Adrien V (Hadrianus V), né Ottobono Fieschi vers 1205-1210 à Gênes, gouverne l'Église de Rome du 11 juillet au 18 août 1276 — soit trente-huit jours révolus (trente-neuf en comptage inclusif, d'où le « 39 jours » de certaines sources). Son pontificat est l'un des plus brefs de toute l'histoire, et l'un des plus singuliers : Adrien V est mort sans avoir jamais été ordonné prêtre, ni consacré évêque, ni couronné. Au sens strict, il fut un pape élu qui s'éteignit avant d'avoir reçu la moindre consécration.[4][5]
Pourtant, l'homme n'était pas un inconnu propulsé par hasard au sommet. Avant la tiare, le cardinal Ottobono Fieschi était l'un des grands personnages de la chrétienté : neveu du pape Innocent IV, membre de la puissante maison génoise des Fieschi, comtes de Lavagna, diplomate de premier plan, il avait été le légat pontifical en Angleterre de 1265 à 1268, où il avait pacifié un royaume sortant de la guerre civile et promulgué un corpus de lois ecclésiastiques — les Constitutions d'Ottobono — qui, avec celles du cardinal Otton (1237), resteront l'une des bases du droit de l'Église d'Angleterre jusqu'à la Réforme.[6][7]
Son élection appartient à une année exceptionnelle : 1276, l'année des quatre papes. En douze mois, l'Église passa de Grégoire X à Innocent V, puis à Adrien V, puis à Jean XXI.[8][9] Élu dans la fournaise d'un conclave tenu sous les règles très dures que Grégoire X venait d'imposer, Adrien V eut le temps d'un seul geste de gouvernement : suspendre ces règles mêmes, jugées intenables, sans pouvoir promulguer celles qui devaient les remplacer. La mort l'emporta à Viterbe avant qu'il n'ait rien réglé.[10][11]
Sa trace la plus célèbre n'est ni un décret ni une bulle, mais quelques vers célèbres de Dante. Dans le Purgatoire (chant XIX, v. 97-145), le poète rencontre Adrien V étendu face contre terre sur la terrasse des avares, et lui fait dire le mot qui résume tout pontificat : un mois et quelques jours ont suffi pour mesurer « combien pèse le grand manteau » (« Un mese e poco più… pesa 'l gran manto », v. 103-105).[12]
Pourquoi un pape de trente-huit jours mérite un article
On pourrait croire qu'un pontificat de cinq semaines, sans couronnement ni acte doctrinal, ne laisse rien à raconter. C'est l'inverse. Adrien V condense, en un éclair, plusieurs des grandes tensions du XIIIᵉ siècle : la crise du gouvernement de l'Église entre la mort de Grégoire X et la stabilisation de la papauté ; le poids des grandes familles italiennes — Fieschi, Anjou — sur le Siège de Pierre ; la difficile invention des règles du conclave, ce huis clos qui régit encore aujourd'hui l'élection des papes ; et la rencontre, par Dante, entre la vanité du pouvoir et la conversion intérieure.
Le personnage intéresse aussi par ce qu'il n'a pas été. Ottobono Fieschi avait tout pour faire un grand pape : l'expérience, le réseau, la science du droit, l'autorité d'un demi-siècle de service curial. Sa mort prématurée prive l'Église d'un pontife rompu aux affaires au moment précis où elle en avait le plus besoin. Adrien V est ainsi le portrait d'une promesse interrompue — et, sous la plume de Dante, la leçon d'un homme que la mort cueille juste assez tôt pour qu'il comprenne, in extremis, la vanité de ce qu'il avait poursuivi.
Pour Ignispedia, le sujet relève à la fois de l'histoire de la papauté médiévale et de la spiritualité de la mort : peu de figures montrent aussi nettement que le sommet de la gloire ecclésiastique et l'humilité du pénitent ne sont séparés que par un souffle.
Les sources principales
| Source | Nature | Apport pour Adrien V |
|---|---|---|
| J. N. D. Kelly, The Oxford Dictionary of Popes | Dictionnaire pontifical de référence, Oxford, 1986 | Dates, carrière, conclave, mort, statut canonique |
| Dizionario Biografico degli Italiani, t. I, « Adriano V » | Notice biographique savante, Treccani, 1960 | Famille Fieschi, cursus curial, légation anglaise |
| Powicke et Cheney (dir.), Councils and Synods II | Édition critique des conciles anglais, Oxford, 1964 | Texte et portée des Constitutions d'Ottobono (1268) |
| Norman Tanner (dir.), Decrees of the Ecumenical Councils | Actes conciliaires, Georgetown, 1990 | Texte d'Ubi periculum (Lyon II, 1274) |
| Dante Alighieri, Purgatoire, chant XIX | Poème, vers 1308-1320 | Portrait spirituel, « le grand manteau », la nièce Alagia |
| The Catholic Encyclopedia, « Pope Adrian V », 1907 | Synthèse catholique de référence | Vue d'ensemble, débats sur la date et le lieu d'élection |
Ottobono Fieschi : un grand de l'Église avant la tiare
La maison Fieschi, comtes de Lavagna
Ottobono naît à Gênes, dans les premières années du XIIIᵉ siècle (vers 1205-1210), dans l'une des familles les plus puissantes de la Ligurie : les Fieschi, comtes de Lavagna, dont les terres s'étendaient sur la riviera du Levant, entre Sestri Levante et Chiavari.[13][14] C'est précisément ce territoire que Dante désignera, par périphrase, comme le berceau du pénitent rencontré au Purgatoire : « Entre Sestri et Chiavari descend un beau fleuve, et de son nom le titre de mon sang fait sa cime » — la rivière Lavagna, dont les Fieschi tiraient leur titre comtal.[15]
La maison Fieschi appartient à cette aristocratie marchande et féodale qui, à Gênes comme dans toute l'Italie communale, mêle commerce, armes et carrières ecclésiastiques. Au XIIIᵉ siècle, elle donnera à l'Église deux papes — Innocent IV et Adrien V — et une longue lignée de cardinaux. Être un Fieschi, en ce temps, c'est naître au cœur du pouvoir.
À l'ombre de son oncle Innocent IV
L'ascension d'Ottobono est inséparable de celle de son oncle, Sinibaldo Fieschi, le grand canoniste devenu pape sous le nom d'Innocent IV (1243-1254).[16] C'est dans le sillage de ce pontife — l'un des plus puissants juristes de l'histoire de l'Église, adversaire acharné de l'empereur Frédéric II — qu'Ottobono fait carrière. Dès les années 1240, il accumule les bénéfices et les charges : chapelain pontifical, chanoine de plusieurs grandes Églises, archidiacre de Bologne puis de Parme.[17][18]
Cette proximité familiale avec le pape n'est pas un simple favoritisme : Innocent IV repère en son neveu un homme de droit et de gouvernement, formé dans le milieu juridique bolonais le plus exigeant de l'époque. La curie du XIIIᵉ siècle se construit largement sur ces familiae cardinalices, réseaux de parenté et de clientèle où s'apprennent l'administration et la diplomatie de l'Église universelle.[19]
Cardinal-diacre de Sant'Adriano
En décembre 1251, Innocent IV crée son neveu cardinal-diacre, lui attribuant la diaconie de Sant'Adriano al Foro, l'antique église Saint-Adrien aménagée dans la Curie de l'ancien Forum romain.[20][21] Le détail mérite d'être noté : c'est peut-être le souvenir de ce titre cardinalice — Saint-Adrien — qui inspirera, vingt-cinq ans plus tard, le choix du nom pontifical Adrien.[22]
Fait remarquable, Ottobono restera cardinal-diacre toute sa vie : il ne sera jamais ordonné prêtre ni promu au rang de cardinal-évêque. À sa mort, en 1276, il aura porté la pourpre pendant près de vingt-cinq ans, traversant les pontificats d'Alexandre IV, d'Urbain IV, de Clément IV et de Grégoire X, et participant à plusieurs conclaves. Devenu archiprêtre de la basilique Sainte-Marie-Majeure, il est, dès les années 1260, l'un des piliers du Sacré Collège.[23]
Le légat en Angleterre (1265-1268)
Une Angleterre déchirée par la guerre des barons
Le sommet de la carrière d'Ottobono avant la papauté se joue loin de Rome, en Angleterre. En 1265, le pape Clément IV — Français qui connaît bien le royaume — le choisit comme légat apostolique : désigné le 4 mai 1265, Ottobono part dans l'été, s'attarde à Gênes puis auprès du roi Louis IX pour les affaires de Charles d'Anjou, et débarque à Douvres le 29 octobre 1265, dans une Angleterre exsangue, qui sort de la Seconde Guerre des barons.[24][25] Le roi Henri III vient de l'emporter, à la bataille d'Evesham (août 1265), sur le parti rebelle de Simon de Montfort, tombé les armes à la main. Le royaume est à reconstruire : barons vaincus à réconcilier, Église à réformer, croisade à prêcher.
La mission d'Ottobono dure près de trois ans, d'octobre 1265 à juillet 1268.[26] (La Britannica de 1911 écrivait « envoyé en Angleterre en 1264 » : anticipation d'un an — en 1264 régnait encore Urbain IV, et c'est Clément IV, élu en février 1265, qui désigne Ottobono le 4 mai suivant.[27]) Diplomate habile — sa propre famille était alliée à la maison de Savoie, elle-même apparentée à la reine Éléonore de Provence —, le légat travaille à la pacification du royaume, à l'amnistie négociée des rebelles (le Dictum de Kenilworth) et au rétablissement de la discipline ecclésiastique. Sa stature est telle que le grand Statut de Marlborough de 1267, monument de la législation anglaise, le mentionne expressément :
« ... du temps où le seigneur Ottobon était alors légat en Angleterre. » — Statut de Marlborough, 1267[28]
Le concile de Saint-Paul de Londres (1268)
Le couronnement de sa légation est un grand concile légatin réuni à la cathédrale Saint-Paul de Londres, en avril 1268.[29][30] Devant les évêques et le clergé d'Angleterre, Ottobono y promulgue un ensemble de constitutions destinées à réformer la vie ecclésiastique : discipline du clergé, administration des paroisses, tenue des biens d'Église, clôture des moniales, lutte contre les abus. Il prolonge ainsi l'œuvre d'un précédent légat, le cardinal Otton, dont les constitutions de 1237 faisaient déjà autorité.
Les Constitutions d'Ottobono, socle du droit canonique anglais
C'est là le véritable héritage durable d'Ottobono Fieschi — bien plus que son éphémère pontificat. Les Constitutions d'Ottobono de 1268 deviennent, avec celles d'Otton, la base du droit canonique anglais et le restent jusqu'à la rupture avec Rome au XVIᵉ siècle.[31][32] Au XIVᵉ siècle, le canoniste anglais Jean d'Ayton (John of Acton) en rédige une glose savante, mot à mot, signe que ces textes étaient devenus la matière vivante des tribunaux d'Église du royaume.[33]
Le paradoxe est saisissant : l'homme dont le nom flotte aujourd'hui sur quelques vers célèbres de Dante a, en réalité, façonné le droit ecclésiastique de tout un royaume pour près de trois siècles. Quand on cherche ce qu'Adrien V a réellement laissé, il ne faut pas le chercher dans les trente-huit jours révolus de son règne, mais dans les trois années de sa légation anglaise.
1276 : l'année des quatre papes
Quatre successeurs de Pierre en douze mois
L'élection d'Adrien V s'inscrit dans une séquence vertigineuse. L'année 1276 voit quatre papes se succéder sur le trône de Pierre, fait presque unique dans l'histoire.[34][35] Cette instabilité tient à l'âge des élus, à la rudesse du climat romain en été, et aux pressions politiques du roi de Naples Charles Iᵉʳ d'Anjou, qui cherche à imposer un pape favorable à ses ambitions italiennes.
- 10 janvier 1276Mort de Grégoire Xà Arezzo
Disparaît le pape qui venait d'imposer, au deuxième concile de Lyon (1274), la constitution Ubi periculum réglant pour la première fois le conclave de façon stricte.[36]
- 21 janvier 1276Élection d'Innocent VPierre de Tarentaise, dominicain
Premier pape dominicain, théologien réputé, il meurt après cinq mois, le 22 juin 1276, à Rome.[37]
- 11 juillet 1276Élection d'Adrien VOttobono Fieschi
Élu dans la chaleur d'un conclave tenu sous les règles d'Ubi periculum. Il meurt à Viterbe le 18 août, après 38 jours révolus (39ᵉ jour en comptage inclusif), sans couronnement.[38]
- Mi-septembre 1276Élection de Jean XXIPierre d'Espagne, le médecin-philosophe
Élu entre le 8 et le 17 septembre — le 15 le plus probablement — après des troubles qui hâtent le scrutin à Viterbe, le Portugais Pedro Julião est couronné le 20 septembre 1276 et révoque définitivement Ubi periculum. Il meurt à son tour en mai 1277.[39]
Le conclave de juillet 1276
À la mort d'Innocent V, le 22 juin 1276, le Sacré Collège se réunit pour la troisième fois de l'année. Le conclave se tient sous le régime de la constitution Ubi periculum, promulguée deux ans plus tôt par Grégoire X : les cardinaux sont enfermés, isolés du monde, soumis à un régime de plus en plus dur à mesure que l'élection traîne.[40][41] Le but de Grégoire X était d'en finir avec les vacances interminables — comme le conclave de Viterbe de 1268-1271, le plus long de l'histoire, qui avait duré près de trois ans avant de l'élire lui-même.
L'ombre de Charles d'Anjou pèse sur l'assemblée. Pour échapper à la fois à la pression du roi de Naples et à la touffeur de l'été, et parce qu'il était l'un des cardinaux les plus expérimentés du Collège, Ottobono Fieschi est élu le 11 juillet 1276, au terme de trois semaines d'un conclave tenu à Rome, à Saint-Jean-de-Latran.[42][43] Âgé d'environ soixante-six à soixante et onze ans, il prend le nom d'Adrien V et transfère bientôt la curie à Viterbe.[44][45] (La Catholic Encyclopedia de 1907 donnait « Viterbe, 12 juillet » : lieu et datation anciens, abandonnés par la critique moderne, qui retient Rome, 11 juillet, le transfert à Viterbe n'intervenant que début août.[46])
Le pontificat de trente-huit jours
Élu, mais ni prêtre ni couronné
Le trait le plus frappant du pontificat d'Adrien V est d'ordre canonique. Au moment de son élection, Ottobono Fieschi n'était que cardinal-diacre : il n'avait jamais reçu l'ordination sacerdotale. Sa mort, cinq semaines plus tard, le surprend avant qu'il ait pu être ordonné prêtre, consacré évêque de Rome, ou couronné.[47][48] Adrien V est donc, au sens technique, un pape qui ne fut jamais sacré — élu validement au Siège de Pierre, mais demeuré diacre jusqu'à la fin.
Cette situation, surprenante pour le lecteur moderne, n'avait alors rien d'illégitime : l'élection conférait la charge pontificale, et l'on procédait ensuite, dans les jours suivants, aux ordinations et au couronnement. C'est ce délai ordinaire que la mort vint trancher. Adrien V gouverna donc comme pape élu non encore consacré — autorité réelle, mais inachevée. Il n'en est pas moins compté comme vrai pape — le 186ᵉ — dans les listes pontificales : c'est l'élection acceptée qui faisait le pape, et ni l'absence d'ordination sacerdotale ni celle du couronnement ne l'ont fait rayer du catalogue.[49][50]
La suspension d'Ubi periculum
L'unique acte de gouvernement marquant d'Adrien V fut de suspendre la constitution Ubi periculum de Grégoire X.[51][52] Ayant lui-même subi, comme électeur, la dureté de ces règles, le nouveau pape jugea le système intenable et décida d'en arrêter l'application, le temps d'en élaborer un meilleur.
Pour mesurer ce qu'il suspendait, il faut rappeler la rigueur d'Ubi periculum. La constitution enfermait les cardinaux dans un espace clos, sans chambres séparées ; nul ne pouvait être servi par plus de deux familiers ; la nourriture passait par un guichet pour éviter tout contact extérieur ; et, surtout, le régime se durcissait avec le temps :
« Si, dans les trois jours, l'Église n'a pas reçu de pasteur, les cardinaux se contenteront, pour le reste, d'un seul plat à midi et le soir ; ce délai écoulé, on ne leur servira plus que du pain, du vin et de l'eau, jusqu'à ce que l'élection soit faite. » — Grégoire X, constitution Ubi periculum, deuxième concile de Lyon, 1274[53]
L'intention de Grégoire X était sainte — empêcher que l'Église reste sans tête —, mais l'application, dans la chaleur de l'été romain, mettait en péril la vie même des électeurs âgés. Adrien V comprit qu'un système qui risquait de tuer les cardinaux pour aller plus vite n'était pas tenable. Il suspendit la règle ; il mourut avant d'avoir promulgué la nouvelle.[54] Son successeur Jean XXI révoquera définitivement Ubi periculum le 20 septembre 1276, promettant lui aussi un texte de remplacement — qu'il n'eut jamais le temps d'écrire.[55]
Le sort de cette législation est riche d'enseignement : suspendue par Adrien V, abrogée par Jean XXI, Ubi periculum sera rétablie plus tard, et ses principes essentiels — l'isolement des électeurs, le secret, la hâte sainte — gouvernent encore aujourd'hui le conclave qui élit les papes.[56] Le bref geste d'Adrien V n'aura été qu'une parenthèse dans une histoire qui lui a donné tort.
La mort à Viterbe (18 août 1276)
Adrien V n'eut pas le temps de davantage. À peine la curie installée à Viterbe, le pape tombe malade. Il s'éteint le 18 août 1276, trente-huit jours révolus après son élection, toujours simple diacre, sans avoir été couronné.[57][58] On l'ensevelit dans l'église San Francesco alla Rocca, à Viterbe, où son gisant — un beau monument funéraire gothique attribué au grand sculpteur Arnolfo di Cambio — se voit encore aujourd'hui.[59]
Adrien V au Purgatoire de Dante (Purgatoire, chant XIX)
« Un mese e poco più » : le poids du grand manteau
C'est à un poète, et non à un chroniqueur, qu'Adrien V doit sa célébrité. Dans le dix-neuvième chant du Purgatoire, Dante gravit la cinquième terrasse, celle où se purifient les avares, étendus face contre terre, immobiles, parce qu'ils s'étaient trop attachés aux biens de la terre. Une âme l'arrête. Interrogée, elle se présente d'abord par une formule latine solennelle :
« Sache que je fus successeur de Pierre. » — Adrien V, dans Dante, Purgatoire, XIX[60]
Puis, par la périphrase géographique de la rivière Lavagna, l'âme révèle qu'elle est un Fieschi. Et elle livre alors le vers qui a immortalisé Adrien V — la leçon d'un homme qui a touché le sommet juste assez longtemps pour en mesurer le vide :
« Un mois et guère plus, j'éprouvai combien pèse le grand manteau à qui le garde de la boue, si bien que tout autre fardeau semble une plume. » — Adrien V, dans Dante, Purgatoire, XIX[61]
Le « grand manteau » (il gran manto), c'est la chape pontificale, image du pouvoir suprême. Dante fait dire à Adrien V que ce poids est tel que toute autre charge, à côté, paraît légère comme une plume. La conversion de l'avare se fait dans le renversement : tant qu'il convoitait, il ignorait la vanité de ce qu'il poursuivait ; devenu pape, il l'a comprise d'un coup ; mort, il s'en purifie.
Alagia, la nièce qui prie
Le chant se referme sur une note d'espérance familiale. Adrien V demande à Dante de ne plus s'attarder — le temps de la pénitence est précieux —, mais il évoque une parente restée sur terre, dont les prières peuvent l'aider :
« J'ai là-bas une nièce, nommée Alagia, bonne par elle-même, pourvu que notre maison ne la rende pas mauvaise par son exemple. » — Adrien V, dans Dante, Purgatoire, XIX[62]
Alagia Fieschi, fille du frère d'Ottobono, avait épousé le seigneur Moroello Malaspina — famille que Dante, exilé, connut personnellement en Lunigiane.[63] Le détail dit la communion des saints à l'œuvre : l'âme du Purgatoire compte sur la prière des vivants. C'est l'un des thèmes les plus constants de la théologie catholique de l'au-delà, que Dante met ici en scène avec une délicatesse toute personnelle.
Dante a-t-il confondu Adrien V avec Adrien IV ?
Une difficulté historique mérite d'être posée honnêtement. Adrien V n'a régné que trente-huit jours révolus, sans avoir même été couronné : il est difficile d'imaginer qu'il ait eu le temps de pécher par avarice comme pape. Certains commentateurs ont donc supposé que Dante avait pu confondre Adrien V avec son lointain prédécesseur Adrien IV, à qui Jean de Salisbury, dans le Policraticus, prêtait des propos sur la cupidité de la curie romaine.[64]
L'hypothèse reste discutée et n'est pas tranchée. Mais le texte de Dante est sans ambiguïté sur l'identité du personnage : la rivière Lavagna, le « sang » des Fieschi, le « mois et quelques jours » de pontificat, la nièce Alagia — tous ces traits désignent sans erreur possible Adrien V, et lui seul. Si confusion il y a, elle porte sur le péché attribué, non sur la personne. Pour Ignispedia, la prudence s'impose : Dante peint moins le portrait historique d'un avare avéré qu'une méditation sur la vanité du pouvoir, incarnée dans le pape qui en éprouva le poids le plus brièvement de tous.
Bilan : le vertige d'une tiare éphémère
Un grand serviteur, un pape inachevé
Le destin d'Adrien V tient en un contraste. D'un côté, un demi-siècle de service éminent : neveu d'Innocent IV, cardinal pendant vingt-cinq ans, légat qui a pacifié et légiféré pour l'Angleterre entière. De l'autre, un pontificat avorté : trente-huit jours révolus, aucun couronnement, un seul acte — vite défait par son successeur. L'homme qui avait le plus d'expérience pour gouverner l'Église fut celui qui la gouverna le moins longtemps.
Son héritage réel n'est donc pas pontifical mais canonique : ce sont les Constitutions d'Ottobono, oubliées du grand public, qui ont vraiment marqué l'histoire, en structurant le droit de l'Église d'Angleterre jusqu'à la Réforme.[65] Quant à son geste de pape — la suspension d'Ubi periculum —, il témoigne d'un sens du gouvernement plus que d'une réussite : Adrien V avait vu juste sur la dureté excessive des règles, mais l'histoire, en les rétablissant, lui a donné tort sur le fond.
Pourquoi Adrien V compte aujourd'hui
Adrien V n'est pas qu'une curiosité de catalogue. Il compte pour l'histoire du conclave, dont il fut l'un des premiers à éprouver et à contester les règles encore en vigueur aujourd'hui. Il compte pour l'histoire du droit ecclésiastique anglais, qu'il a durablement façonné. Il compte enfin comme figure spirituelle, par la grâce de Dante : nul pape n'illustre mieux que ce diacre génois, mort avant d'être sacré, la vérité qu'Adrien IV lui-même confiait déjà à Jean de Salisbury — la tiare est une couronne d'épines plus qu'un trône, et le grand manteau pèse au point de rendre toute autre charge légère comme une plume.[66]
« Un mois et guère plus, j'éprouvai combien pèse le grand manteau. »[67]
Dans une chrétienté où tant de pontifes ont lutté des années pour le pouvoir, Adrien V offre la leçon inverse : celle d'un homme à qui Dieu n'a laissé le sommet que le temps d'en comprendre la vanité — et de s'en remettre, au seuil de l'éternité, à la prière d'une nièce restée bonne.
Pour aller plus loin
- Pape Adrien IV (1154-1159), le pape anglais auquel certains pensent que Dante a confondu Adrien V
- Bienheureux Innocent V, prédécesseur immédiat dans l'année des quatre papes
- Deuxième concile de Lyon (1274), où Grégoire X promulgua la constitution Ubi periculum qu'Adrien V suspendit
- Pape Adrien II et Pape Adrien Iᵉʳ, autres pontificats portant le nom d'Adrien
Notes et références
J. N. D. Kelly, The Oxford Dictionary of Popes, Oxford, Oxford University Press, 1986, s.v. « Adrian V », p. 195 (carrière d'Ottobono Fieschi, élection du 11 juillet 1276, suspension d'Ubi periculum, mort le 18 août 1276 sans consécration, mention de Dante).
1 2 4 7 8 10 14 18 20 23 25 34 37 38 39 41 42 44 47 49 51 54 55 57 64« Pope Adrian V », The Catholic Encyclopedia, vol. 1, New York, Robert Appleton Company, 1907, New Advent, https://www.newadvent.org/cathen/01159a.htm. (Note : cette source ancienne place l'élection à Viterbe le 12 juillet 1276 ; la critique moderne situe le conclave à Rome et l'élection au 11 juillet, le pape transférant ensuite la curie à Viterbe.)
3 5 32 45 46 48 50 58F. M. Powicke et C. R. Cheney (dir.), Councils and Synods, with Other Documents Relating to the English Church, II : A.D. 1205-1313, Oxford, Clarendon Press, 1964 (texte et portée des constitutions légatines d'Ottobono, 1268 ; sur la glose de Jean d'Ayton au XIVᵉ siècle).
6 29 31 33 65« The Year of the Four Popes », Veterum Sapientia Institute, https://veterumsapientia.org/the-year-of-the-four-popes/ (synthèse narrative de la succession Grégoire X – Innocent V – Adrien V – Jean XXI en 1276 ; relais bibliographique, à recouper avec Kelly).
9 35Agostino Paravicini Bagliani, Cardinali di curia e « familiae » cardinalizie dal 1227 al 1254, 2 vol., Padoue, Antenore, 1972 (sur les réseaux de parenté et le rôle des familiae cardinalices dans la curie du XIIIᵉ siècle, dont les Fieschi).
11 19Dante Alighieri, La Divine Comédie, Purgatoire, chant XIX, v. 97-145. Texte original italien : « scias quod ego fui successor Petri » (v. 99) ; « Intra Sïestri e Chiaveri s'adima / una fiumana bella, e del suo nome / lo titol del mio sangue fa sua cima » (v. 100-102) ; « Un mese e poco più prova' io come / pesa 'l gran manto a chi dal fango il guarda, / che piuma sembran tutte l'altre some » (v. 103-105) ; « Nepote ho io di là c'ha nome Alagia, / buona da sé, pur che la nostra casa / non faccia lei per essempro malvagia » (v. 142-144).
12 15 60 61 62 63 66 67« Adriano V », Dizionario Biografico degli Italiani, vol. I, Roma, Istituto della Enciclopedia Italiana, 1960 (Treccani, https://www.treccani.it). Naissance : le DBI ne donne qu'une datation large — « nacque nei primi anni del '200 » (né dans les premières années du XIIIᵉ siècle) ; la fourchette vers 1205-1210 retenue ici s'y tient, là où les synthèses récentes en ligne resserrent vers 1210-1220. Légation anglaise : « scelto come legato in Inghilterra il 4 maggio 1265 », débarquement à Douvres le 29 octobre 1265. Élection : conclave « tenuto a Roma in S. Giovanni in Laterano », Ottobono « eletto pontefice, l'11 luglio » 1276. Pour le reste : famille Fieschi, cursus curial, diaconie de Sant'Adriano et tombeau d'Arnolfo di Cambio.
13 16 17 21 22 24 26 27 30 43 59Statute of Marlborough (52 Henry III), 1267, préambule, dans The Statutes of the Realm, vol. I, Londres, 1810. Texte anglais traditionnel : « ... in the Time of the Lord Ottobon, then Legate in England ».
28Norman P. Tanner (dir.), Decrees of the Ecumenical Councils, vol. 1, Londres-Washington, Sheed & Ward / Georgetown University Press, 1990 (deuxième concile de Lyon, 1274, constitution Ubi periculum sur le conclave). Texte latin de la disposition sur le pain, le vin et l'eau : « ... pane, vino et aqua dumtaxat erunt contenti, donec idem provideatur Ecclesiae de pastore. ».
36 40 52 53 56