Dieu écoute-t-il toutes les prières ?

Dieu entend toute prière, car il connaît les cœurs — mais entendre n'est pas exaucer. Il accorde ce qui mène au salut, au moment et de la manière qui nous sont bons, selon les quatre conditions de saint Thomas d'Aquin.

Ignispedia

C'est l'une des questions les plus intimes de la vie chrétienne : Dieu écoute-t-il vraiment toutes les prières ? Beaucoup la posent après une demande répétée et restée sans réponse — une guérison, une conversion, un travail, la paix d'un foyer. D'autres se la posent en lisant la Bible, qui semble dire tantôt que Dieu exauce toujours (« Demandez et l'on vous donnera »), tantôt que Dieu se détourne de certaines prières (« je n'écoute pas : vos mains sont pleines de sang »).

La réponse de la tradition catholique tient d'abord dans une distinction que l'on oublie presque toujours : entendre n'est pas exaucer. Parce qu'il est tout-puissant et qu'il connaît les cœurs, Dieu entend absolument toute prière — celle du juste comme celle du pécheur, celle qui monte des lèvres comme celle qui ne se forme qu'en larmes. Mais exaucer, c'est-à-dire accorder précisément ce qui est demandé, suppose autre chose : que la demande soit ordonnée à notre vrai bien, qui est le salut.

Saint Thomas d'Aquin a formulé cette doctrine avec une précision restée classique : il existe quatre conditions dont la réunion fait qu'on obtient infailliblement ce qu'on demande — demander pour soi, des biens nécessaires au salut, avec piété et avec persévérance[1]. Hors de ces conditions, Dieu écoute encore, mais il répond en Père, et non en distributeur automatique : parfois il donne, parfois il fait attendre, parfois il refuse par bonté ce que nous demandons par aveuglement.

Cet article distingue donc soigneusement ce que la foi affirme — Dieu entend tout — et ce qu'elle nuance — Dieu n'accorde pas tout, et c'est une grâce. Il s'appuie sur l'Écriture, le Catéchisme de l'Église catholique, la Somme théologique de saint Thomas, saint Augustin et la grande tradition spirituelle, pour répondre aux cas les plus difficiles : la prière du pécheur, la prière mauvaise, et l'épreuve de la prière apparemment sans réponse.

Écouter et exaucer : une distinction décisive

Schéma explicatif — écouter n'est pas exaucer. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Le français entretient une ambiguïté que la vie spirituelle paie cher. « Écouter » peut signifier prêter l'oreille, accueillir, connaître ; mais on l'emploie aussi, par glissement, pour dire accorder, donner suite. Quand on demande « Dieu écoute-t-il ma prière ? », on veut presque toujours dire : « Dieu va-t-il me donner ce que je demande ? » Or ce sont deux questions différentes, et la confusion entre elles est la source de la plupart des découragements.

Dieu entend tout, parce qu'il connaît tout

La première vérité est sans condition : Dieu connaît tout, donc il entend tout. Avant même que la demande ne se forme, « car votre Père sait bien ce qu'il vous faut, avant que vous le lui demandiez » (Mt 6, 8)[2]. Rien ne lui échappe : ni la prière articulée, ni le soupir, ni le désir muet du cœur. C'est précisément pour cette raison que le Catéchisme peut affirmer que l'humilité est le fondement de la prière, car « nous ne savons que demander pour prier comme il faut » (Rm 8, 26) — l'Esprit lui-même intercède en nous[3].

Il faut donc écarter d'emblée une fausse image : Dieu ne serait attentif qu'à certaines prières, comme un roi débordé qui ne recevrait que les requêtes bien rédigées. La doctrine tient l'inverse : aucune prière ne tombe dans le vide. Le Christ exauce dans l'Évangile « la prière de foi, exprimée en paroles […] ou en silence » — celle du lépreux, de Jaïre, de la Cananéenne, du bon larron, mais aussi celle, sans mots, des porteurs du paralytique ou de la femme qui touche son vêtement[4].

Exaucer, c'est accorder ce qui est demandé

Exaucer ajoute quelque chose à entendre : c'est répondre par le don de la chose demandée. Et ici, Dieu n'agit pas comme une force aveugle mais comme un Père qui veut notre bien réel. Saint Augustin l'a résumé en une formule que saint Thomas reprendra :

« Lorsque nous supplions Dieu avec foi, pour obtenir des choses nécessaires à cette vie, c'est la miséricorde qui nous exauce, et la miséricorde encore qui se refuse à nous exaucer, car le médecin sait mieux que le malade ce qui est utile à sa faiblesse. » — Saint Augustin, cité par saint Thomas d'Aquin[5]

L'image du médecin est décisive. Un bon médecin entend parfaitement le malade qui réclame un remède dangereux ; c'est justement parce qu'il l'entend et qu'il l'aime qu'il refuse de le lui donner. Le refus n'est pas une surdité : il est une forme supérieure d'écoute. « Dieu vaut mieux que nos désirs », dira la tradition — il donne mieux, et parfois en différant.

Pourquoi la confusion fait tant souffrir

Tant qu'on identifie écouter et accorder, toute prière non exaucée devient une preuve d'abandon : « Dieu ne m'écoute pas. » Le Catéchisme prend cette plainte au sérieux et la retourne en question : « Quelle est donc l'image de Dieu qui motive notre prière : un moyen à utiliser ou le Père de notre Seigneur Jésus-Christ ? »[6] La crise de la prière non exaucée est souvent une crise de l'image de Dieu. La distinction entendre / exaucer ne supprime pas l'épreuve, mais elle lui retire son venin : le silence sur la chose demandée n'est jamais un silence de l'amour.

Que dit l'Écriture : Dieu écoute-t-il vraiment tout le monde ?

La Bible peut sembler se contredire. Certains textes affirment que Dieu se détourne de certaines prières ; d'autres promettent qu'il donne toujours à qui demande. La clé n'est pas de choisir un camp, mais de comprendre que ces textes parlent de registres différents : l'état du cœur qui prie, et l'objet de la demande.

Les textes qui semblent dire « non »

Plusieurs passages, surtout dans l'Ancien Testament, décrivent un Dieu qui ne prête pas l'oreille à certaines prières. Le prophète Isaïe est le plus rude :

« Quand vous étendez les mains, je détourne les yeux. Vous avez beau multiplier les prières, je n'écoute pas : vos mains sont pleines de sang. » — Isaïe 1, 15[7]

Le psalmiste reconnaît la même loi intérieure : « Si mon cœur avait regardé vers le mal, le Seigneur n'aurait pas écouté » (Ps 65, 18)[8]. Et le livre des Proverbes va jusqu'à l'aveu terrible : « Qui fait la sourde oreille à la loi, sa prière n'inspirera que dégoût » (Pr 28, 9)[9]. Ces textes ne disent pas que Dieu ignore ces prières ; ils disent que Dieu refuse de les exaucer tant que le cœur reste fermé à sa volonté — la prière qui couvre un péché entretenu se condamne elle-même.

Les textes qui disent « oui » sans condition apparente

À l'inverse, l'Évangile multiplie les promesses inconditionnelles : « Demandez et l'on vous donnera ; cherchez et vous trouverez ; frappez et l'on vous ouvrira. Car quiconque demande reçoit » (Mt 7, 7-8). Jésus en fait une certitude liée à son Nom : « Demandez et vous recevrez, et votre joie sera parfaite » (Jn 16, 24)[10]. La parabole de l'ami importun (Lc 11, 5-13) et celle de la veuve importune (Lc 18, 1-8) enseignent que le Père « donnera tout ce dont il a besoin », et surtout l'Esprit Saint qui contient tous les dons[11].

Comment concilier le « je n'écoute pas » d'Isaïe et le « quiconque demande reçoit » de Jésus ? Non en opposant l'Ancien et le Nouveau Testament, mais en lisant la condition que le Christ pose lui-même, et que l'Église a recueillie au cœur du Notre Père.

La clé : prier « selon sa volonté » et « en son nom »

La charnière de toute la doctrine est donnée par l'apôtre Jean : « Voici l'assurance que nous avons auprès de Dieu : si nous faisons une demande selon sa volonté, il nous écoute » (1 Jn 5, 14)[12]. La prière infailliblement exaucée n'est pas la prière intense ou répétée : c'est la prière accordée à la volonté de Dieu. C'est pourquoi le Catéchisme rattache l'exaucement à la parole de l'aveugle-né guéri :

« Si quelqu'un fait la volonté de Dieu, celui-là Dieu l'exauce. » — Jean 9, 31[13]

Demander en son nom (Jn 14, 13) ne signifie pas ajouter une formule magique à la fin d'une requête : c'est demander ce que le Christ lui-même demanderait, dans la communion de sa prière. « Puisque le cœur du Fils ne cherche que ce qui plaît au Père, comment celui des enfants d'adoption s'attacherait-il aux dons plutôt qu'au Donateur ? »[14] Voilà pourquoi la prière du Notre Père place avant toute demande matérielle le « que ta volonté soit faite » : non pour étouffer le désir, mais pour l'ajuster à la seule source qui ne déçoit pas.

Dieu écoute-t-il la prière du pécheur ?

C'est le cas-limite, celui qui inquiète le plus : si je suis en état de péché, si je me sais infidèle, Dieu m'entend-il encore ? L'enjeu est immense, car si la réponse était non, aucune conversion ne serait possible — le pécheur ne pourrait même pas demander pardon.

L'objection : « Dieu n'exauce pas les pécheurs »

James Tissot, Le pharisien et le publicain, Brooklyn Museum. Image patrimoniale domaine public, récupérée via Internet Archive après vérification de l'entrée Wikimedia Commons.

L'objection a un fondement scripturaire apparemment net. C'est l'aveugle-né, dans l'Évangile de Jean, qui la formule devant les pharisiens : « Nous savons que Dieu n'exauce pas les pécheurs ; mais si quelqu'un est religieux et fait sa volonté, celui-là, il l'exauce » (Jn 9, 31). Le livre des Proverbes paraît confirmer : « Le Seigneur est loin des méchants, mais il écoute la prière des justes » (Pr 15, 29)[15]. À s'en tenir à ces textes, la prière du pécheur serait vaine.

La réponse de saint Thomas d'Aquin

Saint Thomas affronte l'objection de face et distingue, dans le pécheur, deux réalités : « la nature, que Dieu aime, et le péché, qu'il déteste »[16]. Tout dépend de qui prie en lui :

« Si dans sa prière c'est le pécheur comme tel qui demande, c'est-à-dire en suivant son désir du péché, Dieu ne l'écoute pas, par miséricorde. […] Mais quand le pécheur prie sous l'inspiration d'un bon désir de la nature, Dieu l'exauce, non par justice — car le pécheur ne le mérite pas — mais par pure miséricorde. » — Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 83, a. 16[17]

La nuance est capitale. La prière du pécheur n'est pas méritoire — elle ne donne aucun droit, car le mérite suppose la grâce et la charité[18]. Mais elle peut être impétratoire : elle obtient, non par justice, mais par la miséricorde gratuite de Dieu. « Le mérite est fondé en justice, mais l'impétration est fondée sur la grâce de Dieu », écrit saint Thomas[19]. Autrement dit : Dieu n'exauce pas le péché, mais il exauce le pécheur qui, fût-ce maladroitement, se tourne vers le bien.

Le publicain : la prière du pécheur qui est exaucée

L'argument décisif, saint Thomas le prend chez saint Augustin et dans l'Évangile lui-même. Si Dieu n'écoutait jamais les pécheurs, la plus belle prière de conversion serait absurde :

« Si Dieu n'exauçait pas les pécheurs, c'est en vain que le publicain aurait demandé : "Seigneur, prends pitié du pécheur que je suis." » — Saint Augustin, cité par saint Thomas d'Aquin[20]

Or, dans la parabole, c'est précisément de ce publicain — et non du pharisien sûr de lui — qu'il est écrit : « ce dernier descendit chez lui justifié » (Lc 18, 14). Le Catéchisme fait de cette prière le modèle même de l'humilité chrétienne, reprise sans cesse dans le « Kyrie eleison » et la Prière à Jésus : « Jésus, Christ, Fils de Dieu, Seigneur, aie pitié de moi, pécheur ! »[21]. Saint Jean Chrysostome tranche d'un mot : « Quiconque demande reçoit, qu'il soit juste ou pécheur »[22]. La porte n'est donc jamais fermée : c'est même par cette porte que tout pécheur revient.

Les quatre conditions d'une prière infailliblement exaucée

Si Dieu entend tout, et s'il écoute même le pécheur qui se tourne vers le bien, pourquoi tant de prières restent-elles, en apparence, sans réponse ? Saint Thomas répond en énonçant les quatre conditions qui, réunies, garantissent l'exaucement. Hors d'elles, Dieu reste libre — et bon.

Les quatre conditions selon la Somme théologique, II-II, q. 83, a. 15. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

« Il y a donc quatre conditions dont la réunion fait qu'on obtient toujours ce qu'on demande. Il faut demander pour soi, ce qui est nécessaire au salut, avec piété et avec persévérance. » — Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 83, a. 15[23]

Le tableau ci-dessous précise chacune de ces conditions, ce qu'elle exige et le texte de l'Écriture qui la fonde.

ConditionCe qu'elle signifieFondement scripturaire
Demander pour soiLa vie éternelle ne se mérite pas en justice pour autrui ; on peut prier pour les autres, mais l'exaucement infaillible vaut d'abord pour sa propre demande de salut.Aucun ne peut mériter en justice la vie éternelle d'un autre[24]
Des biens nécessaires au salutCe qui est utile à la béatitude est accordé sûrement ; ce qui lui est étranger, voire contraire (un péché), ne l'est pas.« Cherchez d'abord le royaume de Dieu » (Mt 6, 33)
Avec piétéLa prière doit jaillir d'un cœur tourné vers Dieu, non d'un désir de mal — « prière sans piété » que celle qui demande un péché.« Vous demandez mal » (Jc 4, 3)[25]
Avec persévéranceDieu fait parfois attendre pour éprouver et purifier le désir ; abandonner la prière peut empêcher le don déjà prêt.« Il faut toujours prier sans se lasser » (Lc 18, 1)[26]

Saint Basile résume négativement la même loi, en énumérant les causes pour lesquelles une prière n'obtient pas : « Quand vous demandez sans recevoir, c'est que vous demandez ce qu'il ne faut pas, ou bien sans foi, avec légèreté, ou ce qui ne vous était pas utile, ou sans persévérance »[27]. Aucune de ces causes n'est un défaut d'écoute de la part de Dieu : toutes touchent la demande, son objet ou sa manière.

Pourquoi tant de prières semblent rester sans réponse ?

Reste la blessure la plus concrète : j'ai prié pour une chose bonne — la santé d'un enfant, une réconciliation — et rien ne vient. La tradition n'esquive pas cette épreuve ; elle en donne plusieurs lectures convergentes, toutes ordonnées à un même principe : Dieu répond toujours, mais à la mesure de notre vrai bien.

« Vous demandez mal » : l'objet de la demande

Pourquoi une prière semble non exaucée. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

La première cause, l'apôtre Jacques la nomme sans détour, et le Catéchisme la commente : « Vous demandez et ne recevez pas parce que vous demandez mal, afin de dépenser pour vos passions » (Jc 4, 3)[28]. Il ne s'agit pas seulement des demandes ouvertement mauvaises ; il s'agit aussi des demandes « avec un cœur partagé », où l'on veut à la fois Dieu et ce qui nous éloigne de lui. « Si nous demandons avec un cœur partagé, "adultère" (Jc 4, 4), Dieu ne peut nous exaucer, car il veut notre bien, notre vie »[29]. Le défaut n'est pas dans l'oreille de Dieu, mais dans la division du cœur.

L'écharde de saint Paul : quand Dieu refuse par amour

Le cas le plus lumineux est celui de saint Paul. Trois fois il a supplié le Seigneur d'éloigner « l'écharde dans sa chair », et trois fois il a reçu, non l'objet demandé, mais une parole plus haute : « Ma grâce te suffit : car la puissance se déploie dans la faiblesse » (2 Co 12, 9). Saint Thomas en tire la règle générale :

« Saint Paul ne fut pas exaucé lorsqu'il demandait que Dieu éloigne de sa chair l'aiguillon, parce que cela ne lui était pas avantageux. » — Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 83, a. 15[30]

Voilà le mystère du refus aimant : Dieu accorde à Paul mieux que ce qu'il demande — non la suppression de l'épreuve, mais la force de la traverser et d'y trouver le Christ. Le « non » à la demande est un « oui » à la personne.

Le bon moment : Dieu fait attendre pour donner davantage

Beaucoup de prières ne sont pas refusées : elles sont différées. « Il y a des demandes que Dieu ne refuse pas, mais qu'il fait attendre pour les exaucer au bon moment », écrit saint Augustin[31]. Le retard a un sens : « Il veut que notre désir s'éprouve dans la prière. Ainsi, il nous dispose à recevoir ce qu'il est prêt à nous donner »[32]. Le moine Évagre l'exprimait déjà : « Ne t'afflige pas si tu ne reçois pas immédiatement de Dieu ce que tu lui demandes ; c'est qu'il veut te faire plus de bien encore par ta persévérance à demeurer avec lui dans la prière »[33].

« Il refuse par bonté, il accorde par colère »

Il existe enfin un cas redoutable, que saint Augustin formule en paradoxe : « Il y a des choses que Dieu refuse par bonté, et qu'il accorde par colère »[34]. Parfois la pire réponse serait que Dieu nous donne exactement ce que nous réclamons. Saint Thomas note ainsi que le pécheur obstiné peut être « exaucé pour son châtiment, lorsque Dieu permet qu'il se précipite encore davantage dans le péché »[35]. Ce qui ressemble à un exaucement peut être un abandon, et ce qui ressemble à un refus peut être la plus grande des miséricordes. L'amour de Dieu n'est pas mesuré par la satisfaction immédiate de nos demandes.

Dieu répond toujours — mais à sa manière

Au terme, la question initiale se renverse. Le danger n'est pas que Dieu n'écoute pas assez ; c'est que nous attendions de lui une réponse trop petite. La foi affirme que toute prière reçoit une réponse — mais cette réponse passe d'abord par le cœur qui prie.

La transformation du cœur, première réponse

Philippe de Champaigne, Saint Augustin. Image patrimoniale domaine public, Wikimedia Commons.

Avant même de donner la chose demandée, Dieu donne au priant un cœur nouveau. « La transformation du cœur qui prie est la première réponse à notre demande », affirme le Catéchisme[36]. Prier, ce n'est pas fléchir un Dieu réticent ; c'est se laisser ajuster à sa volonté bonne, au point de désirer ce qu'il veut. C'est pourquoi la question de savoir si la prière change Dieu ou nous-mêmes est inséparable de la nôtre : le premier effet de la prière s'accomplit en celui qui prie.

Unir sa prière à celle du Christ

La prière chrétienne n'est jamais solitaire : elle est greffée sur celle de Jésus. « Si notre prière est résolument unie à celle de Jésus, dans la confiance et l'audace filiale, nous obtenons tout ce que nous demandons en son Nom, bien davantage que ceci ou cela : l'Esprit Saint lui-même, qui contient tous les dons »[37]. C'est là le fond de la promesse évangélique : à qui demande, le Père donne toujours plus que l'objet de la requête — il se donne lui-même.

L'humilité, fondement de toute prière exaucée

Enfin, l'Écriture promet une faveur particulière à la prière des humbles et des pauvres : « La prière du pauvre traverse les nuées » (Si 35, 21). C'est l'humilité, et non l'éloquence, qui ouvre le Ciel — comme le rappelle saint Augustin : « L'homme est un mendiant de Dieu »[38]. Toute la spiritualité catholique de la prière, de saint Augustin à saint Alphonse de Liguori, tient dans cette confiance du pauvre : Dieu ne se lasse jamais d'entendre celui qui ne se lasse pas de demander. Saint Alphonse en a fait la thèse centrale de son grand traité sur la prière — « Qui prie se sauve certainement ; qui ne prie pas se damne certainement » — au point d'affirmer que la prière est le moyen ordinaire et nécessaire du salut[39].

Ce qu'il faut retenir

À la question « Dieu écoute-t-il toutes les prières ? », la foi répond donc sur deux plans qu'il ne faut jamais confondre :

  • Oui, Dieu entend toute prière, sans exception — celle du juste, du pécheur, de l'incroyant qui crie dans la nuit. Aucune ne lui échappe, car il connaît les cœurs avant qu'ils ne parlent.
  • Non, Dieu n'accorde pas tout ce qu'on lui demande — et c'est une miséricorde. Il donne ce qui mène au salut, refuse par amour ce qui nuirait, et fait attendre pour purifier le désir.

La prière infailliblement exaucée existe : c'est celle qui demande, pour soi, les biens nécessaires au salut, avec piété et persévérance, unie à la prière du Christ et selon la volonté du Père. Pour tout le reste, Dieu reste libre — de la liberté d'un Père qui ne se trompe jamais sur le bien de ses enfants. « Dieu sait mieux que le malade ce qui est utile à sa faiblesse. »

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIa-IIae, q. 83, a. 15, corp. et ad 2 (trad. fr., éd. du Cerf, 1984). Les quatre conditions : « Il faut demander pour soi, ce qui est nécessaire au salut, avec piété et avec persévérance. »

    1 23
  2. Catéchisme de l'Église catholique, nº 2736, citant Mt 6, 8 et Rm 8, 26.

    2
  3. Catéchisme de l'Église catholique, nº 2559, citant saint Jean Damascène, De fide orthodoxa, 3, 24 (PG 94, 1089D). « L'humilité est le fondement de la prière. »

    3
  4. Catéchisme de l'Église catholique, nº 2616 : « Jésus exauce la prière de foi, exprimée en paroles […] ou en silence. »

    4
  5. Saint Augustin, cité par saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIa-IIae, q. 83, a. 15, ad 2 : « le médecin sait mieux que le malade ce qui est utile à sa faiblesse. » (saint Thomas cite le Liber Sententiarum de Prosper d'Aquitaine, sent. 212, florilège augustinien — et non la Lettre 130).

    5
  6. Catéchisme de l'Église catholique, nº 2735, sur l'image de Dieu qui motive la prière de demande.

    6
  7. Isaïe 1, 15 (AELF ; identique dans la Bible de Jérusalem : « je détourne les yeux »). Le contexte (Is 1, 10-17) lie le refus divin à l'injustice sociale et au culte hypocrite.

    7
  8. Psaume 65, 18 (AELF ; 66 dans la numérotation hébraïque) : « Si mon cœur avait regardé vers le mal, le Seigneur n'aurait pas écouté. »

    8
  9. Proverbes 28, 9 (AELF) : « Qui fait la sourde oreille à la loi, sa prière n'inspirera que dégoût. »

    9
  10. Catéchisme de l'Église catholique, nº 2615, citant Jn 16, 24 : « Demandez et vous recevrez, et votre joie sera parfaite. »

    10
  11. Catéchisme de l'Église catholique, nº 2613, sur les trois paraboles de la prière transmises par saint Luc (l'ami importun, la veuve, le pharisien et le publicain).

    11 26
  12. Catéchisme de l'Église catholique, nº 2827, citant Jn 9, 31 et 1 Jn 5, 14 : « Si quelqu'un fait la volonté de Dieu, celui-là Dieu l'exauce. »

    12 13
  13. Catéchisme de l'Église catholique, nº 2740, sur la prière unie à celle du Fils.

    14
  14. Proverbes 15, 29 (AELF) : « Le Seigneur est loin des méchants, mais il écoute la prière des justes. »

    15
  15. Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIa-IIae, q. 83, a. 16, corp. : « Deux choses sont à considérer chez le pécheur : la nature, que Dieu aime, et le péché, qu'il déteste. »

    16 17
  16. Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIa-IIae, q. 83, a. 15, corp. : la prière tient sa valeur méritoire de la charité ; « sans la grâce sanctifiante la prière n'est pas méritoire. »

    18
  17. Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIa-IIae, q. 83, a. 16, ad 2 : « le mérite est fondé en justice, mais l'impétration est fondée sur la grâce de Dieu. »

    19
  18. Saint Augustin, cité par saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIa-IIae, q. 83, a. 16, sed contra, à propos du publicain (Lc 18, 13).

    20
  19. Catéchisme de l'Église catholique, nº 2613 (prière du publicain reprise dans le Kyrie eleison) et nº 2616 (Prière à Jésus ; cf. nº 2667 pour la forme collective « … aie pitié de nous, pécheurs ! »).

    21
  20. Opus imperfectum in Matthaeum, hom. 18 (œuvre transmise sous le nom de saint Jean Chrysostome), cité comme Chrysostome par saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIa-IIae, q. 83, a. 16, sed contra : « Quiconque demande reçoit, qu'il soit juste ou pécheur. »

    22
  21. Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIa-IIae, q. 83, a. 15, ad 2 : « on ne peut mériter en justice la vie éternelle pour autrui. »

    24
  22. Catéchisme de l'Église catholique, nº 2737, citant Jc 4, 2-3 (cf. tout le contexte Jc 4, 1-10 ; 1, 5-8 ; 5, 16) : « Vous demandez et ne recevez pas parce que vous demandez mal. »

    25 28 29
  23. Saint Basile, De Constitutionibus monasticis, I, cité par saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIa-IIae, q. 83, a. 15, ad 2 (le français du corps traduit la citation transmise par Thomas).

    27
  24. Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIa-IIae, q. 83, a. 15, ad 2, commentant 2 Co 12, 7-9.

    30
  25. Saint Augustin, Tractatus 102 sur l'Évangile de Jean, cité par saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIa-IIae, q. 83, a. 15, ad 2 : « Il y a des demandes que Dieu ne refuse pas, mais qu'il fait attendre pour les exaucer au bon moment. »

    31
  26. Catéchisme de l'Église catholique, nº 2737, citant saint Augustin, Epistula 130, 8, 17 (PL 33, 500) : « Il veut que notre désir s'éprouve dans la prière. »

    32
  27. Catéchisme de l'Église catholique, nº 2737, citant Évagre le Pontique, De oratione 34 (PG 79, 1173).

    33
  28. Saint Augustin, Tractatus 73 sur l'Évangile de Jean (sur Jn 14), cité par saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIa-IIae, q. 83, a. 16, corp. : « Il y a des choses que Dieu refuse par bonté, et qu'il accorde par colère. »

    34
  29. Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIa-IIae, q. 83, a. 16, corp. : le pécheur parfois « exaucé pour son châtiment. »

    35
  30. Catéchisme de l'Église catholique, nº 2739 : « La transformation du cœur qui prie est la première réponse à notre demande. »

    36
  31. Catéchisme de l'Église catholique, nº 2741 : « Si notre prière est résolument unie à celle de Jésus […] nous obtenons tout ce que nous demandons en son Nom. »

    37
  32. Catéchisme de l'Église catholique, nº 2559, citant saint Augustin, Sermo 56, 6, 9 (PL 38, 381) : « L'homme est un mendiant de Dieu. »

    38
  33. Saint Alphonse de Liguori, Le Grand Moyen de la prière (Del gran mezzo della preghiera, 1759), Ire partie, ch. 1, conclusion : « Qui prie se sauve certainement ; qui ne prie pas se damne certainement » — la prière, moyen ordinaire et nécessaire du salut.

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