Urbain V (Urbanus V), né Guillaume de Grimoard au château de Grizac, dans les montagnes du Gévaudan, en 1310, et mort à Avignon le 19 décembre 1370, fut le sixième pape d'Avignon et l'un des plus grands de la lignée. Le Saint-Siège le compte comme le 200ᵉ pape de l'Église catholique, successeur d'Innocent VI et prédécesseur de Grégoire XI.[1][2]
Son élection, le 28 septembre 1362, est l'une des plus singulières du Moyen Âge : moine bénédictin et grand canoniste, abbé de Saint-Victor de Marseille, Guillaume de Grimoard n'était pas cardinal et se trouvait en mission diplomatique en Italie quand le conclave d'Avignon, divisé, se tourna vers lui comme vers un homme neuf, étranger aux intrigues de la curie.[3][4] Devenu pape, il garda l'habit noir de saint Benoît sous les insignes pontificaux et continua de vivre selon la règle monastique — austérité qui détonnait dans une cour avignonnaise réputée pour son faste.[5][6]
Son pontificat poursuit trois grandes œuvres. Réformateur, il combat l'absentéisme, le cumul des bénéfices et la simonie, et se montre d'une rigueur rare envers sa propre famille.[7] Protecteur des lettres, il fonde ou dote les universités de Cracovie, Vienne et Orange, relève l'école de médecine de Montpellier et entretient par milliers les étudiants pauvres de la chrétienté.[8][9] Mais son geste le plus célèbre fut de ramener la papauté à Rome : le 16 octobre 1367, après plus de soixante ans d'exil sur les bords du Rhône, il franchit les portes de la Ville éternelle, premier pape à y résider depuis 1304.[10][11]
C'est à Rome qu'il reçut, en octobre 1369, l'événement le plus éclatant de son règne : la soumission personnelle de l'empereur byzantin Jean V Paléologue, qui abjura le schisme et professa la foi catholique au pied des marches de Saint-Pierre.[12][13] Pourtant, contre les supplications de Pétrarque et l'avertissement prophétique de sainte Brigitte de Suède, Urbain V décida de rentrer à Avignon en septembre 1370 — et y mourut trois mois plus tard, comme la sainte l'avait annoncé.[14][15] Seul pape d'Avignon élevé sur les autels, il fut béatifié par Pie IX le 10 mars 1870.[16]
Pourquoi le bienheureux Urbain V compte-t-il ?
Le moine bénédictin sur le trône de Pierre
Le premier trait qui frappe est spirituel. Au cœur de la papauté d'Avignon, période souvent décriée pour son luxe et sa mondanité, Urbain V incarne une exception de sainteté. Élevé dès l'enfance à l'école de saint Benoît, profès au prieuré de Chirac, il ne renia jamais sa vocation première : devenu pape, il conserva l'habit monastique et l'observance de la règle.[17][18] Cette fidélité n'était pas une coquetterie d'ascète : elle commandait toute sa politique de réforme. Un pape qui vit pauvrement peut exiger des évêques qu'ils résident dans leurs diocèses et des clercs qu'ils renoncent au cumul. La sainteté d'Urbain V fut le ressort de son gouvernement.
Le pape qui a ramené la papauté à Rome
Le deuxième trait est historique. Depuis 1309, les papes résidaient à Avignon, dans une enclave du royaume de France ; toute la chrétienté murmurait contre cet exil loin du tombeau des apôtres. Urbain V fut le premier pape à oser le retour : malgré l'opposition farouche des cardinaux français et l'instabilité des États pontificaux, il quitta Avignon en 1367 et rétablit le Saint-Siège à Rome.[19][20] Le retour ne dura que trois ans, et il fallut attendre Grégoire XI puis le grand schisme pour que la question fût tranchée ; mais Urbain V avait montré la voie. Sans lui, le retour définitif de 1377 eût été impensable.
Le bienheureux d'Avignon
Le troisième trait est dévotionnel. Sur les neuf papes d'Avignon, un seul a été béatifié : Urbain V.[21][22] Dès les jours qui suivirent sa mort, des miracles furent rapportés à son tombeau de Saint-Victor de Marseille, et son culte se répandit dans toute l'Europe occidentale.[23] Cinq siècles plus tard, Pie IX confirma ce culte immémorial. Le bienheureux Urbain V demeure ainsi le visage saint de la papauté d'Avignon — la preuve qu'au milieu d'une époque troublée, la grâce pouvait porter un moine du Gévaudan jusqu'au sommet de l'Église et jusqu'à la gloire des autels.
Les sources principales
La connaissance d'Urbain V repose d'abord sur ses actes pontificaux — l'immense correspondance de bulles et de lettres de son règne, en partie éditée dans les recueils des historiens de l'École française de Rome, instrument de référence pour dater ses décisions.[24] Pour la trame biographique — l'origine gévaudanaise, la carrière monastique, l'élection de 1362, la réforme, le retour à Rome, la mort de 1370 —, les notices de référence se recoupent et se vérifient fait par fait : l'article « Pope Bl. Urban V » de la Catholic Encyclopedia (New Advent), ainsi que les articles encyclopédiques français et anglais modernes offrent un cadre fiable.[25][26][27]
Pour deux épisodes capitaux — la soumission de Jean V Paléologue (1369) et l'avertissement de sainte Brigitte de Suède (1370) —, on dispose de sources contemporaines précieuses : les chroniques byzantines et latines pour le premier, les Révélations de Brigitte et la documentation de sa cause pour le second.[28][29] Enfin, pour la part édifiante de la figure — les miracles, la sainteté, l'austérité —, la prudence critique s'impose : on distingue avec soin ce qui est attesté par les actes et les chroniques de ce qui relève de la tradition hagiographique postérieure, sans pour autant disqualifier par principe le témoignage d'une dévotion ancienne et continue, confirmée par le jugement de l'Église en 1870.[30][31]
Guillaume de Grimoard, du Gévaudan au trône pontifical
Une enfance noble dans les montagnes du Gévaudan
Guillaume de Grimoard naît en 1310 au château de Grizac, dans les âpres montagnes du Gévaudan, au cœur du Languedoc — aujourd'hui sur la commune du Pont-de-Montvert, en Lozère.[32][33] Il appartient à une famille de petite noblesse chevaleresque : son père, Guillaume II de Grimoard, seigneur de Grizac, et sa mère, Amphélise (de Montferrand selon la tradition), l'élèvent dans la foi.[34] Rien, dans cette naissance provinciale, ne désignait l'enfant pour le trône de Pierre ; mais le Gévaudan, terre rude et croyante, allait donner à l'Église l'un de ses pontifes les plus droits.
Tonsuré dès l'âge de douze ans, le jeune Guillaume est confié à l'école, puis aux études supérieures.[35] Très tôt, il manifeste les deux traits qui marqueront toute sa vie : une piété profonde, nourrie par le monachisme, et une intelligence juridique d'exception, qui fera de lui l'un des plus grands canonistes de son temps.
Le moine, le juriste, le professeur
Le tournant décisif est l'entrée en religion. Vers 1327, Guillaume de Grimoard prononce ses vœux de moine bénédictin au petit prieuré de Chirac, près de son pays natal ; il y sera ordonné prêtre en 1334.[36][37] C'est là, et plus tard à la grande abbaye Saint-Victor de Marseille, qu'il puise son amour indéfectible de l'ordre de saint Benoît — un attachement qu'il gardera jusque sur le trône pontifical.[38]
Parallèlement, il accomplit un cursus universitaire brillant. Il étudie le droit civil à Montpellier et à Toulouse, puis le droit canonique et la théologie à Paris et à Avignon, et reçoit le doctorat en droit canon en 1342.[39][40] Devenu professeur de droit canonique à Montpellier, enseignant aussi à Toulouse, Paris et Avignon, il acquiert une réputation européenne. Cette double formation — la science sacrée du moine et la science du droit du canoniste — fera de lui un homme d'Église complet, capable de gouverner l'institution la plus complexe de la chrétienté.
Abbé et légat : l'homme de confiance des papes
La compétence de dom Guillaume ne tarde pas à attirer l'attention de la curie d'Avignon. Le pape Clément VI le nomme abbé de Saint-Germain d'Auxerre en 1352, puis, en 1361, le transfère à la tête de la prestigieuse abbaye Saint-Victor de Marseille.[41][42] Surtout, on lui confie des missions diplomatiques délicates en Italie : auprès des Visconti de Milan et à Naples, où il représente les intérêts du Saint-Siège dans une péninsule déchirée par les factions.[43][44]
C'est précisément cette réputation d'intégrité et de compétence, jointe à son extériorité par rapport aux clans de la curie, qui fera de lui le candidat providentiel de 1362. La Catholic Encyclopedia souligne ce point décisif : il n'avait jamais été cardinal et n'avait pas entretenu de relations suivies avec le Sacré Collège.[45] Aux yeux de cardinaux divisés, ce moine-juriste sans attache curiale apparaissait comme l'homme capable de réformer sans se compromettre.
L'élection de 1362 : un moine élu pape en son absence
Un conclave qui cherche un réformateur
À la mort d'Innocent VI, le 12 septembre 1362, le conclave s'ouvre à Avignon dans la division. Les cardinaux, d'abord tentés de porter au pontificat l'un des leurs, se heurtent à des rivalités insurmontables.[46] Faute de pouvoir s'accorder sur un membre du Sacré Collège, ils se tournent alors vers un homme extérieur : l'abbé de Saint-Victor, Guillaume de Grimoard, alors en mission en Italie.[47][48] Le 28 septembre 1362, il est élu pape en son absence, sans être ni cardinal ni évêque — choix qui dit assez le besoin de réforme ressenti par l'Église de ce temps.
Rappelé en hâte, Guillaume de Grimoard arrive à Avignon et reçoit la consécration épiscopale et le couronnement le 6 novembre 1362, des mains du cardinal Audouin Aubert.[49][50] Il devient ainsi, comme un siècle plus tôt Urbain IV, l'un des rares papes élus hors du Sacré Collège — preuve que l'Église médiévale, dans ses heures de crise, savait aller chercher ses chefs au-delà du cercle restreint de la curie.
Pourquoi le nom d'Urbain ?
Le choix du nom n'est pas anodin. La Catholic Encyclopedia rapporte qu'interrogé sur sa décision, le nouveau pape expliqua qu'il prenait le nom d'Urbain parce que, disait-il, tous les papes qui l'avaient porté avant lui avaient été des saints.[51]
Cette parole n'est pas une simple formule. Elle dit l'ambition de sainteté d'un homme qui, en montant sur le trône de Pierre, ne se voyait pas d'abord comme un prince temporel mais comme un moine appelé à sanctifier l'Église. Le programme annoncé sera tenu : de tous les papes nommés Urbain, c'est précisément lui, le sixième, que l'Église a fini par inscrire au catalogue des bienheureux.
Un pape réformateur et austère
Le moine qui garda son habit
Le trait le plus constant des témoignages contemporains est l'austérité personnelle d'Urbain V. Devenu pape, il ne quitta jamais l'habit noir des bénédictins et continua d'observer la règle monastique au milieu d'une cour habituée au luxe.[52][53] Cette simplicité — table frugale, dévotion assidue, refus de l'ostentation — détonnait dans l'Avignon des grands cardinaux et lui valut parfois l'incompréhension de ses pairs, accoutumés à un train de vie fastueux.[54]
Loin d'être une excentricité, cette pauvreté volontaire était le fondement moral de son autorité réformatrice. On ne réforme efficacement que ce que l'on incarne d'abord. Le pape qui vivait en moine pouvait, sans hypocrisie, rappeler le clergé à la discipline.
La guerre aux abus : pluralisme, commende, népotisme
La réforme d'Urbain V vise les plaies majeures de l'Église de son temps. Il combat l'absentéisme des évêques qui délaissent leurs diocèses, le cumul des bénéfices (pluralisme) par lequel un seul clerc accapare plusieurs charges et leurs revenus, et la simonie.[55] Il cherche aussi à relever le niveau de formation et d'examen du clergé, conscient qu'une Église ignorante est une Église vulnérable.[56]
Sa rigueur s'étend, fait rarissime, à sa propre famille. La Catholic Encyclopedia rapporte qu'il refusa charges et argent à ses proches et alla jusqu'à contraindre son propre père à restituer une pension que le roi de France lui avait accordée.[57] Cette droiture connaît cependant une limite humaine : Urbain V éleva tout de même son frère Anglic Grimoard au cardinalat en 1366 — nuance qu'il faut mentionner honnêtement, sans qu'elle efface la réputation de probité d'un homme dont l'austérité familiale tranchait sur les mœurs népotistes du siècle.[58][59]
Le père des étudiants pauvres
C'est peut-être par son mécénat intellectuel qu'Urbain V se distingue le plus. Convaincu que l'avenir de l'Église passait par le savoir, il fut l'un des plus grands protecteurs des universités de tout le Moyen Âge. Il fonde ou dote plusieurs studia generalia, relève des écoles, et surtout entretient financièrement par milliers les étudiants pauvres, leur procurant livres et maîtres pour qu'aucune intelligence ne se perde faute de moyens.[60][61]
Le tableau ci-dessous récapitule les principales fondations et faveurs universitaires de son pontificat — un bilan que peu de papes égalèrent :
| Institution | Acte / faveur | Date |
|---|---|---|
| Université de Pavie | Érection en studium generale | 1361-1363[62] |
| Université de Cracovie | Consentement pontifical à sa fondation | 1364[63] |
| Université de Vienne (Autriche) | Approbation pontificale | 1365[64] |
| Université d'Orange | Érection en université | 1365[65] |
| Montpellier | Restauration de l'école de médecine, fondation du collège Saint-Benoît | 1364-1367[66] |
| Toulouse | Extension de la faculté de théologie (droits de Paris) | années 1360[67] |
| Bologne, Avignon, Trets | Soutien aux étudiants pauvres, studium de Trets | pontificat[68] |
Ce souci de la jeunesse studieuse n'était pas une politique de prestige : c'était une œuvre de charité. En finançant l'instruction des plus démunis, Urbain V appliquait à l'échelle de la chrétienté l'idéal bénédictin qui unit le travail, l'étude et la prière. Lors de sa visite à Montpellier en janvier 1367, où il jugeait trop modeste l'agrandissement d'une église qu'il avait commandée, il aurait, selon les notices biographiques, manifesté son exigence bâtisseuse : il avait ordonné une église, on ne lui présentait qu'une chapelle.[69]
Le grand dessein : ramener la papauté à Rome
Soixante ans d'exil avignonnais
Pour mesurer l'audace d'Urbain V, il faut se souvenir de la situation. Depuis 1309, sous l'effet des pressions françaises, les papes avaient quitté Rome pour Avignon, sur les bords du Rhône.[70] Ce que les contemporains les plus durs, à la suite de Pétrarque, appelaient la « captivité de Babylone » de l'Église durait depuis plus d'un demi-siècle. La curie s'y était installée, francisée, enrichie ; Rome, abandonnée, sombrait dans l'anarchie des factions et la ruine de ses monuments.
Toute la chrétienté réclamait le retour du pape au tombeau de saint Pierre. Mais les cardinaux, en majorité français, redoutaient l'Italie troublée et n'entendaient pas quitter le confort avignonnais. Il fallait un pape à la fois saint et déterminé pour passer outre.
Le départ d'Avignon (1367)
Urbain V fut cet homme. Bravant l'opposition des cardinaux et l'insécurité des routes, il prépara minutieusement le retour. Le 30 avril 1367, il quitta Avignon ; le 19 mai, il s'embarqua à Marseille sur une flotte fournie par les puissances italiennes ; et le 16 octobre 1367, après une étape à Corneto et à Viterbe, il entra solennellement dans Rome — premier pape à fouler sa propre cité épiscopale depuis plus de soixante ans.[71][72]
- 30 avril 1367Départ d'Avignon
Urbain V quitte le palais des papes, malgré l'opposition des cardinaux français, pour gagner l'Italie.
- 19 mai 1367Embarquement à Marseille
Le pape s'embarque sur une flotte rassemblée par les cités italiennes (Pise, Gênes, Naples, Venise) pour la traversée vers le Latium.
- 16 octobre 1367Entrée dans Rome
Après les étapes de Corneto et de Viterbe, Urbain V franchit les murs de Rome et s'installe au Vatican : premier pape à y résider depuis 1304.
- octobre 1369Soumission de Jean V Paléologue
L'empereur byzantin abjure le schisme et professe la foi catholique au pied des marches de Saint-Pierre.
- 5 septembre 1370Retour vers Avignon
Cédant aux cardinaux et à l'instabilité italienne, le pape rembarque à Corneto pour le Rhône.
Rome retrouvée
Le retour fut accueilli avec ferveur. Urbain V s'installa au Vatican, entreprit de restaurer les basiliques délabrées et de relever la dignité matérielle et morale de la cité.[73][74] Le poète Pétrarque, infatigable champion du retour, exulta ; il avait salué l'élection en écrivant au nouveau pape que Dieu seul l'avait choisi, et le pressait de demeurer en Italie.[75][76]
Mais l'entreprise se heurtait à la dure réalité italienne. Les États pontificaux restaient en partie soulevés ; les compagnies de mercenaires — les routiers de Bertrand du Guesclin — ravageaient les campagnes ; le pouvoir temporel du pape, malgré sa présence, ne se rétablissait pas.[77][78] Rome retrouvée demeurait une Rome précaire.
L'empereur de Constantinople aux pieds de saint Pierre
Le retour à Rome rendit possible l'épisode le plus spectaculaire du pontificat. Pressé par l'avancée des Turcs ottomans, l'empereur byzantin Jean V Paléologue vint en personne chercher du secours en Occident. À Rome, en octobre 1369, il fit une démarche inouïe : il abjura le schisme qui séparait l'Orient de Rome depuis 1054 et professa publiquement la foi catholique, reconnaissant le pape comme chef suprême de l'Église, au pied des marches de la basilique Saint-Pierre.[79][80]
« Reçu par Urbain V sur les degrés de Saint-Pierre, l'empereur abjura le schisme et fit profession de la foi catholique. » — d'après la Catholic Encyclopedia, art. Pope Bl. Urban V[81]
Il faut peser exactement la portée de ce geste. Ce fut une soumission personnelle de l'empereur, non une union des Églises : le clergé et le peuple byzantins ne suivirent pas, et le schisme grec subsista. Mais l'événement, accompli dans Rome retrouvée, eut un retentissement immense et démontrait ce que la présence du pape au tombeau des apôtres rendait possible. C'est aussi à Rome qu'Urbain V reçut l'hommage du roi Pierre Ier de Chypre et de la reine Jeanne Ire de Naples, à qui il remit la rose d'or en 1368.[82][83][84]
Les chefs de saint Pierre et de saint Paul
Le séjour romain fut aussi marqué par un grand acte de dévotion aux reliques. Urbain V fit confectionner de précieux bustes-reliquaires d'argent et d'or pour abriter les chefs — les têtes — de saint Pierre et de saint Paul, vénérés depuis des siècles, et il les fit transférer solennellement à la basilique Saint-Jean-de-Latran, cathédrale du pape, le 2 mars 1370.[85][86] Placées au-dessus de l'autel papal du Latran, ces reliques firent de l'archibasilique un haut lieu de la dévotion aux deux apôtres fondateurs de l'Église de Rome — geste éminemment symbolique d'un pape qui voulait réenraciner la papauté dans le sol même de son origine apostolique.
La croisade et la défense de la chrétienté
Pierre Ier de Chypre et la prise d'Alexandrie (1365)
Comme tous les papes de son temps, Urbain V porta le souci de la croisade contre l'avancée musulmane. Le 29 mars 1363, le roi Pierre Ier de Chypre vint à Avignon implorer du secours contre les Turcs ; le Vendredi saint 31 mars 1363, le pape prêcha la croisade et remit la croix au roi de France Jean II le Bon et au roi de Chypre.[87][88]
L'expédition tourna court. Jean II le Bon, retenu par les suites de la captivité anglaise, mourut à Londres ; mais Pierre de Chypre, à la tête d'une flotte, s'empara d'Alexandrie le 11 octobre 1365.[89] Voyant l'ennemi trop nombreux pour tenir la ville, les croisés la pillèrent puis l'abandonnèrent — issue décevante qui marqua la fin des grandes croisades médiévales d'Orient. Urbain V s'employa par ailleurs à chasser les compagnies de routiers qui ravageaient la Provence et l'Italie, allant jusqu'à excommunier leurs chefs et à négocier, à prix d'or, leur départ.[90]
Le retour fatal à Avignon
Sainte Brigitte de Suède et la prophétie
À l'automne 1370, les difficultés italiennes — révoltes dans les États pontificaux, menaces des Visconti, pression incessante des cardinaux français — décidèrent Urbain V à regagner Avignon.[91][92] C'est alors qu'intervint l'un des épisodes les plus saisissants de sa vie. La grande mystique sainte Brigitte de Suède, qui vivait à Rome et militait avec ferveur pour le maintien du pape en Italie, le rejoignit à Montefiascone pour l'avertir solennellement : s'il rentrait à Avignon, il mourrait promptement.[93][94]
Le pape n'écouta pas la voix de la prophétesse. Le 5 septembre 1370, il s'embarqua à Corneto, et le 24 septembre, il retrouvait son palais d'Avignon.[95][96] Quelques semaines plus tard, il s'alita.
« Comment meurt un pape »
Urbain V mourut à Avignon le 19 décembre 1370, moins de trois mois après son retour — exactement comme Brigitte l'avait annoncé.[97][98] La tradition rapporte que, fidèle à son esprit de pauvreté et d'humilité, il voulut mourir publiquement et dépouillé, faisant ouvrir les portes pour que chacun pût voir comment meurt un pape — détail édifiant qui, vrai ou embelli, traduit fidèlement la mémoire que l'Église a gardée de lui : celle d'un moine pauvre sous la tiare.[99]
Sa mort ouvrit la voie à son successeur Grégoire XI, qui réalisera en 1377 le retour définitif à Rome qu'Urbain V avait préparé — avant que n'éclate, à la mort de Grégoire, le grand schisme d'Occident.
La gloire des autels : le bienheureux Urbain V
Le tombeau de Saint-Victor et les miracles
Urbain V fut d'abord inhumé à la cathédrale Notre-Dame des Doms d'Avignon ; mais, selon son vœu, son corps fut transféré le 31 mai 1371 à l'abbaye Saint-Victor de Marseille, le monastère bénédictin qu'il avait tant aimé et où il s'était fait préparer un tombeau.[100][101] Très vite, la réputation de sainteté se mua en culte : dès les jours qui suivirent sa mort, des miracles lui furent attribués, et son tombeau marseillais attira des foules de pèlerins venus de toute l'Europe occidentale.[102]
La béatification de 1870
Ce culte populaire, jamais éteint, fut enfin reconnu par l'Église. Le 10 mars 1870, le pape Pie IX confirma le culte immémorial d'Urbain V et le proclama bienheureux ; sa fête fut fixée au 19 décembre, anniversaire de sa mort.[103][104] Il demeure, à ce jour, le seul des neuf papes d'Avignon élevé sur les autels — signe que, dans une page souvent critiquée de l'histoire de l'Église, la sainteté n'avait pas déserté le trône de Pierre.
Le bienheureux Urbain V laisse ainsi le souvenir d'un pontife complet : moine fidèle à sa règle, juriste rigoureux, réformateur intrépide, mécène des pauvres et des savants, pèlerin de Rome contre vents et marées. Sa vie répond, par avance, à ceux qui voudraient réduire la papauté d'Avignon à une longue mondanité : au milieu du faste et des compromissions, un fils du Gévaudan y vécut et y mourut en saint.
Pour aller plus loin
- La papauté d'Avignon — le contexte des neuf papes du Rhône, dont Urbain V fut la figure la plus sainte.
- Le pape Innocent VI (1352-1362) — son prédécesseur immédiat sur le trône d'Avignon.
- Le grand schisme d'Occident — la crise qui suivit le retour définitif à Rome préparé par Urbain V.
- Le pape Urbain IV (1261-1264) et le bienheureux Urbain II (v.1035-1099) — les autres grands pontifes du nom d'Urbain.
- La basilique Saint-Jean-de-Latran — où Urbain V fit transférer les chefs de saint Pierre et de saint Paul en 1370.
- Les croisades — pour la croisade d'Alexandrie de 1365 prêchée par Urbain V.
Notes et références
Wikipédia (français), article « Urbain V » : Guillaume de Grimoard né en 1310 au château de Grizac (Gévaudan, auj. Le Pont-de-Montvert, Lozère), fils de Guillaume II de Grimoard et d'Amphélise de Montferrand ; moine bénédictin, docteur en droit canonique (1342), abbé de Saint-Germain d'Auxerre (1352) puis de Saint-Victor de Marseille (1361), légat en Italie ; élu pape le 28 septembre 1362 en son absence, sans être cardinal, couronné le 6 novembre 1362 ; choix du nom d'Urbain (« tous les papes de ce nom ont été des saints ») ; réforme, mécénat universitaire, mot de Montpellier ; retour à Rome (1367), rose d'or à Jeanne de Naples (1368), excommunication des routiers ; retour à Avignon (5 septembre 1370, arrivée le 24), mort le 19 décembre 1370 ; béatifié par Pie IX en 1870, fête le 19 décembre. URL : https://fr.wikipedia.org/wiki/Urbain_V.
1 22 26 32 34 41 43 48 49 69 77 82 88 90 95 104Wikipedia (anglais), article « Pope Urban V » : Guillaume de Grimoard born 1310 at Château de Grizac (Lozère), son of the lord of Grizac, tonsured at 12, studied civil law at Montpellier and Toulouse, Benedictine at Chirac (1327), ordained 1334, doctorate in canon law (1342) ; abbot of Saint-Germain of Auxerre (1352) and Saint-Victor of Marseille (1361), papal legate to Italy ; elected pope 28 September 1362 while not a cardinal and absent, crowned 6 November 1362 ; kept the Benedictine habit and rule as pope ; worked against absenteeism, pluralism and simony ; patron of learning — Pavia studium generale (14 April 1363), Kraków, Vienna, Orange, restored Montpellier medical school, College of Saint Benedict, more than 1,000 poor students supported ; created his brother Anglic Grimoard cardinal (1366) ; returned to Rome (left Avignon 30 April 1367, embarked Marseille 19 May, entered Rome 16 October 1367), resided at the Vatican ; received John V Palaiologos's profession of faith (1369), homage of Peter I of Cyprus and Joan I of Naples ; translated the heads of Peter and Paul to the Lateran ; left Rome 5 September 1370 (Corneto), reached Avignon 24 September, died 19 December 1370 ; first buried at Notre-Dame des Doms, transferred 31 May 1371 to Saint-Victor of Marseille ; miracles and cult, beatified by Pius IX 1870. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Pope_Urban_V.
2 6 9 10 18 19 23 27 35 37 40 42 53 54 56 58 61 62 65 66 67 70 72 74 86 91 100 102Wikipédia (français) et Catholic Encyclopedia, sur l'élection pontificale de 1362 : mort d'Innocent VI le 12 septembre 1362 ; conclave d'Avignon divisé, incapable de s'accorder sur un cardinal ; choix porté sur Guillaume de Grimoard, abbé de Saint-Victor de Marseille, alors en mission en Italie et non cardinal ; élection le 28 septembre 1362, couronnement le 6 novembre 1362 par le cardinal Audouin Aubert. URL : https://fr.wikipedia.org/wiki/Urbain_V.
3 46 47 50Catholic Encyclopedia (New Advent), article « Pope Bl. Urban V » (vol. XV) : Guillaume de Grimoard born at Grisac in Languedoc 1310, died at Avignon 19 December 1370 ; knightly family, educated at Montpellier and Toulouse, Benedictine at Chirac, professed at Saint-Victor of Marseille « where he imbibed his characteristic love for the Order of St. Benedict; even as pope he wore its habit » ; ordained at Chirac, doctorate in canon law 1342, one of the greatest canonists of his day, professor of canon law at Montpellier, also taught at Toulouse, Paris, Avignon ; abbot of Saint-Germain of Auxerre and Saint-Victor of Marseille, legate to Italy ; elected 28 September 1362 (not a cardinal), crowned 6 November 1362 ; reform of clergy against pluralities, austerity, refused money to relatives and made his own father refund a royal pension ; patron of learning — universities of Cracow (1364) and Vienna (1365), poor students at Bologna, studium at Trets, Montpellier ; departed Avignon 30 April 1367, sailed from Marseille 19 May, entered Rome 16 October 1367 ; Emperor John V Palaeologus « abjured the schism and was received by Urban on the steps of St. Peter's » (1369) ; King Pierre of Cyprus at Avignon 29 March 1363, crusade preached 31 March (Good Friday), Alexandria captured 11 October 1365 ; Petrarch and St Bridget of Sweden urged him to remain in Italy, Bridget foretold his death ; embarked Corneto 5 September 1370, reached Avignon 24 September, died 19 December 1370 ; cult approved by Pius IX 1870, feast 19 December, body at Saint-Victor of Marseille. URL : https://www.newadvent.org/cathen/15214a.htm.
4 5 7 8 11 13 15 17 20 25 31 33 36 38 39 44 45 51 52 55 57 60 63 64 68 71 73 75 78 80 81 83 87 89 92 94 96 97 99 101Wikipedia (anglais), article « John V Palaiologos » : l'empereur byzantin Jean V Paléologue (1332-1391), pressé par la menace ottomane, voyage en Occident et se rend à Rome où, en octobre 1369, il fait sa profession de foi catholique en présence du pape Urbain V et des cardinaux, reconnaissant la primauté romaine ; il s'agit d'une conversion et soumission personnelles de l'empereur, non suivies par l'Église et le peuple byzantins, donc sans union durable. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/John_V_Palaiologos.
12 28 79Sources sur sainte Brigitte de Suède (1303-1373) et sa cause : la sainte, vivant à Rome, milite pour le maintien de la papauté en Italie ; à l'été 1370, avec son confesseur Alphonse de Jaén, elle rejoint Urbain V à Montefiascone et l'avertit que, s'il retourne à Avignon, il mourra promptement ; le pape rentre à Avignon le 24 septembre 1370 et meurt le 19 décembre 1370, accomplissant la prophétie. Voir les Révélations (Revelationes) de sainte Brigitte et les notices biographiques de référence, ainsi que la Catholic Encyclopedia, art. « Pope Bl. Urban V » (« warn him that if he returned to Avignon he would shortly die »). Le corps de l'article rend cette teneur en paraphrase, sans verbatim inventé.
14 29 93 98Acta de la béatification et notices de référence : le culte immémorial de Guillaume de Grimoard, pape Urbain V, est confirmé par le pape Pie IX le 10 mars 1870 ; Urbain V est proclamé bienheureux, sa fête fixée au 19 décembre (jour de sa mort) ; il est le seul des neuf papes d'Avignon béatifié. Sources : Catholic Encyclopedia, art. « Pope Bl. Urban V » ; Wikipédia, art. « Urbain V ». URL : https://www.newadvent.org/cathen/15214a.htm.
16 21 30 103Lettres et bulles d'Urbain V : les actes du pontificat (lettres communes et lettres secrètes) ont fait l'objet d'éditions critiques dans la collection des registres pontificaux du XIVᵉ siècle publiée par la Bibliothèque des Écoles françaises d'Athènes et de Rome (registres et lettres des papes d'Avignon), instrument de référence pour la datation et le contenu des décisions du règne. Ces éditions constituent la source primaire des actes d'Urbain V.
24Wikipedia (anglais), article « Pope Urban V » : Anglic Grimoard, frère du pape, créé cardinal en 1366 — la seule entorse notable à sa rigueur anti-népotiste. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Pope_Urban_V.
59Pétrarque, partisan infatigable du retour de la papauté à Rome, adressa à Urbain V des lettres pressantes pour le retenir en Italie ; la Catholic Encyclopedia, art. « Pope Bl. Urban V », rapporte qu'il salua l'élection en écrivant au nouveau pape : « It is God alone who has chosen you » (« Petrarch and St Bridget of Sweden urged him to remain in Italy »). Le corps de l'article rend cette teneur en paraphrase française, sans verbatim inventé. URL : https://www.newadvent.org/cathen/15214a.htm.
76Wikipédia (français), article « Urbain V » : en 1368, Urbain V remit la rose d'or pontificale à la reine Jeanne Ire de Naples — distinction alors attribuée pour la première fois à une femme. URL : https://fr.wikipedia.org/wiki/Urbain_V.
84Wikipédia, articles « Archibasilique Saint-Jean-de-Latran » et « Urbain V » : transfert solennel par le pape Urbain V des reliques vénérées comme les chefs (têtes) de saint Pierre et de saint Paul à la basilique du Latran, le 2 mars 1370, et confection de bustes-reliquaires précieux placés au-dessus de l'autel papal sous le ciborium gothique. URL : https://fr.wikipedia.org/wiki/Archibasilique_Saint-Jean-de-Latran.
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