La question est de celles qui reviennent dès qu'on prie vraiment. Si Dieu est parfait et immuable, ma prière ne peut rien lui apprendre ni rien lui faire changer : elle serait inutile. Mais si, à l'inverse, la prière ne sert qu'à me changer moi-même, ne suis-je pas en train de me parler à moi seul, dans une sorte d'auto-suggestion pieuse ? Entre un Dieu qu'on ne peut pas bouger et un priant qui ne ferait que se persuader lui-même, la prière semble prise dans une fausse alternative.
La réponse de la tradition catholique refuse les deux termes du piège. Non, prier ne change pas Dieu : « Moi, le Seigneur, je ne change pas »[1]. Mais non, prier ne se réduit pas davantage à un exercice psychologique : la prière obtient réellement, parce que Dieu a voulu lui attacher certains de ses dons. Le vrai changement opéré par la prière est ailleurs, et il est immense : c'est nous qui changeons — non par la force de notre volonté, mais sous l'action de la grâce qui dilate notre désir, purifie notre cœur et, finalement, conforme notre volonté à celle de Dieu.
Le philosophe Søren Kierkegaard a résumé une moitié de cette vérité par une formule devenue célèbre : « La prière ne change pas Dieu, mais elle change celui qui prie »[2]. La formule est juste, mais incomplète : prise seule, elle risque de réduire la prière à une thérapie de soi. L'enseignement catholique l'accomplit en montrant comment Dieu nous change, et pourquoi ce changement intérieur n'efface pas l'efficacité réelle de la demande.
Cet article distingue donc trois positions — changer Dieu, se changer soi, et la réponse catholique qui dépasse les deux —, puis expose l'immutabilité divine, la transformation du priant, et le sommet de toute prière : vouloir ce que Dieu veut. La question voisine de l'efficacité de la prière sur le cours des choses (la prière comme cause seconde voulue par Dieu) est traitée à part, dans Pourquoi prier si Dieu sait déjà tout ?, vers lequel on renvoie.
Une fausse alternative
Tout le malaise vient d'un dilemme mal posé. On croit devoir choisir : ou bien la prière agit sur Dieu, ou bien elle n'agit que sur nous. Mais ces deux branches reposent chacune sur une erreur — l'une sur une fausse image de Dieu, l'autre sur une fausse image de la prière.
« Changer Dieu » : ce que l'objection imagine
La première branche suppose que prier servirait à infléchir Dieu : le renseigner sur nos besoins, attirer son attention, le faire revenir sur une décision. C'est l'image d'un Dieu négociable, qu'on amadoue à force de paroles — exactement la prière que Jésus condamne sous le nom de « rabâchage des païens »[3]. Si telle était la prière, alors oui, l'immutabilité de Dieu la rendrait absurde : on ne fait pas changer d'avis celui qui voit tout et possède tout.
« Votre Père sait ce dont vous avez besoin, avant que vous le lui demandiez. » — Jésus, Évangile selon saint Matthieu 6, 8[4]
Remarquablement, c'est le Christ lui-même qui désamorce cette image : il rappelle que le Père sait déjà — et c'est précisément sur ce fondement qu'il enseigne aussitôt le Notre Père[5]. La prière chrétienne ne naît donc pas de l'ignorance supposée de Dieu, ni de son hésitation : elle naît de sa paternité.
« Se changer soi-même » : la réponse moderne et son demi-vrai
La seconde branche, plus moderne, retourne le problème : puisqu'on ne peut pas bouger Dieu, la prière n'aurait de sens que comme travail sur soi. On prierait pour se calmer, se recentrer, s'aligner sur ses propres valeurs — bref, pour produire en soi un effet bénéfique, sans rien attendre du dehors. C'est la lecture que la culture contemporaine retient volontiers, parfois jusqu'à confondre prière et méditation de pleine conscience.
Cette réponse contient une part de vérité considérable — la prière transforme bel et bien le priant — mais, isolée, elle se mutile elle-même. Car si Dieu n'est plus qu'un prétexte à ma propre transformation, je ne prie plus quelqu'un : je me parle à moi-même devant un ciel vide. La prière cesse d'être une relation pour devenir un monologue thérapeutique. Le demi-vrai de Kierkegaard, coupé de sa racine, devient une demi-erreur.
La réponse catholique : ni l'un ni l'autre, et plus que les deux
La foi catholique tranche le dilemme par le haut. Elle tient fermement les deux bouts que l'objection oppose : Dieu ne change pas, et la prière change réellement quelque chose — d'abord nous-mêmes, ensuite, par mode de cause seconde, le cours des grâces. Le tableau suivant résume les trois positions.
| Position | Ce qu'elle affirme | Sa faille | Le vrai |
|---|---|---|---|
| Prier change Dieu | La prière infléchit la volonté divine | Nie l'immutabilité de Dieu ; fait de lui un négociant | Dieu ne change pas : Mal 3, 6 |
| Prier ne change que moi | La prière n'est qu'un travail intérieur | Vide la prière de sa relation et de son efficacité réelle | La prière obtient vraiment : Jc 5, 16 |
| Réponse catholique | Dieu reste immuable ; la grâce transforme le priant et agit par lui | — | « La transformation du cœur qui prie est la première réponse » (CEC 2739) |
Dieu ne change pas : l'immutabilité divine
Avant de dire ce que la prière change, il faut affirmer nettement ce qu'elle ne change pas. La première vérité, non négociable, est que Dieu est immuable. Ce n'est pas une froideur ; c'est une plénitude.
« Moi, le Seigneur, je ne change pas »
L'Écriture affirme l'immutabilité de Dieu avec une constance frappante. Dieu n'est pas un homme versatile : « Dieu n'est pas un homme pour mentir, ni un fils d'homme pour se rétracter »[6]. Il est le roc qui ne bouge pas tandis que tout passe : « Elles périront, toi tu restes […] mais toi, tu es le même et tes années n'ont pas de fin »[7]. Le Nouveau Testament reprend le thème en l'attachant à la fidélité du Père :
« Tout don excellent, tout cadeau parfait descend d'en haut, du Père des lumières, chez qui n'existe aucune variation, ni l'ombre d'un changement. » — Épître de saint Jacques 1, 17[8]
Le Catéchisme recueille ce verset pour définir l'identité même de Dieu : « En lui n'existe aucune variation ni l'ombre d'un changement. Il est "Celui qui Est", depuis toujours et pour toujours, et il reste comme tel toujours fidèle à lui-même et à ses promesses »[9]. L'immutabilité n'est donc pas l'indifférence d'une statue : c'est la fidélité absolue d'un amour qui ne se dément jamais.
Immuable ne veut pas dire immobile ni indifférent
Une précision est ici décisive, car beaucoup confondent immutabilité et inertie. Dire que Dieu ne change pas, ce n'est pas dire qu'il est figé, lointain, insensible. C'est dire qu'il est acte pur : déjà tout ce qu'il peut être, sans le moindre manque à combler ni progrès à faire. Saint Thomas d'Aquin l'établit en tête de sa doctrine sur Dieu : « Dieu est absolument immuable »[10], parce que changer, c'est soit gagner ce qu'on n'avait pas, soit perdre ce qu'on avait — et Dieu, plénitude infinie, ne peut ni acquérir ni perdre.
Loin de l'éloigner de nous, cette immutabilité garantit son amour. Un Dieu qui changerait pourrait cesser de m'aimer ; un Dieu immuable est celui dont l'amour ne connaît ni humeur ni fatigue. Sa constance n'est pas de la pierre : elle est l'inverse exact de notre inconstance. C'est parce que Dieu ne change pas qu'on peut tout lui confier — il sera, demain, le même Père qu'aujourd'hui.
Quand la Bible dit que Dieu « se repent »
Reste une difficulté que l'objecteur ne manque jamais de soulever : la Bible elle-même semble montrer un Dieu qui change d'avis. Il « se repent » d'avoir créé l'homme[11], il « renonce au mal » qu'il voulait infliger à Ninive convertie[12], il « se ravise » après l'intercession de Moïse au pied du Sinaï[13]. Ces passages ne contredisent-ils pas l'immutabilité ?
La tradition répond par la distinction du langage anthropomorphique. Pour se faire comprendre des hommes, l'Écriture parle de Dieu à la manière humaine : elle lui prête des yeux, des mains, une colère, un repentir — non pour décrire un changement en Dieu, mais pour décrire un changement dans la situation vue de notre côté. Quand Ninive se convertit, ce n'est pas Dieu qui passe de la colère à la miséricorde : c'est Ninive qui passe du péché à la pénitence, et la miséricorde toujours offerte la rejoint enfin. Le même livre de Samuel qui raconte le « regret » de Dieu prend soin de préciser, quelques versets plus loin :
« Celui qui est la gloire d'Israël ne ment pas et ne se repent pas, car il n'est pas un homme pour se repentir. » — Premier livre de Samuel 15, 29[14]
Autrement dit, l'Écriture connaît parfaitement la différence : elle emploie l'image du repentir comme une figure de style pédagogique, tout en affirmant ailleurs, en propre, que Dieu ne se repent pas. Le changement est dans l'histoire des hommes et dans leur cœur — jamais dans le décret éternel de Dieu, qui a, de toute éternité, prévu et le péché de Ninive, et sa conversion, et la miséricorde reçue. C'est exactement la logique qui vaut pour la prière : la prière ne renverse pas un décret divin, elle entre dans un plan qui l'avait déjà incluse.
La prière ne se réduit pas à un effet psychologique
Une fois écartée l'idée que prier ferait changer Dieu, la tentation inverse guette : conclure que la prière n'agirait que sur nous, comme une discipline mentale. Il faut désamorcer ce contresens avant d'exposer la transformation du priant, car il vide la prière de sa profondeur surnaturelle.
Le piège de l'auto-suggestion
Réduire la prière à une auto-suggestion, c'est dire : « je me sens mieux après avoir prié parce que je me suis parlé à moi-même, comme on se calme par la respiration ou la méditation ». Dans cette lecture, Dieu est superflu — un décor utile à mon équilibre, rien de plus. La prière devient une technique de bien-être, et son contenu (à qui je parle, ce que je demande) n'a plus d'importance : seul compte l'effet ressenti.
Or la prière chrétienne n'est pas un exercice sur soi : c'est une rencontre avec un Autre. Le Catéchisme la définit d'emblée comme « une relation vivante et personnelle avec le Dieu vivant et vrai »[15]. On ne se transforme pas soi-même à la force du poignet : on est transformé par quelqu'un. Le changement que la prière opère n'est pas le produit de ma volonté tendue, mais le fruit d'une présence accueillie.
Le vrai moteur du changement : la grâce, non la volonté
La différence entre auto-suggestion et prière tient en un mot : la grâce. Dans l'auto-suggestion, c'est moi qui agis sur moi. Dans la prière, c'est Dieu qui agit en moi — et ma part est de me rendre disponible. Saint Paul l'affirme : « C'est Dieu qui opère en vous le vouloir et le faire, selon son dessein bienveillant »[16]. Le priant ne se fabrique pas une paix : il reçoit une paix « qui surpasse toute intelligence »[17], et qu'aucune technique ne saurait produire.
Et surtout — c'est le point que la réduction psychologique oublie — la prière obtient réellement. Elle n'est pas seulement bénéfique au priant : elle est une « demande efficace »[18], parce que Dieu a voulu lui attacher certains de ses dons comme à une cause véritable. Cette dimension d'efficacité, qui interdit de ramener la prière à un simple effet intérieur, est exposée en propre dans Pourquoi prier si Dieu sait déjà tout ? : la prière y est montrée comme cause seconde voulue par Dieu, et non comme pression sur lui. On peut donc tenir les deux ensemble sans contradiction : la prière nous change et obtient — parce que, précisément, l'un des effets qu'elle obtient, c'est nous.
Le vrai changement : la transformation du priant
Voici le cœur de la réponse. Si la prière ne change pas Dieu, et si elle n'est pas une auto-suggestion, que change-t-elle ? Elle change celui qui prie — d'un changement réel, voulu et produit par Dieu. C'est, selon le Catéchisme, le premier de ses fruits.
« La transformation du cœur qui prie est la première réponse »
Le Catéchisme énonce le principe avec une précision admirable, au terme de son traité sur le combat de la prière :
« Nous ne savons pas ce qu'il convient de demander dans la prière (Rm 8, 26) […] La transformation du cœur qui prie est la première réponse à notre demande. » — Catéchisme de l'Église catholique, nº 2739[19]
La première réponse de Dieu à notre prière n'est donc pas toujours l'objet demandé : c'est un cœur changé, rendu capable de recevoir, de comprendre, d'aimer. Avant de nous donner ce que nous demandons, Dieu nous donne de mieux demander — et souvent, de désirer autre chose, de plus grand, que ce que nous croyions vouloir.
Augustin : la prière dilate le désir et nous rend capables
Pourquoi Dieu, qui pourrait tout donner d'un coup, veut-il que nous priions et parfois que nous attendions ? La réponse classique vient de saint Augustin, dans sa fameuse lettre à la veuve Proba (vers 412). Il y montre que le délai et la demande ne sont pas des caprices divins, mais une pédagogie du désir :
« Dieu veut que notre désir s'exerce dans la prière, afin que nous devenions capables de recevoir ce qu'il se prépare à nous donner. Car ce don est très grand, et nous sommes petits et étroits pour le recevoir. » — Saint Augustin, Lettre 130 à Proba[20]
L'image est lumineuse : la prière élargit le vase avant que Dieu n'y verse le fleuve. Le désir non prié reste étroit ; la prière le creuse et l'agrandit, jusqu'à le rendre « capable » — capax Dei, capable de Dieu lui-même[21]. Ainsi le but de la prière n'est pas du côté de Dieu, qui sait et qui veut déjà donner, mais du côté de l'homme, qu'il faut rendre apte à recevoir. Ce n'est pas Dieu que la prière modifie : c'est notre capacité d'accueil.
Ce n'est pas Dieu qui change, mais nous
Toute la tradition spirituelle reprend ce renversement. La prière ne déplace pas Dieu vers nous ; elle nous déplace, nous, vers Dieu. Saint Paul en donne la formule la plus haute en décrivant le chrétien qui contemple le Seigneur :
« Nous tous qui, le visage dévoilé, reflétons la gloire du Seigneur, nous sommes transformés en cette même image, de gloire en gloire. » — Deuxième épître aux Corinthiens 3, 18[22]
Prier, c'est se tenir longuement sous ce regard qui transfigure. On ne sort pas indemne d'une vraie prière : on en sort autre, peu à peu conformé à celui qu'on contemple. C'est en ce sens très précis que « la prière ne change pas Dieu, mais elle change celui qui prie »[23] — non par auto-persuasion, mais parce que la lumière contemplée déteint sur le contemplant.
De la requête à la rencontre : prier, c'est aimer
Si la prière transforme, c'est d'abord parce qu'elle est, au fond, une histoire d'amour. On ne fréquente pas longtemps quelqu'un qu'on aime sans lui ressembler. Sainte Thérèse d'Avila a donné de la prière la définition que les maîtres reprendront sans cesse :
« L'oraison n'est, à mon avis, qu'un commerce intime d'amitié, où l'on s'entretient seul à seul avec ce Dieu dont on se sait aimé. » — Sainte Thérèse d'Avila, Livre de la Vie, ch. 8[24]
Comprise ainsi, la question « la prière change-t-elle Dieu ou moi ? » ressemble à la question « à quoi bon dire à ceux qu'on aime qu'on les aime, puisqu'ils le savent ? » On ne le dit pas pour les informer, mais parce que l'amour qui se tait s'étiole — et parce que le dire nous transforme nous-mêmes en aimants. Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus le résume d'un trait : la prière est « un élan du cœur, un simple regard jeté vers le Ciel, un cri de reconnaissance et d'amour »[25]. Un élan, un regard, un cri : rien d'une technique, tout d'une relation vivante.
Ce que la prière opère en nous
Le changement produit par la prière n'est pas vague : la tradition en a discerné les œuvres précises. La prière fait en nous quatre choses que ni la volonté ni aucune méthode ne sauraient produire seules.
Elle nous remet dans la vérité de notre pauvreté
Prier, c'est d'abord reconnaître qu'on ne se suffit pas. Tendre la main, demander, attendre tout d'un Autre : c'est l'acte d'humilité par excellence, qui nous remet à notre juste place de créatures. Le Catéchisme l'affirme dès l'ouverture de son traité, citant saint Augustin : « L'humilité est le fondement de la prière. […] L'homme est un mendiant de Dieu »[26]. La prière ne nous renseigne pas sur Dieu — elle nous révèle à nous-mêmes, dans la vérité d'une pauvreté qui, reconnue, ouvre la main du Père.
Elle dilate le désir et purifie le cœur
Nous l'avons vu avec Augustin : la prière agrandit la capacité d'accueil. Mais elle purifie en même temps qu'elle dilate. À force de tenir nos désirs sous le regard de Dieu, ceux-ci se décantent : les demandes mesquines tombent, les désirs faux s'épurent, et il reste peu à peu ce que Dieu seul peut combler. Le « combat de la prière » dont parle le Catéchisme est précisément ce lent travail d'ajustement de nos désirs au seul désir qui ne déçoit pas[27].
Elle unit à Dieu
La prière n'est pas seulement demande : elle est union. Le saint Curé d'Ars le disait à ses paroissiens avec sa simplicité fulgurante : « La prière n'est autre chose qu'une union avec Dieu […] un doux entretien de l'enfant avec son Père »[28]. Plus on prie, plus on demeure en Dieu, jusqu'à ce que la prière cesse d'être un acte qu'on pose pour devenir un état où l'on vit — « priez sans cesse »[29]. C'est là le changement le plus profond : non pas obtenir de Dieu, mais demeurer avec lui.
Elle conforme notre volonté à la sienne
Le fruit ultime, celui qui couronne tous les autres, est la conformité de notre volonté à celle de Dieu. Saint Alphonse de Liguori en fait le but même de toute demande :
« Dans toutes nos prières, nous devons avoir en vue d'obtenir la grâce nécessaire pour exécuter ce que Dieu veut de nous. » — Saint Alphonse de Liguori, Préparation à la mort[30]
On ne prie donc pas d'abord pour plier Dieu à notre volonté, mais pour plier la nôtre à la sienne. C'est ce passage — de « que ma volonté soit faite » à « que ta volonté soit faite » — qui constitue le sommet de toute la vie de prière.
« Que ta volonté soit faite » : le sommet de la transformation
Si la prière nous change, c'est qu'elle nous mène quelque part : vers l'accord parfait de notre vouloir avec celui de Dieu. Là se dénoue définitivement la fausse alternative. Nous ne cherchons plus à faire bouger Dieu vers nous ; c'est nous qui, transformés, voulons enfin ce qu'il veut.
Prier pour vouloir ce que Dieu veut
Le Notre Père, prière que le Christ enseigne en personne, ne demande pas d'abord nos biens : il demande d'abord que la volonté de Dieu soit faite « sur la terre comme au ciel »[31]. Le Catéchisme commente : prier ainsi, c'est demander que « notre volonté » s'unisse « à celle de son Fils, pour l'accomplissement du dessein de salut » du Père[32]. Et la vraie prière de foi, ajoute-t-il, ne consiste pas seulement à dire « Seigneur, Seigneur », mais « à disposer le cœur à faire la volonté du Père »[33][34]. Toute la tradition spirituelle y fait écho. Thomas a Kempis : « Celui-là possède la vraie science, qui fait la volonté de Dieu et renonce à la sienne »[35]. Et Henri-Marie Boudon montre le fruit de cet accord — une paix que rien n'atteint :
« L'âme ne voulant que ce que Dieu veut est toujours contente en tout ce qui lui arrive. » — Henri-Marie Boudon, Les Saintes Voies de la Croix[36]
Gethsémani, modèle de toute prière
Le modèle achevé de cette transformation est le Christ lui-même, au jardin des Oliviers. Devant la coupe de la Passion, sa prière humaine demande d'abord d'être épargné — puis se renverse dans l'abandon au Père :
« Père, si tu le veux, éloigne de moi cette coupe ; cependant, que ce ne soit pas ma volonté, mais la tienne qui se fasse. » — Évangile selon saint Luc 22, 42[37]
Voilà le secret. La prière de Jésus ne change rien à la volonté du Père ; elle change le rapport de la volonté humaine à cette volonté divine, en l'y unissant parfaitement. Toute prière chrétienne est appelée à reproduire ce mouvement : exposer son désir avec confiance, puis le remettre, libre, entre les mains du Père. Ce n'est pas une résignation : c'est l'acte d'amour le plus haut, car aimer quelqu'un, c'est finir par vouloir ce qu'il veut.
Jusqu'à l'unité des volontés
À son terme, cette conformité — deux volontés accordées, la nôtre qui se soumet librement à celle de Dieu — ouvre sur un mystère plus grand, qui n'est plus de l'ordre de l'effort mais du don : vivre non plus seulement selon la volonté de Dieu, mais dans sa Volonté, d'un seul et même acte divin. C'est l'horizon propre à la Divine Volonté, qui place au sommet de la vie intérieure non la simple obéissance, aussi parfaite soit-elle, mais la Volonté divine elle-même, reçue et possédée comme vie propre. La prière qui, au départ, semblait vouloir « changer Dieu », s'achève ainsi dans le seul changement qui valait la peine : celui d'un cœur enfin accordé au sien. Le Catéchisme peut alors dire, sans paradoxe, que « le combat de la prière est inséparable du combat […] pour agir conformément à l'Esprit Saint »[38] : prier et se laisser transformer sont une seule et même chose.
En résumé
La prière ne change donc ni Dieu, qui est immuable et n'a besoin de rien, ni seulement nos états d'âme, comme le voudrait une lecture purement psychologique. Elle nous change en profondeur, et ce changement est l'œuvre de Dieu lui-même : il dilate notre désir, nous humilie dans la vérité, nous unit à lui et conforme notre volonté à la sienne. La formule de Kierkegaard — « la prière ne change pas Dieu, mais celui qui prie » — est vraie, à condition de l'achever : ce n'est pas nous qui nous transformons nous-mêmes, c'est la grâce qui nous transforme. Et parce que ce changement intérieur n'est pas une fuite hors du réel, la prière demeure aussi une demande efficace, qui obtient ce que Dieu a voulu accorder par elle. Reste alors la seule question qui compte : non pas « la prière fera-t-elle changer Dieu ? », mais « la prière me laissera-t-elle changer ? ».
Pour aller plus loin
- Pourquoi prier si Dieu sait déjà tout ? — la prière comme cause seconde voulue par Dieu : son efficacité réelle sur le cours des grâces.
- Dieu écoute-t-il toutes les prières ? — la distinction entre entendre et exaucer.
- Pourquoi Dieu ne répond-il pas toujours comme je le demande ? — quand la réponse ne prend pas la forme attendue.
- Pourquoi Dieu semble-t-il silencieux ? — l'épreuve du silence et la nuit de la foi.
- Comment prier quand on est distrait ? — les remèdes des maîtres spirituels à la dispersion.
- La Divine Volonté — l'union de la volonté humaine à la volonté de Dieu, sommet de la vie intérieure.
Notes et références
Malachie 3, 6 : « Car moi, le Seigneur, je ne change pas. »
1Formule popularisée sous le nom de Søren Kierkegaard (1813-1855) : « Prayer does not change God, but it changes him who prays. » Elle cristallise une intuition développée notamment dans La pureté du cœur, c'est de vouloir une seule chose (1847) ; le locus exact est discuté, mais l'idée — la prière transforme le priant, non Dieu — traverse toute son œuvre. Traduction française dans le corps ; original anglais ici, lui-même traduit du danois.
2 23Évangile selon saint Matthieu 6, 7 (trad. liturgique officielle) : « Quand vous priez, ne rabâchez pas comme les païens : ils s'imaginent qu'à force de paroles ils seront exaucés. »
3Évangile selon saint Matthieu 6, 8 (trad. liturgique officielle) : « Ne leur ressemblez pas, car votre Père sait ce dont vous avez besoin, avant que vous le lui demandiez. »
4Évangile selon saint Matthieu 6, 9-13 : le Notre Père, enseigné immédiatement après Mt 6, 8.
5Livre des Nombres 23, 19 : « Dieu n'est pas un homme, pour qu'il mente, ni un fils d'homme, pour qu'il se rétracte. » (oracle de Balaam).
6Psaume 102 (101), 27-28 : « Eux périssent, toi tu restes […] mais toi, tu es le même, et tes années n'ont pas de fin. » (cité en He 1, 11-12 appliqué au Christ).
7Épître de saint Jacques 1, 17 (trad. liturgique officielle) : « Les présents les meilleurs, les dons parfaits, proviennent d'en haut, ils descendent d'auprès du Père des lumières, qui n'est pas, comme les astres, sujet au mouvement périodique ni aux éclipses. » ; la Vulgate porte « apud quem non est transmutatio nec vicissitudinis obumbratio », reprise par le CEC nº 212.
8Catéchisme de l'Église catholique, nº 212 : « En lui "n'existe aucune variation ni l'ombre d'un changement" (Jc 1, 17). Il est "Celui qui Est", depuis toujours et pour toujours, et il reste comme tel toujours fidèle à lui-même et à ses promesses. »
9Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, Ia, q. 9, a. 1 : « Dieu est absolument immuable » (Deus est omnino immutabilis). Trois preuves : Dieu est acte pur sans puissance à actualiser ; tout changement implique composition, or Dieu est simple ; tout ce qui change acquiert quelque chose, or Dieu est infini et ne peut rien acquérir.
10Livre de la Genèse 6, 6 : « Le Seigneur se repentit d'avoir fait l'homme sur la terre, et il fut affligé dans son cœur. » — langage anthropomorphique.
11Livre de Jonas 3, 10 : « Dieu vit ce qu'ils faisaient pour se détourner de leur conduite mauvaise. Alors Dieu renonça au châtiment dont il les avait menacés. »
12Livre de l'Exode 32, 14 : après l'intercession de Moïse, « le Seigneur renonça au mal qu'il avait voulu faire à son peuple. »
13Premier livre de Samuel 15, 29 : « Celui qui est la Gloire d'Israël ne ment pas et ne se repent pas, car il n'est pas un homme pour se repentir. » — affirmation explicite de l'immutabilité dans le même chapitre qui dit ailleurs que Dieu « regrette » (1 S 15, 11.35).
14Catéchisme de l'Église catholique, nº 2558 : la prière est « une relation vivante et personnelle avec le Dieu vivant et vrai. »
15Épître aux Philippiens 2, 13 : « car c'est Dieu qui opère en vous le vouloir et le faire selon son dessein bienveillant. »
16Épître aux Philippiens 4, 7 : « Et la paix de Dieu, qui surpasse toute intelligence, gardera vos cœurs et vos pensées dans le Christ Jésus. »
17Catéchisme de l'Église catholique, nº 2740 : « La prière de Jésus fait de la prière chrétienne une demande efficace. »
18Catéchisme de l'Église catholique, nº 2739 : « La transformation du cœur qui prie est la première réponse à notre demande. »
19Saint Augustin, Lettre 130 à Proba, ch. 8, 17 (vers 411-412 ; PL 33, 500). Texte original : « ut exerceatur in oratione desiderium nostrum, quo possimus capere quod praeparat dare » — la prière exerce le désir afin qu'il devienne capable de recevoir le don de Dieu.
20Saint Augustin, Lettre 130 à Proba, ch. 8, 17 (PL 33, 500), repris par le Catéchisme de l'Église catholique, nº 2737 : « Il veut que notre désir s'éprouve dans la prière. Ainsi, il nous dispose à recevoir ce qu'il est prêt à nous donner. »
21Deuxième épître aux Corinthiens 3, 18 : « Et nous tous qui, le visage dévoilé, reflétons comme en un miroir la gloire du Seigneur, nous sommes transformés en cette même image, avec une gloire toujours plus grande, par l'action du Seigneur qui est Esprit. »
22Sainte Thérèse d'Avila, Livre de la Vie (autobiographie), ch. 8, 5 (vers 1565). Texte original espagnol : « no es otra cosa oración mental, a mi parecer, sino tratar de amistad, estando muchas veces tratando a solas con quien sabemos nos ama. »
24Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, Manuscrit autobiographique C, 25 r°, cité en tête du traité sur la prière par le Catéchisme de l'Église catholique, nº 2558.
25Catéchisme de l'Église catholique, nº 2559 : « L'humilité est le fondement de la prière. […] "L'homme est un mendiant de Dieu" » (citant saint Augustin, Sermo 56, 6, 9 : PL 38, 381).
26Catéchisme de l'Église catholique, nº 2725 : « La prière est un don de la grâce et une réponse résolue de notre part. Elle suppose toujours un effort. […] La prière est un combat. »
27Saint Jean-Marie Vianney, curé d'Ars, catéchisme sur la prière, rapporté par l'abbé Alfred Monnin, Esprit du Curé d'Ars dans ses catéchismes, ses confidences et sa conversation (Paris, 1899) : « La prière n'est autre chose qu'une union avec Dieu […] un doux entretien de l'enfant avec son père. »
28Première épître aux Thessaloniciens 5, 17 : « Priez sans cesse. »
29Saint Alphonse de Liguori, Préparation à la mort, trente-sixième considération, premier point : « Accomplir la volonté de Dieu : tel est le but où tout doit tendre. […] Dans toutes nos prières, nous devons avoir en vue d'obtenir la grâce nécessaire pour exécuter ce que Dieu veut de nous. »
30Évangile selon saint Matthieu 6, 10 : « Que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. »
31Catéchisme de l'Église catholique, nº 2825 : « Nous demandons à notre Père d'unir notre volonté à celle de son Fils pour accomplir sa Volonté, son Dessein de salut pour la vie du monde. »
32Catéchisme de l'Église catholique, nº 2611 : « La prière de la foi ne consiste pas seulement à dire "Seigneur, Seigneur", mais à disposer le cœur à faire la volonté du Père (cf. Mt 7, 21). »
33Catéchisme de l'Église catholique, nº 2826 : « C'est par la prière que nous pouvons "discerner quelle est la volonté de Dieu" (Rm 12, 2 ; Ep 5, 17) […] "en faisant la volonté de mon Père qui est dans les cieux" (Mt 7, 21). »
34Thomas a Kempis, L'Imitation de Jésus-Christ, livre I, ch. 3, 6 : « Celui-là possède la vraie science, qui fait la volonté de Dieu et renonce à la sienne. »
35Henri-Marie Boudon (1624-1702), Les Saintes Voies de la Croix, livre I, ch. 5 : « Cette joie qui réside en la cime de l'âme vient d'une abondance de paix qui donne la parfaite conformité avec la volonté divine ; car l'âme ne voulant que ce que Dieu veut est toujours contente en tout ce qui lui arrive. »
36Évangile selon saint Luc 22, 42 : prière de Jésus à Gethsémani ; cf. Mt 26, 39 : « non pas comme je veux, mais comme tu veux. »
37Catéchisme de l'Église catholique, nº 2725 : « La prière est un combat. […] Le combat de la prière est inséparable du "combat spirituel" nécessaire pour agir habituellement selon l'Esprit du Christ. »
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