Une bonne pensée vous traverse : pardonner, prier, vous engager. Mais vient-elle de Dieu, de votre tempérament, ou d'une illusion qui flatte votre amour-propre ? Un découragement vous envahit dans la prière : est-ce une épreuve à traverser, ou une tentation à repousser ? Répondre à ces questions, c'est exercer ce que la tradition catholique appelle le discernement des esprits.
Le discernement des esprits est l'art spirituel — et, à un degré supérieur, la grâce — d'examiner les mouvements intérieurs de l'âme pour reconnaître d'où ils viennent et où ils mènent. Le mot « esprits » ne désigne pas d'abord des fantômes ou des anges : il désigne les motions intérieures — pensées, désirs, élans, répugnances, consolations, troubles — qui agitent sans cesse le cœur humain. Or ces motions n'ont pas toutes la même source : certaines viennent de Dieu et de son bon Esprit, d'autres de nous-mêmes et de notre nature blessée, d'autres encore de l'esprit mauvais, qui sait, comme dit saint Paul, se déguiser « en ange de lumière »[1]. Discerner, c'est apprendre à les reconnaître pour suivre les unes et rejeter les autres.
L'Écriture en fait un devoir pour tout chrétien — « examinez les esprits »[2] — et l'Église le compte aussi parmi les charismes, ces dons spéciaux que l'Esprit accorde à certains pour le bien de tous[3]. Entre ces deux pôles, une longue tradition spirituelle — les Pères du désert, saint Jean Cassien, sainte Thérèse d'Avila, saint Ignace de Loyola — a patiemment élaboré une véritable science des âmes.
Cet article répond à la question telle qu'on la pose : qu'est-ce que le discernement des esprits, sur quoi se fonde-t-il, comment l'Église et les saints l'ont-ils pensé, et à quels signes reconnaît-on l'origine d'une motion ? Pour le comment pratique — « comment savoir, ici et maintenant, si telle inspiration vient de Dieu ? » — on se reportera au dossier frère Comment savoir si une inspiration vient de Dieu ? ; pour le discernement des faits extérieurs (apparitions, miracles), à Critères de discernement des phénomènes surnaturels.
D'où viennent nos motions ? Le sens du mot « esprits »
Avant de discerner, il faut comprendre ce que l'on discerne. Le langage spirituel parle d'« esprits » au pluriel : c'est une manière, héritée de l'Écriture, de nommer les forces qui meuvent le cœur sans qu'il en soit toujours l'auteur.
Une « motion » : un mouvement du cœur
Les maîtres spirituels appellent motion tout mouvement intérieur qui pousse ou retient : une pensée qui s'impose, un désir qui monte, un attrait pour le bien, une répugnance pour le devoir, une joie soudaine, une tristesse sans cause. Notre vie intérieure n'est pas un lac immobile : elle est traversée, du matin au soir, par ces vagues successives. La plupart passent inaperçues ; certaines orientent toute une vie. Le discernement commence par un acte d'attention : prendre conscience de ces motions au lieu de les subir.
Trois sources possibles
La tradition reconnaît, à la racine de ces mouvements, trois sources qu'il faut soigneusement distinguer :
- Le bon esprit : Dieu lui-même, par son Esprit Saint, ses inspirations, la voix de la grâce et du bon ange. Ses motions portent au bien véritable, à la paix, à l'humilité, à la charité.
- Le moi : notre propre nature, avec son tempérament, son imagination, sa sensibilité, ses blessures et ses désirs désordonnés — ce que la tradition nomme la chair, non pas le corps, mais l'homme livré à lui-même. Ses motions ne sont pas toujours mauvaises, mais elles sont ambiguës et cherchent souvent leur propre satisfaction.
- L'esprit mauvais : le démon et ses suggestions, qui poussent au mal soit ouvertement, soit — bien plus souvent — sous des apparences de bien.
Saint Paul fonde cette distinction lorsqu'il oppose l'homme « animé par l'Esprit », qui « soumet tout à examen », à l'homme livré à ses seules forces, incapable d'accueillir ce qui vient de Dieu :
« L'homme, par ses seules capacités, n'accueille pas ce qui vient de l'Esprit de Dieu ; pour lui ce n'est que folie, et il ne peut pas comprendre, car c'est par l'Esprit qu'on examine toute chose. Celui qui est animé par l'Esprit soumet tout à examen, mais lui, personne ne peut l'y soumettre. » — Saint Paul, 1 Corinthiens 2, 14-15[4]
Discerner les esprits ≠ discerner les phénomènes
Une précision s'impose d'emblée, car la confusion est fréquente. Le discernement des esprits, objet de cet article, porte sur les motions intérieures de l'âme : il s'exerce dans le secret du cœur, dans la prière, l'examen, la direction spirituelle. Le discernement des phénomènes surnaturels — apparitions, locutions publiques, miracles, stigmates — porte au contraire sur des faits extérieurs et relève finalement du jugement de l'autorité ecclésiale, selon des critères et des procédures propres. Les deux se rejoignent (une apparition mobilise les deux), mais ils ne se confondent pas. Pour le second, voir Critères de discernement des phénomènes surnaturels, Comment discerner une apparition mariale ? et Comment reconnaître une fausse apparition ?.
Le fondement biblique : « éprouvez les esprits »
Le discernement n'est pas une invention des mystiques : c'est un commandement apostolique. L'Écriture pose à la fois le devoir de discerner et les premiers critères pour le faire.
« Examinez les esprits pour voir s'ils sont de Dieu »
Le texte fondateur est la première lettre de saint Jean. Devant la multiplication des faux prophètes, l'apôtre n'invite pas à la crédulité ni à la défiance, mais à l'examen :
« Bien-aimés, ne vous fiez pas à n'importe quelle inspiration, mais examinez les esprits pour voir s'ils sont de Dieu, car beaucoup de faux prophètes se sont répandus dans le monde. » — Première lettre de saint Jean 4, 1[5]
Et aussitôt, Jean donne un premier critère, christologique : tout esprit qui confesse Jésus Christ venu dans la chair est de Dieu ; celui qui refuse de le confesser ne l'est pas[6]. La pierre de touche n'est donc pas l'intensité d'un sentiment, mais la vérité de la foi à laquelle la motion conduit. Jean conclut par une formule qui résume tout l'enjeu : « C'est ainsi que nous reconnaissons l'esprit de la vérité et l'esprit de l'erreur. »[7]
« Discernez la valeur de toute chose »
Saint Paul donne aux Thessaloniciens la même consigne, en l'équilibrant : ni éteindre l'Esprit par méfiance, ni tout gober par naïveté, mais trier :
« N'éteignez pas l'Esprit, ne méprisez pas les prophéties, mais discernez la valeur de toute chose : ce qui est bien, gardez-le ; gardez-vous de toute espèce de mal. » — Saint Paul, 1 Thessaloniciens 5, 19-22[8]
Le discernement tient ainsi à égale distance de deux travers opposés : le rationalisme qui étouffe d'avance toute motion spirituelle, et la crédulité qui accueille tout sans examen.
La règle des fruits
Comment trier ? Le Seigneur lui-même a livré le critère le plus sûr et le plus accessible : celui des fruits.
« C'est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. Va-t-on cueillir du raisin sur des épines, ou des figues sur des chardons ? […] Tout arbre bon donne de beaux fruits, et l'arbre qui pourrit donne des fruits mauvais. » — Évangile selon saint Matthieu 7, 16-17[9]
Saint Paul précise quels sont ces fruits. À l'arbre du bon esprit, il reconnaît une saveur déterminée — « amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, fidélité, douceur, maîtrise de soi »[10] —, tandis que les œuvres de la chair se trahissent par la « discorde, jalousie, emportements, rivalités, divisions »[11]. Une motion qui, à la longue, divise, agite, durcit, n'est pas du même arbre que celle qui apaise, unit et rend humble — quelles que soient les apparences.
L'avertissement : « Satan se déguise en ange de lumière »
Reste la difficulté majeure, celle qui rend le discernement nécessaire et délicat : le mal ne se présente presque jamais comme tel. Saint Paul met en garde sans détour :
« Cela n'a rien d'étonnant : Satan lui-même se déguise en ange de lumière. » — Saint Paul, 2 Corinthiens 11, 14[12]
C'est tout le drame du discernement : il ne s'agit pas seulement de distinguer le bien du mal évident, mais de démasquer un faux bien, une lumière empruntée, un zèle qui flatte, une « inspiration » qui exalte le moi sous couvert de générosité. L'épître aux Hébreux note que cette capacité ne s'improvise pas : elle suppose des « sens exercés au discernement du bien et du mal »[13], fruit d'une longue pratique.
Une vertu et un charisme : deux registres du discernement
L'Église parle du discernement à deux niveaux qu'il importe de ne pas confondre : comme vertu ordinaire, à laquelle tout chrétien est appelé, et comme charisme extraordinaire, donné à quelques-uns pour le bien de l'Église.
Le discernement comme vertu : la « discrétion »
À son premier niveau, le discernement est une vertu liée à la prudence : la capacité, affinée par la grâce, l'expérience et l'humilité, de juger sainement de ses propres mouvements et de ceux d'autrui. La tradition latine l'a nommée discretio, la discrétion — non pas la réserve mondaine, mais l'art de distinguer (du latin discernere, séparer, trier). Cette vertu se nourrit aussi des dons du Saint-Esprit, particulièrement les dons de science et de conseil, qui rendent l'âme docile aux motions divines. Elle est, à des degrés divers, accessible à tous : c'est elle qu'exerce le pénitent à l'examen de conscience, l'époux qui pèse une décision, le chrétien qui éprouve une « bonne idée » avant de la suivre.
Le charisme du discernement des esprits
À un second niveau, le discernement est un charisme, c'est-à-dire un don gratuit (charisma) que l'Esprit accorde non pour la sanctification de celui qui le reçoit, mais pour le service des autres. Saint Paul le range explicitement parmi les manifestations de l'Esprit :
« À un autre est donné d'opérer des miracles, à un autre de prophétiser, à un autre de discerner les inspirations ; à l'un, de parler diverses langues mystérieuses ; à l'autre, de les interpréter. » — Saint Paul, 1 Corinthiens 12, 10[14]
Ce charisme — « le discernement des esprits », selon la traduction traditionnelle — permet de lire le cœur, de reconnaître l'origine d'une motion chez autrui, de démêler le vrai du faux dans les phénomènes spirituels. Beaucoup de saints l'ont possédé à un degré éminent : le curé d'Ars lisant les consciences au confessionnal, Padre Pio démasquant les illusions, les grands directeurs d'âmes.
Aucun charisme ne se juge tout seul
Mais l'Église rappelle aussitôt une loi essentielle : un charisme ne s'authentifie pas lui-même. Plus un don est extraordinaire, plus il doit être soumis au discernement de l'autorité. Le Catéchisme, citant le concile Vatican II, l'énonce avec netteté :
« C'est dans ce sens qu'apparaît toujours nécessaire le discernement des charismes. Aucun charisme ne dispense de la référence et de la soumission aux Pasteurs de l'Église. C'est à eux qu'il convient spécialement, non pas d'éteindre l'Esprit, mais de tout éprouver pour retenir ce qui est bon. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 801[15]
Ainsi le discernement des esprits comporte toujours une dimension ecclésiale : le critère ultime d'un esprit qui vient de Dieu est qu'il conduit à la charité, à l'unité et à l'obéissance à l'Église, jamais à l'orgueil ni à la division[16].
| Deux registres du discernement | Le discernement-vertu (discrétion) | Le charisme du discernement |
|---|---|---|
| Nature | Vertu liée à la prudence, affinée par les dons du Saint-Esprit | Grâce gratuite (charisme) donnée à quelques-uns |
| But | Sanctifier celui qui l'exerce | Servir les autres et l'Église |
| Étendue | Accessible à tout chrétien | Réservé à certains, selon le bon vouloir de l'Esprit |
| S'acquiert par | La prière, l'expérience, l'humilité, la direction | Reçu gratuitement, sans mérite préalable |
| Référence | CEC § 1806 (prudence), § 1830-1831 (dons) | 1 Co 12, 10 ; CEC § 799-801 |
La tradition des Pères : Antoine, Évagre, Cassien et la « discrétion »
Bien avant les traités systématiques, le discernement fut le cœur de la sagesse monastique. Au désert d'Égypte, aux IVᵉ et Vᵉ siècles, les Pères ont fait de la discretio la vertu maîtresse de toute la vie spirituelle.
Le discernement des pensées (les logismoi)
Les moines découvrirent vite que le vrai combat ne se livre pas d'abord contre les choses, mais contre les pensées (logismoi) qui assaillent le cœur. Évagre le Pontique (345-399) en dressa la première analyse systématique : il décrivit les huit pensées mauvaises — gourmandise, luxure, avarice, tristesse, colère, acédie, vaine gloire, orgueil — racines de tous les vices, et apprit à les surprendre dès leur naissance, avant qu'elles ne deviennent consentement[17]. Discerner, pour lui, c'est observer la pensée à son point de départ : reconnaître l'intrus avant qu'il ne s'installe. Cette analyse, transmise à l'Occident par Cassien, est l'ancêtre direct des règles ignatiennes.
Cassien : la discrétion, « mère des vertus »
C'est saint Jean Cassien (v. 360-435) qui porta cette sagesse en Occident, dans ses Conférences. La deuxième, mise sous l'autorité de l'abbé Moïse, est tout entière consacrée à la discrétion. Cassien rapporte d'abord une parole de saint Antoine le Grand, le père des moines : interrogés sur la plus grande des vertus, les anciens citaient le jeûne, les veilles, la pauvreté ; Antoine répondit que toutes sont nécessaires, mais que « la discrétion seule pouvait conduire sûrement un religieux à Dieu » et qu'elle « préservait les autres vertus de toute erreur »[18]. Sans elle, les austérités elles-mêmes égarent.
Cassien en donne alors la définition restée classique :
« La discrétion est la mère, la gardienne et la directrice de toutes les vertus. » — Saint Jean Cassien, Conférences, II (l'abbé Moïse)[19]
Et il l'éclaire par l'image évangélique de l'œil : comme l'œil est la lampe du corps, la discrétion est la lumière de l'âme, qui éclaire toutes les pensées et toutes les actions :
« Cette discrétion est l'œil et la lumière dont le Sauveur parle dans l'Évangile : si ton œil est sain, tout ton corps sera dans la lumière ; mais s'il est mauvais, tout ton corps sera dans les ténèbres. » — Saint Jean Cassien, Conférences, II[20]
La voie pour l'acquérir : l'humilité
Comment obtenir cette vertu ? Cassien répond sans détour : par l'humilité, qui se traduit concrètement par l'ouverture du cœur à un ancien et la défiance de son propre jugement. Le moine qui garde ses pensées secrètes se livre à l'illusion ; celui qui les expose à un père spirituel les voit perdre aussitôt leur venin. Cette intuition — manifester ses pensées pour les désarmer — fonde toute la pratique catholique de la direction spirituelle, sur laquelle on reviendra.
Saint Ignace de Loyola et les « règles du discernement des esprits »
Au XVIᵉ siècle, un ancien soldat devenu pèlerin va systématiser cette sagesse millénaire en un corps de règles d'une précision quasi clinique. Converti sur son lit de blessé, Ignace de Loyola (1491-1556) avait remarqué que certaines rêveries le laissaient « sec et mécontent », tandis que la pensée d'imiter les saints le laissait « joyeux et content » : il venait de découvrir, dans sa propre expérience, la différence des esprits. De cette observation naîtront les Règles pour le discernement des esprits, placées à la fin des Exercices spirituels.
Consolation et désolation : la grammaire des motions
Ignace ramène toutes les motions à deux états fondamentaux. La consolation est tout mouvement qui rapproche de Dieu :
« J'appelle consolation toute augmentation d'espérance, de foi et de charité, et toute allégresse intérieure qui appelle et attire aux choses célestes et au bien propre de l'âme, en la reposant et en la pacifiant dans son Créateur et Seigneur. » — Saint Ignace de Loyola, Exercices spirituels, n. 316[21]
La désolation en est l'exact contraire — non pas une simple humeur triste, mais un mouvement qui détourne de Dieu :
« J'appelle désolation tout le contraire : ténèbres et trouble dans l'âme, motion vers ce qui est bas et terrestre, inquiétude causée par diverses agitations et tentations, l'âme se trouvant paresseuse, tiède, triste et comme séparée de son Créateur et Seigneur. » — Saint Ignace de Loyola, Exercices spirituels, n. 317[22]
Toute la finesse ignatienne tient dans une remarque : ces deux états ne s'interprètent pas de la même façon selon l'orientation profonde de la personne. Chez qui marche vers Dieu, le bon esprit donne courage et paix, le mauvais inquiète et décourage ; chez qui va du mauvais côté, c'est l'inverse — le mauvais esprit caresse et endort, le bon réveille les remords. Le même trouble n'a donc pas le même sens chez le converti et chez le pécheur endurci.
Les règles de la première semaine : ne pas céder à la désolation
Pour le débutant, Ignace donne des règles de bon sens spirituel d'une grande sûreté. La plus célèbre concerne la conduite à tenir dans la désolation : ne jamais y prendre de décision.
En temps de désolation, on ne doit jamais faire de changement, mais demeurer ferme et constant dans les résolutions prises la veille de cette désolation, ou dans la décision où l'on était durant la consolation précédente.[23]
La raison en est limpide : comme le bon esprit nous guide surtout dans la consolation et le mauvais dans la désolation, suivre la désolation, c'est suivre un mauvais conseiller. Ignace ajoute qu'il faut alors agir contre : insister davantage sur la prière, l'examen et la pénitence, plutôt que de relâcher l'effort[24]. La désolation, enfin, n'est pas toujours un mal : Dieu la permet pour éprouver, purifier et nous apprendre que la consolation est un don, non un dû. Sur cette nuit de la prière, voir Comment savoir si une inspiration vient de Dieu ?.
Les règles de la deuxième semaine : démasquer l'« ange de lumière »
Plus on avance, plus le combat se raffine. Au débutant, l'ennemi propose des biens grossiers ; à l'âme fervente, il n'ose plus : il se déguise. C'est ici qu'Ignace reprend l'avertissement de saint Paul (2 Co 11, 14) et le transforme en règle pratique : le mauvais ange prend l'apparence d'un ange de lumière.
Le propre du mauvais ange, qui se transforme en ange de lumière, est d'entrer dans les vues de l'âme fidèle pour en sortir avec les siennes : il lui suggère d'abord de bonnes et saintes pensées, conformes à cette âme juste, puis, peu à peu, il cherche à l'attirer à ses tromperies cachées et à ses intentions perverses.[25]
D'où la grande règle du parcours d'une pensée : pour démasquer la tromperie, il faut examiner non pas seulement son apparence, mais son commencement, son milieu et sa fin. Si tout le cours d'une pensée est bon et conduit au bien, c'est le signe du bon ange ; mais si, en son terme, elle aboutit à quelque chose de mauvais, de dissipant, ou qui affaiblit l'âme, c'est l'indice d'un mauvais esprit[26]. Une inspiration se juge à sa trajectoire, pas à son premier éclat.
La consolation « sans cause précédente »
Ignace réserve un cas singulier : la consolation sans cause précédente. Quand une joie spirituelle envahit l'âme sans qu'aucun objet, aucune pensée, aucune cause ne l'ait provoquée, elle vient de Dieu seul, « car il appartient au seul Créateur d'entrer dans l'âme, d'en sortir, et d'y exciter des mouvements »[27]. C'est la seule consolation absolument sûre. Mais Ignace, en fin connaisseur, met aussitôt en garde : il faut distinguer le moment de cette consolation pure de l'après, où nos propres pensées et l'ennemi peuvent se mêler à la lumière reçue — et c'est encore le temps de discerner.
- IVᵉ siècleLes Pères du désert : la primauté de la discrétion
Saint Antoine le Grand et les moines d'Égypte font du discernement la vertu maîtresse. Évagre le Pontique (345-399) analyse les huit pensées (logismoi) et apprend à les surprendre à leur naissance.
- vers 420-430Cassien porte la « discrétion » en Occident
Dans sa Conférence II, saint Jean Cassien définit la discrétion comme « la mère, la gardienne et la directrice de toutes les vertus » et l'« œil » de l'âme. Sa doctrine nourrira tout le monachisme latin.
- 1522-1548Ignace de Loyola codifie les règles
De sa convalescence (1521) aux Exercices spirituels (texte fixé en 1548), Ignace forge les Règles pour le discernement des esprits (nn. 313-336) : consolation et désolation, règles de la première et de la deuxième semaine.
- XVIᵉ-XVIIᵉ siècleLes grands maîtres de l'âge classique
Sainte Thérèse d'Avila discerne visions et locutions (Le Château intérieur) ; saint Jean de la Croix purifie le désir des consolations sensibles ; saint François de Sales enseigne le discernement des inspirations dans le Traité de l'Amour de Dieu.
- 1992Le Catéchisme intègre la doctrine
Le Catéchisme de l'Église catholique enseigne le discernement des charismes (§ 799-801), la direction spirituelle (§ 2690) et le discernement entre l'épreuve et la tentation (§ 2847).
Les critères concrets du discernement
Au-delà des écoles, la tradition catholique a dégagé un faisceau de critères convergents pour reconnaître l'origine d'une motion. Aucun pris isolément n'est absolu ; c'est leur convergence qui fait la certitude morale.
La conformité à la foi et aux commandements
C'est le critère premier et non négociable. Un esprit qui pousse à quelque chose de contraire à la foi de l'Église, à la morale de l'Évangile ou aux commandements de Dieu ne vient pas de Dieu — quelle que soit la douceur du sentiment qui l'accompagne. Dieu ne se contredit pas : il ne peut inspirer ce qu'il a interdit. Toute « inspiration » qui dispenserait de l'humble devoir d'état ou des préceptes communs est, par là même, disqualifiée.
Les fruits : paix, humilité, charité
Vient ensuite la règle des fruits (Mt 7, 16), la plus pratique. Le bon esprit produit une paix profonde (différente de l'excitation), une humilité vraie (qui rend petit, non important), une charité qui ouvre aux autres et à l'obéissance. Le mauvais esprit, même sous des dehors pieux, laisse à terme un sillage reconnaissable : trouble, agitation, orgueil subtil, mépris du prochain, découragement. Sainte Thérèse d'Avila en avait fait son critère pour juger les locutions : les paroles qui viennent de Dieu opèrent ce qu'elles disent, laissent l'âme en paix, humble et portée au bien ; celles qui viennent de l'imagination ou de l'ennemi s'évanouissent ou troublent[28].
La paix du cœur, signe (faillible) du bon esprit
La paix mérite une attention particulière, car elle est le grand indicateur — sans être infaillible. La paix dont parlent les saints n'est pas l'absence d'épreuve ni le contentement des sens : c'est une stabilité tranquille au fond de l'âme, qui subsiste même dans la difficulté. Saint François de Sales enseignait que les inspirations divines, même exigeantes, entrent dans le cœur avec une « douce violence » qui apaise, tandis que l'agitation fébrile et le trouble portent presque toujours la marque de l'esprit propre ou de l'ennemi[29]. Règle d'or : ne jamais trancher dans le trouble ; attendre que la paix revienne pour décider.
Un témoignage moderne illustre cette faillibilité du seul sentiment : dans son journal du 22 avril 1981, Madame R. distingue la paix de Dieu — « une paix pleine de force » qui « met debout » pour affronter le combat, et qui « peut ne pas se sentir » car elle est « au-delà de la sensibilité » — d'une fausse paix « pleine de tranquillité, de fausse joie », d'« une sorte de douceur » qui « enlève force et courage »[30]. Simple expérience personnelle, et non une règle suffisante à elle seule.
La docilité à l'Église et l'obéissance
Un esprit qui vient de Dieu conduit toujours à l'unité et à la soumission confiante à l'Église, jamais à l'autonomie orgueilleuse. C'est le critère ecclésial déjà rencontré (CEC § 801) : le démon, même quand il imite la lumière, trahit toujours, à un moment, une pointe d'insoumission, de singularité ou de division. À l'inverse, l'humble obéissance — fût-elle coûteuse — désamorce les illusions les plus subtiles. C'est pourquoi les saints les plus favorisés de grâces extraordinaires furent aussi les plus obéissants.
Démasquer les fausses lumières
Reste le cas le plus difficile : la fausse lumière, l'illusion qui se pare des couleurs du bien. Les signes d'alerte sont connus : une pensée qui presse et ne supporte pas le délai ; un zèle qui abaisse le prochain ; une dévotion qui isole du devoir ordinaire ; une « générosité » qui, examinée jusqu'au bout (la règle ignatienne du début-milieu-fin), aboutit à l'amour-propre, à la dissipation ou au découragement. La sainteté, elle, a le visage inverse : elle est patiente, humble, unifiante, et elle grandit dans la durée.
| Signes du bon esprit | Signes de l'esprit mauvais (ou propre) |
|---|---|
| Paix stable, même dans l'épreuve | Trouble, agitation, hâte fébrile |
| Humilité, défiance de soi | Orgueil subtil, sentiment d'être à part |
| Charité, ouverture au prochain | Dureté, mépris, division |
| Docilité à l'Église et au devoir d'état | Singularité, insoumission, autonomie |
| Lumière qui dure et porte au bien réel | Éclat qui s'éteint, aboutit au mal ou au vide |
Le rôle du père spirituel : on ne discerne pas seul
Une conviction traverse toute la tradition : personne ne se juge bien soi-même. L'amour-propre rend aveugle ; l'ennemi exploite cette cécité. C'est pourquoi l'Église a toujours uni le discernement à l'accompagnement spirituel.
Manifester son cœur
L'intuition des Pères du désert — exposer ses pensées pour les désarmer — demeure la règle d'or. La motion gardée secrète croît dans l'ombre ; exposée avec simplicité à un guide prudent, elle se laisse juger à la lumière. Le Catéchisme reconnaît dans la direction spirituelle un véritable don de l'Esprit au service de la prière :
« L'Esprit Saint donne à certains fidèles des dons de sagesse, de foi et de discernement en vue de ce bien commun qu'est la prière (direction spirituelle). » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2690[31]
Choisir un guide « savant, prudent et expérimenté »
Encore faut-il bien le choisir. Le Catéchisme cite ici saint Jean de la Croix, qui insiste sur trois qualités du guide :
« Non seulement le directeur doit être savant et prudent, mais encore expérimenté… Si le guide spirituel n'a pas l'expérience de la vie spirituelle, il est incapable d'y conduire les âmes que Dieu pourtant appelle, et il ne les comprendra même pas. » — Saint Jean de la Croix, Vive flamme d'amour, str. 3, cité par le CEC § 2690[32]
Le directeur ne remplace ni la conscience ni l'Esprit Saint : il aide l'âme à lire en elle-même les motions de Dieu, comme un médecin aide à interpréter des symptômes. Sur le choix et le rôle d'un tel guide, voir Comment choisir un directeur spirituel ?.
Discerner entre l'épreuve et la tentation
Un cas particulier mérite d'être isolé, car il revient sans cesse dans la vie spirituelle : distinguer l'épreuve que Dieu permet pour faire grandir, de la tentation qui pousse au péché. Les deux peuvent se ressembler — même sécheresse, même difficulté —, mais leur source et leur terme diffèrent. Le Catéchisme, commentant le « Ne nous laisse pas entrer en tentation », en fait une œuvre propre de l'Esprit :
« L'Esprit Saint nous fait discerner entre l'épreuve, nécessaire à la croissance de l'homme intérieur, et la tentation, qui conduit au péché et à la mort. Nous devons aussi discerner entre "être tenté" et "consentir" à la tentation. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2847[33]
Le discernement démasque alors le mensonge de la tentation : son objet paraît « bon, séduisant à voir, désirable » (cf. Gn 3, 6), alors que son fruit est la mort[34]. Savoir que la tentation, en elle-même, n'est pas un péché — seul le consentement l'est — délivre de l'angoisse et permet de combattre avec paix. Sur cette distinction, voir Quelle différence entre tentation et péché ?.
Vivre le discernement au quotidien
Le discernement des esprits n'est pas réservé aux mystiques ni aux grandes décisions. Il est une manière d'habiter sa vie intérieure, jour après jour, sous le regard de Dieu.
L'examen, école quotidienne du discernement
L'outil le plus simple et le plus puissant est l'examen de conscience — et, dans la tradition ignatienne, l'examen du soir, qui n'est pas d'abord une liste de fautes, mais une relecture des motions de la journée : où ai-je senti la consolation, la paix, l'élan vers Dieu ? où le trouble, la fuite, le repli ? En repérant ces traces, on apprend peu à peu à reconnaître la « couleur » du bon esprit dans sa propre vie. C'est ainsi que se forment ces « sens exercés » dont parle l'épître aux Hébreux (He 5, 14).
La prière, condition du discernement
On ne discerne bien que dans la prière, car discerner, c'est finalement écouter Dieu. Sans une vie de prière régulière, l'oreille du cœur reste sourde aux motions délicates de la grâce, et l'on confond ses propres désirs avec la voix de Dieu. La prière demande aussi la lumière : l'Esprit qui inspire est aussi celui qui fait reconnaître ses inspirations. Demander humblement le discernement est déjà l'exercer.
Patience et liberté du cœur
Enfin, le discernement suppose une liberté intérieure : tant que je tiens d'avance à un résultat, je ne peux juger sainement de ce qui m'y pousse. Les maîtres appellent cela l'indifférence — non l'apathie, mais la disponibilité à vouloir ce que Dieu veut, quel qu'il soit. À qui cherche ainsi, dans la paix, la prière et l'humble docilité, Dieu ne refuse jamais la lumière nécessaire. « Examinez les esprits », demandait saint Jean : non pour vivre dans la défiance, mais pour marcher, à pas sûrs, dans la confiance d'un Dieu qui parle au cœur de qui l'écoute.
Pour aller plus loin
- Comment savoir si une inspiration vient de Dieu ? — le « comment » pratique du discernement appliqué à une inspiration concrète.
- Critères de discernement des phénomènes surnaturels — le discernement des faits extérieurs (apparitions, visions, miracles), à distinguer du discernement des motions intérieures.
- Comment choisir un directeur spirituel ? — l'accompagnement, sans lequel le discernement de soi-même reste fragile.
- Quelle différence entre tentation et péché ? — discerner l'épreuve, la tentation et le consentement.
- Comment discerner sa vocation ? — le discernement appliqué au choix d'un état de vie.
- Qu'est-ce que la grâce actuelle ? — les inspirations de Dieu sont des grâces actuelles : reconnaître leurs motions est l'objet même du discernement.
Notes et références
Saint Paul, 2ᵉ Lettre aux Corinthiens 11, 14 (AELF) : « Cela n'a rien d'étonnant : Satan lui-même se déguise en ange de lumière. » Fondement scripturaire de la règle ignatienne de la 2ᵉ semaine (n. 332).
1 12Première lettre de saint Jean 4, 1 (trad. liturgique AELF) : « Bien-aimés, ne vous fiez pas à n'importe quelle inspiration, mais examinez les esprits pour voir s'ils sont de Dieu, car beaucoup de faux prophètes se sont répandus dans le monde. » Texte fondateur du discernement des esprits ; la Vulgate porte probate spiritus si ex Deo sint, traduit classiquement « éprouvez les esprits ».
2 5Saint Paul, 1ʳᵉ Lettre aux Corinthiens 12, 10 (AELF) : « À un autre est donné… de discerner les inspirations » (gr. diakriseis pneumatôn, « discernement des esprits »). Le discernement figure parmi les charismes, à côté de la prophétie et des langues.
3 14Saint Paul, 1ʳᵉ Lettre aux Corinthiens 2, 14-15 (AELF) : « L'homme, par ses seules capacités, n'accueille pas ce qui vient de l'Esprit de Dieu ; pour lui ce n'est que folie, et il ne peut pas comprendre, car c'est par l'Esprit qu'on examine toute chose. Celui qui est animé par l'Esprit soumet tout à examen, mais lui, personne ne peut l'y soumettre. » Cf. 2, 10-13 sur l'Esprit qui « scrute le fond de toutes choses ».
4Première lettre de saint Jean 4, 2-3 (AELF) : « Voici comment vous reconnaîtrez l'Esprit de Dieu : tout esprit qui proclame que Jésus Christ est venu dans la chair, celui-là est de Dieu. Tout esprit qui refuse de proclamer Jésus, celui-là n'est pas de Dieu : c'est l'esprit de l'anti-Christ. » Premier critère, christologique.
6Première lettre de saint Jean 4, 6 (AELF) : « C'est ainsi que nous reconnaissons l'esprit de la vérité et l'esprit de l'erreur. »
7Saint Paul, 1ʳᵉ Lettre aux Thessaloniciens 5, 19-22 (AELF) : « N'éteignez pas l'Esprit, ne méprisez pas les prophéties, mais discernez la valeur de toute chose : ce qui est bien, gardez-le ; gardez-vous de toute espèce de mal. » Cité par Vatican II (LG 12) et le CEC § 801.
8Évangile selon saint Matthieu 7, 16-20 (AELF) : « C'est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez… tout arbre bon donne de beaux fruits, et l'arbre qui pourrit donne des fruits mauvais. » Critère évangélique central du discernement.
9Saint Paul, Lettre aux Galates 5, 22-23 (AELF) : « Voici le fruit de l'Esprit : amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, fidélité, douceur, maîtrise de soi. »
10Saint Paul, Lettre aux Galates 5, 19-21 (AELF) : « On sait bien à quelles actions mène la chair : inconduite, impureté, débauche… discordes, jalousie, emportements, intrigues, divisions, sectarisme, envie. » Liste des « œuvres de la chair », contre-épreuve du fruit de l'Esprit.
11Lettre aux Hébreux 5, 14 (AELF) : « Aux adultes, la nourriture solide, eux qui, par la pratique, ont des sens exercés au discernement du bien et du mal. » Le discernement suppose un apprentissage.
13Catéchisme de l'Église catholique, § 801, citant Vatican II, Lumen gentium 12 : « C'est dans ce sens qu'apparaît toujours nécessaire le discernement des charismes. Aucun charisme ne dispense de la référence et de la soumission aux Pasteurs de l'Église. C'est à eux qu'il convient spécialement, non pas d'éteindre l'Esprit, mais de tout éprouver pour retenir ce qui est bon. » Cf. § 799.
15Catéchisme de l'Église catholique, § 800 : les charismes sont à accueillir avec reconnaissance *« pourvu cependant qu'il s'agisse de dons qui proviennent véritablement de l'Esprit Saint et qu'ils soient exercés de façon pleinement conforme aux impulsions authentiques de ce même Esprit, c'est-à-dire selon la charité, vraie mesure des charismes » (cf. 1 Co 13).
16Évagre le Pontique (345-399), Traité pratique (Praktikos, Sources chrétiennes 170-171) et Sur les pensées (Peri logismôn, Sources chrétiennes 438). Évagre est le premier à analyser systématiquement les huit « pensées » mauvaises (logismoi) — racines des vices capitaux ultérieurs — et l'art de les discerner à leur naissance. Ses œuvres ascétiques, frappées par la condamnation de l'origénisme en 553 (IIᵉ concile de Constantinople), ont circulé en grec sous le nom de Nil d'Ancyre avant de lui être restituées au XXᵉ siècle : la Philocalie (1782) n'en transmet que des extraits (textes sur le discernement, Sur la prière en 153 chapitres). Sa doctrine, transmise à l'Occident par Cassien, est l'ancêtre des règles ignatiennes.
17Saint Jean Cassien (v. 360-435), Conférences, II, 2 et II, 4 (Conférence de l'abbé Moïse, « De la discrétion ») : le récit de l'entretien des anciens sur la plus grande des vertus et l'intervention de saint Antoine le Grand en II, 2 ; la conclusion doctrinale citée ici — « la discrétion seule pouvait conduire sûrement un religieux à Dieu » et « préservait les autres vertus de toute erreur » — en II, 4. Éd. de référence : Sources chrétiennes 42 (Cerf).
18Saint Jean Cassien, Conférences, II, 4 : « La discrétion est la mère, la gardienne et la directrice de toutes les vertus. » (Omnium namque virtutum generatrix, custos moderatrixque discretio est).
19Saint Jean Cassien, Conférences, II, 2 : « Cette discrétion est l'œil et la lumière dont le Sauveur parle dans l'Évangile », citant Mt 6, 22-23 (« Si ton œil est sain, tout ton corps sera dans la lumière… »). La discrétion est ainsi la lampe de l'âme qui éclaire pensées et actions.
20Saint Ignace de Loyola (1491-1556), Exercices spirituels, Règles du discernement des esprits (1ʳᵉ semaine), n. 316 : « J'appelle consolation toute augmentation d'espérance, de foi et de charité, et toute allégresse intérieure qui appelle et attire aux choses célestes et au bien propre de l'âme, en la reposant et en la pacifiant dans son Créateur et Seigneur. » Texte fixé en 1548 ; éd. de référence française : Exercices spirituels, trad. É. Gueydan et al. (DDB/Desclée).
21Saint Ignace de Loyola, Exercices spirituels, n. 317 : « J'appelle désolation tout le contraire… : ténèbres et trouble dans l'âme, motion vers ce qui est bas et terrestre, inquiétude causée par diverses agitations et tentations, l'âme se trouvant paresseuse, tiède, triste et comme séparée de son Créateur et Seigneur. »
22Saint Ignace de Loyola, Exercices spirituels, n. 318 (5ᵉ règle de la 1ʳᵉ semaine) : en temps de désolation, « ne jamais faire de changement », mais demeurer ferme dans les résolutions prises avant la désolation. Le bon esprit guide surtout dans la consolation, le mauvais dans la désolation : il ne faut donc pas suivre le conseiller de la désolation.
23Saint Ignace de Loyola, Exercices spirituels, n. 319 (6ᵉ règle) : dans la désolation, « agir contre » (agere contra) — insister davantage sur la prière, la méditation, l'examen et la pénitence — plutôt que de relâcher l'effort. Cf. n. 320-321 sur la patience et n. 322 sur les causes de la désolation (tiédeur, épreuve, humilité).
24Saint Ignace de Loyola, Exercices spirituels, n. 332 (2ᵉ semaine) : « Le propre du mauvais ange, qui se transforme en ange de lumière, est d'entrer dans les vues de l'âme fidèle pour en sortir avec les siennes » — il suggère d'abord de bonnes pensées, puis attire peu à peu à ses tromperies. Reprise de 2 Co 11, 14.
25Saint Ignace de Loyola, Exercices spirituels, n. 333 (2ᵉ semaine) : examiner le début, le milieu et la fin du cours des pensées ; si tout est bon et conduit au bien, c'est le bon ange ; si le cours aboutit à quelque chose de mauvais, de dissipant, ou qui affaiblit l'âme, c'est l'indice du mauvais esprit. Cf. n. 334-335 sur la « queue de serpent » de la tentation.
26Saint Ignace de Loyola, Exercices spirituels, n. 330 (2ᵉ semaine) : la « consolation sans cause précédente » — sans objet ni perception qui l'ait provoquée — vient de Dieu seul, car il appartient au seul Créateur d'entrer dans l'âme, d'en sortir et d'y exciter des mouvements ; cf. n. 336 sur la nécessité de distinguer le temps de cette consolation de l'« après ».
27Sainte Thérèse d'Avila (1515-1582), Le Château intérieur, VIᵉ demeure, ch. 3, et Vie, ch. 25 : critères pour discerner les locutions et visions. Les paroles venues de Dieu opèrent ce qu'elles disent, laissent l'âme en paix, humble et déterminée au bien ; celles de l'imagination ou du démon s'évanouissent, troublent ou exaltent. Cf. Œuvres complètes, trad. Cerf/Seuil.
28Saint François de Sales (1567-1622), Traité de l'Amour de Dieu, livre II, ch. IX (l'inspiration qui prévient nos cœurs « avec une douce violence ») et Introduction à la vie dévote, IVᵉ partie (des tentations, des sécheresses et désolations). L'inspiration divine entre dans le cœur avec une « douce violence » qui apaise et porte au bien sans détruire la liberté ; l'agitation et le trouble fébrile sont des marques de l'esprit propre ou de l'ennemi. Éd. de référence : Œuvres, Annecy / Pléiade.
29Madame R., journal du 22 avril 1981, dans La Passion de Madame R. Journal d'une mystique assiégée par le démon, présenté par René Laurentin, préface du cardinal Coffy, Paris, Plon, 1993, p. 275-276. Témoignage personnel, à ne pas employer comme critère suffisant à lui seul ni comme consigne.
30Catéchisme de l'Église catholique, § 2690 : « L'Esprit Saint donne à certains fidèles des dons de sagesse, de foi et de discernement en vue de ce bien commun qu'est la prière (direction spirituelle). »
31Saint Jean de la Croix (1542-1591), Vive flamme d'amour (réd. B), strophe 3, n. 30, cité par le Catéchisme de l'Église catholique, § 2690 (n. 47) : « Non seulement le directeur doit être savant et prudent, mais encore expérimenté… Si le guide spirituel n'a pas l'expérience de la vie spirituelle, il est incapable d'y conduire les âmes que Dieu pourtant appelle, et il ne les comprendra même pas. »
32Catéchisme de l'Église catholique, § 2847 : « L'Esprit Saint nous fait discerner entre l'épreuve, nécessaire à la croissance de l'homme intérieur, et la tentation, qui conduit au péché et à la mort. Nous devons aussi discerner entre "être tenté" et "consentir" à la tentation. »
33Catéchisme de l'Église catholique, § 2847 : « Le discernement démasque le mensonge de la tentation : apparemment, son objet est "bon, séduisant à voir, désirable" (Gn 3, 6), alors que, en réalité, son fruit est la mort. » Le paragraphe cite Origène, De oratione 29 (PG 11, 544CD).
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