Le cas de Madame R, identifiée après publication, par diffusion secondaire, comme Rolande Lefebvre (1911-2000), est l'un des dossiers mystiques contemporains français les mieux documentés et les plus déroutants. Mère de famille demeurée anonyme à sa demande, elle a tenu pendant près de vingt ans, par obéissance à son père spirituel, un journal spirituel que l'enquêteur mariologue René Laurentin a édité en 1993 sous le titre La Passion de Madame R — Journal d'une mystique assiégée par le démon, avec une préface du cardinal Robert Coffy, archevêque de Marseille, datée du 9 mars 1993[1].
Le dossier réunit trois éléments rarement présents ensemble : une inédie absolue vérifiée pendant quarante-sept jours sous clé dans une chambre sans eau (22 avril – 7 juin 1980), des stigmates reçus le Vendredi saint 8 avril 1977, et un combat spirituel prolongé que Laurentin interprète comme une « quatrième voie » mystique située au-delà de l'union transformante décrite par Thérèse d'Avila et saint Jean de la Croix[2][3].
Le livre n'engage pas le magistère ordinaire : il ne s'agit ni d'une apparition publique, ni d'une cause canonique. Il occupe en revanche une place singulière dans l'apologétique catholique francophone, parce qu'il associe une expertise hagiographique reconnue (Laurentin avait déjà enquêté sur Lourdes, La Salette, Pontmain, Marthe Robin, Yvonne Aimée de Malestroit) à un contrôle médical strict et à un endossement épiscopal explicite[4].
L'identification post mortem de la personne sous le pseudonyme « Madame R. » — révélée notamment par la notice n° 534 du recueil apologétique 1000 raisons de croire, repris par le Codex Dei de l'association Marie de Nazareth — précise qu'elle vécut à Ermont, près de Paris, et qu'elle s'éteignit le 12 janvier 2000[5].
Un dossier mystique français endossé par un cardinal
Le livre de René Laurentin (1993)
L'ouvrage publié par les éditions Plon est un livre de 354 pages composé de trois parties dont l'articulation traduit la méthode de l'enquêteur : une présentation théologique signée Laurentin (« Une quatrième voie au-delà des parcours classiques de la mystique »), le journal de Madame R. lui-même découpé en 15 chapitres correspondant aux étapes de sa vie spirituelle, et un dossier probatoire qui comprend une annexe médicale détaillée (« Jeûne et contrôle », p. 329-336), l'inventaire des sources du dossier (p. 339), et quatre notes hors texte consacrées respectivement à l'exorcisme, à l'union transformante, aux signes du discernement et aux tactiques du démon[6].
L'auteur, René Laurentin (1917-2017), n'était pas un publiciste sensationnaliste mais un théologien reconnu : docteur en théologie et en lettres, professeur à l'Université catholique de l'Ouest, expert auprès du concile Vatican II, auteur d'une thèse fondatrice de la mariologie moderne (Court Traité de théologie mariale, 1953) et d'enquêtes critiques sur Lourdes, La Salette, Pontmain, Marthe Robin, Yvonne Aimée de Malestroit et Medjugorje. Il revendiquait dans sa présentation avoir mis plus d'une année à résoudre les difficultés théologiques posées par le dossier avant de consentir à le publier[7].
Le titre de présentation est délibérément austère : « Voici l'histoire singulière d'une mère de famille ordinaire »[8]. Laurentin résume en deux propositions l'enjeu du livre :
« Deux évidences majeures s'imposent à cette lecture. Son ascension spirituelle cachée, au milieu des tâches domestiques, aboutit, dès 1972, à l'union transformante qui est le sommet de la vie mystique. Mais, au-delà de ce Thabor, son itinéraire devient Passion et descente aux enfers, dans un combat spirituel radicalisé, qui dure encore, à l'heure où j'écris (1993). » — René Laurentin, présentation, p. 13[9]
La préface du cardinal Coffy
La préface a été rédigée par Robert Coffy (1920-1995), évêque de Gap (1967-1974), archevêque d'Albi (1974-1985), puis archevêque de Marseille (1985-1995), créé cardinal par Jean-Paul II le 28 juin 1991[10]. Sa signature au bas de l'avant-propos, datée du 9 mars 1993, constitue l'endossement épiscopal le plus élevé dont le dossier ait jamais bénéficié.
Le cardinal ne cache pas l'embarras initial de l'enquêteur ni le sien : « L'Abbé Laurentin a hésité à présenter ce texte qui pose des problèmes aux limites de la crédibilité. Moi-même, j'ai longuement hésité à écrire cette préface »[11]. Il identifie cependant deux apports qu'il juge décisifs.
D'abord, le contrôle médical de l'inédie :
« Au niveau des charismes, le problème numéro un, c'est "l'inédie" de Madame R. En 1975, dit-elle, le Seigneur lui a demandé de ne plus manger, ni boire, durant de longues années, comme Marthe Robin. L'Abbé Laurentin a réuni les pièces dispersées (analyses, témoignages) grâce auxquelles le plus long de ces contrôles : quarante-sept jours sous clé dans une chambre sans eau, paraît inéluctable. » — Cardinal Robert Coffy, préface, p. 9[12]
Ensuite, la « quatrième voie » ouverte au-delà de l'union transformante :
« Au terme de ses recherches, l'Abbé Laurentin est arrivé à la conclusion qu'il fallait intégrer cette quatrième voie, demandée par le Seigneur à certains de ceux qui veulent aller jusqu'au bout de l'amour, comme une quatrième et suprême étape. (...) Sur ce point, ce livre ouvre un débat qui n'est pas clos, mais qu'il valait la peine d'ouvrir. » — Cardinal Robert Coffy, préface, p. 10[13]
Le cardinal Coffy mourra deux ans après cette préface, le 15 juillet 1995, sans avoir publié d'autre prise de position sur le cas.
La levée partielle de l'anonymat
Le livre ne nomme jamais explicitement Madame R. Les acteurs sont désignés par des initiales : « Madame R. », « Monsieur R. » (son mari), « docteur B. » (son médecin traitant), « professeur B. » (le nutritionniste de l'Hôtel-Dieu), « docteur F. » (le médecin protestant chargé du contrôle de 1980), « Sœur C. » ou « Sœur Marie-Claire » (la religieuse détentrice de la clé), « le Père » (son père spirituel exorciste)[14].
L'identification post mortem sous le nom de Rolande Lefebvre repose sur les recoupements transmis par les milieux apologétiques francophones, en particulier la notice n° 534 du recueil 1000 raisons de croire — intégrée au Codex Dei de l'association Marie de Nazareth — qui localise sa résidence à Ermont (Val-d'Oise) et fixe sa mort au 12 janvier 2000[15]. Cette identification n'est pas reprise dans le livre lui-même : elle relève de la diffusion secondaire et doit être maniée avec la prudence due aux dossiers où l'anonymat fut explicitement demandé par la personne concernée et confirmé par son confesseur.
Le « professeur B. » de l'Hôtel-Dieu, identifié dans le procès-verbal comme professeur Bour, dirigeait à l'époque le service de nutrition de l'Hôtel-Dieu de Paris[16]. Il ne fit aucun rapport écrit de ses propres contrôles, mais conclut oralement à Madame R., après le second contrôle de mars-avril 1976 : « C'est comme Marthe Robin. Faites ce que Dieu vous demande »[17].
Biographie : « les classes moyennes de la sainteté »
Une enfance brisée (1911-1919)
Rolande Lefebvre naît le 28 novembre 1911 dans une ville lorraine d'environ vingt mille habitants, « ville de forges, de mines de fer (cosmopolite) », où son père tient un commerce prospère de meubles, literie, tissus et fourrures[18]. La famille, d'origine luxembourgeoise, s'est fait naturaliser française par attachement à la patrie — cette partie de la Lorraine étant alors, avant 1918, sous administration allemande[19].
Le 5 mai 1915, en pleine guerre, sa mère meurt de tuberculose après une longue maladie, laissant un veuf de trente-cinq ans avec trois petites filles, dont Rolande, âgée de trois ans à peine[20]. Elle en garde un souvenir d'une précision saisissante : le crêpe noir du deuil, l'enterrement qu'elle guette obstinément par la fenêtre, et les nuits où, avant de s'endormir, elle « appelait maman »[21]. Une nourrice puis une gouvernante surnommée « Mademoiselle » prennent soin des enfants ; quatre ans après la mort de sa mère, son père épouse cette gouvernante, qui devient sa marâtre[22].
« Comme l'ayant provoqué. Je lui parlerais de ma maman, ou de mon désir d'une maman. C'est dans mon lit que je pleurais, surtout après une journée de gronderies, de punitions de "Mademoiselle" qui me plongeaient dans un désarroi continuel, dans une peur presque constante. Je désirais mourir, aller au Ciel et j'appelais : "Maman, maman, je veux Maman !" » — Rolande Lefebvre, journal, chapitre « Enfance », p. 60[23]
Une adolescence maltraitée (1919-1929)
Le régime domestique imposé par la marâtre devient franchement maltraitant à l'adolescence : coups portés avec un mètre de bois cerclé de fer, privation de sous-vêtements, repas pris seule à la cuisine, confiscation du courrier, interdiction de lire ou d'écrire, réclusion les dimanches pendant les sorties familiales[24]. À quinze ans, désespérée et sans confident — son père restant « excédé » par le climat de colère sans jamais intervenir —, elle envisage sérieusement le suicide :
« Trop malheureuse, je ne voyais aucune autre issue que la mort. (...) Alors, il fallait qu'elle m'aide, qu'elle me sauve de là, qu'elle me prouve d'abord que Jésus en Croix n'était pas une fable d'enfant que j'avais aimée comme une émouvante histoire. » — Rolande Lefebvre, journal, chapitre « Adolescence », p. 70[25]
Elle s'accroche à une neuvaine à la Sainte Vierge, « suppliant de trouver quelque chose qui [la] sauve ou bien, si désespérée, que c'était le suicide assuré »[26]. C'est de cette période que Laurentin retient qu'elle fut « tentée jusqu'au suicide », épreuve qui creuse en elle « des profondeurs de patience, et une intelligence de la croix du Christ »[27].
À cette détresse familiale s'ajoute une lésion cardiaque congénitale qui amplifie son anxiété et sa vulnérabilité : « les faiblesses du cœur avivent la sensibilité, l'anxiété, la vulnérabilité »[28]. Ce handicap de santé fera échouer ses trois tentatives ultérieures de vie religieuse.
Trois échecs de vie religieuse (1929-1937)
- 28 novembre 1929Entrée chez les Sœurs blanches
À dix-huit ans, Rolande entre chez les Sœurs missionnaires de Notre-Dame d'Afrique (Sœurs blanches du cardinal Lavigerie). Sa fragilité cardiaque la contraint à quitter la congrégation[29].
- 1930Visitation
Elle entre à la Visitation Sainte-Marie. Elle y reste six mois, jusqu'à ce que sa santé l'oblige à nouveau à partir[30].
- vers 1931-1937Ordre pour santés fragiles
Une troisième tentative dans une congrégation prévue pour les vocations à santé délicate échoue à son tour : « rien ne convenait à ses orientations spirituelles », rapporte Laurentin[31].
La guérison à Lourdes (20 août 1938)
En octobre 1937, une nouvelle crise cardiaque cloue Rolande au lit pour dix mois : le médecin la juge condamnée, le prêtre qui l'assiste lui donne le sacrement des malades sans espoir de rémission, et elle traverse même un épisode de coma dont elle affirme avoir gardé, malgré l'inconscience apparente, « des moments d'éveil très brefs »[32]. C'est dans cet état qu'elle est inscrite au pèlerinage national qui quitte Paris le 18 août 1938, transportée en camionnette capitonnée de matelas pour amortir les chocs de la route, son cœur battant « à peine ou allait jusqu'à deux cents pulsations »[33].
Le 20 août 1938, au retour de la seconde procession du matin, une infirmière et un brancardier l'installent devant la Grotte, juste derrière la plaque marquant le lieu de la deuxième apparition ; l'infirmière-chef, la croyant mourante, aurait même annoncé à une consœur qu'elle allait la « ramener à la morgue »[34]. Vers 9 heures, tandis que le prêtre dirige les prières de la foule, Rolande sent « un extraordinaire bien-être » l'envahir jusqu'aux extrémités des doigts et des pieds, une force inconnue l'habiter, et comprend qu'elle est en train de guérir[35]. Elle résume elle-même l'instant en une formule que Laurentin reprendra comme un des refrains du livre :
« Je suis partie pour Lourdes mourante. Je suis revenue de Lourdes guérie. » — Rolande Lefebvre, journal, chapitre « Ma guérison à Lourdes », p. 84[36]
Le brancardier qui l'avait quittée en la croyant mourante — et qui lui avait confié en chemin : « Je ne crois pas en Dieu, mais si celle-ci revient je croirai »[37] — la retrouve marchant seule, guérie ; l'infirmière constate un pouls redevenu normal et un teint transformé, avant de la conduire à la piscine puis de lui rapporter un café au lait et deux croissants qu'une faim soudaine, jamais éprouvée depuis la guerre, lui fait dévorer[38]. Le journal conserve un récit détaillé de cette guérison (chapitre 3, p. 83-88), mais celle-ci ne put être reconnue officiellement par le Bureau Médical de Lourdes, « faute d'un dossier suffisant »[39]. C'est à travers ses échecs religieux successifs et cette guérison que le Seigneur, dans son journal, lui aurait fait comprendre que sa vocation n'était pas la vie consacrée, mais le mariage.
Mariage (26 septembre 1942) et vie familiale
Elle se marie le 26 septembre 1942, « plein d'apparences harmonieuses », selon son propre récit dans le chapitre « Le mariage — les enfants » de son journal[40]. Son mari a déjà « un jeune enfant » qu'elle adopte de tout son cœur ; elle en aura « trois autres », sans jamais faire de différence entre l'enfant adopté et les siens propres[41]. La famille vit modestement : Rolande coud les vêtements de ses enfants et travaille à domicile pour un grand couturier[42].
La grâce mystique progresse alors dans le secret le plus total, exactement dans le sens où Laurentin cite l'écrivain catholique Joseph Malègue :
« L'auteur du journal qu'on va lire se situe dans ce que Malègue appelle "les classes moyennes de la sainteté" : ces braves gens qui restent inconnus et ne seront jamais canonisés, car ils n'intéressent personne, Dieu excepté. » — René Laurentin, présentation, p. 14[43]
L'expression de Malègue — empruntée à son roman Pierres noires. Les Classes moyennes du Salut (1958) — désigne ces saints anonymes que le pape François popularisera dans Gaudete et Exsultate en 2018 sous le nom de « saints de la porte d'à côté ».
L'ascension mystique classique (1942-1972)
La traversée des « sixièmes demeures » thérésiennes (été 1972)
À partir de 1972, le journal change de tonalité. Rolande traverse ce que Thérèse d'Avila a décrit comme les sixièmes demeures du Château intérieur : une « nuit de l'esprit » austère qui précède l'union transformante[44]. Un conseiller spirituel mal averti l'invite à « relâcher la prière qui lui coûtait insurmontablement » — conseil dont Laurentin note qu'il l'aurait empêchée de « franchir l'étape décisive de sa course vers Dieu, comme un avion passe le mur du son »[45].
Le message marial de Lourdes (septembre 1972)
En septembre 1972, Rolande retourne à Lourdes avec son mari pour confier à Notre-Dame sa petite-fille atteinte d'un cancer[46]. Pendant deux jours devant la grotte de Massabielle, elle supplie en vain la Vierge de l'éclairer. Un malaise de son mari l'oblige à prolonger le séjour et c'est alors qu'elle reçoit le seul message marial de toute sa vie spirituelle, « sans vision ni audition sonore » : la Vierge lui demande de ne plus se polariser sur la guérison de sa petite-fille, de s'abandonner totalement à Dieu, de persévérer dans la prière austère, et de s'adresser à un prêtre de sa paroisse qui la guidera dans l'étape décisive[47].
L'union transformante (3 décembre 1972)
La rencontre avec le prêtre indiqué a lieu le 10 octobre 1972[48]. Les semaines suivantes intensifient sa déréliction jusqu'au paroxysme du 2 décembre. Dans la nuit du 2 au 3 décembre 1972, à 2 heures du matin, le Seigneur la réveille avec un seul mot :
« Viens ! » — Jésus à Rolande Lefebvre, nuit du 3 décembre 1972, présentation Laurentin p. 26[49]
Elle expérimente alors, selon ses propres termes, « les trois Personnes de la Trinité — le Père, le Fils et le Saint-Esprit dans la lumière absolue de Leur unité »[50]. Son père spirituel l'invite à lire la description du mariage spirituel dans Je veux voir Dieu du père Marie-Eugène de l'Enfant-Jésus, et la description des septièmes demeures de Thérèse d'Avila. Rolande reconnaît son expérience dans les deux textes[51].
Dans une note hors texte n° 2, Laurentin rapproche le récit de Rolande de la description thérésienne classique :
« Dès que l'âme est introduite dans cette septième demeure, les Trois Personnes de la Sainte Trinité se montrent à elle par une vision intellectuelle ou une certaine représentation de la vérité, à la lumière d'une flamme qui éclaire d'abord son esprit comme une nuée d'une incomparable grandeur. Elle voit que ces Trois Personnes sont distinctes, puis, par une connaissance admirable qui lui est donnée, elle comprend, avec la plus complète certitude, que ces Trois Personnes sont une seule substance, un seul pouvoir, une seule Sagesse et un seul Dieu. » — Sainte Thérèse d'Avila, Le Château intérieur, VIIᵉ demeure, ch. I, cité Laurentin p. 350[52]
Mission pour la sainteté des prêtres
Trois semaines après le mariage spirituel, Rolande reçoit une nouvelle grâce : « mission de tout donner à Dieu pour la sainteté des prêtres »[53]. Elle deviendra leur « bouclier », chargée de leurs fardeaux. Cette mission, qui prolonge une tradition catholique attestée notamment dans la spiritualité de Thérèse de Lisieux et de Marthe Robin, oriente toute la suite de sa vie spirituelle.
La « quatrième voie » : la thèse théologique de Laurentin
Les trois voies classiques
La théologie mystique latine — synthétisée notamment par les Pères de l'Église, saint Bonaventure, et surtout les docteurs carmélitains Thérèse d'Avila et saint Jean de la Croix au XVIᵉ siècle — distingue trois voies dans la vie spirituelle :
| Voie | But | Auteur de référence | Étape finale |
|---|---|---|---|
| Purgative | Purification des sens et de la volonté | Jean de la Croix, Nuit obscure | Sortir du péché |
| Illuminative | Croissance dans la connaissance et l'amour de Dieu | Thérèse d'Avila, demeures II-V | Fiançailles spirituelles |
| Unitive | Union à Dieu | Thérèse d'Avila, demeures VI-VII | Mariage spirituel / union transformante |
Selon les manuels classiques, le mariage spirituel marque le point culminant et stable de l'itinéraire mystique. « Jean de la Croix et Thérèse d'Avila ne vont pas au-delà », observe Laurentin[54].
Une « épreuve trouble-fête »
Or le journal de Rolande montre que, dès 1978, soit six ans après le mariage spirituel de 1972, « le lumineux bonheur de l'union transformante prend fin »[55]. L'union demeure mais devient « souterraine et totalement insensible ». La santé s'effondre à nouveau, les stigmates deviennent intolérables, et surtout, écrit Laurentin :
« Le Prince des ténèbres radicalise ses attaques. La voilà plongée dans une nouvelle nuit : non plus celle des dernières purifications vers l'union transformante ; non plus seulement la nuit de la souffrance, mais l'extinction de toute lumière de foi et d'espérance. (...) À la suite du Christ, qui "s'est fait péché pour nous" (2 Co 5, 21), elle est péché pour elle-même et se sent telle aux yeux de Dieu même. » — René Laurentin, présentation, p. 32-33[56]
Précédents identifiés par Laurentin
Confronté à ce phénomène qui « ne figure pas dans le parcours ascendant de la mystique », Laurentin ne conclut pas à une déviation mais cherche une intégration théologique. Il identifie quatre précédents qui justifient selon lui l'extension du schéma classique :
- Le Christ lui-même — qui, « malgré la grâce suprême de l'union hypostatique », achève sa vie dans « l'agonie, la passion, la déréliction (qu'exprime sa dernière parole selon saint Marc 15, 34) et la descente aux enfers »[57].
- L'épître aux Hébreux 5,7-9, selon laquelle le Christ « a été rendu parfait » (dans son humanité) « par la souffrance »[58].
- Sainte Thérèse de Lisieux, dont la fin de vie traversa une nuit du néant et de la tentation contre la foi[59].
- Sainte Bernadette Soubirous, « probablement », dont les dernières années à Nevers furent marquées par une nuit spirituelle insistante[60].
L'argument culminant est tiré de Hébreux 5,7-9 : si la perfection même du Christ humain a été « apprise » par la souffrance — au point qu'il « connut, par les pâtissants, l'obéissance » — alors la voie qui prolonge l'union transformante par une nouvelle passion volontaire n'est pas une régression, mais une conformation eschatologique au Christ crucifié pour le salut du monde.
L'inédie absolue (5 novembre 1975 – octobre 1991)
Trois ans de maladie (1972-1975)
Entre l'union transformante de décembre 1972 et le début du jeûne en novembre 1975, Rolande traverse trois années de maladies graves : pathologies cardiaques, thyroïde, tuberculose ganglionnaire et embolies pulmonaires[61]. Elle ne peut plus vivre que « dans un fauteuil ou allongée » et n'assure les tâches domestiques minimales qu'au prix d'efforts pénibles. Ses enfants étant désormais mariés, ce repos forcé devient un « temps d'oraison profonde »[62].
La demande du Seigneur (5 novembre 1975)
Le 5 novembre 1975, le Seigneur lui adresse, dans la prière, une demande directe :
« Ne mange plus, ne bois plus, plus rien du tout ! » — Jésus à Rolande Lefebvre, 5 novembre 1975, journal cité Laurentin p. 27[63]
La consigne ne tolère aucune exception : « pas la moindre goutte d'eau, pas le plus petit médicament, rien »[64]. Sa famille la presse de prendre « ne serait-ce qu'un soupçon de nourriture : une boisson, un yaourt ». Le résultat est « catastrophique, jusqu'à la syncope » ; après quelques tentatives infructueuses, l'entourage cesse d'insister[65].
L'Eucharistie pour seule nourriture
Dès lors, sa seule nourriture sera l'Eucharistie quotidienne — « une parcelle seulement » d'hostie consacrée, et « un à deux centimètres cubes au calice » selon la précision du procès-verbal de 1980[66]. Le journal résume :
« Sa seule nourriture sera désormais l'Eucharistie. Elle en vit. Le jeûne a pour fonction de couper toutes amarres. Elle ne vit plus que de Jésus-Christ, et très précisément de l'Eucharistie. » — René Laurentin, présentation, p. 27[67]
Le paradoxe physiologique apparaît rapidement : « on se rassure, car elle ne maigrit pas. Au contraire, sa santé est rétablie. Elle reprend toutes ses activités. L'équilibre des analyses médicales est parfait »[68]. Le poids stable, puis croissant, restera l'une des énigmes majeures du dossier.
L'inédie dans la tradition catholique
L'inédie — du latin edere, manger, avec le préfixe négatif in- — désigne dans le vocabulaire hagiographique une abstinence totale et prolongée de nourriture solide, parfois étendue aux liquides. Elle est attestée depuis les Pères du désert : Antoine le Grand, Pacôme (IIIᵉ s.), Macaire de Scété (IVᵉ s.) sont signalés comme « moines brouteurs » vivant de presque rien[69].
Laurentin s'appuie sur les travaux de l'historien Joachim Bouflet, auteur de Phénomènes extraordinaires dans la vie mystique, pour dater le premier contrôle rigoureux d'une inédie mystique en 1213 : la béguine belge Marie d'Oignie jeûne par deux fois cinq semaines puis cinquante-trois jours[70]. La liste des cas vérifiés inclut ensuite :
| Mystique | Dates de vie | Durée rapportée | Stigmates |
|---|---|---|---|
| Sainte Catherine de Sienne | 1347-1380 | « Huit ans environ » (compilation hagiographique citée par Tanquerey)[71] | Oui (1375) |
| Sainte Catherine de Gênes | 1447-1510 | Jeûne sévère prolongé ; aucune durée chiffrée chez Laurentin[72] | Non |
| Saint Nicolas de Flue | 1417-1487 | Abstinence rapportée jusqu'à sa mort par la tradition biographique ; aucune durée chiffrée chez Laurentin[73] | Non |
| Sainte Lidwine de Schiedam | 1380-1433 | « Vingt-huit ans » (même compilation citée par Tanquerey)[74] | Oui |
| Bienheureuse Élisabeth Achler von Reute | 1386-1420 | Plusieurs années selon la tradition ; aucune durée chiffrée chez Laurentin[75] | Oui |
| Bienheureuse Anne-Catherine Emmerich | 1774-1824 | Abstinence des dernières années selon ses biographes ; seule surveillance organisée : neuf jours (juin 1813)[76] | Oui |
| Servante de Dieu Luisa Piccarreta | 1865-1947 | Près de soixante ans de nourriture quasi exclusivement eucharistique (dossier dédié) | Non |
| Thérèse Neumann | 1898-1962 | Abstinence rapportée de 1926-1927 à 1962 ; surveillance organisée : quinze jours (13-28 juillet 1927)[77] | Oui |
| Marthe Robin | 1902-1981 | Abstinence rapportée jusqu'en 1981 ; Bouflet parle d'inédie « partielle », sans contrôle rigoureux[78] | Oui |
| Madame R. (Rolande Lefebvre) | 1911-2000 | 16 ans (1975-1991) ; seule fenêtre contrôlée : 47 jours (1980) | Oui (1977) |
Dans cette lignée, Luisa Piccarreta occupe une place importante pour Via Divina : le dossier qui lui est consacré rappelle que, de 1888 à sa mort en 1947 — soit près de soixante ans —, elle ne se nourrissait pratiquement que de l'Eucharistie, dans une mission spirituelle centrée sur la Divine Volonté[79]. Sur la quinzaine de cas jugés sérieusement vérifiables par Laurentin, environ la moitié sont stigmatisés, ce qui constitue pour lui une « connexion significative » entre les deux charismes[80].
Distinction avec les fausses inédies
Laurentin tient à rappeler que la tradition n'est pas aveugle aux supercheries. Il cite explicitement trois cas démasqués :
- Sœur Espérance de Jésus (Vitaline Gagnon, 1847-1926), des Sœurs de la Charité d'Ottawa, qui « impressionna son entourage, et jusqu'à des médecins » avant que la fondatrice Élisabeth Bruyère ne la confonde : « faux stigmates qu'elle se faisait elle-même, fausses révélations nocturnes (...) et fausse inédie palliée par une alimentation clandestine »[81].
- Catherine Fillgung (1848-1915), pseudo-stigmatisée lorraine.
- Amalia Rodrigues Fontes, « visionnaire de Vilar Chão » (Portugal des années 1940), qui « abusa les foules pendant cinq ans »[82].
Cette honnêteté méthodologique distingue l'enquête de Laurentin des hagiographies dévotionnelles : pour qu'un cas soit crédible, l'enquêteur doit pouvoir nommer ceux qui ont été disqualifiés. Le rationalisme systématique et la crédulité systématique sont également pénalisés.
Les quatre contrôles médicaux à l'Hôtel-Dieu et en couvent
Le dossier médical réuni par Laurentin compte quatre contrôles successifs, organisés entre février 1976 et juin 1980. Trois ont eu lieu à l'Hôtel-Dieu de Paris, dans le service de nutrition du professeur Bour ; le quatrième dans un couvent diocésain, à la demande de l'évêque local.
Les trois contrôles de l'Hôtel-Dieu (1976-1977)
| Contrôle | Dates | Durée | Médecin responsable | Résultat |
|---|---|---|---|---|
| Contrôle 1 | 20-23 février 1976 | 4 jours | Pr Bour, service nutrition Hôtel-Dieu | État de santé contrôlé, tous les paramètres positifs[83] |
| Contrôle 2 | 28 mars – 2 avril 1976 | 6 jours | Pr Bour, même service | Jeûne contrôlé rigoureusement (pesée du verre d'eau pour le brossage des dents)[84] |
| Contrôle 3 | 4-9 avril 1977 (lundi-samedi saint) | 6 jours | Pr Bour, même service | Perturbé par des diarrhées préalables paradoxales (gain de 15 kg) ; le professeur insiste le Vendredi saint pour l'arrêt du jeûne[85] |
Le verdict oral du professeur Bour, rapporté par Rolande à Laurentin, est resté célèbre dans la littérature consacrée à Marthe Robin et à l'inédie mystique :
« C'est comme Marthe Robin. Faites ce que Dieu vous demande. » — Professeur Bour, à Rolande Lefebvre après le contrôle de mars-avril 1976, rapporté Laurentin p. 333[86]
Aucun des trois premiers contrôles n'a laissé de compte rendu écrit : les archives de l'Hôtel-Dieu ont depuis été transférées, et le professeur âgé « n'a pas gardé de souvenir particulier » lors de l'enquête de Laurentin en 1992-1993[87].
Le contrôle décisif de 1980 (22 avril – 7 juin)
À la demande de l'évêque du lieu, un quatrième contrôle est organisé pour échapper à l'environnement hospitalier perturbé. Il aura lieu « dans une communauté de son diocèse » et devait initialement durer cinquante jours, du 22 avril au 12 juin 1980. Il sera interrompu au quarante-septième jour pour raisons médicales[88].
Les conditions sont d'une rigueur sans précédent dans le dossier :
- Madame R. est enfermée à clé dans une chambre du premier étage « sans robinet, d'où tout liquide fut enlevé, même pas un flacon d'eau de Cologne »[89].
- Sœur Marie-Claire, seule, détient la clé ; elle accompagne aussi Madame R. au cabinet de toilette attenant et y reste présente[90].
- Deux visiteurs uniquement sont autorisés à entrer : le père spirituel exorciste (pour la messe, la communion d'une parcelle et les exorcismes) et le docteur F., médecin protestant chargé du contrôle médical[91].
- Huit prises de sang sont effectuées (24 avril ; 2, 9, 16, 21, 24 mai ; 4, 12 juin)[92], avec analyse de 22 paramètres sanguins classiques et 29 paramètres urinaires[93].
La lettre du docteur Louis Callerot
Le 7 juin 1980, au quarante-septième jour, le docteur F. — inquiet de signes d'hémoconcentration et de chute du potassium (de 3,80 à 2,4) — fait appeler le docteur Louis Callerot, cardiologue. Celui-ci ordonne une perfusion vers minuit, mettant fin au jeûne hydrique[94].
Le docteur Callerot a rédigé peu après une lettre sur papier à en-tête, dont Laurentin reproduit le passage central :
« Je pense que le contrôle rigoureux pendant quarante-six jours — en fait quarante-sept — de ce jeûne total était important à faire, écartant absolument toute supercherie. Je n'ai pas d'idée personnelle sur la durée du jeûne complet tolérable par l'organisme ; l'opinion du professeur B. est de grande valeur (à savoir que sans eau, on meurt au bout de six jours). La conservation de l'émission d'urine malgré l'absence de toute boisson, l'existence de diarrhées s'accompagnant de prise de poids, les douleurs abdominales d'apparition et de cessation immédiate, sont autant de phénomènes qui situent le cas en dehors de la physiologie normale. » — Docteur Louis Callerot, cardiologue, lettre sur papier à en-tête après le contrôle de 1980, citée Laurentin p. 339[95]
Données physiologiques et conclusion médicale
Laurentin appuie son argumentation sur un article médical publié dans la revue de la Fédération de Cardiologie en janvier 1983, qui rappelle :
« Si l'homme est capable de survivre un mois sans manger, il lui est impossible de rester plus de quarante-huit heures sans boire. (...) Il suffit d'une perte d'un cinquième de l'eau corporelle pour que la mort survienne. » — Fédération de Cardiologie, revue médicale, article « La soif et les boissons », janvier 1983, cité Laurentin p. 329[96]
L'organisme perd quotidiennement entre 2 et 2,5 litres d'eau (urines, peau, poumons, selles) dans des conditions normales ; le minimum vital d'apport hydrique est de 0,6 litre par jour[97]. La mortalité par jeûne hydrique total est attendue dès le sixième jour. La survie documentée de Rolande Lefebvre pendant 47 jours consécutifs dans une chambre sans eau, avec émission urinaire et fécale quotidienne — dont des diarrhées abondantes du 17 au 25 mai et le 3 juin —, sort donc de la physiologie connue. Laurentin conclut sobrement :
« Quarante-sept jours de jeûne total (hydrique), dans une pièce sans robinet dont la religieuse seule avait la clé, sont inexplicables : du fait du manque total d'eau, Madame R. aurait dû mourir dès le sixième jour. » — René Laurentin, annexe « Jeûne et contrôle », p. 337[98]
Le procès-verbal signé du Père exorciste et de Sœur Marie-Claire, reproduit dans le dossier (p. 340-345), précise que la réalimentation prescrite à la sortie du contrôle (boissons vitaminées, yaourts) déclenche en quarante-huit heures des souffrances aiguës qui ne céderont qu'à l'onction des malades administrée le 14 juin, après quoi Rolande reprendra le jeûne absolu jusqu'à son opération cardiaque d'octobre 1991[99].
Les paradoxes médicaux non expliqués
Le dossier scientifique liste plusieurs phénomènes qui restent, en l'état, sans explication physiologique connue :
- Augmentation pondérale pendant le jeûne : Rolande, qui mesure 1,59 m et pesait 60 kg jusqu'au-delà de la cinquantaine, atteint 80 kg au moment de son opération en 1991, « après seize années de jeûne »[100].
- Diarrhées massives sans déshydratation létale.
- Émission urinaire quotidienne maintenue sans apport hydrique.
- Écume blanche et collante remplissant la bouche dès le 27 avril 1980 (plus de 50 mouchoirs jetables nécessaires par jour pour l'éponger)[101].
- Rejet quotidien d'une demi-assiette de peaux blanchâtres depuis la gorge brûlante, à partir du 24 mai 1980[102].
- Grelottements par 27 °C en mai-juin 1980, « malgré plusieurs couvertures »[103].
- Cessation immédiate des symptômes lors des exorcismes (parfois pratiqués à distance, par téléphone).
Laurentin observe lui-même les limites de son propre dossier — « on peut regretter que le médecin, troublé par ce cas hors série, n'ait pas rédigé un rapport-bilan »[104] — et regrette l'absence de pesée systématique pendant le contrôle. Mais le seul fait des 47 jours sans eau dans une pièce sans robinet, sous clé d'une tierce personne, suffit selon lui à exclure toute fraude alimentaire et à placer le cas « en dehors de la physiologie normale »[105].
Objections et limites : l'hypothèse naturelle à son niveau fort
L'hypothèse naturelle la plus sérieuse est celle de l'apport dissimulé : pendant le contrôle de 1980, Madame R. aurait absorbé de l'eau ou de la nourriture à l'insu de ses surveillants. Prise au sérieux, elle s'appuie sur des faiblesses réelles du dispositif : une seule surveillante, Sœur Marie-Claire, détenait la clé et accompagnait seule Madame R. au cabinet de toilette attenant[106] ; deux visiteurs entraient dans la chambre — le père spirituel (pour la messe, la communion et les exorcismes) et le docteur F. —, soit autant d'occasions théoriques de transmission[107] ; aucune pesée systématique ne fut pratiquée pendant les quarante-sept jours ; le médecin chargé du contrôle ne rédigea jamais de rapport-bilan[108] ; et les trois contrôles antérieurs de l'Hôtel-Dieu n'ont laissé aucun compte rendu écrit, leurs archives ayant été transférées[109]. Cette hypothèse n'est pas une invention polémique : Laurentin lui-même rappelle le précédent de Sœur Espérance de Jésus, dont la « fausse inédie [était] palliée par une alimentation clandestine »[110] — la tradition catholique connaît la fraude et sait la démasquer.
Reste ce que l'hypothèse de l'apport dissimulé laisse sans réponse. Pendant les quarante-sept jours, l'émission urinaire et fécale quotidienne s'est maintenue sans aucun apport hydrique, avec des diarrhées abondantes du 17 au 25 mai et le 3 juin — alors même que le poids, loin de s'effondrer, est resté stable puis a augmenté[111][112] : or boire en cachette n'explique ni des diarrhées accompagnées d'une prise de poids, ni une prise de poids globale de 60 à 80 kg « après seize années de jeûne »[113]. Les huit analyses sanguines (22 paramètres) et urinaires (29 paramètres) versées au dossier n'ont fourni aucune explication naturelle de ces paradoxes, et le cardiologue appelé en urgence en a conclu que plusieurs phénomènes observés situaient le cas « en dehors de la physiologie normale »[114][115]. Enfin, la cessation immédiate des grelottements, des diarrhées et des douleurs lors des exorcismes — y compris à distance, par téléphone — ne relève d'aucun apport dissimulé concevable[116][117]. Laurentin ne va pas au-delà de ce constat : quarante-sept jours de jeûne hydrique total auraient dû entraîner la mort dès le sixième jour, et le dossier, en l'état, reste « inexplicable »[118][119].
Les stigmates (Vendredi saint, 8 avril 1977)
L'annonce (janvier-février 1977)
Le 25 janvier 1977, Rolande reçoit dans la prière une indication qu'elle attribue à la Sainte Vierge : « onze semaines jusqu'au Vendredi saint », et la consigne de prier particulièrement saint François d'Assise, ce dont elle est surprise — « elle n'avait pas d'attrait particulier pour le stigmatisé d'Assise »[120]. Le 4 février, le Seigneur précise :
« La grâce que je te donnerai sera en étroite relation avec ma Passion. » — Jésus à Rolande Lefebvre, 4 février 1977, journal cité Laurentin p. 29[121]
Le 11 février, fête de Notre-Dame de Lourdes, Marie lui confirme la nature de la grâce attendue : « une participation à la Passion du Christ »[122].
La transfixion (Vendredi saint 8 avril 1977)
Le Vendredi saint 8 avril 1977, Rolande reçoit la transfixion des stigmates. Son journal de ce jour-là est « plus qu'une prière »[123]. L'expression contemporaine de l'expérience apparaît trois mois plus tard, lors d'une retraite chez des moniales du Sud-Est :
« J'ai souffert des pieds, des mains, du côté — douleur me transperçant le dos. Je ressentais des maux de tête violents comme un casque douloureux descendant derrière les oreilles et la nuque. Mes yeux me faisaient mal. Dans mon lit, je souffrais dans tout mon corps, dans mes jambes comme si j'étais rouée de coups. En me levant je me suis trouvée mal deux fois (...) avec une infinie tristesse (...) et aussi une infinie tendresse pour Jésus, mon Amour souffrant. J'étais tout adhésion d'amour. » — Rolande Lefebvre, journal, retraite de juillet 1977, cité Laurentin p. 30-31[124]
Laurentin commente : la « transfixion des pieds, des mains, du côté » et « ce casque douloureux » correspondent respectivement à la couronne d'épines et aux cinq plaies traditionnelles, complétées par la sensation d'être rouée des coups de la flagellation.
Joie et douleur cohabitant
Le mardi saint 5 avril 1977, trois jours avant la transfixion, Rolande consigne une note rarissime dans la littérature mystique catholique — l'expérience simultanée de la joie surnaturelle et de la douleur physique extrême :
« Extrême de la joie ! Extrême de la douleur ! Oui, mon âme exulte de joie : joie d'une perfection, d'une plénitude jamais atteinte par moi. Cette joie qui est la joie du Père, joie de son Fils bien-aimé, joie de l'Esprit Saint où l'œuvre s'accomplit. (...) Comme François d'Assise, je ne peux m'empêcher de parler au ciel, aux nuages qui passent, au soleil, à la lune, au souffle d'air, aux pigeons qui viennent sur le rebord de ma fenêtre... » — Rolande Lefebvre, journal, mardi saint 5 avril 1977, p. 193-194 du journal, cité Laurentin p. 31[125]
Le passage rappelle de manière saisissante le Cantique des créatures de saint François d'Assise lui-même, composé après que le poverello eut reçu les stigmates en 1224 et que les douleurs eurent commencé à miner sa santé.
À partir du 17 juin 1977, et durant toute la fin de l'année, la souffrance des stigmates « ne cessera d'augmenter ». Dès janvier 1978, celle des « pieds devient telle qu'elle l'empêche de marcher », celle des « mains l'empêche de porter un objet de quelque poids » — « cuisine et ménage sont devenus un supplice »[126]. Paradoxalement, « les stigmates, douleur d'amour, sont presque un repos » en comparaison des sévices spirituels qui suivront[127].
Le « siège » du démon : possédés et assiégés (1978-1991)
Le vocabulaire des exorcistes
Laurentin consacre une page importante à la distinction technique que la tradition exorcistique catholique opère entre deux catégories de victimes du démon :
« Les premiers sont des "possédés", car ils se sont donnés à Satan et lui appartiennent ainsi corps et âme. Les seconds furent longtemps appelés "obsédés" : mais ce dernier mot, décalqué du latin, est trompeur ; obsessi ne signifie pas obsédé, qui a pris un tout autre sens en psychiatrie, mais, au sens étymologique : assiégé. Le démon fait le siège de la personne ennemie. Il l'attaque, activement, douloureusement, par l'extérieur (physique et psychique). Mais il ne parvient pas à prendre la cité de l'âme. » — René Laurentin, présentation, p. 20[128]
Le titre même du livre — Journal d'une mystique assiégée par le démon — traduit littéralement cette catégorie technique. Rolande n'est pas une possédée ; elle est obsessa, c'est-à-dire que Satan attaque l'extérieur (corps, imagination, sentiments) mais ne franchit jamais la fine pointe de l'âme où subsiste l'union à Dieu.
Quatre formes de tentation
À partir de 1978, le journal documente une escalade de tentations qui visent successivement les vertus théologales et l'Eucharistie. Laurentin en distingue quatre, chacune frappant un sommet précis de la vie surnaturelle.
Première attaque : la fausse humilité
Le démon utilise contre Rolande son propre dépouillement intérieur, lui inculquant une « certitude » d'indignité absolue qui produit non la paix de Dieu mais la terreur. Elle écrit, dans la nuit du jeudi 6 au vendredi 7 avril 1978 :
« Désormais, je ne pourrai plus vivre sans tomber dans une infidélité d'amour de plus en plus grande. (...) Rien ni personne ne peut me sauver de l'emprise du démon et de sa puissance. J'étais écrasée par l'immensité de l'Amour de Dieu, par mon manque d'Amour à moi. » — Rolande Lefebvre, journal, nuit du 6-7 avril 1978, p. 230, cité Laurentin p. 33[129]
Le discernement de Rolande reste lucide : « ce n'est pas la paix de Dieu (...) mais une terreur, un désespoir, qui la rend incapable de réagir »[130]. C'est l'un des critères ignaciens classiques du discernement des esprits : la grâce porte la paix, même dans la douleur ; le démon porte le trouble, même sous l'apparence d'une bonne pensée. Elle en conclut :
« Plus il (le démon) sera acharné contre moi, plus je veux être acharnée d'amour. » — Rolande Lefebvre, journal, cité Laurentin p. 34[131]
Six semaines plus tard, le 18 mai 1978, le même mécanisme se répète avec une intensité accrue — attaque de peur physique dès que son mari s'absente, mousse blanche envahissant la bouche, sensation d'être « complètement torturée, même physiquement » — mais la réponse spirituelle de Rolande se durcit en un acte d'offrande total :
« Autrefois, quand on immolait une victime, on la plaçait sur un autel où elle brûlait jusqu'à être consumée. Mon autel d'immolation, c'est l'autel de l'Amour et je ne cesse de dire à l'Esprit Saint : "Brûle-moi, brûle-moi du feu de ton Amour, brûle-moi jusqu'à être consumée tout entière !" Je ne connais plus rien que l'Amour ! » — Rolande Lefebvre, journal, chapitre « Descente aux enfers », 18 mai 1978, p. 240[132]
Deuxième attaque : la tentation contre la foi (14 juillet 1978)
L'assaut frappe directement la confession trinitaire et l'identité du Christ : « La Trinité n'existe pas. Jésus n'est qu'un homme. Marie n'est plus. L'Eucharistie n'est rien »[133]. La réponse de Rolande est une migration de la foi sentie vers la foi de l'Église, qui rejoint la pédagogie thérésienne de la nuit obscure : quand la lumière intérieure s'éteint, le mystique s'appuie sur la foi objective transmise par le Corps du Christ. Elle écrit :
« Je veux... m'accrocher à l'Église, être fille de l'Église. » — Rolande Lefebvre, journal, 14 juillet 1978, cité Laurentin p. 34[134]
Troisième attaque : la tentation contre l'Eucharistie (26 septembre 1978)
Laurentin rappelle que dans l'Évangile selon Jean, c'est précisément après le discours de Capharnaüm sur le Pain de Vie (Jn 6) que Judas devient « démon » (Jn 6,70), et c'est à la Cène, « après le lavement des pieds, et la bouchée offerte par Jésus, que Satan entre en lui » (Jn 13,27)[135]. La pointe de la tentation vise donc « le sommet de son amour, la force de son jeûne »[136]. Pour une mystique dont l'unique nourriture corporelle est, depuis 1975, la parcelle eucharistique quotidienne, faire vaciller la foi en la présence réelle reviendrait à arracher en même temps la table du sacrement et la table physiologique.
Quatrième attaque : la tentation de damnation
« Le démon déracine son espérance. Il lui infuse l'évidence qu'il la possède. Elle est donc destinée à la mort éternelle »[137]. C'est la nuit décrite par sainte Thérèse de Lisieux et que Laurentin range parmi les précédents canoniques de la « quatrième voie ». Rolande en sortira par un oubli total de soi-même :
« Ne plus penser à moi en rien. (...) J'assume pour les autres. Il n'arrive pas à me désespérer. » — Rolande Lefebvre, journal, cité Laurentin p. 35[138]
Les exorcismes (parfois à distance)
Les exorcismes sont devenus quasi quotidiens pendant le contrôle de 1980 :
| Phénomène | Effet de l'exorcisme | Source |
|---|---|---|
| Grelottements à 27 °C, malgré couvertures | Cessation immédiate | Journal 5 juin 1980[139] |
| Diarrhées torrentielles | Cessation immédiate | 17-25 mai 1980[140] |
| Tentations psychiques de désespoir | Atténuation temporaire (récidive en quelques heures) | 22-30 avril 1980[141] |
| Maux de tête, oppression | Libération à distance par téléphone | Mardi 20 mai 1980, 13 h 30[142] |
Un fait notable du dossier : le père spirituel exorciste, ne pouvant accéder à la pièce fermée à clé pendant le contrôle, « découvrit alors » qu'il avait un charisme d'exorcisme à distance, qu'il « employa depuis lors »[143]. Le diaire de l'exorciste, conservé dans le dossier de Laurentin, fait partie des cinq pièces principales du dossier probatoire (analyses sanguines, lettre Callerot, diaire exorciste, relations dactylographiées, procès-verbal signé)[144].
Discernement catholique du dossier
La méthode d'enquête de Laurentin
Laurentin applique au dossier la méthode qu'il avait formalisée dans ses précédentes enquêtes (Lourdes, Pontmain, Marthe Robin, Yvonne Aimée). Trois axes structurent son discernement :
- L'enquête historique : recoupement des témoignages, conservation des cinq pièces probatoires (huit analyses sanguines, lettre du cardiologue, diaire de l'exorciste, dactylographies de l'enquêteur, procès-verbal signé de la religieuse et du père spirituel), tentative de retrouver les archives de l'Hôtel-Dieu, interrogation des médecins survivants[145].
- L'analyse théologique : comparaison avec les manuels de mystique classique (Thérèse d'Avila, Jean de la Croix, père Marie-Eugène) et avec les précédents canoniques (Catherine de Sienne, François d'Assise, Marthe Robin, Yvonne Aimée).
- L'évaluation des fruits : Laurentin reprend la grille évangélique de Matthieu 7,16-20 — « vous les reconnaîtrez à leurs fruits » — en examinant la conformité doctrinale, l'humilité de la personne, l'absence de recherche de notoriété, la stabilité affective et familiale, le service concret des prêtres et des pécheurs.
Le statut ecclésial du dossier
Le cas de Madame R. n'a fait l'objet d'aucune décision de l'autorité ecclésiastique, ni sous le régime des Normæ Sacræ Congregationis pro Doctrina Fidei de modo procedendi in diiudicandis præsumptis apparitionibus ac revelationibus du 25 février 1978 (cardinal Šeper, sous le pontificat de Paul VI) en vigueur au moment de la publication du livre (1993), ni depuis. Depuis le 17 mai 2024, ce sont les nouvelles Normes pour le discernement des apparitions et révélations présumées du Dicastère pour la Doctrine de la Foi qui s'appliquent : elles ne concluent plus par une déclaration de surnaturalité, mais par six conclusions prudentielles — dont le nihil obstat, qui reconnaît des fruits spirituels positifs sans se prononcer avec certitude sur l'authenticité surnaturelle du phénomène lui-même[146]. Le dossier de Madame R. n'a reçu aucune de ces six conclusions : il occupe la position courante des dossiers privés appuyés sur le témoignage écrit d'une personne dirigée, où l'Église ne s'engage qu'à travers la responsabilité personnelle du préfacier — ici un cardinal-archevêque — et de l'enquêteur — ici un mariologue reconnu.
Le cardinal Coffy lui-même prévient dans la préface :
« Si la voie spirituelle de Madame R. se recommande par son caractère modeste et traditionnel, si sa croissance spirituelle semble être parvenue à l'union transformante dès 1972, il reste que bien des questions se posent concernant les charismes de Madame R. et surtout les épreuves insolites qu'elle a subies. » — Cardinal Robert Coffy, préface, p. 9[147]
L'endossement épiscopal porte donc sur l'autorisation de débat théologique — « ce livre ouvre un débat qui n'est pas clos, mais qu'il valait la peine d'ouvrir » — non sur la canonisation implicite du cas.
Diffusion secondaire et littérature dérivée
Depuis 1993, le dossier circule principalement à travers :
- Les réimpressions et rééditions du livre Plon par les libraires catholiques.
- La notice n° 534 du recueil apologétique 1000 raisons de croire (« La Passion de madame Rolande Lefebvre à Ermont, près de Paris, jusqu'en l'an 2000 (+2000) », libellé exact), intégrée au Codex Dei de l'association Marie de Nazareth[148].
- Des citations partielles dans la littérature dévotionnelle francophone consacrée aux âmes victimes, à Marthe Robin et aux phénomènes mystiques contemporains.
Aucune recension universitaire significative n'est connue dans les revues théologiques de référence (Nouvelle Revue Théologique, Revue thomiste, Études, Communio). Cette absence n'invalide pas le dossier mais en circonscrit la portée : il appartient à la catégorie des témoignages spirituels privés rigoureusement documentés, non à celle des dossiers ayant fait l'objet d'un examen magistériel ou d'une discussion académique formelle.
Fin de vie et signification théologique (1991-2000)
L'opération du cœur (octobre 1991)
Le journal s'achève sur l'année 1991. Une entrée du 15 juillet 1991 évoque la maladie de son mari et la fragilité affective qu'elle ressent à cette occasion[149]. En octobre 1991, à l'âge de 80 ans, Rolande subit une opération cardiaque. Son père spirituel, pour ne pas créer de difficulté en milieu hospitalier, lui ordonne par obéissance de reprendre une alimentation normale, mettant fin à seize années d'inédie absolue[150]. Lors de cette hospitalisation, « la balance accusait quatre-vingts kilos à quatre-vingts ans »[151].
Décès et postérité
Rolande Lefebvre s'éteint le 12 janvier 2000 à Ermont (Val-d'Oise), à l'âge de 88 ans, sept ans après la publication du livre qui a, malgré l'anonymat, fait connaître son cas dans les milieux catholiques francophones[152]. Aucun procès canonique n'a été ouvert. La notice apologétique du Codex Dei la classe explicitement dans la lignée des mystiques contemporains assiégés par le démon, aux côtés de Marthe Robin, Yvonne Aimée de Malestroit et Padre Pio[153].
Signification théologique
Le cardinal Coffy, dans sa préface, donne la clef herméneutique catholique qui doit présider à toute lecture du dossier :
« Nous devons lire ce journal comme le témoignage d'une personne qui se situe dans ce que Malègue appelle les "classes moyennes de la sainteté", ces saints que l'on côtoie sans toujours les reconnaître. (...) Seul l'amour est capable de transformer ce mal en bien, comme le Christ nous y invite par son enseignement et surtout son exemple : "Celui qui veut venir après moi, qu'il se renonce, qu'il porte sa croix et qu'il me suive". » — Cardinal Robert Coffy, préface, p. 10, citant Mt 16,24[154]
La souffrance offerte dont témoigne Rolande Lefebvre s'inscrit dans la théologie paulinienne de la communion au sacrifice du Christ :
« Je trouve maintenant ma joie dans les souffrances que j'endure pour vous, et je complète en ma chair ce qui manque aux épreuves du Christ pour son Corps qui est l'Église. » — Saint Paul, Épître aux Colossiens 1,24 — Bible de Jérusalem[155]
L'expression « je complète en ma chair ce qui manque aux épreuves du Christ » ne signifie évidemment pas que la Rédemption opérée par le Christ serait insuffisante — la doctrine catholique professe au contraire la suffisance objective de l'acte rédempteur unique du Christ — mais que les membres du Corps mystique sont associés à l'offrande de la Tête. C'est précisément la grille que retient Laurentin pour interpréter la « quatrième voie » : non une régression après l'union transformante, mais une conformation eschatologique au Christ crucifié pour le salut du monde, dans laquelle la personne mystique devient « bouclier » des prêtres et des pécheurs.
Le journal de Rolande Lefebvre, lu dans ce cadre, n'invite ni à la fascination dévotionnelle ni au rejet rationaliste. Il offre une étude de cas longue, sourcée et endossée par un cardinal sur une trajectoire spirituelle dont les trois éléments saillants — union transformante, inédie médicalement contrôlée, stigmates — appartiennent tous à la tradition mystique catholique reconnue, et dont le quatrième élément — la « quatrième voie » du combat spirituel prolongé — fait l'objet d'un débat théologique que le cardinal Coffy lui-même jugeait « valoir la peine d'ouvrir ».
Pour aller plus loin
- Marthe Robin (1902-1981) — la mystique de Châteauneuf-de-Galaure dont l'inédie de 56 ans constitue le précédent le plus proche du cas Madame R., et que le professeur Bour de l'Hôtel-Dieu cita explicitement à Rolande.
- Thérèse Neumann (1898-1962) — la stigmatisée de Konnersreuth dont l'inédie de 35 ans précéda celle de Marthe Robin.
- Yvonne Aimée de Malestroit (1901-1951) — autre dossier d'âme assiégée enquêté par René Laurentin (Un amour extraordinaire, 1985 ; Un amour plus fort que la souffrance, 1992).
- Les stigmates dans la tradition catholique — de saint François d'Assise (1224) à Padre Pio (1918) et aux stigmatisés contemporains.
- L'inédie mystique — abstinence totale de nourriture comme charisme attesté depuis Marie d'Oignie (1213).
- Le discernement des phénomènes surnaturels — les Normes du Dicastère pour la Doctrine de la Foi (17 mai 2024, remplaçant les Normæ de 1978).[156]
- L'exorcisme catholique — vocabulaire traditionnel et pratique pastorale.
- La souffrance offerte — théologie paulinienne et tradition mystique.
- René Laurentin (1917-2017) — mariologue et enquêteur des phénomènes mystiques contemporains.
Notes et références
René LAURENTIN, La Passion de Madame R. — Journal d'une mystique assiégée par le démon, préface du cardinal Robert Coffy, Paris, Plon, 1993, 354 p., ISBN 2-259-02798-9. Achevé d'imprimer le 26 août 1993 par la SEPC à Saint-Amand-Montrond pour le compte de la Librairie Plon, 76 rue Bonaparte, 75006 Paris. Prix de vente initial : 129 F.
1Cardinal Robert COFFY, préface à R. Laurentin, La Passion de Madame R., Plon, 1993, p. 9. La préface est datée « 9 mars 1993 » (p. 10).
2 7 11R. LAURENTIN, présentation « Une quatrième voie au-delà des parcours classiques de la mystique », in La Passion de Madame R., Plon, 1993, p. 13.
3 8 9 54R. LAURENTIN, La Passion de Madame R., Plon, 1993, quatrième de couverture : « Madame R. appartient à cette lignée de croyants unis dans la douleur et les stigmates. Mère de famille particulièrement fervente, elle a cessé de boire et de manger en 1975, abstinence vérifiée par plusieurs contrôles médicaux. Bien que stigmatisée, elle est assiégée par le démon depuis 1979. »
41000 raisons de croire, fiche n° 534, « La Passion de madame Rolande Lefebvre à Ermont, près de Paris, jusqu'en l'an 2000 (+2000) » (libellé exact vérifié à l'URL ci-dessous, page existante, rubrique Inédies, Ermont, Val-d'Oise), reprise dans le Codex Dei de l'association Marie de Nazareth — codexdei.mariedenazareth.com. Cette notice, postérieure à la mort de la mystique, lève partiellement l'anonymat préservé dans le livre Plon, nomme Rolande Lefebvre, situe sa résidence à Ermont (Val-d'Oise) et fixe son jeûne total « jusqu'à sa mort, le 12 janvier 2000 ».
5 15 148 152 153R. LAURENTIN, La Passion de Madame R., Plon, 1993, sommaire pp. 5-6. Structure : Préface du cardinal Coffy (p. 9) — Présentation Laurentin (p. 13) — Journal de Madame R. en 15 chapitres : Enfance (p. 57) ; Adolescence (p. 68) ; Ma guérison à Lourdes (p. 83) ; La guerre, l'exode, mariage, nos enfants (p. 89) ; Maladie de notre petite-fille très aimée (p. 101) ; Trois années de maladie (p. 116) ; Jeûne absolu — guérison (p. 133) ; Participation à la Passion du Christ (p. 166) ; Hôtel-Dieu — Paris (p. 187) ; Retraite au monastère (p. 197) ; Au pied de la Croix (p. 202) ; Descente aux enfers (p. 238) ; De l'hymne à l'Amour aux souffrances de l'Agonie (p. 265) ; Déchaînement du démon (p. 298) ; Opération du cœur et martyre spirituel (p. 313) — Et après ? (p. 323) — Annexe Jeûne et contrôle (p. 329) — Sources du dossier (p. 339) — Notes hors texte (p. 347).
6Saint-Siège, Robert-Joseph Coffy, notice biographique du Collège cardinalice. Né le 24 octobre 1920 à Le Biot (Haute-Savoie), ordonné prêtre le 28 octobre 1944, évêque de Gap (1967-1974), archevêque d'Albi (1974-1985), archevêque de Marseille (1985-1995), créé cardinal le 28 juin 1991 par saint Jean-Paul II. Décédé le 15 juillet 1995 à Saint-Zacharie, inhumé à la cathédrale de Marseille. Voir aussi Discours de Jean-Paul II au cardinal Coffy, 1er juillet 1991 — vatican.va.
10Cardinal Robert COFFY, préface, in R. Laurentin, La Passion de Madame R., Plon, 1993, p. 9.
12Cardinal Robert COFFY, préface, in R. Laurentin, La Passion de Madame R., Plon, 1993, p. 10.
13R. LAURENTIN, La Passion de Madame R., Plon, 1993, procès-verbal du jeûne, p. 340-345 (signé par le père spirituel exorciste et par Sœur Marie-Claire).
14R. LAURENTIN, La Passion de Madame R., Plon, 1993, Sources du dossier / procès-verbal du jeûne, p. 340-341, où le service de nutrition de l'Hôtel-Dieu est désigné comme placé « sous le contrôle du professeur Bour ».
16R. LAURENTIN, La Passion de Madame R., Plon, 1993, p. 333.
17 84 85 86R. LEFEBVRE [Madame R.], journal, chapitre 1 « Enfance », in R. Laurentin, La Passion de Madame R., Plon, 1993, p. 57. Naissance le 28 novembre 1911 ; famille d'origine luxembourgeoise naturalisée française.
18 19R. LEFEBVRE [Madame R.], journal, chapitre 1 « Enfance », in R. Laurentin, La Passion de Madame R., Plon, 1993, p. 58. Mort de la mère le 5 mai 1915, de tuberculose.
20 21R. LEFEBVRE [Madame R.], journal, chapitre 1 « Enfance », in R. Laurentin, La Passion de Madame R., Plon, 1993, p. 60. Remariage du père avec la gouvernante « Mademoiselle », quatre ans après la mort de la mère.
22 23R. LEFEBVRE [Madame R.], journal, chapitre 2 « Adolescence », in R. Laurentin, La Passion de Madame R., Plon, 1993, p. 69.
24R. LEFEBVRE [Madame R.], journal, chapitre 2 « Adolescence », in R. Laurentin, La Passion de Madame R., Plon, 1993, p. 70. Rolande a alors quinze ans.
25 26R. LAURENTIN, présentation, La Passion de Madame R., Plon, 1993, p. 24.
27 28 29 30R. LAURENTIN, présentation, La Passion de Madame R., Plon, 1993, p. 25.
31 39 41 42 44 45 46R. LEFEBVRE [Madame R.], journal, chapitre 3 « Ma guérison à Lourdes », in R. Laurentin, La Passion de Madame R., Plon, 1993, p. 83.
32R. LEFEBVRE [Madame R.], journal, chapitre 3 « Ma guérison à Lourdes », in R. Laurentin, La Passion de Madame R., Plon, 1993, p. 84.
33 36 37R. LEFEBVRE [Madame R.], journal, chapitre 3 « Ma guérison à Lourdes », in R. Laurentin, La Passion de Madame R., Plon, 1993, p. 85.
34 35R. LEFEBVRE [Madame R.], journal, chapitre 3 « Ma guérison à Lourdes », in R. Laurentin, La Passion de Madame R., Plon, 1993, p. 86.
38R. LEFEBVRE [Madame R.], journal, chapitre « Le mariage — les enfants », in R. Laurentin, La Passion de Madame R., Plon, 1993, p. 89 : « Le 26 septembre 1942, ce mariage a été célébré, plein... ». La présentation de Laurentin (p. 25) résume la date par erreur au 28 septembre ; le journal de Rolande Lefebvre elle-même, source de première main, fait foi.
40R. LAURENTIN, présentation, La Passion de Madame R., Plon, 1993, p. 14. La citation renvoie à Joseph MALÈGUE, Pierres noires. Les Classes moyennes du Salut, Spes, 1958 (œuvre posthume inachevée).
43R. LAURENTIN, présentation, La Passion de Madame R., Plon, 1993, p. 26. La rencontre trinitaire du 3 décembre 1972 est analysée en détail dans la note hors texte n° 2 (p. 350-351).
47 48 49 50 51Sainte Thérèse d'AVILA, Le Château intérieur ou Livre des Demeures, écrit en 1577, VIIᵉ demeure, ch. I — édition française : Œuvres complètes de sainte Thérèse de Jésus, Éditions du Seuil, 1949, p. 1029-1030. Citation reproduite par R. Laurentin in La Passion de Madame R., Plon, 1993, p. 350, note hors texte n° 2.
52R. LAURENTIN, présentation, La Passion de Madame R., Plon, 1993, p. 27.
53 61 62 64 65 67 68R. LAURENTIN, présentation, La Passion de Madame R., Plon, 1993, p. 32.
55 127R. LAURENTIN, présentation, La Passion de Madame R., Plon, 1993, p. 32-33.
56Cardinal Robert COFFY, préface, in R. Laurentin, La Passion de Madame R., Plon, 1993, p. 10.
57 58 59 60Parole intérieure attribuée par Rolande Lefebvre au Christ dans son journal à la date du 5 novembre 1975, citée par R. LAURENTIN, présentation, La Passion de Madame R., Plon, 1993, p. 27.
63R. LAURENTIN, La Passion de Madame R., Plon, 1993, p. 344 (procès-verbal du contrôle de 1980, signé du père spirituel exorciste et de Sœur Marie-Claire).
66R. LAURENTIN, présentation, La Passion de Madame R., Plon, 1993, p. 16, citant Joachim BOUFLET, Phénomènes extraordinaires dans la vie mystique (en cours d'édition à la date du livre Laurentin ; ouvrage paru depuis chez Le Jardin des Livres en plusieurs volumes).
69 70Adolphe TANQUEREY, Précis de théologie ascétique et mystique, 1923, citant la compilation du docteur Imbert-Goubeyre : « La bienheureuse Angèle de Foligno resta douze ans sans prendre aucune nourriture ; Sainte Catherine de Sienne, huit ans environ [...] Sainte Lidwine, vingt-huit ans ; la Bienheureuse Catherine de Racconigi, dix ans... » — durées transmises sans protocole reproduit, relevant de la tradition hagiographique antérieure aux contrôles médicaux modernes.
71 74R. LAURENTIN, présentation, La Passion de Madame R., Plon, 1993, p. 16-17 : Marie d'Oignie (double jeûne de 1213, premier cas tenu pour contrôlé), puis, parmi la quinzaine de cas jugés « sérieusement vérifiés » — dont environ la moitié de stigmatisés —, Catherine de Sienne, Catherine de Gênes, la bienheureuse Élisabeth Achler von Reute, Nicolas de Flue, Thérèse Neumann et Marthe Robin. Laurentin y nomme les cas sans chiffrer ligne par ligne : les durées précises du tableau ci-dessus viennent des sources indiquées à chaque ligne.
72 73 75 80Bienheureuse Anne-Catherine Emmerich (1774-1824) : surveillance continue de neuf jours en juin 1813 ; voir la synthèse de Joachim BOUFLET, Encyclopédie des phénomènes extraordinaires dans la vie mystique, t. 2, Le Jardin des Livres, et le dossier Ignispedia L'inédie mystique.
76Thérèse Neumann (1898-1962) : disparition alléguée de la faim et de la soif à partir de 1926, fin de l'eau de communion en septembre 1927, mort le 18 septembre 1962 ; contrôle du 13 au 28 juillet 1927 (quinze jours, Dr Otto Seidl et quatre sœurs de Mallersdorf, sur ordre de Mgr von Henle) ; voir l'enquête d'Ennemond Boniface (1979), la synthèse critique de Joachim BOUFLET (2015) et le dossier Ignispedia L'inédie de Thérèse Neumann.
77Vénérable Marthe Robin (1902-1981) : Joachim BOUFLET, Encyclopédie des phénomènes extraordinaires dans la vie mystique, t. 2, la qualifie de « plus célèbre inédique partielle du XXᵉ siècle », tout en notant que l'unique examen médical dont elle fit l'objet fut « très en deçà d'un contrôle scientifique rigoureux » ; voir le dossier Ignispedia L'inédie mystique.
78Voir le dossier Ignispedia Luisa pouvait-elle vivre sans nourriture ? : inédie permanente à partir de 1888 jusqu'à sa mort en 1947 — soit près de soixante ans —, ne retenant aucune nourriture, seule subsistance : la communion quotidienne ; d'après la tradition biographique issue de Hugh Owen, La Vie et la Mission de Luisa Piccarreta, et de Maria Rosaria Del Genio, The Sun of My Will — Luisa Piccarreta, Libreria Editrice Vaticana, 2018.
79R. LAURENTIN, présentation, La Passion de Madame R., Plon, 1993, p. 17. Sur Sœur Espérance de Jésus / Vitaline Gagnon (1847-1926), voir aussi É. BRUYÈRE, archives des Sœurs de la Charité d'Ottawa.
81 82 110R. LAURENTIN, La Passion de Madame R., Plon, 1993, annexe « Jeûne et contrôle », p. 332.
83R. LAURENTIN, La Passion de Madame R., Plon, 1993, p. 333-334. « Malheureusement, ces trois premiers contrôles n'ont pas laissé de compte rendu, les archives de l'Hôtel-Dieu où nous voulions tenter des recherches ont été transférées. »
87 109R. LAURENTIN, La Passion de Madame R., Plon, 1993, p. 334.
88R. LAURENTIN, La Passion de Madame R., Plon, 1993, procès-verbal, p. 341.
89 90 106R. LAURENTIN, La Passion de Madame R., Plon, 1993, procès-verbal, p. 342.
91 92 101 107 111 116 141 142 143R. LAURENTIN, La Passion de Madame R., Plon, 1993, annexe « Jeûne et contrôle », p. 336, mentionnant « les classiques analyses du sang (vingt-deux composantes) et des urines (vingt-neuf composantes) ».
93 114R. LAURENTIN, La Passion de Madame R., Plon, 1993, annexe, p. 335.
94R. LAURENTIN, La Passion de Madame R., Plon, 1993, Sources du dossier, p. 339, où la lettre du docteur Louis Callerot est reproduite. Le docteur Callerot remit son courrier à l'enquêteur avant le pèlerinage du Rosaire qu'il accompagnait à Lourdes début octobre 1980, où il consulta sur ce dossier le « docteur Mangiapan ». Il s'agit du docteur Théodore Mangiapan (1925-2019), onzième président du Bureau des constatations médicales de Lourdes de 1972 à 1990 — voir la notice nécrologique du sanctuaire de Lourdes, « RIP Doctor Theodore Mangiapan », lourdes-france.org, février 2019.
95 115R. LAURENTIN, La Passion de Madame R., Plon, 1993, annexe, p. 329, citant un article de la Fédération de Cardiologie, « La soif et les boissons », revue médicale, janvier 1983.
96R. LAURENTIN, La Passion de Madame R., Plon, 1993, annexe, p. 330-331.
97R. LAURENTIN, La Passion de Madame R., Plon, 1993, conclusion de l'annexe « Jeûne et contrôle », p. 337.
98 118R. LAURENTIN, La Passion de Madame R., Plon, 1993, procès-verbal du jeûne, p. 344-345.
99R. LAURENTIN, La Passion de Madame R., Plon, 1993, annexe, p. 336. Rolande Lefebvre mesure 1,59 m et pesait 60 kg jusqu'au-delà de la cinquantaine.
100 104 108 113 150 151R. LAURENTIN, La Passion de Madame R., Plon, 1993, procès-verbal, p. 343.
102 103 112 117 139 140R. LAURENTIN, La Passion de Madame R., Plon, 1993, p. 337-339, conclusion de l'annexe médicale.
105 119R. LAURENTIN, présentation, La Passion de Madame R., Plon, 1993, p. 28.
120R. LAURENTIN, présentation, La Passion de Madame R., Plon, 1993, p. 29. Parole intérieure attribuée par Rolande au Christ.
121 122R. LAURENTIN, présentation, La Passion de Madame R., Plon, 1993, p. 30.
123R. LAURENTIN, présentation, La Passion de Madame R., Plon, 1993, p. 30-31. La citation est tirée du journal de Rolande Lefebvre lors d'une retraite chez des moniales du Sud-Est en juillet 1977.
124R. LAURENTIN, présentation, La Passion de Madame R., Plon, 1993, p. 31. Référence interne au journal : p. 193-194.
125R. LAURENTIN, présentation, La Passion de Madame R., Plon, 1993, p. 31-32. Référence aux chapitres 10 et 11 du journal (p. 197 à 237).
126R. LAURENTIN, présentation, La Passion de Madame R., Plon, 1993, p. 20. La distinction possessi / obsessi est classique dans la tradition exorcistique catholique latine ; voir aussi le Rituale Romanum, De exorcismis et supplicationibus quibusdam, édition de 1614 et révisions ultérieures.
128R. LAURENTIN, présentation, La Passion de Madame R., Plon, 1993, p. 33. La citation est tirée du journal de Rolande Lefebvre, nuit du 6-7 avril 1978, p. 230 du journal.
129 130R. LAURENTIN, présentation, La Passion de Madame R., Plon, 1993, p. 34.
131 133 134R. LEFEBVRE [Madame R.], journal, chapitre 12 « Descente aux enfers », entrée du 18 mai 1978, in R. Laurentin, La Passion de Madame R., Plon, 1993, p. 240.
132R. LAURENTIN, présentation, La Passion de Madame R., Plon, 1993, p. 35.
135 136 137 138R. LAURENTIN, La Passion de Madame R., Plon, 1993, Sources du dossier, p. 339-340. Les cinq pièces principales : 1) Huit analyses sanguines de 51 paramètres demandées par le docteur F. avec collation synoptique et étude pluridisciplinaire dont celle du docteur Loron, médecin de la Salpêtrière ; 2) Lettre du docteur Louis Callerot, cardiologue ; 3) Diaire détaillé du père spirituel exorciste ; 4) Relations dactylographiées (5 pages) ; 5) Procès-verbal signé du père spirituel et de Sœur Marie-Claire.
144 145Dicastère pour la Doctrine de la Foi, Normes pour le discernement des apparitions et révélations présumées, 17 mai 2024 (préfet : cardinal Víctor Manuel Fernández). Les six conclusions possibles : nihil obstat, prae oculis habeatur, curatur, sub mandato, prohibetur et obstruatur, declaratio de non supernaturalitate. Le nihil obstat reconnaît des signes de l'action de l'Esprit Saint et l'absence d'éléments critiquables, sans exprimer de certitude sur l'authenticité surnaturelle du phénomène lui-même.
146 156Cardinal Robert COFFY, préface, in R. Laurentin, La Passion de Madame R., Plon, 1993, p. 9.
147R. LEFEBVRE [Madame R.], journal, entrée du 15 juillet 1991, in R. Laurentin, La Passion de Madame R., Plon, 1993, p. 308.
149Cardinal Robert COFFY, préface, in R. Laurentin, La Passion de Madame R., Plon, 1993, p. 10, citant Évangile selon saint Matthieu 16,24 (Bible de Jérusalem).
154Saint Paul, Épître aux Colossiens, 1,24, traduction française de la Bible de Jérusalem, École biblique de Jérusalem, Éditions du Cerf. Voir aussi Catéchisme de l'Église catholique, §1521 sur l'union des souffrances du chrétien à celles du Christ par le sacrement de l'onction des malades, et §618 sur la possibilité offerte à tout homme d'être « associé au mystère pascal du Christ ».
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