C'est l'une des objections les plus fréquentes adressées à la prière mariale, et l'une des plus sérieuses : Marie est une créature, non Dieu. Comment pourrait-elle entendre, au même instant, les prières de millions de fidèles dispersés sur toute la terre, murmurées en cent langues différentes ? Seul Dieu est omniscient et omniprésent — alors prier Marie ne serait-il pas, au mieux, parler dans le vide ?
La question n'est pas d'abord celle de la légitimité de la prière mariale — savoir s'il faut prier Marie, ou si cela porte ombrage au Christ, relève d'autres dossiers. La question est ici plus précise et plus technique : par quel mécanisme une créature glorifiée peut-elle réellement entendre ? C'est sur ce point que se joue toute la crédibilité de l'invocation des saints.
La réponse de la tradition catholique repose sur une distinction décisive, trop souvent ignorée : entendre par soi-même n'est pas entendre en Dieu. Marie n'entend pas nos prières par une faculté infinie qui ferait d'elle une sorte de déesse omnisciente — cela, l'Église l'a toujours nié. Elle les entend dans la vision de Dieu : voyant le Seigneur face à face, elle connaît en lui, comme dans un miroir parfait, tout ce qui se rapporte à sa mission de mère. Le mécanisme n'est donc pas une puissance arrachée à Dieu, mais un don reçu de lui.
Cet article examine d'abord l'objection dans sa version la plus forte, puis la réponse en trois temps : Marie est vivante en Dieu (première condition pour entendre) ; elle voit Dieu, et connaît en lui nos prières (le mécanisme proprement dit) ; enfin l'Écriture et la Tradition confirment que le ciel est attentif à la terre. Il s'appuie sur l'Écriture, le Catéchisme de l'Église catholique, la Somme théologique de saint Thomas, les Pères et le magistère.
Quelle est vraiment la question ?
Avant de répondre, il faut isoler ce qui est demandé. Beaucoup d'objections mêlent en réalité trois questions distinctes, et ce mélange est la source de la confusion.
Trois questions à ne pas confondre
La première question est celle du culte : prier Marie, est-ce l'adorer comme Dieu ? La réponse — non, la vénération mariale n'est pas l'adoration — relève de la distinction entre latrie et hyperdulie, traitée ailleurs. Voir Les catholiques adorent-ils Marie ? et la différence entre adoration et vénération.
La deuxième question est celle de l'utilité : pourquoi passer par Marie alors qu'on peut s'adresser directement à Dieu ? La réponse — l'intercession ne supplée pas une carence de Dieu, mais déploie la communion de l'Église — est développée dans Pourquoi les catholiques prient-ils Marie ? et Faut-il prier les saints ?.
La troisième question — la nôtre — est celle du mécanisme : à supposer même qu'il soit légitime et utile de prier Marie, comment peut-elle nous entendre ? C'est la plus concrète, et c'est elle que les objections les plus modernes mettent en avant. Tout le reste peut être accordé : si Marie ne peut pas réellement entendre, prier Marie reste une parole perdue.
Entendre par soi-même, entendre en Dieu
La réponse tient dans une distinction que toute la suite de l'article ne fera que déplier. Entendre par soi-même suppose une faculté de connaissance proportionnée à l'objet : pour entendre toutes les prières du monde par sa propre puissance, il faudrait être omniscient et omniprésent — c'est-à-dire être Dieu. L'Église n'a jamais attribué cela à Marie ni à aucun saint.
Mais il existe un autre mode de connaissance : entendre en Dieu, c'est-à-dire connaître nos prières non par soi, mais en contemplant le Dieu qui, lui, connaît tout. Un miroir ne produit pas la lumière : il la reçoit et la renvoie fidèlement. De même, l'âme qui voit Dieu ne devient pas omnisciente ; elle reçoit, dans cette vision, la connaissance de ce qui la concerne. Tout l'enjeu du débat se joue sur cette distinction : ceux qui nient que Marie puisse entendre supposent toujours, implicitement, qu'il faudrait pour cela qu'elle soit Dieu.
L'objection : une créature finie peut-elle entendre des millions de prières ?
Il faut donner à l'objection sa pleine force. Telle que la formulent les théologiens de la Réforme et, après eux, beaucoup de chrétiens évangéliques, elle se ramène à quatre arguments convergents.
« Seul Dieu est omniscient et omniprésent »
C'est l'argument le plus direct, et le plus fort. Entendre une prière, c'est en avoir connaissance ; entendre toutes les prières adressées simultanément, partout, en toutes langues, c'est posséder une connaissance illimitée. Or l'omniscience et l'omniprésence sont des attributs exclusivement divins. Une créature, fût-elle glorifiée, demeure finie : son intelligence ne peut embrasser une infinité d'actes. Conclusion de l'objection : attribuer à Marie la capacité d'entendre les prières du monde entier, c'est lui attribuer un attribut divin — donc, sans le dire, la diviniser.
« Les morts ne savent rien de ce qui se passe ici-bas »
L'objection s'appuie ensuite sur l'Écriture. L'Ecclésiaste affirme que « les morts ne savent rien » (Qo 9, 5), et certains en tirent l'idée d'un sommeil de l'âme : entre la mort et la résurrection, l'âme serait dans un état d'inconscience, incapable de connaître ou d'agir. Si tel est le cas, Marie elle-même ne pourrait rien percevoir de nos demandes : la prière mariale s'adresserait à une dormante.
« C'est interroger les morts — donc de la nécromancie »
Troisième argument, d'ordre moral. La Loi interdit formellement de « consulter les morts » (Dt 18, 10-11), rangé parmi les abominations au même titre que la magie et la divination. S'adresser à Marie ou aux saints défunts serait donc une forme déguisée de nécromancie, condamnée par Dieu lui-même.
« Il n'y a qu'un seul médiateur »
Le dernier argument est le plus théologique. Saint Paul écrit : « Il n'y a qu'un seul médiateur entre Dieu et les hommes : un homme, le Christ Jésus » (1 Tm 2, 5). Calvin en tire que recourir aux saints « dépouille le Christ de son titre d'unique Médiateur, titre que le Père lui a donné comme privilège propre et qui ne doit être transféré à nul autre »[1]. Prier Marie reviendrait à supposer le Christ « insuffisant ou trop sévère »[2] — une atteinte à la suffisance de sa médiation.
Ces quatre objections sont sérieuses et méritent une réponse argumentée, et non un haussement d'épaules. La question de l'unique médiateur engageant surtout la légitimité de l'invocation, elle est traitée à fond dans Faut-il prier les saints ? ; nous y reviendrons brièvement à la fin. Les trois autres touchent directement notre sujet — le mécanisme — et c'est par elles qu'il faut commencer.
Première condition : Marie est vivante
Avant de demander comment Marie entend, il faut écarter le présupposé caché de l'objection du « sommeil de l'âme » : l'idée que les défunts seraient inconscients. Si Marie était une dormante, ou pire une disparue, la question du mécanisme ne se poserait même pas. Or la foi affirme exactement l'inverse.
« Dieu n'est pas le Dieu des morts, mais des vivants »
Le Christ lui-même a réglé la question, contre les Sadducéens qui niaient la survie de l'âme. Citant l'Exode, il déclare :
« Il n'est pas le Dieu des morts, mais des vivants. Tous, en effet, vivent pour lui. » — Jésus, Évangile selon saint Luc 20, 38[3]
Abraham, Isaac et Jacob, morts depuis des siècles, sont déclarés vivants devant Dieu. La mort du corps n'abolit pas la personne : l'âme demeure consciente, et plus encore lorsqu'elle est admise à la vision de Dieu. Le texte de l'Ecclésiaste invoqué par l'objection ne décrit pas l'état définitif de l'âme : il constate, dans la perspective de l'Ancien Testament, que les morts ne participent plus à l'agitation « sous le soleil », non qu'ils seraient anéantis ou endormis. La pleine lumière sur la survie consciente vient du Christ.
La mort ne rompt pas la communion
De là découle une vérité que l'objection oublie : la mort ne brise pas l'Église. Les bienheureux du ciel, les âmes en purification et les fidèles de la terre forment un seul Corps. Le Catéchisme l'énonce en citant le concile :
« Étant plus intimement unis au Christ, les habitants du ciel […] ne cessent d'intercéder pour nous auprès du Père […]. Ainsi leur sollicitude fraternelle est du plus grand secours pour notre infirmité. » — Catéchisme de l'Église catholique, nº 956, citant Lumen Gentium 49[4]
Loin de couper les bienheureux de nous, leur entrée dans la gloire les rend plus proches — car ils sont plus intimement unis au Christ, donc à son Corps tout entier. C'est ce qu'on appelle la communion des saints. Marie, glorifiée au ciel, n'est donc pas une absente : elle est, de toutes les créatures, la plus vivante et la plus unie au Christ. La première condition pour entendre — être présent et conscient — est pleinement remplie.
Le mécanisme : Marie entend dans la vision de Dieu
Reste le cœur du problème. Marie est vivante, soit ; mais une vie consciente au ciel ne donne pas, à elle seule, le pouvoir d'entendre des millions de prières terrestres. C'est ici qu'intervient la réponse propre de la théologie catholique : les bienheureux connaissent nos prières dans la vision même de Dieu.
Les bienheureux voient Dieu face à face
Le point de départ est la vision béatifique. Les âmes admises au ciel voient Dieu, non plus « dans un miroir, en énigme », mais « face à face » (1 Co 13, 12). Saint Thomas le pose comme une certitude de foi : « il faut absolument accorder que les bienheureux voient l'essence de Dieu »[5]. Cette vision n'est pas le fruit de leurs forces naturelles — aucune créature ne peut, par elle-même, voir Dieu — mais d'un don surnaturel, la lumière de gloire[6].
Or Dieu, vu dans son essence, « contient en lui-même et manifeste suffisamment toutes choses »[7]. Voir Dieu, c'est donc voir aussi, en lui, les créatures qu'il connaît et aime. Non pas toutes les créatures — cela ferait du bienheureux un autre Dieu — mais celles que requiert la perfection de sa béatitude et de sa mission.
Connaître « dans le Verbe » : saint Thomas d'Aquin
Saint Thomas applique précisément ce principe à notre question, dans un article entièrement consacré au sujet : « Les saints ont-ils connaissance des prières que nous leur adressons ? » Sa réponse est claire :
« Ils les connaissent dans le Verbe. Or il appartient à leur gloire de secourir ceux qui sont dans le besoin en vue de leur salut […] : il est donc manifeste qu'ils connaissent dans le Verbe les vœux, les actes de dévotion et les prières de ceux qui recourent à leur aide. » — Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, Supplément, q. 72, a. 1[8]
L'expression « dans le Verbe » (in Verbo) est la clé de tout. Le saint ne perçoit pas nos prières par une sorte de radar spirituel qui balaierait la terre ; il les voit reflétées dans la vision de Dieu, le Verbe en qui toutes choses subsistent. C'est précisément ce que Dieu, par grâce, lui manifeste — parce que cela appartient à sa gloire de coopérer à notre salut.
Par nature, non ; en Dieu, oui
Saint Thomas avait posé ailleurs la distinction décisive, à propos des âmes des défunts en général. « Par la connaissance naturelle […], les âmes des morts ne connaissent pas ce qui se passe sur la terre »[9]. Laissées à leurs seules forces, les âmes séparées seraient bien incapables de percevoir nos demandes — l'objection de l'omniscience aurait raison. Mais Thomas ajoute aussitôt, suivant saint Grégoire le Grand qu'il juge plus probable :
« Les âmes des bienheureux qui voient Dieu connaissent tout ce qui se passe ici-bas. » — Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, Ia, q. 89, a. 8[10]
Tout est dans ce passage de la connaissance naturelle à la vision de Dieu. L'objection protestante a raison sur un point : une créature livrée à elle-même ne peut pas entendre les prières du monde. Elle a tort sur l'essentiel : les bienheureux ne sont pas livrés à eux-mêmes — ils voient Dieu, et c'est en lui qu'ils nous connaissent.
Ni omnisciente, ni omniprésente — et pourtant attentive
On mesure alors ce que la doctrine catholique affirme, et ce qu'elle nie. Elle nie que Marie soit omnisciente ou omniprésente : ces attributs restent propres à Dieu seul. Elle affirme que Marie, voyant Dieu, connaît en lui les prières qui lui sont adressées — non par une puissance infinie qui lui appartiendrait, mais par un don que Dieu lui fait à chaque instant.
L'objection s'effondre donc parce qu'elle pose un faux dilemme : « ou bien Marie est Dieu et peut entendre, ou bien elle est créature et ne le peut pas ». La réalité est un troisième terme : Marie est créature, et c'est précisément en tant que créature parfaitement unie à Dieu qu'elle entend — comme l'œil ne produit pas la lumière mais voit tout dans la lumière qu'il reçoit. Le « comment » n'est pas une magie créaturelle : c'est la transparence d'une âme entièrement tournée vers Dieu.
Ce que dit l'Écriture : le ciel est attentif à la terre
La théologie de saint Thomas ne fait que rendre raison d'une donnée déjà présente dans l'Écriture : le ciel n'ignore rien de la terre, et les habitants du ciel s'y intéressent activement.
Les prières des saints montent comme un encens
L'Apocalypse offre l'image la plus explicite. Devant le trône de Dieu, les vingt-quatre Anciens — figures des bienheureux — tiennent « des coupes d'or pleines de parfums, qui sont les prières des saints » (Ap 5, 8)[11]. Un peu plus loin, un ange offre l'encens « avec les prières de tous les saints », et « la fumée des parfums monta devant Dieu, avec les prières des saints » (Ap 8, 3-4)[12]. Les habitants du ciel ne sont pas indifférents à nos prières : ils les portent, les présentent à Dieu. Or on ne peut présenter que ce que l'on connaît.
La joie du ciel pour un pécheur qui se convertit
Jésus révèle que le ciel suit, en temps réel, ce qui se joue dans les cœurs sur la terre :
« Il y a de la joie devant les anges de Dieu pour un seul pécheur qui se convertit. » — Jésus, Évangile selon saint Luc 15, 10[13]
Cette joie suppose une connaissance actuelle : pour se réjouir de la conversion d'un pécheur, il faut la connaître au moment où elle se produit. Le ciel n'est donc pas coupé de l'histoire des âmes ; il en est le témoin attentif. Et l'auteur de l'épître aux Hébreux décrit cette assemblée céleste comme une « immense nuée de témoins » (He 12, 1)[14] qui entoure le chrétien en chemin — des témoins, c'est-à-dire des spectateurs conscients, non des absents.
À Cana, Marie remarque ce que personne ne voit
L'attention de Marie aux besoins humains est manifestée dès l'Évangile, aux noces de Cana. Alors que personne ne s'en aperçoit encore, c'est elle qui remarque le manque et le porte à son Fils :
« Or, on manqua de vin. La mère de Jésus lui dit : "Ils n'ont pas de vin." […] Sa mère dit à ceux qui servaient : "Tout ce qu'il vous dira, faites-le." » — Évangile selon saint Jean 2, 3-5[15]
Cana est l'icône de la médiation mariale : Marie voit le besoin, intercède auprès du Christ, et renvoie aussitôt à lui (« faites tout ce qu'il vous dira »). Cette attention discrète aux nécessités, qu'elle manifestait déjà dans sa vie terrestre, est portée à sa perfection dans la gloire, où elle voit en Dieu les détresses de ses enfants.
Le témoignage de la Tradition
La conviction que les saints entendent et intercèdent n'est pas une nouveauté médiévale : elle traverse toute la Tradition, des Pères jusqu'au magistère le plus récent.
Saint Jérôme contre Vigilance
Dès le début du Ve siècle, un prêtre nommé Vigilance contesta l'invocation des saints, avec des arguments très proches de ceux de la Réforme. Saint Jérôme lui répondit par un raisonnement a fortiori resté classique :
« Si les Apôtres et les martyrs, encore dans leur corps, peuvent prier pour les autres alors qu'ils doivent encore s'inquiéter pour eux-mêmes, combien plus le font-ils une fois qu'ils ont remporté leurs couronnes, vaincu et triomphé ? » — Saint Jérôme, Contre Vigilance, 6 (vers 406)[16]
L'argument vaut aussi pour la connaissance : si l'on accorde que les bienheureux prient pour nous, c'est qu'ils nous connaissent — on ne prie pas pour des besoins que l'on ignore.
Le Concile de Trente : invoquer les saints « par le Christ »
Face aux objections protestantes, le Concile de Trente définit en 1563 la doctrine catholique avec une précision qui répond directement à l'objection de l'unique médiateur :
« Les saints, qui règnent avec le Christ, offrent à Dieu leurs prières pour les hommes ; […] il est bon et utile de les invoquer en suppliant et de recourir à leurs prières, à leur aide et à leur secours pour obtenir des bienfaits de Dieu, par son Fils Jésus-Christ notre Seigneur. » — Concile de Trente, session 25, décret sur l'invocation des saints (3 décembre 1563)[17]
La formule est exacte : on n'obtient rien « par les saints » comme par une source rivale, mais « par son Fils Jésus-Christ » — l'unique Médiateur. L'invocation des saints ne contourne pas le Christ ; elle s'inscrit dans sa médiation.
Saint Bernard et saint Alphonse : Marie va au-devant de nos prières
La tradition spirituelle va plus loin encore : non seulement Marie entend, mais son attention précède notre demande. Saint Alphonse de Liguori, docteur de l'Église, recueille dans Les Gloires de Marie la parole de Richard de Saint-Victor :
« Son affectueuse bonté vole à notre secours avant même d'être invoquée. » — Richard de Saint-Victor, cité par saint Alphonse de Liguori, Les Gloires de Marie[18]
Saint Alphonse applique à Marie le mot de la Sagesse : « Elle va au-devant de nos prières et se laisse trouver par qui ne la cherche pas encore »[19]. Cette anticipation n'est pas magique : elle est l'effet de la charité maternelle d'une âme qui, voyant Dieu, voit en lui les enfants qui lui ont été confiés au pied de la Croix (« Voici ton fils », Jn 19, 26-27). Avant lui, saint Bernard, dans son sermon pour la Nativité de Marie dit De Aquaeductu, avait fait de Marie l'« aqueduc » par lequel la grâce du Christ descend jusqu'à nous[20] — non une source seconde, mais le canal vivant d'une grâce qui reste tout entière celle du Christ.
« Un seul Médiateur » : Marie entend-elle à la place de Dieu ?
Reste à lever le dernier soupçon, le plus grave : en accordant à Marie d'entendre et d'intercéder, ne fait-on pas d'elle une rivale du Christ, contre le « seul médiateur » de 1 Tm 2, 5 ?
Une médiation entièrement subordonnée
La réponse de l'Église est nette : la médiation de Marie n'ajoute rien et ne retranche rien à celle du Christ — elle en dépend et la manifeste. Vatican II l'affirme sans ambiguïté :
« La fonction maternelle de Marie à l'égard des hommes n'obscurcit ni ne diminue en rien cette unique médiation du Christ, mais elle en montre la puissance. […] Elle en découle, en dépend entièrement et y puise toute sa force. » — Concile Vatican II, Lumen Gentium 60[21]
C'est pourquoi le Catéchisme peut affirmer que Marie est invoquée « sous les titres d'Avocate, d'Auxiliatrice, de Secourable, de Médiatrice », tout en précisant aussitôt que « cela doit s'entendre de manière qu'on n'enlève rien et n'ajoute rien à la dignité et à l'efficacité du Christ, unique Médiateur »[22]. La médiation mariale n'est pas une concurrence, mais une participation : comme la lune ne rivalise pas avec le soleil mais en reflète la lumière.
Entendre pour intercéder, jamais pour se substituer
Voir nos prières en Dieu et les porter au Christ, ce n'est pas se substituer à lui : c'est précisément ce que fait tout membre du Corps lorsqu'il prie pour un autre. Quand un ami vivant prie pour nous, personne n'y voit une atteinte à l'unique médiation du Christ. Or les bienheureux du ciel font cela mieux que les vivants, parce qu'ils sont plus unis au Christ[23]. Le ciel ne fait pas autre chose que ce que fait l'Église de la terre — intercéder les uns pour les autres — mais dans la lumière de Dieu. Pour le détail de cette intercession et de sa légitimité, voir Pourquoi demander l'intercession des saints ? et Les saints peuvent-ils nous entendre ?.
Ce qu'il faut retenir
À la question « Marie entend-elle nos prières ? », la foi répond donc avec précision, en évitant deux erreurs symétriques :
- Non, Marie n'est pas omnisciente : elle n'entend pas nos prières par une puissance infinie qui lui serait propre. Lui attribuer l'omniscience ou l'omniprésence serait la diviniser, ce que l'Église a toujours refusé.
- Oui, Marie entend réellement nos prières : elle les connaît dans la vision de Dieu, comme dans un miroir parfait. Voyant Dieu face à face, elle voit en lui tout ce qui touche à sa mission maternelle — y compris les prières de ses enfants.
L'objection de la créature finie repose sur un faux dilemme : ou Dieu, ou rien. La réalité est un troisième terme — la créature glorifiée qui, sans cesser d'être finie, connaît tout ce qu'elle doit connaître en l'Infini qu'elle contemple. Marie entend non pas à la place de Dieu, mais en Dieu ; non pas contre le Christ, mais par lui. Sa prière maternelle n'éloigne pas du Sauveur : elle y conduit, comme à Cana — « Tout ce qu'il vous dira, faites-le. »
Pour aller plus loin
Notes et références
Jean Calvin, Institution de la religion chrétienne, livre III, ch. 20, § 21 (1559). Calvin y soutient que l'invocation des saints « dépouille le Christ de son titre d'unique Médiateur » et suppose, à tort, le Christ « insuffisant ou trop sévère ». Position adverse exposée ici dans sa version la plus forte.
1 2Évangile selon saint Luc 20, 38 (trad. liturgique AELF), parallèle Mt 22, 32 et Mc 12, 27. Réponse du Christ aux Sadducéens qui niaient la résurrection.
3Catéchisme de l'Église catholique, nº 956, citant le concile Vatican II, Lumen Gentium 49. Sur l'intercession des habitants du ciel.
4Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, Ia, q. 12, a. 1, corp. : « il faut absolument accorder que les bienheureux voient l'essence de Dieu. » Sur la vision béatifique.
5Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, Ia, q. 12, a. 4 : aucune intelligence créée ne peut voir l'essence divine par ses seules forces naturelles ; il y faut la lumière de gloire.
6Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, Ia, q. 12, a. 8 : Dieu, vu dans son essence, « contient en lui-même et manifeste suffisamment toutes choses » ; les bienheureux connaissent en Dieu ce qui les concerne.
7Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, Supplément, q. 72, a. 1, corp. : « Whether the saints have knowledge of our prayers ? » Texte original latin : « cognoscunt ea in Verbo […] vota et devotiones et orationes eorum qui ad eorum auxilium recurrunt. » Les saints connaissent nos prières « dans le Verbe ».
8Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, Ia, q. 89, a. 8, corp. : par la connaissance naturelle, les âmes séparées ne connaissent pas ce qui se passe sur la terre ; mais, suivant saint Grégoire le Grand (Moralia, XII, 21), « les âmes des bienheureux qui voient Dieu connaissent tout ce qui se passe ici-bas. »
9 10Apocalypse 5, 8 (trad. liturgique AELF) : les vingt-quatre Anciens tiennent « des coupes d'or pleines de parfums, qui sont les prières des saints. »
11Apocalypse 8, 3-4 (trad. liturgique AELF) : un ange offre l'encens « avec les prières de tous les saints », et « la fumée des parfums monta devant Dieu, avec les prières des saints. »
12Évangile selon saint Luc 15, 10 (trad. liturgique AELF), conclusion de la parabole de la drachme perdue ; cf. Lc 15, 7 (la brebis perdue).
13Épître aux Hébreux 12, 1 (trad. liturgique AELF) : « entourés de cette immense nuée de témoins. »
14Évangile selon saint Jean 2, 1-11 (trad. liturgique AELF), les noces de Cana ; v. 3-5 cités. Premier signe de Jésus, accompli à la demande de sa mère.
15Saint Jérôme, Contra Vigilantium, 6 (vers 406), répondant au prêtre Vigilance qui niait l'intercession des saints. Texte original latin : « Si Apostoli et Martyres adhuc in corpore constituti possunt orare pro ceteris […] quanto magis post coronas, victorias et triumphos ? »
16Concile de Trente, session 25, décret De invocatione, veneratione et reliquiis sanctorum (3 décembre 1563) ; Denzinger-Schönmetzer nº 1821. « Sanctos, una cum Christo regnantes, orationes suas pro hominibus Deo offerre […] bonum atque utile esse suppliciter eos invocare. »
17Saint Alphonse de Liguori, Les Gloires de Marie (Le glorie di Maria, 1750), 1ʳᵉ partie, ch. 5, citant Richard de Saint-Victor (In Cantica, ch. 23 : « velocius occurrit ejus pietas quam invocetur ») et le bienheureux Albert le Grand appliquant à Marie Sg 6, 14.
18 19Saint Bernard de Clairvaux, sermon pour la fête de la Nativité de la Vierge Marie, dit De Aquaeductu (Sermo de Aquaeductu / In Nativitate B. Mariae Virginis), n° 4 (éd. Migne, Patrologia Latina 183, col. 437-448, ici col. 440) : Marie y est décrite comme l'aqueduc par lequel la grâce du Christ descend jusqu'aux hommes.
20Concile Vatican II, constitution dogmatique Lumen Gentium (21 novembre 1964), nº 60. La médiation maternelle de Marie « découle de la surabondance des mérites du Christ, repose sur sa médiation, en dépend entièrement et y puise toute sa force. »
21Catéchisme de l'Église catholique, nº 969, citant Lumen Gentium 62. Titres mariaux d'Avocate, Auxiliatrice, Secourable, Médiatrice, avec la clause de subordination à l'unique médiation du Christ.
22Catéchisme de l'Église catholique, nº 2683 : les saints « contemplent Dieu, le louent et ne cessent de prendre soin de ceux qu'ils ont laissés sur la terre […]. Nous pouvons et nous devons les prier d'intercéder pour nous. »
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