Camille de Lellis (en italien Camillo de Lellis, 1550-1614) est un prêtre italien, fondateur de l'ordre des Clercs réguliers Ministres des infirmes — les Camilliens —, l'une des plus grandes figures de la charité hospitalière de la Réforme catholique. Soldat de fortune, joueur invétéré, colosse à la jambe rongée par un ulcère inguérissable, il connut une jeunesse dissolue avant de se convertir d'un seul coup, à vingt-cinq ans, sur une route des Pouilles, le jour de la Chandeleur 1575.[1][2]
De cet homme violent et perdu, la grâce fit le serviteur des mourants. Refusé deux fois par les Capucins à cause de sa plaie, Camille consacra le reste de sa vie aux malades les plus abandonnés des hôpitaux de Rome, puis fonda une compagnie de religieux voués à les soigner « avec le soin d'une mère pour son enfant malade ».[3] Ses fils, reconnaissables à la grande croix rouge cousue sur leur soutane, se distinguèrent par un quatrième vœu inouï : servir les malades même au péril de leur vie, jusque dans les galères pestiférées et les lazarets.[4][5]
Ami et dirigé de saint Philippe Néri, successeur de saint Jean de Dieu (1495-1550) — l'autre grand réformateur des hôpitaux — et contemporain de saint Charles Borromée, Camille fut un précurseur des soins modernes : il imposa l'hygiène, l'aération, l'isolement des contagieux, une nourriture adaptée et le respect du mourant à une époque où les hôpitaux ressemblaient souvent à des mouroirs.[6][7] L'Église a reconnu cette intuition en le proclamant, avec saint Jean de Dieu, patron céleste des malades et des hôpitaux (Léon XIII, 1886), puis patron des infirmiers (Pie XI, 1930).[8]
Mort à Rome le 14 juillet 1614, béatifié en 1742 et canonisé par Benoît XIV le 29 juin 1746, Camille de Lellis reste, quatre siècles plus tard, le visage de la charité qui s'agenouille devant le corps souffrant pour y reconnaître le Christ.[9][10]
Un géant des Abruzzes
- 25 mai 1550Naissance à Bucchianico
- vers 1566Soldat contre les Turcs
- vers 1571La blessure à la jambe
- 2 février 1575La conversion
Réduit à la misère par le jeu, il se convertit sur la route entre San Giovanni Rotondo et Manfredonia, après une exhortation du gardien capucin.[17][18]
- vers 1575-1579Refusé par les Capucins
- vers 1579Au chevet des malades de Rome
Il revient à San Giacomo, y devient soignant puis intendant, sous la direction spirituelle de saint Philippe Néri.[21][22]
- Pentecôte 1584Ordination sacerdotale
Devenu prêtre à 34 ans, ordonné par Mgr Thomas Goldwell, il jette les bases de sa compagnie.[23]
- 1586Approbation par Sixte V
- 1591Érection en ordre religieux
- 14 juillet 1614Mort à Rome
Camille s'éteint à la maison de Sainte-Marie-Madeleine, après quarante ans de service.[28][29]
- 29 juin 1746Canonisation
Benoît XIV l'inscrit au catalogue des saints, treize ans après l'avoir béatifié en 1742.[30]
Naissance à Bucchianico (1550)
Camille naît le 25 mai 1550 à Bucchianico, petite cité des Abruzzes, dans le royaume de Naples. Sa mère, Camilla Compelli de Laureto, a près de soixante ans lorsqu'elle le met au monde : les hagiographes la comparent volontiers à sainte Élisabeth, mère de Jean-Baptiste, tant cette maternité tardive parut prodigieuse.[31][32] Son père, Giovanni de Lellis, est un officier au service des armées napolitaines et françaises, presque toujours par monts et par vaux.[33]
Orphelin de mère très tôt, élevé sans grande discipline, le garçon grandit dans le tumulte des camps militaires plus que dans une école. Dès l'âge de treize ans, il accompagne son père d'un camp à l'autre.[34] La nature l'a doté d'une stature exceptionnelle : devenu adulte, Camille est un véritable géant, dépassant de la tête tous ses contemporains — détail que la tradition retient toujours, car ce colosse deviendra le plus doux des gardes-malades.[35]
Son premier compagnon et biographe, Sanzio Cicatelli, rapporte comme une tradition familiale que sa mère, peu avant sa naissance, songea qu'elle mettait au monde un fils marqué d'une croix sur la poitrine, suivi de plusieurs enfants marqués de même — songe qui l'effraya d'abord, et où l'on vit plus tard l'annonce de l'ordre à la croix rouge qu'il fonderait.[36][37]
Le soldat et le joueur
À seize ans, Camille embrasse la carrière des armes. Il sert dans les armées de Venise, puis de Naples, et combat les Ottomans sur les marges de la chrétienté.[38][39] Mais le jeune soldat se laisse dévorer par un vice qui le ruinera : la passion du jeu. Aux dés et aux cartes, il perd tout — sa solde, ses armes, jusqu'à la chemise qu'il porte. La même fureur qui le rend brave au combat le rend incontrôlable à la table de jeu.[40][41]
Cette jeunesse perdue n'est pas un détail pieusement gommé : l'Église en a fait au contraire l'un des traits de sa physionomie. Camille est le saint qui sait, par expérience, ce qu'est la chute — et c'est pourquoi on l'invoque aujourd'hui encore contre la dépendance au jeu.[42]
La blessure qui ne guérit pas
Vers 1571, une plaie à la jambe — un ulcère qui s'installe à la cheville et ne se refermera plus jamais — change le cours de sa vie. Pour se faire soigner, il entre une première fois à l'hôpital San Giacomo des Incurables, à Rome.[43][44] On l'y emploie comme serviteur ; mais son caractère querelleur et son goût du jeu le font bientôt renvoyer.[45]
Cette infirmité, qu'il portera toute sa vie, est l'instrument paradoxal de sa vocation : c'est elle qui le jette dans le monde des hôpitaux, c'est elle qui le rend solidaire, dans sa chair même, de ceux qu'il soignera. La Catholic Encyclopedia note qu'elle l'affligea quarante-six ans durant, sans qu'il acceptât jamais qu'on le servît.[46] Loin de la maudire, le saint finira par l'appeler l'une des « miséricordes de Dieu » envers lui.[47]
La conversion du 2 février 1575
Réduit à la misère devant les Capucins
Ruiné par le jeu, sans solde ni avenir, Camille se retrouve aux Pouilles. À Manfredonia, il accepte de travailler comme simple ouvrier sur un chantier des Capucins, transportant des matériaux pour gagner son pain.[48] Pendant une soixantaine de jours, le géant déchu côtoie ainsi la pauvreté volontaire des fils de saint François.
Le 1ᵉʳ février 1575, envoyé porter des vivres au couvent de San Giovanni Rotondo, il reçoit du gardien, le père Angelo, une brève mais brûlante exhortation sur Dieu et sur le sens de la vie. La parole fait son chemin.[49]
« Pauvre de moi… » — la Chandeleur de Manfredonia
Le lendemain, 2 février 1575 — fête de la Purification de la Vierge, la Chandeleur —, sur la route de retour, au lieu-dit la Valle dell'Inferno (« la vallée de l'enfer ») du plateau du Gargano, la grâce le foudroie. Camille descend de sa monture, se jette à terre et pleure sur sa vie passée. La tradition camillienne rapporte ses paroles :
« Pauvre de moi ! Quel aveuglement a été ma vie, de n'avoir pas d'abord connu mon Seigneur ! Pourquoi ne me suis-je pas consacré à le servir ? Pardonne, Seigneur, pardonne à ce grand pécheur. » — Saint Camille de Lellis, le jour de sa conversion[50]
Ce jour devint, pour tout l'ordre qu'il fonderait, la date anniversaire de la conversion du fondateur, célébrée chaque 2 février.[51] À vingt-cinq ans, l'ancien mercenaire venait de changer de bataille : il ne servirait plus des princes, mais le Christ dans les pauvres.
Deux fois renvoyé des Capucins
Brûlant de tout quitter, Camille demande aussitôt l'habit des Capucins. Mais sa plaie à la jambe, mal refermée, se rouvre au noviciat. À deux reprises il prend l'habit, à deux reprises il doit le rendre : l'Ordre, fidèle à sa règle, ne peut garder un novice que sa maladie empêche de mener la vie commune.[52][53]
Pour qui croit déjà à la grâce, l'échec n'en est pas un : Dieu fermait une porte pour en ouvrir une autre. Cette jambe qui lui interdisait le cloître allait le river pour toujours au chevet des malades, là où était sa vraie vocation.
Au service des malades de Rome
L'hôpital San Giacomo des Incurables
Camille revient donc à Rome, à l'hôpital San Giacomo degli Incurabili — l'« hôpital des Incurables », tenu dans l'esprit de charité issu du mouvement des Incurabili dont sainte Catherine de Gênes avait été l'une des inspiratrices. Cette fois, l'ancien soldat ne fuit plus. Il se dévoue aux malades avec une telle ardeur qu'on lui confie peu à peu la direction de la maison : il devient maître de maison, surveillant les achats, renvoyant les marchandises avariées, veillant à tout.[54][55]
Mais il découvre vite l'état lamentable des soins : serviteurs mercenaires, brutaux, indifférents ; malades laissés sans secours, parfois enterrés trop vite. Le futur fondateur conçoit alors le projet qui ne le quittera plus : réunir des hommes qui soigneraient les malades non pour un salaire, mais par amour de Dieu.[56]
Saint Philippe Néri, directeur d'âme
À Rome, Camille rencontre celui qui sera son directeur spirituel : saint Philippe Néri (1515-1595), l'« Apôtre de Rome », fondateur de l'Oratoire.[57] Sous la conduite de ce maître de discernement, l'ancien joueur apprend la patience, l'humilité, l'oraison. La tradition rapporte que Néri encouragea jusqu'au bout son pénitent dans son œuvre auprès des mourants :
« Persévérez, mon Père, dans ce saint office de charité envers les mourants ; car je vous le dis pour votre consolation : j'ai vu les anges du Seigneur mettre les paroles dans la bouche de l'un de vos Pères, tandis qu'il recommandait l'âme d'un agonisant. » — Saint Philippe Néri, à saint Camille[58]
Cette parole d'un saint sur un autre dit la dignité surnaturelle que les contemporains reconnaissaient à l'œuvre de Camille : assister les mourants, c'était travailler avec les anges.
Le prêtre tardif (ordination 1584)
Pour mener à bien son projet, Camille comprend qu'il lui faut devenir prêtre. À trente-deux ans passés, le colosse retourne sur les bancs de l'école : il apprend le latin au collège romain des Jésuites, assis parmi des enfants, sans fausse honte.[59][60] Le geste, pour un homme de sa stature et de son passé, en dit long sur sa conversion : l'orgueil du soldat a cédé.
Il est ordonné prêtre à la Pentecôte 1584, à Rome, par Thomas Goldwell, évêque de St Asaph (au pays de Galles) — dernier survivant de l'ancienne hiérarchie catholique d'Angleterre, exilé à Rome après le schisme anglican.[61] Détail saisissant : c'est un évêque chassé par la persécution qui ordonne celui qui deviendra le patron des hôpitaux du monde entier.
La fondation des Ministres des infirmes
« Continue : ce n'est pas ton œuvre, mais la mienne »
Le projet de Camille — fonder une compagnie nouvelle plutôt que de réformer de l'intérieur le personnel des hôpitaux — rencontre des oppositions, et le doute l'assaille. C'est alors que se place l'épisode le plus célèbre de sa vie intérieure, abondamment représenté par l'art baroque. Son premier biographe, Sanzio Cicatelli, rapporte que Camille reçut par deux fois l'encouragement du Crucifix — une révélation privée adressée à lui seul, non un enseignement de l'Église : d'abord en songe, le crucifix de sa chambre inclinant la tête vers lui : « Ne crains pas, pusillanime ; va de l'avant : je t'aiderai et je serai avec toi » ; puis éveillé, priant en larmes devant le même crucifix, il vit les mains du Christ se détacher de la croix et entendit : « Pourquoi te troubles-tu, pusillanime ? Persévère dans ton œuvre, car je t'aiderai : c'est mon œuvre, et non la tienne. »[62][63]
Cette parole devint la devise de toute sa vie et de tout son ordre : l'œuvre de la charité hospitalière n'est pas une entreprise humaine, mais l'œuvre même du Christ continuée dans le temps.[64] De même, méditant son projet, Camille avait entendu en lui comme une commande divine :
« Fonde une congrégation d'hommes pieux qui soigneront les malades pour l'amour de Dieu, avec le soin d'une mère pour son enfant malade. »[65]
La croix rouge
Pour distinguer ses compagnons des soignants mercenaires, Camille leur fait coudre sur la poitrine et le dos de l'habit noir une grande croix rouge. Le pape Sixte V autorise officiellement ce signe le 20 juin 1586.[66] Cette croix rouge — bien antérieure de presque trois siècles à l'emblème de la Croix-Rouge humanitaire fondée en 1863 — devint le symbole reconnu des serviteurs des malades à travers l'Italie.
Son premier biographe rapporte qu'à la bataille de Canizza (1601), en Hongrie, où des Camilliens secouraient les blessés, un boulet de quarante livres frappa leur tente et mit le feu à un coffre d'habits : tout brûla, excepté la croix cousue sur l'un des manteaux — que les religieux se partagèrent ensuite fil à fil comme une relique.[67] Les fils de Camille virent dans cet événement providentiel une approbation du Ciel sur leur signe.[68]
De la congrégation à l'ordre (Sixte V, 1586 — Grégoire XIV, 1591)
L'œuvre grandit vite. Une première communauté se forme autour de Camille et de quelques compagnons ; les sources situent les premiers pas formels entre 1582 et 1584, avec une installation à l'hôpital du Saint-Esprit, puis l'attribution de l'église Sainte-Marie-Madeleine à Rome.[69][70]
- En 1586, le pape Sixte V reconnaît officiellement la congrégation des Ministres des infirmes.[71][72]
- En 1591, le pape Grégoire XIV l'élève au rang d'ordre religieux à vœux solennels.[73][74]
Les maisons se multiplient : Naples (1588), Milan et son grand hôpital de la Ca' Granda (1594), puis dans toute l'Italie et jusqu'en Hongrie au début du XVIIᵉ siècle.[75]
Le quatrième vœu
Ce qui distingue radicalement l'ordre de Camille, c'est qu'aux trois vœux classiques de pauvreté, chasteté et obéissance, il en ajoute un quatrième, héroïque :
« …servir les malades, même atteints de la peste, même au péril de notre propre vie. » — quatrième vœu des Ministres des infirmes[76][77]
Ce vœu n'était pas une formule : il fut payé du sang. Lors des grandes épidémies, les Camilliens moururent par dizaines au service des pestiférés — à Milan, vingt religieux sur cinquante succombèrent à la contagion.[78] Le frère Olimpio Nofri, mourant de la peste, creusa lui-même sa tombe en serrant contre lui la croix de l'ordre.[79]
Une révolution dans le soin des malades
« Avec le cœur d'une mère »
Camille a transformé le regard porté sur le malade. Là où l'on voyait un corps encombrant, il voulut qu'on voie une personne aimée de Dieu. Il exigeait des soins doux, attentifs, propres ; il refaisait lui-même les lits, lavait les plaies, nourrissait les impotents. Au chevet du malade, le soignant devait être, selon lui, comme une mère auprès de son enfant malade : un prêtre de l'ordre, cité par son premier biographe, écrit qu'auprès d'un malade Camille semblait ne pouvoir s'arracher au lit, et qu'on ne voit pas ce qu'une mère plus affectionnée aurait pu faire de plus.[80]
Cette tendresse n'avait rien de sentimental : elle s'appuyait sur une conviction théologique inébranlable, celle de la présence du Christ dans le souffrant (cf. Matthieu 25, 36 : « J'étais malade et vous m'avez visité »).
Au chevet des pestiférés
La charité de Camille s'éprouva dans les pires conditions. À Rome (famine de 1590, peste de 1590-1591) comme à Naples, ses fils montèrent sur les galères infectées, entrèrent dans les lazarets, soignèrent ceux que tous fuyaient.[81][82] Camille lui-même, malgré sa jambe rongée, se dépensait sans compter, rampant parfois de lit en lit quand il ne pouvait plus se tenir debout.[83]
Intuitions d'hygiène et précurseur des soins modernes
Bien avant la médecine contemporaine, Camille pressentit des principes que l'on redécouvrira beaucoup plus tard : l'aération des salles, la propreté du linge et des plaies, une alimentation adaptée à chaque malade, l'isolement des contagieux, le respect du repos.[84][85] Il prescrivit même d'attendre un quart d'heure après la mort apparente avant d'ensevelir un corps, pour ne pas risquer d'enterrer vivant un agonisant — précaution étonnamment moderne.[86]
Pour ces raisons, on le tient à juste titre comme l'un des précurseurs des soins infirmiers et de l'organisation hospitalière ; après sa première dispute et son renvoi, c'est en revenant à l'hôpital qu'il en devint peu à peu le directeur, transformant de l'intérieur la qualité du service.[87] Le tableau ci-dessous résume quelques-unes de ses intuitions :
| Intuition de Camille | Pratique de l'époque | Ce qu'il introduit |
|---|---|---|
| Hygiène et propreté | Saleté, promiscuité | Linge propre, plaies lavées, salles aérées |
| Le malade comme personne | Corps encombrant | « Comme une mère auprès de son enfant malade », soin individualisé |
| Mort et agonie | Inhumation hâtive | Attendre un quart d'heure après la mort apparente |
| Motivation du soignant | Serviteurs mercenaires | Soigner « pour l'amour de Dieu », par vœu |
| Contagion | Fuite des soignants | Quatrième vœu : servir même les pestiférés |
Le mystique de la charité
Derrière l'organisateur et le soignant se cachait un véritable mystique de la charité, pour qui chaque malade était une apparition du Christ.
Le visage du Christ dans le malade
Toute la spiritualité de Camille tient dans une certitude : servir le malade, c'est servir Dieu lui-même. Ses biographes résument ainsi sa conviction, écho direct de l'Évangile : ce qui est fait aux pauvres malades, c'est à Dieu lui-même qu'on le fait (cf. Matthieu 25, 40 : « Dans la mesure où vous l'avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait »).[88][89]
C'est pourquoi il voulait que l'on s'approchât du lit d'un mourant à genoux, comme d'un autel. Soigner un corps, pour lui, n'était pas une besogne, mais un acte d'adoration. Il disait se trouver, au chevet des malades, comme dans un « paradis terrestre ».[90]
Les cinq miséricordes de Dieu
Camille ne fut pas épargné par la souffrance : à sa plaie à la jambe s'ajoutèrent, avec l'âge, plusieurs infirmités qui faisaient de chaque journée un calvaire. Loin de s'en plaindre ou d'en tirer une dispense, il les appelait avec gratitude « les cinq miséricordes de Dieu » envers lui — autant d'occasions de souffrir un peu de ce que souffraient ses malades.[91]
« Je n'ai plus rien d'autre à faire que de pleurer mes péchés devant Dieu, de m'unir parfaitement à Lui, de remplir mon sac de toutes les bonnes œuvres qu'il me sera permis de tenter, et de me préparer au jugement. » — Saint Camille de Lellis, lettre de démission de la charge de supérieur général (1607)[92]
En 1607, en effet, il abandonna le gouvernement de l'ordre pour redevenir un simple serviteur des malades, retournant lui-même aux tâches les plus humbles auprès des lits.[93]
« Un cœur aussi grand que le monde »
L'ardeur de sa charité débordait toute mesure. Pour résumer sa vie, on lui prête ce soupir : un cœur aussi grand que le monde, donné tout entier aux malades.
Tout est là : non pas d'abord une technique de soin, mais un excès d'amour qui invente la technique pour mieux aimer.
La mort, la canonisation et le patronage
Une fin toute donnée (1614)
Au terme de quarante années de service, épuisé et malade, Camille mourut à Rome, dans la maison de Sainte-Marie-Madeleine, le 14 juillet 1614, à soixante-quatre ans.[94][95] La tradition rapporte qu'il rendit l'âme en invoquant tour à tour le Précieux Sang, le nom de Jésus et de Marie, et la Très Sainte Trinité.[96] Le serviteur des mourants mourut comme il avait appris aux autres à mourir : dans la paix, les yeux fixés sur le Crucifié qui un jour lui avait tendu les mains.
Béatification et canonisation (Benoît XIV)
La réputation de sainteté de Camille était telle que le procès suivit son cours sans tarder. Le pape Benoît XIV le béatifia en 1742, puis le canonisa solennellement le 29 juin 1746.[97] Ce même pape Benoît XIV — grand juriste et théologien de la canonisation — voyait en lui un modèle de la charité héroïque qu'il prônait.
Patron des malades, des hôpitaux et des infirmiers
L'Église a voulu donner à l'intuition de Camille une portée universelle :
- En 1886, le pape Léon XIII le proclama, avec saint Jean de Dieu, patron céleste de tous les malades et de tous les hôpitaux du monde catholique — par les Lettres apostoliques Dives in misericordia Deus du 23 juin 1886.[98]
- En 1930, le pape Pie XI l'institua, toujours avec saint Jean de Dieu, patron des infirmiers et des associations d'infirmiers — par les Lettres apostoliques Expedit plane du 28 août 1930 (AAS 23 [1931], pp. 8-10).[99]
Sa fête se célèbre le 14 juillet, jour de sa mort ; elle fut longtemps fixée au 18 juillet (inscrite au calendrier romain en 1762) avant d'être ramenée à sa date natale lors de la réforme du calendrier en 1969.[100]
| Étape | Date | Pape |
|---|---|---|
| Naissance à Bucchianico | 25 mai 1550 | — |
| Conversion (Chandeleur) | 2 février 1575 | — |
| Ordination sacerdotale | Pentecôte 1584 | — (par Mgr Goldwell) |
| Approbation de la congrégation | 1586 | Sixte V |
| Érection en ordre religieux | 1591 | Grégoire XIV |
| Mort à Rome | 14 juillet 1614 | — |
| Béatification | 1742 | Benoît XIV |
| Canonisation | 29 juin 1746 | Benoît XIV |
| Patron des malades et hôpitaux[101] | 1886 | Léon XIII |
| Patron des infirmiers[102] | 1930 | Pie XI |
Ce que saint Camille laisse à l'Église
Camille de Lellis a inventé, au cœur de la Réforme catholique, une manière chrétienne de soigner. Avant lui, la charité envers les malades existait — saint Jean de Dieu à Grenade, les confréries d'hôpitaux, l'élan des Incurabili — mais Camille lui donna une forme religieuse organisée, un esprit, une règle, un signe : la croix rouge, le quatrième vœu, le soin comme adoration.
Son ordre, les Camilliens, est toujours vivant et présent dans les hôpitaux du monde entier. Et son intuition fondamentale — que le malade, c'est le Christ lui-même à servir et à aimer — irrigue encore toute la pastorale de la santé de l'Église. Là où d'autres saints de son temps ont réformé la doctrine ou la liturgie, Camille a réformé le geste : la main qui touche le corps souffrant.
« Pourquoi te troubles-tu, pusillanime ? Persévère dans ton œuvre : c'est mon œuvre, et non la tienne. » — la parole du Crucifié reste, quatre siècles plus tard, la charte de tous ceux qui veillent les malades par amour.[103]
Pour aller plus loin
- Saint Jean de Dieu (1495-1550) — l'autre grand réformateur des hôpitaux, co-patron des malades et des infirmiers.
- Saint Philippe Néri (1515-1595) — l'« Apôtre de Rome », directeur spirituel de Camille.
- Saint Charles Borromée (1538-1584) — l'archevêque réformateur, autre grande figure de la Rome tridentine.
- Saint Félix de Cantalice (1515-1587) — le frère quêteur capucin, contemporain et ami des saints de Rome.
- Sainte Catherine de Gênes (1447-1510) — inspiratrice du mouvement des hôpitaux pour Incurables.
- La Réforme catholique — le grand mouvement de régénération de l'Église dont Camille fut un acteur de la charité.
- Le concile de Trente (1545-1563) — le concile contemporain qui refonda la discipline et la doctrine catholiques.
Notes et références
Wikipédia (FR), « Camille de Lellis » : fr.wikipedia.org. Notice biographique de référence : naissance le 25 mai 1550 à Bucchianico (Abruzzes, royaume de Naples) ; père officier des armées napolitaines et françaises ; jeunesse de soldat (armées de Venise puis de Naples, combats contre les Ottomans) ; passion ruineuse du jeu ; blessure inguérissable à la jambe le menant à l'hôpital San Giacomo des Incurables à Rome ; conversion en 1575 ; refus des Capucins à cause de sa plaie ; fondation de l'ordre des Ministres des infirmes (Camilliens) ; croix rouge ; approbations de Sixte V (1586) et Grégoire XIV (1591) ; quatrième vœu de servir les pestiférés ; intuitions d'hygiène et de soin ; mort le 14 juillet 1614 à Rome ; patron des malades, des hôpitaux et des infirmiers ; fête le 14 juillet.
1 5 6 14 16 19 25 27 35 39 41 44 52 72 74 77 84Ministri degli Infermi (Camilliens), « The conversion of St. Camillus » : camilliani.org. Source officielle de l'ordre : conversion le 2 février 1575 (fête de la Purification) sur le plateau pierreux du Gargano, sur la route entre San Giovanni Rotondo et Manfredonia ; Camille, ancien soldat mercenaire et joueur, avait travaillé une soixantaine de jours comme ouvrier pour les Capucins de Manfredonia ; le 1ᵉʳ février 1575 il porte des vivres à San Giovanni Rotondo où le gardien, le père Angelo, lui adresse une brève exhortation spirituelle qui le bouleverse ; paroles rapportées de sa conversion (« Ah poor me, what great blindness my life has been without knowing first my Lord! Why have I not dedicated myself to serving him? Forgive Lord, forgive this great sinner ») ; depuis lors les Camilliens célèbrent le 2 février comme jour de conversion du fondateur.
2 17 48 49 50 51« Saint Camillus de Lellis », Catholic Truth Society / ecatholic2000 : ecatholic2000.com. Notice hagiographique détaillée et source des citations textuelles : mère âgée de près de soixante ans (comparée à sainte Élisabeth) ; conversion du 2 février 1575 et cri « Wretch that I am — most miserable of beings! Why did I not know my blessed Lord? » ; commande intérieure « Found a Congregation of pious men, who will tend the sick for the love of God, with the care of a mother for her sick child » ; ordination à la Pentecôte 1584 ; première communauté et installation (San Spirito, 16 septembre 1584) ; quatrième vœu « to serve the sick, even the plague-stricken » ; les cinq infirmités appelées « the five mercies of God » ; sentiment d'être « in an earthly Paradise » au chevet des malades ; lettre de démission de 1607 ; dernières paroles le 14 juillet 1614 (« Most Precious Blood! Jesus! Mary! Adorable Trinity! ») ; saint Philippe Néri directeur spirituel et sa parole sur les anges mettant les mots dans la bouche d'un Père au chevet d'un mourant ; à Milan, vingt Camilliens sur cinquante morts de la peste ; frère Olimpio Nofri creusant sa propre tombe en serrant la croix de l'ordre.
3 7 12 18 22 29 32 40 47 55 56 57 58 60 63 65 69 78 79 82 85 89 90 91 92 95 96Wikipedia (EN), « Camillus de Lellis » : en.wikipedia.org. Recoupement des faits : born 25 May 1550 at Bucchianico, Abruzzo, Kingdom of Naples ; mother Camilla Compelli de Laureto, nearly 60 at his birth ; at 13 accompanied his soldier father, at 16 joined the Venetian army against the Ottomans ; gambled away his possessions ; incurable leg wound ; admitted then discharged from San Giacomo Hospital, Rome, for quarrelsome behaviour ; conversion 1575 while a labourer at the Capuchin friary of Manfredonia ; denied the Capuchin novitiate because of his leg ; returned to San Giacomo degli Incurabili as caregiver then superintendent ; spiritual director St Philip Neri ; ordained priest at Pentecost 1584 by Thomas Goldwell, Bishop of St Asaph ; founded the Order of Clerks Regular, Ministers of the Infirm (M.I.), the Camillians ; red cross on the cassock authorised 20 June 1586 by Sixtus V ; raised to an Order by Gregory XIV in 1591 with a fourth vow « to serve the sick, even with danger to one's own life » ; Naples house 1588, Milan Ca' Granda 1594 ; care of plague-stricken ; the surviving red cross after the fire at the Battle of Canizza (1601) ; crawled to visit the sick when unable to walk ; ordered a fifteen-minute wait after apparent death before burial ; resigned as Superior General 1607 ; death 14 July 1614 in Rome ; beatified 1742 and canonized 1746 by Benedict XIV ; declared patron of hospitals and the sick by Leo XIII (1886) and co-patron of nurses with St John of God by Pius XI (1930) ; invoked against gambling ; feast originally 18 July, moved to 14 July in 1969.
4 9 11 13 15 20 21 23 24 26 28 30 31 33 34 38 42 43 45 53 54 59 61 66 70 71 73 75 76 81 83 86 93 94 97Acta Apostolicae Sedis 23 (1931), pp. 8-10 : Lettres apostoliques de Pie XI (incipit Expedit plane), données à Rome le 28 août 1930, déclarant saint Jean de Dieu et saint Camille de Lellis patrons célestes des infirmiers séculiers du monde entier et de leurs associations (index AAS : « S. Ioannes de Deo et S. Camillus de Lellis caelestes declarantur Patroni infirmariorum saecularium eorumque piarum associationum », p. 8). La lettre cite l'acte de Léon XIII, Lettres apostoliques Dives in misericordia Deus du 23 juin 1886, déclarant les deux saints patrons des hôpitaux et des malades.
8 98 99 101 102Vatican News (FR), notice « Saint Camille de Lellis, prêtre, fondateur des Camilliens » : vaticannews.va. Notice officielle du Saint-Siège : naissance à Bucchianico le 25 mai 1550, mort à Rome le 14 juillet 1614 ; croix rouge obtenue de Sixte V le 20 juin 1586 ; citation du premier biographe, le P. Sanzio Cicatelli (1620), sur les trois raisons de porter la croix sur l'habit.
10Sanzio Cicatelli (avec le P. Pantaleone Dolera), Vita del P. Camillo de Lellis, Viterbo, 1615 (1ʳᵉ édition) ; éditions revues par l'auteur, dernière posthume à Naples, Secondino Roncagliolo, 1627 ; éd. de Rome, 1749, citée par la Catholic Encyclopedia (« CICATELLO, Life of St. Camillus (Rome, 1749) ») ; éd. moderne par le P. Piero Sannazzaro, Rome, Curie généralice des Camilliens, 1980 ; trad. anglaise du P. Frederick W. Faber, The Life of S. Camillus of Lellis, Londres, Richardson and Son, 1851 (d'après l'éd. de Rome, Marini, 1837) : liv. I, ch. I (songe prénatal de la mère : un fils marqué d'une croix sur la poitrine, suivi d'enfants marqués de même), liv. I, ch. X (double encouragement du Crucifix, d'abord en songe — « Fear not, O coward; go on, I will help thee, and I will be with thee » — puis éveillé, les mains détachées de la croix — « Why art thou troubled, O coward? Persevere in thy work, for I will help thee, for this is My work, and not thine »), récit de Canizza (1601 : boulet de quarante livres, coffre d'habits incendié, seule la croix cousue sur un manteau épargnée), « with the care of a mother for a sick child » et lettre d'un prêtre camillien (« like a mother at the bedside of her sick child... I know not what more the most affectionate mother could have done »). Récit confirmé par la source officielle de l'ordre, « St. Camillus and the Crucifix: A Special Bond » : camilliani.org (18/04/2014) : songe (« Do not be afraid, pusillanimous one, go on, because this is not your work but mine! ») et veille (« Tell me what afflicts you, pusillanimous one! Follow your task for I will help you given that this is my work and not yours! »).
36 62 64 67 68 80 88 103« St. Camillo de Lellis in Art », christianiconography.info : christianiconography.info. Notice d'iconographie s'appuyant sur le premier compagnon et biographe du saint, Sanzio Cicatelli : attributs (soutane ou étole noire frappée de la croix rouge assignée à l'ordre par Sixte V) ; tradition d'un songe prénatal de sa mère voyant son fils marqué d'une croix et conduisant d'autres hommes portant la même croix ; voix du crucifix (« Fear not, o pusillanimous one ») ; service des malades à l'Ospedale Santo Spirito de Rome et sur les champs de bataille de Hongrie et de Croatie ; vie 1550-1614 ; fête le 14 juillet (jour de sa mort, sa « nouvelle naissance » au Ciel) ; patron des hôpitaux et des malades.
37« St. Camillus de Lellis », dans The Catholic Encyclopedia, Robert Appleton Company, New York, 1908 : newadvent.org. Source de référence : né à Bucchianico (Abruzzes) en 1550, fils d'un officier ayant servi dans les armées napolitaine et française ; vie de soldat et passion du jeu ; infirmité qui l'affligea quarante-six ans durant ; à trente-deux ans, étude du latin au collège des Jésuites de Rome ; fondation des « Pères de la Bonne Mort » (1584), les membres se liant par vœu à servir les pestiférés et à soigner les malades à domicile ; confirmation par Sixte V en 1586 (avec élection d'un supérieur général tous les trois ans) ; érection en ordre religieux par Grégoire XIV en 1591, avec tous les privilèges des mendiants ; bien qu'à peine capable de se tenir debout, il « rampait hors de son lit pour visiter les malades » et ne souffrait pas qu'on le servît ; démission du généralat en 1607 pour se consacrer davantage aux malades et aux pauvres ; mort à Rome le 14 juillet 1614 ; béatification et canonisation par Benoît XIV.
46« Camillus de Lellis, Saint », Catholic Answers Encyclopedia : catholic.com. Corrobore les faits principaux : naissance à Bucchianico (royaume de Naples) en 1550, fils d'un officier ; mort de sa mère et jeunesse négligée ; soldat de Venise et de Naples jusqu'en 1574 ; ruine par le jeu ; abcès aux pieds soignés à l'hôpital des Incurables de Rome ; renvoi pour son caractère querelleur, puis retour où il devient directeur ; étude du latin au collège des Jésuites à trente-deux ans ; fondation des « Pères de la Bonne Mort » en 1584 voués à servir les pestiférés ; confirmation par Sixte V (1586) et érection en ordre par Grégoire XIV (1591) ; il « rampait hors de son lit pour visiter les malades » ; démission de la charge de supérieur en 1607 ; mort le 14 juillet 1614 ; béatification en 1742 et canonisation par Benoît XIV en 1746.
87Calendarium Romanum ex decreto Sacrosancti Oecumenici Concilii Vaticani II instauratum, auctoritate Pauli PP. VI promulgatum, éditio typica, Typis Polyglottis Vaticanis, 1969 : au 14 juillet, « 14 S. Camilli de Lellis » (mémoire facultative) ; commentaire : « S. Camillus de Lellis obiit Romae die 14 iulii 1614. Canonizatus est anno 1746, eiusque festum ascriptum est in Calendario romano anno 1762, die 18 iulii celebrandum » ; table de transfert : « Memoria S. Camilli de Lellis die eius natali, 14 iulii (1614), reponitur ».
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