Peut-on perdre le salut ?

Oui : l'Église catholique enseigne qu'un baptisé peut perdre l'état de grâce, et donc le salut, par le péché mortel — contre la thèse protestante de la sécurité éternelle. Mais le salut perdu se retrouve toujours par le repentir et la confession.

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Peut-on perdre le salut ? À cette question, l'Église catholique répond clairement : oui. Le salut n'est pas un acquis définitif que rien ne pourrait reprendre une fois reçu ; c'est une vie de grâce qui peut être nourrie, blessée, perdue — et retrouvée. Un baptisé qui commet un péché mortel se sépare réellement de Dieu et perd l'état de grâce ; s'il meurt dans cet état sans s'être repenti, il se perd pour toujours.

Cette réponse n'est ni une menace ni un motif d'angoisse. Elle est l'envers d'une vérité lumineuse : Dieu nous a créés libres, et l'amour qui n'engage pas la liberté n'est pas l'amour. Si le salut ne pouvait jamais se perdre, c'est que nous ne serions pas vraiment libres de dire non. Tout l'enjeu de la vie chrétienne est là : non pas décrocher une fois pour toutes un « ticket pour le Ciel », mais demeurer dans l'amour de Dieu jusqu'au bout.

L'enseignement catholique se distingue ici nettement de la thèse protestante de la sécurité éternelle — résumée par la formule « une fois sauvé, toujours sauvé » — selon laquelle le vrai croyant ne pourrait jamais déchoir. Cet article expose ce que l'Église enseigne, pourquoi, et comment l'Écriture le fonde. Il montre aussi comment vivre cette vérité sans tomber dans les deux pièges opposés que sont la présomption et le désespoir.

La réponse courte : oui, le salut peut se perdre

Disons-le sans détour. Selon la foi catholique, un chrétien qui a reçu la grâce du baptême peut la perdre par sa faute, et risque alors la damnation éternelle s'il persévère dans son refus de Dieu jusqu'à la mort. Le Catéchisme le formule sans ambiguïté à propos du péché mortel :

« Le péché mortel […] entraîne la perte de la charité et la privation de la grâce sanctifiante, c'est-à-dire de l'état de grâce. S'il n'est pas racheté par le repentir et le pardon de Dieu, il cause l'exclusion du Royaume du Christ et la mort éternelle de l'enfer. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1861[1]

Il faut tout de suite éviter une caricature. Dire que le salut peut se perdre ne signifie pas que le chrétien vit suspendu à un fil, perdant et regagnant le Ciel à chaque faute. Le péché véniel — la faute légère — blesse la charité sans la détruire et ne fait pas perdre la grâce. Seul le péché mortel, par définition grave et strictement défini, rompt l'amitié avec Dieu. Et même alors, le retour est toujours offert par le sacrement de la confession. Le salut se perd, mais il se retrouve.

Que veut dire « être sauvé » ?

Les trois temps du salut — reçu au baptême, vécu dans la grâce, achevé par la persévérance finale. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Pour comprendre comment le salut peut se perdre, il faut d'abord comprendre ce qu'il est. Beaucoup de confusions viennent d'une image trop statique : on imaginerait le salut comme un certificat délivré une fois pour toutes, un dossier classé. L'Écriture en parle autrement — comme d'une réalité vivante qui se déploie dans le temps.

Le salut se conjugue à trois temps

Le Nouveau Testament parle du salut au passé, au présent et au futur. Saint Paul peut écrire que nous « avons été sauvés » (Rm 8, 24 ; Ep 2, 5-8), que nous « sommes en train d'être sauvés » (1 Co 1, 18) et que nous « serons sauvés » (Rm 5, 9-10)[2]. Ce n'est pas une contradiction : c'est qu'un même don a une racine, une croissance et un achèvement. Nous avons été justifiés au baptême ; nous sommes sauvés dans la mesure où nous demeurons dans la grâce et coopérons à l'œuvre de Dieu ; nous serons définitivement sauvés si nous persévérons jusqu'à la fin.

C'est cette dimension de croissance et de persévérance que la thèse du « une fois sauvé, toujours sauvé » escamote. Le salut achevé est l'objet d'une espérance, non d'une possession déjà garantie. Pour la définition complète de cette grâce reçue au baptême, voir l'article Qu'est-ce que le salut ? ; pour le moment où Dieu nous rend justes, voir Qu'est-ce que la justification ?.

Un don reçu, mais non encore possédé

Le salut est d'abord pure grâce : nul ne se sauve par ses propres forces, et c'est le Christ seul qui nous arrache au péché et à la mort. Mais Dieu, qui nous a créés sans nous, ne nous sauve pas sans nous. La grâce reçue appelle une réponse libre qui dure toute la vie. C'est pourquoi saint Paul, l'apôtre de la grâce par excellence, exhorte les chrétiens déjà baptisés :

« Avec crainte et tremblement, mettez en œuvre votre salut. » — Saint Paul, Lettre aux Philippiens 2, 12[3]

Cette parole serait absurde si le salut était un acquis intouchable. On ne travaille pas « avec crainte et tremblement » à conserver ce qu'on ne peut de toute façon pas perdre.

Ce qui fait perdre le salut : le péché mortel

Les trois conditions du péché mortel — matière grave, pleine conscience et consentement délibéré doivent être réunis ensemble. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

La grâce ne se perd pas par accident, par faiblesse ou par une faute légère. Elle se perd par un acte qui rompt délibérément l'amitié avec Dieu : le péché mortel. Le Catéchisme en donne la définition décisive :

« Le péché mortel détruit la charité dans le cœur de l'homme par une infraction grave à la loi de Dieu ; il détourne l'homme de Dieu […] en lui préférant un bien inférieur. Le péché véniel laisse subsister la charité, même s'il l'offense et la blesse. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1855[4]

Les trois conditions du péché mortel

Pour qu'un péché soit mortel, trois conditions doivent être réunies ensemble : il faut une matière grave, commise en pleine conscience et avec un consentement délibéré[5]. Si l'une manque — par exemple l'ignorance invincible ou une contrainte qui supprime la liberté —, la responsabilité est diminuée et la faute peut n'être pas mortelle. Cette exigence est protectrice : elle interdit de qualifier à la légère un acte de « péché mortel », et renvoie le jugement des personnes à Dieu seul. Sur la distinction entre les deux ordres de fautes, voir Quelle est la différence entre péché mortel et péché véniel ?.

La grâce sanctifiante, vie de l'âme

Ce qui se perd dans le péché mortel porte un nom précis : la grâce sanctifiante. Elle est la vie même de Dieu communiquée à l'âme, ce qui fait de nous des fils adoptifs et des « participants de la nature divine » (2 P 1, 4). Perdre la grâce sanctifiante, c'est donc subir une véritable mort spirituelle : l'âme reste vivante naturellement, mais elle est privée de la vie surnaturelle qui l'unissait à Dieu. C'est pourquoi la tradition parle du pécheur comme d'un mort qu'il faut ressusciter. Sur cette vie divine en nous, voir Qu'est-ce que la grâce sanctifiante ?.

Peut-on aussi perdre la foi elle-même ?

Oui, et c'est même le cas le plus radical. Le péché mortel ne fait pas nécessairement perdre la foi : on peut croire vraiment et pécher gravement. Mais certains péchés — l'apostasie, l'hérésie obstinée — attaquent la foi elle-même. Le Catéchisme avertit que la foi est un don que l'on peut perdre :

« La foi est un don gratuit que Dieu fait à l'homme. Ce don inestimable, nous pouvons le perdre. Saint Paul en avertit Timothée : "Combats le bon combat, possédant foi et bonne conscience ; pour s'en être affranchis, certains ont fait naufrage dans la foi" (1 Tm 1, 18-19). » — Catéchisme de l'Église catholique, § 162[6]

Cette image du naufrage de la foi, empruntée à saint Paul, sera reprise par toute la tradition pour décrire la perte du salut — et son remède.

Le concile de Trente : la grâce se perd par tout péché mortel

Le concile de Trente (1545-1563) a défini avec précision la doctrine de la justification face aux thèses de la Réforme. Peinture de Pasquale Cati, 1588. Image : Wikimedia Commons, domaine public.

Au XVIᵉ siècle, la Réforme protestante a posé frontalement la question : le justifié peut-il déchoir ? Pour Luther et plus encore pour Calvin, la certitude du salut était au cœur de l'expérience croyante. Le concile de Trente, dans son grand décret sur la justification (session VI, 1547), a répondu point par point, et ses définitions restent la référence catholique la plus précise sur le sujet.

Contre la « vaine confiance » des réformateurs

Trente affirme d'abord que la grâce reçue se perd non seulement par la perte de la foi, mais par n'importe quel péché mortel :

« La grâce reçue de la justification se perd non seulement par l'infidélité, qui fait perdre la foi elle-même, mais aussi par tout autre péché mortel, bien que la foi ne soit pas perdue. » — Concile de Trente, session VI, chapitre 15[7]

Les canons qui tranchent la question

Le concile a ensuite condamné explicitement, par des canons, les thèses contraires. Deux d'entre eux visent directement notre question :

« Si quelqu'un dit qu'un homme une fois justifié ne peut plus pécher ni perdre la grâce, et que par conséquent celui qui tombe et pèche n'a jamais été vraiment justifié […] : qu'il soit anathème. » — Concile de Trente, session VI, canon 23[8]

« Si quelqu'un dit qu'il n'y a pas d'autre péché mortel que celui d'infidélité, ou que la grâce une fois reçue n'est perdue par aucun autre péché, si grave et énorme soit-il, hormis celui d'infidélité : qu'il soit anathème. » — Concile de Trente, session VI, canon 27[9]

Le canon 23 vise précisément l'argument que reprendront les défenseurs de la sécurité éternelle : « si quelqu'un tombe, c'est qu'il n'avait jamais été vraiment sauvé. » Trente répond que non : on peut avoir été réellement justifié et réellement déchoir.

Pas de certitude absolue du salut

Trente tire la conséquence pratique. Puisque la grâce peut se perdre, nul ne peut prétendre, sans une révélation particulière de Dieu, savoir avec une certitude infaillible qu'il sera sauvé :

« Si quelqu'un dit qu'il aura de façon certaine, d'une certitude absolue et infaillible, ce grand don de la persévérance jusqu'à la fin — à moins de l'avoir appris par une révélation particulière : qu'il soit anathème. » — Concile de Trente, session VI, canon 16[10]

Ce n'est pas un appel à l'inquiétude, mais à l'humilité : le chrétien avance dans une espérance ferme, appuyée sur la fidélité de Dieu, sans jamais transformer cette espérance en garantie automatique qui dispenserait de veiller. La question de la certitude est développée dans L'assurance du salut est-elle biblique ?.

Que dit la Bible ? Les avertissements du Nouveau Testament

Six avertissements bibliques — le Nouveau Testament met en garde des croyants déjà engagés sur le chemin du salut. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

La doctrine catholique n'est pas une construction tardive : elle prolonge une insistance constante du Nouveau Testament, qui multiplie les avertissements adressés à des croyants déjà sur le chemin. Ces textes seraient incompréhensibles si la chute était impossible.

Saint Paul redoute d'être lui-même disqualifié

L'Apôtre, qui se savait choisi par le Christ, ne se croyait pas pour autant à l'abri :

« Je meurtris mon corps au contraire et le traîne en esclavage, de peur qu'après avoir été celui qui proclame aux autres, je ne sois moi-même disqualifié. » — Saint Paul, Première lettre aux Corinthiens 9, 27[11]

Et il met en garde tous les croyants : « Ainsi donc, que celui qui croit être debout prenne garde de tomber » (1 Co 10, 12). Aux Galates qui voulaient se justifier par la Loi, il déclare plus sévèrement encore : « Vous avez rompu avec le Christ, vous qui cherchez la justice dans la Loi ; vous êtes déchus de la grâce » (Ga 5, 4)[12]. On ne « déchoit » que de ce qu'on possédait réellement.

Les sarments retranchés et brûlés

Jésus lui-même use d'une image saisissante de l'appartenance perdue. Le sarment qui ne demeure pas dans la vigne — le Christ — est retranché :

« Si quelqu'un ne demeure pas en moi, il est jeté dehors comme le sarment et il se dessèche ; puis on les ramasse, on les jette au feu, et ils brûlent. » — Jésus, Évangile de Jean 15, 6[13]

Le sarment dont il parle était bien attaché au cep : il en a été retranché parce qu'il a cessé de porter du fruit.

L'apostasie après l'illumination

La Lettre aux Hébreux décrit le cas le plus grave, celui de chrétiens pleinement initiés qui se détournent :

« Il est impossible, en effet, pour ceux qui une fois ont été illuminés, qui ont goûté au don céleste […] et qui néanmoins sont tombés, de les rénover une seconde fois en les amenant à la pénitence. » — Lettre aux Hébreux 6, 4-6[14]

La même lettre ajoute : « Si nous péchons volontairement après avoir reçu la connaissance de la vérité, il ne reste plus de sacrifice pour les péchés » (He 10, 26). Et saint Pierre conclut, à propos de ceux qui retournent au péché après avoir connu le Christ : « leur dernière condition est devenue pire que la première » (2 P 2, 20).

Selon l'interprétation catholique constante, cette « impossibilité » n'est pas une condamnation sans recours — saint Jean Chrysostome l'enseignait déjà : le repentir demeure, mais il n'y a pas de second baptême (Homélie 9 sur l'épître aux Hébreux, 8). Ce qui ne peut se répéter, c'est le baptême — on ne « renouvelle » pas une seconde fois par un nouveau baptême. C'est précisément pour les tombés après le baptême que le Christ a institué un autre sacrement de relèvement : la Pénitence (voir plus bas, « La confession, seconde planche après le naufrage »).

« Celui qui persévère jusqu'à la fin »

Toute la logique du Nouveau Testament tient enfin dans une condition que Jésus répète : le salut est promis à celui qui persévère.

« Mais celui qui aura tenu bon jusqu'au bout, celui-là sera sauvé. » — Jésus, Évangile de Matthieu 24, 13[15]

De même, au livre de l'Apocalypse : « Sois fidèle jusqu'à la mort, et je te donnerai la couronne de vie » (Ap 2, 10). La couronne est promise non à celui qui a cru un jour, mais à celui qui demeure fidèle jusqu'à la mort.

« Une fois sauvé, toujours sauvé » : la thèse de la sécurité éternelle

Perdre et retrouver la grâce — la confession restaure l'amitié avec Dieu après le naufrage du péché mortel. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Face à ces textes, une large partie du monde protestant tient pourtant que le vrai croyant ne peut pas perdre son salut. C'est la doctrine de la « persévérance des saints » (le cinquième point du calvinisme) et, dans sa version évangélique populaire, du « une fois sauvé, toujours sauvé » (once saved, always saved). Par honnêteté, il faut d'abord en exposer les meilleurs arguments avant d'y répondre.

Les meilleurs arguments de la sécurité éternelle

Les défenseurs de cette thèse s'appuient sur des textes réels et forts. Le plus cité est la parole de Jésus sur ses brebis :

« Je leur donne la vie éternelle : elles ne périront jamais, et personne ne les arrachera de ma main. » — Jésus, Évangile de Jean 10, 28[16]

Ils invoquent aussi l'assurance de Paul : « Ni la mort, ni la vie […] ne pourra nous séparer de l'amour de Dieu » (Rm 8, 38-39)[17] ; et sa confiance : « Celui qui a commencé en vous une œuvre bonne en poursuivra l'achèvement jusqu'au jour du Christ Jésus » (Ph 1, 6)[18]. La Confession de foi de Westminster (1646) consacre tout un chapitre à cette « persévérance des saints », et les Canons de Dordrecht (1619) en font un article de foi : les élus, régénérés, ne peuvent totalement ni définitivement déchoir de la grâce[19][20]. Pour ne pas se heurter aux avertissements bibliques, cette doctrine ajoute une distinction : celui qui apostasie « n'avait jamais été vraiment régénéré » ; sa chute prouve seulement que sa foi était illusoire.

La réponse catholique

L'argument est cohérent, mais il achoppe sur plusieurs points décisifs — et, puisqu'il se réclame de l'Écriture, c'est sur le terrain de l'Écriture qu'on peut lui répondre.

Premièrement, les textes de sécurité ne disent pas ce qu'on leur fait dire. Quand Jésus affirme que « personne ne les arrachera de ma main » (Jn 10, 28), il exclut qu'une force extérieure — le diable, la persécution, la mort — puisse nous ravir au Christ. Il ne dit pas que la brebis ne puisse, de son propre pas, s'égarer hors du bercail. De même, la liste de Romains 8 énumère des puissances extérieures (« la mort, la vie, les anges, les principautés… ») ; elle ne mentionne précisément pas la seule chose capable de nous séparer de Dieu : notre propre péché librement consenti. Quant à Philippiens 1, 6, c'est l'expression d'une espérance confiante, non d'une garantie individuelle infaillible — la même lettre commande deux chapitres plus loin de « mettre en œuvre son salut avec crainte et tremblement » (Ph 2, 12).

Deuxièmement, la distinction "il n'avait jamais été vraiment sauvé" se retourne contre elle-même. C'est précisément la thèse condamnée par le canon 23 de Trente. Elle rend les avertissements de l'Écriture vides de sens : pourquoi Paul redouterait-il d'être « disqualifié » (1 Co 9, 27), pourquoi prévenir des croyants qu'ils peuvent « déchoir de la grâce » (Ga 5, 4), si une telle chute était par principe impossible pour un vrai justifié ? On ne met pas en garde contre un danger inexistant.

Troisièmement, cette thèse fragilise la liberté et risque la présomption. Si rien ne peut me faire perdre le salut, alors mes choix moraux ne décident plus de mon destin éternel. C'est ouvrir la porte à ce que le Catéchisme nomme la présomption. Le développement complet de cette objection se trouve dans Un chrétien peut-il perdre son salut ? et, pour le débat sur la justification, dans Sommes-nous sauvés par la foi seule ?.

Quatre regards sur la perte du salut

Les grandes traditions chrétiennes ne disent pas la même chose sur ce point. Le tableau suivant résume leurs positions, du plus « sécurisant » au plus exigeant.

PositionPeut-on perdre le salut ?Argument centralDifficulté principale
Sécurité éternelle évangélique (once saved, always saved)Non, jamais, dès la conversionLa promesse de Jésus en Jn 10, 28Rend vides les avertissements bibliques
Persévérance des saints (calvinisme)Non pour les vrais élus ; l'apostat n'était pas régénéréDécret d'élection inconditionnellePersonne ne peut savoir s'il est élu
LuthéranismeOui, en perdant la foiLa foi seule sauve, donc la perte de la foi perd le salutAdmet la chute par le péché contre la conscience, et le retour par le repentir (Augsbourg, art. XII ; Formule de Concorde) — mais ne mesure la perte qu'à la foi, là où Trente voit tout péché mortel faire perdre la grâce (canon 27)
CatholicismeOui, par tout péché mortel ; retrouvé par la pénitenceTrente, session VI ; avertissements du NTExige la vigilance et la persévérance jusqu'au bout

La lecture du tableau est simple : seul le catholicisme tient ensemble la gravité réelle du péché (on peut tout perdre) et la miséricorde réelle de Dieu (on peut tout retrouver), sans sombrer ni dans la fausse sécurité ni dans l'angoisse.

Comment retrouve-t-on le salut perdu ?

Voici le cœur de la bonne nouvelle catholique : le salut perdu n'est jamais perdu sans recours. Aussi longtemps qu'un homme vit, le retour lui est offert. C'est même pour cela que le Christ a institué, après le baptême, un second sacrement de guérison.

La confession, « seconde planche après le naufrage »

Reprenant l'image du naufragé qui s'accroche à une planche — employée par Tertullien à propos de la pénitence (De la pénitence, 4), puis par saint Jérôme (Lettre 130 à Demetrias, 9) —, le concile de Trente a appelé le sacrement de Pénitence la seconde planche de salut, dès son décret sur la justification (session VI, chapitre 14), avant d'y consacrer tout le décret sur la Pénitence (session XIV) :

« Pour ceux qui sont tombés dans le péché après le baptême, ce sacrement de Pénitence est aussi nécessaire au salut que l'est le baptême pour ceux qui ne sont pas encore régénérés. » — Concile de Trente, session XIV, sur le sacrement de Pénitence[21]

L'image est limpide : le baptême est le navire qui nous porte ; si nous faisons naufrage par le péché mortel, la confession est la planche à laquelle nous raccrochant nous regagnons la rive. Elle ne remplace pas le baptême — elle le restaure. C'est pourquoi le Catéchisme appelle la pénitence une véritable « résurrection spirituelle »[22]. Sur la pratique concrète, voir Comment faire une bonne confession ?.

Le Père qui court au-devant du fils

La perte et le retour du salut ont reçu, de la bouche du Christ, leur plus belle illustration : la parabole de l'enfant prodigue (Lc 15, 11-32). Le fils qui réclame sa part d'héritage, la dilapide et tombe dans la misère est l'image du baptisé qui perd la grâce. Mais le père ne l'a pas rayé de sa maison : il guette son retour, court à sa rencontre, le rétablit dans sa dignité de fils. Le mot du père dit tout du salut retrouvé : « mon fils que voici était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé » (Lc 15, 24)[23]. Un simple repentir sincère — la contrition — rouvre toujours la porte du retour.

Vivre sans angoisse : entre présomption et désespoir

Présomption, espérance, désespoir — l'espérance chrétienne tient ensemble confiance en Dieu, vigilance et prière. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Que le salut puisse se perdre ne doit pas engendrer la peur maladive. La bonne attitude n'est ni la fausse tranquillité ni l'inquiétude rongeante, mais l'espérance — une vertu qui se tient à égale distance de deux fautes opposées que le Catéchisme nomme les péchés contre l'espérance.

La présomption : croire qu'on ne peut plus se perdre

Le premier piège est la présomption. Le Catéchisme en distingue deux formes :

« Ou bien l'homme présume de ses capacités (espérant pouvoir se sauver sans l'aide d'en Haut), ou bien il présume de la toute-puissance ou de la miséricorde divines (espérant obtenir son pardon sans conversion et la gloire sans mérite). » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2092[24]

La sécurité éternelle mal comprise penche du second côté : compter sur la miséricorde de Dieu pour être sauvé sans conversion. C'est oublier que la miséricorde ne force jamais la liberté : Dieu pardonne toujours, mais il ne pardonne pas malgré nous.

Le désespoir : croire qu'on ne peut plus être sauvé

Le piège opposé est le désespoir, par lequel « l'homme cesse d'espérer de Dieu son salut personnel, les secours pour y parvenir ou le pardon de ses péchés »[25]. C'est la tentation de l'âme accablée par ses fautes, qui se croit trop loin pour revenir. Or aucun péché n'excède la miséricorde de Dieu pour qui se repent. Saint Thomas d'Aquin voit dans le désespoir le refus d'espérer avoir part à la bonté de Dieu (Somme théologique, IIa-IIae, q. 20, a. 3) : en refusant de croire au pardon, l'âme se ferme elle-même à sa miséricorde.

La crainte filiale et la confiance

Entre les deux, l'Écriture recommande une crainte filiale — non la terreur de l'esclave, mais la délicatesse du fils qui craint de blesser un père aimé. C'est le sens de la « crainte et du tremblement » de Philippiens 2, 12. Cette crainte ne s'oppose pas à la confiance : elle la garde vivante. Le chrétien équilibré vit dans une grande confiance appuyée sur les mérites du Christ, et une sainte vigilance appuyée sur la conscience de sa fragilité.

Le don de la persévérance finale

Saint Alphonse de Liguori (1696-1787), docteur de l'Église, a enseigné que la persévérance finale s'obtient surtout par la prière. Image : Wikimedia Commons, domaine public.

Reste la grâce des grâces : mourir dans l'état de grâce. C'est ce que la tradition appelle le don de la persévérance finale, auquel saint Augustin a consacré tout un traité. Ce don ne se mérite pas à proprement parler ; il se demande. Saint Alphonse de Liguori, docteur de l'Église, en a fait la thèse de son célèbre traité sur la prière : les grâces ordinaires nous sont données largement, mais « les autres grâces, spécialement le don de la persévérance, ne sont accordées qu'à ceux qui prient ». D'où sa formule abrupte :

« Celui qui prie se sauve certainement ; celui qui ne prie pas se damne certainement. » — Saint Alphonse de Liguori, Le grand moyen de la prière, chapitre I[26]

Tel est l'équilibre catholique : prendre au sérieux la possibilité de se perdre, sans jamais perdre confiance ; veiller sans trembler ; demander chaque jour la grâce de finir dans l'amitié de Dieu. La manière de grandir dans cette fidélité est développée dans Comment grandir dans la persévérance ?.

En résumé

Peut-on perdre le salut ? Oui. Le baptisé qui commet un péché mortel perd l'état de grâce, et risque la perte éternelle s'il meurt sans repentir. C'est l'enseignement constant de l'Écriture — qui multiplie les avertissements aux croyants — et la définition expresse du concile de Trente, contre la thèse protestante de la sécurité éternelle. Mais cette vérité grave est inséparable d'une autre, joyeuse : le salut perdu se retrouve toujours par le repentir et la confession, « seconde planche après le naufrage ». Au chrétien il revient de vivre entre la présomption et le désespoir, dans une espérance ferme et une vigilance confiante, en demandant chaque jour le don de la persévérance finale.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Catéchisme de l'Église catholique, § 1861, Mame/Plon, 1992. Le texte ajoute : « notre liberté ayant le pouvoir de faire des choix pour toujours, sans retour. »

    1
  2. Sur les trois temps du salut dans saint Paul : « sauvés » au passé (Rm 8, 24 ; Ep 2, 5-8), « sauvés » au présent ou en cours (1 Co 1, 18), « sauvés » au futur (Rm 5, 9-10), Bible de Jérusalem.

    2
  3. Saint Paul, Lettre aux Philippiens 2, 12, Bible de Jérusalem, éd. du Cerf. Texte (avec coupe) : « Ainsi donc, mes bien-aimés […] avec crainte et tremblement mettez en œuvre votre salut. »

    3
  4. Catéchisme de l'Église catholique, § 1855. Cf. §§ 1854-1864 sur la distinction du péché mortel et du péché véniel.

    4
  5. Catéchisme de l'Église catholique, § 1857 : « Pour qu'un péché soit mortel, trois conditions sont ensemble requises : "Est péché mortel tout péché qui a pour objet une matière grave, et qui est commis en pleine conscience et de propos délibéré" » (citant l'exhortation apostolique Reconciliatio et Paenitentia, 17).

    5
  6. Catéchisme de l'Église catholique, § 162, citant la Première lettre de saint Paul à Timothée 1, 18-19.

    6
  7. Concile de Trente, session VI (13 janvier 1547), Décret sur la justification, chapitre 15. Denzinger-Schönmetzer (DS) 1544. Texte latin : « gratiam iustificationis amitti non solum per infidelitatem, qua etiam ipsa fides amittitur, sed etiam per quodcumque aliud mortale peccatum, quamvis non amittatur fides. »

    7
  8. Concile de Trente, session VI, canon 23. DS 1573. Texte latin : « Si quis hominem semel iustificatum dixerit […] non posse amplius peccare nec gratiam amittere […] anathema sit. »

    8
  9. Concile de Trente, session VI, canon 27. DS 1577. Texte latin : « Si quis dixerit, nullum esse mortale peccatum nisi infidelitatis, aut nullo alio quantumvis gravi et enormi praeter infidelitatis peccato […] gratiam amitti: anathema sit. »

    9
  10. Concile de Trente, session VI, canon 16. DS 1566. Sur l'impossibilité d'une certitude absolue et infaillible de la persévérance finale sans révélation particulière.

    10
  11. Saint Paul, Première lettre aux Corinthiens 9, 27, Bible de Jérusalem. Le grec adokimos signifie « réprouvé, disqualifié, recalé à l'épreuve ».

    11
  12. Saint Paul, Lettre aux Galates 5, 4, Bible de Jérusalem : « Vous avez rompu avec le Christ, vous qui cherchez la justice dans la Loi ; vous êtes déchus de la grâce. » Le verbe grec ekpiptô signifie « tomber de, être déchu de ».

    12
  13. Évangile selon saint Jean 15, 6, Bible de Jérusalem. Discours de la vigne et des sarments (Jn 15, 1-8).

    13
  14. Lettre aux Hébreux 6, 4-6, Bible de Jérusalem. Cf. He 10, 26-31 sur le péché volontaire après la connaissance de la vérité.

    14
  15. Évangile selon saint Matthieu 24, 13, Bible de Jérusalem, éd. du Cerf : « Mais celui qui aura tenu bon jusqu'au bout, celui-là sera sauvé. » Parallèle en Mt 10, 22 : « mais celui qui aura tenu bon jusqu'au bout, celui-là sera sauvé. »

    15
  16. Évangile selon saint Jean 10, 28-29, Bible de Jérusalem. Texte invoqué par les partisans de la sécurité éternelle.

    16
  17. Saint Paul, Lettre aux Romains 8, 38-39, Bible de Jérusalem. La liste paulinienne énumère des puissances extérieures (mort, vie, anges, principautés, présent, avenir) ; elle ne mentionne pas le péché librement consenti du croyant.

    17
  18. Saint Paul, Lettre aux Philippiens 1, 6, Bible de Jérusalem. Expression d'une espérance confiante de l'Apôtre pour la communauté, que la même lettre tempère par l'appel à œuvrer à son salut « avec crainte et tremblement » (Ph 2, 12).

    18
  19. Confession de foi de Westminster (1646), chapitre XVII, « De la persévérance des saints » : les justifiés « ne peuvent ni totalement ni définitivement déchoir de l'état de grâce ». Texte de référence du presbytérianisme réformé.

    19
  20. Canons de Dordrecht (Synode de Dordrecht, 1618-1619), cinquième chef de doctrine, « La persévérance des saints » — cinquième point du calvinisme (le « P » de l'acronyme TULIP : Perseverance of the Saints).

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  21. Concile de Trente, session XIV (25 novembre 1551), Doctrine sur le sacrement de Pénitence, chapitre 2. DS 1672 : « ce sacrement de Pénitence est, pour ceux qui sont tombés après le baptême, nécessaire au salut comme le baptême lui-même l'est pour ceux qui ne sont pas encore régénérés. » La formule de la « seconde planche après le naufrage » (secundam post naufragium deperditae gratiae tabulam) appartient, elle, au chapitre 14 de la session VI sur la justification, « De lapsis » (DS 1542).

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  22. Catéchisme de l'Église catholique, § 1468, sur les effets du sacrement de Pénitence : il opère une « véritable "résurrection spirituelle" » et rend la dignité et les biens de la vie des enfants de Dieu.

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  23. Évangile selon saint Luc 15, 11-32 (parabole de l'enfant prodigue), Bible de Jérusalem. Le verset 24 — « il était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé » — est l'image évangélique de la grâce perdue puis recouvrée.

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  24. Catéchisme de l'Église catholique, § 2092, sur les deux formes de présomption, péché contre l'espérance.

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  25. Catéchisme de l'Église catholique, § 2091, sur le désespoir, péché contre l'espérance.

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  26. Saint Alphonse-Marie de Liguori, Le grand moyen de la prière (Del gran mezzo della preghiera, Naples, 1759), chapitre I. Saint Alphonse y enseigne que la persévérance finale est une grâce qui s'obtient infailliblement par la prière persévérante. Cf. également saint Augustin, De dono perseverantiae (Le don de la persévérance, 428-429).

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