Urbain VI (Urbanus VI), né Bartolomeo Prignano à Naples vers 1318 et mort à Rome le 15 octobre 1389, fut le pape qui déclencha, malgré lui, le grand schisme d'Occident. Successeur de Grégoire XI, il est reconnu par l'Église catholique comme le pape légitime au début de la plus longue crise d'unité qu'ait connue la chrétienté latine.[1][2]
Son élection, le 8 avril 1378, est l'une des plus dramatiques de l'histoire. À peine la papauté revenue de Rome après soixante-dix ans d'exil avignonnais, le peuple romain, terrifié à l'idée que les cardinaux français ne ramènent la curie sur les bords du Rhône, assiégea le conclave aux cris de « Romano lo volemo ! » — « Nous voulons un Romain ! ».[3][4] Les seize cardinaux, ne pouvant s'accorder sur l'un des leurs, se tournèrent vers un homme extérieur au Sacré Collège : l'archevêque de Bari, canoniste estimé, réputé pour son austérité et sa compétence administrative.[5]
Le drame fut que cet homme, irréprochable comme serviteur, se révéla désastreux comme prince. À peine couronné, Bartolomeo Prignano lança une réforme brutale de la curie, humiliant publiquement les cardinaux. Blessés et effrayés, les cardinaux français quittèrent Rome, déclarèrent l'élection nulle pour cause de violence populaire, et élirent contre lui un antipape, Clément VII, qui s'installa à Avignon.[6][7] La chrétienté se trouva alors coupée en deux obédiences — un déchirement qui durera quarante ans.
Son pontificat fut une suite ininterrompue de guerres et de violences : guerre contre le royaume de Naples, conspiration de ses propres cardinaux, siège de Nocera, supplice et exécution des cardinaux conjurés. Le grand historien des papes Ludwig von Pastor résume sans détour ce caractère tragique :
« Il manquait de douceur et de charité chrétiennes ; il était par nature arbitraire, extrêmement violent et imprudent. » — Ludwig von Pastor, Histoire des papes, vol. I[8]
L'Église a maintenu sa légitimité juridique tout en reconnaissant que son tempérament précipita la catastrophe.
Pourquoi le pape Urbain VI compte-t-il ?
Le premier pape romain après l'exil d'Avignon
Le premier intérêt d'Urbain VI est historique. Depuis 1309, les papes résidaient à Avignon ; Grégoire XI venait à peine de rétablir le Saint-Siège à Rome, le 17 janvier 1377, lorsqu'il mourut, le 27 mars 1378.[9][10] Élu dans la foulée, Bartolomeo Prignano fut le premier pape né dans la péninsule italienne à monter sur le trône depuis le retour, et le premier de l'ère romaine retrouvée. Sur lui reposait l'espoir que la papauté ne repartirait jamais en France. Son élection devait sceller la victoire de Rome ; elle ouvrit au contraire la plus grave fracture de l'Occident chrétien.
Le pape dont l'élection déclencha le grand schisme
Le deuxième intérêt est ecclésiologique. Urbain VI est la figure par laquelle commence le grand schisme d'Occident (1378-1417), où deux puis trois papes rivaux se disputèrent l'obéissance des fidèles.[11][12] Sa personne pose la question redoutable que la crise rendit brûlante : comment reconnaître le vrai pape quand des cardinaux compétents, après l'avoir élu et couronné, prétendent ensuite que l'élection fut nulle ? La réponse catholique — Urbain VI fut le pape légitime — repose sur des critères juridiques précis, et non sur la qualité morale du personnage.
Le réformateur intransigeant dont le caractère ruina l'œuvre
Le troisième intérêt est spirituel et moral. Urbain VI voulait une vraie réforme : pourfendre le luxe des cardinaux, le cumul des bénéfices, les pensions et la mondanité d'une curie engraissée par l'argent d'Avignon.[13][14] Le programme était juste. Mais il le porta avec une violence qui le rendit odieux, transformant des alliés en ennemis. Sa vie offre ainsi une leçon austère : la sainteté d'une cause ne dispense pas de la charité dans les moyens, et le zèle sans douceur peut briser ce qu'il prétend sauver — leçon que sainte Catherine de Sienne, son plus ardent soutien, lui adressa de son vivant.
Les sources principales
La figure d'Urbain VI repose d'abord sur les chroniques contemporaines, dont la plus importante est le De schismate de Dietrich von Nieheim (Theodoricus de Niem), fonctionnaire de la curie qui suivit Urbain VI en personne jusqu'au royaume de Naples et fut témoin direct des épisodes de Nocera ; sa relation, hostile mais informée, est la source de la plupart des récits sur le supplice des cardinaux.[15][16] On dispose aussi des chroniques italiennes (Giovanni Sercambi, les annalistes napolitains) et des actes pontificaux du règne.[17]
Pour la trame critique — naissance, carrière, élection de 1378, rupture avec les cardinaux, guerres de Naples, mort de 1389 —, les notices de référence se recoupent fait par fait : l'article « Pope Urban VI » de Michael Ott dans la Catholic Encyclopedia (New Advent), les articles encyclopédiques français et anglais modernes, et surtout la grande Histoire des papes de Ludwig von Pastor, qui pèse les sources avec une sévérité documentée.[18][19][20][21] L'historien protestant Philip Schaff offre un récit complémentaire des mêmes faits, appuyé sur Nieheim.[22]
Pour le discernement de la légitimité d'Urbain VI et la portée théologique du schisme, on renvoie au dossier d'ensemble Ignispedia ; ce qui suit est la biographie de l'homme et de son règne, où l'on distingue avec soin les faits attestés par les actes des récits édifiants ou polémiques transmis par des chroniqueurs eux-mêmes engagés dans la querelle.[23]
Bartolomeo Prignano, de Naples au trône de saint Pierre
Une naissance napolitaine obscure
Bartolomeo Prignano naît vers 1318, d'une famille modeste du royaume de Naples. Les sources hésitent sur le lieu exact : la Catholic Encyclopedia le dit né à Naples même, tandis que d'autres notices le font naître à Itri, petite cité du sud du Latium napolitain.[24][25][26] Ce qui est sûr, c'est qu'il n'appartenait pas à la haute aristocratie et ne disposait, à l'âge des grandes familles cardinalices, d'aucun réseau de parenté puissant — trait qui, ironiquement, le fit d'abord apparaître comme un homme incorruptible, libre des clans qui gangrenaient la curie.[27]
Très jeune, il gagne Avignon, alors capitale de la chrétienté, où il se forme et se fait connaître. La tradition le décrit comme un moine pieux et un casuiste savant, homme de droit plus que de gouvernement.[28] C'est dans le monde feutré de la chancellerie pontificale, et non sur le terrain des évêchés ou des champs de bataille politiques, que se forgea sa réputation.
Le canoniste de la curie d'Avignon
La compétence de Prignano était d'ordre juridique et administratif. Versé dans le droit canonique, méthodique, infatigable au travail, il s'imposa comme l'un des rouages essentiels de la curie avignonnaise.[29][30] Quand le pape Grégoire XI décida de ramener le Saint-Siège à Rome (1376-1377), une partie de la machine administrative restait à organiser ; Prignano, déjà rompu aux affaires, fut chargé de la gestion de la chancellerie pontificale — l'organe qui rédigeait, scellait et expédiait les bulles et lettres du pape.[31]
Cette fonction est capitale pour comprendre 1378. Maître de la chancellerie, Prignano connaissait tous les dossiers, toutes les procédures, tout le personnel ; il passait pour un homme sûr et laborieux. Aux yeux des cardinaux divisés, ce prélat sans clan, expérimenté et réputé austère, semblait l'administrateur idéal — le candidat de compromis par excellence.
Archevêque d'Acerenza puis de Bari
La carrière épiscopale de Prignano suivit le rythme de sa compétence. Le 21 mars 1364, il est consacré archevêque d'Acerenza, dans le royaume de Naples.[32][33] Treize ans plus tard, le 14 avril 1377, Grégoire XI le transfère sur le siège archiépiscopal de Bari, grand port de l'Adriatique — c'est sous ce titre, archevêque de Bari, qu'il sera élu pape un an plus tard.[34][35]
Ce détail n'est pas qu'une étiquette. Il rappelle qu'au moment de l'élection, Prignano était un véritable archevêque résidant, prélat de plein exercice — mais qu'il n'était pas cardinal. Comme un siècle plus tôt Urbain IV et comme son bienheureux homonyme immédiat Urbain V, il appartient à la rare catégorie des papes élus hors du Sacré Collège ; il en fut même, dans la liste traditionnelle, le dernier.[36]
L'élection de 1378 : un pape sous la pression de Rome
La mort de Grégoire XI et la peur du retour à Avignon
Quand Grégoire XI meurt à Rome le 27 mars 1378, la situation est explosive.[37][38] La papauté n'est revenue dans la Ville que depuis quatorze mois ; la curie, francisée par soixante-dix ans d'Avignon, est majoritairement composée de Français. Sur les seize cardinaux présents au conclave, onze sont français, quatre italiens, un espagnol.[39] Le peuple romain redoute par-dessus tout qu'un pape français ne rapatrie aussitôt le Saint-Siège sur les bords du Rhône, ruinant l'économie et le prestige que la présence pontificale rendait à Rome.
L'enjeu n'était pas seulement local. Toute l'Italie, et au-delà toute une part de la chrétienté, voyait dans le retour à Rome la fin de la « captivité de Babylone » dénoncée par Pétrarque. Le conclave de 1378 se réunit donc dans une ville en armes, déterminée à imposer un pape qui resterait.
« Romano lo volemo ! » : le conclave assiégé
Le conclave s'ouvre le 7 avril 1378 au Vatican, dans une atmosphère de terreur.[40] Une foule romaine entoure le palais, fait sonner le tocsin, exige à grands cris un pape de chez elle :
« Nous voulons un Romain, ou du moins un Italien ! » — cri de la foule romaine assiégeant le conclave, 7-8 avril 1378[41]
Les cardinaux, incapables de s'entendre sur l'un d'eux, choisissent la voie du compromis : élire un Italien extérieur au Sacré Collège. C'est le cardinal espagnol Pedro de Luna — futur antipape Benoît XIII, par une ironie tragique — qui propose le nom de l'archevêque de Bari, le présentant, selon la Catholic Encyclopedia, comme « un homme saint, savant, d'âge mûr », connu de tous.[42] Le 8 avril 1378, à l'exception du cardinal Orsini, ils tombent d'accord sur Bartolomeo Prignano.
Le stratagème du cardinal Tebaldeschi
L'épisode qui suivit pèsera lourd dans la querelle de légitimité. Craignant la fureur de la foule s'il apparaissait que le nouveau pape n'était pas romain, les cardinaux recoururent à un subterfuge : ils revêtirent des ornements pontificaux le vieux cardinal romain Tebaldeschi et le présentèrent à la multitude, gagnant le temps de mettre Prignano en sûreté.[43][44] La supercherie découverte, la foule gronda, mais le fait était accompli.
Surtout — et c'est l'argument décisif de la légitimité —, les cardinaux, dans les semaines qui suivirent, reconnurent publiquement Urbain VI : ils assistèrent à son couronnement le 18 avril 1378 (dimanche de Pâques), lui demandèrent des faveurs, lui adressèrent des lettres officielles et écrivirent aux souverains pour annoncer la nouvelle élection.[45][46] Cette reconnaissance prolongée, étalée sur plusieurs semaines, rendra par la suite très difficile de soutenir que l'élection aurait été nulle pour cause de violence.
Pourquoi le nom d'Urbain ?
En choisissant le nom d'Urbain, Prignano s'inscrivait dans une lignée prestigieuse — celle, justement, de son prédécesseur immédiat sur ce trône romain, le bienheureux moine Urbain V, et d'Urbain IV, lui aussi élu hors du Sacré Collège.[47] Le nom évoquait la réforme et la fidélité à Rome (Urbs, la Ville par excellence). L'ironie de l'histoire voulut que ce nom de réformateur devînt, sous lui, le symbole de la déchirure : l'autre nom célèbre du schisme, celui de l'antipape, serait Clément — comme pour opposer la rudesse d'Urbain à la douceur revendiquée d'Avignon.
Le réformateur intraitable
Un programme de réforme légitime
Sitôt élu, Urbain VI entreprit une réforme énergique des mœurs de la curie. Il interdit aux cardinaux d'accepter pensions et gratifications des princes, condamna le luxe de leur train de vie, s'attaqua au cumul des bénéfices et à la simonie.[48][49] Sur le fond, ce programme était irréprochable : il visait précisément les abus qui, depuis Avignon, avaient transformé une partie du Sacré Collège en corps de grands seigneurs richissimes. Beaucoup de saints du temps, à commencer par Catherine de Sienne, appelaient de leurs vœux une telle purification.
Le drame ne tenait pas au but, mais à la manière. Là où il eût fallu fermeté et patience, Urbain VI mit la brutalité.
L'humiliation des cardinaux
Le nouveau pape invectiva publiquement les cardinaux, les traita de parjures et de simoniaques en plein consistoire, alla jusqu'à lever la main sur l'un d'eux, dit-on, et menaça de créer tant de cardinaux italiens qu'il noierait la faction française.[50][51] La Catholic Encyclopedia note que, l'élection à peine acquise, « sa conduite changea » : l'administrateur effacé se mua en maître ombrageux et despotique, abusant de son autorité jusqu'à se rendre insupportable à ceux-là mêmes qui l'avaient porté au trône.[52]
Toute l'Europe fit la même lecture de ces premiers mois : la cause était juste, mais le zèle était sans mesure. La violence d'Urbain VI ne ruina pas seulement des amitiés : elle fournit à ses adversaires l'argument qu'ils cherchaient pour justifier la rupture.
Catherine de Sienne : la juste cause, le mauvais zèle
Le témoignage le plus poignant vient de celle qui défendit Urbain VI jusqu'à la mort : sainte Catherine de Sienne. Convaincue de sa légitimité, elle lui resta fidèle ; mais elle vit clairement que son tempérament était en train de tout perdre, et le lui écrivit sans ménagement :
« Tempérez un peu, pour l'amour du Christ crucifié, ces mouvements soudains que la nature vous donne ; par la sainte vertu, domptez la nature. » — Catherine de Sienne, lettre au pape Urbain VI (1378)[53]
La sainte n'inventa jamais un autre pape : elle supplia le pape vrai de devenir digne de son office.[54] Ce paradoxe — une sainte canonisée corrigeant le caractère du pape légitime — dit toute la singularité d'Urbain VI : il avait pour lui le droit, contre lui la manière, et l'on pouvait être à la fois sûr de sa cause et accablé par sa personne.
La rupture : la naissance du grand schisme (1378)
La fuite à Anagni puis à Fondi
Effrayés et blessés, les cardinaux français quittèrent Rome dès le mois de mai 1378, sous prétexte de fuir la chaleur estivale, et gagnèrent Anagni, puis, le 27 août 1378, Fondi, dans le royaume de Naples, sous la protection du roi Charles.[55][56] De là, ils publièrent une déclaration et une encyclique accusant Urbain VI : son élection, soutenaient-ils, avait été extorquée par la peur du peuple romain et serait donc nulle de plein droit.[57]
L'argument était commode — mais il se heurtait à un fait gênant : ces mêmes cardinaux avaient, pendant des semaines, traité Urbain VI en pape, sollicité ses grâces et célébré son couronnement. Leur volte-face tardive ressemblait moins à une protestation sincère contre la violence qu'à une réaction contre l'homme qui les avait humiliés.
L'élection de l'antipape Clément VII
Le 20 septembre 1378, à Fondi, les cardinaux dissidents franchirent le pas de l'irréparable : ils élurent un autre pape, Robert de Genève, qui prit le nom de Clément VII et alla bientôt s'installer à Avignon.[58][59] La chrétienté latine se trouva dès lors partagée en deux obédiences : Urbain VI fut suivi par l'Italie, l'Empire, l'Angleterre, l'Irlande et une grande partie de l'Allemagne ; Clément VII par la France, l'Écosse, la Castille et une partie de la péninsule Ibérique.[60][61]
Pour parer au ralliement de la quasi-totalité de son Sacré Collège à l'antipape, Urbain VI créa d'un coup vingt-quatre nouveaux cardinaux le 18 septembre 1378 — une vingt-cinquième nomination, offerte à l'évêque de Londres William Courtenay, fut déclinée —, reconstituant en une journée un Sacré Collège entièrement neuf.[62][63][64] Le grand schisme d'Occident était né.
Urbain VI, pape légitime : le verdict de l'Église
L'Église catholique a toujours tenu Urbain VI pour le pape légitime et la lignée romaine pour la vraie.[65][66] Le critère n'est pas géographique mais juridique : l'élection de 1378 fut conduite par les cardinaux compétents, suivie de leur reconnaissance publique prolongée, sans contestation immédiate ; la violence populaire, réelle, ne suffit pas à prouver que les cardinaux aient voté contre leur conscience, puisqu'ils confirmèrent leur choix une fois la foule dispersée.[67] C'est pourquoi la liste officielle des papes compte Urbain VI au rang de 202ᵉ pontife romain, tandis que Clément VII figure parmi les antipapes.
Ce verdict est d'autant plus remarquable qu'il fut rendu malgré le caractère du personnage. L'Église n'a jamais prétendu qu'Urbain VI fût un saint ; elle a jugé qu'il était le pape. La distinction est capitale : la légitimité d'un pontife ne dépend pas de ses vertus, mais de la régularité de son élection.
Un pontificat de fer et de sang
La guerre de Naples : Jeanne Ire et Charles de Duras
Le schisme se doubla aussitôt d'une guerre dans le royaume de Naples, clé stratégique de l'Italie méridionale. La reine Jeanne Ire de Naples se rallia à l'antipape Clément VII ; Urbain VI la déposa et investit du royaume Charles de Duras (Charles III), qu'il fit couronner roi de Naples en 1381.[68][69] Charles s'empara du trône et fit mettre à mort Jeanne Ire en 1382.
Mais l'alliance tourna vite à l'affrontement. Urbain VI voulait tailler dans le royaume une principauté pour son neveu Francesco Prignano ; Charles III s'y refusa.[70] Le pape descendit alors en personne dans le royaume — démarche imprudente : à peine arrivé, dans la nuit du 30 octobre 1383, il fut retenu prisonnier à Aversa, puis, libéré, se réfugia dans la forteresse de Nocera.[71]
La conspiration des cardinaux (1385)
C'est à Nocera que se noua le drame le plus sombre du pontificat. En 1385, plusieurs des cardinaux qu'Urbain VI avait lui-même créés, épouvantés par son obstination et ses excès, formèrent le projet de le placer sous tutelle — de lui adjoindre, en raison de son « incapacité et de son obstination », un cardinal qui exercerait le gouvernement à sa place, voire de le déposer.[72][73]
Le complot découvert, la réaction d'Urbain VI fut terrible. Six cardinaux furent arrêtés, leurs biens confisqués, et jetés dans une vieille citerne avant d'être soumis à la torture.[74][75] Les notices modernes rapportent que le chroniqueur Egidio da Viterbo aurait qualifié plus tard ce traitement de cardinaux par un pape de crime inouï à travers les siècles, sans citer le passage exact de son œuvre.[76]
Le siège de Nocera et le supplice des cardinaux
Charles III mit alors le siège devant Nocera, où le pape s'était enfermé avec ses prisonniers. Urbain VI, indomptable, défendit la place et, plusieurs fois par jour, excommuniait ses assiégeants du haut des remparts, cierge et clochette en main.[77][78] La scène la plus glaçante est rapportée par le témoin direct Dietrich von Nieheim : tandis qu'on torturait les cardinaux, le pape se serait promené dans le jardin voisin en récitant son bréviaire à haute voix, comme indifférent aux cris — un détail transmis par un chroniqueur hostile, qu'il faut citer avec la réserve due à une source engagée, mais qui dit la mémoire d'effroi laissée par ces journées.[79][80]
Les notices modernes rapportent qu'Egidio da Viterbo aurait jugé ce supplice des cardinaux un crime inouï à travers les siècles, sans que le passage exact de son Historia viginti saeculorum ait pu être retrouvé.[81]
Après plusieurs mois, Urbain VI parvint à rompre le siège et à s'échapper vers Barletta, traînant avec lui ses cardinaux prisonniers.[82][83]
La fuite à Gênes
De Barletta, une flotte génoise transporta le pape et ses captifs jusqu'à Gênes. Le sort des cardinaux fut funeste : l'évêque d'Aquila fut tué en chemin, et les autres prisonniers mis à mort à Gênes, malgré l'intervention du doge — un seul, l'Anglais Adam Easton, eut la vie sauve, sans doute grâce à la pression du roi d'Angleterre.[84][85] Quant aux cinq cardinaux restés fidèles, beaucoup renoncèrent à son obéissance, achevant de vider autour de lui le Sacré Collège qu'il venait à peine de reconstituer.
Ainsi le pape légitime, abandonné par une part des siens, isolé, errant de cité en cité, traînait avec lui le souvenir d'un crime que ni ses partisans ni l'histoire n'ont pu effacer.
La fin d'un règne tragique
Le pape errant et le jubilé de 1390
Les dernières années d'Urbain VI furent celles d'un pape sans repos. De Gênes à Lucques, puis à Pérouse, il chercha en vain à rétablir son autorité dans une Italie épuisée par la guerre.[86][87] En août 1388, il proclama un jubilé pour l'an 1390, ramenant l'intervalle entre les années saintes à trente-trois ans — l'âge du Christ — afin que chaque génération pût en bénéficier ; il ne vivrait pas pour le célébrer.[88]
En octobre 1388, marchant avec ses troupes près de Narni, il fit une chute de mule dont il ne se remit jamais tout à fait.[89] L'homme de fer, brisé par les blessures et les revers, regagna enfin Rome, qu'il n'avait pas revue depuis des années.
La mort à Rome (15 octobre 1389)
Urbain VI mourut à Rome le 15 octobre 1389, après onze ans, six mois et sept jours de pontificat.[90][91] La rumeur courut aussitôt qu'il avait été empoisonné — « selon beaucoup, il fut empoisonné par les Romains », écrit la Catholic Encyclopedia —, mais rien ne fut jamais prouvé, et ses blessures suffisent à expliquer sa fin.[92] Il fut inhumé à la basilique Saint-Pierre, où son sarcophage subsiste dans les grottes vaticanes ; lors de la reconstruction de la basilique, ses restes faillirent disparaître et ne furent sauvés que par la vigilance de l'historien Giacomo Grimaldi.[93]
Sa mort ne mit pas fin au schisme : son obédience romaine lui donna aussitôt un successeur, Boniface IX, tandis que la lignée d'Avignon se perpétuait. Il faudra attendre le concile de Constance (1414-1418) pour que l'unité soit enfin rétablie autour de Martin V.
Le jugement de l'histoire et de l'Église
Le verdict des historiens est sévère, et l'Église ne l'a pas contredit sur le fond. Philip Schaff, au terme de son récit du schisme appuyé sur Nieheim, conclut sans détour :
« Il s'est montré, comme pape, en toute circonstance, parfaitement inapte aux responsabilités d'un gouvernant. » — Philip Schaff, Histoire de l'Église chrétienne, vol. VI[94]
Sa réforme, juste dans son principe, fut noyée dans la violence ; son élection, légitime en droit, devint la matrice du schisme ; son courage, indéniable, tourna à l'obstination cruelle.
Et pourtant, l'Église maintint sa légitimité. C'est là toute la leçon de cette vie tragique : la papauté n'est pas un absolutisme du caractère — Urbain VI fut pape sans être saint —, mais elle n'est pas non plus un simple symbole interchangeable, car la question de qui est pape compta réellement, au point de couper l'Europe en deux pendant quarante ans. Le grand schisme, ouvert par cet homme dur, devint paradoxalement une preuve a contrario de la promesse du Christ à Pierre : l'Église traversa la pire crise de son unité visible sans périr, et finit par retrouver son chef unique.
Pour aller plus loin
- Le grand schisme d'Occident (1378-1417) — le dossier d'ensemble de la crise qu'Urbain VI ouvrit, jusqu'au concile de Constance et à l'élection de Martin V.
- Le pape Grégoire XI (1370-1378) — son prédécesseur, dernier pape français, qui ramena la papauté à Rome et dont la mort déclencha le conclave de 1378.
- La papauté d'Avignon — les soixante-dix ans d'exil avignonnais dont le schisme fut l'amère conséquence.
- Le bienheureux Urbain V (1362-1370) et Urbain IV (1261-1264) — les autres papes du nom d'Urbain, eux aussi élus hors du Sacré Collège.
- Sainte Catherine de Sienne — la mystique qui défendit la légitimité d'Urbain VI tout en l'avertissant de tempérer son zèle.
- Le concile de Constance (1414-1418) — le concile qui mit fin au schisme né sous Urbain VI.
Notes et références
Michael Ott, « Pope Urban VI », The Catholic Encyclopedia, vol. XV, New York, Robert Appleton Company, 1912 (newadvent.org) : Bartolomeo Prignano né à Naples vers 1318, mort à Rome le 15 octobre 1389 ; consacré archevêque d'Acerenza le 21 mars 1364, transféré à Bari le 14 avril 1377, chargé de la gestion de la chancellerie pontificale ; conclave ouvert le 7 avril 1378, Pedro de Luna propose l'archevêque de Bari (« a saintly, learned man, of mature age »), foule romaine criant « Romano lo volemo, o al manco Italiano », stratagème du cardinal Tebaldeschi, élection le 8 avril, couronnement le 18 avril 1378 ; changement de conduite après l'élection, abus envers les cardinaux, réforme contre pensions, luxe et cumuls ; fuite des cardinaux à Anagni puis à Fondi (27 août 1378), déclaration de nullité, élection de Robert de Genève (Clément VII) le 20 septembre 1378 ; obédiences (Angleterre, Irlande, Empire, Italie pour Urbain) ; déposition de Jeanne de Naples, couronnement de Charles de Duras, emprisonnement du pape à Aversa le 30 octobre 1383 ; conspiration des cardinaux à Nocera (1385), six emprisonnés et torturés, siège de Nocera et excommunications quotidiennes du haut des remparts, fuite à Barletta, transfert par flotte génoise à Gênes, exécution des cardinaux (sauf Adam Easton) ; mort à Rome le 15 octobre 1389, rumeur d'empoisonnement (« according to many he was poisoned by the Romans »).
1 3 5 6 10 11 13 18 23 24 29 31 32 34 38 41 42 43 45 48 50 52 55 57 58 60 64 65 67 68 70 71 72 74 77 82 84 91 92Wikipédia (français), article « Urbain VI » : Bartolomeo Prignano, 202ᵉ pape, né vers 1318 (Naples / Itri), archevêque d'Acerenza puis de Bari (1377), élu pape le 8 avril 1378 à Rome, intronisé le 18 avril 1378 ; premier pape de l'ère romaine retrouvée après le retour du Saint-Siège (17 janvier 1377) ; rupture avec les cardinaux français réfugiés à Fondi, élection de l'antipape Clément VII le 20 septembre 1378, début du grand schisme d'Occident ; création de vingt-quatre cardinaux le 18 septembre 1378 (une 25ᵉ nomination, offerte à William Courtenay, fut déclinée — Eubel, Hierarchia Catholica, I ; Miranda) ; guerre de Naples (Jeanne Ire, Charles III), siège de Nocera (1384-1385), supplice des cardinaux ; mort à Rome le 15 octobre 1389 ; pontificat de 11 ans, 6 mois et 7 jours. URL : https://fr.wikipedia.org/wiki/Urbain_VI.
2 9 20 25 35 37 47 90Sur le conclave de 1378 (Catholic Encyclopedia et Wikipédia) : mort de Grégoire XI le 27 mars 1378 ; seize cardinaux présents (onze français, quatre italiens, un espagnol) ; conclave ouvert le 7 avril dans une ville en armes ; foule romaine assiégeant le Vatican, tocsin, cri « Romano lo volemo, o al manco Italiano » ; accord, à l'exception du cardinal Orsini, sur Bartolomeo Prignano ; stratagème consistant à présenter à la foule le vieux cardinal romain Tebaldeschi revêtu des ornements pontificaux ; élection le 8 avril, couronnement le 18 avril 1378 ; reconnaissance publique d'Urbain VI par les cardinaux pendant plusieurs semaines (participation au couronnement, demandes de faveurs, lettres officielles) avant la rupture et la fuite à Anagni puis à Fondi. URL : https://www.newadvent.org/cathen/15216a.htm.
4 7 39 40 44 46 56Ludwig von Pastor, The History of the Popes, from the Close of the Middle Ages, vol. I, livre I, chap. II (« The Schism and the Great Heretical Movements, 1378-1409 »), éd. anglaise F. I. Antrobus, Londres, Kegan Paul (p. 122) : jugement sur le caractère d'Urbain VI — « He lacked Christian gentleness and charity ; he was naturally arbitrary and extremely violent and imprudent, and when he came to deal with the burning ecclesiastical question of the day, that of reform, the consequences were disastrous ». Pastor reconnaît la légitimité juridique d'Urbain VI tout en documentant les fautes de son tempérament. Traduction française de la citation donnée dans le corps ; texte original anglais conservé ici en note.
8 14 19 30 49 51 66Philip Schaff, History of the Christian Church, vol. VI : The Middle Ages, A.D. 1294-1517, § iii.iii.iii sur le grand schisme d'Occident (Christian Classics Ethereal Library) : récit, appuyé sur Dietrich von Nieheim, de la « insane severity and self-will » d'Urbain VI ; conspiration des six cardinaux (1385) pour le déposer ou le placer sous tutelle, emprisonnement dans une vieille citerne et torture ; siège de Nocera, fuite, transport à Gênes par navire génois, mort des cardinaux ; retour au Vatican peu avant la mort, 15 octobre 1389 ; conclusion sur Urbain VI : « Whatever were his virtues before he received the tiara, he had as pope shown himself in every instance utterly unfit for the responsibilities of a ruler » (« Il s'est montré, comme pape, en toute circonstance, parfaitement inapte aux responsabilités d'un gouvernant »). URL : https://ccel.org/ccel/schaff/hcc6/hcc6.iii.iii.iii.html.
12 16 22 59 73 75 78 80 83 85 87 94Dietrich von Nieheim (Theodoricus de Niem, v. 1340-1418), De schismate libri tres : fonctionnaire de la chancellerie pontificale, témoin direct qui accompagna Urbain VI dans son expédition au royaume de Naples (1383-1385) avant de quitter la curie. Sa chronique, hostile mais informée, est la source principale des récits sur le supplice des cardinaux à Nocera et sur le tempérament d'Urbain VI ; elle est reprise par Pastor et Schaff. À citer avec la réserve due à une source contemporaine engagée dans la querelle.
15 79Wikipedia (anglais), article « Pope Urban VI » : Bartolomeo Prignano born c. 1318 (Itri / Naples, Kingdom of Naples), no powerful family connections, devout monk and learned casuist trained at Avignon, vice-chancellor ; consecrated Archbishop of Acerenza 21 March 1364, Archbishop of Bari 1377 ; unanimously elected 8 April 1378 after Gregory XI's death (27 March 1378), crowned Easter Sunday 18 April 1378, last pope elected from outside the College of Cardinals ; reform program (no gratuities, forbade annuities to cardinals, condemned luxury and pluralities) ; French cardinals at Anagni (manifesto 5 August 1378), throne declared vacant 20 August, election of Robert of Geneva as Clement VII at Fondi 20 September 1378, beginning of the Western Schism (1378-1417) ; Joanna I of Naples deserted him, Charles III crowned king of Naples 1 June 1381, murdered Joanna 1382 ; conspiracy of cardinals 1385, six arrested, tortured and (mostly) put to death at Genoa, siege of Nocera 1384-1385, daily excommunications from the ramparts ; created 24 cardinals on 18 September 1378 (a 25th nomination, offered to William Courtenay, was declined — Eubel, Hierarchia Catholica, I ; Miranda), nephew Francesco Moricotti Prignani cardinal 18 September 1378 ; proclaimed jubilee for 1390 (August 1388), fell from a mule at Narni (October 1388) ; died at Rome 15 October 1389, rumours of poisoning ; succeeded by Boniface IX ; sarcophagus in St Peter's saved by Giacomo Grimaldi. Sources citées : Ludwig von Pastor, History of the Popes, vol. I ; Claudio Rendina, I papi, 1993 ; Egidio da Viterbo ; Giovanni Sercambi, Croniche. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Pope_Urban_VI.
17 21 26 27 28 33 36 61 69 86 88 89 93Catherine de Sienne, lettre au pape Urbain VI, texte original : « Mitigate un poco per l'amore di Cristo crocifisso, quelli movimenti subiti che la natura vi porge : con la virtù santa date il botto alla natura. » (Le lettere di S. Caterina da Siena, éd. Niccolò Tommaseo, lettre 21 ; texte sur Wikisource : https://it.wikisource.org/wiki/Epistole_(Caterina_da_Siena)/Lettera_21 ; correspond à la lettre T291 dans l'édition critique Suzanne Noffke, The Letters of Catherine of Siena, Center for Medieval & Renaissance Texts and Studies, 2000-2008, 4 vol.). La sainte, qui défend la légitimité d'Urbain VI jusqu'à sa mort (29 avril 1380), le supplie de tempérer son tempérament impétueux et de dompter la nature par la vertu. La citation du corps est la traduction française de ce passage. Voir aussi le portail du Centro Internazionale di Studi Cateriniani : https://www.centrostudicateriniani.it/.
53 54Konrad Eubel, Hierarchia Catholica Medii Aevi, vol. I (Münster, Regensberg, 1913) : in prima promotione Romae … die 18 Sept. 1378 facta, entrées n° 1 à 25 — soit 25 nominations, dont 24 créations effectives : le n° 24, Guilelmus Courteneius, évêque de Londres, dignitatem card. sibi oblatam non suscepisse dicitur (dignité déclinée).
62Salvador Miranda, The Cardinals of the Holy Roman Church, « Urban VI (1378-1389) — Consistory of September 18, 1378 (I), celebrated in Rome » : 24 cardinaux créés (entrées n° 1 à 24), avec la note que la promotion offerte à l'évêque de Londres William Courtenay fut déclinée (was offered the promotion to the cardinalate but declined). URL : http://cardinals.fiu.edu/bios1378.htm.
63Egidio da Viterbo (Gilles de Viterbe, 1469-1532), Historia viginti saeculorum : les notices encyclopédiques modernes (cf. Wikipedia, art. « Pope Urban VI ») rapportent que l'humaniste aurait qualifié le traitement infligé par Urbain VI à ses cardinaux conjurés de crime inouï à travers les siècles. Page ou chapitre exact de l'œuvre non retrouvé : l'appréciation est donnée dans le corps comme rapportée, sans guillemets de citation directe.
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