Peut-on croire à une révélation privée non reconnue ?

Une révélation privée non reconnue par l'Église n'est ni approuvée ni forcément condamnée. Un catholique peut-il y croire ? À quelles conditions, et à partir de quel seuil est-ce une faute ? Ce que dit vraiment l'Église des apparitions et messages non jugés.

Ignispedia

Un ami vous confie un « message du Ciel » reçu par une voyante dont vous n'aviez jamais entendu parler ; un site diffuse les « secrets » d'une apparition qui ne figure sur aucun calendrier liturgique ; une communauté vit avec ferveur autour de locutions que l'évêque n'a ni approuvées ni condamnées. La question surgit alors, très concrète : ai-je le droit d'y croire ? Est-ce un manque de foi de rester réservé — ou, au contraire, une imprudence d'y adhérer ?

La réponse de l'Église est nette, et elle tient d'abord à un mot mal compris : « non reconnue ». Beaucoup l'entendent comme un synonyme de « fausse » ou d'« interdite ». Ce n'en est pas le sens. Dans l'immense majorité des cas, une révélation privée non reconnue est simplement une révélation que l'Église n'a pas jugée : elle ne s'est pas encore prononcée, ou a estimé que rien ne prouvait son origine céleste, sans pour autant la condamner. Entre le feu vert d'une reconnaissance et le feu rouge d'une condamnation, il existe une vaste zone d'attente où la conduite du fidèle relève, non de la foi due à un dogme, mais de la prudence.

Cet article traite précisément ce cas particulier. La doctrine générale — pourquoi aucune révélation privée, même reconnue, n'oblige la foi divine — est exposée dans l'article Faut-il croire aux révélations privées ?. Ici, on suppose cette base acquise et l'on descend d'un cran : que peut licitement faire un catholique devant une révélation que l'autorité de l'Église n'a pas validée ? À quelles conditions peut-il y croire, et à partir de quel seuil cette croyance devient-elle une faute ?

« Non reconnue » : de quoi parle-t-on au juste ?

Avant de demander s'il est permis d'y croire, il faut savoir ce que recouvre l'expression. Car « non reconnue » désigne en réalité plusieurs situations très différentes, du silence total au jugement négatif nuancé. Les confondre, c'est se condamner à mal agir.

Les six conclusions des Normes de 2024

La plupart des révélations privées de l'histoire n'ont jamais reçu de verdict formel. Sur les milliers d'apparitions et de locutions rapportées au fil des siècles, seule une poignée a fait l'objet d'un jugement officiel. Le silence est donc la situation normale, pas l'exception. Pour s'y retrouver, les Normes promulguées par le Dicastère pour la Doctrine de la Foi le 17 mai 2024 prévoient six conclusions possibles (art. 18, 1°–6°), de l'attente prudente au jugement négatif ferme.

StatutCe que l'Église ditCe que le fidèle peut faire
Nihil obstat (art. 18, 1°)Rien n'empêche : des signes de l'action de l'Esprit Saint sont reconnus, sans certitude sur l'authenticité surnaturelle.Culte et pèlerinage permis ; adhésion prudente possible, jamais obligatoire.
Prae oculis habeatur (art. 18, 2°)Des signes positifs, mais aussi de la confusion ou des risques : discernement et dialogue requis, clarifications doctrinales possibles.Réserve accrue ; tenir compte des précisions demandées par l'évêque.
Curatur (art. 18, 3°)Des éléments critiques notables, mais une dévotion déjà largement répandue et des fruits vérifiables : à réorienter, non à encourager.Ne pas propager ; se tourner vers les expressions de dévotion recommandées.
Sub mandato (art. 18, 4°)Le problème vient d'un mésusage (personne, famille, groupe), non du phénomène lui-même : la conduite pastorale est confiée à l'évêque.Obéir aux dispositions prises par l'évêque.
Prohibetur et obstruatur (art. 18, 5°)Des risques très graves : l'adhésion publique est déclarée non permise.Ne pas y adhérer ; accueillir la catéchèse donnée pour comprendre la décision.
Declaratio de non supernaturalitate (art. 18, 6°)Il est déclaré, sur des faits concrets et prouvés, que le phénomène n'est pas surnaturel.Interdiction d'y adhérer et de la diffuser ; obéissance stricte.
Du silence à la condamnation, ce que le fidèle peut faire à chaque étape — illustration originale Ignispedia.

Une révélation « non reconnue » relève, selon les cas, des quatre premières conclusions. Seules les deux dernières sont un vrai feu rouge. Tout l'enjeu pratique consiste à savoir dans quelle case on se trouve — et à ne jamais traiter une case comme la suivante.

Le silence de l'Église n'est pas une approbation

Il faut le dire clairement : l'absence de condamnation n'a jamais valu approbation. Qu'un évêque n'ait rien interdit ne signifie pas qu'il ait reconnu quoi que ce soit. Les promoteurs d'apparitions litigieuses jouent souvent de cette ambiguïté — « l'Église n'a rien dit contre » — comme si le silence était un blanc-seing. Il ne l'est pas.

Les nouvelles normes du Dicastère pour la Doctrine de la Foi le rappellent d'emblée : « il ne faut ordinairement pas attendre de l'autorité ecclésiastique une reconnaissance positive » du caractère surnaturel[1]. Autrement dit, l'attitude par défaut de l'Église est la réserve, pas l'aval. Un fidèle honnête ne peut donc jamais transformer un silence en garantie.

Le silence de l'Église n'est pas non plus un rejet

La symétrie est tout aussi vraie dans l'autre sens. Que l'Église n'ait pas reconnu une révélation ne prouve pas qu'elle soit fausse. Les enquêtes canoniques sont lentes, prudentes, parfois interrompues par la mort d'un voyant ou le manque de preuves. Lourdes a attendu quatre ans avant sa reconnaissance ; Fatima, treize ans ; d'autres attendent encore après un siècle. Le retard d'un jugement ne dit rien de la vérité des faits — il dit seulement la prudence de l'Église, qui préfère se tromper par lenteur que par précipitation.

Ce que « non reconnue » ne veut pas dire

Trois contresens reviennent constamment. Les lever, c'est déjà répondre à la moitié de la question.

Non reconnue n'est pas fausse

Beaucoup d'authentiques grâces ont d'abord été ignorées, voire suspectées, avant d'être honorées. La prudence de l'Église consiste précisément à ne pas se prononcer tant que la preuve manque : un non constat n'affirme pas la supercherie, il constate l'absence de certitude. La distinction est capitale, et l'Église l'a maintenue jusque dans des dossiers célèbres.

Le non constat de supernaturalitate signifie que le caractère surnaturel n'a pas été établi — non qu'il a été établi qu'il n'existe pas : il exprime l'attente prudente, là où le constat de non supernaturalitate tranche positivement pour l'absence de surnaturel[2].

Non reconnue n'est pas interdite

Sauf condamnation explicite, croire en privé à une révélation non reconnue n'est pas défendu. Le Catéchisme lui-même reconnaît qu'« au fil des siècles, il y a eu des révélations dites “privées”, dont certaines ont été reconnues par l'autorité de l'Église »[3] — impliquant que beaucoup d'autres, sans être reconnues, ne sont pas pour autant proscrites. L'interdit n'existe que lorsque l'Église l'a formellement posé.

Reconnue n'est pas garantie de foi

Enfin, le contraire est vrai aussi, et il désamorce l'angoisse inverse : même une révélation reconnue n'oblige jamais la foi divine. On ne « doit » croire ni à Lourdes ni à Fatima comme on croit au Credo. Ce point, développé dans l'article Faut-il croire aux révélations privées ?, éclaire tout le reste : si même l'approuvé n'oblige pas, le non-reconnu n'oblige évidemment pas davantage — mais il n'est pas pour autant interdit.

Peut-on y croire ? Le principe de l'adhésion prudente

Voici le cœur de la question. Oui, un catholique peut adhérer à une révélation privée non condamnée — mais d'une adhésion d'une nature précise, et sous conditions.

Une « foi humaine », jamais la foi divine

L'Église, depuis Benoît XIV, distingue soigneusement deux registres. À une révélation privée, même reconnue, « n'est pas due, et n'est pas non plus possible, une adhésion de foi catholique » : on lui accorde seulement « une adhésion de foi humaine », selon les règles de la prudence[4]. La foi divine répond à la Parole de Dieu publique, close en Christ ; la foi humaine est l'assentiment raisonnable qu'on donne à un fait probable, révisable, humainement crédible.

Cette distinction change tout pour une révélation non reconnue. Puisqu'on ne lui doit qu'une foi humaine, on peut la lui accorder à titre d'hypothèse pieuse, sans engager sa foi et sans jamais la présenter comme certaine. Le card. Ratzinger le formule pour les cas approuvés, mais le principe vaut a fortiori pour les cas en attente :

« L'approbation ecclésiastique d'une révélation privée dit essentiellement que le message relatif ne contient rien qui contredit la foi et les bonnes mœurs ; il est permis de la rendre publique, et les fidèles sont autorisés à y donner avec prudence leur adhésion. » — Card. Joseph Ratzinger, Commentaire théologique du Message de Fatima, 2000[5]

Les trois conditions d'une adhésion licite

Trois conditions inséparables : si l'une manque, l'adhésion devient imprudente — illustration originale Ignispedia.

De cette doctrine se dégagent trois conditions. Tant qu'elles sont réunies, croire en privé à une révélation non reconnue est légitime ; dès que l'une manque, l'adhésion devient imprudente ou coupable.

Rien qui contredise la foi et les mœurs

C'est le filtre premier et absolu. Une prétendue révélation qui enseignerait une erreur doctrinale, réclamerait un culte suspect, annoncerait de fausses dates de fin du monde ou justifierait une conduite contraire à l'Évangile se disqualifie d'elle-même — quelle que soit la ferveur qu'elle suscite. Saint Paul l'a tranché une fois pour toutes :

« Quand bien même nous-mêmes, ou un ange venu du ciel, nous vous annoncerions un évangile différent de celui que nous vous avons annoncé, qu'il soit anathème ! » — Saint Paul, Galates 1, 8[6]

Des fruits spirituels réels

Le second critère est celui du Christ lui-même : « C'est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez »[7]. Conversions vraies, retour aux sacrements, croissance de la charité, fidélité à l'Église, paix intérieure : voilà les signes qui rendent une adhésion raisonnable. Les nouvelles normes de 2024 font de l'« abondance des fruits spirituels » un élément central de l'appréciation[8]. À l'inverse, la fascination pour le prodige, la peur, l'obsession des secrets ou l'exaltation de la voyante sont des fruits douteux.

La soumission au jugement de l'Église

Troisième condition, décisive : l'adhésion doit demeurer ouverte au verdict futur de l'Église. Croire en privé, oui ; refuser par avance de se soumettre si l'autorité tranche en sens contraire, non. C'est ce fil de l'obéissance qui distingue la dévotion catholique de la dérive sectaire. Le vrai dévot d'une apparition non reconnue est celui qui pourrait, sans déchirement, y renoncer le jour où l'Église le demanderait.

« Éprouvez tout, retenez ce qui est bon »

Ces trois conditions ne sont que le déploiement d'une parole apostolique qui commande tout le discernement chrétien. Contre la crédulité comme contre le mépris, saint Paul trace la voie moyenne :

« N'éteignez pas l'Esprit, ne méprisez pas les prophéties, mais discernez la valeur de toute chose : ce qui est bien, gardez-le. Éloignez-vous de toute espèce de mal. » — Saint Paul, 1 Thessaloniciens 5, 19-22[9]

Ni tout accueillir, ni tout rejeter : éprouver, puis retenir ce qui est bon. Cette prudence active — et non un scepticisme paresseux — est l'attitude catholique devant une révélation non reconnue.

Les cas où l'on ne peut PAS y croire

La liberté prudente a des bornes fermes. Il existe des situations où l'adhésion n'est plus permise, où la seule attitude fidèle est le refus et l'obéissance.

La révélation condamnée : obéissance stricte

Quand l'Église a rendu un jugement négatif ferme — un constat de non supernaturalitate, ou une déclaration d'inauthenticité — la question est close. Persister à y croire et à la répandre n'est plus une opinion privée : c'est un acte de désobéissance. La foi catholique se reconnaît à ce qu'elle plie devant le jugement de l'autorité légitime, même lorsqu'il déçoit une piété sincère.

La révélation qui contredit la foi ou les mœurs

Nulle enquête n'est même nécessaire lorsque le contenu se juge de lui-même. Le Catéchisme est catégorique :

« La foi chrétienne ne peut pas accepter des “révélations” qui prétendent dépasser ou corriger la Révélation dont le Christ est l'achèvement, comme c'est le cas dans certaines religions non chrétiennes et aussi dans certaines sectes récentes. » — Catéchisme de l'Église catholique, nº 67[10]

Une locution qui annonce un « nouvel évangile », corrige un dogme, prêche contre le pape ou l'évêque légitime, ou sème la haine, porte en elle-même sa condamnation. L'Apôtre avertit d'ailleurs que l'apparence lumineuse ne prouve rien :

« Il n'y a là rien d'étonnant : Satan lui-même se déguise en ange de lumière. » — Saint Paul, 2 Corinthiens 11, 14[11]

Quand l'évêque du lieu a tranché

Le discernement des phénomènes surnaturels revient d'abord à l'évêque diocésain, en lien avec le Dicastère pour la Doctrine de la Foi[12]. Lorsqu'un évêque, dans les limites de sa compétence, interdit un culte, défend un pèlerinage ou met en garde contre une voyante, le fidèle du diocèse est tenu de suivre. On ne peut invoquer une « foi personnelle » contre une décision pastorale légitime : ce serait renverser l'ordre même que l'authentique inspiration respecte toujours.

Le vrai danger : quand l'adhésion privée devient désobéissance

Le péril, avec les révélations non reconnues, n'est presque jamais la simple erreur intellectuelle. C'est la pente qui mène de la dévotion privée à la rupture avec l'Église. Il faut la nommer pour l'éviter.

De la dévotion à la secte

De la dévotion à la dérive : six signaux qui doivent alerter un fidèle prudent — illustration originale Ignispedia.

Beaucoup de dérives ont commencé innocemment : un groupe se réunit autour de messages, s'attache à une voyante, se persuade d'être une élite spirituelle, puis, l'Église se montrant réservée, retourne cette réserve contre l'Église elle-même. Le cas de Bayside, aux États-Unis, en est l'exemple classique. Les « messages » attribués à Veronica Lueken, à partir de 1970, en vinrent à dénoncer un « faux pape » usurpateur et à saper l'autorité des évêques. En 1986, l'évêque de Brooklyn, Mgr Francis Mugavero, publia une Declaration Concerning the Bayside Movement : les prétendues apparitions étaient dénuées de toute crédibilité, leurs messages contraires à l'enseignement de l'Église, et les fidèles priés de s'abstenir des « vigiles » et de toute diffusion[13].

Illuminisme, division, exploitation

Trois symptômes signalent le glissement. L'illuminisme d'abord : se croire dépositaire d'une lumière supérieure à celle de l'Église ordinaire, mépriser la messe « banale » au profit des « messages ». La division ensuite : le groupe se pose contre les prêtres, contre l'évêque, contre le concile, contre le pape. L'exploitation enfin : quête d'argent, emprise psychologique, secrets vendus, peur entretenue. Là où l'Esprit unifie, humilie et pacifie, la fausse mystique divise, exalte et inquiète.

Les marques d'une fausse mystique

Ces signes ne s'improvisent pas : ils relèvent d'un discernement éprouvé, détaillé dans les articles Comment reconnaître une fausse apparition ? et Qu'est-ce que le discernement des esprits ?. Retenons ici la règle d'or : l'authentique inspiration rend obéissant, humble et paisible ; la fausse rend fier, rebelle et agité. Sainte Thérèse d'Avila, saint Jean de la Croix et saint Ignace convergent sur ce point : le meilleur test d'une grâce n'est pas son éclat, mais la docilité qu'elle produit envers l'Église.

Comment se conduire concrètement ?

Reste la question pratique. Devant une révélation non reconnue précise, que faire, ici et maintenant ?

Avant tout jugement : réserve et prudence

Tant que l'Église n'a pas parlé, la sagesse est la réserve intérieure : on peut être touché, prier, en tirer du bien, sans rien affirmer publiquement ni engager d'autres âmes. Saint Jean de la Croix va plus loin et met en garde contre l'appétit même des visions et révélations particulières : l'âme qui cherche encore des lumières extraordinaires détourne un peu ses yeux du Christ, en qui tout est déjà donné[14]. La meilleure dévotion, devant l'incertain, reste l'Évangile, les sacrements et la charité — jamais suspects, toujours féconds.

Le rôle de l'évêque et du discernement de l'Église

La conduite prudente consiste aussi à se référer à l'autorité compétente plutôt qu'à son propre sentiment. Les normes de 2024 confient au Nihil obstat un sens précis : sans certitude sur l'origine surnaturelle, l'évêque, constatant de nombreux signes d'une action de l'Esprit, peut apprécier la valeur pastorale du phénomène et en promouvoir la diffusion[15]. Le fidèle qui veut savoir « où en est » une apparition doit donc chercher la position de l'évêque du lieu ou du Dicastère, non l'avis d'un site militant. Le discernement d'une apparition mariale, en particulier, suit des critères précis exposés dans Comment discerner une apparition mariale ?.

Un cas d'attente : Garabandal

L'église du village de San Sebastián de Garabandal (Cantabrie), où l'enquête diocésaine a conclu à un non constat de supernaturalitate — photographie, Wikimedia Commons.

Les apparitions de San Sebastián de Garabandal (Espagne, 1961-1965) illustrent parfaitement le statut « non reconnu, non condamné ». Saisi par l'évêque de Santander, Mgr José Vilaplana Blasco — qui lui avait transmis, le 12 novembre 1991, les travaux de la commission nommée par son prédécesseur Mgr Juan Antonio del Val Gallo (avis du 26 avril 1991) —, le Dicastère répondit le 28 novembre 1992 par une lettre du card. Joseph Ratzinger : ne jugeant pas opportun d'intervenir directement, il suggérait à l'évêque de réaffirmer, en la faisant sienne, la position unanime de ses prédécesseurs — le non constat du caractère surnaturel, sans condamnation[16]. Le 20 octobre 2022, l'évêque de Santander, Mgr Manuel Sánchez Monge, a confirmé que cette position reste l'état du dossier : « Ma position, comme celle de mes prédécesseurs, est que l'évaluation de Rome reste valide : il n'y a aucun signe de surnaturalité »[17]. Un catholique peut donc, aujourd'hui encore, s'y intéresser avec réserve, en priant, sans affirmer que la Vierge y est apparue — et en se tenant prêt à suivre l'Église si elle tranchait un jour.

Un cas de tolérance : Medjugorje

L'église Saint-Jacques de Medjugorje, où le Dicastère pour la Doctrine de la Foi a accordé un Nihil obstat le 19 septembre 2024 — photographie, Wikimedia Commons.

À l'autre bout du spectre des « non reconnues », Medjugorje. Le 19 septembre 2024, le Dicastère pour la Doctrine de la Foi a publié la note La Reine de la Paix, accordant un Nihil obstat à l'expérience spirituelle liée au sanctuaire — tout en précisant que ce feu vert « n'implique pas une déclaration du caractère surnaturel » du phénomène[18]. Autrement dit : pèlerinages et dévotion autorisés, fruits reconnus, mais l'Église ne certifie pas les apparitions. C'est le modèle même de l'adhésion prudente permise sans obligation : on peut y aller, y prier, s'y convertir, sans être tenu de croire que la Vierge y parle chaque jour.

Que gagne-t-on à attendre le jugement de l'Église ?

On pourrait croire que cette prudence prive d'un bien. C'est l'inverse : elle en est la garde.

La paix de l'obéissance

Rien ne se perd à attendre. Celui qui reçoit une grâce à travers une révélation non reconnue — une conversion, un retour à la confession, un élan de prière — garde ce bien intact, car il vient toujours en réalité du Christ et de son Évangile, jamais de la seule apparition. Et il gagne en plus la paix de l'obéissance : la certitude de n'avoir pas mis sa foi au-dessus de l'Église. Le doute sur un fait n'ôte rien à la charité ; la désobéissance, elle, blesse l'âme.

L'exemple des voyants soumis

Sainte Bernadette Soubirous : la docilité à son curé et à son évêque, plus que le prodige, a rendu son témoignage crédible — photographie ancienne, Wikimedia Commons.

Les grands voyants reconnus par l'Église ont tous partagé un trait : la docilité. Bernadette Soubirous, à Lourdes, se soumit sans réserve à son curé et à son évêque, entra au couvent et se tut ; Faustine Kowalska, malgré des incompréhensions, obéit à ses supérieurs et à ses confesseurs. Aucun d'eux n'a opposé sa lumière privée à l'Église. C'est cette obéissance, plus que le prodige, qui a rendu leur témoignage crédible — et c'est elle que doit imiter tout fidèle attiré par une révélation encore non reconnue.

Synthèse : une liberté gouvernée par l'obéissance

Un discernement en quatre questions, de la révélation non reconnue à l'adhésion humaine prudente — illustration originale Ignispedia.

Peut-on croire à une révélation privée non reconnue ? Oui, si elle n'est pas condamnée, ne contredit ni la foi ni les mœurs, porte de bons fruits, et si l'on garde son cœur soumis à l'Église. Non, dès que l'une de ces conditions manque, ou que l'adhésion se durcit en désobéissance. Entre la crédulité qui avale tout et le mépris qui rejette tout, l'Église propose un chemin d'homme libre et de fils obéissant : éprouver, retenir ce qui est bon, et laisser le dernier mot à celle qui a reçu du Christ la mission de discerner.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Dicastère pour la Doctrine de la Foi, Normes pour procéder dans le discernement de présumés phénomènes surnaturels, 17 mai 2024, Ire partie, par. 11 : en règle générale, il ne faut pas attendre de l'autorité ecclésiastique une reconnaissance positive du caractère surnaturel ; seul le Saint-Père peut autoriser une procédure visant une telle déclaration.

    1
  2. Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Normae de modo procedendi in diudicandis praesumptis apparitionibus ac revelationibus, Note préliminaire, § 2 (session plénière de novembre 1974 ; texte approuvé par Paul VI le 24 février 1978, promulgué le 25 février 1978, rendu public en 2011) : les jugements qui concluaient alors l'enquête — constat de supernaturalitate, non constat de supernaturalitate. Le jugement négatif ferme relève aujourd'hui de la sixième conclusion des Normes du 17 mai 2024 : Declaratio de non supernaturalitate (art. 18, 6° ; Ire partie, par. 22).

    2
  3. Catéchisme de l'Église catholique, nº 67 : « Au fil des siècles, il y a eu des révélations dites “privées”, dont certaines ont été reconnues par l'autorité de l'Église. Elles n'appartiennent cependant pas au dépôt de la foi. Leur rôle n'est pas d'“améliorer” ou de “compléter” la Révélation définitive du Christ, mais d'aider à en vivre plus pleinement à une certaine époque de l'histoire. »

    3
  4. Benoît XIV (Prospero Lambertini), De servorum Dei beatificatione et beatorum canonizatione, lib. II, c. 32 / lib. III, c. 53. Passage cité intégralement par le card. Ratzinger dans le Commentaire théologique de 2000 : à une révélation approuvée « n'est pas due, et n'est pas non plus possible, une adhésion de foi catholique », mais seulement « une adhésion de foi humaine », selon les règles de la prudence.

    4
  5. Cardinal Joseph Ratzinger, Commentaire théologique du Message de Fatima, Congrégation pour la Doctrine de la Foi, 26 juin 2000 : « L'approbation ecclésiastique d'une révélation privée dit essentiellement que le message relatif ne contient rien qui contredit la foi et les bonnes mœurs ; il est permis de la rendre publique, et les fidèles sont autorisés à y donner avec prudence leur adhésion. »

    5
  6. Saint Paul, Épître aux Galates 1, 8 (trad. liturgique) : « Quand bien même nous-mêmes, ou un ange venu du ciel, nous vous annoncerions un évangile différent de celui que nous vous avons annoncé, qu'il soit anathème ! » — appliqué par la tradition à toute prétendue révélation contredisant le dépôt de la foi.

    6
  7. Évangile selon saint Matthieu 7, 15-20 (trad. liturgique) : mise en garde contre les faux prophètes — « C'est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez […] : tout arbre bon produit de beaux fruits. »

    7
  8. Dicastère pour la Doctrine de la Foi, Normes, 17 mai 2024 : l'appréciation d'un phénomène tient compte de sa crédibilité et de l'« abondance des fruits spirituels » (conversions, croissance de la charité, vocations, fidélité au Magistère), critères qui priment sur la seule recherche du prodige.

    8
  9. Saint Paul, Première épître aux Thessaloniciens 5, 19-22 (trad. liturgique) : « N'éteignez pas l'Esprit, ne méprisez pas les prophéties, mais discernez la valeur de toute chose : ce qui est bien, gardez-le. Éloignez-vous de toute espèce de mal. »

    9
  10. Catéchisme de l'Église catholique, nº 67 (fin) : « La foi chrétienne ne peut pas accepter des “révélations” qui prétendent dépasser ou corriger la Révélation dont le Christ est l'achèvement, comme c'est le cas dans certaines religions non chrétiennes et aussi dans certaines sectes récentes. »

    10
  11. Saint Paul, Deuxième épître aux Corinthiens 11, 14 (trad. liturgique) : « Il n'y a là rien d'étonnant : Satan lui-même se déguise en ange de lumière. » — fondement scripturaire de la nécessité du discernement, l'apparence lumineuse ne garantissant pas l'origine divine.

    11
  12. Dicastère pour la Doctrine de la Foi, Normes, 17 mai 2024 : le discernement des présumés phénomènes surnaturels relève en premier lieu de l'Évêque diocésain, agissant en dialogue avec le Dicastère qui approuve la décision finale.

    12
  13. Declaration Concerning the “Bayside Movement”, Mgr Francis J. Mugavero, évêque de Brooklyn, 1986. Après enquête, l'évêque déclara les prétendues apparitions de Veronica Lueken dénuées de crédibilité, leurs « messages » contraires à l'enseignement de l'Église (jusqu'à alléguer un « faux pape » et saper l'autorité des évêques), et demanda aux fidèles de s'abstenir des « vigiles » et de toute diffusion.

    13
  14. Saint Jean de la Croix, La Montée du Carmel, livre II, ch. 22 : sous la loi de grâce, vouloir encore de Dieu visions ou révélations particulières reviendrait à ne pas fixer entièrement les yeux sur le Christ et à chercher hors de lui ce qui est déjà tout donné en lui.

    14
  15. Dicastère pour la Doctrine de la Foi, Normes, 17 mai 2024, art. 18, 1° (Nihil obstat) : même si aucune certitude n'est exprimée sur l'authenticité surnaturelle du phénomène, de nombreux signes d'une action de l'Esprit Saint sont reconnus, et l'Évêque diocésain est encouragé à apprécier la valeur pastorale et à promouvoir la diffusion de cette proposition spirituelle.

    15
  16. Card. Joseph Ratzinger, préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, lettre à Mgr José Vilaplana Blasco, évêque de Santander, Rome, 28 novembre 1992 (en réponse à l'envoi du 12 novembre 1991 transmettant les travaux de la commission nommée par Mgr Juan Antonio del Val Gallo, avis du 26 avril 1991) : le Dicastère, « ayant attentivement examiné » la documentation, « ne juge pas opportun d'intervenir directement » et « suggère » à l'évêque de publier une déclaration réaffirmant, en la faisant sienne, la position unanime de ses prédécesseurs — le non constat de la nature surnaturelle des apparitions —, en particulier l'avis du 26 avril 1991. Le caractère surnaturel n'est ni établi ni exclu.

    16
  17. Mgr Manuel Sánchez Monge, évêque de Santander, déclaration du 20 octobre 2022 rapportée par ACI Prensa / CNA : « Ma position, comme celle de mes prédécesseurs, est que l'évaluation de Rome reste valide : “Il n'y a aucun signe de surnaturalité” » (traduction de la dépêche anglaise).

    17
  18. Dicastère pour la Doctrine de la Foi, note La Reine de la Paix sur l'expérience spirituelle liée à Medjugorje, approuvée par le pape François et publiée le 19 septembre 2024, sous la signature du card. Víctor Manuel Fernández. Elle accorde un Nihil obstat autorisant le culte public, tout en précisant que cette décision « n'implique pas une déclaration du caractère surnaturel » des faits.

    18