« Justifiés par la foi, nous voici en paix avec Dieu par notre Seigneur Jésus-Christ » (Rm 5, 1)[1]. En un mot, saint Paul dit tout : ce que le Christ a fait pour nous a un nom, la justification. Le mot est au cœur de l'Évangile de Paul, il a divisé la chrétienté au XVIᵉ siècle, et pourtant, posé de but en blanc, « qu'est-ce que la justification ? » laisse souvent perplexe. On devine qu'il s'agit d'être « remis en règle » avec Dieu — mais comment ? Est-ce un simple pardon juridique, ou une transformation réelle ? Est-ce l'affaire d'un instant, ou de toute une vie ? Et pourquoi ce mot a-t-il été le champ de bataille de la Réforme ?
La justification (du latin iustificare, « rendre juste ») désigne, dans la foi catholique, l'acte par lequel Dieu, par pure grâce, fait passer le pécheur de l'état de péché à l'état de grâce : il lui remet ses péchés et, en même temps, le rend réellement juste, le sanctifie intérieurement et l'adopte comme son enfant. Ce n'est donc ni une fiction juridique — Dieu ferait « comme si » l'homme était juste tout en le laissant pécheur — ni une récompense méritée : c'est un don qui transforme celui qui le reçoit. Le Catéchisme la définit d'un trait : « La grâce de l'Esprit Saint a le pouvoir de nous justifier, c'est-à-dire de nous laver de nos péchés et de nous communiquer la justice de Dieu par la foi en Jésus-Christ et par le Baptême »[2].
Cet article définit ce mot précis. Il est l'un des dossiers spécialisés de la famille « salut » d'Ignispedia : là où l'article Qu'est-ce que le salut ? embrasse toute l'œuvre de Dieu, celui-ci se concentre sur son premier temps — le moment où Dieu rend juste. Il ne redouble donc pas les dossiers voisins : la Rédemption (l'acte du Christ qui rend la justification possible), la sanctification (la croissance qui la prolonge), la question de la foi seule (le débat détaillé avec les protestants) ou la possibilité de perdre le salut. Nous verrons d'abord ce que dit le mot, puis le problème qu'il résout, la définition qu'en a donnée le concile de Trente, comment Dieu justifie, le rôle de la foi, le grand débat sur la justice imputée ou infuse, et enfin les trois moments de la justification dans une vie.
Que veut dire le mot « justification » ?
Comme souvent, le mot lui-même contient déjà la question. Tout le débat de la Réforme s'est joué sur un point de grammaire théologique : quand l'Écriture dit que Dieu « justifie » le pécheur, veut-elle dire qu'il le déclare juste, ou qu'il le rend juste ?
Iustificare : « rendre juste »
Le français justifier vient du latin iustificare, mot composé de iustus (« juste ») et du verbe facere (« faire ») : littéralement, faire juste, rendre juste. La forme latine, telle qu'elle est reçue dans la Vulgate et dans toute la tradition théologique occidentale, oriente vers une justice réellement produite dans l'homme, non seulement imputée de l'extérieur. C'est le sens que retiendra le concile de Trente : Dieu ne se contente pas de nous « tenir pour » justes, il « nous rend justes »[3].
Le vocabulaire biblique est plus riche que le seul mot latin. Le grec du Nouveau Testament emploie le verbe dikaioô (δικαιόω) et le substantif dikaiosynê (δικαιοσύνη, « justice »), tirés de dikê (« ce qui est droit, conforme »). L'hébreu, lui, dit tsadaq (« être juste ») et le substantif tsedaqah (« justice »). Dans la Bible, la « justice » n'a jamais le sens froid d'une exacte comptabilité : elle désigne d'abord la fidélité de Dieu à son alliance, sa manière de rétablir ce qui est brisé, de sauver le pauvre et de faire droit à l'opprimé. « Justifier », dès l'Ancien Testament, c'est donc bien plus que régler un dossier : c'est remettre debout celui qui était tombé[4].
« Déclarer juste » ou « rendre juste » ?
C'est ici que tout se joue. Un juge humain, quand il « justifie » un accusé, ne le change pas : il le déclare innocent, un point c'est tout. La justice reste hors de lui, dans la sentence. Certains réformateurs du XVIᵉ siècle ont compris ainsi la justification divine : Dieu « déclare » juste le pécheur en lui imputant la justice du Christ, comme un manteau jeté sur une réalité qui, elle, demeure pécheresse. C'est la thèse de la justice imputée ou forensique (de forum, le tribunal).
L'Église catholique répond que le Dieu de l'Écriture ne ressemble pas à un juge humain impuissant. Quand Dieu déclare juste, il fait ce qu'il dit : sa parole est créatrice. « Dieu dit, et cela fut » (Gn 1) ; de même, quand il justifie, il rend réellement juste. La justification n'est pas seulement un verdict prononcé à l'extérieur du prévenu : c'est une guérison du dedans, un cœur nouveau donné. Nous reviendrons longuement sur ce débat, central pour comprendre ce qui sépare et rapproche catholiques et protestants.
Justification, rédemption, sanctification, salut : ne pas confondre
Quatre mots voisins reviennent sans cesse dans ce champ, et on les emploie souvent l'un pour l'autre. Les distinguer clarifie tout le reste. Le tableau suivant les met en regard.
| Mot | Ce qu'il désigne | Qui agit | Article |
|---|---|---|---|
| Rédemption | L'acte du Christ qui rachète l'humanité par sa Croix et sa Résurrection | Le Christ, une fois pour toutes | La rédemption |
| Justification | Le moment où Dieu rend juste tel pécheur : rémission des péchés + don de la grâce | Dieu, appliquant le fruit de la Croix à cette âme | (cet article) |
| Sanctification | La croissance du justifié dans la sainteté, jour après jour | Dieu et l'homme qui coopère | La sanctification |
| Salut | L'ensemble de l'œuvre : libération du péché et don de la vie éternelle | Dieu, du premier appel à la gloire | Le salut |
En une image : la Rédemption est la source qui jaillit sur la Croix ; la justification est le moment où cette eau atteint et lave ma vie ; la sanctification est le fleuve qui, ensuite, irrigue et féconde ; le salut est le pays tout entier ainsi rendu à la vie. Une particularité catholique, que nous retrouverons, est que la justification et la sanctification ne sont pas deux réalités séparées par un intervalle : dès qu'il rend juste, Dieu commence déjà à sanctifier.
Le problème : le pécheur devant un Dieu juste
On ne comprend pas ce que résout la justification tant qu'on n'a pas mesuré le problème. Ce problème a un nom chez saint Paul, dont l'Épître aux Romains est le grand traité de la justification : comment un homme pécheur peut-il tenir devant un Dieu saint et juste ?
« Tous ont péché » : le constat de saint Paul
Le point de départ de Paul est sans complaisance : nul n'est juste par lui-même, ni le païen ni le juif observant la Loi. Tous, sans exception, ont besoin d'être rendus justes.
« Tous, en effet, ont péché et sont privés de la gloire de Dieu ; et ils sont justifiés gratuitement par sa grâce, en vertu de la rédemption accomplie dans le Christ Jésus. » — Épître aux Romains 3, 23-24[5]
Deux mots capitaux se répondent dans cette phrase : « gratuitement » (le salut est un don, non un salaire) et « justifiés » (Dieu nous rend justes). Toute la doctrine tient déjà là, en germe.
Nul ne se justifie par ses propres œuvres
Contre l'illusion de l'homme qui prétendrait « mériter » Dieu par sa seule vertu, Paul est catégorique : ce n'est pas en accumulant les observances de la Loi qu'on est rendu juste.
« L'homme n'est pas justifié par la pratique de la Loi, mais seulement par la foi en Jésus-Christ. » — Épître aux Galates 2, 16[6]
Le concile de Trente reprendra cette vérité et en fera un fondement : « aucune des choses qui précèdent la justification, ni la foi ni les œuvres, ne mérite la grâce de la justification »[7]. On n'achète pas la justification ; on l'accueille. C'est le sens de la grâce prévenante, qui va toujours devant l'homme et rend possible jusqu'à son premier « oui » — vérité déjà fixée au VIᵉ siècle contre le semi-pélagianisme (voir plus bas).
L'attente d'une « justice » venue de Dieu
L'Ancien Testament attendait précisément cela : non que l'homme fabrique sa propre justice, mais que Dieu vienne la lui donner. Les prophètes annoncent un jour où le Seigneur lui-même « sera notre justice » (Jr 23, 6)[8], où il donnera « un cœur nouveau » et « un esprit nouveau » (Ez 36, 26)[9]. Saint Paul proclame que ce jour est venu dans le Christ : « la justice de Dieu s'est manifestée » (Rm 3, 21), non pour condamner, mais pour rendre justes ceux qui croient. La justification est la réponse de Dieu à une attente millénaire : l'homme ne pouvant se sauver lui-même, Dieu se fait lui-même sa justice.
La définition catholique : le concile de Trente
Face à la crise de la Réforme, l'Église a donné, au concile de Trente, la définition la plus précise et la plus complète qu'elle ait jamais formulée de la justification. Le Décret sur la justification, promulgué le 13 janvier 1547 à la session VI, en seize chapitres et trente-trois canons, reste le texte de référence — repris presque mot pour mot par le Catéchisme[10].
Une « translation » d'un état à un autre
Le cœur de la définition tridentine est une image de passage. La justification n'est pas un simple changement de regard de Dieu sur nous ; c'est un changement d'état réel de l'homme.
« La justification [...] est la translation de l'état dans lequel l'homme naît fils du premier Adam à l'état de grâce et d'adoption des fils de Dieu, par le second Adam, Jésus-Christ notre Sauveur. » — Concile de Trente, session VI, ch. 4[11]
On passe d'un état à un autre comme on passe de la mort à la vie, des ténèbres à la lumière, de l'esclavage à la liberté des enfants de Dieu. Ce n'est pas un vernis posé sur une réalité inchangée : c'est l'homme lui-même qui change de condition.
Ce que la justification comporte : rémission et rénovation
Trente précise ce que ce passage inclut, et c'est décisif : deux choses inséparables, un pardon et une transformation.
« La justification [...] n'est pas seulement rémission des péchés, mais aussi sanctification et rénovation de l'homme intérieur par la réception volontaire de la grâce et des dons. » — Concile de Trente, session VI, ch. 7[12]
Le Catéchisme reprend exactement cette formule : « La justification comporte donc la rémission des péchés, la sanctification et la rénovation de l'homme intérieur »[13]. Autrement dit : Dieu ne se contente pas d'effacer l'ardoise (rémission) ; il infuse dans le cœur une vie nouvelle, la grâce et la charité (rénovation). Le péché n'est pas seulement couvert : il est ôté, et à sa place Dieu répand son amour, « la charité de Dieu répandue dans nos cœurs par l'Esprit Saint qui nous fut donné » (Rm 5, 5)[14].
L'œuvre la plus grande de l'amour de Dieu
L'Église n'a jamais vu dans la justification une formalité juridique, mais le chef-d'œuvre de la miséricorde. Le Catéchisme ose, à la suite de saint Augustin, une comparaison vertigineuse :
« La justification est l'œuvre la plus excellente de l'amour de Dieu [...]. Saint Augustin estime même que "la justification de l'impie est une œuvre plus grande que la création du ciel et de la terre", parce que "le ciel et la terre passeront, tandis que le salut et la justification des élus [...] demeureront". » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1994[15]
Rendre juste un pécheur est, aux yeux de Dieu, plus grand que de tirer du néant l'univers entier : car l'univers passera, mais une âme sauvée demeure pour l'éternité.
Comment Dieu justifie : les causes de la justification
Le génie du concile de Trente a été de démonter le mécanisme de la justification en distinguant ses différentes « causes », selon la grille classique héritée d'Aristote et de saint Thomas. Cette analyse répond précisément à la question : par qui, par quoi, en vue de quoi l'homme est-il rendu juste ?
Les cinq causes selon le chapitre 7
Le tableau suivant reprend les cinq causes énumérées par Trente au chapitre 7 de son décret, avec ce que chacune signifie[16].
| Cause | Réponse à la question | Contenu selon Trente |
|---|---|---|
| Finale | En vue de quoi ? | La gloire de Dieu et du Christ, et la vie éternelle |
| Efficiente | Qui la produit ? | Dieu miséricordieux, qui lave et sanctifie gratuitement |
| Méritoire | Qui l'a méritée ? | Le Christ, par sa Passion sur la Croix |
| Instrumentale | Par quel moyen ? | Le Baptême, « sacrement de la foi » |
| Formelle | En quoi consiste-t-elle ? | La justice de Dieu, « non celle par laquelle il est juste, mais celle par laquelle il nous rend justes » |
La cause formelle est le point le plus délicat, et le plus décisif dans le débat avec les réformateurs. Trente enseigne que la justice qui nous rend justes n'est pas seulement la justice propre de Dieu qui resterait en lui, ni la justice du Christ simplement imputée du dehors, mais une justice communiquée, reçue en nous, qui devient réellement nôtre par grâce :
« [La cause formelle est] la justice de Dieu, non celle par laquelle il est juste lui-même, mais celle par laquelle il nous rend justes, à savoir celle dont, gratifiés par lui, nous sommes renouvelés dans l'esprit de notre âme. » — Concile de Trente, session VI, ch. 7[17]
La cause instrumentale : le Baptême, « sacrement de la foi »
Concrètement, la justification entre dans une vie par le Baptême, que Trente appelle « l'instrument » de la première justification et « le sacrement de la foi, sans laquelle personne n'a jamais obtenu la justification »[18]. C'est le sens du mot de Paul : « vous avez été lavés, vous avez été sanctifiés, vous avez été justifiés au nom du Seigneur Jésus-Christ et par l'Esprit de notre Dieu » (1 Co 6, 11)[19]. Sur ce sacrement comme porte du salut, voir Le baptême est-il nécessaire au salut ? et Pourquoi baptiser les bébés ?.
Une grâce qui divinise, non un simple pardon
La justice reçue dans la justification n'est pas une qualité extérieure : c'est la grâce sanctifiante, une participation à la vie même de Dieu, qui fait du justifié un « fils adoptif » et un « héritier » (Rm 8, 17)[20]. Le Catéchisme précise : « La justification comporte donc la rémission des péchés, la sanctification et la rénovation de l'homme intérieur », et cette grâce « nous rend "agréables à Dieu" »[21]. Pour la vie divine ainsi donnée, voir Qu'est-ce que la grâce sanctifiante ? ; pour les secours ponctuels de Dieu qui préparent et soutiennent la conversion, voir Qu'est-ce que la grâce actuelle ?.
Le rôle de la foi
Si la justification est un don, comment se reçoit-elle ? La réponse de Paul, reprise par toute la tradition, tient en un mot : par la foi. Mais ce mot, mal compris, a été la source du plus grand malentendu de l'histoire chrétienne. Il faut donc préciser ce que la foi fait dans la justification.
« Le commencement, le fondement et la racine »
Le concile de Trente donne à la foi une place absolument première, dans une formule célèbre :
« La foi est le commencement du salut humain, le fondement et la racine de toute justification, sans laquelle il est impossible de plaire à Dieu. » — Concile de Trente, session VI, ch. 8[22]
La foi n'est donc pas un élément parmi d'autres : elle est la racine d'où tout part. C'est par elle que l'homme accueille librement l'appel de Dieu, croit à la vérité révélée et se tourne vers le Rédempteur. Rien, dans l'ordre du salut, ne commence sans elle. En cela, catholiques et protestants sont profondément d'accord : « l'homme est justifié par la foi ».
Une foi qui agit par la charité
Le désaccord surgit sur un seul mot : la foi seule suffit-elle, ou faut-il une foi qui agisse par la charité ? La tradition catholique refuse d'opposer la foi et l'amour comme deux voies rivales. La foi qui justifie n'est pas une simple confiance qui laisserait le cœur froid : c'est une foi vivante, animée par la charité, qui « opère par l'amour » (Ga 5, 6)[23]. Saint Jacques l'a dit sans détour :
« Vous le voyez : c'est par les œuvres que l'homme est justifié, et non par la foi seulement. » — Lettre de saint Jacques 2, 24[24]
Cette phrase, que Luther jugeait difficile à concilier avec Paul, ne le contredit pas : Paul exclut les œuvres avant la justification (on ne l'achète pas), Jacques exige les œuvres après (une foi sans fruits est morte, Jc 2, 17). Le concile de Trente tient les deux ensemble : la justification première est reçue sans mérite, mais la foi qui la reçoit doit être une foi « qui n'est pas morte », ordonnée à l'amour[25]. Le débat propre à la formule « par la foi seule » — son sens exact, ses versets, ses limites — est traité en détail dans l'article dédié Sommes-nous sauvés par la foi seule ?.
Justice imputée ou justice communiquée ? Le grand débat
On touche ici au nerf de la Réforme. Le désaccord du XVIᵉ siècle n'a pas d'abord porté sur « faut-il la foi ? » (tous répondaient oui), mais sur la nature de la justice reçue : Dieu nous couvre-t-il d'une justice qui reste étrangère, ou nous communique-t-il une justice qui devient réellement nôtre ?
La thèse de Luther : une justice imputée
Pour Martin Luther (1483-1546), l'homme demeure pécheur au fond de lui-même, même après la justification : il est « simul iustus et peccator », à la fois juste et pécheur. Juste, parce que Dieu lui impute la justice du Christ et le traite comme s'il était juste ; pécheur, parce que sa nature reste blessée. Luther affirme bien qu'un renouvellement réel commence dès ici-bas, mais la justification elle-même reste un verdict : la justice demeure une justice étrangère (iustitia aliena), imputée du dehors plutôt que communiquée au dedans. L'homme est déclaré juste au tribunal de Dieu par une sentence de grâce, saisie par la seule foi confiante. C'est la doctrine de la justification forensique ou imputée[26].
La réponse catholique : une justice réellement donnée
L'Église a reconnu ce que cette thèse voulait sauvegarder — la pure gratuité du salut, contre toute prétention à s'auto-justifier — mais elle a jugé qu'elle rabaissait la puissance de la grâce. Car si Dieu peut tout, pourquoi se contenterait-il de « couvrir » le péché sans l'ôter ? Trente condamne donc l'idée que les hommes seraient justifiés par la seule imputation de la justice du Christ, ou par la seule rémission des péchés, à l'exclusion de la grâce et de la charité répandues dans les cœurs :
« Si quelqu'un dit que les hommes sont justifiés soit par la seule imputation de la justice du Christ, soit par la seule rémission des péchés, à l'exclusion de la grâce et de la charité qui est répandue dans leurs cœurs par l'Esprit Saint et qui leur est inhérente [...], qu'il soit anathème. » — Concile de Trente, session VI, canon 11[27]
Pour la foi catholique, donc, le pécheur justifié n'est pas seulement « regardé comme » juste : il l'est devenu, parce que Dieu a réellement changé son cœur. Le péché mortel est vraiment effacé, non simplement dissimulé, et la grâce inhabite l'âme. C'est plus fort, non moins fort, que l'imputation : Dieu ne triche pas avec le réel, il le recrée.
La Déclaration commune de 1999 : une convergence réelle
Ce débat, longtemps figé, a connu une avancée majeure. Le 31 octobre 1999, à Augsbourg, la Fédération luthérienne mondiale et l'Église catholique ont signé une Déclaration commune sur la doctrine de la justification (Joint Declaration on the Doctrine of Justification). Après des décennies de dialogue, les deux parties ont pu confesser ensemble un noyau commun :
« Ensemble nous confessons : c'est par grâce seule, dans la foi en l'œuvre salvifique du Christ et non en raison de quelque mérite de notre part, que nous sommes acceptés par Dieu et recevons l'Esprit Saint, qui renouvelle nos cœurs, tout en nous rendant capables des bonnes œuvres et en nous y appelant. » — Déclaration commune sur la doctrine de la justification, § 15[28]
Ce texte a permis de reconnaître que les condamnations réciproques du XVIᵉ siècle, sur ce point précis, ne frappaient plus l'enseignement de l'autre tel qu'il est aujourd'hui présenté. Il ne s'agit pas d'un effacement des différences — des divergences subsistent sur le rôle des œuvres, le mérite, la certitude du salut et la coopération humaine, que la Déclaration elle-même énumère honnêtement[29]. Mais il montre que le fond biblique — « justifiés gratuitement par sa grâce » (Rm 3, 24) — est confessé de part et d'autre. Sur les relations doctrinales avec le monde de la Réforme, voir Que dit l'Église sur les protestants ?.
Grâce et liberté dans la justification
Si tout, dans la justification, est grâce, l'homme n'a-t-il donc rien à faire ? La foi catholique tient ensemble, ici encore, deux vérités qu'on a souvent dressées l'une contre l'autre : l'initiative est toujours de Dieu, et pourtant la réponse libre de l'homme compte vraiment.
La grâce prévenante : condamnation du semi-pélagianisme
Dès le VIᵉ siècle, l'Église a tranché une question décisive : d'où vient le premier pas vers Dieu ? Est-ce l'homme qui, par ses seules forces, commence à croire, Dieu venant ensuite l'aider ? Le concile d'Orange (529) l'a nié fermement, condamnant le semi-pélagianisme : même le désir de croire, même le commencement de la foi, sont déjà un effet de la grâce prévenante de Dieu, qui va toujours devant nous[30]. Le Catéchisme le confirme : « personne ne peut mériter la grâce première, à l'origine de la conversion »[31]. L'homme ne s'arrache pas lui-même au péché ; c'est Dieu qui, le premier, l'attire.
« Il ne te justifiera pas sans toi »
Et pourtant, cette grâce première n'agit pas comme sur une pierre. Elle éveille et sollicite une liberté qu'elle respecte. Le Catéchisme l'énonce clairement :
« La justification établit la collaboration entre la grâce de Dieu et la liberté de l'homme. Du côté de l'homme, elle s'exprime dans l'assentiment de la foi à la Parole de Dieu [...] et dans la coopération de la charité à l'impulsion de l'Esprit Saint qui le prévient et le garde. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1993[32]
C'est la fameuse formule de saint Augustin, souvent citée : « Celui qui t'a créé sans toi ne te justifiera pas sans toi »[33]. Dieu ne sauve pas l'homme malgré lui, comme un objet, mais avec lui, comme un fils qui dit oui. La grâce ne supprime pas la liberté : elle la guérit et la libère pour qu'elle puisse enfin aimer.
Les trois moments de la justification dans une vie
Fixer la doctrine ne suffit pas si l'on ne voit pas quand et comment la justification touche une existence concrète. La tradition distingue trois moments : la première justification, sa croissance, et sa restauration après une chute.
La première justification : le Baptême
Au point de départ, il y a la première justification, reçue au Baptême — ou, pour qui ne peut le recevoir, dans le désir du sacrement joint à la foi et à la conversion[34]. Là, gratuitement, Dieu remet tous les péchés — y compris le péché originel — et infuse la grâce sanctifiante. L'homme, qui « naît fils du premier Adam », devient « fils adoptif de Dieu ». C'est la « translation » dont parle Trente : un instant qui change tout, où le pécheur est rendu juste. On ne la mérite en rien ; on la reçoit.
La croissance de la justification
La justification n'est pas un état figé : elle est appelée à grandir. Trente enseigne, contre l'idée d'une justice reçue une fois pour toutes et immuable, que les justifiés « croissent » dans la justice reçue et deviennent « plus justes » par l'observance des commandements, les bonnes œuvres et les sacrements[35]. C'est le versant que la tradition appelle la sanctification : sous la motion de l'Esprit, le justifié peut désormais « mériter » les grâces utiles à sa croissance — un mérite qui, lui-même, « revient à Dieu », source de tout bien en nous[36]. Ce déploiement dans la durée est l'objet propre de l'article Qu'est-ce que la sanctification ?.
La justification retrouvée : le sacrement de Pénitence
Enfin, la justification reçue peut se perdre. Par le péché mortel, le baptisé rejette la grâce sanctifiante et perd l'état de justice — sans perdre le caractère du Baptême, ni nécessairement la foi (seul un péché directement contre la foi la détruit). Mais Dieu, riche en miséricorde, a prévu un chemin de retour : le sacrement de Pénitence, que les Pères appelaient « la seconde planche de salut après le naufrage de la grâce perdue »[37]. La confession n'est pas un second baptême, mais une seconde justification : Dieu y rend de nouveau juste le pécheur repenti. Sur cette perte et ce retour, voir Peut-on perdre le salut ?, Un chrétien peut-il perdre son salut ? et Qu'est-ce que la réconciliation avec Dieu ? ; sur la démarche concrète, Comment faire une bonne confession ?.
Peut-on être sûr d'être justifié ?
Reste une question qui a beaucoup pesé dans le débat : puis-je avoir la certitude d'être en état de grâce ? Trente répond avec nuance : sans une révélation spéciale, nul ne peut avoir une certitude de foi absolue de sa propre justification, car nul ne connaît le fond de son cœur avec une évidence infaillible[38]. Mais cette prudence n'est ni angoisse ni doute rongeur : elle appelle une espérance ferme, fondée non sur nos mérites mais sur la fidélité de Dieu. Le juste doit « espérer fermement » dans le secours divin, tout en travaillant à son salut « avec crainte et tremblement » (Ph 2, 12)[39]. Ce juste équilibre — entre présomption et désespoir — est développé dans L'assurance du salut est-elle biblique ?.
En résumé : la justification en quelques phrases
La justification, c'est l'acte par lequel Dieu, par pure grâce et en vertu de la Passion du Christ, fait passer le pécheur de l'état de péché à l'état de grâce : il lui remet ses péchés et, du même mouvement, le rend réellement juste, le sanctifie et l'adopte comme son enfant. Ce n'est ni une fiction juridique — Dieu ne se contente pas de « couvrir » un cœur qui resterait pécheur — ni un salaire gagné par nos œuvres. Selon le concile de Trente, elle comporte la rémission des péchés et la rénovation de l'homme intérieur ; sa cause formelle est une justice « par laquelle Dieu nous rend justes », non une justice seulement imputée du dehors. Elle a pour racine la foi — mais une foi vivante, qui agit par la charité. Elle se reçoit d'abord au Baptême, grandit par la sanctification, et se retrouve, après une chute grave, par le sacrement de Pénitence. Tout y est grâce, et pourtant la liberté y répond vraiment : « Celui qui t'a créé sans toi ne te justifiera pas sans toi. » Et cette œuvre, dit saint Augustin, est plus grande que la création du ciel et de la terre — car une âme rendue juste demeure pour l'éternité.
Pour aller plus loin
- Qu'est-ce que le salut ? — l'ensemble de l'œuvre dont la justification est le premier temps.
- Qu'est-ce que la rédemption ? — l'acte du Christ qui rend la justification possible.
- Qu'est-ce que la sanctification ? — la justification qui grandit dans la durée.
- Sommes-nous sauvés par la foi seule ? — le débat détaillé sur la foi et les œuvres.
- Qu'est-ce que la grâce sanctifiante ? — la vie divine reçue dans la justification.
- Qu'est-ce que la grâce actuelle ? — les secours de Dieu qui préparent et soutiennent la conversion.
- Qu'est-ce que la réconciliation avec Dieu ? — l'amitié rompue et refaite.
- Qu'est-ce que la repentance ? — le retournement du cœur qui accueille la justification.
- Peut-on perdre le salut ? — pourquoi la justification peut se perdre et se retrouver.
- L'assurance du salut est-elle biblique ? — espérance ferme sans présomption.
- Le baptême est-il nécessaire au salut ? — le Baptême, instrument de la première justification.
- Que dit l'Église sur les protestants ? — les relations doctrinales avec le monde de la Réforme.
Notes et références
Épître aux Romains 5, 1 (traduction liturgique AELF) : « Nous voici donc justifiés par la foi ; nous sommes en paix avec Dieu par notre Seigneur Jésus-Christ. » Cf. CEC § 1992.
1Catéchisme de l'Église catholique (éd. définitive 1997), § 1987 : « La grâce de l'Esprit Saint a le pouvoir de nous justifier, c'est-à-dire de nous laver de nos péchés et de nous communiquer "la justice de Dieu par la foi en Jésus-Christ" (Rm 3, 22) et par le Baptême. »
2Sur le sens de iustificare comme « rendre juste » (et non seulement « déclarer juste »), voir Concile de Trente, session VI (1547), Décret sur la justification, ch. 7 : la cause formelle est « la justice de Dieu, non celle par laquelle il est juste lui-même, mais celle par laquelle il nous rend justes » (Denzinger-Schönmetzer [DS] 1529).
3Le grec dikaioô (δικαιόω, « rendre juste, justifier ») et dikaiosynê (δικαιοσύνη, « justice ») traduisent l'hébreu tsadaq / tsedaqah. Dans la Bible, la « justice de Dieu » (tsedaqah, grec dikaiosynê theou) désigne moins une justice punitive que la fidélité salvifique de Dieu à son alliance, qui rétablit et sauve (cf. Is 45, 8 ; 46, 13 ; Ps 98, 2). Cf. CEC § 1991-1992.
4Épître aux Romains 3, 23-24 (AELF) : « Tous, en effet, ont péché, ils sont privés de la gloire de Dieu, et ils sont justifiés gratuitement par sa grâce, en vertu de la rédemption accomplie dans le Christ Jésus. » Cf. CEC § 1987.
5Épître aux Galates 2, 16 (AELF) : « nous savons que l'homme ne peut pas devenir juste par la pratique de la Loi, mais seulement par la foi en Jésus-Christ. » Cf. Rm 3, 28.
6Concile de Trente, session VI, ch. 8 (DS 1532) : la foi est dite « gratuite » précisément parce que « rien de ce qui précède la justification, ni la foi ni les œuvres, ne mérite la grâce même de la justification ». Cf. aussi canon 1 (DS 1551) et canon 3 (DS 1553).
7Livre de Jérémie 23, 6 (AELF) : « En ces jours-là, Juda sera sauvé, Israël habitera en sécurité. Voici le nom qu'on lui donnera : "Le-Seigneur-est-notre-justice". » Annonce du Messie qui sera lui-même la justice de son peuple.
8Livre d'Ézéchiel 36, 26 (AELF) : « Je vous donnerai un cœur nouveau, je mettrai en vous un esprit nouveau. J'ôterai de votre chair le cœur de pierre, je vous donnerai un cœur de chair. » Promesse de la rénovation intérieure que la justification accomplit.
9Concile de Trente, session VI, Décret sur la justification (Decretum de iustificatione), promulgué le 13 janvier 1547 : seize chapitres doctrinaux suivis de trente-trois canons (DS 1520-1583). C'est la synthèse magistérielle la plus complète sur la justification ; le Catéchisme de l'Église catholique (§ 1987-1995) en reprend l'essentiel. Texte de référence : H. Denzinger, Symboles et définitions de la foi catholique, éd. P. Hünermann, Cerf.
10Concile de Trente, session VI, ch. 4 (DS 1524) : « [la justification] est une translation de l'état dans lequel l'homme naît fils du premier Adam à l'état de grâce et d'adoption des fils de Dieu (cf. Rm 8, 15), par le second Adam Jésus-Christ notre Sauveur. »
11 34Concile de Trente, session VI, ch. 7 (DS 1528) : « la justification [...] n'est pas seulement rémission des péchés, mais aussi sanctification et rénovation de l'homme intérieur par la réception volontaire de la grâce et des dons. »
12Catéchisme de l'Église catholique, § 1989, citant le Concile de Trente, session VI, ch. 7 (DS 1528) : « La justification comporte donc la rémission des péchés, la sanctification et la rénovation de l'homme intérieur. »
13Épître aux Romains 5, 5 (AELF) : « Et l'espérance ne déçoit pas, puisque l'amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l'Esprit Saint qui nous fut donné. » Verset cité par le Concile de Trente (ch. 7) et CEC § 1991, § 733.
14Catéchisme de l'Église catholique, § 1994 : « La justification est l'œuvre la plus excellente de l'amour de Dieu manifesté dans le Christ Jésus. » Le § cite saint Augustin, In Iohannis Evangelium tractatus 72, 3 (PL 35, 1823) : « Que l'impie soit justifié est une œuvre plus grande que la création du ciel et de la terre, car le ciel et la terre passeront, tandis que le salut et la justification des prédestinés [...] demeureront. »
15Concile de Trente, session VI, ch. 7 (DS 1529) énumère les causes de la justification : cause finale (la gloire de Dieu et du Christ et la vie éternelle), cause efficiente (Dieu miséricordieux qui lave et sanctifie gratuitement), cause méritoire (le Christ bien-aimé qui, par sa très sainte Passion, nous a mérité la justification), cause instrumentale (le sacrement de Baptême, « sacrement de la foi »), et cause formelle (la justice de Dieu par laquelle il nous rend justes).
16Concile de Trente, session VI, ch. 7 (DS 1529) : « la cause formelle unique [de la justification] est la justice de Dieu, non celle par laquelle il est juste lui-même, mais celle par laquelle il nous rend justes, à savoir celle dont, gratifiés par lui, nous sommes renouvelés dans l'esprit de notre âme. »
17Concile de Trente, session VI, ch. 7 (DS 1529) : la cause instrumentale de la première justification est « le sacrement de Baptême, qui est le sacrement de la foi, sans laquelle personne n'a jamais obtenu la justification. »
18Première lettre aux Corinthiens 6, 11 (AELF) : « Voilà pourtant ce que vous étiez, du moins certains d'entre vous. Mais vous avez été lavés, vous avez été sanctifiés, vous êtes devenus des justes au nom du Seigneur Jésus-Christ et dans l'Esprit de notre Dieu. »
19Épître aux Romains 8, 17 (AELF) : « Puisque nous sommes ses enfants, nous sommes aussi ses héritiers : héritiers de Dieu, héritiers avec le Christ. » Cf. Rm 8, 15 (« l'Esprit qui fait de vous des fils adoptifs ») et CEC § 1996-1997.
20Catéchisme de l'Église catholique, § 1999-2000 : « La grâce du Christ est le don gratuit que Dieu nous fait de sa vie [...]. La grâce sanctifiante est un don habituel, une disposition stable et surnaturelle perfectionnant l'âme même pour la rendre capable de vivre avec Dieu, d'agir par son amour. » Cf. § 1266.
21Concile de Trente, session VI, ch. 8 (DS 1532) : « nous sommes dits justifiés par la foi, parce que la foi est le commencement du salut de l'homme, le fondement et la racine de toute justification, sans laquelle il est impossible de plaire à Dieu (He 11, 6). »
22Épître aux Galates 5, 6 (AELF) : « ce qui compte, c'est la foi qui devient agissante par la charité. » Verset-clé de la doctrine catholique de la « foi qui opère par l'amour » (fides caritate formata).
23Lettre de saint Jacques 2, 24 (AELF) : « Vous le voyez : c'est par les œuvres que l'homme devient juste, et non seulement par la foi. » À lire avec Jc 2, 14-26 (« la foi sans les œuvres est morte »).
24Concile de Trente, session VI, ch. 7 (DS 1530-1531) et canon 11 (DS 1561) : dans la justification, l'homme reçoit, avec la rémission des péchés, « la foi, l'espérance et la charité infuses » ; une foi non jointe à l'espérance et à la charité « n'unit pas parfaitement au Christ et ne rend pas membre vivant de son corps » (cf. ch. 7). D'où le refus catholique de la formule « la foi seule » prise au sens d'une foi sans charité.
25Sur la doctrine luthérienne de la justice imputée et du « simul iustus et peccator » (à la fois juste et pécheur), voir M. Luther, Commentaire de l'Épître aux Romains (1515-1516) et De la liberté du chrétien (1520). La justice du croyant y est une iustitia aliena (justice étrangère) du Christ, imputée par grâce et saisie par la foi seule (sola fide). Présentation historique dans la Déclaration commune sur la doctrine de la justification (1999), § 22-23.
26Concile de Trente, session VI, canon 11 (DS 1561) : « Si quelqu'un dit que les hommes sont justifiés soit par la seule imputation de la justice du Christ, soit par la seule rémission des péchés, à l'exclusion de la grâce et de la charité qui est répandue dans leurs cœurs par l'Esprit Saint (cf. Rm 5, 5) et leur est inhérente, ou encore que la grâce par laquelle nous sommes justifiés n'est que la faveur de Dieu : qu'il soit anathème. »
27Déclaration commune sur la doctrine de la justification (Joint Declaration on the Doctrine of Justification), Fédération luthérienne mondiale et Conseil pontifical pour l'unité des chrétiens, signée à Augsbourg le 31 octobre 1999, § 15 : « Ensemble nous confessons : c'est par grâce seule, dans la foi en l'œuvre salvifique du Christ et non en raison de quelque mérite de notre part, que nous sommes acceptés par Dieu et recevons l'Esprit Saint qui renouvelle nos cœurs, tout en nous rendant capables des bonnes œuvres et en nous y appelant. » (traduction du texte officiel anglais, vérifié : « Together we confess: By grace alone, in faith in Christ's saving work and not because of any merit on our part, we are accepted by God and receive the Holy Spirit, who renews our hearts while equipping and calling us to good works. »)
28Déclaration commune (1999), § 5 et § 18-39 : le texte reconnaît un « consensus sur les vérités fondamentales de la doctrine de la justification » tout en énumérant les points où les accents demeurent différents (la coopération humaine, la nature du péché chez le justifié, la certitude du salut, le mérite et les bonnes œuvres). Le consensus atteint ne supprime pas ces différences mais établit qu'elles ne justifient plus les condamnations doctrinales du XVIᵉ siècle sur ce point.
29Concile d'Orange II (529), canons 3-7 (DS 373-377), contre le semi-pélagianisme : le commencement même de la foi et le désir de croire (initium fidei, pius credulitatis affectus) sont déjà l'effet de la grâce prévenante, non une production de la seule nature. Ce concile, confirmé par le pape Boniface II en 531, fixe la doctrine de la grâce prévenante reprise par CEC § 1998 et § 2010.
30Catéchisme de l'Église catholique, § 2010 : « L'initiative appartenant à Dieu dans l'ordre de la grâce, personne ne peut mériter la grâce première, à l'origine de la conversion, du pardon et de la justification. »
31Catéchisme de l'Église catholique, § 1993 : « La justification établit la collaboration entre la grâce de Dieu et la liberté de l'homme. Du côté de l'homme, elle s'exprime dans l'assentiment de la foi à la Parole de Dieu qui l'invite à la conversion et dans la coopération de la charité à l'impulsion de l'Esprit Saint qui le prévient et le garde. »
32Saint Augustin, Sermon 169, 11, 13 (PL 38, 923) : « Qui ergo fecit te sine te, non te iustificat sine te » — « Celui donc qui t'a créé sans toi ne te justifie pas sans toi. » Souvent cité sous la forme « Celui qui t'a créé sans toi ne te sauvera pas sans toi » ; cf. CEC § 1847.
33Concile de Trente, session VI, ch. 10 (DS 1535) et canon 24 (DS 1574) : contre l'idée d'une justice reçue une fois pour toutes et sans croissance, le concile enseigne que les justifiés, « en observant les commandements de Dieu et de l'Église, croissent par les œuvres bonnes [...] dans cette justice reçue par la grâce du Christ, et sont davantage justifiés. »
35Catéchisme de l'Église catholique, § 2010 : « Sous la motion de l'Esprit Saint et de la charité, nous pouvons ensuite mériter pour nous-mêmes et pour autrui les grâces utiles pour notre sanctification, pour la croissance de la grâce et de la charité comme pour l'obtention de la vie éternelle. » Cf. § 2008 : « Le mérite de l'homme auprès de Dieu [...] provient de ce que Dieu a librement disposé d'associer l'homme à l'œuvre de sa grâce. »
36Concile de Trente, session VI, ch. 14 (DS 1542) et session XIV, ch. 2 (DS 1672) : le sacrement de Pénitence est appelé, à la suite de saint Jérôme, « la seconde planche après le naufrage » (secunda post naufragium tabula) — le moyen par lequel ceux qui sont tombés après le Baptême peuvent recouvrer la justice perdue. Cf. CEC § 1446.
37Concile de Trente, session VI, ch. 9 (DS 1533-1534) et canon 13 (DS 1563) : sans une révélation particulière, nul ne peut avoir la certitude de foi absolue et infaillible d'être en état de grâce ; mais chacun doit garder une « ferme espérance » dans le secours de Dieu. Cette prudence exclut à la fois la présomption et le désespoir.
38Épître aux Philippiens 2, 12-13 (AELF) : « travaillez à votre salut avec crainte et profond respect, car c'est Dieu qui opère en vous le vouloir et le faire, selon son dessein bienveillant. » La « crainte » biblique n'est pas l'angoisse mais le respect vigilant du don reçu ; cf. CEC § 1949.
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