Pape Clément IV (1265-1268)

Juriste et conseiller de saint Louis devenu veuf puis prêtre, Gui Foucois fut élu pape sous le nom de Clément IV (1265-1268). Célèbre pour son refus absolu du népotisme, il scella le sort des Hohenstaufen, protégea Roger Bacon, et sa mort ouvrit le plus long conclave de l'histoire.

Ignispedia

Clément IV (Clemens IV), de son nom Gui Foucois, fut pape de 1265 à 1268. Avant de monter sur le Siège de Pierre, il avait été l'une des figures les plus singulières de son siècle : un avocat languedocien, légiste réputé, conseiller du roi saint Louis IX, marié et père de deux filles. Devenu veuf, il abandonna le monde, reçut les ordres sacrés, et s'éleva en moins de dix ans jusqu'au cardinalat.[1][2]

Élu pape en son absence le 5 février 1265, alors qu'il revenait d'une légation en Angleterre, il dut regagner l'Italie déguisé en moine pour traverser les territoires tenus par ses adversaires. Son pontificat, bref — trois ans, neuf mois et vingt-cinq jours — fut dominé par la question sicilienne : pour arracher l'Italie du Sud à la maison de Hohenstaufen, Clément IV mena à son terme la politique d'Urbain IV en investissant Charles d'Anjou, frère de saint Louis, du royaume de Sicile. Il en résulta la chute de Manfred à Bénévent (1266) puis l'exécution du jeune Conradin, dernier des Hohenstaufen (1268).[3][4]

Mais Clément IV est resté dans la mémoire de l'Église pour de tout autres raisons. Il fut le pape qui, dès son élection, interdit aux siens de tirer le moindre profit de sa dignité — un refus du népotisme si radical qu'il fait figure d'exception dans la papauté médiévale. Juriste jusque dans l'âme, il renforça le gouvernement de l'Église par la célèbre constitution Licet ecclesiarum (1265). Esprit ouvert, il fut le protecteur de Roger Bacon, qu'il pressa de lui envoyer son œuvre scientifique.[5][6]

Sa mort, le 29 novembre 1268, ouvrit l'épisode le plus paradoxal de son influence : un conclave de près de trois ans, le plus long de l'histoire, qui força l'Église à inventer les règles du conclave moderne. Homme de droit, de détachement et de devoir, Clément IV demeure le portrait d'un chrétien arraché au monde pour servir l'Église au plus dur de la crise médiévale.[7][8]

Pourquoi le pape Clément IV compte-t-il ?

Le juriste de saint Louis devenu pape

Peu de papes ont connu, avant la tiare, une vie aussi pleinement engagée dans le siècle. Gui Foucois fut un grand avocat, formé au droit romain et canonique, puis l'un des conseillers les plus écoutés de saint Louis IX — le roi le plus respecté de la chrétienté.[9] Son élévation rappelle que la sainteté et le service de l'Église ne commencent pas toujours au cloître : ils peuvent traverser un cabinet d'avocat, une charge publique, un mariage et une paternité, avant de s'achever au sommet de l'Église.

Le pape qui a refusé d'enrichir sa famille

À une époque où beaucoup de pontifes plaçaient leurs neveux, distribuaient bénéfices et seigneuries à leur parenté, Clément IV fit l'inverse. Son premier acte de pape fut d'interdire à ses proches de venir à la Curie et d'y chercher le moindre avantage temporel.[10] Cette droiture, attestée par les sources les plus anciennes, donne à son pontificat une valeur d'exemple : le pouvoir ecclésiastique n'est pas un patrimoine de famille.

Le pape de la décision sicilienne

Enfin, Clément IV est l'homme d'une décision lourde de conséquences : l'appel à Charles d'Anjou pour briser la domination des Hohenstaufen en Italie. Cette politique scella la fin d'une dynastie, installa la maison d'Anjou à Naples pour deux siècles, et engagea la papauté dans un jeu d'alliances dont elle paiera le prix. C'est par là que le pontificat de Clément IV touche à l'une des grandes questions du Moyen Âge : jusqu'où l'Église peut-elle s'appuyer sur les armes des princes pour défendre sa liberté ?[11][12]

Gui Foucois avant la tiare

Une naissance en Languedoc, dans un siècle de feu

Gui Foucois naît à Saint-Gilles, sur le Rhône, en Languedoc, vers la fin du XIIᵉ siècle — la tradition le fait naître autour de 1190-1200.[13][14] Il n'est pas le seul pape issu de cette terre méridionale : Urbain V — Guillaume de Grimoard, né vers 1310 à Grisac, en Gévaudan — est lui aussi un pape languedocien.[15] Or le Languedoc de sa jeunesse est précisément le théâtre de la croisade contre les Albigeois et de la lente reprise en main de la région par la royauté capétienne. Gui grandit donc dans un monde marqué par l'hérésie cathare, la guerre, et la naissance d'une nouvelle administration royale et ecclésiale — un terrain idéal pour un futur homme de loi.

Son père, le chevalier Foucois (Foulquois), était lui-même un personnage remarquable : devenu veuf, il se retira à la Chartreuse, où il acheva, dit la Catholic Encyclopedia, « une sainte vie ».[16] Le fils suivra le même chemin que le père : du monde à Dieu, par la voie du veuvage.

Le grand avocat et conseiller de saint Louis

Gui Foucois étudie le droit — droit romain et droit canonique — et acquiert une réputation nationale d'avocat.[17] Il sert d'abord les comtes de Toulouse, puis sa science juridique le porte jusqu'à la cour du roi de France. Saint Louis IX le prend dans son conseil et en fait l'un de ses légistes de confiance.[18]

Saint Louis IX consulte Gui Foucois, futur Clément IV : une illustration éditoriale de son rôle de légiste royal avant son entrée dans le clergé. Créée par IA.

Ce détail n'est pas mineur. Le règne de saint Louis est le moment où la justice royale se structure, où le droit devient l'instrument d'un gouvernement chrétien. Gui Foucois appartient à cette génération de clercs et de juristes qui mettent le droit au service de l'ordre et de la paix. Devenu pape, il restera ce qu'il a toujours été : un légiste, soucieux de procédure, de registres exacts et de gouvernement réglé.

Le veuf qui donne tout à Dieu

Marié, Gui Foucois eut deux filles.[19][20] À la mort de son épouse, vers 1256, sa vie bascule. Comme son père avant lui, il renonce au monde et reçoit les ordres sacrés. Le légiste laïc devient clerc ; l'avocat du roi devient serviteur de l'Église.

« Ses filles, leur écrivit-il, sont les enfants non pas du pape, mais de Guy le Gros. » — Clément IV, refusant tout avantage pour sa famille, d'après la tradition rapportée par la Catholic Encyclopedia[21]

Cette parole, qu'il prononcera une fois pape, prend tout son sens à la lumière de sa conversion : l'homme qui a renoncé à sa propre maison pour suivre le Christ ne fera pas de l'Église la maison de ses héritiers. Le veuvage a été pour Gui Foucois la porte d'une seconde vie, entièrement donnée.

L'ascension fulgurante dans l'Église

Une fois entré dans le clergé, l'élévation de Gui Foucois est rapide. Archidiacre du Puy, il devient :

  • Évêque du Puy le 19 octobre 1257 ;[22]
  • Archevêque de Narbonne en 1259 — l'un des sièges les plus importants du Midi ;[23]
  • Cardinal-évêque de Sabine en décembre 1261, premier cardinal créé par le nouveau pape Urbain IV.[24][25]
De l'avocat au pape — sept étapes de Gui Foucois : avocat de saint Louis, veuvage et ordres, évêque du Puy, archevêque de Narbonne, cardinal de Sabine, légat en Angleterre, puis pape Clément IV. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

En moins de dix ans, l'avocat languedocien s'est hissé au sommet de la hiérarchie. Cette ascension ne doit rien au népotisme — il n'a pas d'oncle pape — mais tout à sa compétence juridique et à la confiance que lui font à la fois la cour de France et la cour de Rome.

Le légat empêché d'entrer en Angleterre

En 1262, Urbain IV confie au cardinal de Sabine une mission délicate : la légation en Angleterre, au pays de Galles et en Irlande, pour pacifier le conflit qui oppose le roi Henri III aux barons révoltés conduits par Simon de Montfort.[26][27] Mais après la victoire de Montfort à Lewes (mai 1264), le légat se voit refuser l'entrée du royaume : Simon et les évêques qui le soutiennent ne veulent pas d'un arbitre romain favorable au roi.[28]

Cet épisode marquera durablement Gui Foucois. Devenu pape, il restera implacable envers Simon de Montfort : il ordonnera à son légat de ne conclure aucune « fausse paix » tant que Montfort et sa lignée ne seraient pas « arrachés du royaume d'Angleterre ».[29] Le juriste avait gardé le sens de l'autorité légitime bafouée.

L'élection de 1265

Un conclave de quatre mois à Pérouse

Urbain IV meurt le 2 octobre 1264. Les cardinaux se réunissent à Pérouse, mais le conclave traîne près de quatre mois, signe des divisions qui paralysent déjà le Sacré Collège.[30] Le 5 février 1265, leur choix se porte sur le cardinal Gui Foucois — alors absent, retenu sur le chemin du retour de sa légation. Il est élu malgré lui, à son insu, et n'apprendra son élévation qu'avec retard.

Le voyage clandestin à travers l'Italie

Le nouvel élu doit alors rejoindre l'Italie centrale. Or la péninsule est en pleine guerre : les Gibelins, partisans des Hohenstaufen, tiennent de larges portions du territoire. Pour traverser sans être reconnu ni capturé, Gui Foucois voyage déguisé en moine.[31][32] L'image est saisissante : le pape de la chrétienté, contraint de se cacher sous un froc pour gagner son propre siège, dit assez la violence des temps.

Le couronnement à Viterbe et le refus du népotisme

Il est couronné à Viterbe le 22 février 1265 et prend le nom de Clément IV.[33] Faute de pouvoir s'établir dans Rome, agitée et peu sûre, il fixera l'essentiel de son pontificat à Viterbe et à Pérouse — il ne régnera jamais réellement depuis la Ville éternelle.

Son tout premier geste donne le ton. Là où l'on attendait des faveurs pour sa parenté, Clément IV interdit à ses proches de paraître à la Curie. Il refuse de marier ses filles au-dessus de leur condition et exige que leurs dots restent « extrêmement modestes ».[34] Pour un pape du XIIIᵉ siècle, c'est une rupture morale considérable.

  1. v. 1190-1200
    Naissance à Saint-Gilles

    Gui Foucois naît en Languedoc, fils du chevalier Foucois, futur chartreux. Il deviendra avocat et légiste.

  2. v. 1256
    Veuvage et ordination

    À la mort de son épouse, le conseiller de saint Louis renonce au monde et reçoit les ordres sacrés.

  3. 1257-1261
    Du Puy au cardinalat

    Évêque du Puy (1257), archevêque de Narbonne (1259), cardinal-évêque de Sabine (1261).

  4. 1262-1264
    Légation en Angleterre

    Légat pour pacifier Henri III et Simon de Montfort, il se voit refuser l'entrée du royaume après Lewes.

  5. 5 février 1265
    Élu pape à Pérouse

    Élu en son absence, il regagne l'Italie déguisé en moine, puis est couronné à Viterbe le 22 février.

  6. 26 février 1266
    Bénévent

    Charles d'Anjou, investi du royaume de Sicile, écrase et tue Manfred de Hohenstaufen.

  7. 23 août - 29 octobre 1268
    Tagliacozzo et Conradin

    Conradin, dernier Hohenstaufen, est défait à Tagliacozzo, puis exécuté à Naples.

  8. 29 novembre 1268
    Mort à Viterbe

    Sa mort ouvre la plus longue vacance du Saint-Siège de l'histoire (1268-1271).

Clément IV et la question sicilienne

L'héritage d'Urbain IV : déloger les Hohenstaufen

Le grand dossier du pontificat, Clément IV ne l'a pas choisi : il en hérite. Depuis des décennies, la papauté redoute la maison de Hohenstaufen, qui ceint à la fois la couronne impériale au nord et le royaume de Sicile au sud — enfermant ainsi les États pontificaux dans une tenaille. Après la mort de l'empereur Frédéric II (1250), son fils bâtard Manfred s'est emparé du royaume de Sicile et menace de réunifier toute l'Italie sous la bannière gibeline.[35][36]

Pour briser cette menace, Urbain IV avait, dès 1263, négocié en secret l'appel à un prince capable de prendre la Sicile par les armes : Charles d'Anjou, comte de Provence et frère cadet de saint Louis.[37] À la mort d'Urbain, le projet n'était pas encore réalisé. Clément IV, compatriote et ancien serviteur des Capétiens, va le mener à son terme.

Charles d'Anjou investi du royaume de Sicile

Par une bulle du 4 novembre 1265, Clément IV confirme l'investiture de Charles d'Anjou du royaume de Sicile, fief de l'Église.[38] Le pape impose des conditions — un cens annuel, des garanties pour la liberté de l'Église sicilienne — mais le principe est posé : pour chasser les Hohenstaufen, l'Église arme le bras d'un prince français.

La question sicilienne sous Clément IV : États pontificaux au centre de l'Italie, royaume de Sicile au sud, pression des Hohenstaufen et recours à Charles d'Anjou. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

La décision n'allait pas de soi. Appeler un prince étranger, lui livrer un royaume, c'était substituer une domination à une autre. Les sources elles-mêmes notent que Clément IV ne fut pas dupe : il reprochera plus tard à Charles sa « rapacité » et sa dureté.[39] Mais, aux yeux du pape, la liberté de l'Église valait ce risque : mieux valait un vassal turbulent qu'un voisin Hohenstaufen décidé à soumettre Rome.

Bénévent (1266) : la chute de Manfred

Charles d'Anjou descend en Italie, est couronné roi de Sicile à Rome, puis marche contre Manfred. Le choc décisif a lieu à Bénévent le 26 février 1266.[40] L'armée de Manfred est anéantie : sur ses 3 600 cavaliers, 600 à peine en réchappent. Manfred lui-même, abandonné par une partie des siens, échange ses insignes royaux et se jette dans la mêlée pour y trouver la mort.[41]

« La destruction de l'armée de Manfred marqua l'effondrement de la domination des Hohenstaufen en Italie. » — Synthèse historique sur la bataille de Bénévent[42]

La victoire est totale. En quelques semaines, Charles d'Anjou s'empare du royaume de Sicile presque sans résistance. La politique de Clément IV semble triompher.

Tagliacozzo (1268) et le drame de Conradin

Le triomphe est de courte durée. En 1267, le jeune Conradin — petit-fils de Frédéric II, dernier héritier légitime des Hohenstaufen, âgé d'à peine seize ans — descend d'Allemagne pour reconquérir l'héritage de sa maison. Une partie de l'Italie gibeline se soulève. Clément IV, fidèle à Charles, l'excommunie et le compare à un agneau mené à l'abattoir.[43]

Conradin devant la justice angevine à Naples : représentation sobre et non graphique du drame qui clôt la maison de Hohenstaufen en 1268. Illustration originale Ignispedia créée par IA.

Le 23 août 1268, les deux armées s'affrontent à Tagliacozzo. Conradin, d'abord vainqueur en apparence, est finalement écrasé par la ruse de Charles d'Anjou.[44] Capturé en fuyant, le jeune prince est jugé pour lèse-majesté et décapité sur la place publique de Naples le 29 octobre 1268.[45] Avec lui s'éteint la dynastie des Hohenstaufen.

Clément IV a-t-il voulu la mort de Conradin ?

C'est ici que se pose la question la plus délicate du pontificat. Une légende tenace veut que Clément IV ait conseillé l'exécution par une formule sinistre : « Vita Conradini, mors Caroli ; mors Conradini, vita Caroli » — « la vie de Conradin, c'est la mort de Charles ; la mort de Conradin, c'est la vie de Charles ».[46]

Or cette attribution est historiquement très contestée. La Catholic Encyclopedia est catégorique : cette fable « est d'une date plus tardive, et contraire à la vérité ».[47] Les sources les mieux établies montrent au contraire que Clément IV plaida pour la vie de Conradin, supplia même saint Louis d'intercéder auprès de son frère Charles, et réprimanda sévèrement ce dernier après l'exécution.[48][49][50]

« Il a été démontré de façon concluante que Clément non seulement plaida pour la vie de Conradin [...] mais réprimanda aussi sévèrement Charles pour son acte cruel. » — Catholic Encyclopedia, article Pope Clement IV[51]

Il reste que la politique du pape avait rendu cette tragédie possible : en armant Charles d'Anjou, Clément IV avait ouvert la voie à un pouvoir qu'il ne maîtrisait plus. C'est la part d'ombre, lucide et assumée, d'un pontificat qui voulait sauver la liberté de l'Église et qui dut composer avec la dureté des princes.

Le gouvernement de l'Église

Licet ecclesiarum : la centralisation des bénéfices

Légiste avant tout, Clément IV a laissé son empreinte la plus durable dans le droit de l'Église. Par la constitution Licet ecclesiarum (1265), il pose un principe lourd de conséquences : les bénéfices ecclésiastiques devenus vacants auprès du Saint-Siège sont réservés à la collation du pape.[52][53]

« Par la constitution Licet ecclesiarum (1265), Clément réussit à renforcer le contrôle pontifical de l'Église en réservant au pape tous les bénéfices vacants à la Curie. » — D'après les études sur le développement des provisions pontificales[54]

Autrement dit : pour comprendre l'enjeu, il faut se rappeler qu'au Moyen Âge, nommer aux charges d'Église (évêchés, prébendes, canonicats) était un pouvoir convoité, source de revenus et d'influence. En réservant au pape ces nominations, Clément IV centralise le gouvernement de l'Église autour de Rome. Cette mesure, prolongée par ses successeurs, fera des réserves pontificales l'un des grands instruments — et l'un des grands débats — de l'Église des derniers siècles médiévaux.[55]

Le légat devenu pape : l'Angleterre et Simon de Montfort

Le passé de légat de Clément IV continue de peser sur sa politique anglaise. Après la mort de Simon de Montfort à la bataille d'Evesham (1265), le pape soutient fermement la restauration de l'autorité du roi Henri III contre les derniers partisans des barons.[56] Près de deux ans plus tard, il fera toutefois ouvrir une enquête pour savoir si Montfort était mort absous, signe que le juriste savait distinguer le combat politique du jugement des âmes.[57]

Vers l'union avec les Grecs et l'ouverture aux Mongols

Le regard de Clément IV ne se limite pas à l'Occident. Il poursuit les négociations avec l'empereur byzantin Michel VIII Paléologue en vue de l'union des Églises grecque et latine — un chantier qui n'aboutira qu'après lui, au deuxième concile de Lyon (1274), sous Grégoire X.[58] À l'est plus lointain, il s'ouvre aux contacts avec les Mongols : il échange avec l'ilkhan Abaqa, dans la perspective d'une alliance contre les puissances musulmanes et d'une défense de la Terre sainte.[59] Ces ouvertures dessinent une papauté aux dimensions du monde connu.

Clément IV et le réveil intellectuel

Le pape et Roger Bacon

L'un des traits les plus modernes du pontificat est l'intérêt de Clément IV pour la science naissante. Dès avant son élection, le cardinal Gui Foucois avait remarqué le franciscain anglais Roger Bacon, esprit encyclopédique, pionnier de la méthode expérimentale, alors bridé par les règles de son ordre.

Devenu pape, Clément IV lui adresse, par un mandat du 22 juin 1266, une demande pressante : qu'il lui envoie, secrètement et au plus vite, ses écrits et ses « remèdes » pour la réforme du savoir, nonobstant les interdictions de son ordre.[60] C'est à cette invitation pontificale que l'on doit la composition, en moins de deux ans, des trois grandes œuvres de Bacon : l'Opus maius, l'Opus minus et l'Opus tertium, envoyées à Rome en 1267-1268.[61][62]

« Révélez-nous vos remèdes pour les questions importantes que vous avez récemment portées à notre attention, aussi rapidement et confidentiellement que possible. » — Clément IV à Roger Bacon, mandat du 22 juin 1266[63]

Ce simple fait suffit à ruiner le cliché d'une Église médiévale ennemie de la science. C'est au contraire un pape qui, contre la prudence frileuse d'un ordre religieux, encourage un savant à livrer ses recherches. Sans cette demande pontificale, l'œuvre majeure de Roger Bacon n'aurait peut-être jamais été écrite.

Thomas d'Aquin et la cour pontificale

Le pontificat de Clément IV coïncide avec l'apogée de la scolastique. C'est l'époque où Thomas d'Aquin enseigne en Italie et compose les premières parties de sa Somme théologique. La tradition rapporte que Clément IV voulut faire de Thomas l'archevêque de Naples, dignité que le dominicain, par humilité et par amour de l'étude, déclina.[64] Le détail, même prudemment rapporté, dit l'estime de ce pape juriste pour la plus haute intelligence théologique de son temps.

La mort et le plus long conclave de l'histoire

Viterbe, 29 novembre 1268

Mémoire de Clément IV à Viterbe : évocation de son tombeau transféré à San Francesco alla Rocca, dans une atmosphère de dépouillement franciscain. Créée par IA.

Un mois à peine après l'exécution de Conradin, Clément IV meurt à Viterbe le 29 novembre 1268, après un pontificat de trois ans et neuf mois.[65][66] Conformément à sa vie de dépouillement, il est inhumé sans faste au couvent dominicain de Santa Maria in Gradi, à Viterbe ; ses restes seront transférés en 1885 à l'église San Francesco alla Rocca.[67]

Le conclave de 1268-1271 et la naissance du conclave moderne

La mort de Clément IV ouvre l'un des épisodes les plus extraordinaires de l'histoire de l'Église. Réunis à Viterbe, les cardinaux, divisés entre factions française et italienne, n'arrivent pas à élire un successeur. La vacance se prolonge — deux ans, neuf mois et deux jours, soit plus de mille jours : c'est la plus longue vacance du Saint-Siège de toute l'histoire.[68]

Excédés, les habitants de Viterbe finissent par enfermer les cardinaux dans le palais épiscopal, les mettent au pain et à l'eau, et vont jusqu'à découvrir une partie du toit pour les contraindre à décider.[69] Le 1er septembre 1271, ils élisent enfin, par compromis, l'archidiacre de Liège Tedaldo Visconti, qui prend le nom de Grégoire X.[70]

« La vacance dura deux ans, neuf mois et deux jours — la plus longue de l'histoire de l'Église catholique. » — Synthèse sur l'élection pontificale de 1268-1271[71]

L'effet sera durable. Pour qu'un tel blocage ne se reproduise jamais, Grégoire X promulgue au deuxième concile de Lyon (1274) la constitution Ubi periculum, qui invente les règles du conclave : électeurs enfermés cum clave (« sous clef »), isolés, soumis à un régime de plus en plus strict tant qu'ils n'ont pas élu.[72] Ainsi, de la mort de Clément IV est né le conclave moderne — celui qui, aujourd'hui encore, élit le pape.

Quel bilan spirituel ?

Le pontificat de Clément IV échappe aux jugements simples. Sur le plan politique, son alliance avec Charles d'Anjou a détruit les Hohenstaufen mais installé à Naples une puissance qui pèsera lourd sur la liberté de la papauté — au point de mener, deux générations plus tard, à l'exil d'Avignon. Le juriste qui voulait protéger l'Église par le droit a aussi engagé une centralisation des bénéfices dont les abus nourriront bien des critiques.

Mais sur le plan spirituel et moral, sa figure demeure haute. Voici un homme qui a quitté le monde après l'avoir pleinement vécu, qui a refusé d'enrichir les siens quand tout l'y invitait, qui a plaidé la clémence quand il eût été plus commode de se taire, et qui a encouragé la recherche de la vérité quand d'autres s'en méfiaient. Gui Foucois reste le portrait d'un chrétien arraché au siècle, fidèle à son devoir au plus dur d'un temps de fer — et son nom même, Clemens, « le clément », garde quelque chose de cette ligne intérieure que la dureté des événements n'a jamais entièrement effacée.[73]

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Charles George Herbermann et al. (dir.), "Pope Clement IV", The Catholic Encyclopedia, vol. IV, Robert Appleton Company, New York, 1908, repris par New Advent : Guido le Gros, fils du chevalier Foucois (devenu chartreux), formation au droit, avocat réputé et conseiller de saint Louis, veuf et père de deux filles, ordres sacrés, évêque du Puy (1256/1257), archevêque de Narbonne (1259), cardinal-évêque de Sabine (déc. 1261), légat en Angleterre, élu à Pérouse le 5 février 1265, couronné à Viterbe le 22 février, interdiction faite à sa parenté de venir à la Curie, mort à Viterbe le 29 novembre 1268. URL : https://www.newadvent.org/cathen/04019a.htm.

    1 9 10 16 17 19 21 23 24 33 34 49 65
  2. "Clement IV, Pope", New Catholic Encyclopedia, repris par Encyclopedia.com : Guy Fulcodi, né à Saint-Gilles à la fin du XIIᵉ siècle, légiste des comtes de Toulouse et conseiller de Louis IX, archidiacre puis évêque du Puy (19 octobre 1257), archevêque de Narbonne (1259), cardinal-évêque de Sabine (1261), légat en Angleterre, Pays de Galles et Irlande, élu in absentia à Pérouse (5 février 1265), confirmation de Charles d'Anjou en Sicile (bulle du 4 novembre 1265), reproches ultérieurs à Charles. Bibliographie citée : E. Jordan, Les Registres de Clément IV ; H. K. Mann, The Lives of the Popes ; J. N. D. Kelly, Oxford Dictionary of Popes. URL : https://www.encyclopedia.com/religion/encyclopedias-almanacs-transcripts-and-maps/clement-iv-pope.

    2 13 18 22 26 30 32 38 39
  3. "Clement IV", Encyclopædia Britannica : Gui Foulques (Guido Fulcodi), né à Saint-Gilles (Languedoc), légiste au service de Louis IX, évêque du Puy (1257), archevêque de Narbonne (1259), cardinal (1261), élu pape le 5 février 1265, investiture de Charles d'Anjou du royaume de Naples et de Sicile (1266), décret réservant à Rome la collation des bénéfices, mort le 29 novembre 1268 à Viterbe. URL : https://www.britannica.com/biography/Clement-IV.

    3 12 14
  4. "Battle of Benevento", Wikipedia, d'après la bibliographie sur les Vêpres siciliennes : bataille du 26 février 1266 opposant Charles Iᵉʳ d'Anjou (guelfes) à Manfred de Sicile (gibelins), traité secret d'Urbain IV avec Charles (1263) poursuivi par Clément IV, anéantissement de l'armée de Manfred (600 cavaliers rescapés sur 3 600), mort de Manfred déguisé dans la mêlée, effondrement de la domination des Hohenstaufen en Italie. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Battle_of_Benevento.

    4 37 40 41 42
  5. "Roger Bacon", Stanford Encyclopedia of Philosophy (éd. Hackett / Maloney) : mandat pontifical de Clément IV du 22 juin 1266 demandant à Bacon de lui envoyer ses écrits, nonobstant les interdictions de son ordre, à l'origine de la composition de l'Opus maius, l'Opus minus et l'Opus tertium (1266-1268), envoyés à Rome en 1267. URL : https://plato.stanford.edu/entries/roger-bacon/.

    5 60 61 63
  6. Thomas W. Smith, "The Development of Papal Provisions in Medieval Europe", History Compass, vol. 13, n° 3, 2015, p. 110-121 (DOI 10.1111/hic3.12223) : sur la constitution Licet ecclesiarum de Clément IV (1265) réservant au pape la collation des bénéfices vacants auprès du Saint-Siège, étape majeure du développement des réserves et provisions pontificales et de la centralisation romaine du gouvernement de l'Église. Voir aussi l'article "Reservation, Papal", The New Schaff-Herzog Encyclopedia of Religious Knowledge.

    6 52 54 55
  7. "1268-1271 papal election", Wikipedia, et "Pope Gregory X", Wikipedia : vacance du Saint-Siège du 29 novembre 1268 au 1ᵉʳ septembre 1271 (2 ans, 9 mois, 2 jours — la plus longue de l'histoire), blocage entre cardinaux français et italiens à Viterbe, séquestration des cardinaux par les habitants et toit découvert, élection « par compromis » de Tedaldo Visconti (Grégoire X), puis constitution Ubi periculum au deuxième concile de Lyon (1274) instituant les règles du conclave. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/1268%E2%80%931271_papal_election.

    7 68 69 70 71 72
  8. J. N. D. Kelly & M. J. Walsh, The Oxford Dictionary of Popes, Oxford University Press, 2ᵉ éd. 2010 : notice Clément IV (1265-1268), durée du pontificat (3 ans, 9 mois, 25 jours), caractère austère et intègre, refus du népotisme, politique angevine, mort à Viterbe le 29 novembre 1268.

    8 25 66 73
  9. Steven Runciman, The Sicilian Vespers, Cambridge University Press, 1958, chap. I-IV : analyse de la politique pontificale d'appel à Charles d'Anjou, de l'investiture du royaume de Sicile, de la chute des Hohenstaufen et de ses conséquences pour la liberté de la papauté.

    11 35
  10. "Urban V, Pope, Bl.", New Catholic Encyclopedia, repris par Encyclopedia.com : Guillaume de Grimoard, né à Grisac (Lozère) vers 1310, pontificat du 28 septembre 1362 au 19 décembre 1370. URL : https://www.encyclopedia.com/religion/encyclopedias-almanacs-transcripts-and-maps/urban-v-pope-bl.

    15
  11. "Pope Clement IV", Wikipedia (encyclopédie collaborative, à confronter aux sources primaires) : Gui Foucois (Guido Fulcodi), né à Saint-Gilles, fils de Pierre Foucois, soldat puis légiste, secrétaire de Louis IX, marié avec deux filles, évêque du Puy, archevêque de Narbonne, cardinal de Sabine, légat en Angleterre, élu le 5 février 1265, voyage en Italie déguisé, alliance avec Charles d'Anjou, correspondance avec l'ilkhan Abaqa, négociations avec Michel VIII Paléologue, mort le 29 novembre 1268, inhumé à Santa Maria in Gradi puis transféré (1885) à San Francesco alla Rocca. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Pope_Clement_IV.

    20 31 58 59 64 67
  12. Sur la légation de Gui Foucois en Angleterre et son attitude envers Simon de Montfort : dossier historique du projet Henry III Fine Rolls / The Reign of Henry III (simon2014.com, "When the legate becomes the pope") et notice "Simon de Montfort, 6th Earl of Leicester", Wikipedia : refus d'entrée du légat après Lewes (mai 1264), hostilité ultérieure de Clément IV à Montfort et à sa lignée, enquête sur l'absolution de Montfort après Evesham (1265). URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Simon_de_Montfort,_6th_Earl_of_Leicester.

    27 28 29 56 57
  13. David Abulafia, Frederick II: A Medieval Emperor, Allen Lane / Oxford University Press, 1988, et Steven Runciman, The Sicilian Vespers: A History of the Mediterranean World in the Later Thirteenth Century, Cambridge University Press, 1958 : contexte de la menace Hohenstaufen, de Manfred et de la conquête angevine du royaume de Sicile.

    36
  14. Sur la légende du conseil de Clément IV à l'exécution de Conradin : la formule « Vita Conradini, mors Caroli ; mors Conradini, vita Caroli » est, selon la Catholic Encyclopedia (art. Pope Clement IV, New Advent) et la notice Conradin (Wikipedia), d'attribution « douteuse » et « d'une date plus tardive, contraire à la vérité » ; les sources montrent au contraire que Clément IV plaida pour la vie de Conradin, sollicita l'intercession de saint Louis et réprimanda Charles d'Anjou après l'exécution. URL : https://www.newadvent.org/cathen/04019a.htm et https://en.wikipedia.org/wiki/Conradin.

    43 46 47 48 51
  15. "Battle of Tagliacozzo", Wikipedia / Encyclopædia Britannica : bataille du 23 août 1268 entre les gibelins de Conradin de Hohenstaufen et l'armée guelfe de Charles d'Anjou, victoire de Charles par la ruse, capture de Conradin en fuite, condamnation pour lèse-majesté et décapitation sur la place publique de Naples le 29 octobre 1268, extinction de la dynastie des Hohenstaufen. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Battle_of_Tagliacozzo.

    44 45
  16. Horace K. Mann, The Lives of the Popes in the Middle Ages, vol. XV (The Popes at the Height of their Temporal Influence), Kegan Paul, Londres, 1925-1932 : biographie détaillée de Clément IV, sa vie antérieure de légiste, son refus du népotisme, la guerre sicilienne et sa réprobation de l'exécution de Conradin.

    50
  17. Édouard Jordan (éd.), Les Registres de Clément IV (1265-1268). Recueil des bulles de ce pape, Bibliothèque des Écoles françaises d'Athènes et de Rome, E. Thorin / Fontemoing, Paris, 1893-1945 : édition critique des registres pontificaux de Clément IV, source primaire de référence pour ses actes, bulles et correspondance.

    53
  18. Roger Bacon, lettre-préface à l'Opus maius adressée à Clément IV (1267), éd. et trad. dans Revista Española de Filosofía Medieval (journals.uco.es) : exposé du projet de réforme des sciences et de la société commandé par le pape. Source primaire pour la relation entre Clément IV et Bacon.

    62