Philippe Néri (en italien Filippo Neri, 1515-1595) est un prêtre florentin, fondateur de la Congrégation de l'Oratoire, l'une des grandes figures de la Réforme catholique romaine du XVIᵉ siècle. Surnommé de son vivant l'Apôtre de Rome, il évangélisa pendant un demi-siècle la Ville éternelle, non par de grandes croisades doctrinales, mais par la conversation, la confession, la prière et une joie communicative restée légendaire.[1][2][3]
Tout en lui déconcerte les attentes : ce mystique qui sentit un jour un globe de feu entrer dans sa poitrine et lui dilater le cœur au point de briser deux côtes refusa toute sa vie les honneurs, déclina la pourpre cardinalice, et désamorçait l'admiration par des bouffonneries calculées. Son arme contre l'orgueil — le sien et celui des autres — fut le rire.[4][5] Sa maxime tenait en quatre mots italiens : « State buoni, se potete », « Soyez bons, si vous pouvez ».[6]
Contemporain du concile de Trente et acteur central de la Réforme catholique, Philippe Néri appartient à cette génération de saints réformateurs qui, au cœur de la crise protestante, régénérèrent l'Église de Rome de l'intérieur. À ses côtés vécurent et se formèrent saint Ignace de Loyola, saint Charles Borromée et saint Camille de Lellis : avec eux, l'« Apôtre de Rome » incarne une sainteté urbaine, populaire et joyeuse, qui sut faire de la Ville des papes une terre de conversion.[7][8]
Florence : l'enfance de « Pippo buono » (1515-1533)
Une famille florentine sous l'ombre de Savonarole
Philippe naît le 21 juillet 1515 à Florence, alors république dominée par les Médicis. Son père, Francesco Neri, est notaire ; sa mère, Lucrezia da Mosciano, issue d'une famille au service de l'État, meurt alors qu'il est encore enfant, et c'est une belle-mère aimante qui l'élève.[9][10] La Florence de son enfance reste marquée par la prédication enflammée de Jérôme Savonarole, brûlé en 1498 : les Dominicains de San Marco, gardiens de sa mémoire, exerceront sur le jeune Philippe une influence durable.[11]
Enfant doux, gai et obéissant, il gagne très tôt le surnom resté attaché à son nom : Pippo buono, « le bon petit Philippe ».[12][13][14] La tradition lui prête une seule colère mémorable, vite regrettée — preuve, disait-on, d'un naturel singulièrement paisible.
L'éducation chez les Dominicains de San Marco
Philippe reçoit sa première formation auprès des Frères prêcheurs du couvent de San Marco, où il puise le goût de la prière et de la doctrine. Lui-même attribuera plus tard tout le bien de sa jeunesse aux pères dominicains de ce couvent.[15] Cette racine dominicaine, héritière de Savonarole, imprime en lui une piété austère que tempérera, à Rome, une gaieté toute franciscaine d'esprit.
San Germano et la conversion (1533)
Vers l'âge de dix-huit ans, Philippe est envoyé à San Germano (l'actuelle Cassino), au pied du Mont-Cassin, auprès d'un parent sans enfants, le riche Romolo, qui veut faire de lui son héritier dans le commerce.[16][17] C'est là, dans la région du grand monastère bénédictin, que se produit le tournant de sa vie : une conversion intérieure le détache d'un seul coup de toute ambition terrestre.
Philippe renonce à l'héritage, quitte San Germano et part pour Rome — sans plan, sans appui, sans projet de carrière, mû par le seul désir de se donner à Dieu. Il a renoncé à une fortune ; il entre dans la Ville éternelle pauvre et inconnu. Il y restera soixante ans et n'en sortira jamais plus.[18][19]
Les années cachées de Rome (1533-1551)
Précepteur chez Galeotto Caccia
À Rome, Philippe est accueilli par un douanier florentin, Galeotto Caccia, qui lui offre le gîte en échange de l'éducation de ses deux fils.[20][21] Le jeune homme se contente d'une mansarde, d'un peu de pain, d'olives et d'eau, et passe ses journées à étudier et ses nuits à prier. Précepteur exemplaire, il forme si bien ses élèves que l'un d'eux deviendra prêtre.
L'étudiant qui vendit ses livres
Pendant environ trois ans, Philippe suit des cours de philosophie et de théologie auprès des maîtres de la Sapience et des Augustins de Sant'Agostino.[22][23] Doué, il pourrait devenir un savant. Mais il comprend que sa vocation n'est pas la chaire : un jour, il vend tous ses livres, en donne le prix aux pauvres, et choisit de se faire tout entier apôtre des rues plutôt que docteur des écoles.[24] Ce geste résume sa conviction durable, qu'il fera passer dans ses maximes :
« La sagesse de la sainte Écriture est apprise plutôt par la prière que par l'étude. » — Saint Philippe Néri, Maximes et sentences[25]
L'apôtre des rues : « Quand commencerons-nous à faire le bien ? »
Commence alors la part la plus originale de sa vie : l'apostolat de la conversation. Sans habit religieux, simple laïc, Philippe arpente les rues, les boutiques, les banques, les places de Rome, abordant les passants avec une bonhomie désarmante.[26][27] Sa formule favorite, devenue proverbiale, ouvrait mille conversions :
« Eh bien, mes frères, quand commencerons-nous à faire le bien ? » — Saint Philippe Néri[28]
Il fréquente les jeunes gens, les marchands, les artisans, les désœuvrés, et les ramène doucement à la confession et à la charité. Il visite les hôpitaux, soigne les malades, accompagne les mourants. Cette présence joyeuse et persévérante dans la cité lui vaut, de son vivant déjà, le titre d'Apôtre de Rome.[29][30]
Le miracle du cœur : la Pentecôte 1544 dans les catacombes
Philippe a coutume de passer ses nuits en prière dans les catacombes de Saint-Sébastien, sur la voie Appienne, parmi les tombeaux des premiers martyrs.[31][32] C'est là, la veille de la Pentecôte 1544, que se produit l'événement mystique fondateur de sa vie. Selon le récit unanime de ses biographes et des dépositions du procès de canonisation, il ressentit un globe de feu lui entrer dans la bouche, puis se dilater dans sa poitrine, embrasant son cœur d'un amour de Dieu si violent qu'il dut se jeter à terre en suppliant : « Assez, Seigneur, assez ! »[33][34][35]
À partir de ce jour, Philippe porta au côté gauche une tuméfaction permanente, grosse comme un poing, et son cœur battait par moments si fort que tout son corps en tremblait. L'autopsie pratiquée après sa mort confirma le prodige : deux côtes au-dessus du cœur étaient brisées et soulevées en arc, comme repoussées par l'organe dilaté, et n'avaient jamais ressoudé.[36][37] La cause de béatification retint le fait comme miraculeux. Plus tard, le pape Benoît XIV, juriste prudent, suggéra une explication naturelle par anévrisme ; mais le saint et ses fils spirituels y virent toujours la marque physique de l'amour divin imprimé dans sa chair. L'Église, ici, n'oblige pas à trancher entre ces lectures : le fait anatomique, lui, est attesté et exceptionnel.
La Confrérie de la Très Sainte Trinité et les pèlerins (1548)
En 1548, sous la conduite de son confesseur Persiano Rosa, Philippe fonde la Confrérie de la Très Sainte Trinité des pèlerins et des convalescents, établie à l'église San Salvatore in Campo.[38][39] Son but : accueillir, nourrir et loger les pèlerins affluant à Rome, et recueillir les convalescents trop faibles, sortis de l'hôpital mais sans force pour travailler. Lors des années jubilaires, la confrérie hébergea des milliers de pèlerins — son hospice de la Trinità dei Pellegrini devint l'une des grandes œuvres de charité de la Rome moderne.[40][41]
C'est dans ce cadre que Philippe introduisit à Rome la dévotion des Quarante Heures d'adoration du Saint-Sacrement.[42] La charité au service des malades était à ses yeux une voie courte vers la perfection :
« Une ardente charité dans le service des malades est un court chemin pour arriver à la parfaite vertu. » — Saint Philippe Néri, Maximes et sentences[43]
Le prêtre et la naissance de l'Oratoire (1551-1575)
L'ordination tardive (1551)
Pendant près de vingt ans, Philippe demeura simple laïc. Ce fut son confesseur Persiano Rosa qui le pressa de recevoir les ordres, jugeant qu'il ferait plus de bien comme prêtre. Après des études complémentaires, Philippe fut ordonné diacre puis prêtre le 23 mai 1551, à l'âge de trente-cinq ans.[44][45] Il songea un moment à partir évangéliser les Indes, comme son contemporain saint François Xavier ; mais un saint moine lui fit comprendre que son Inde, c'était Rome.[46][47]
San Girolamo della Carità : la chambre où tout commence
Le nouveau prêtre s'installe à la maison des prêtres de San Girolamo della Carità, où il occupera longtemps une petite chambre devenue le cœur battant de Rome spirituelle.[48][49] Il y déploie un ministère immense de la confession : pénitent après pénitent, des heures durant, dès l'aube, il devient le confesseur recherché des humbles comme des cardinaux. Il y forme aussi, peu à peu, le cénacle de jeunes hommes qui se réunissent autour de lui pour prier, lire et parler de Dieu.
Qu'est-ce que l'Oratoire ?
De ces réunions informelles naît, vers 1551-1556, ce que Philippe appelle l'Oratoire (Oratorio).[50][51] Chaque après-midi, dans une salle aménagée au-dessus de l'église, des laïcs et des clercs se rassemblent librement : on fait oraison, on lit l'Écriture, les Pères, les vies de saints et le martyrologe, puis l'un des participants propose un sujet spirituel et chacun en discute familièrement. Philippe y introduit la prédication en langue vulgaire, faite de plusieurs courts discours simples plutôt que d'un long sermon savant — une nouveauté pour l'époque.[52]
L'esprit de ces réunions, c'est la liberté et la familiarité : Philippe ne veut ni règle pesante, ni vœux, ni austérité affichée, mais des cœurs gagnés par la douceur. Sa pédagogie tient en une maxime :
« Dans nos rapports avec le prochain, nous devons avoir des manières aussi agréables que possible, afin de le gagner à la vertu par notre affabilité. » — Saint Philippe Néri, Maximes et sentences[53]
La musique : Palestrina et la naissance de l'« oratorio »
La musique sacrée tient une place essentielle dans l'Oratoire. Pour soutenir la prière, on chante des laudes spirituelles, et l'on met en musique des scènes de l'histoire sainte. Ces pièces dialoguées, chantées dans l'oratoire de Philippe, donneront naissance à un genre musical qui en porte le nom : l'oratorio.[54] Le saint compta parmi ses amis et pénitents le plus grand compositeur de son temps, Giovanni Pierluigi da Palestrina, qui composa pour ses réunions et que Philippe assista à son lit de mort le 2 février 1594.[55][56]
La visite des Sept Églises
Pour arracher la jeunesse romaine aux désordres du carnaval, Philippe institue en 1553 la visite des Sept Églises : une longue marche de dévotion d'une basilique à l'autre — Saint-Pierre, Saint-Paul-hors-les-Murs, Saint-Sébastien, Saint-Jean-de-Latran, Sainte-Croix-de-Jérusalem, Saint-Laurent-hors-les-Murs et Sainte-Marie-Majeure.[57] On part à l'aube, on prie, on chante, on écoute de brefs sermons, on pique-nique joyeusement en chemin. Des milliers de Romains y prirent part : la piété de Philippe était gaie, populaire et en plein air.[58][59]
La Congrégation de l'Oratoire (1575-1595)
L'approbation de Grégoire XIII (1575) et la Chiesa Nuova
L'œuvre dépasse bientôt le cadre d'une chambre. Le 15 juillet 1575, le pape Grégoire XIII érige canoniquement la Congrégation de l'Oratoire — communauté de prêtres séculiers vivant ensemble sans vœux, unis par la seule charité — et lui confie la vieille église paroissiale de Santa Maria in Vallicella.[60][61] Philippe la fait abattre et reconstruire en un vaste édifice neuf que les Romains surnommeront la Chiesa Nuova, la « Nouvelle Église », où reposent aujourd'hui ses reliques.
L'originalité de la Congrégation est sa souplesse : pas de vœux solennels, pas de supérieur général tout-puissant, des maisons autonomes liées par l'esprit commun. Philippe en fut élu supérieur, d'abord pour trois ans, puis à vie en 1587.[62] Cette forme nouvelle de vie sacerdotale essaimera dans toute l'Europe.
Une école de saints : Baronius, Borromée, Camille, Tarugi
Autour de Philippe gravita une extraordinaire génération de saints et de savants. Sa chambre de San Girolamo, puis la Vallicella, furent une véritable école de sainteté pour la Rome de la Réforme catholique. Le tableau ci-dessous rassemble quelques-unes des grandes figures qui furent ses disciples, ses pénitents ou ses amis intimes.
| Figure | Lien avec Philippe Néri | Postérité |
|---|---|---|
| César Baronius (1538-1607) | Disciple et oratorien ; Philippe lui ordonna d'écrire les Annales ecclésiastiques | Cardinal, père de l'histoire ecclésiastique moderne |
| Saint Charles Borromée (1538-1584) | Ami et collaborateur de la réforme romaine | Archevêque de Milan, modèle de l'évêque tridentin |
| Saint Camille de Lellis (1550-1614) | Pénitent et fils spirituel de Philippe | Fondateur des Camilliens, patron des malades |
| Saint Félix de Cantalice (1515-1587) | Ami capucin et compagnon de joie | Premier capucin canonisé |
| Saint Ignace de Loyola (1491-1556) | Ami ; nombre de jeunes gagnés par Philippe rejoignirent ses jésuites | Fondateur de la Compagnie de Jésus |
| Francesco Maria Tarugi (1525-1608) | Compagnon des premières heures de l'Oratoire | Cardinal, archevêque d'Avignon puis de Sienne |
On disait que Philippe « pêchait » les âmes par sa douceur et les confiait ensuite à qui les conduirait plus loin ; lui-même se réjouissait de ce que tant de ses jeunes gens devinssent jésuites, sans jamais en concevoir de jalousie.[63]
Le refus de la pourpre
La réputation de sainteté de Philippe était telle que, selon la tradition, le cardinalat lui fut proposé. Il le refusa avec sa malice habituelle, jetant en l'air sa calotte ou détournant la chose par une plaisanterie, pour échapper à tout honneur.[64] Toute sa doctrine de l'humilité se résume dans cette fuite des dignités :
« L'homme doit s'humilier sans cesse, et ne jamais s'exalter à cause des grâces que Dieu lui accorde. » — Saint Philippe Néri, Maximes et sentences[65]
L'affaire Henri IV (1595)
À la toute fin de sa vie, le vieux prêtre joua un rôle dans une grande affaire politico-religieuse. Henri IV de France, converti du calvinisme, demandait au pape Clément VIII la levée de son excommunication ; le pape hésitait. Philippe chargea son disciple Baronius, alors confesseur du pape, de refuser l'absolution à Clément VIII tant que celui-ci ne recevrait pas le roi de France dans l'Église.[66] Le pape céda, l'absolution d'Henri IV fut prononcée, et la France resta catholique : geste discret d'un saint qui n'aimait pourtant rien tant que rester caché.
Le saint de la joie : physionomie spirituelle
« Soyez bons, si vous pouvez » : la sainteté joyeuse
Ce qui frappe d'abord chez Philippe Néri, c'est la joie. Pour lui, la tristesse et le scrupule sont des portes ouvertes au démon, et la gaieté un terrain où la grâce travaille mieux. Il chassait la mélancolie de sa maison comme une ennemie :
« L'enjouement fortifie le cœur ; il nous aide à persévérer dans une vie sainte ; les serviteurs de Dieu doivent donc être toujours de bonne humeur. » — Saint Philippe Néri, Maximes et sentences[67]
Cette joie n'était pas légèreté : elle reposait sur une confiance absolue en Dieu et un détachement total du monde. Sa devise — « State buoni, se potete », « Soyez bons, si vous pouvez » — disait à la fois l'exigence et la miséricorde : viser la sainteté, mais sans crispation, en comptant sur la grâce plus que sur soi.[68][69]
L'humilité et les mortifications de l'amour-propre
Le grand combat de Philippe fut contre l'orgueil, le sien d'abord. Pour s'humilier et pour guérir ses disciples de la vaine gloire, il imaginait des mortifications burlesques : se promener à demi rasé, porter de grands habits ridicules, ordonner à un jeune homme distingué de traverser Rome avec une queue de renard accrochée dans le dos, ou se faire passer pour fou.[70][71] Sous la bouffonnerie, une stratégie spirituelle rigoureuse : tuer l'amour-propre par le ridicule volontaire. Il professait que la défiance de soi est le commencement de la sécurité :
« Nous ne devons jamais nous confier en nous-mêmes, car le démon commence par nous inspirer une sécurité trompeuse, puis il nous fait tomber. » — Saint Philippe Néri, Maximes et sentences[72]
Les dons mystiques : extases, lecture des cœurs, guérisons
Sous la jovialité se cachait un mystique de très haute volée. Pendant la messe, Philippe tombait dans des extases si profondes qu'il devait, après la consécration, demander qu'on éteignît les cierges et qu'on le laissât seul de longues heures ; on rapporte aussi des lévitations.[73][74] Il avait le don de lire dans les cœurs : il devinait les péchés cachés de ses pénitents avant qu'ils n'ouvrissent la bouche, et lisait l'avenir de certains. On lui attribua de nombreuses guérisons, et même la résurrection d'un jeune homme, Paolo Massimo, le temps d'une dernière conversation avant de le laisser repartir vers Dieu.[75]
Une spiritualité de la prière et de l'abandon
Toute sa doctrine ramène à la prière et à l'abandon à la volonté de Dieu. Sans prière, disait-il, l'homme n'est plus qu'une bête :
« Un homme sans prière est un animal sans l'usage de la raison. » — Saint Philippe Néri, Maximes et sentences[76]
Et il enseignait que la vraie prière commence par la reconnaissance de notre néant et la remise totale entre les mains de Dieu — une note qui annonce de loin la spiritualité de l'abandon et de la Divine Volonté :
« La plus belle prière que nous puissions faire consiste à dire à Dieu : Seigneur, agissez envers moi selon votre bon plaisir et votre sainte volonté. » — Saint Philippe Néri, Maximes et sentences[77]
Mais Philippe restait un maître réaliste : il défiait de la prière sans mortification, qu'il comparait à un oiseau prétendant voler sans ailes.
« La véritable préparation à la prière consiste dans l'exercice de la mortification, car celui qui veut s'adonner à la prière sans se mortifier est semblable à un oiseau qui voudrait voler avant d'avoir des ailes. » — Saint Philippe Néri, Maximes et sentences[78]
La mort et la gloire
Le Corpus Christi 1595
Le 26 mai 1595, jour de la Fête-Dieu (Corpus Christi) cette année-là, Philippe passe sa journée comme à l'ordinaire, gai et accueillant, confessant et recevant des visiteurs jusqu'au soir. Il a soixante-dix-neuf ans. Au cours de la nuit, une hémorragie l'emporte. Son disciple Baronius récite les prières des agonisants ; incapable de parler, le vieux saint bénit ses fils spirituels d'un signe de croix et rend l'âme aux premières heures du 26 mai.[79][80][81][82] Toute sa vie, il avait gardé devant les yeux la pensée de cette heure :
« C'est une excellente méthode pour nous préserver de la rechute dans les fautes sérieuses que de dire chaque soir : demain je puis être mort. » — Saint Philippe Néri, Maximes et sentences[83]
Le cœur dilaté : l'autopsie
L'autopsie, pratiquée le lendemain, confirma le prodige du cœur : on trouva les deux côtes brisées et arquées au-dessus d'un cœur anormalement gros, séquelle physique de l'embrasement de 1544.[84][85] Ce fait, dûment constaté par les médecins, pesa lourd dans le procès de béatification. Le corps fut exposé à la vénération du peuple romain, puis déposé dans la Chiesa Nuova.
Béatification (1615) et canonisation (1622)
La cause avança vite, portée par la ferveur populaire et l'éclat des miracles. Philippe fut béatifié le 11 mai 1615 par le pape Paul V.[86][87] Puis, le 12 mars 1622, le pape Grégoire XV le canonisa au cours d'une cérémonie restée célèbre, où furent élevés ensemble sur les autels cinq saints : Philippe Néri, Ignace de Loyola, François Xavier, Thérèse d'Avila et Isidore le Laboureur.[88][89][90] Les Romains, qui aimaient leur Apôtre, plaisantèrent que le pape avait canonisé « quatre Espagnols et un saint » — un saint qui, lui, était bien des leurs.
| Étape | Date | Pape |
|---|---|---|
| Naissance | 21 juillet 1515 | — |
| Miracle du cœur (catacombes) | Pentecôte 1544 | — |
| Ordination sacerdotale | 23 mai 1551 | — |
| Approbation de l'Oratoire | 15 juillet 1575 | Grégoire XIII |
| Mort (Fête-Dieu) | 26 mai 1595 | — |
| Béatification | 11 mai 1615 | Paul V |
| Canonisation | 12 mars 1622 | Grégoire XV |
Patronages et héritage : l'Oratoire dans le monde
L'Oratoire de saint Philippe Néri se répandit dans toute l'Europe et au-delà. En France, le cardinal Pierre de Bérulle fonda en 1611 un Oratoire à la physionomie propre, berceau de l'« École française de spiritualité » ; en Angleterre, au XIXᵉ siècle, saint John Henry Newman introduisit l'Oratoire et trouva en Philippe Néri son modèle de prêtre.[91][92] Saint Jean-Paul II, dans sa lettre à la Confédération de l'Oratoire en 1994, saluait en Philippe un maître de la joie chrétienne et de la sainteté offerte à tous, prêtres comme laïcs.[93]
Fêté le 26 mai, patron de Rome, des rieurs et de la joie, l'« Apôtre de Rome » demeure le saint qui prouva qu'on peut être pleinement uni à Dieu sans cesser d'être profondément humain — et que le chemin le plus court vers le Ciel passe souvent par un cœur joyeux.[94][95]
« Si Dieu est avec vous, ne craignez rien et n'ayez peur de personne. » — Saint Philippe Néri, Maximes et sentences[96]
Pour aller plus loin
- Saint Ignace de Loyola (1491-1556) — son ami et contemporain, canonisé le même jour que lui en 1622.
- Saint Charles Borromée (1538-1584) — l'évêque réformateur, collaborateur de la Rome tridentine.
- Saint Camille de Lellis (1550-1614) — son pénitent, fondateur des serviteurs des malades.
- La Réforme catholique — le grand mouvement de régénération de l'Église dont il fut l'une des figures romaines.
- Le concile de Trente (1545-1563) — le concile contemporain qui refonda la discipline et la doctrine catholiques.
- Les catacombes chrétiennes de Rome — les souterrains de Saint-Sébastien où se produisit le miracle de son cœur.
Notes et références
Wikipédia (FR), « Philippe Néri » : fr.wikipedia.org. Notice biographique de référence : naissance le 21 juillet 1515 à Florence, fils du notaire Francesco Neri et de Lucrezia da Mosciano, surnom Pippo buono ; éducation chez les Dominicains de San Marco (héritage de Savonarole) ; envoi vers 18 ans à San Germano auprès du parent Romolo et conversion ; départ pour Rome, précepteur chez Galeotto Caccia ; études de philosophie et théologie puis vente de ses livres ; apostolat des rues, titre d'« Apôtre de Rome » ; expérience mystique de la Pentecôte 1544 dans les catacombes de Saint-Sébastien (globe de feu, dilatation du cœur, saillie de deux côtes confirmée à l'autopsie) ; Confrérie de la Très Sainte Trinité (1548) ; ordination sacerdotale le 23 mai 1551 ; San Girolamo della Carità ; naissance de l'Oratoire et de l'oratorio musical (Palestrina) ; approbation par Grégoire XIII (1575) et église Santa Maria in Vallicella / Chiesa Nuova ; dons mystiques (extases, lecture des cœurs) ; mort le 26 mai 1595 à 79 ans ; béatification 1615 (Paul V), canonisation 1622 (Grégoire XV) avec Ignace, François Xavier, Thérèse d'Avila et Isidore ; fête le 26 mai.
1 7 9 11 16 20 23 24 29 32 33 37 39 45 49 51 61 74 80 85 87 89 92Wikipedia (EN), « Philip Neri » : en.wikipedia.org. Recoupement des faits et dates : born 21 July 1515 in Florence ; father Francesco di Neri, mother Lucrezia da Mosciano ; Dominican formation at San Marco ; sent at 18 to his kinsman Romolo at San Germano near Monte Cassino, conversion, departure for Rome (1533) ; tutor to the sons of Galeotto Caccia ; three years of philosophy/theology then sold his books ; street apostolate (« Apostle of Rome ») ; acquaintance with Ignatius of Loyola ; catacombs of San Sebastiano, supernatural enlargement of the heart breaking two ribs (autopsy ; Benedict XIV's aneurysm hypothesis) ; Confraternity of the Most Holy Trinity (1548), San Salvatore in Campo, Forty Hours, pilgrims/convalescents ; ordained priest 23 May 1551 ; San Girolamo della Carità ; Oratory, evening meetings, vernacular preaching, the musical « oratorio », Palestrina ; Seven Churches walk (1553) ; papal bull 15 July 1575 (Gregory XIII), Santa Maria in Vallicella / Chiesa Nuova ; superior for life (1587) ; disciples Baronius, Tarugi, links with Charles Borromeo, Camillus de Lellis, Felix of Cantalice ; Henry IV / Clement VIII / Baronius episode ; mortifications and humility ; ecstasies, levitations, reading of hearts ; death 26 May 1595 (Corpus Christi), aged 79-80 ; beatified by Paul V (1615), canonized 12 March 1622 by Gregory XV with Ignatius, Francis Xavier, Teresa of Ávila and Isidore ; feast 26 May ; later spread of the Oratory (Bérulle, Newman).
2 4 10 12 15 17 18 21 22 26 31 34 36 38 40 42 44 46 48 50 52 54 55 57 58 60 62 63 66 70 73 75 79 84 86 88 91Catholic Encyclopedia (1911), « St. Philip Neri » : newadvent.org. Notice classique : naissance à Florence en 1515, arrivée à Rome, apostolat des rues, fondation de l'Oratoire, conseil du moine de Tre Fontane (« Rome sera ton Inde »), mort en 1595 et canonisation en 1622.
3 47 90Vatican News (FR), « Saint Philippe Neri, fondateur de l'Oratoire » (saint du jour, 26 mai) : vaticannews.va. Notice liturgique : surnom Pippo buono, apôtre des rues de Rome, charité envers les pèlerins et les malades, fondation de l'Oratoire, sainteté joyeuse et humour, mortifications de l'amour-propre, refus des honneurs, mort le 26 mai 1595. (Page consultée pour la notice ; accès direct restreint, recoupée avec les notices FR/EN.)
5 8 13 19 27 30 64 71Saint Philippe Néri, Maximes et sentences de saint Philippe Néri distribuées pour chaque jour de l'année, traduction française de l'opuscule italien Ricordi e Detti di san Filippo Neri (publié à Turin), éditée par l'Oratoire de saint Philippe : oratoriosanfilippo.org. Citations reproduites d'après ce recueil — « Quand nous déciderons-nous à commencer à faire le bien ? » (janvier 1) ; « L'homme doit s'humilier sans cesse, et ne jamais s'exalter à cause des grâces que Dieu lui accorde » (janvier 12) ; « La plus belle prière que nous puissions faire consiste à dire à Dieu : Seigneur, agissez envers moi selon votre bon plaisir et votre sainte volonté » (janvier 25) ; « Une ardente charité dans le service des malades est un court chemin pour arriver à la parfaite vertu » (mars 8) ; « L'enjouement fortifie le cœur [...] les serviteurs de Dieu doivent donc être toujours de bonne humeur » (février 7) ; « Un homme sans prière est un animal sans l'usage de la raison » (février 23) ; « La véritable préparation à la prière consiste dans l'exercice de la mortification [...] semblable à un oiseau qui voudrait voler avant d'avoir des ailes » (février 26) ; « La sagesse de la sainte Écriture est apprise plutôt par la prière que par l'étude » (mars 7) ; « Nous ne devons jamais nous confier en nous-mêmes, car le démon commence par nous inspirer une sécurité trompeuse » (mars 23) ; « Dans nos rapports avec le prochain, nous devons avoir des manières aussi agréables que possible, afin de le gagner à la vertu par notre affabilité » (janvier 29) ; « C'est une excellente méthode [...] que de dire chaque soir : demain je puis être mort » (février 22) ; « Si Dieu est avec vous, ne craignez rien et n'ayez peur de personne » (janvier 10). La devise « State buoni, se potete » (« Soyez bons, si vous pouvez ») est la formule la plus célèbre du saint, attestée par la tradition oratorienne et reprise par Jean-Paul II.
6 25 28 43 53 65 67 68 72 76 77 78 83 96Catholic Online, « St. Philip Neri » : catholic.org. Notice : né à Florence le 21 juillet 1515, l'un des quatre enfants du notaire Francesco Neri ; enfant gai et obéissant, très tôt surnommé Pippo buono.
14Antonio Gallonio, Vita di san Filippo Neri (Rome, 1600) : première biographie, écrite par un disciple de l'Oratoire ; source du récit du globe de feu de la Pentecôte 1544 et de la dilatation du cœur.
35 81Louis Ponnelle et Louis Bordet, Saint Philippe Néri et la société romaine de son temps (Paris, 1928) : biographie savante de référence sur l'action romaine du saint — confrérie des pèlerins, Sept Églises, naissance de l'Oratoire.
41 59Encyclopaedia Britannica (1911), « Giovanni Pierluigi da Palestrina » : Palestrina « breathed his last in the arms of his friend, Filippo Neri » le 2 février 1594. Corroboré par le Grove Dictionary of Music and Musicians : sentant sa fin approcher, Palestrina fit appeler Filippo Neri, son ami et confesseur de longues années, et mourut le 2 février 1594.
56Saint Jean-Paul II, Lettre à la Confédération de l'Oratoire de Saint Philippe Néri à l'occasion du IVᵉ centenaire de la fondation (7 octobre 1994), texte sur vatican.va : vatican.va. Le pape y présente saint Philippe Néri comme un maître de la joie chrétienne et de la sainteté accessible à tous, et rappelle l'esprit de ses brèves maximes, « expression d'un cœur habité par l'Esprit Saint ».
69 93Alban Butler, Vies des saints, au 26 mai (saint Philippe Néri) : récit classique de sa mort à Rome en 1595 et des grâces attribuées à son intercession.
82Martyrologium Romanum, au 26 mai : éloge liturgique de saint Philippe Néri, fêté le 26 mai.
94Franciscan Media, « Saint Philip Neri », saint du jour du 26 mai : franciscanmedia.org. Présente le « saint de la joie », fêté le 26 mai.
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