12, 3 (nul ne peut dire « Jésus est Seigneur » sinon dans l'Esprit Saint) ; 1 Co 4, 7 (qu'as-tu que tu n'aies reçu ?).
18Saint Augustin, De la prédestination des saints, chap. 2-5 : la foi par laquelle on croit est elle-même un don de Dieu — sinon l'homme aurait de quoi se glorifier.
19Saint Augustin, Du don de la persévérance, chap. 1-7 : la persévérance finale est un don à demander — d'où la prière du Notre Père, ne nos inducas in tentationem.
20Saint Paul, Première lettre aux Corinthiens 4, 7, traduction Louis Segond 1910 : « Car qui est-ce qui te distingue ? Qu'as-tu que tu n'aies reçu ? Et si tu l'as reçu, pourquoi te glorifies-tu, comme si tu ne l'avais pas reçu ? »
21Catholic Encyclopedia (1913), article « Semipelagianism » : après la mort d'Augustin (430), Prosper se rendit à Rome (431) pour défendre sa mémoire ; le pape saint Célestin Iᵉʳ adressa aux évêques des Gaules la lettre Apostolici verba, imposant silence aux détracteurs d'Augustin.
22Saint Célestin Iᵉʳ, lettre Apostolici verba aux évêques des Gaules (431), DH 237 : défense de l'autorité de saint Augustin — sans entrer dans les questions disputées, et sans le titre de Doctor gratiae, qui ne figure pas dans la lettre (Denzinger, Enchiridion, n. 237).
23Indiculus joint à la correspondance romaine, DH 238-249 (chapitres dits « pseudo-célestiniens », attribués à Prosper) : le chapitre 8 (DH 246) expose les prières de l'Église pour les infidèles, les idolâtres, les juifs, les hérétiques, les schismatiques, les pécheurs et les catéchumènes, et conclut ut legem credendi lex statuat supplicandi (Denzinger, Enchiridion, n. 246).
24Catholic Encyclopedia, article « Tiro Prosper of Aquitaine » (newadvent.org/cathen/12487a.htm) : Prosper, laïc, ouvrit par ses lettres de 428-429 la controverse massilienne ; convoqué à Rome vers 440 par Léon le Grand, il rédigea, selon Gennadius (De vir. ill., 84), les lettres du pape contre Eutychès.
25Saint Prosper d'Aquitaine, De ingratis (Carmen de ingratis), poème de plus de mille hexamètres, vers 430 : les Massiliens y sont appelés « ingrats » parce qu'ils refusent à la grâce l'initiative de tout bien, en écho à 1 Co 4, 7.
26Saint Prosper d'Aquitaine, Contra Collatorem (vers 433) : réfutation point par point de la treizième Conférence de Cassien (le Collateur).
27De vocatione omnium gentium (De la vocation de tous les peuples), traditionnellement attribué à saint Prosper d'Aquitaine : Dieu veut sincèrement le salut de tous ; le secret de ses jugements reste insondé.
28Saint Vincent de Lérins, Commonitorium (434), chap. 2 : quod ubique, quod semper, quod ab omnibus creditum est — tenir ce qui a été cru partout, toujours et par tous.
29Catholic Encyclopedia (1913), article « Semipelagianism » : Vincent de Lérins glissa dans son Commonitorium (434) une critique à mots couverts de la prédestination augustinienne, dénoncée comme nouveauté.
30Le Commonitorium reste la référence classique sur la règle de la Tradition (Catholic Encyclopedia (1913), art. « Semipelagianism » : Vincent y glissa une critique de la prédestination augustinienne) ; sa parenthèse anti-augustinienne fut tranchée par les canons d'Orange sur la grâce prévenante (DH 371-397).
31Fauste de Riez (vers 410-vers 490) : abbé de Lérins (432), évêque de Riez vers 459, orateur célèbre ; exilé de son siège en 477, rentré à Riez à la mort du roi wisigoth Euric (484), où il siégea jusqu'à sa mort entre 490 et 495 (L. Duchesne, Fastes épiscopaux, cité pour le diocèse de Riez : exil 477-485 ; Schaff, New Schaff-Herzog Encyclopedia, art. « Faustus of Riez » : l'exil prit fin à la mort d'Euric ; orthodoxengland.org.uk : évêque vers 459).
32Catholic Encyclopedia (1913), article « Semipelagianism » : après Cassien, Fauste de Riez est le représentant le plus important du semi-pélagianisme.
33Catholic Encyclopedia (1913), article « Semipelagianism » : le prêtre gaulois Lucidus enseigna un prédestinatianisme hérétique — Dieu auteur du mal, homme réduit au fatalisme.
34Catholic Encyclopedia (1913), article « Semipelagianism » : Lucidus fut condamné par deux synodes, Arles (473) puis Lyon (474) — dates corroborées par Thomas A. Smith, De Gratia: Faustus of Riez's Treatise on Grace (Notre Dame, 1990), qui date le traité de Fauste de 474 ; Philip Schaff, History of the Christian Church, vol. III, situe le synode d'Arles en 475 — d'où la fourchette prudente « vers 473-475 » retenue dans le corps.
35Catholic Encyclopedia (1913), article « Semipelagianism » : à la demande des évêques assemblés — notamment Léonce d'Arles — Fauste rédigea sa réfutation savante, le De gratia libri II (Patrologie latine 58).
36Catholic Encyclopedia (1913), article « Semipelagianism » : en réfutant Lucidus, Fauste versa dans l'erreur inverse — initiative purement naturelle du commencement de la foi, prescience divine réduite à la prévision des mérites.
37Saint Fulgence de Ruspe (468-533), De la vérité de la prédestination et Contre Fauste (années 520) : réfutation méthodique de Fauste — ni prédestination au mal, ni initiative purement humaine.
38Catholic Encyclopedia (1913), article « Semipelagianism » : le deuxième concile d'Orange, présidé par saint Césaire d'Arles le 3 juillet 529, condamna la doctrine par vingt-cinq canons.
39Catholic Encyclopedia (1913), art. « Semipelagianism » : « At a Synod of Valence (528 or 529) Cæsarius was attacked on account of his teaching, but was able to reply effectively » — synode dont les actes sont perdus ; assuré de l'appui du Siège apostolique, Césaire convoqua Orange (3 juillet 529). Vaison (529), en revanche, ne traita que de discipline : cinq canons disciplinaires, sous la présidence de Césaire (art. « Diocese of Vaison »).
40Treccani, notice sur le pape Félix IV (526-530) : un dossier romain contre le semi-pélagianisme — sentences scripturaires et augustiniennes, tirées notamment de Prosper — fut envoyé en Gaule et retravaillé par Césaire pour devenir les vingt-cinq chapitres d'Orange ; cf. le préambule du concile (DH 370) : des chapitres « transmis par le Siège apostolique ».
41Catholic Encyclopedia, vol. 6 (rubrique sur les capitula) : les chapitres romains furent publiés comme canons au synode d'Orange (529).
42Denzinger-Hünermann, §§ 370-397 : préambule (370), vingt-cinq canons (371-395), conclusion de Césaire d'Arles (396-397) — deuxième concile d'Orange, 3 juillet 529.
43Deuxième concile d'Orange, canon 5 (DH 375), texte latin : Si quis, sicut augmentum, ita etiam initium fidei ipsumque credulitatis affectum, quo in eum credimus, qui iustificat impium, et ad regenerationem sacri baptismatis pervenimus, non per gratiae donum, id est per inspirationem Spiritus Sancti corrigentem voluntatem nostram ab infidelitate ad fidem, ab impietate ad pietatem, sed naturaliter nobis inesse dicit, apostolicis dogmatibus adversarius approbatur.
44Traduction française du canon 5 (Denzinger, Enchiridion, n. 375), donnée dans le corps de l'article ; le latin figure à la note précédente.
45Deuxième concile d'Orange, conclusion (DH 397), traduction française (Denzinger, Enchiridion, n. 397), citée dans le corps ; texte latin : Hoc etiam secundum fidem catholicam credimus, quod accepta per baptismum gratia, omnes baptizati, Christo auxiliante et cooperante, quae ad salutem animae pertinent possint et debeant, si fideliter laborare voluerint, adimplere. Aliquos vero ad malum divina potestate praedestinatos esse, non solum non credimus, sed etiam, si sunt qui tantum malum credere velint, cum omni detestatione illis anathema dicimus.
46Pape Boniface II, lettre Per filium nostrum à Césaire d'Arles, 25 janvier 531 (Patrologie latine 65 ; DH 398-400) : confirmation des canons d'Orange, qui passent du rang provincial au magistère universel.
47La confirmation de Boniface II (Per filium nostrum, 25 janvier 531 : DH 398-400) fit des canons d'Orange la référence de l'Église sur la grâce prévenante — citée par le Catéchisme au § 406 (DS 371-372) sur le péché originel.
48Catéchisme de l'Église catholique (1992), §§ 1996-2005 (la grâce et la justification) : même doctrine que celle d'Orange (529) — quatorze siècles et demi plus tard. Ces paragraphes ne citent pas Orange (le § 2001 cite saint Augustin) ; Orange est cité au § 406, sur le péché originel (DS 371-372).
49Catéchisme de l'Église catholique, § 2010, cité exactement (la formule brève « Personne ne peut mériter la grâce première, à l'origine de la conversion » appartient au § 2027).
51Catéchisme de l'Église catholique, § 1998, cité exactement et en entier.
52Synthèse des passages cités ci-dessus (can. 5 : DH 375 ; CEC § 2010 ; conclusion : DH 397) : ni concession aux Massiliens sur l'initiative, ni concession aux prédestinatiens sur la liberté.
53Concile de Trente, session VI, décret sur la justification (1547) : chap. 5 (DH 1525) — l'homme se dispose librement, mais il ne le peut sans la grâce prévenante qui touche son cœur ; chap. 8 (DH 1532) — « rien de ce qui précède la justification, ni la foi ni les œuvres, ne mérite la grâce de la justification » ; voir l'article Qu'est-ce que la justification ?.
54Le nom fut inconnu dans l'Antiquité chrétienne comme au Moyen Âge (Catholic Encyclopedia (1913), art. « Semipelagianism ») ; l'expression des contemporains est celle de Prosper, lettre 225, § 7 (voir note ce-reliquiae).
55I. Backus et A. Goudriaan, « “Semipelagianism”: The Origins of the Term and its Passage into the History of Heresy », The Journal of Ecclesiastical History 65 (2014), pp. 25-46 : Théodore de Bèze forge le mot vers 1556 en visant la doctrine catholique de la grâce ; la Formule de Concorde (1577) l'emploie contre les synergistes ; Nicolas Sanders l'applique aux Massiliens dès 1571 (De visibili monarchia Ecclesiae) ; l'application à Molina est postérieure.
56Ni Cassien, ni Vincent, ni Fauste ne furent nommément condamnés par Orange, qui jugea des thèses — sans que ce soit unique : Carthage (418) condamnait déjà sur le mode « Quiconque dit… qu'il soit anathème » (cf. canons 3-5 cités dans l'Indiculus, DH 245).
57Décret dit de Gélase (De libris recipiendis et non recipiendis) : opuscula Cassiani presbyteri Galliarum, apocrypha ; opuscula Fausti Regiensis Galliarum, apocrypha.
58