Brigitte de Suède (1303-1373), en suédois Birgitta Birgersdotter, est la plus célèbre des saintes scandinaves : grande dame de la noblesse suédoise, épouse et mère de huit enfants, puis veuve, mystique et prophétesse, fondatrice de l'Ordre du Très-Saint-Sauveur et auteur des Révélations célestes, l'un des recueils visionnaires les plus diffusés du Moyen Âge.[1][2]
Sa vie embrasse deux mondes que la sainteté médiévale sépare souvent : celui du mariage, de la maternité et de la cour royale d'une part, celui de l'extase, de la prophétie et de la fondation religieuse d'autre part. C'est précisément cette continuité — une laïque devenue mystique sans jamais renier sa première vocation d'épouse et de mère — qui a conduit Jean-Paul II à la choisir comme modèle pour l'Europe contemporaine.[3]
De son vivant déjà, Brigitte fut une figure publique : elle réprimanda les rois, supplia les papes de quitter Avignon pour revenir à Rome, dénonça les vices du clergé et annonça des châtiments. Comme sainte Catherine de Sienne, sa cadette, elle incarne ce type rare de mystique politique dont la prière intérieure débouche sur une action dans l'histoire de la chrétienté.[4][5]
Canonisée dès 1391, sa cause fut si solide que le concile de Constance (1415) confirma sa canonisation et que le concile de Bâle (1436) reconnut l'orthodoxie de ses révélations.[6] En 1999, Jean-Paul II la proclama co-patronne de l'Europe, aux côtés de Catherine de Sienne et d'Édith Stein.[7]
La Suède du XIVe siècle : une enfant de la haute noblesse
Finsta, 1303 : une ascendance princière
Brigitte naît en 1303 au château de Finsta, dans la province d'Uppland, non loin d'Uppsala — le grand centre ecclésiastique du royaume.[8][9] Son père, Birger Persson, est lagman (gouverneur et juge) de la province d'Uppland, l'un des hommes les plus riches et les plus puissants de Suède ; sa mère, Ingeborg Bengtsdotter, descend par le sang des familles royales.[10][11]
La Suède du début du XIVe siècle est une chrétienté jeune : le christianisme ne s'y est imposé qu'à partir du XIe siècle, après la conversion des chefs vikings, et il y subsiste des survivances folkloriques païennes, devenues marginales.[12] Brigitte grandit donc à la fois dans le faste d'une grande maison noble et dans une piété fervente, transmise par une famille profondément croyante. Son rang social ne l'empêchera jamais d'accomplir les missions religieuses qu'elle croira recevoir de Dieu — il lui en donnera au contraire les moyens.[13]
Une enfance marquée par les visions
La tradition hagiographique, recueillie après sa mort dans le procès de canonisation, rapporte que Brigitte fut très tôt favorisée de grâces extraordinaires. Vers l'âge de sept ans, elle aurait vu la Vierge Marie lui poser une couronne sur la tête ; vers dix ans, après un sermon sur la Passion, elle eut une vision du Christ en croix, sanglant et couvert de plaies. À qui lui demandait qui l'avait ainsi traité, l'enfant répondit, dit-on : « Ceux qui le méprisent et négligent son amour. »[14][15]
Cette précocité mystique fixe d'emblée les deux pôles de toute sa spiritualité future : la dévotion mariale et la compassion à la Passion du Christ souffrant, qui irrigueront ses Révélations jusqu'à la grande vision de Bethléem.[16]
Épouse, mère et maîtresse de maison (1316-1344)
Le mariage avec Ulf Gudmarsson
Selon la coutume, c'est son père qui choisit son époux. En 1316, âgée d'environ treize ans, Brigitte épouse Ulf Gudmarsson, lui aussi issu de la très haute noblesse, lagman (sénéchal) de la province de Närke.[17][18] Loin d'être un simple arrangement dynastique, l'union devient une véritable communauté spirituelle. Jean-Paul II en a souligné le caractère exemplaire :
« Sans se laisser fourvoyer par les conditions de bien-être de son milieu, elle vécut avec son époux Ulf une expérience de couple dans laquelle l'amour conjugal alla de pair avec une prière intense, avec l'étude de l'Écriture Sainte, avec la mortification, avec la charité. » — Jean-Paul II, Spes Aedificandi[19]
Le couple vécut vingt-huit ans de vie commune, jusqu'à la mort d'Ulf.[20] Ensemble ils fondèrent un petit hôpital où ils soignaient les malades, et Brigitte avait coutume de servir elle-même les pauvres.[21]
Huit enfants, dont une sainte
De ce mariage naissent huit enfants — quatre fils et quatre filles.[22][23] La maternité n'est pas pour Brigitte un obstacle à la sainteté, mais son premier champ d'exercice : « les premiers qui en bénéficièrent furent assurément ses enfants », note Jean-Paul II, « et ce n'est pas par hasard que l'une de ses filles, Catherine, est vénérée comme sainte ».[24]
Cette fille, Catherine de Suède (Katarina av Vadstena), suivra sa mère à Rome, l'assistera jusqu'à sa mort, dirigera ensuite le monastère de Vadstena et sera elle-même canonisée : un cas rare de sainteté transmise de mère en fille.[25][26]
À la cour du roi Magnus
En 1335, après dix-neuf ans de mariage, un tournant : le jeune roi Magnus IV (Magnus Eriksson), âgé de dix-neuf ans, qui vient d'épouser Blanche de Namur, appelle Brigitte à devenir l'intendante (maîtresse) de la jeune reine, et Ulf devient conseiller royal.[27] À la cour de Stockholm, Brigitte met en œuvre des qualités pédagogiques remarquées ; c'est là que mûrissent les conseils qu'elle adressera plus tard, sans crainte, aux princes et aux souverains.[28]
Mais le contact avec la vie de cour est aussi une épreuve : elle y voit de près les injustices, les compromissions et la légèreté des grands. Ses futures Révélations multiplieront les avertissements sévères au roi Magnus, accusé de mollesse et de mauvais gouvernement.[29]
Le pèlerinage de Compostelle et la mort d'Ulf
Vers 1341, Brigitte et Ulf entreprennent ensemble le grand pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle.[30] Au retour, Ulf tombe gravement malade ; il se retire à l'abbaye cistercienne d'Alvastra, où il meurt en 1344.[31][32] Ce deuil clôt symboliquement la première étape de la vie de Brigitte.
« Le pèlerinage qu'elle fit avec son mari Ulf à Saint-Jacques de Compostelle en 1341 mit symboliquement fin à cette étape, préparant Brigitte à la nouvelle vie qu'elle inaugura quelques années plus tard lorsque, après la mort de son époux, elle entendit la voix du Christ qui lui confiait une nouvelle mission, […] » — Jean-Paul II, Spes Aedificandi[33]
L'appel : « l'épouse du Christ » et les Révélations
La vocation après le veuvage
Veuve à environ quarante ans, Brigitte ne se remarie pas. Elle distribue ses biens, prend l'habit gris des pénitents et demeure quelque temps près d'Alvastra, plongée dans la prière. C'est alors qu'elle reçoit, dit-elle, l'appel décisif : le Christ lui apparaît et la constitue son « épouse » (sponsa Christi) et son « canal », chargée de transmettre ses paroles aux hommes.[34][35]
Désormais les Révélations la désigneront constamment comme « l'épouse » à qui parlent le Christ ou la Vierge.[36] Cette vocation n'est pas une fuite hors du monde : elle débouche au contraire sur une vie publique intense, faite de missions, d'avertissements et de fondations.
Qu'est-ce que les Révélations célestes ?
Les Revelationes coelestes (Révélations célestes) sont le grand œuvre de Brigitte : un recueil de visions, locutions et messages reçus sur près de trente ans et consignés par écrit. Brigitte les dictait en suédois ; ses confesseurs et secrétaires — le maître Mathias de Linköping, Pierre Olafsson d'Alvastra puis l'ermite espagnol Alphonse de Jaén (Alfonso Pecha) — les traduisaient en latin et les ordonnaient.[37][38]
Le corpus final compte huit livres, augmentés d'un Livre des questions, des Révélations extravagantes et de la Regula Salvatoris. Le tableau ci-dessous en donne l'architecture traditionnelle (le découpage en chapitres varie selon les éditions[39]) :
| Livre | Contenu principal |
|---|---|
| Livre I | Premières révélations, vie chrétienne, conversion |
| Livre II | Avertissements aux grands, vertus |
| Livre III | Évêques, prélats, gouvernement de l'Église |
| Livre IV | Rome, papauté, réforme, société |
| Livre V | Livre des questions (dialogue avec un religieux) |
| Livre VI | Visions diverses, paraboles spirituelles |
| Livre VII | Pèlerinage en Terre sainte, vision de Bethléem |
| Livre VIII | Livre de l'empereur aux rois (conseils aux princes) |
Diffusées dans toute l'Europe, copiées puis imprimées dès les premiers temps de l'imprimerie (une célèbre édition illustrée paraît en 1492), les Révélations furent l'un des grands succès de librairie de la fin du Moyen Âge.[40]
Une parole prophétique adressée aux puissants
Le ton des Révélations étonne par sa hardiesse. Brigitte parle aux rois, aux évêques et aux papes avec l'assurance des anciens prophètes, « révélant les desseins de Dieu sur les événements de l'histoire ».[41] Elle n'épargne ni les princes ni le clergé :
« On sent en Brigitte la force de la prophétie. Son ton semble parfois un écho de celui des anciens grands prophètes. Elle parle avec sûreté à des princes et à des papes, révélant les desseins de Dieu sur les événements de l'histoire. » — Jean-Paul II, Spes Aedificandi[42]
Dans une parabole célèbre du Livre VII, le Christ compare les princes de la terre et les prélats de l'Église à des chasseurs distraits, plus avides des plaisirs du monde que de méditer sa Passion :
« Quasi tous les états du monde regardent avec plus d'avidité les plaisirs terrestres que ma mort, ma passion et mes plaies. […] S'ils ne changent leur cœur et ne le convertissent à moi, ils seront condamnés avec ceux qui ont divisé mes vêtements […] » — Le Christ à sainte Brigitte, Révélations, Livre VII[43]
L'Ordre du Très-Saint-Sauveur et Vadstena
La Regula Salvatoris
Au cœur de la mission de Brigitte se trouve la fondation d'un ordre nouveau. Elle affirme en avoir reçu la règle — la Regula Salvatoris (Règle du Sauveur) — directement du Christ, en une vision, probablement avant son départ pour Rome.[44] L'ordre, dédié au Très-Saint-Sauveur, est tout entier ordonné à l'honneur de la Passion du Christ et à la louange de la Vierge.
Brigitte voulait un monastère double — une communauté de moniales et une de frères, réunies sous l'autorité unique de l'abbesse, assistée d'un prêtre confesseur. Ce modèle, qui existait pourtant à l'abbaye de Fontevraud en Anjou, déconcerta Rome : le pape Clément VI refusa d'abord ce projet.[45] La place donnée à une femme à la tête d'une communauté mixte, à l'image de la Vierge au milieu des Apôtres, restait audacieuse.
Vadstena, cœur spirituel du Nord
C'est à Vadstena, en Östergötland, sur un ancien domaine royal donné par le roi Magnus, que Brigitte établit la maison mère de son ordre. La première pierre est posée vers 1346 ; le monastère prend réellement vie en 1369.[46][47] Brigitte ne le verra guère, étant partie pour Rome : c'est sa fille Catherine qui en assurera l'essor.
Vadstena deviendra le grand centre spirituel et intellectuel de la Suède médiévale, foyer de copie de manuscrits et de rayonnement religieux jusqu'à la Réforme. Sept siècles plus tard, les Brigittines demeurent présentes sur plusieurs continents.[48]
L'approbation pontificale (1370)
Brigitte poursuivit pendant des années la reconnaissance officielle de son ordre. Elle l'obtint enfin du pape Urbain V, qui approuva la Regula Salvatoris en 1370, durant sa brève tentative de réinstaller la papauté à Rome.[49] L'ordre fut rattaché, pour la forme canonique, à la règle de saint Augustin, tout en gardant ses constitutions propres.
Rome (1349-1373) : la prophétesse de la Ville
Pourquoi Rome ?
En 1349, Brigitte quitte définitivement la Suède pour Rome, siège du Successeur de Pierre, où elle vivra les vingt-quatre dernières années de sa vie.[50][51] Elle vient préparer le Jubilé de 1350, faire approuver son ordre, et surtout répondre à la mission prophétique qu'elle croit reçue. Sa maison, sur l'actuelle place Farnèse, devient un foyer de charité et de prière.[52]
« Son transfert en Italie constitua une étape décisive pour l'élargissement non seulement géographique et culturel, mais surtout spirituel, de l'esprit et du cœur de Brigitte. » — Jean-Paul II, Spes Aedificandi[53]
Mais le Rome qu'elle découvre est une ville à l'abandon : la papauté siège à Avignon depuis 1309, les basiliques se délabrent, les factions s'affrontent. Ce spectacle nourrit l'urgence de ses appels.
Le combat pour le retour des papes
Le grand combat public de Brigitte fut de ramener les papes d'Avignon à Rome. Pendant des années, elle écrivit et fit transmettre aux pontifes des messages pressants, leur annonçant que Dieu voulait le retour du Successeur de Pierre dans la Ville sainte.[54][55] Elle obtint un succès partiel avec Urbain V, qui revint brièvement à Rome (1367-1370) avant de repartir à Avignon — départ que Brigitte avait, dit-on, prophétiquement déconseillé.
Ce combat la rapproche de sainte Catherine de Sienne : les deux femmes, sans jamais s'être rencontrées, œuvrèrent dans le même sens, et c'est finalement Grégoire XI qui ramènera définitivement la papauté à Rome en 1377 — quatre ans après la mort de Brigitte.[56] Toutes deux furent, dans cet épisode décisif, les consciences prophétiques de la chrétienté.
Charité et pèlerinages italiens
Loin de se cantonner aux palais, Brigitte mène à Rome une vie de pénitence et de charité : soin des pauvres et des pèlerins, visites aux malades, longues heures de prière dans les sanctuaires de la Ville.[57] Elle multiplie aussi les pèlerinages à travers l'Italie pour vénérer les reliques des saints — Milan, Pavie, Assise, Bari, Bénévent, Naples, Salerne, Amalfi, et le célèbre sanctuaire de saint Michel Archange du Mont Gargano.[58] À Assise, elle reçoit même une vision de saint François l'invitant à entrer dans sa maison.[59]
La Terre sainte et la vision de Bethléem (1371-1373)
Le dernier pèlerinage
Âgée de près de soixante-dix ans, Brigitte entreprend son ultime pèlerinage : vers 1371-1372, elle traverse la Méditerranée en direction de la Terre sainte.[60] Accompagnée de ses enfants Catherine et Birger, elle visite les lieux saints de la vie et de la mort du Christ. C'est le couronnement spirituel d'une vie de pèlerine — et l'occasion de la plus célèbre de ses visions.
« Le dernier pèlerinage, effectué entre 1371 et 1372, l'amena à traverser la Méditerranée en direction de la Terre Sainte, lui permettant d'embrasser […] les sources mêmes du christianisme dans les lieux sanctifiés par la vie et par la mort du Rédempteur. » — Jean-Paul II, Spes Aedificandi[61]
La vision de la Nativité
À Bethléem, Brigitte reçoit la vision qui fera sa renommée artistique : elle contemple la naissance du Christ telle que la Vierge la lui montre. Marie n'enfante pas dans la douleur, mais à genoux, en adoration ; l'Enfant naît dans un éclat de lumière surnaturelle qui efface la clarté de toute lampe.
« La Vierge, ayant fléchi le genou, se mit avec une grande révérence en oraison […]. Je vis le petit enfant se mouvoir dans son ventre et naître en un moment, duquel il sortait un si grand et ineffable éclat de lumière que le soleil ne lui était en rien comparable. […] La Vierge, sentant qu'elle avait enfanté, ayant baissé la tête et joint les mains, adora l'enfant avec grande révérence […] » — Révélations, Livre VII, ch. 21[62]
La Vierge elle-même confirme à Brigitte la réalité de cet enfantement virginal et sans douleur :
« Sachez […] pour certain que je demeurai […] à genoux, priant seule dans l'étable, car je l'ai enfanté avec tant de joie que je ne ressentis aucune peine quand il sortit de mes flancs ; mais je l'enveloppai soudain des linges purs que j'avais préparés depuis longtemps. » — La Vierge à sainte Brigitte, Révélations, Livre VII, ch. 22[63]
Cette description, répandue par les Révélations, transforma l'iconographie occidentale de la Nativité : à partir du XIVe siècle, les peintres abandonnent la Vierge couchée des images byzantines pour la représenter agenouillée en adoration devant un Enfant nu et lumineux posé à terre. C'est la « Nativité brigittine », que l'on retrouve chez les maîtres flamands et italiens du XVe siècle.[64]
La mort à Rome (23 juillet 1373)
Épuisée par le voyage de retour, Brigitte meurt à Rome le 23 juillet 1373, âgée d'environ soixante-dix ans — un âge alors exceptionnel.[65][66] Selon la tradition, le Christ lui apparut peu avant sa mort pour la réconforter. Conformément à son désir, son corps fut ramené en Suède, escorté par ses enfants Birger et Catherine, et déposé à l'abbaye de Vadstena qu'elle avait fondée.[67]
Doctrine et physionomie spirituelle
Le Christ souffrant et la compassion à la Passion
Toute la spiritualité de Brigitte gravite autour de la Passion du Christ. Ses Révélations en offrent des descriptions d'un réalisme bouleversant, où le Christ détaille lui-même ses souffrances pour émouvoir les cœurs endurcis :
« Pourquoi négligez-vous ma passion, et pourquoi ne considérez-vous pas que j'ai été lié à la colonne, étant tout nu, et fouetté cruellement ; comment, nu, j'étais en la croix et criais sur le gibet, rempli de plaies, couvert de sang ? » — Le Christ à sainte Brigitte, Révélations, Livre VII[68]
Cette dévotion à l'« Homme de douleurs » s'inscrit dans le grand courant affectif de la mystique médiévale, celui de saint Bernard, de saint François d'Assise et des Plaies du Christ. Elle nourrira plus tard la piété populaire — Chemins de croix, dévotions aux Cinq Plaies, Stabat Mater.
Marie, la Mère
Le second pôle est marial. Dès l'enfance, Brigitte est saisie par la grandeur de la Vierge ; ses Révélations font de Marie une interlocutrice privilégiée, qui dévoile à la voyante les mystères de l'Incarnation et de la Compassion. La vision du glaive de douleur transperçant le cœur de Marie, à la Présentation, en est une expression marquante.[69] Son amour pour la Vierge atteint un degré héroïque :
« Ô ma Dame, Reine du ciel, mon cœur se réjouit tellement que le grand Dieu vous ait choisie pour sa Mère, […] que j'aimerais mieux endurer les peines éternelles de l'enfer que vous voir privée un seul moment d'une gloire si excellente […] » — Sainte Brigitte, Révélations, Livre VII, ch. 1er[70]
Réforme de l'Église et fidélité au Siège de Pierre
Prophétesse de la réforme, Brigitte dénonce sans ménagement les vices du clergé, la simonie et le relâchement des mœurs.[71] Mais sa critique n'est jamais une révolte : elle reste d'une fidélité absolue au pape et au sacerdoce. Les Révélations affirment avec force que même un pape pécheur garde tout son pouvoir de lier et de délier, et que même un prêtre indigne consacre validement le vrai Corps du Christ :
« […] le pape qui est sans hérésie, bien qu'il soit chargé d'une quantité d'autres péchés, […] n'est jamais si mauvais […] qu'il n'ait toujours la pleine puissance et autorité de lier et de délier les âmes, laquelle puissance il a eue par saint Pierre et l'a reçue de Dieu. » — Révélations, Livre VII, ch. 7[72]
Cet équilibre — exigence réformatrice et soumission ecclésiale — est précisément ce que Jean-Paul II retiendra : Brigitte témoigne de « la place que peut tenir dans l'Église le charisme vécu en pleine docilité à l'Esprit de Dieu et en totale conformité aux exigences de la communion ecclésiale ».[73]
Canonisation et discernement de l'Église
La canonisation (1391) et les conciles
Brigitte fut canonisée le 7 octobre 1391 par le pape Boniface IX.[74][75] Mais l'événement survint en plein Grand Schisme d'Occident (1378-1417), période où deux, puis trois prétendants se disputaient le trône pontifical. Pour lever tout doute, sa canonisation fut réexaminée et confirmée par le concile de Constance en 1415, qui mit fin au Schisme.[76][77]
Le statut des révélations privées
Les Révélations de Brigitte, par leur ampleur et leur hardiesse, suscitèrent des débats théologiques. Le concile de Bâle, en 1436, après examen du théologien Jean de Torquemada (oncle du futur inquisiteur), reconnut leur orthodoxie globale.[78] L'Église, ce faisant, n'a jamais imposé d'y croire : elle distingue clairement la Révélation publique, close avec les Apôtres et normée par l'Écriture, des révélations privées comme celles de Brigitte.
Jean-Paul II a formulé ce discernement avec une grande netteté :
« En reconnaissant la sainteté de Brigitte, l'Église, sans pour autant se prononcer sur les diverses révélations, a accueilli l'authenticité globale de son expérience intérieure. […] Même les expériences des grands saints, en effet, ne sont pas exemptes des limites qui accompagnent toujours la réception par l'homme de la voix de Dieu. » — Jean-Paul II, Spes Aedificandi[79]
Autrement dit : la sainteté de Brigitte est certaine et engage l'Église ; le détail de chaque vision relève d'un crédit pieux, soumis au jugement de la foi et de l'Écriture. C'est la position catholique constante sur les révélations privées.
La question des « Quinze Oraisons »
Une mise au point s'impose sur un point souvent mal compris. Les célèbres « Quinze Oraisons de sainte Brigitte » (les Fifteen Oos), prières sur la Passion accompagnées de « promesses » spirituelles extraordinaires, ne figurent pas dans les Révélations et n'apparaissent dans aucune de ses plus anciennes biographies. Elles furent vraisemblablement composées au XVe siècle, après sa mort, dans les milieux brigittins anglais.[80]
L'Église reconnaît la beauté et la valeur de prière de ces oraisons, qu'il est permis de réciter. En revanche, le Saint-Office a expressément interdit, par un Monitum du 28 janvier 1954, de publier ces prières en les assortissant des fameuses « promesses », dont l'origine surnaturelle n'est nullement établie :
« Puisqu'il est affirmé dans ce livret que Dieu aurait fait à sainte Brigitte certaines promesses dont l'origine surnaturelle ne tient en aucune façon, que les Ordinaires des lieux prennent garde de ne pas accorder la permission d'éditer ou de réimprimer les opuscules contenant lesdites promesses. » — Saint-Office, Monitum du 28 janvier 1954[81]
Réciter les Quinze Oraisons est donc légitime et fructueux ; y attacher des « promesses » chiffrées et garanties ne l'est pas. Cette distinction illustre exactement la prudence catholique en matière de dévotions privées.
Postérité et héritage
Co-patronne de l'Europe (1999)
Le 1er octobre 1999, à l'ouverture du synode des évêques pour l'Europe, Jean-Paul II proclama sainte Brigitte co-patronne de l'Europe, par la lettre apostolique Spes Aedificandi, en même temps que sainte Catherine de Sienne et sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix (Édith Stein).[82] Elle rejoignait ainsi saint Benoît et les frères Cyrille et Méthode, déjà patrons du continent.
Ce choix n'est pas seulement honorifique. Suédoise d'un pays passé au luthéranisme au XVIe siècle, Brigitte reste, selon l'expression de Jean-Paul II, un précieux « lien » œcuménique entre chrétiens séparés.[83]
Une laïque, une mère, un modèle pour aujourd'hui
En la désignant co-patronne de l'Europe, Jean-Paul II a voulu offrir un modèle non seulement aux consacrés, mais aux familles et aux laïcs engagés dans le monde :
« J'entends faire en sorte que la sentent proche d'eux non seulement ceux qui ont reçu la vocation à une vie de consécration spéciale, mais aussi ceux qui sont appelés aux occupations ordinaires de la vie laïque dans le monde et surtout à la haute et exigeante vocation de former une famille chrétienne. » — Jean-Paul II, Spes Aedificandi[84]
Épouse, mère de huit enfants, veuve, femme d'action et mystique, Brigitte démontre qu'aucun état de vie n'est fermé à la sainteté la plus haute.
Influence sur l'art : la Nativité brigittine
L'héritage de Brigitte est aussi artistique. Sa vision de Bethléem — Marie agenouillée, adorant l'Enfant rayonnant posé à terre — a durablement marqué la peinture occidentale de la Nativité, du Trecento italien aux primitifs flamands.[85] Rares sont les mystiques dont une seule vision a, à ce point, façonné le regard de toute la chrétienté.
Les Brigittines aujourd'hui
L'ordre fondé par Brigitte a connu des heures sombres — la Réforme suédoise ferma Vadstena en 1595 — mais il a survécu et renaît au XXe siècle, notamment grâce à la bienheureuse Marie-Élisabeth Hesselblad (canonisée en 2016), restauratrice des Brigittines. Aujourd'hui, religieuses et moines du Très-Saint-Sauveur sont présents sur plusieurs continents, gardiens vivants du charisme de leur fondatrice.[86]
Pour aller plus loin
- Sources primaires — Révélations célestes de sainte Brigitte de Suède (Revelationes coelestes), 8 livres, traduction française intégrale ; édition numérique de référence sur jesusmarie.com.
- Magistère — Jean-Paul II, lettre apostolique Spes Aedificandi (1er octobre 1999), texte intégral sur vatican.va.
- Articles liés — Sainte Catherine de Sienne · Sainte Édith Stein · Saint François d'Assise · Saint Bernard de Clairvaux · Sanctuaire du Mont Gargano.
Notes et références
Jean-Paul II, Spes Aedificandi, lettre apostolique en forme de motu proprio du 1er octobre 1999, proclamant sainte Brigitte de Suède, sainte Catherine de Sienne et sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix (Édith Stein) co-patronnes de l'Europe. Texte intégral officiel sur vatican.va (version française : co-patronesses-europe). Toutes les citations attribuées à Jean-Paul II proviennent de ce document, vérifiées verbatim sur le texte officiel.
1 3 4 7 9 19 21 24 28 30 33 35 41 42 50 53 57 58 60 61 71 73 79 82 83 84Révélations Célestes de sainte Brigitte de Suède, introduction de l'édition française (traduction de Jacques Ferraige), reprise dans l'édition numérique de jesusmarie.com ; données biographiques (naissance 1303 à Finsta, mariage avec Ulf, fondation de Vadstena en 1344-1346, départ pour Rome, mort le 23 juillet 1373, canonisation en 1391, proclamation comme co-patronne de l'Europe en 1999). Bibliothèque locale.
2 8 10 12 13 15 18 20 23 26 27 32 38 40 45 46 48 51 52 65 67 75 77 86Sur le combat pour le retour des papes d'Avignon à Rome : Brigitte (morte en 1373) et sainte Catherine de Sienne œuvrèrent dans le même sens ; Grégoire XI quitta Avignon en 1376 et entra à Rome le 17 janvier 1377. Cf. l'article Ignispedia consacré à sainte Catherine de Sienne.
5 55 56La canonisation de sainte Brigitte (1391), intervenue pendant le Grand Schisme d'Occident, fut confirmée par le concile de Constance (1415) ; l'orthodoxie de ses Révélations, débattue, fut examinée et reconnue au concile de Bâle (1436), notamment à la suite de la défense du théologien Jean de Torquemada. Données historiques de référence.
6 76 78Données biographiques et historiques de référence croisées : naissance vers 1303 (Uppland) de Birger Persson, lagman d'Uppland, et d'Ingeborg Bengtsdotter ; mariage en 1316 avec Ulf Gudmarsson (mort en 1344 à Alvastra) ; huit enfants — quatre fils et quatre filles — dont sainte Catherine de Suède ; Ordre du Très-Saint-Sauveur (Vadstena, 1346/1369) approuvé par Urbain V en 1370 ; canonisation le 7 octobre 1391 par Boniface IX ; influence de la vision de Bethléem sur l'iconographie de la Nativité.
11 14 17 22 25 29 31 37 44 47 49 54 64 66 74 85Le Christ à sainte Brigitte, Révélations, Livre VII, ch. 27 (« Notre-Seigneur avertit les habitants de Naples… », « O mes ennemis… ») : longue plainte du Christ sur sa Passion adressée à ses « ennemis » (flagellation, nudité, couronne d'épines, plaies, sang), appelant à la considération de ses souffrances. Traduction française intégrale (Jacques Ferraige), bibliothèque locale ; citation vérifiée verbatim sur l'édition numérique de jesusmarie.com.
16 68Révélations, Livre VII, chap. 1er et passim : Brigitte y est constamment désignée comme « l'épouse » à qui parlent le Christ et la Vierge ; c'est dans la vision d'appel reçue à Alvastra après la mort d'Ulf que le Christ la constitue son « épouse » et son « canal » (sponsa et canale), chargée de transmettre ses paroles. Traduction française intégrale (Jacques Ferraige), bibliothèque locale.
34 36Le découpage des Révélations en chapitres varie selon les éditions : l'édition française intégrale (traduction de Jacques Ferraige, reprise sur jesusmarie.com) compte 60, 30, 34, 144, 13, 122, 85 et 61 chapitres pour les livres I à VIII, plus 115 chapitres de Révélations « extravagantes » (livre IX), soit 664 chapitres en 1 557 pages ; d'autres éditions découpent différemment. Les chiffres par livre ne sont donc pas repris dans le tableau ci-dessus.
39Sainte Brigitte de Suède, Révélations, Livre VII, ch. 16 (« Notre-Seigneur se plaint à sainte Brigitte de ce que les princes de la terre ni les prélats n'ont point en mémoire sa passion ») : parabole du Christ comparant princes et prélats à des chasseurs distraits, plus avides des plaisirs terrestres que de la méditation de sa Passion. Traduction française intégrale (Jacques Ferraige), bibliothèque locale ; citation vérifiée verbatim sur l'édition numérique de jesusmarie.com.
43Sainte Brigitte de Suède, Révélations, Livre VII, ch. 3 (« De saint François qui apparut à sainte Brigitte ») : à Assise, saint François apparaît à Brigitte et l'invite à entrer dans sa maison ; récit lié à ses pèlerinages italiens. Traduction française intégrale (Jacques Ferraige), bibliothèque locale.
59Sainte Brigitte de Suède, Révélations, Livre VII, ch. 21 (« Enfantement de la Sainte Vierge ») : vision de la naissance du Christ à Bethléem — la Vierge à genoux en oraison, l'Enfant naissant « en un moment » dans un éclat de lumière surpassant le soleil, puis adoré par Marie. Traduction française intégrale (Jacques Ferraige), bibliothèque locale ; citation vérifiée verbatim sur l'édition numérique de jesusmarie.com (les coupures sont marquées […] dans le texte).
62La Vierge Marie à sainte Brigitte, Révélations, Livre VII, ch. 22 (« Même sujet que dessus » : la manière de l'enfantement) : confirmation de l'enfantement virginal et sans douleur. Traduction française intégrale (Jacques Ferraige), bibliothèque locale ; citation vérifiée verbatim sur l'édition numérique de jesusmarie.com (les coupures sont marquées […] dans le texte).
63Sainte Brigitte de Suède, Révélations, Livre VII, ch. 2 : vision du « glaive de douleur » long et sanglant porté devant la Vierge à la fête de la Purification, figure des douleurs endurées à la mort de son Fils (cf. la prophétie de Siméon, Lc 2, 35). Traduction française intégrale, bibliothèque locale.
69Sainte Brigitte de Suède, Révélations, Livre VII, ch. 1er (« Du voyage que sainte Brigitte devait faire à Jérusalem ») : élan d'amour de Brigitte pour la Vierge, préludant à la promesse mariale de lui montrer à Bethléem la manière de son enfantement. Traduction française intégrale (Jacques Ferraige), bibliothèque locale ; citation vérifiée verbatim sur l'édition numérique de jesusmarie.com (la coupure finale est marquée […] dans le texte).
70La Vierge Marie à sainte Brigitte, Révélations, Livre VII, ch. 7 (« Il est ici traité que le pape et les prêtres, bien qu'ils soient pécheurs… ») : le pape sans hérésie garde toujours le pouvoir de lier et délier, et les prêtres consacrent vraiment le Corps du Christ. Traduction française intégrale (Jacques Ferraige), bibliothèque locale ; citation vérifiée verbatim sur l'édition numérique de jesusmarie.com (les coupures sont marquées […] dans le texte).
72Les « Quinze Oraisons de sainte Brigitte » (Fifteen Oos) ne figurent pas dans les Révélations et sont absentes des plus anciennes biographies de la sainte. Elles auraient été composées au XVe siècle dans les milieux brigittins anglais. Le texte latin de référence utilisé dans l'édition locale provient du Paradisus Animae Christianae de Jacob Merlo Horst (édition de 1670). Note critique de l'édition française, bibliothèque locale.
80Suprême Sacrée Congrégation du Saint-Office, Monitum du 28 janvier 1954 (AAS XLVI, 1954, p. 64) : avertissement contre la publication du livret Secretum felicitatis — Quindecim orationes a Domino S. Birgittae… revelatae lorsqu'il contient les « promesses » attachées aux Quinze Oraisons, dont l'origine surnaturelle n'est nullement établie. Texte latin et traduction, bibliothèque locale.
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