Pape Boniface IX (1389-1404)

Pape romain du grand schisme d'Occident, Boniface IX (Pietro Tomacelli) restaure le pouvoir temporel à Rome et refonde l'État pontifical de 1389 à 1404, mais sa fiscalité curiale fait de lui le symbole de l'Église à réformer.

Ignispedia

Boniface IX (Bonifacius IX), né Pietro Tomacelli vers 1350 à Naples, gouverne l'Église de Rome du 2 novembre 1389 au 1er octobre 1404. Il est le deuxième pape de la lignée romaine durant le grand schisme d'Occident, cette déchirure qui, depuis 1378, oppose un pape à Rome et un antipape à Avignon, chacun avec son collège de cardinaux et son obédience d'États.[1][2]

Successeur de l'austère et brutal Urbain VI, dont le caractère avait précipité la rupture de 1378, Tomacelli est d'un tout autre tempérament : affable, prudent, habile politique, mais sans grande formation théologique. La Catholic Encyclopedia résume qu'il « manquait d'une bonne formation théologique et d'habileté dans la conduite des affaires curiales, mais qu'il était par nature plein de tact et de prudence ».[3] Ce contraste explique son pontificat : là où Urbain VI avait dispersé la papauté romaine, Boniface IX la réinstalle, la consolide et la finance.

Son règne est un paradoxe que l'historien Arnold Esch a saisi d'une formule. Boniface IX rétablit le pouvoir temporel : il brise l'indépendance de la commune de Rome, fortifie le Château Saint-Ange, reconquiert l'État pontifical et passe pour le véritable refondateur de cet État tel qu'il apparaîtra au XVe siècle.[4][5] Mais ce succès séculier a un revers : pour payer ses campagnes et ses alliances, il pousse à l'extrême la fiscalité curiale — annates, grâces expectatives, taxes sur les bénéfices — au point de devenir, aux yeux de l'Europe, le symbole même de l'Église qui a besoin de réforme.[6]

Reconnu aujourd'hui comme pape légitime par l'Église catholique, Boniface IX offre ainsi un cas d'école : un siège de Pierre objectivement valide, occupé par un homme dont les contemporains admiraient le prince mais critiquaient le pasteur. Comprendre son pontificat, c'est apprendre à distinguer la sainteté de la fonction de la faiblesse de l'homme — sans nier ni l'une ni l'autre.

Pourquoi Boniface IX compte-t-il ?

Le pape qui a refait l'État pontifical

Le pontificat de Boniface IX se lit autour de trois axes : reconquérir Rome et l'État pontifical, tenir l'obédience romaine du schisme sans céder, et financer cet effort par une fiscalité curiale poussée à l'extrême.

Quand Tomacelli est élu en 1389, Rome est ingouvernable. La papauté revient tout juste d'Avignon, la commune romaine s'est dotée d'institutions autonomes — les banderesi —, le Latium échappe aux papes, et un antipape règne à Avignon avec le soutien de la France. Quinze ans plus tard, à sa mort, la situation est renversée : Rome obéit, le Château Saint-Ange est reconstruit en forteresse pontificale, et le Latium tout entier est de nouveau aux mains du pape de Rome.[7]

Cette reconstruction n'est pas un détail. Sans base territoriale sûre, le pape romain du schisme risquait de devenir un pontife sans cité, dépendant des seigneurs voisins. En refondant l'État pontifical, Boniface IX donne à la lignée romaine la solidité matérielle qui lui permettra de survivre jusqu'au concile de Constance et au retour de l'unité en 1417.

Le pape contesté de la réforme à venir

L'autre versant de son importance est négatif, mais tout aussi décisif. La machine fiscale qu'il met au point — vente quasi industrielle des dispenses, des grâces, des bénéfices — choque profondément la chrétienté, surtout en Allemagne. Le pontificat de Boniface IX devient l'un des arguments concrets qui, un siècle avant Luther, nourrissent la demande de réforme de l'Église dans sa tête et dans ses membres.[8]

« Les pratiques indignes d'un fiscalisme trop rigide discréditaient la Curie romaine, en particulier en Allemagne, et firent du pontificat de Boniface IX le symbole même de l'Église ayant besoin de réforme. » — Arnold Esch, Bonifacio IX, Enciclopedia dei Papi[9]

Boniface IX compte donc deux fois : par ce qu'il a bâti — un État pontifical restauré — et par ce qu'il a révélé — une curie dont les abus financiers appelaient, à terme, le grand mouvement de réforme catholique.

Sources et degré de certitude

Tableau des sources principales

Bulle papale médiévale en plomb : un repère matériel pour comprendre l'univers documentaire des bulles, privilèges, dispenses et actes de chancellerie évoqués dans l'article. Source : Wikimedia Commons.

L'historiographie de Boniface IX repose sur quelques sources majeures, qu'il faut savoir hiérarchiser : les chroniqueurs contemporains sont souvent partisans, et les jugements moraux les plus violents viennent d'adversaires du fiscalisme romain.

SourceNatureApport principalPrudence
Arnold Esch, TreccaniArticle critique moderne de référenceReconstruction de l'État pontifical, fin de la commune romaine, fiscalité, népotisme, jugement d'ensembleSource secondaire principale, très dense et nuancée
Catholic EncyclopediaSynthèse catholique ancienneÉlection, schisme, jubilés, annates, canonisation de Brigitte, prudence sur les sources hostilesAncienne, à croiser avec Esch
Encyclopaedia BritannicaSynthèse moderneSchisme comme problème politique, méthodes financières, refus d'abdiquerTrès condensée
Dietrich von NieheimTémoin contemporain, officier de la curieDétails internes sur la chancellerie et la vénalitéHostile et polémique : à citer comme accusation, non comme verdict neutre
Statuts anglais (Provisors, Praemunire)Sources juridiquesBras de fer avec l'Angleterre sur les bénéficesReflètent le point de vue royal anglais

Ce qui est sûr

Les données solides sont nombreuses : Pietro Tomacelli est napolitain, d'une famille baronniale appauvrie ; il est créé cardinal par Urbain VI ; il est élu le 2 novembre 1389 et meurt le 1er octobre 1404 ; il refuse constamment d'abdiquer et de reconnaître l'antipape d'Avignon ; il brise la commune de Rome en 1398 ; il reconstruit le Château Saint-Ange ; il reconquiert l'État pontifical ; il couronne Ladislas roi de Naples en 1390 ; il canonise sainte Brigitte de Suède en 1391 ; il introduit les annates perpétuelles.[10][11][12]

Le titre exact retenu par Ignispedia est donc Pape Boniface IX (1389-1404), avec les dates qui l'identifient immédiatement dans la longue série pontificale du schisme.

Ce qui reste discuté

Plusieurs points appellent la prudence. La date de naissance n'est pas connue avec certitude : les sources oscillent entre 1350 et 1355.[13][14] La généalogie précise de la famille Tomacelli varie selon les auteurs, et le rattachement parfois affirmé aux Cybo de Gênes est une reconstruction tardive et incertaine. Surtout, les jugements moraux les plus durs proviennent de Dietrich von Nieheim, témoin interne mais polémiste, dont la Catholic Encyclopedia rappelle qu'il « n'est pas un écrivain impartial ».[15] L'article doit donc rapporter ces accusations comme des accusations documentées, sans les transformer ni en calomnies à écarter, ni en sentence définitive.

L'élection de 1389 dans le Grand Schisme

Pietro Tomacelli, un Napolitain dans la curie d'Urbain VI

Pietro Tomacelli appartient à une vieille famille baronniale de Naples, devenue pauvre.[16] Il n'a pas le profil du grand clerc lettré : ses adversaires lui reprocheront son manque de culture théologique. Mais il a une qualité décisive dans le contexte du schisme : il est napolitain, donc proche du royaume de Naples dont l'appui militaire et politique sera vital pour la papauté romaine.

Sa carrière ecclésiastique se fait sous Urbain VI, le pape de la rupture. Créé cardinal-diacre en 1381, puis cardinal-prêtre vers 1385, Tomacelli fait partie du nouveau collège romain qu'Urbain VI s'était constitué après la défection des cardinaux français passés à Avignon.[17][18] Il est donc, dès l'origine, un homme de la cause romaine.

Le conclave romain de novembre 1389

À la mort d'Urbain VI, le 15 octobre 1389, les cardinaux fidèles à Rome se réunissent et élisent rapidement Tomacelli, qui prend le nom de Boniface IX. L'élection a lieu le 2 novembre 1389 ; il est consacré et couronné le 9 novembre 1389.[19][20] La rapidité de l'élection traduit un besoin : après le pontificat chaotique d'Urbain VI, la lignée romaine a besoin d'un homme capable de gouverner sans braquer Naples, les Romains et les alliés italiens.

Le choix d'un Napolitain affable plutôt que d'un nouvel intransigeant est un acte politique conscient. Là où Urbain VI s'était aliéné ses propres cardinaux, Boniface IX se présente comme un pape avec lequel on peut composer.

Deux papes, deux obédiences

Pour comprendre le pontificat, il faut tenir en tête la carte du schisme. Depuis 1378, deux hommes se disent pape :

  • la lignée romaine — Urbain VI, puis Boniface IX — soutenue par l'Italie centrale, le royaume de Naples, l'Empire, l'Angleterre, la Hongrie, la Pologne, la Scandinavie ;
  • la lignée d'Avignon — Clément VII, puis Benoît XIII — soutenue par la France, l'Écosse, une partie de la péninsule ibérique et de l'Italie.[21]

L'Église reconnaît aujourd'hui la lignée romaine comme légitime, non pour des raisons géographiques, mais parce que l'élection d'Urbain VI en 1378 avait été conduite par les cardinaux compétents et reconnue publiquement avant d'être contestée.[22] Boniface IX hérite de cette légitimité et la défend sans la moindre concession.

Le Grand Schisme sous Boniface IX

Clément VII puis Benoît XIII : l'obédience d'Avignon

Au début du pontificat, l'antipape d'Avignon est Clément VII (Robert de Genève), que Boniface IX excommunie peu après son élection.[23] Clément VII meurt le 16 septembre 1394. Les cardinaux d'Avignon, au lieu de saisir l'occasion pour résorber le schisme, élisent aussitôt l'Aragonais Pedro de Luna sous le nom de Benoît XIII (28 septembre 1394).[24] Le schisme se prolonge donc d'une génération.

Le refus des « trois voies »

Les meilleurs esprits du temps — théologiens de Paris en tête — proposent trois chemins pour sortir de la crise : la cession (les deux prétendants abdiquent pour permettre une élection unique), le compromis (un arbitrage tranche), ou le concile général. Boniface IX rejette les trois.[25] Arnold Esch juge même qu'il fut, sur ce terrain, totalement dépassé : il ne comprenait pas pourquoi les plus grands esprits de son temps avaient imaginé ces voies.[26]

Cette rigidité a une logique : pour Boniface IX, il n'y a pas deux papes douteux à départager, mais un pape vrai — lui — et un usurpateur. Abdiquer reviendrait à reconnaître que la question est ouverte. Mais cette logique, défendable en droit, bloque toute issue politique et laisse le schisme s'enkyster.

Les pressions pour l'abdication

Les appels à renoncer viennent de partout : du roi Richard II d'Angleterre, de la Diète de Francfort (1397), du roi des Romains Wenceslas.[27][28] Boniface IX les écarte tous. Britannica résume que, sous lui, le mouvement conciliaire ne fit aucun progrès.[29] L'unité ne reviendra qu'après sa mort, par le concile de Constance (1414-1418).

La restauration du pouvoir temporel à Rome

La fin de la commune romaine (1398)

De 1398 à 1401, Boniface IX reprend en main Rome, Pérouse et le Latium. Pour la première fois depuis 1378, tout le Latium repasse sous l'autorité du pape romain.

Le succès le plus spectaculaire du pontificat est la suppression de la commune libre de Rome en juin 1398.[30] Boniface IX abolit l'office des banderesi, magistrats de la commune autonome, libère la charge de sénateur des limitations statutaires, et nomme désormais tous les officiers sur une liste unique d'origine pontificale.[31]

La preuve de la réussite est dans les faits : lorsque, le 14 janvier 1400, Niccolò Colonna et Pietro Mattuzzi tentent un coup de main contre l'autorité pontificale, ils se heurtent à l'indifférence de la population, et l'affaire échoue.[32] Rome avait basculé du côté du pape.

Castel Sant'Angelo et la fortification de Rome

C'est seulement après 1398, et non dès 1395 comme on l'a parfois cru, que Boniface IX entreprend la reconstruction du Château Saint-Ange et la fortification du palais sénatorial sur le Capitole.[33] L'ancien mausolée d'Hadrien devient une véritable citadelle pontificale, gardant le pont sur le Tibre et verrouillant l'accès au Vatican. La papauté romaine se dote ainsi d'un point d'appui militaire qu'elle conservera pendant des siècles.

La reconquête de l'État pontifical

Au-delà de Rome, Boniface IX reprend méthodiquement le contrôle de l'État pontifical. En mai 1398 s'achèvent les opérations contre les compagnies bretonnes ; en juin 1398, Pérouse capitule ; en 1401, les Colonna se soumettent.[34]

DateÉvénementPortée
Mai 1398Fin des opérations contre les compagnies bretonnesSécurisation du Latium
Juin 1398Capitulation de PérouseRécupération d'une grande ville rebelle
Juin 1398Suppression de la commune de RomeContrôle direct de la capitale
1398Début de la reconstruction du Château Saint-AngeVerrou militaire pontifical
25 mai 1400Reddition de FondiEffondrement du dernier grand foyer hostile au sud
17 janvier 1401Soumission des ColonnaPacification de l'aristocratie romaine

« Par là, pour la première fois depuis 1378, le Latium tout entier était de nouveau aux mains du pape romain. » — Arnold Esch, Bonifacio IX, Enciclopedia dei Papi[35]

Le Château Saint-Ange, ancien mausolée d'Hadrien devenu forteresse pontificale : Boniface IX en fait le verrou militaire de la Rome pontificale restaurée. Source : Wikimedia Commons.

Cette reconquête fonde la lecture d'Esch : Boniface IX est le véritable refondateur de l'État pontifical moderne. Ce que Boniface VIII avait affirmé en droit, et que la captivité d'Avignon avait fait perdre en fait, Boniface IX le rétablit sur le terrain.

Le royaume de Naples et la politique italienne

Ladislas de Durazzo couronné roi (1390)

La politique napolitaine est la clé de voûte de la stratégie de Boniface IX. Contre le prétendant soutenu par Avignon, Louis II d'Anjou, le pape reconnaît comme roi légitime de Naples le jeune Ladislas de Durazzo, fils de Charles III.[36] Il le fait couronner le 29 mai 1390 à Gaète, et le soutient pendant une décennie par des troupes, des subsides et des décrets d'embargo contre ses ennemis.[37]

Ce choix n'est pas seulement dynastique. Naples est l'allié indispensable de la papauté romaine : tenir Naples dans l'obédience romaine, c'est sécuriser le flanc sud de Rome et priver Avignon d'une tête de pont en Italie méridionale. La fidélité de Ladislas, en retour, donne à Boniface IX une force militaire dont il manquait cruellement.

Les jubilés de 1390 et 1400

Le jubilé de 1390

Frise des premiers jubilés romains : Boniface VIII fonde l'année sainte en 1300, Clément VI la fixe en 1350, et c'est sous Boniface IX que se tiennent les jubilés de 1390 et 1400.

Le jubilé — l'année sainte avec indulgence plénière pour les pèlerins de Rome — avait été institué par Boniface VIII en 1300, avec une périodicité d'abord centenaire, puis ramenée à cinquante ans par Clément VI en 1350. Urbain VI avait décidé de la réduire encore, à trente-trois ans, en mémoire des années de la vie du Christ, et fixé un jubilé pour 1390.[38][39] C'est Boniface IX qui le célèbre, attirant à Rome des foules venues d'Allemagne, de Hongrie, de Pologne, de Bohême et d'Angleterre.[40]

Le grand afflux de 1400

En 1400, cent ans après le premier jubilé, une immense ferveur populaire pousse les pèlerins vers Rome, malgré la peste. Boniface IX avait d'abord annoncé, le 15 mars, qu'il ne promulguerait pas d'année sainte ; mais devant l'afflux, il finit par accorder de nouvelles indulgences jubilaires, sous des clauses restrictives, et en profite pour renforcer son autorité et ses finances.[41] Le jubilé de 1400 attire particulièrement des pèlerins de France.[42]

Les jubilés illustrent à eux seuls le double visage du pontificat : un authentique élan religieux de la chrétienté, capté et monétisé par une curie en manque d'argent.

Le pape et l'argent : annates, expectatives, simonie

Schéma de la machine fiscale curiale : annates perpétuelles, grâces expectatives, services communs. Une organisation efficace, mais qui fit de la curie romaine le symbole de l'Église à réformer.

C'est ici que naît la mauvaise réputation de Boniface IX. Pour financer ses guerres, ses alliances et la reconquête de l'État pontifical, il développe une fiscalité curiale d'une intensité nouvelle. Avant d'entrer dans le détail, une mise au point s'impose : ces pratiques relèvent de la discipline et de l'administration, non du dogme. Aucune erreur de foi n'est en cause ; ce sont des abus de gouvernement, réels et graves, mais d'un autre ordre que l'enseignement de l'Église.

Les annates perpétuelles

Boniface IX est le premier pape à instituer les annates perpétuelles (annatæ perpetuæ) : la curie romaine retient la moitié des revenus de la première année de tout bénéfice qu'elle confère.[43] La mesure transforme une contribution exceptionnelle en ressource permanente et systématique. Esch note même que, dans certains cas, on percevait à la fois les « services communs » et les « annates », alors que les deux taxes s'excluaient en principe.[44]

Les grâces expectatives et l'insécurité juridique

Le pape multiplie aussi les grâces expectatives — la promesse d'un bénéfice non encore vacant — assorties de clauses de préférence (anteferri) et de rétrodatations (data anterior).[45] Le résultat est une insécurité juridique totale : un même bénéfice peut être promis à plusieurs candidats, chaque clause supplémentaire exigeant un nouveau paiement. Dietrich von Nieheim accuse la chancellerie de vendre plusieurs fois par semaine les mêmes faveurs.[46]

« Un amour démesuré de l'argent, un trafic malhonnête des bénéfices, la vente des dispenses… » — accusation de Dietrich von Nieheim, rapportée par la Catholic Encyclopedia[47]

La prudence s'impose : ce témoin est un adversaire déclaré du fiscalisme romain, et la Catholic Encyclopedia avertit qu'« il n'est pas un écrivain impartial ».[48] Mais le fond — l'extension des taxes — est confirmé par les sources les plus mesurées comme Esch.[49]

Le népotisme des Tomacelli

À la fiscalité s'ajoute un népotisme massif. Esch dénombre nommément une cinquantaine de Tomacelli pourvus de charges ecclésiastiques ou administratives.[50] Des enfants de la famille reçoivent des prébendes à six, sept ou quatorze ans ; les frères du pape, Giovannello et Andrea, gouvernent comme recteurs des provinces-clés de l'État pontifical.[51] Le gouvernement de l'Église se confond alors avec le service d'une famille.

Que faut-il en penser ?

Trois précisions évitent les contresens. D'abord, ces abus sont disciplinaires, non doctrinaux : ils n'entament pas la validité du pontificat ni l'enseignement de l'Église. Ensuite, ils s'expliquent en partie par la situation de guerre : un pape de schisme, sans la moitié des revenus traditionnels de la chrétienté, devait financer la survie même de la lignée romaine. Enfin, et surtout, ils sont objectivement graves : la vente quasi systématique des charges spirituelles est une forme de simonie, et l'Église elle-même la condamnera. La leçon n'est pas de minimiser, mais de comprendre comment un même pontificat a pu sauver l'État pontifical et déshonorer la curie.

Lumières du pontificat

La canonisation de sainte Brigitte de Suède (1391)

Sainte Brigitte de Suède, canonisée par Boniface IX le 7 octobre 1391 : une lumière spirituelle réelle au cœur d'un pontificat politiquement et financièrement très disputé. Source : Wikimedia Commons.

Tout n'est pas politique et fiscalité. Le 7 octobre 1391, Boniface IX canonise sainte Brigitte de Suède (1303-1373), la grande mystique fondatrice de l'ordre du Saint-Sauveur, par la bulle Ab origine mundi.[52][53] La canonisation d'une visionnaire aussi exigeante, en pleine crise, montre que le pape contesté pour ses finances exerce néanmoins, validement et utilement, le magistère pétrinien. La sainteté de Brigitte sera d'ailleurs reconfirmée par le concile de Constance en 1415.[54]

Universités et fondations

Boniface IX favorise aussi la vie intellectuelle : il fonde les universités de Ferrare (1391) et de Fermo (1398), et confirme celle d'Erfurt (1392).[55][56] Ces fondations rappellent que, même affaiblie par le schisme, la papauté romaine continue d'exercer son rôle ordinaire d'autorité universelle qui crée, confirme et protège les institutions de l'Église.

Relations avec l'Angleterre

Sur le terrain des bénéfices, Boniface IX se heurte à l'Angleterre. Sous Richard II, le Parlement confirme les statuts des Provisors (1390) et de Praemunire (1393), qui limitent le pouvoir du pape de nommer aux bénéfices anglais et de citer des sujets anglais devant des cours étrangères.[57][58] Sur ce dossier, le pape doit composer avec un front royal uni : l'âge où Rome pourvoyait librement aux églises d'Angleterre est en train de se fermer.

Sens catholique du pontificat

Un pape légitime malgré ses ombres

Le cas de Boniface IX est précieux pour la foi catholique, car il interdit deux erreurs symétriques. La première serait de croire que tout vrai pape est un saint : Boniface IX fut un pape légitime et un administrateur critiquable. La seconde serait de croire que les abus d'un pape ruinent sa légitimité ou celle de l'Église : la sainteté de l'Église ne dépend pas de la sainteté personnelle de chaque pasteur, mais de la promesse du Christ.

« Et moi je te dis que tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle. » — Évangile selon saint Matthieu, 16, 18 (trad. Crampon)[59]

Les contemporains eux-mêmes savaient distinguer les deux plans, comme le résume Esch :

« Contemporains et postérité ont admiré en lui, toujours et exclusivement, le prince séculier ; autant on le condamnait et le méprisait comme chef spirituel de l'Église. » — Arnold Esch, Bonifacio IX, Enciclopedia dei Papi[60]

Cette double appréciation, sévère, n'enlève rien à la validité de ses actes proprement ecclésiaux : ses canonisations, ses fondations, ses nominations épiscopales sont reçues par l'Église comme actes d'un pape véritable.

Préparer la sortie du schisme

Paradoxalement, en refondant l'État pontifical et en tenant Rome, Boniface IX a rendu possible la sortie du schisme. Sans une papauté romaine matériellement consolidée, le concile de Constance n'aurait peut-être pas eu de point d'appui pour reconstruire l'unité autour de Rome en 1417. Le pape qui refusa les « trois voies » a, malgré lui, préparé le terrain de celle qui réussit.

Boniface IX est donc une figure de transition : ni l'aube radieuse de la réforme catholique, ni la nuit stérile du schisme. Dans les limites d'une crise immense, il a tenu, reconstruit, financé — et transmis à ses successeurs une lignée romaine assez solide pour survivre jusqu'à l'unité retrouvée.

Chronologie

  1. vers 1350
    Naissance de Pietro Tomacelli

    Naissance à Naples, dans une famille baronniale ancienne mais appauvrie.

  2. 1381-1385
    Cardinal sous Urbain VI

    Créé cardinal-diacre en 1381, puis cardinal-prêtre vers 1385 dans le collège romain.

  3. 2 novembre 1389
    Élection de Boniface IX

    Élu à Rome après la mort d'Urbain VI ; couronné le 9 novembre 1389.

  4. 29 mai 1390
    Couronnement de Ladislas

    Boniface IX fait couronner Ladislas de Durazzo roi de Naples, à Gaète.

  5. 1390
    Jubilé

    Célébration de l'année sainte fixée par Urbain VI selon le cycle de trente-trois ans.

  6. 7 octobre 1391
    Canonisation de sainte Brigitte de Suède

    Par la bulle Ab origine mundi, Boniface IX inscrit la mystique suédoise au catalogue des saints.

  7. 16 septembre 1394
    Mort de Clément VII

    L'antipape d'Avignon meurt ; les cardinaux d'Avignon élisent aussitôt Benoît XIII.

  8. 1397
    Diète de Francfort

    Nouvelle pression pour l'abdication, refusée par Boniface IX.

  9. Juin 1398
    Fin de la commune romaine

    Suppression des banderesi ; début de la reconstruction du Château Saint-Ange.

  10. 1400
    Grand afflux jubilaire

    Malgré la peste, des foules viennent à Rome ; Boniface IX accorde de nouvelles indulgences jubilaires.

  11. 17 janvier 1401
    Soumission des Colonna

    Tout le Latium repasse sous l'autorité du pape romain.

  12. 1er octobre 1404
    Mort de Boniface IX

    Le pape meurt à Rome après une courte maladie, peu après l'échec d'une négociation avec les envoyés de Benoît XIII.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Arnold Esch, Bonifacio IX, dans Enciclopedia dei Papi, Istituto della Enciclopedia Italiana (Treccani), 2000 : origine napolitaine, famille Tomacelli appauvrie, élection du 2 novembre 1389, couronnement de Ladislas (1390), refus des trois voies, suppression de la commune de Rome (juin 1398), reconstruction du Château Saint-Ange après 1398, reconquête de l'État pontifical (Pérouse 1398, Fondi 1400, Colonna 1401), annates et services, grâces expectatives, népotisme des Tomacelli, jugement d'ensemble. URL : https://www.treccani.it/enciclopedia/bonifacio-ix_%28Enciclopedia-dei-Papi%29/.

    1 4 6 7 8 10 13 19 25 26 30 31 32 33 34 36 37 38 41 44 45 49 50 51
  2. Catholic Encyclopedia, "Pope Boniface IX", vol. 2, Robert Appleton Company, New York, 1907, repris par New Advent : Pietro Tomacelli d'une famille baronniale napolitaine appauvrie, manque de formation théologique mais tact et prudence, excommunication de Clément VII, refus d'abdiquer, fortification du Château Saint-Ange, refondation de l'État pontifical, annates perpétuelles, canonisation de Brigitte de Suède le 7 octobre 1391, fondation des universités, prudence sur Dietrich von Nieheim « écrivain non impartial », mort le 1er octobre 1404. URL : https://www.newadvent.org/cathen/02670a.htm.

    2 3 5 11 15 16 27 42 43 48 53 55
  3. Arnold Esch, Bonifacio IX, Enciclopedia dei Papi, Treccani, 2000. Texte original italien : « Le pratiche indegne di un troppo rigido fiscalismo discreditavano la Curia romana, specialmente in Germania, e fecero del pontificato di B. il simbolo stesso della Chiesa bisognosa di riforma. »

    9
  4. Encyclopaedia Britannica, "Boniface IX" : né à Naples vers 1355, deuxième pape romain du schisme, approche politique du schisme, excommunication de Clément VII, opposition à Benoît XIII, refus de résoudre la division, méthodes financières pour gagner des alliés, absence de progrès du mouvement conciliaire, mort le 1er octobre 1404 à Rome. URL : https://www.britannica.com/biography/Boniface-IX.

    12 14 18 23 29
  5. "Pope Boniface IX", Wikipedia (consulté en 2026), comme relais bibliographique : création comme cardinal sous Urbain VI, élection du 2 novembre 1389 et consécration du 9 novembre 1389, mort de Clément VII le 16 septembre 1394 et élection de Benoît XIII le 28 septembre 1394, refus des appels à l'abdication (Richard II, Diète de Francfort 1397, Wenceslas), jubilés de 1390 et 1400, fondation des universités de Ferrare et Fermo, confirmation d'Erfurt, statuts anglais des Provisors et de Praemunire, accusations de Dietrich von Nieheim. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Pope_Boniface_IX.

    17 20 24 28 39 40 46 56 57
  6. Voir l'article Ignispedia Le grand schisme d'Occident (1378-1417) : élection d'Urbain VI le 8 avril 1378, contestation des cardinaux à Fondi, élection de l'antipape Clément VII, répartition des obédiences entre la lignée romaine (Italie, Empire, Angleterre) et la lignée d'Avignon (France, Écosse, Espagne), critère de légitimité de la lignée romaine.

    21 22
  7. Arnold Esch, Bonifacio IX, Enciclopedia dei Papi, Treccani, 2000. Texte original italien : « Con ciò, per la prima volta dal 1378, l'intero Lazio era nuovamente in mano al papa romano. »

    35
  8. Accusation de Dietrich von Nieheim (Theodoricus de Nyem), officier de la chancellerie pontificale et chroniqueur du schisme, De schismate, rapportée par la Catholic Encyclopedia, "Pope Boniface IX" : « an inordinate love of money, dishonest traffic in benefices, the sale of dispensations, etc. » La même encyclopédie rappelle que Dietrich « n'est pas un écrivain impartial ». Wikipedia cite par ailleurs la formule latine hostile sur son inculture : « nesciens scribere etiam male cantabat ».

    47
  9. Boniface IX, bulle Ab origine mundi, 7 octobre 1391, canonisation de sainte Brigitte de Suède (Birgitta Birgersdotter, 1303-1373), fondatrice de l'ordre du Saint-Sauveur ; canonisation reconfirmée par le concile de Constance en 1415. Voir la notice "Bridget of Sweden", Catholic Encyclopedia / New Advent.

    52 54
  10. Statut des Provisors (1390) et Statut de Praemunire (1393), Parlement d'Angleterre sous Richard II : limitation du pouvoir pontifical de pourvoir aux bénéfices anglais et interdiction de porter certaines causes devant des juridictions étrangères. Reflètent le point de vue de la couronne anglaise dans le bras de fer avec la curie de Boniface IX.

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  11. Évangile selon saint Matthieu, 16, 18, traduction de l'abbé Augustin Crampon (édition 1923) : « Et moi je te dis que tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle. » La promesse christique porte sur l'indéfectibilité de l'Église, non sur la perfection morale de chaque pape : elle éclaire le cas d'un pape légitime mais critiqué comme Boniface IX.

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  12. Arnold Esch, Bonifacio IX, Enciclopedia dei Papi, Treccani, 2000. Texte original italien : « Contemporanei e posteri hanno ammirato in B., sempre ed esclusivamente, il principe secolare » ; « Altrettanto lo condannavano e disprezzavano come capo spirituale della Chiesa. »

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