Sainte Catherine de Gênes (1447-1510)

Sainte Catherine de Gênes (Caterina Fieschi Adorno, 1447-1510), noble génoise convertie en 1473, directrice de l'hôpital du Pammatone et grande mystique du « pur amour ». Son Traité du purgatoire présente le purgatoire comme un feu d'amour, joie et souffrance mêlées. Patronne des hôpitaux d'Italie.

Ignispedia

Catherine de Gênes (de son nom de famille Caterina Fieschi Adorno, 1447-1510) est l'une des plus grandes mystiques de la fin du Moyen Âge italien et la grande théologienne du purgatoire.[1][2] Noble génoise mariée à seize ans dans un calcul politique, malheureuse pendant dix ans, elle connaît à vingt-six ans une conversion foudroyante qui la jette tout entière dans l'amour de Dieu — puis dans le service des malades les plus repoussants. De cette femme du monde, l'Église a fait la patronne des hôpitaux et l'auteur d'un petit livre sur le purgatoire dont son traducteur français, le P. Debongnie, écrit que Luther, s'il l'avait connu, aurait peut-être opposé moins d'objections au dogme du purgatoire.[3]

Sa sainteté tient à une expérience unique : Catherine a vécu, dès cette vie, dans sa propre chair, ce qu'elle appelle un purgatoire d'amour — une purification brûlante qui lui a fait comprendre de l'intérieur le sort des âmes de l'au-delà. De là sort une doctrine d'une hauteur rare, où le purgatoire n'est plus un cachot de terreur mais un feu de pur amour, et où les âmes qui souffrent sont en même temps les plus heureuses du monde après les saints du Ciel.[4][5]

Appartenant à la grande génération spirituelle qui prépare la Réforme catholique, Catherine est aussi à l'origine, par son disciple Ettore Vernazza, de l'Oratoire du Divin Amour, ce réseau de confréries de charité dont l'Oratoire romain — auquel appartint saint Gaétan de Thiene — prolongea l'élan : c'est dans ce sillage que naîtront les Théatins et tout un courant de réforme. Avant sainte Thérèse d'Avila et saint Jean de la Croix, elle a porté la théologie mystique chrétienne à l'un de ses sommets.[6][7]

Une noble génoise dans une cité déchirée (1447-1473)

La maison Fieschi, lignée de papes

Gênes vers 1450 : le port, les familles rivales et les lieux décisifs de la vie de Catherine. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Catherine naît à Gênes en 1447, cadette de cinq enfants, dans l'une des plus puissantes familles de la cité : les Fieschi (Fieschi della Lavagna), grande lignée guelfe qui avait déjà donné à l'Église deux papes, Innocent IV (1243-1254) et Adrien V (1276).[8][9] Son père, Giacomo (Jacopo) Fieschi, fut vice-roi de Naples ; sa mère, Francesca di Negro, lui donna une éducation profondément chrétienne.[10] L'enfant grandit donc au cœur d'une cité partagée entre les factions rivales des guelfes (Fieschi, Grimaldi) et des gibelins (Adorno, Spinola), dans une république marchande, riche, violente et instable.

Le vœu d'enfance refusé

Très tôt, la petite Caterina manifeste une piété précoce et une attirance pour les choses de Dieu. À treize ans, elle demande à entrer chez les chanoinesses de Notre-Dame des Grâces (Santa Maria delle Grazie), monastère où vivait déjà sa sœur Limbania. On la juge trop jeune et l'on refuse son admission.[11][12] La porte du cloître se ferme — mais c'est dans ce même monastère que, treize ans plus tard, Dieu viendra la saisir.

Un mariage politique malheureux (1463)

À seize ans, en 1463, ses parents la marient à Giuliano Adorno, jeune noble issu de la faction gibeline des Adorno, rivale héréditaire des Fieschi. L'union, arrangée par les familles, vise une réconciliation politique entre les deux clans.[13][14] Pour Catherine, c'est un désastre intime. Giuliano se révèle infidèle, colérique et dépensier, dilapidant sa fortune au jeu ; le couple reste sans enfants.[15][16]

Les dix années qui suivent sont, selon ses biographes, les plus stériles de sa vie. Les cinq premières, elle s'enferme dans une tristesse mélancolique et solitaire ; les cinq suivantes, par lassitude, elle cherche à s'étourdir dans les divertissements et la vie mondaine de la noblesse génoise — sans y trouver ni paix ni goût.[17][18] Comme elle le confiera plus tard, son âme était faite pour Dieu seul, et rien d'autre ne pouvait la combler.

La conversion de 1473 : la blessure d'amour

La confession de Santa Maria delle Grazie

La conversion de 1473 : une grâce reçue au confessionnal, qui ouvre une vie de prière, de pénitence et de service des malades. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Au début de l'année 1473, brisée par sa vie, Catherine se rend, sur l'insistance de sa sœur Limbania, au monastère de Santa Maria delle Grazie pour se confesser. Agenouillée devant le prêtre, avant même qu'il ait commencé, elle est soudain transpercée par une grâce fulgurante : la connaissance simultanée de l'immense amour de Dieu et de ses propres misères. Benoît XVI a résumé l'événement dans les termes mêmes de la sainte : elle reçut « une blessure au cœur, de l'immense amour de Dieu ».[19]

La Vita raconte qu'au moment où elle reçut cette grâce d'un si grand amour de Dieu, Catherine se trouva comme ravie hors d'elle-même, sans voix, toute prise par cet amour.[20]

Cette grâce est si forte qu'elle la laisse sans voix ; incapable d'achever sa confession, elle quitte le monastère bouleversée. Les jours suivants, elle voit en esprit le Christ chargé de sa Croix, le sang ruisselant, et mesure d'un seul regard l'abîme entre la sainteté de Dieu et le péché des hommes.[21][22]

« Plus de monde, plus de péché »

De cette rencontre jaillit la résolution qui commande toute la suite de sa vie. Catherine la condense en une parole devenue célèbre :

« Plus de monde ! Plus de péché ! »[23] — Sainte Catherine de Gênes

C'est une rupture totale. Elle abandonne d'un coup les divertissements, le luxe et l'estime du monde ; elle se met à la pénitence rigoureuse, au silence et à la prière, et commence à chercher les pauvres et les malades comme on cherche un trésor. La Vita rapporte ce mot, qui dit toute la démesure de sa charité :

« Si une seule goutte de ce que ressent ce cœur tombait en enfer, l'enfer serait changé en paradis. »[24] — Sainte Catherine de Gênes, Vita, ch. XXXVI

La conversion de Giuliano

La grâce déborde sur son mari. Ruiné par ses prodigalités, Giuliano Adorno se convertit à son tour, devient tertiaire franciscain, et accepte de vivre désormais avec Catherine dans la continence, la pauvreté et le service des malades.[25][26] Le couple quitte son palais pour s'installer près de l'hôpital, parmi les indigents. Giuliano mourra en 1497, réconcilié avec Dieu — non sans avoir fait souffrir Catherine jusqu'au bout par son caractère difficile, qu'elle supporta comme une part de sa propre purification.[27]

La sainte de l'hôpital du Pammatone

Directrice et intendante du plus grand hôpital de Gênes

Cour historique reconstruite de l'ancien hôpital du Pammatone, à Gênes, aujourd'hui intégrée au palais de justice. Photo : Stefano15, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

Le grand œuvre extérieur de Catherine fut le service des malades à l'hôpital du Pammatone, le plus vaste de Gênes. Elle ne s'y contente pas des soins ordinaires : elle y assume, fait rarissime pour une femme de son temps, des fonctions de direction et d'administration — intendante, puis, à partir de 1489, directrice (rettora) de la section des femmes et trésorière de l'établissement, gérant les comptes, le personnel et l'accueil des plus misérables.[28][29][30][31] Elle choisit pour elle-même les tâches les plus humbles et les plus répugnantes, lavant les plaies, soignant les corps abandonnés, recherchant tout ce qui répugne à la nature pour le mortifier.

Les pestes de 1493 et 1501

Lorsque la peste frappe Gênes — la ville est touchée dès 1493, puis lors des grandes épidémies de 1497 et 1501 — Catherine reste à son poste et organise les soins, à découvert, dans des baraques dressées hors les murs.[32][33] La tradition a retenu un épisode bouleversant : penchée sur une femme mourante, défigurée par le mal, elle l'embrasse au visage par compassion, et contracte elle-même la fièvre, dont elle réchappe de justesse.[34] Les épidémies de 1497 et 1501 la retrouveront au même service.[35]

La communion quotidienne

Trait extraordinaire pour l'époque, où la communion fréquente des laïcs était presque inconnue : Catherine communie chaque jour pendant plus de vingt ans, attirée vers l'Eucharistie comme vers l'unique nourriture de son âme.[36][37] Pendant près de vingt-cinq ans, elle vit sans directeur fixe, « enseignée et gouvernée par Dieu seul », selon le mot que reprend Benoît XVI — phénomène que l'Église n'a pas craint d'admettre, tant la pureté de sa doctrine en garantissait l'origine.[38]

La doctrine du « pur amour »

Aimer Dieu sans retour sur soi

Toute la spiritualité de Catherine tient dans une expression : le pur amour (puro amore). Aimer Dieu non pour le ciel, non par crainte de l'enfer, non même pour la consolation qu'on y trouve, mais pour lui seul, jusqu'à perdre tout intérêt propre. Cet amour conduit à une dépossession totale de soi, que la sainte exprimait par une formule audacieuse, devenue l'emblème de sa doctrine :

« Mon Moi, c'est Dieu, et je ne connais d'autre Moi que mon Dieu lui-même. »[39] — Sainte Catherine de Gênes

Il ne s'agit pas d'un panthéisme qui dissoudrait l'âme dans la divinité, mais de l'anéantissement de l'amour-propre : l'âme livrée au pur amour ne se considère plus elle-même, ne se choisit plus, ne revendique plus rien ; elle laisse Dieu opérer en elle « sans elle ». C'est exactement ce qu'elle décrira chez les âmes du purgatoire, qui « ne peuvent plus se retourner sur elles-mêmes » et « sont incapables de dire je ».[40]

Une vie suspendue à la volonté de Dieu

Cet abandon n'est pas passivité, mais conformité brûlante à la volonté de Dieu. Chez Catherine, l'âme parfaite veut tout ce que Dieu veut, comme il le veut, sans choisir ni plaisir ni peine : vivre, souffrir et se réjouir uniquement dans le bon plaisir de Dieu. Cette doctrine de la pleine conformité relève de la sainteté de l'abandon — faire la volonté de Dieu jusqu'à l'oubli de soi — et non du don, tout autre, de vivre dans la Volonté divine.[41]

Le Traité du purgatoire : un feu d'amour, non de terreur

Le plus célèbre des écrits catheriniens

Le purgatoire selon Catherine : la rouille du péché est consumée par le feu de l'amour, jusqu'à l'union parfaite. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Le Traité du purgatoire (Trattato del Purgatorio) est la partie la plus connue et la plus rééditée du Corpus catherinianum.[42] Ce n'est pas, à proprement parler, un traité : Catherine n'a rien écrit de sa main ni dicté de plan suivi. Ses intimes recueillaient, au fil de ses « poussées intérieures », les confidences qu'elle leur faisait sur les épreuves purifiantes qu'elle subissait dans les dernières années de sa vie ; ils y reconnurent l'analogue, en cette vie, du purgatoire de l'au-delà, et groupèrent ces propos en un chapitre devenu le Traité.[43] Le P. Debongnie, qui l'a traduit en français, le présente comme « la partie la plus connue et la plus répandue du Corpus catherinianum », « louée par des théologiens, souvent rééditée et traduite à part », et ajoute : « Si Luther l'avait connue, il aurait peut-être opposé moins d'objections au dogme du purgatoire ».[44]

Le purgatoire, joie et souffrance

L'intuition centrale de Catherine renverse l'imagerie de terreur. Le purgatoire n'est pas d'abord un châtiment subi de l'extérieur : c'est le feu de l'amour de Dieu qui consume en l'âme ce qui l'empêche encore de s'unir à lui. Les âmes y sont à la fois dans la plus grande souffrance et dans le plus grand contentement qui soit après celui des bienheureux :

« Je ne crois pas qu'il puisse se trouver un contentement comparable à celui d'une âme du purgatoire, à l'exception de celui des saints en paradis. »[45] — Traité du purgatoire, §2

Ce contentement vient de la parfaite conformité de leur volonté à celle de Dieu. Les âmes acceptent leur peine de tout cœur, sans en vouloir retrancher « un seul carat », parce qu'elles voient que la justice divine est « parfaitement réglée » et tempérée de miséricorde :

« Les âmes qui sont au purgatoire [...] ne peuvent avoir d'autre choix que d'être en ce lieu, puisque telle est la volonté de Dieu. [...] Elles ont un tel contentement d'être établies dans la condition voulue par Dieu [...] qu'elles ne peuvent penser à elles-mêmes. »[46] — Traité du purgatoire, §1

La rouille du péché et le feu purificateur

Pour dire comment opère ce feu, Catherine recourt à des images d'une grande force. Le péché est une rouille qui recouvre l'âme et l'empêche de recevoir le rayon divin, comme un objet voilé ne peut refléter le soleil. À mesure que le feu consume la rouille, l'âme se découvre davantage à Dieu, et sa joie croît :

« Ainsi la rouille, c'est-à-dire le péché, est ce qui recouvre l'âme. Au purgatoire cette rouille est consumée par le feu. Plus elle se consume, plus aussi l'âme s'expose au vrai soleil, à Dieu. Sa joie augmente à mesure que la rouille disparaît. »[47] — Traité du purgatoire, §2

L'autre grande image est celle de l'or dans le creuset. Le feu divin ne détruit pas l'âme : il en consume l'imperfection, comme on affine l'or jusqu'aux vingt-quatre carats, jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien à brûler :

« Vois l'or. À mesure que tu le fonds, à mesure il s'améliore. [...] Ainsi opère dans l'âme le feu divin : Dieu la maintient dans le feu jusqu'à ce que toute imperfection soit consumée. Il la conduit à la pureté totale de vingt-quatre carats. »[48] — Traité du purgatoire, §12

L'âme se jette d'elle-même au purgatoire

Le trait le plus saisissant de la doctrine catherinienne est que l'âme n'est pas précipitée au purgatoire : elle s'y jette d'elle-même, de grand cœur, parce qu'elle ne supporte pas de paraître devant Dieu avec la moindre tache. Le purgatoire est, à ses yeux, une miséricorde.

« Cette divine essence est d'une telle pureté [...] que l'âme qui aurait en soi une imperfection aussi légère qu'un fétu minuscule se jetterait en mille enfers plutôt que de se trouver avec cette tache en présence de la majesté divine. »[49] — Traité du purgatoire, §9

Le tableau suivant récapitule la manière dont Catherine distingue les trois états de l'au-delà :

EnferPurgatoireParadis
Volonté de l'âmeobstinée dans le maltout unie à Dieuparfaitement unie à Dieu
Coulpe (faute)demeure, non remiseeffacée à la mortnulle
Peineéternelle, sans espérancetemporaire, décroissante en duréenulle
Disposition intérieuredésespoir, malicejoie et souffrance mêléesbéatitude pleine
Ce que l'âme voitson mal sans Dieula bonté de Dieu qui la purifieDieu face à face

Un avertissement aux vivants

Le Traité s'achève sur une exhortation véhémente. Catherine, qui ne menace jamais, lance pourtant un cri aux vivants qui présument de la miséricorde divine pour mieux pécher, et qui comptent se sauver à bon compte :

« Ne t'encourage pas en te disant : je me confesserai, j'aurai ensuite l'indulgence plénière, je serai d'un seul coup purgé de tous mes péchés, et ainsi je serai sauvé. Prends garde que la confession et la contrition requises pour l'indulgence plénière sont bien difficiles à réaliser. »[50] — Traité du purgatoire, §17

Sur la nature même du purgatoire, l'enseignement de Catherine rejoint et illustre la doctrine constante de l'Église, exposée ailleurs dans Ignispedia : voir Que dit l'Église sur le purgatoire ? et La Bible enseigne-t-elle le purgatoire ?.

Les écrits : le Corpus catherinianum

Trois textes, aucun écrit de sa main

Le Corpus catherinianum : trois textes transmis par les disciples de Catherine et publiés à Gênes en 1551. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

L'œuvre attribuée à Catherine — l'ensemble qu'on appelle le Corpus catherinianum — comprend trois pièces : la Vita e dottrina (Vie et doctrine), le Traité du purgatoire et le Dialogue de l'âme et du corps, où l'Âme, le Corps, l'Amour-propre, l'Esprit, l'Humanité et le Seigneur dialoguent sur le chemin de la purification.[51][52] Catherine n'a rien rédigé elle-même : ce sont ses disciples qui ont noté ses paroles et reconstitué sa doctrine, puis l'ont mise en forme. L'ensemble fut imprimé pour la première fois à Gênes en 1551, quarante et un ans après sa mort.[53][54]

Marabotto, Vernazza et Battista

Trois figures ont sauvé sa parole. Son directeur spirituel, le prêtre Cattaneo Marabotto, qui la dirige à partir de 1499 environ et rédige une part de la Vita ; son disciple laïc Ettore Vernazza, notaire génois ; et la fille de celui-ci, Tommasina Vernazza, devenue chanoinesse sous le nom de sœur Battista (Battistina), elle-même écrivain spirituel, qui transmit et défendit l'héritage de sa maîtresse.[55][56]

La fortune théologique : von Hügel et la postérité

La rigueur doctrinale du Traité lui a valu, dès le XVIIᵉ siècle, l'examen et l'approbation du Saint-Office, qui jugea sa doctrine « suffisante à elle seule pour prouver sa sainteté ».[57] Sa doctrine du pur amour marque aussi profondément l'École française de spiritualité : le cardinal Pierre de Bérulle revendique son influence, et c'est elle que Fénelon, avec Madame Guyon, reprend et pousse à l'extrême dans la controverse quiétiste — jusqu'à la condamnation romaine des Maximes des saints de Fénelon en 1699. Cette dérive tardive n'entache en rien la doctrine originelle de Catherine, examinée et approuvée par le Saint-Office bien avant la crise quiétiste.[58] À l'époque moderne, le baron Friedrich von Hügel a consacré à Catherine une étude monumentale, The Mystical Element of Religion as Studied in Saint Catherine of Genoa and her Friends (1908), qui a fait d'elle un cas d'école de la psychologie de la mystique et l'a fait connaître bien au-delà du monde catholique.[59]

L'Oratoire du Divin Amour et la réforme de l'Église

De Catherine de Gênes à la Réforme catholique : une filiation de charité, de conversion et de réforme. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

L'influence de Catherine ne s'est pas arrêtée à sa mort. Son disciple Ettore Vernazza, marié et père de trois filles, organisa avec elle, dès 1497, à Gênes, une confrérie de charité vouée au service des pauvres et des malades : l'Oratoire (ou Compagnie) du Divin Amour (Oratorio del Divino Amore).[60] Ce fut, selon l'expression reçue, « la première d'un réseau spirituel de confréries qui allait bientôt couvrir l'Italie ».

Transplanté à Rome, l'Oratoire du Divin Amour devint l'un des foyers de la Réforme catholique. C'est dans son sillage que saint Gaétan de Thiene fonda les Théatins, premier institut de clercs réguliers unissant la vie religieuse à l'apostolat actif dans le monde — modèle qui inspira ensuite les Barnabites, les Somasques et les Clercs réguliers ministres des infirmes de saint Camille de Lellis.[61] Par cette descendance, Catherine de Gênes appartient à la racine même du renouveau catholique du XVIᵉ siècle, au même titre que les grands réformateurs et fondateurs de son temps.

Mort, culte et canonisation

Le « purgatoire » des deux dernières années

De la vie au culte : naissance, mariage, conversion, service hospitalier, mort, canonisation et patronage des hôpitaux. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Les dernières années de Catherine furent marquées par une maladie mystérieuse et des souffrances intérieures que la médecine ne savait nommer. Elle y reconnaissait elle-même l'accomplissement, dans son corps, du purgatoire d'amour dont elle parlait :

« Mon âme, à ce que je vois, est dans ce corps comme dans un purgatoire en tout semblable au vrai purgatoire, mais à la mesure réduite que le corps peut supporter, pour éviter qu'il ne meure. »[62] — Traité du purgatoire, §19

Elle s'éteignit à Gênes le 15 septembre 1510, à soixante-trois ans, après avoir reçu, dit la tradition, une dernière vision du Christ.[63][64]

Le corps incorrompu et le sanctuaire de Portoria

Santissima Annunziata di Portoria, à Gênes, où le corps de sainte Catherine est vénéré. Photo : Betti1955, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

Quelque temps après l'inhumation, son corps fut retrouvé incorrompu ; il repose depuis 1593 dans le sépulcre de marbre du sanctuaire.[65] Il est aujourd'hui encore vénéré à Gênes, exposé dans une châsse de verre — urne de bronze et cristal de 1738 — au sanctuaire de la Santissima Annunziata di Portoria, l'ancien quartier où s'élevait son hôpital.[66][67][68]

Béatification et canonisation

Le culte de Catherine, populaire dès sa mort, fut confirmé par Rome. Elle fut béatifiée le 6 avril 1675 par Clément X, puis canonisée le 16 juin 1737 par Clément XII — le même jour que saint Vincent de Paul, autre géant de la charité.[69][70] En 1943, Pie XII la déclara patronne céleste secondaire des hôpitaux d'Italie — par les lettres apostoliques Inter gravissimas du 15 septembre 1943, qui réservent le patronage principal à saint Camille de Lellis et saint Jean de Dieu[71][72] — consacrant officiellement ce que sa vie avait dit : que le service des malades et la plus haute mystique peuvent ne faire qu'un. Sa fête est fixée au 15 septembre.

Le tableau suivant récapitule les grandes étapes de son culte :

ÉtapeAutoritéDate
Mort en odeur de sainteté—15 septembre 1510
Première impression de ses écritséditeurs génois1551
BéatificationClément X6 avril 1675
CanonisationClément XII16 juin 1737
Patronne des hôpitaux d'ItaliePie XII1943

Ce que sainte Catherine de Gênes enseigne aujourd'hui

La vie de Catherine de Gênes dément deux préjugés tenaces. D'abord, que la haute mystique serait réservée aux cloîtres : voici une femme mariée, administratrice d'hôpital, plongée dans les comptes et les plaies, qui atteint les sommets de l'union à Dieu sans quitter le monde. Ensuite, que le purgatoire serait une doctrine sombre, indigne d'un Dieu d'amour : Catherine montre, au contraire, qu'il est le dernier chef-d'œuvre de la miséricorde, le feu par lequel l'Amour achève en nous ce que nous n'avons pas voulu achever sur terre.

Trois leçons demeurent. D'abord, qu'aimer Dieu d'un pur amour, c'est cesser de se chercher soi-même jusque dans la dévotion. Ensuite, que la charité concrète — laver, veiller, embrasser un mourant — est le lieu même où se vérifie la mystique. Enfin, que le purgatoire doit moins nous faire trembler que nous décider à ne rien laisser à purifier : à vouloir dès maintenant tout ce que Dieu veut, comme les âmes qu'elle a contemplées ne veulent plus que Lui.

« Finalement, tirons cette conclusion : Dieu fait perdre à l'homme tout ce qui est de l'homme, et le purgatoire le purifie. »[73] — Traité du purgatoire, conclusion

Cinq siècles après sa mort, dans les hôpitaux qui la prient encore comme leur patronne, la grande dame du pur amour demeure ce qu'elle fut dans les baraques de pestiférés de Gênes : une femme dévorée d'un amour si grand qu'une seule de ses gouttes, disait-elle, aurait changé l'enfer en paradis.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Benoît XVI, Catéchèse sur sainte Catherine de Gênes, audience générale du 12 janvier 2011, place Saint-Pierre — texte intégral sur vatican.va. Source de la naissance à Gênes en 1447 dans la famille Fieschi (père Giacomo Fieschi, mère Francesca di Negro), du mariage à seize ans avec Giuliano Adorno (1463), des dix années malheureuses, de la conversion de 1473 lors d'une confession au monastère Santa Maria delle Grazie (« une blessure au cœur, de l'immense amour de Dieu » ; « Plus de monde, plus de péché »), de la conversion de Giuliano devenu tertiaire franciscain, de la direction de l'hôpital du Pammatone, de la communion quotidienne, des vingt-cinq années « enseignée et gouvernée par Dieu seul », et des écrits (Vita, Traité du purgatoire, Dialogue) imprimés en 1551.

    1 5 10 14 18 19 23 26 29 36 38 51 53 63
  2. « St. Catherine of Genoa », dans The Catholic Encyclopedia, vol. III, Robert Appleton Company, New York, 1908 — notice sur newadvent.org. Source de la généalogie Fieschi (papes Innocent IV et Adrien V), du vœu d'enfance refusé à treize ans chez les chanoinesses de Notre-Dame des Grâces (où vivait sa sœur Limbania), du mariage en 1463, des dix années (cinq de tristesse, cinq de mondanité), de la conversion de 1473, de la direction et de la trésorerie de l'hôpital, de la peste de 1493 et de l'épisode du baiser à la pestiférée, de la communion quotidienne, de l'examen approbateur du Saint-Office, de la béatification (1675) et de la canonisation (1737).

    2 8 11 13 15 17 21 25 28 34 37 57 70
  3. Sainte Catherine de Gênes, Traité du purgatoire (Trattato del Purgatorio), dans la traduction française du P. Pierre Debongnie, C.SS.R. (Sainte Catherine de Gênes, 1447-1510 : la grande Dame du pur amour — Vie et doctrine et Traité du purgatoire, Desclée de Brouwer, coll. Les Études carmélitaines, Bruges-Paris, 1960). Cette traduction suit le texte et les divisions de l'édition du P. Valeriano da Finalmaria (1929), établie directement sur la princeps de Gênes, 1551 : dix-sept sections numérotées, non compté le prologue. Les §§ cités sont ces sections, dont le texte français a été vérifié mot à mot. La remarque sur Luther est du P. Debongnie lui-même, dans sa note préliminaire au Traité. Substance contrôlée sur la traduction anglaise établie d'après l'italien, préfacée par le cardinal Manning (Londres, Burns & Oates, 1ʳᵉ éd. 1858 ; numérisation archive.org) : §1 = chap. I, p. 2 (« cannot but choose to be there ») ; §2 = chap. II, pp. 5-7 (« any joy comparable to that of a soul in purgatory, except the joy of the blessed in paradise » ; « the rust of sin ») ; §9 = chap. VIII, p. 22 (« rather cast itself into a thousand hells ») ; §12 = chap. X, p. 29 (l'or au creuset) ; §17 = chap. XV, p. 41 (« I shall confess ; and then I shall receive a plenary indulgence ») ; §19 = chap. XVII, p. 45 (« my soul... as in a purgatory ») ; conclusion = fin du chap. XVII, p. 52 (« destroys all which is of man, and purgatory purifies it »).

    3 4 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 62 73
  4. « How Catherine of Genoa Became the Saint of "Divine Love" », The American TFP (tfp.org, consulté en 2026) — sur Ettore Vernazza, notaire génois marié et père de trois filles, et la fondation à Gênes en 1497 de la Compagnie / Oratoire du Divin Amour, « la première d'un réseau spirituel de confréries qui allait bientôt couvrir l'Italie » ; sur l'influence de l'Oratoire romain sur saint Gaétan de Thiene et les Théatins, puis les Barnabites, Somasques et Clercs des malades ; sur la conversion (« Plus de monde, plus de péchés »).

    6 60 61
  5. Friedrich von Hügel, The Mystical Element of Religion as Studied in Saint Catherine of Genoa and her Friends, 2 vol., Londres, J. M. Dent & Co., 1908 — étude classique de référence sur Catherine, son corpus, ses disciples (Marabotto, Ettore et Battista Vernazza) et la structure de son expérience mystique ; source de la fortune théologique moderne de la sainte.

    7 56 59
  6. Catherine de Gênes, encyclopédie Wikipédia en français (consultée en 2026) — confirme le nom Caterina Fieschi Adorno, la naissance à Gênes en 1447, la sœur Limbania, le mariage de 1463 avec Giuliano Adorno, la conversion du 20 mars 1473, la mort le 15 septembre 1510, le directeur spirituel Cattaneo Marabotto, le disciple Ettore Vernazza et sa fille Tommasina (sœur Battista/Battistina), le corps retrouvé incorrompu et conservé sous une châsse de verre au sanctuaire de la Santissima Annunziata di Portoria à Gênes, la fête du 15 septembre, la béatification par Clément X (6 avril 1675) et la canonisation par Clément XII (16 juin 1737).

    9 12 16 22 27 54 55 64 66 69
  7. Vita e dottrina della beata Caterina da Genova (Corpus catherinianum), édition princeps, Gênes, 1551 — récit de la conversion et de l'expérience mystique de Catherine recueilli par ses disciples (Cattaneo Marabotto, Ettore Vernazza), source première de l'ensemble des données biographiques transmises par la tradition catherinienne. Récit de la conversion de 1473 : ch. III (texte français dans le vicomte de Bussière, La Vie et les Œuvres de sainte Catherine de Gênes, Paris, A. Tralin, 1913, p. 27, qui cite l'éd. de Gênes, ch. III, p. 3, et les Bollandistes, t. V de septembre, pp. 133-153). Parole de la goutte d'amour, adressée à ses enfants spirituels : ch. XXXVI (éd. de Gênes, p. 94 s. ; Bussière 1913, pp. 110-111 : « si une seule goutte de ce que ressent ce cœur tombait en enfer, l'enfer serait changé en paradis »). La formule « Mon Moi, c'est Dieu, et je ne connais d'autre Moi que mon Dieu lui-même » vient de la Vita e dottrina, ch. XIV (texte italien : « Il mio me è Dio », éd. 1580 ; trad. angl. : « My Me is God, nor do I recognize any other Me except my God Himself », cf. J. A. Wiseman, The Autotheistic Sayings of the Mystics, 1990). Elle ne figure pas dans la catéchèse de Benoît XVI du 12 janvier 2011, dont le texte intégral sur vatican.va (versions française et anglaise lues en entier) ne la contient pas.

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  8. « Saint Catherine of Genoa », Franciscan Media — Saint of the Day (franciscanmedia.org, consulté en 2026) — notice biographique confirmant le service à l'hôpital du Pammatone, la direction administrative exercée par Catherine, le patronage des hôpitaux et la vénération de son corps à Gênes.

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  9. « Caterina Fieschi Adorno, santa », dans Dizionario Biografico degli Italiani, Istituto della Enciclopedia Italiana (Treccani) — notice sur treccani.it. Source de la prise de fonction de Catherine comme directrice (rettora) de la section des femmes de l'hôpital du Pammatone à partir de 1489.

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  10. Caterina da Genova, encyclopédie Wikipédia en italien (consultée en 2026) — la peste frappe la ville « dal 1493 » et Catherine elle-même en guérit ; Pie XII la qualifie en 1943 « patrona secondaria degli ospedali italiani ».

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  11. Catherine of Genoa, encyclopédie Wikipédia en anglais (consultée en 2026) — confirme le nom Caterina Fieschi Adorno (1447 – 15 septembre 1510), le service des malades pendant les pestes de 1493, 1497 et 1501, la fonction de gestionnaire et trésorière de l'hôpital, la composition posthume du Corpus catherinianum (Vita e dottrina, Traité du purgatoire, Dialogue), la première impression de 1551, et la déclaration par Pie XII de son patronage des hôpitaux d'Italie (1943).

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  12. « Catherine de Gênes », notice biographique, Encyclopædia Universalis — sur universalis.fr (consulté en 2026). Source de l'influence de la doctrine catherinienne du pur amour sur le cardinal Pierre de Bérulle et l'École française de spiritualité, puis sur Fénelon et Madame Guyon lors de la controverse quiétiste.

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  13. Università di Genova, Chiesa di Santa Caterina di Portoria e Museo (Fonti per la storia della critica d'arte) — sur fosca.unige.it (consulté en 2026) : sépulcre de marbre érigé en 1593 où est déposé son corps incorrompu ; mausolée Schiaffino (1737-1738) et urne de bronze et cristal (1738) ; canonisation en 1737 par Clément XII et proclamation comme patronne des hôpitaux italiens en 1943 par Pie XII.

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  14. Pie XII, lettres apostoliques Inter gravissimas (Sancta Catharina, senensis virgo, pro mulieribus in Italia infirmis administrantibus et Sancta Catharina, vidua Ianuensis, pro italicis nosocomiis, Patronae coelestes declarantur), 15 septembre 1943 — texte latin sur vatican.va. « Sanctam Catharinam Viduam Ianuensem pro nosocomiis item italicis Patronas apud Deum Coelestes secundarias eligimus, declaramus et constituimus », le patronage principal (principali Patronatu retento) restant à saint Camille de Lellis et saint Jean de Dieu.

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