Pourquoi Dieu permet-il les tentations ?

Si Dieu est bon et tout-puissant, pourquoi laisse-t-il monter en nous la tentation ? La foi catholique répond : Dieu ne tente jamais au mal, mais il permet la tentation — comme celle de son propre Fils au désert — pour qu'elle fasse grandir, vaincue par la grâce, la liberté, la vertu éprouvée et l'amour.

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Un jour ou l'autre, tout croyant se heurte à la même question, souvent au plus fort du combat intérieur : si Dieu m'aime et qu'il est tout-puissant, pourquoi laisse-t-il monter en moi ces pensées, ces désirs, ces sollicitations vers le mal ? La tentation semble une faille scandaleuse dans un monde gouverné par un Père bon. Pourquoi ne pas simplement nous en épargner ?

La réponse de la foi catholique commence par une distinction que l'Écriture pose avec une netteté absolue : Dieu ne tente jamais personne au mal. « Dieu n'éprouve pas le mal, il n'éprouve non plus personne », selon les mots du Catéchisme citant Jc 1, 13[1]. Le mal de la tentation ne vient donc pas de lui. Mais Dieu permet que nous soyons tentés — comme il a permis que son propre Fils le soit — parce que, dans un monde de créatures libres marquées par le péché originel, la tentation traversée et vaincue devient le lieu même où grandit l'amour, se forge la vertu, s'apprend l'humilité et se mérite la couronne.

Cet article répond précisément au « pourquoi ». Il ne cherche pas d'abord à donner des recettes pour résister — d'autres articles s'en chargent — mais à comprendre le dessein de Dieu qui, sans jamais vouloir notre chute, permet le combat et en tire un bien plus grand. Pour la définition fine des termes, on renvoie à Quelle différence entre tentation et péché ? ; pour la lutte concrète, à Comment lutter contre une addiction spirituellement ? et à Qu'est-ce que le discernement des esprits ?.

Ce que « tentation » veut dire — et ne veut pas dire

Avant de demander pourquoi Dieu permet les tentations, il faut savoir de quoi l'on parle. Le mot recouvre des réalités que la vie spirituelle a appris à distinguer avec soin, sous peine de fausser toute la question.

Le mot et ses racines

Le terme français vient du latin tentatio, qui traduit le grec peirasmós : une mise à l'épreuve, un essai, un test. Dans la Bible, le même mot peut désigner deux choses très différentes selon qui en est l'auteur et vers quoi il tend. Il y a l'épreuve que Dieu propose pour purifier et faire grandir — comme lorsqu'il met Abraham à l'épreuve (Genèse 22, 1) ou conduit Israël au désert pour « savoir ce que tu as dans le cœur » (Deutéronome 8, 2). Et il y a la tentation par laquelle l'ennemi, ou notre propre convoitise, sollicite au mal pour nous faire tomber. Le même vocabulaire, deux mouvements opposés : c'est pourquoi le discernement est indispensable.

Épreuve, tentation, péché : ne pas confondre

Le Catéchisme fixe la distinction décisive :

« L'Esprit Saint nous fait discerner entre l'épreuve, nécessaire à la croissance de l'homme intérieur (cf. Lc 8, 13-15 ; Ac 14, 22 ; 2 Tm 3, 12) en vue d'une "vertu éprouvée" (Rm 5, 3-5), et la tentation, qui conduit au péché et à la mort (cf. Jc 1, 14-15). Nous devons aussi discerner entre "être tenté" et "consentir" à la tentation. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2847[2]

Trois réalités, donc, qu'il faut tenir séparées :

  • l'épreuve, souffrance ou difficulté que Dieu permet ou envoie pour faire mûrir la foi ;
  • la tentation, attrait vers le mal qui précède le péché mais n'est pas encore le péché ;
  • le péché, qui ne commence qu'au consentement de la volonté.
Schéma explicatif — épreuve, tentation et péché : le consentement marque le passage décisif. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

De ce fait, être tenté n'est jamais un péché. Le sentir monter en soi n'est pas y consentir. Cette vérité, capitale pour la paix des consciences, sera développée plus bas : elle libère de la fausse culpabilité qui accable tant d'âmes délicates. Pour la frontière exacte entre l'un et l'autre, voir Quelle différence entre tentation et péché ?.

La certitude première : Dieu ne tente jamais au mal

Toute la question du « pourquoi » repose sur un socle qu'il faut poser avant tout le reste, car le nier fausserait l'image même de Dieu. Jamais Dieu ne pousse au mal. La tentation, en tant qu'attrait vers le péché, ne procède pas de lui.

« Dieu n'éprouve pas le mal »

Saint Jacques ferme la porte à toute équivoque, précisément pour empêcher le croyant de rejeter sur Dieu la responsabilité de sa faute :

« Dans l'épreuve de la tentation, que personne ne dise : "Ma tentation vient de Dieu." Dieu, en effet, ne peut être tenté de faire le mal, et lui-même ne tente personne. Chacun est tenté par sa propre convoitise qui l'entraîne et le séduit. » — Saint Jacques, Épître 1, 13-14 (traduction liturgique)[3]

Le Catéchisme reprend cette parole au cœur même de son commentaire du Notre Père : « "Dieu n'éprouve pas le mal, il n'éprouve non plus personne" (Jc 1, 13), il veut au contraire nous en libérer »[4]. Dieu est « lumière ; en lui, il n'y a pas de ténèbres » (1 Jean 1, 5). Attribuer à Dieu l'intention de nous faire pécher serait le calomnier. La source de la tentation est ailleurs : dans la convoitise blessée de l'homme, dans le monde, dans le Tentateur.

Permettre n'est pas vouloir : une distinction classique

Comment alors concilier cette pureté de Dieu avec le fait qu'il laisse la tentation nous atteindre ? Par la distinction, constante dans la théologie catholique, entre ce que Dieu veut et ce qu'il permet. Dieu ne veut jamais le péché ni la tentation comme telle ; mais il permet le mal moral parce qu'il respecte la liberté des créatures et parce que, de ce mal permis, sa sagesse sait tirer un bien supérieur. Saint Augustin l'a formulé une fois pour toutes, et saint Thomas d'Aquin le reprend, en réponse à l'objection tirée de l'existence du mal, dans l'article même où il établit l'existence de Dieu :

« Puisque Dieu est le souverain Bien, il ne permettrait aucun mal dans ses œuvres, s'il n'était assez puissant et assez bon pour faire sortir le bien du mal lui-même. » — Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, I, q. 2, a. 3, ad 1, d'après saint Augustin, Enchiridion, 11[5]

Toute la réponse au « pourquoi Dieu permet-il les tentations » tient en germe dans cette phrase. Dieu ne fabrique pas la tentation ; il la permet ; et parce qu'il est bon et tout-puissant, il en fait le matériau d'un bien plus grand — la vertu éprouvée, l'humilité, l'amour purifié, la couronne des vainqueurs. Reste à déployer ce que sont ce mal permis et ce bien plus grand.

D'où viennent les tentations ?

Tableau visuel — les trois sources classiques de la tentation : la chair, le monde et le Tentateur. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Pour comprendre pourquoi Dieu les permet, il faut d'abord voir d'où elles montent. La tradition spirituelle, à la suite de l'Écriture, distingue trois sources : la chair, le monde et le démon. Ce ne sont pas trois compartiments étanches, mais trois foyers qui souvent se relaient et s'appuient l'un sur l'autre.

La chair : la convoitise intérieure

La première source est en nous-mêmes. Le péché originel a laissé dans la nature humaine une blessure que la tradition nomme concupiscence : un désordre des désirs qui incline au plaisir immédiat contre l'ordre de la raison et de la grâce. Saint Jacques le dit sans détour : « Chacun est tenté par sa propre convoitise qui l'entraîne et le séduit » (Jacques 1, 14)[6]. Beaucoup de tentations n'ont besoin d'aucun démon ni d'aucune circonstance extérieure : elles sourdent du cœur blessé de l'homme. C'est pourquoi le baptisé lui-même, purifié du péché, reste tenté : la concupiscence demeure comme un champ de bataille, non pour le condamner, mais « laissée pour le combat »[7], afin qu'il y exerce sa liberté et y grandisse.

Le monde

La deuxième source est l'ensemble des influences, des mentalités et des séductions d'une société marquée par le péché — ce que saint Jean appelle « le monde » au sens négatif : « la convoitise de la chair, la convoitise des yeux et l'orgueil de la vie » (1 Jean 2, 16). Pressions sociales, idoles collectives, banalisation du mal, publicité du plaisir : le monde entretient un climat où le mal paraît normal et le bien démodé. Le chrétien n'est pas appelé à fuir le monde, mais à ne pas s'y conformer (Romains 12, 2).

Le Tentateur

La troisième source est personnelle et mystérieuse : le démon, que l'Écriture nomme « le Tentateur » (Matthieu 4, 3). Depuis le serpent de la Genèse (Genèse 3, 1-5) jusqu'à l'assaut contre le Christ au désert, la Bible présente une intelligence mauvaise qui sollicite l'homme au mal en travestissant le mensonge en bien désirable — exactement ce que dénonce le Catéchisme : le discernement « démasque le mensonge de la tentation : apparemment, son objet est "bon, séduisant à voir, désirable" (Gn 3, 6), alors que, en réalité, son fruit est la mort »[8]. Il faut ici garder l'équilibre catholique : ni tout attribuer au démon (beaucoup de tentations viennent de nous), ni nier son action réelle. Sur ce point, voir Que dit l'Église sur les démons ?.

SourceOrigineMécanismeExemple type
La chairEn nous : concupiscence, séquelle du péché originelLe désir désordonné devance la raisonColère, gourmandise, sensualité spontanées
Le mondeAutour de nous : société, mentalités, idolesLe mal paraît normal, le bien ridiculeConformisme, respect humain, cupidité ambiante
Le démonAu-dessus de nous : le TentateurLe mensonge se déguise en bien désirableSuggestion, découragement, orgueil spirituel

Ces trois sources expliquent la provenance de la tentation ; elles ne disent pas encore pourquoi Dieu ne les neutralise pas. C'est à cette question que répond le cœur de l'article.

Alors, pourquoi Dieu les permet-il ?

Synthèse doctrinale — pourquoi Dieu permet la tentation sans jamais vouloir notre chute. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Voici le nœud. Dieu pourrait, d'un acte de sa puissance, nous soustraire à toute tentation. Il ne le fait pas. Non par indifférence ni par cruauté, mais parce que la tentation permise et vaincue sert un dessein d'amour que la simple exemption détruirait. La tradition catholique en dégage plusieurs raisons convergentes.

Parce qu'il a créé des êtres libres

La première raison est la plus profonde : Dieu a voulu des créatures libres, capables d'aimer. Or un amour qui ne pourrait jamais être refusé ne serait pas un amour, mais un automatisme. Supprimer toute possibilité de tentation reviendrait à supprimer la possibilité même de choisir Dieu contre autre chose — donc la possibilité d'aimer vraiment. Le prix d'une liberté réelle, dans un monde marqué par le péché, est la possibilité d'être sollicité au mal. Dieu ne veut pas ce mal ; il veut la liberté qui, pour être réelle, doit pouvoir être éprouvée. C'est le même mystère que celui de tout le drame du mal : voir L'amour de Dieu qui nous laisse libres explique le mal et l'enfer.

Pour faire grandir la vertu éprouvée

Une vertu qui n'a jamais été mise à l'épreuve n'est qu'une disposition fragile, presque une théorie. C'est le combat qui la trempe. Saint Jacques ose parler de joie à propos de l'épreuve, précisément à cause de son fruit :

« Tenez pour une joie suprême, mes frères, d'être en butte à toutes sortes d'épreuves ; vous le savez : bien éprouvée, votre foi produit la constance. Mais que la constance s'accompagne d'une œuvre parfaite, afin que vous soyez parfaits, sans défaut, ne laissant rien à désirer. » — Saint Jacques, Épître 1, 2-4[9]

L'image traditionnelle est celle du feu et du fer. Ce qui, dans la tentation, paraît menace, devient sous la grâce l'instrument d'une purification :

« Le feu éprouve le fer, et la tentation, l'homme juste. » — L'Imitation de Jésus-Christ, Livre I, ch. 13[10]

La tentation surmontée fait passer la foi de l'état de projet à l'état de force réelle. On ne devient patient qu'en supportant, humble qu'en étant abaissé, chaste qu'en résistant. Dieu permet la tentation comme un maître permet l'examen : non pour faire échouer, mais pour que la valeur devienne réelle et non supposée.

Pour nous garder dans l'humilité et la connaissance de soi

La tentation démasque. Elle révèle à l'homme ce qu'il est vraiment, par-delà l'image flatteuse qu'il se fait de lui-même. Tant qu'on n'est pas éprouvé, on croit volontiers posséder des vertus qu'on n'a pas. L'assaut de la tentation fait tomber cette illusion et enseigne la juste défiance de soi et la confiance en Dieu seul. L'Imitation l'énonce comme un principe de vie intérieure : les tentations, « quoique importunes et pénibles, ne laissent pas d'être souvent très utiles à l'homme, parce qu'elles l'humilient, le purifient et l'instruisent »[11]. Le converti qui a connu ses propres chutes juge plus doucement celles d'autrui ; l'âme tentée apprend à ne plus s'appuyer sur ses forces. L'orgueil spirituel, lui, ne se guérit souvent que par l'humiliation d'une tentation persistante.

Pour purifier l'amour

Il existe une manière intéressée de servir Dieu : pour la consolation, la paix intérieure, le sentiment d'être bon. La tentation, en retirant ces douceurs, purifie l'intention. Servir Dieu dans la sécheresse et l'assaut, sans plaisir sensible, uniquement parce qu'il est Dieu et qu'on l'aime, voilà l'amour devenu adulte. Les maîtres spirituels enseignent que Dieu retire parfois ses consolations et laisse monter la tentation pour sevrer l'âme de la recherche d'elle-même et l'établir dans un amour gratuit. Ce qui ressemble à un abandon est en réalité une éducation de l'amour — thème proche de Pourquoi Dieu semble-t-il silencieux ?.

Pour nous associer au combat et à la victoire du Christ

Le chrétien n'est pas tenté seul ni sans modèle. Le Fils de Dieu lui-même a voulu être tenté :

« Nous n'avons pas un grand prêtre impuissant à compatir à nos faiblesses, lui qui a été éprouvé en tout, d'une manière semblable, à l'exception du péché. » — Épître aux Hébreux 4, 15[12]

En permettant que nous soyons tentés, Dieu nous rend conformes à son Fils et nous fait entrer dans sa victoire. La tentation devient le champ où s'exerce la solidarité avec le Christ vainqueur du Tentateur — ce que développe plus bas la section sur le désert. Rien de ce que le baptisé traverse dans le combat, le Christ ne l'a ignoré ; et le combat du chrétien puise sa force dans celui, déjà gagné, de son Seigneur.

Pour un plus grand bien : la couronne des vainqueurs

Enfin, et c'est la clé de voûte, Dieu permet la tentation parce que de ce mal il tire un bien qui n'existerait pas sans lui : le mérite du combat et la couronne promise aux vainqueurs.

« Heureux l'homme qui supporte l'épreuve ! Sa valeur une fois éprouvée, il recevra la couronne de vie que le Seigneur a promise à ceux qui l'aiment. » — Saint Jacques, Épître 1, 12[13]

C'est l'application directe du principe augustinien cité plus haut : Dieu, souverainement bon, ne permettrait pas le mal de la tentation « s'il n'était assez puissant et assez bon pour faire sortir le bien du mal lui-même ». Le vainqueur d'aujourd'hui n'aurait pas de couronne demain sans le combat d'aujourd'hui. Loin d'être une faille dans le gouvernement divin, la tentation permise est une pièce du dessein par lequel Dieu veut nous voir, non pas seulement innocents, mais victorieux.

Les limites que Dieu pose à la tentation

Permettre la tentation ne signifie pas la laisser sans mesure. La foi catholique tient fermement que Dieu borne la tentation et donne toujours de quoi en sortir. C'est ce qui distingue radicalement l'épreuve du désespoir.

Jamais au-delà de nos forces

Schéma biblique — 1 Co 10,13 : Dieu ne permet pas la tentation au-delà des forces et ménage toujours une issue. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Le texte de référence est catégorique. Saint Paul le donne comme une consolation à toute épreuve d'un chrétien :

« Aucune tentation ne vous est survenue, qui passât la mesure humaine. Dieu est fidèle ; il ne permettra pas que vous soyez tentés au-delà de vos forces. Avec la tentation, il vous donnera le moyen d'en sortir et la force de la supporter. » — Saint Paul, 1 Corinthiens 10, 13[14]

Trois affirmations y sont soudées : la tentation ne dépasse jamais ce qu'un homme aidé de la grâce peut porter ; Dieu est fidèle et veille sur cette mesure ; et il ménage toujours une issue. Aucune tentation n'est donc invincible en droit. Quand une âme se sent écrasée, ce n'est jamais que la grâce a manqué : c'est qu'elle n'a pas encore vu ou saisi l'issue offerte. Cette parole est l'antidote au découragement, qui est souvent la vraie victoire du Tentateur.

La grâce toujours suffisante

À cette limite objective correspond un don : la grâce actuelle, ce secours que Dieu accorde au moment précis du combat. Le concile de Trente enseigne que Dieu n'abandonne jamais le juste par sa grâce le premier, s'il n'en est d'abord abandonné[15]. Autrement dit : la défaite, quand elle survient, ne vient jamais d'un manque de Dieu, mais d'un refus de sa main tendue. Le combat n'est donc jamais à armes égales au désavantage du croyant : la grâce l'emporte toujours en puissance sur la tentation, pourvu qu'on la demande et qu'on y coopère. Sur ce secours, voir Qu'est-ce que la grâce actuelle ?.

Le modèle : Jésus tenté au désert

Sandro Botticelli, La Tentation du Christ (1481-1482), fresque de la chapelle Sixtine. Image : Wikimedia Commons (domaine public).

Toute la doctrine sur la tentation trouve son centre de gravité dans un événement : le Christ lui-même, immédiatement après son baptême, s'est laissé conduire au désert « pour être tenté par le diable » (Matthieu 4, 1). Dieu a donc permis que son propre Fils soit tenté. C'est le commentaire vivant de tout ce qui précède.

Le nouvel Adam, vainqueur là où Adam a succombé

Le Catéchisme lit les tentations du Christ comme la reprise et le renversement de la chute originelle :

« Jésus est le nouvel Adam, resté fidèle là où le premier a succombé à la tentation. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 539[16]

Là où l'homme, au jardin, avait cru le mensonge du serpent et voulu être « comme des dieux », le Christ au désert repousse les trois assauts — le pain, la puissance, le prodige — par une fidélité filiale sans faille, opposant à chaque suggestion la Parole de Dieu (Matthieu 4, 4.7.10) : ces attaques « récapitulent les tentations d'Adam au Paradis et d'Israël au désert »[17], et il les vainc. La tentation, chez le Christ, n'est jamais péché ni faiblesse morale : elle est un vrai combat, réellement livré et réellement gagné, qui montre à l'homme que la victoire est possible.

Le carême, entrée dans le combat du Christ

Parce que ce combat nous concerne, l'Église en fait chaque année le seuil de sa grande montée pascale :

« L'Église s'unit chaque année par les quarante jours du Grand Carême au mystère de Jésus au désert. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 540[18]

Le carême n'est donc pas un exercice moralisant : c'est une association réelle au Christ tenté, une école du combat spirituel sous la conduite de celui qui a déjà vaincu.

Gethsémani et la dernière tentation

La victoire du désert n'est pas la dernière. À Gethsémani, dans l'agonie, le Christ affronte l'ultime assaut et l'emporte par la prière : « non pas ma volonté, mais la tienne » (Luc 22, 42). Le Catéchisme relie les deux moments : « C'est par sa prière que Jésus est vainqueur du Tentateur, dès le début (cf. Mt 4, 1-11) et dans l'ultime combat de son agonie (cf. Mt 26, 36-44) »[19]. C'est pourquoi il peut avertir Pierre — et chaque croyant — que le combat va jusqu'au bout, mais que la prière du Christ soutient la nôtre :

« Simon, Simon, voici que Satan vous a réclamés pour vous cribler comme le froment ; mais j'ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille pas. » — Jésus à Pierre, Évangile de Luc 22, 31-32[20]

Que faire, alors, des tentations ?

Comprendre pourquoi Dieu les permet oriente aussitôt la manière de les vivre. On ne développe ici que l'essentiel — le combat détaillé relevant d'autres articles — mais trois principes découlent directement de tout ce qui précède.

Ne jamais confondre tentation et consentement

C'est le premier fruit pratique. Puisque « être tenté » n'est pas « consentir » (CEC § 2847), sentir la tentation, même violente, même répugnante, n'est pas un péché tant que la volonté n'y adhère pas. Bien des âmes scrupuleuses se croient coupables du seul fait d'avoir été assaillies : elles se torturent d'un combat qui, loin de les condamner, les sanctifie. La règle est libératrice : la tentation subie et refusée n'accuse pas, elle couronne.

Résister dès le premier pas

Le second principe est de couper court. L'Imitation enseigne qu'« on triomphe beaucoup plus facilement de l'ennemi, si on ne le laisse point pénétrer dans l'âme, et si on le repousse à l'instant même où il se présente pour entrer »[21]. Une tentation à laquelle on dialogue grandit ; une tentation écartée dès son apparition meurt. C'est la sagesse du principiis obsta : résiste aux commencements. Différer le combat, « négocier » avec la suggestion, c'est déjà l'armer.

Veiller et prier

Le troisième principe est celui que le Christ lui-même a donné, la nuit de son agonie :

« Veillez et priez, pour ne pas entrer en tentation : l'esprit est ardent, mais la chair est faible. » — Jésus à ses disciples, Évangile de Matthieu 26, 41[22]

Le Catéchisme le redit : « or un tel combat et une telle victoire ne sont possibles que dans la prière »[23]. La vigilance du cœur et la prière humble sont les deux armes que Dieu ne refuse jamais. Pour l'approfondissement — discernement des suggestions, lutte contre les habitudes, prière du combattant — voir Qu'est-ce que le discernement des esprits ? et Comment lutter contre une addiction spirituellement ?.

Devant la tentationRéflexe justePiège à éviter
Elle surgitLa reconnaître sans se troubler ni se croire coupableSe condamner d'avoir été tenté
Elle insisteLa repousser dès le premier pas, se tourner vers DieuDialoguer, « examiner », différer
Elle revientPersévérer, demander la grâce, se rappeler 1 Co 10, 13Le découragement, qui est la vraie défaite
Elle a vaincuSe relever aussitôt par la confession et l'humilitéLe désespoir ou la banalisation

« Ne nous laisse pas entrer en tentation »

Tout ce parcours se recueille dans une demande que le Christ a mise sur nos lèvres, au cœur du Notre Père. Loin de suggérer que Dieu voudrait nous induire au mal, elle exprime exactement la doctrine développée ici. Le Catéchisme la commente :

« "Ne pas entrer dans la tentation" implique une décision du cœur : "Là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur… Nul ne peut servir deux maîtres" (Mt 6, 21. 24). […] Dans ce "consentement" à l'Esprit Saint le Père nous donne la force. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2848[24]

Synthèse pratique — reconnaître la tentation, la repousser tôt et demander la grâce. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

La traduction liturgique française de la Bible (AELF, édition 2013 — entrée dans l'usage liturgique le 3 décembre 2017, premier dimanche de l'Avent) dit désormais « Ne nous laisse pas entrer en tentation » (Mt 6, 13), précisément pour écarter l'idée fausse que Dieu nous y pousserait. Le sens du grec, note le Catéchisme, est « ne permets pas d'entrer dans », « ne nous laisse pas succomber à la tentation »[25]. Nous ne demandons pas d'être dispensés de tout combat — ce serait demander de n'être plus des vivants en marche —, mais de ne pas y entrer, c'est-à-dire de ne pas y consentir, et d'être délivrés du Mauvais (Matthieu 6, 13). Cette demande est ainsi le résumé priant de toute la réponse : Dieu permet la tentation, mais il nous donne, si nous le prions, la force de ne pas y succomber et d'en sortir vainqueurs.

Ce qu'il faut retenir

Pourquoi Dieu permet-il les tentations ? Non parce qu'il les voudrait — Dieu n'éprouve personne au mal —, mais parce que, dans un monde de créatures libres et blessées par le péché, la tentation permise et vaincue est le lieu où l'amour devient réel, où la vertu se trempe, où l'humilité s'apprend, où l'âme s'unit au Christ vainqueur et gagne la couronne promise aux fidèles. Dieu ne fabrique pas le mal de la tentation ; il le permet, le borne à nos forces, ménage toujours une issue et, souverainement bon, en tire un bien que l'exemption pure et simple aurait rendu impossible. La bonne nouvelle n'est donc pas que le chrétien ne sera pas tenté — il le sera —, mais qu'aucune tentation n'est invincible pour qui veille, prie et met sa confiance non en ses forces, mais en la fidélité de Dieu.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Catéchisme de l'Église catholique, § 2846, op. cit., citant Jc 1, 13 : « Dieu n'éprouve pas le mal, il n'éprouve non plus personne. »

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  2. Catéchisme de l'Église catholique, § 2847, Librairie Éditrice Vaticane / Mame-Plon, Paris, 1992 : « L'Esprit Saint nous fait discerner entre l'épreuve, nécessaire à la croissance de l'homme intérieur (cf. Lc 8, 13-15 ; Ac 14, 22 ; 2 Tm 3, 12) en vue d'une "vertu éprouvée" (Rm 5, 3-5), et la tentation, qui conduit au péché et à la mort (cf. Jc 1, 14-15). Nous devons aussi discerner entre "être tenté" et "consentir" à la tentation. »

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  3. Épître de saint Jacques 1, 13-14 (traduction liturgique française, AELF) : « Dans l'épreuve de la tentation, que personne ne dise : "Ma tentation vient de Dieu." Dieu, en effet, ne peut être tenté de faire le mal, et lui-même ne tente personne. Chacun est tenté par sa propre convoitise qui l'entraîne et le séduit. » Passage clé refusant d'attribuer à Dieu l'origine de la tentation au mal.

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  4. Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, I, q. 2, a. 3, ad 1 : « Deus, cum sit summe bonus, nullo modo sineret aliquid mali esse in operibus suis, nisi esset adeo omnipotens et bonus, ut bene faceret etiam de malo. » — d'après saint Augustin, Enchiridion de fide, spe et caritate, 11 (PL 40, 236) : « Neque enim Deus omnipotens […] cum summe bonus sit, ullo modo sineret mali esse aliquid in operibus suis, nisi usque adeo esset omnipotens et bonus, ut bene faceret et de malo. »

    5
  5. Concile de Trente, Session V, Decretum de peccato originali, n. 5 (DS 1515) : « quae cum ad agonem relicta sit, nocere non consentientibus et viriliter per Christi Iesu gratiam repugnantibus non valet » (« [la concupiscence], laissée pour le combat, ne peut nuire à ceux qui n'y consentent pas et lui résistent courageusement par la grâce du Christ Jésus ») ; repris par le Catéchisme de l'Église catholique, § 1264, op. cit. : « Laissée pour nos combats, la concupiscence n'est pas capable de nuire à ceux qui, n'y consentant pas, résistent avec courage par la grâce du Christ. »

    7
  6. Catéchisme de l'Église catholique, § 2847, op. cit. : « le discernement démasque le mensonge de la tentation : apparemment, son objet est "bon, séduisant à voir, désirable" (Gn 3, 6), alors que, en réalité, son fruit est la mort ».

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  7. Épître de saint Jacques 1, 2-4 (Bible de Jérusalem). Sur la joie de l'épreuve et son fruit de constance.

    9
  8. Thomas a Kempis, L'Imitation de Jésus-Christ, Livre I, ch. 13 (« De la résistance aux tentations »), § 5 (trad. Félicité de Lamennais) : « Le feu éprouve le fer, et la tentation, l'homme juste. » (latin : « Ignis probat ferrum, et tentatio hominem justum. »)

    10
  9. Thomas a Kempis, L'Imitation de Jésus-Christ, Livre I, ch. 13, § 2 (trad. Félicité de Lamennais) : « quoique importunes et pénibles, elles ne laissent pas d'être souvent très utiles à l'homme, parce qu'elles l'humilient, le purifient et l'instruisent » (latin : « Sunt tamen tentationes hominibus valde utiles, licet molestæ sint et graves, quia in his homo humiliatur, purgatur et eruditur. »).

    11
  10. Épître aux Hébreux 4, 15 (Bible de Jérusalem). Le Christ « éprouvé en tout, d'une manière semblable, à l'exception du péché ».

    12
  11. Épître de saint Jacques 1, 12 (Bible de Jérusalem). La couronne de vie promise à qui supporte l'épreuve.

    13
  12. Première Épître aux Corinthiens 10, 13, dans la formulation reprise par le Catéchisme de l'Église catholique, § 2848, op. cit. : Dieu, fidèle, ne permet pas la tentation au-delà des forces et ménage l'issue.

    14
  13. Concile de Trente, Session VI, Decretum de justificatione, ch. 11 (DS 1537) : « Deus namque sua gratia semel justificatos non deserit, nisi ab eis prius deseratur » (« Car Dieu, par sa grâce, n'abandonne pas ceux qu'il a une fois justifiés, s'il n'en est d'abord abandonné »).

    15
  14. Catéchisme de l'Église catholique, § 539, op. cit. : « Jésus est le nouvel Adam, resté fidèle là où le premier a succombé à la tentation ».

    16
  15. Catéchisme de l'Église catholique, § 538, op. cit. : les attaques repoussées par Jésus « récapitulent les tentations d'Adam au Paradis et d'Israël au désert ».

    17
  16. Catéchisme de l'Église catholique, § 540, op. cit. : « L'Église s'unit chaque année par les quarante jours du Grand Carême au mystère de Jésus au désert ».

    18
  17. Catéchisme de l'Église catholique, § 2849, op. cit. : « C'est par sa prière que Jésus est vainqueur du Tentateur, dès le début (cf. Mt 4, 1-11) et dans l'ultime combat de son agonie (cf. Mt 26, 36-44) ».

    19
  18. Évangile selon saint Luc 22, 31-32 (Bible de Jérusalem). Satan réclame de cribler les disciples ; le Christ prie pour Pierre.

    20
  19. Thomas a Kempis, L'Imitation de Jésus-Christ, Livre I, ch. 13, § 5 (trad. Félicité de Lamennais) : « on triomphe beaucoup plus facilement de l'ennemi, si on ne le laisse point pénétrer dans l'âme, et si on le repousse à l'instant même où il se présente pour entrer » ; le latin porte ici le « Principiis obsta, sero medicina paratur » (« Unde quidam dixit… » : l'Imitation cite un ancien).

    21
  20. Évangile selon saint Matthieu 26, 41 (Bible de Jérusalem). « Veillez et priez, pour ne pas entrer en tentation. »

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  21. Catéchisme de l'Église catholique, § 2849, op. cit. : « Or un tel combat et une telle victoire ne sont possibles que dans la prière ».

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  22. Catéchisme de l'Église catholique, § 2848, op. cit. : « "Ne pas entrer dans la tentation" implique une décision du cœur […] Dans ce "consentement" à l'Esprit Saint le Père nous donne la force » (entre les deux, le lien à Ga 5, 25).

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  23. Catéchisme de l'Église catholique, § 2846, op. cit., sur le sens du grec : « ne permets pas d'entrer dans », « ne nous laisse pas succomber à la tentation ».

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