Pourquoi Dieu semble-t-il silencieux ?

Le silence ressenti de Dieu n'est presque jamais son absence : il porte sur le sentir, jamais sur l'être. Le « Dieu qui se cache » (Is 45, 15), les psaumes de plainte, le cri de la Croix, la sécheresse selon le Catéchisme et la nuit obscure des saints — pourquoi Dieu se tait, et comment traverser sa nuit.

Ignispedia

C'est l'une des souffrances les plus universelles de la vie croyante : on prie, on supplie, on attend — et rien ne répond. Le ciel paraît vide, la prière retombe sur soi, l'âme se demande si quelqu'un écoute. « Pourquoi Dieu semble-t-il silencieux ? » Cette question monte de l'épreuve (un deuil, une maladie, une nuit d'angoisse), mais aussi de la prière elle-même, quand l'oraison qui consolait jadis devient sèche, sans goût, sans présence sensible.

La tradition catholique prend cette plainte au sérieux — au point d'en faire une étape normale, et même précieuse, de la vie spirituelle. Sa réponse tient d'abord dans une distinction décisive : il faut séparer le silence ressenti de Dieu et son absence réelle. Dieu peut cesser de se faire sentir sans jamais cesser d'être là. Selon son premier biographe, son confesseur Vincenzo Puccini, Dieu lui fit annoncer avant sa grande épreuve qu'elle serait privée non de sa grâce, mais du sentiment de sa grâce[1]. Le silence dont nous souffrons est presque toujours un silence de la consolation, non un silence de l'amour.

Cet article ne traite pas la question de savoir si Dieu exauce nos demandes — elle est abordée ailleurs, dans Dieu écoute-t-il toutes les prières ? et Pourquoi Dieu ne répond-il pas comme je le demande ?. Il porte sur autre chose : l'expérience du silence, de l'absence ressentie, du Dieu qui semble se cacher. Pourquoi se tait-il ? Que cache ce silence ? Et comment le traverser sans perdre la foi ? Pour répondre, on s'appuie sur l'Écriture — qui donne des mots à cette plainte —, sur le Catéchisme de l'Église catholique, et sur les grands maîtres de la nuit : saint Jean de la Croix, sainte Thérèse de Lisieux, saint François de Sales, jusqu'à sainte Teresa de Calcutta.

Un silence ressenti, non une absence réelle

Silence ressenti ≠ absence réelle : infographie originale Ignispedia créée par IA.

La première erreur — et la plus douloureuse — consiste à conclure, du fait que Dieu ne se fait plus sentir, qu'il n'est plus là. Or les deux choses sont radicalement distinctes.

Le malentendu fondamental

Quand nous disons « Dieu est silencieux », nous voulons presque toujours dire : « je ne ressens plus sa présence, je n'entends plus de réponse intérieure, l'élan a disparu. » C'est un constat sur notre sensibilité, non sur la réalité de Dieu. Or la foi affirme que Dieu, « en qui nous avons la vie, le mouvement et l'être » (Ac 17, 28), ne peut pas être plus absent qu'au moment où nous le cherchons : c'est lui qui soutient l'existence même de celui qui se plaint de ne pas le trouver. Le sentiment de l'absence est réel ; l'absence, elle, ne l'est pas.

Les maîtres spirituels insistent : le retrait que nous éprouvons porte sur le sentir, jamais sur l'être. Son biographe raconte ainsi que Dieu annonça d'avance à sainte Marie-Madeleine de Pazzi (1566-1607) la longue épreuve de désolation qu'elle traversa dès l'âge de dix-neuf ans : elle serait laissée sans aucun sentiment de la grâce de Dieu, mais non sans sa grâce[2].

« Tu es un Dieu qui te caches » : le Deus absconditus

Le silence de Dieu n'est pas une anomalie tardive de la spiritualité : il est inscrit au cœur même de la Révélation. Le prophète Isaïe ose, en pleine prophétie de salut, une parole stupéfiante adressée à Dieu :

« Mais tu es un Dieu qui te caches, Dieu d'Israël, sauveur ! » — Isaïe 45, 15[3]

La formule latine de ce verset — Vere tu es Deus absconditus — a nourri toute la théologie du « Dieu caché ». Elle ne dit pas que Dieu est introuvable, mais qu'il est un Dieu qui se voile, dont la présence et l'action passent par le secret, l'indirect, l'inattendu. Le même Dieu qui « se cache » est, dans la même phrase, nommé sauveur : son retrait n'est pas un abandon, c'est un mode de sa présence. Ici, en Isaïe 45, 15, ce retrait n'équivaut donc pas à un abandon — alors qu'ailleurs, cacher sa face peut aussi exprimer le jugement sur le péché (cf. Dt 31, 17-18)[4].

Dieu se tait-il, ou parle-t-il autrement ?

L'épisode du prophète Élie à l'Horeb est, sur ce point, le texte décisif. Épuisé, persécuté, désirant mourir, Élie attend Dieu. Et Dieu passe — mais pas où on l'attend :

« Et devant l'Éternel, il y eut un vent fort et violent qui déchirait les montagnes et brisait les rochers : l'Éternel n'était pas dans le vent. Et après le vent, ce fut un tremblement de terre : l'Éternel n'était pas dans le tremblement de terre. Et après le tremblement de terre, un feu : l'Éternel n'était pas dans le feu. Et après le feu, un murmure doux et léger. » — 1 Rois 19, 11-12[5]

La leçon est immense. Élie cherchait Dieu dans le spectaculaire — l'ouragan, le séisme, le feu. Dieu se révèle dans « un murmure doux et léger » (que la Bible de Jérusalem traduit par « le bruit d'une brise légère » ; l'hébreu dit littéralement qôl demamah daqqah, « une voix de fin silence »)[6]. Très souvent, le silence ressenti de Dieu vient de ce que nous l'attendons dans le tonnerre, alors qu'il parle dans le murmure. Il ne se tait pas : il baisse la voix pour nous apprendre à écouter autrement.

C'est exactement ce que le Catéchisme dit de l'oraison silencieuse : « C'est dans ce silence, insupportable à l'homme "extérieur", que le Père nous dit son Verbe incarné, souffrant, mort et ressuscité […] »[7]. Le silence de Dieu n'est pas un vide : c'est le lieu où il prononce sa Parole la plus profonde.

Le cri des psaumes : la Bible donne des mots au silence

Loin de censurer la plainte du croyant qui ne sent plus Dieu, l'Écriture la met sur ses propres lèvres. Le psautier — prière officielle de l'Église — contient des cris d'abandon d'une crudité saisissante. Dieu nous y enseigne à prier le silence lui-même.

« Jusques à quand me cacheras-tu ta face ? »

Le psaume 13 ne contourne pas la souffrance de l'absence : il l'adresse directement à Dieu.

« Jusques à quand, Éternel ! m'oublieras-tu sans cesse ? Jusques à quand me cacheras-tu ta face ? Jusques à quand aurai-je des soucis dans mon âme, et chaque jour des chagrins dans mon cœur ? » — Psaume 13, 2-3[8]

Le mot revient comme un refrain : « cacher ta face ». Pour la Bible, le silence de Dieu se dit ainsi — non comme une disparition, mais comme une face voilée. Et il est remarquable que cette plainte soit une prière : c'est encore à Dieu qu'on reproche son silence. Le psaume 13 s'achève d'ailleurs dans la confiance (« Mais moi, j'ai confiance en ta bonté »), preuve que la plainte n'a jamais rompu le lien.

Le psaume 88, ou la nuit sans aube

Plus radical encore : le psaume 88, le plus sombre du psautier, est le seul qui ne se termine pas par une note d'espérance.

« Pourquoi, Éternel, repousses-tu mon âme ? Pourquoi me caches-tu ta face ? […] Tu as éloigné de moi amis et compagnons ; mes intimes ont disparu. » — Psaume 88, 15.19[9]

Que l'Église ait gardé ce psaume dans sa prière — elle le chante chaque semaine aux Complies du vendredi (psaume 87 dans la numérotation de la Liturgie des Heures) — dit quelque chose de capital : il y a une place, dans la foi, pour le cri sans réponse apparente. Le silence de Dieu n'exclut pas du peuple croyant ; il est, au contraire, l'expérience de tant de justes que l'Écriture lui a donné des mots inspirés.

La plainte n'est pas l'incroyance

Il faut ici lever un poids de culpabilité. Beaucoup de fidèles croient pécher en se plaignant à Dieu de son silence. L'Écriture dit l'inverse : la lamentation adressée à Dieu est un acte de foi. On ne crie pas vers quelqu'un qu'on croit absent ou sourd. Job lui-même, qui interpelle Dieu avec véhémence, est déclaré avoir « bien parlé » de Dieu, à la différence de ses amis, dont les discours faisaient de sa souffrance le châtiment d'une faute cachée (Jb 42, 7)[10]. Prier le silence — le lui dire, le lui reprocher même — vaut infiniment mieux que de se taire à son tour.

Le silence au cœur de la Révélation : le Christ lui-même

Le Triduum du silence : infographie originale Ignispedia créée par IA.

La réponse chrétienne au silence de Dieu n'est pas d'abord une explication : c'est une personne. Le Fils de Dieu a traversé, jusqu'au bout, l'expérience du silence du Père.

Gethsémani : la prière dans l'angoisse

Au jardin des Oliviers, Jésus prie « dans l'angoisse », jusqu'à suer du sang, demandant que la coupe s'éloigne — et le Père ne la retire pas. Le Catéchisme voit dans cette heure le modèle même de la prière dans la nuit : « L'oraison est une communion d'amour porteuse de Vie […] dans la mesure où elle est consentement à demeurer dans la nuit de la foi. La Nuit pascale de la Résurrection passe par celle de l'agonie et du tombeau »[11]. Veiller dans le silence apparent de Dieu, c'est « veiller une heure » avec le Christ à Gethsémani (Mt 26, 40)[12].

Le cri de la Croix

Sur la croix, le silence du Père atteint son comble. Et Jésus n'y répond pas par un stoïcisme muet : il crie les mots mêmes d'un psaume de plainte.

« Et vers la neuvième heure, Jésus s'écria d'une voix forte : "Éli, Éli, lama sabachthani ?" c'est-à-dire : "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?" » — Évangile selon saint Matthieu 27, 46[13]

Ces mots sont le premier verset du psaume 22 (« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? […] je crie le jour, et tu ne réponds pas »)[14]. En les faisant siens, le Christ ne désespère pas : il prend en charge, de l'intérieur, le cri de tous les abandonnés, et le transforme en prière. Le psaume 22 commence dans la déréliction — le sentiment d'être totalement abandonné, même de Dieu — mais s'achève dans la victoire (« je raconterai ton nom à mes frères »). Le silence du Père au Calvaire n'était pas un rejet : il était la profondeur même de l'œuvre du salut. Personne n'a jamais été plus aimé du Père que le Fils au moment où il se sentait abandonné.

Le grand silence du Samedi saint

Entre la Croix et la Résurrection, l'Église vit le Samedi saint : un jour entier sans messe, sans présence eucharistique exposée, où Dieu lui-même paraît mort et tu. Ce silence-là est devenu le symbole de toutes nos nuits. Mais il n'est pas le dernier mot : il précède immédiatement l'aube de Pâques. Le silence du tombeau n'était pas un terme, mais une attente. C'est la grammaire chrétienne du silence : il s'inscrit toujours entre un vendredi et un dimanche.

Pourquoi Dieu se tait-il ? Les raisons spirituelles du silence

Si Dieu reste présent, pourquoi retire-t-il le sentiment de sa présence ? La tradition n'invente pas un Dieu capricieux : elle discerne, dans ce retrait, une pédagogie d'amour.

Purifier l'amour : aimer Dieu, non ses consolations

La raison la plus profonde est aussi la plus libératrice. Tant que Dieu se fait sentir, nous risquons d'aimer ses consolations plus que lui-même. En se retirant du sentiment, il vérifie et purifie notre amour : nous aimera-t-on encore quand il n'y a plus de « récompense » sensible ? Henri-Marie Boudon, grand archidiacre d'Évreux, l'a formulé d'une manière inoubliable :

« Dans les consolations, les créatures se mettent entre Dieu et nous ; dans les afflictions, Dieu se met entre nous et les créatures pour nous en séparer. […] Notre-Seigneur a dit à une sainte âme que les prières lui étaient plus agréables lorsqu'on les faisait dans la sécheresse, la peine, la douleur et la répugnance. » — Henri-Marie Boudon, Les Saintes voies de la Croix[15]

Autrement dit : le silence sépare l'amour de son intérêt. Il fait passer de « j'aime ce que je ressens auprès de Dieu » à « j'aime Dieu ».

Creuser le désir et la foi

Le silence agrandit le cœur. Saint Augustin enseignait que Dieu diffère parfois pour que le désir grandisse et devienne capable de recevoir : « en différant, Dieu étend le désir ; par le désir, il étend l'âme ; en l'étendant, il la rend capable »[16]. Le silence n'est pas un refus de donner : c'est un creusement de la capacité de recevoir. Et il fortifie la foi en la détachant de ses béquilles sensibles : sainte Thérèse de Lisieux écrira, en pleine épreuve, avoir « fait plus d'actes de foi depuis un an que pendant toute sa vie »[17].

La sécheresse comme moment de la foi pure

Le Catéchisme nomme précisément cette expérience : la sécheresse, et il la situe avec exactitude.

« Une autre difficulté, spécialement pour ceux qui veulent sincèrement prier, est la sécheresse. Elle fait partie de l'oraison où le cœur est sevré, sans goût pour les pensées, souvenirs et sentiments, même spirituels. C'est le moment de la foi pure qui se tient fidèlement avec Jésus dans l'agonie et au tombeau. » — Catéchisme de l'Église catholique, nº 2731[18]

La sécheresse n'est donc pas un échec de la prière : c'est, le plus souvent, une maturation. « Le grain de blé, s'il meurt, porte beaucoup de fruit » (Jn 12, 24), rappelle le même paragraphe[19]. Ce que nous vivons comme un appauvrissement est un sevrage : on retire le lait pour donner le pain.

Discerner : épreuve, tiédeur, ou simple nature ?

Tout silence ressenti n'a pas la même cause, et le Catéchisme invite au discernement : la sécheresse peut être une purification voulue par Dieu, mais elle peut aussi venir d'un « manque de racine », c'est-à-dire de la tiédeur ou du péché[20]. À côté, les Pères distinguent l'acédie, « forme de dépression due au relâchement de l'ascèse, à la baisse de la vigilance, à la négligence du cœur »[21]. Saint François de Sales, lui, conseillait de ne pas trop s'inquiéter de l'origine du mal :

« Vous faites toujours trop de considération et d'examen pour connaître d'où les sécheresses vous arrivent. […] Il ne faut pas être si curieuse que de vouloir savoir d'où procède la diversité des états de votre vie ; il faut être soumise à tout ce que Dieu en ordonne, et s'arrêter là. » — Saint François de Sales, lettre du 5 août 1611[22]

Discerner le silence ressenti : synthèse visuelle du tableau précédent, créée par IA.

Le tableau suivant résume les principales causes du silence ressenti et la conduite à tenir pour chacune.

Cause du silence ressentiSigne distinctifConduite à tenir
Purification voulue par Dieu (sécheresse-épreuve)On veut sincèrement prier ; la volonté reste fidèle malgré l'absence de goûtPersévérer sans abréger l'oraison ; tenir par la foi nue[23]
Tiédeur / péché (« manque de racine »)Relâchement, négligence consentie, fuite de la prièreConversion, examen, retour aux moyens de grâce (sacrements)[24]
Acédie (lassitude spirituelle)Découragement, dégoût du combat, envers de la présomptionVigilance, humilité, constance ; ne pas s'étonner de sa misère[25]
Cause naturelle (fatigue, maladie, tempérament)Le silence accompagne un épuisement physique ou psychiquePatience, repos, douceur envers soi ; ne pas confondre fatigue et abandon de Dieu

La nuit obscure : l'expérience des saints

Sainte Thérèse de Lisieux, témoin majeur de la nuit de la foi. Photographie patrimoniale, domaine public, Wikimedia Commons.

Ce que le Catéchisme appelle sécheresse, la grande mystique l'a exploré sous le nom de nuit obscure. Loin d'être réservée aux débutants malmenés, cette nuit est, chez les saints, le passage vers l'union la plus haute.

Saint Jean de la Croix et la nuit

Le docteur mystique par excellence du silence de Dieu est saint Jean de la Croix (1542-1591). Dans La Nuit obscure, il distingue la « nuit des sens » (où Dieu retire les consolations sensibles pour sevrer l'âme encore enfantine) et la « nuit de l'esprit » (purification plus radicale, où c'est la foi elle-même qui semble vaciller). Pour lui, cette nuit n'est pas une punition : c'est une contemplation infuse — une connaissance de Dieu reçue passivement, sans raisonnement ni effort — que l'âme ne peut encore reconnaître, parce que la lumière de Dieu, trop forte, l'aveugle comme le soleil éblouit un œil habitué à l'ombre. Le Catéchisme lui emprunte d'ailleurs sa définition de l'oraison comme « silencieux amour »[26]. Chez Jean de la Croix, le silence n'est pas le contraire de la rencontre : il en est la forme la plus pure.

Sainte Thérèse de Lisieux : la nuit du néant

Aucun témoignage n'est plus accessible — ni plus bouleversant — que celui de sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus. Les dix-huit derniers mois de sa vie, elle traverse une violente « épreuve de la foi », qu'elle décrit dans son Manuscrit C. La pensée du Ciel, jadis si douce, devient « un sujet de combat et de tourment » ; une voix railleuse lui souffle que la mort ne lui donnera « non ce qu'elle espère, mais une nuit plus profonde encore, la nuit du néant »[27].

« Lorsque je chante le bonheur du Ciel, l'éternelle possession de Dieu, je n'en ressens aucune joie, car je chante simplement ce que JE VEUX CROIRE. Parfois, il est vrai, un tout petit rayon de soleil vient illuminer mes ténèbres, alors l'épreuve cesse un instant, mais ensuite le souvenir de ce rayon, au lieu de me causer de la joie, rend mes ténèbres plus épaisses encore. » — Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, Manuscrits autobiographiques, Manuscrit C[28]

Sa réponse est devenue un sommet de la spiritualité : ne pas combattre le doute de front, mais agir la foi qu'on ne sent plus — « je chante simplement ce que je veux croire ». Privée de toute jouissance, elle multiplie les actes de foi et offre sa nuit pour les incroyants, acceptant de manger « le pain de la douleur » sans vouloir se lever de « cette table remplie d'amertume où mangent les pauvres pécheurs » avant le jour fixé par Dieu[29]. Sa nuit n'a pris fin qu'à sa mort.

Sainte Teresa de Calcutta : un demi-siècle de silence

Le cas le plus stupéfiant de l'époque contemporaine est celui de sainte Teresa de Calcutta. La publication de sa correspondance privée, en 2007, a révélé que la fondatrice des Missionnaires de la Charité a vécu, pendant près de cinquante ans, un silence intérieur presque ininterrompu, n'éprouvant ni présence ni consolation de Dieu, tout en servant les plus pauvres avec un sourire que personne ne soupçonnait habité par cette nuit[30]. « Si jamais je deviens une sainte, écrivait-elle à un confident, je serai sûrement une sainte des "ténèbres" »[31]. Son cas montre que le silence de Dieu peut coexister, sans contradiction, avec une charité héroïque et une fécondité immense : la nuit n'a pas paralysé son amour ; elle l'a rendu désintéressé.

Comment vivre le silence de Dieu ?

Comprendre le sens du silence ne le rend pas indolore. La tradition donne des repères concrets pour le traverser sans le fuir ni s'y perdre.

Persévérer dans la prière sans la sentir

La première règle, unanime chez les saints, est de ne jamais abandonner la prière à cause de la sécheresse. C'est précisément là qu'elle devient pure et méritoire.

Sainte Marie de l'Incarnation (Marie Guyart) recommandait ainsi de ne jamais quitter l'oraison à cause de l'aridité ou de la tentation, ni d'en abréger le temps fixé[32].

Saint François de Sales va plus loin : sécheresses et stérilités n'ont guère d'importance, pourvu que l'on aime Dieu — la sécheresse persévérante devient ainsi une preuve d'amour[33]. Et Marcel Van — Serviteur de Dieu dont les Colloques rapportent les paroles qu'il dit avoir reçues de Jésus, de Marie et de Thérèse — transmet ce conseil de Thérèse pour l'oraison où « Jésus reste muet comme toi » : « se résigner à demeurer dans cet état », car c'est elle qui agira à notre place[34].

Tenir par la foi nue, non par le sentiment

Il faut désolidariser l'amour du sentiment. Le silence éprouve une vérité libératrice : on peut aimer Dieu intensément sans rien ressentir.

« Les plus grands saints sont passés par des nuits de l'âme, des sécheresses pénibles. Cependant, à ces heures de purification, ils aimaient. L'amour n'est pas la piété sensible. La sainteté est une disposition de l'âme, du cœur et surtout de la volonté vis-à-vis de Dieu, où le sensible peut jouer un rôle, mais n'est pas nécessaire. » — Père Jean du Cœur de Jésus d'Elbée, Croire à l'Amour[35]

S'abandonner : le silence comme intimité

À un certain degré, le silence cesse d'être une épreuve subie pour devenir un lieu d'abandon et même d'intimité. Jean Tauler enseignait que la vraie naissance spirituelle ne s'accomplit qu'à travers une certaine angoisse acceptée jusqu'au bout[36]. Saint Pierre-Julien Eymard, lui, redonnait courage :

« Sur le bord d'un précipice, il ne faut pas regarder au fond, mais fixer son regard au-dessus de soi. […] Fixez votre cœur en Notre-Seigneur, et soyez sûre qu'il est là, en vous, contemplant vos combats et se préparant à les couronner. » — Saint Pierre-Julien Eymard[37]

Quelques repères concrets

Pour traverser une période de silence de Dieu, la tradition spirituelle suggère :

  • Garder l'horaire de prière sans le raccourcir, même quand on n'y goûte rien.
  • Faire des actes de foi, de confiance et d'amour de la volonté, sans attendre le sentiment.
  • Vérifier qu'il n'y a pas de péché entretenu ni de négligence (sinon, se convertir), mais sans scrupule excessif.
  • Soigner le corps : sommeil, repos, santé — beaucoup de « sécheresses » sont d'abord des fatigues.
  • Recourir aux sacrements, lieux objectifs de la grâce qui ne dépendent pas de ce qu'on ressent.
  • Offrir sa nuit pour les autres, à l'exemple de Thérèse offrant la sienne pour les incroyants.
  • Ne pas décider de grands changements sur un mouvement de désolation, conseil constant du discernement spirituel.

Le silence n'est pas le dernier mot

Au terme, la question initiale se retourne. Dieu n'est pas silencieux par indifférence : il l'est par pédagogie, par purification, et parfois par une délicatesse que nous ne comprenons qu'après coup. Le silence ressenti est presque toujours le creuset d'un amour qu'on rend plus libre, plus nu, plus vrai. « L'obscurité comme la lumière, la désolation comme la consolation […], tout vient de sa main généreuse »[38].

L'histoire chrétienne du silence se lit toujours dans le sens de Pâques : après le vent, le tremblement et le feu vient « le murmure doux et léger » ; après le cri de la Croix et le silence du tombeau vient l'aube de la Résurrection. Le Dieu qui se cache (Is 45, 15) est, dans la même phrase, le Dieu sauveur. Celui qui persévère dans la nuit découvre un jour qu'il n'a jamais été seul — et que la voix qu'il n'entendait pas n'avait, en réalité, jamais cessé de parler, tout bas, au plus intime de lui.

Ce qu'il faut retenir

  • Le silence ressenti de Dieu n'est pas son absence. Il porte sur le sentir, jamais sur l'être : Dieu reste présent à celui-là même qui se plaint de ne pas le trouver.
  • L'Écriture donne des mots au silence : le « Dieu qui se cache » (Is 45, 15), le « murmure doux et léger » de l'Horeb (1 R 19), les psaumes de plainte (13, 22, 88). La lamentation adressée à Dieu est un acte de foi, non un péché.
  • Le Christ a traversé le silence du Père — Gethsémani, le cri de la Croix, le Samedi saint — et l'a transformé de l'intérieur en chemin de salut.
  • Dieu se tait pour purifier l'amour : pour qu'on l'aime lui, et non ses consolations ; pour creuser le désir et fortifier la foi nue.
  • La sécheresse demande discernement (purification, tiédeur, acédie ou fatigue) mais jamais l'abandon de la prière.
  • Les saints l'ont vécu — Jean de la Croix, Thérèse de Lisieux, Teresa de Calcutta — et y ont trouvé non la perte de Dieu, mais l'union la plus profonde.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Vincenzo Puccini, confesseur et premier biographe de la sainte, Vita di santa Maria Maddalena de' Pazzi, dans l'édition 1712 de ses œuvres, consultée en italien en session : au ch. XXXIII, Dieu lui prédit une épreuve de cinq ans ; au ch. XXXVII, elle y entre « senza alcun sentimento della grazia di Dio » (sans aucun sentiment de la grâce de Dieu). Ses révélations de jeunesse sont publiées en français sous le titre Les huit jours de l'Esprit Saint : révélations et lumières (Jérôme Millon, 2004), ouvrage non consulté : le propos est donc rendu ici en forme indirecte, non comme citation verbatim.

    1 2
  2. Isaïe 45, 15 (trad. Louis Segond ; cf. Bible de Jérusalem : « Vraiment tu es un Dieu qui se cache »). Le latin de la Vulgate — Vere tu es Deus absconditus — a fondé la théologie du « Dieu caché ».

    3
  3. Deutéronome 31, 17-18 (trad. Louis Segond) : « je leur cacherai ma face […] à cause de tout le mal qu'il aura fait, en se tournant vers d'autres dieux » — ici, le retrait exprime le jugement, non l'indifférence.

    4
  4. 1 Rois 19, 11-12 (trad. Louis Segond). Théophanie de l'Horeb : Dieu n'est ni dans le vent, ni dans le séisme, ni dans le feu, mais dans « un murmure doux et léger ».

    5
  5. Les versions divergent sur le célèbre qôl demamah daqqah (hébreu) : Segond 1910, « un murmure doux et léger » ; Bible de Jérusalem (éd. du Cerf), « le bruit d'une brise légère » ; hébreu qôl demamah daqqah, littéralement « voix de fin silence ». Toutes soulignent le caractère ténu, presque silencieux, de la manifestation divine.

    6
  6. Catéchisme de l'Église catholique, nº 2717 : « C'est dans ce silence, insupportable à l'homme "extérieur", que le Père nous dit son Verbe incarné, souffrant, mort et ressuscité […] » (la phrase s'achève : « […] et que l'Esprit filial nous fait participer à la prière de Jésus »).

    7
  7. Psaume 13, 2-3 (trad. Louis Segond). Le psaume, qui s'ouvre sur le quadruple « Jusques à quand ? », s'achève dans la confiance retrouvée (v. 6 : « Mais moi, j'ai confiance en ta bonté »).

    8
  8. Psaume 88, 15 et 19 (trad. Louis Segond ; numérotation hébraïque 88, 14 et 18). Seul psaume du psautier à ne pas s'achever sur une note d'espérance ; chanté chaque vendredi aux Complies (psaume 87 dans la numérotation de la Liturgie des Heures).

    9
  9. Job 42, 7 : Dieu déclare à Éliphaz que Job a « bien parlé » de lui, contrairement à ses trois amis, dont les discours expliquaient son malheur par un péché caché (théologie de la rétribution).

    10
  10. Catéchisme de l'Église catholique, nº 2719 : « L'oraison est une communion d'amour […] dans la mesure où elle est consentement à demeurer dans la nuit de la foi. La Nuit pascale de la Résurrection passe par celle de l'agonie et du tombeau. »

    11
  11. Matthieu 26, 40, cité par le Catéchisme nº 2719 : « veiller une heure » avec le Christ à Gethsémani comme figure de la prière dans la nuit de la foi.

    12
  12. Évangile selon saint Matthieu 27, 46 (trad. Louis Segond) ; cf. Marc 15, 34. Jésus reprend en araméen le premier verset du Psaume 22.

    13
  13. Psaume 22, 2-3 (trad. Louis Segond) : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? […] je crie le jour, et tu ne réponds pas. » Le psaume passe du cri d'abandon (« pourquoi m'as-tu abandonné ? », v. 2) à la louange et à la délivrance (v. 23-32).

    14
  14. Henri-Marie Boudon, Les Saintes voies de la Croix, Livre I, chap. V. Boudon (1624-1702), grand archidiacre d'Évreux, est l'un des maîtres de l'école spirituelle française du XVIIᵉ siècle.

    15
  15. Saint Augustin, Commentaire de la Première lettre de saint Jean, traité 4, 6 (PL 35, 2008-2009) : doctrine du désir dilaté par l'attente, reprise par la tradition spirituelle pour expliquer le silence et le délai de Dieu.

    16
  16. Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, Manuscrits autobiographiques, Manuscrit C (juin 1897) : « Je crois avoir fait plus d'actes de foi depuis un an que pendant toute ma vie. »

    17
  17. Catéchisme de l'Église catholique, nº 2731 : la sécheresse, « moment de la foi pure qui se tient fidèlement avec Jésus dans l'agonie et au tombeau ».

    18 23
  18. Jean 12, 24, cité par le Catéchisme nº 2731 : « Le grain de blé, s'il meurt, porte beaucoup de fruit. »

    19
  19. Catéchisme de l'Église catholique, nº 2731 : « Si la sécheresse est due au manque de racine, parce que la Parole est tombée sur du roc, le combat relève de la conversion » (cf. Lc 8, 6.13).

    20 24
  20. Catéchisme de l'Église catholique, nº 2733, sur l'acédie : « une forme de dépression due au relâchement de l'ascèse, à la baisse de la vigilance, à la négligence du cœur. […] Le découragement, douloureux, est l'envers de la présomption. »

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  21. Saint François de Sales, lettre DCCIV à Mme de La Fléchère, du 5 août 1611 (Œuvres, édition d'Annecy ; graphie modernisée ici, texte vérifié en session). Le docteur de la douceur y déconseille l'analyse anxieuse de l'origine des sécheresses au profit de l'abandon à la volonté de Dieu.

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  22. Catéchisme de l'Église catholique, nº 2717, citant saint Jean de la Croix pour qualifier l'oraison de « silencieux amour ».

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  23. Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, Manuscrits autobiographiques, Manuscrit C, sur l'épreuve de la foi : la voix des ténèbres annonçant « une nuit plus profonde encore, la nuit du néant ».

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  24. Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, Manuscrits autobiographiques, Manuscrit C (juin 1897), écrit pour Mère Marie de Gonzague : « je chante simplement ce que JE VEUX CROIRE ».

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  25. Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, Manuscrits autobiographiques, Manuscrit C : « elle accepte de manger aussi longtemps que vous le voudrez le pain de la douleur et ne veut point se lever de cette table remplie d'amertume où mangent les pauvres pécheurs », offrande de sa nuit pour les incroyants.

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  26. Sainte Teresa de Calcutta, correspondance privée publiée dans Brian Kolodiejchuk (éd.), Come Be My Light. The Private Writings of the "Saint of Calcutta", Doubleday, 2007 (trad. fr. Viens, sois ma lumière, Lethielleux, 2008). Les lettres révèlent une nuit intérieure d'environ un demi-siècle, parallèle à son œuvre auprès des plus pauvres.

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  27. Sainte Teresa de Calcutta, lettre citée dans Come Be My Light, op. cit. : « Si jamais je deviens une sainte, je serai sûrement une sainte des "ténèbres". »

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  28. Sainte Marie de l'Incarnation (Marie Guyart, 1599-1672) : conseil transmis sous le numéro de Lettre 99 (numérotation et édition critique de Dom Guy Oury à vérifier) ; le texte exact n'ayant pu être vérifié en session, il est rendu ici en paraphrase, non comme citation verbatim.

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  29. Saint François de Sales, lettre du 21 novembre 1604 (édition de référence à préciser sur l'édition critique d'Annecy) : le texte exact n'ayant pu être vérifié en session, la pensée est rendue ici en paraphrase, non comme citation verbatim.

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  30. Marcel Van, Colloques avec Jésus, Marie et Thérèse de l'Enfant-Jésus, Amis de Van, 2017, p. 85 : parole attribuée à sainte Thérèse dans un colloque de novembre 1945 (révélation privée) — « si après la communion tu ne sais que dire à Jésus qui reste muet comme toi […], tu n'as qu'une chose à faire : te résigner à demeurer dans cet état » (verbatim et page vérifiés sur l'édition Amis de Van en session).

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  31. Père Jean du Cœur de Jésus d'Elbée, Croire à l'Amour, Téqui, 2007, pp. 38-39 : « L'amour n'est pas la piété sensible. »

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  32. Jean Tauler (v. 1300-1361), Sermon 31 : la vraie naissance spirituelle y est présentée comme précédée d'une angoisse à traverser jusqu'au bout ; le texte exact n'ayant pu être vérifié sur l'édition critique en session, il est rendu ici en paraphrase. Le dominicain rhénan, disciple de l'école d'Eckhart, est un maître classique de la nuit spirituelle.

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  33. Saint Pierre-Julien Eymard, lettre du 21 mars 1851 (CO 250), citée dans Conseils de vie spirituelle, Nouvelle Cité, 2015, p. 17 : « Fixez votre cœur en Notre-Seigneur, et soyez sûre qu'il est là, en vous, contemplant vos combats » (verbatim vérifié sur le texte de la lettre en session).

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  34. Bienheureuse Dina Bélanger (1897-1929), béatifiée par saint Jean-Paul II le 20 mars 1993, citée dans Jacques Gauthier, Je donnerai de la joie, Emmanuel, 2019, pp. 118-119 : « L'obscurité comme la lumière, la désolation comme la consolation […], tout vient de sa main généreuse » (passage confirmé sur le texte de son Autobiographie, t. 2, consultée en session).

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