La légende sanglante de l'Inquisition espagnole est l'image d'un tribunal catholique qui aurait, pendant trois siècles et demi, terrorisé l'Espagne par des tortures innombrables, des bûchers permanents et un quasi-génocide religieux. C'est une des objections anticatholiques les plus connues, popularisée par la propagande protestante du XVIᵉ siècle, reprise par les Lumières, codifiée par Juan Antonio Llorente en 1817 et fixée dans l'imaginaire populaire par Edgar Allan Poe, Goya et plus récemment les Monty Python.
L'objection mérite d'être prise au sérieux : il y a eu des morts, des tortures, des procès secrets, des confiscations massives et un système de discrimination par la « pureté du sang ». Aucun catholique sérieux ne peut le nier, et l'Église ne le nie pas — Jean-Paul II a demandé pardon le 12 mars 2000 pour « la violence à laquelle certains d'entre eux ont eu recours dans le service à la vérité ». Mais l'objection mérite aussi d'être confrontée au dépouillement systématique des archives espagnoles (Archivo Histórico Nacional de Madrid, Archivo de Simancas, fonds des tribunaux régionaux) depuis les années 1970 et au consensus historiographique contemporain (Henry Kamen, Edward Peters, Bartolomé Bennassar, Joseph Pérez, Francisco Bethencourt, Jaime Contreras, Gustav Henningsen, William Monter, Helen Rawlings) : la « légende sanglante » dans sa version classique — 31 912 exécutés selon Llorente, parfois gonflés à plusieurs millions dans la propagande populaire — est factuellement fausse.
Cet article cherche le chemin étroit : reconnaître honnêtement ce qui s'est passé sans accepter la propagande, comparer historiquement sans excuser moralement, et tirer les conséquences théologiques que l'Église catholique tire aujourd'hui de cette page sombre.
« On ne peut pas non plus se fonder sur les images du passé répandues par l'opinion publique, parce qu'elles sont souvent chargées d'une émotion intense qui empêche une analyse calme et objective. » — Saint Jean-Paul II, allocution aux participants du Symposium international sur l'Inquisition, 31 octobre 1998 (traduction)[1]
L'objection populaire : qu'est-ce que la « légende sanglante » ?
Le mythe que cet article confronte n'est pas une caricature inventée par les apologistes. Il vit dans la conversation ordinaire, dans les manuels scolaires, dans les films, et même dans des homélies catholiques qui le reprennent sans le savoir. Il prend généralement quatre formes que l'on peut isoler pour mieux y répondre.
Premier élément : des chiffres astronomiques
Dans sa forme la plus extrême, l'objection affirme que l'Inquisition aurait tué « des millions » d'innocents — un chiffre que l'apologiste américain Dave Armstrong a documenté chez certains polémistes anti-catholiques jusqu'à 68 millions de morts[2]. Cette inflation est délirante, mais elle existe : des prédicateurs évangéliques, des sites Internet et des manuels d'histoire grand public la reprennent encore.
Dans sa forme plus mesurée, l'objection s'appuie sur Juan Antonio Llorente (1756-1823), ancien secrétaire du Saint-Office passé au camp français pendant l'occupation napoléonienne, qui publia en exil à Paris en 1817 son Histoire critique de l'Inquisition d'Espagne. Llorente y affirme que sur trois siècles et demi, l'Inquisition aurait prononcé 341 021 condamnations, dont 31 912 exécutions en personne et 17 659 en effigie[3].
Ces chiffres, fondés sur des extrapolations à partir d'archives partiellement détruites par les troupes napoléoniennes, ont alimenté l'imaginaire occidental pendant un siècle et demi. L'hypothèse la plus répandue parmi les historiens du Saint-Office — catholiques ou non (Kamen, Peters, Bennassar, Pérez, Bethencourt, Contreras, Henningsen) — est que ces chiffres sont gonflés d'un facteur 7 à 10 ; le tableau ci-dessous en donne les sources et les limites.
Deuxième élément : la torture spectaculaire
Le mot « Inquisition » évoque immédiatement, dans la culture populaire, des cachots obscurs, des instruments à pointes, des roues, des « vierges de fer » à clous internes, le pendule descendant du Puits et le pendule d'Edgar Allan Poe (1842), des moines noirs masqués torturant des femmes nues. C'est l'imaginaire d'un tribunal sadique, sans règles, sans limites.
Troisième élément : l'oppression totale de la conscience
Selon le récit reçu, l'Inquisition aurait empêché la pensée libre en Espagne pendant trois siècles, expliquant le « retard » espagnol par rapport aux nations protestantes, et incarnant le fanatisme religieux par excellence. C'est la thèse de Voltaire dans Candide (chapitre 6, l'auto-da-fé de Lisbonne) et de l'Encyclopédie.
Quatrième élément : l'identification du catholicisme et de la cruauté
Conclusion implicite de l'ensemble : l'Église catholique elle-même serait responsable, dans sa doctrine et son organisation, de cette cruauté. L'Inquisition prouverait que « l'Église a toujours torturé », que « le christianisme produit la violence », et qu'une religion vraie ne pourrait jamais s'associer à un tel système.
Ces quatre éléments forment ce que Edward Peters, dans son ouvrage de référence Inquisition (University of California Press, 1988), appelle « le mythe de l'Inquisition » (avec article défini, majuscule, au singulier) — un objet construit par cinq siècles de polémique, qu'il distingue soigneusement des trois Inquisitions historiques réellement existantes (médiévale, espagnole, romaine)[4].
Edward Peters montre que ce mythe, né à la fin du XVIᵉ siècle, a survécu aux réfutations historiques parce qu'il est devenu un instrument culturel — d'abord protestant, puis libéral, puis laïque — pour penser la liberté religieuse et la modernité contre une figure du catholicisme baroque[5].
Pourquoi cette image marque tant : du tribunal réel au symbole culturel
Avant de confronter les chiffres, il faut comprendre pourquoi cette image est si efficace. Trois forces convergent pour faire de l'Inquisition espagnole le symbole anticatholique le plus durable de la culture occidentale.
L'invention de l'imprimerie protestante
Le tribunal du Saint-Office naît en 1478. La « légende noire » au sens strict naît un siècle plus tard, en 1567, avec un livre imprimé à Heidelberg sous un pseudonyme : Sanctae Inquisitionis Hispanicae Artes aliquot detectae (« Quelques pratiques de la Sainte Inquisition espagnole dévoilées »), publié sous le nom de Reginaldus Gonsalvius Montanus[6]. Derrière ce pseudonyme se cachent vraisemblablement Antonio del Corro, Casiodoro de Reina et Juan Pérez de Pineda — trois moines hiéronymites espagnols convertis au protestantisme et réfugiés à Genève, puis en Angleterre et aux Pays-Bas[7].
Selon Edward Peters, ce livre fut un succès immédiat — réédité en anglais et en français dès 1568-1570, puis traduit en néerlandais, en allemand et en hongrois — et il est devenu la source principale de toutes les présentations protestantes ultérieures de l'Inquisition espagnole[8].
L'historien britannique Geoffrey Parker a montré que cette propagande n'aurait pas eu cette portée sans l'imprimerie, devenue arme de guerre confessionnelle dans les Pays-Bas révoltés contre Philippe II (1567-1648) et dans l'Angleterre élisabéthaine après l'Armada de 1588[9]. Le tribunal espagnol existait depuis 89 ans quand son image internationale a été figée par un livre — et cette image, fabriquée par des exilés en lutte politique, est restée.
Les Lumières et le combat anticlérical
Deux siècles plus tard, Voltaire transforme l'auto-da-fé en symbole universel de l'obscurantisme religieux. Dans Candide (1759), au chapitre 6, après le tremblement de terre de Lisbonne (1755) — qui était portugais, pas espagnol, mais l'image est interchangeable —, les sages du pays organisent une cérémonie publique :
« Après le tremblement de terre qui avait détruit les trois quarts de Lisbonne, les sages du pays n'avaient pas trouvé un moyen plus efficace pour prévenir une ruine totale que de donner au peuple un bel auto-da-fé ; il était décidé par l'université de Coïmbre que le spectacle de quelques personnes brûlées à petit feu, en grande cérémonie, est un secret infaillible pour empêcher la terre de trembler. » — Voltaire, Candide ou l'Optimisme, Genève, 1759, chap. 6[10]
Le ton ironique masque une opération conceptuelle de fond : l'auto-da-fé n'est plus un événement historique parmi d'autres, c'est désormais l'incarnation de la déraison religieuse. L'Encyclopédie (1751-1772), Montesquieu dans Les Lettres persanes, puis Diderot, d'Holbach, Condorcet reprennent et amplifient le motif[11]. La Révolution française fait du fanatisme inquisitorial l'antithèse exacte des Droits de l'homme.
Le romantisme noir et la mémoire visuelle
Vient enfin le XIXᵉ siècle, qui ajoute à la polémique politique une mémoire visuelle et émotionnelle. Le Moine (The Monk) de Matthew Gregory Lewis (1796), Le Puits et le pendule d'Edgar Allan Poe (1842), les peintures de Francisco Goya (1746-1828) — notamment sa série L'Inquisition dont l'Auto-da-fé (vers 1812-1819, aujourd'hui à la Real Academia de San Fernando, Madrid) — fixent dans l'œil collectif un tribunal de cauchemar.
Edward Peters souligne qu'à la fin du XIXᵉ siècle, le mythe n'est plus principalement religieux ni politique : il est devenu artistique, littéraire et visuel — il vit dans Poe, Lewis, Hugo et Goya — et cette stratification culturelle le rend très difficile à démanteler par la seule archive[12].
C'est ce triple héritage — protestant, philosophique, romantique — que l'on appelle aujourd'hui la « légende noire » (leyenda negra). Le mot, comme on va le voir, est lui-même historiquement daté.
Julián Juderías et l'invention du mot « légende noire » (1914)
L'expression leyenda negra est suffisamment célèbre pour être prise pour un fait. Elle ne l'est pas : elle a un auteur et une date.
C'est l'historien madrilène Julián Juderías Loyot (1877-1918), fonctionnaire au ministère espagnol des Affaires étrangères, qui en a fait un concept opératoire dans un livre publié à Madrid en 1914 : La Leyenda Negra y la verdad histórica[13]. La romancière Emilia Pardo Bazán avait utilisé l'expression dès 1899 dans une conférence à la Sorbonne, mais Juderías est le premier à en proposer une définition systématique[14].
« Nous entendons par légende noire l'atmosphère créée par les récits fantastiques publiés dans presque tous les pays au sujet de notre patrie ; les descriptions grotesques qui ont toujours été faites du caractère des Espagnols comme individus et comme collectivité ; la négation, ou du moins la dissimulation, de tout ce qui est favorable et beau dans les diverses manifestations de la culture et de l'art ; les accusations qui, à toutes les époques, ont été lancées contre l'Espagne en se fondant sur des faits exagérés, mal interprétés ou complètement faux. » — Julián Juderías, La Leyenda Negra y la verdad histórica, Madrid, 1914, p. 24[15]
Juderías n'est pas un apologète catholique. C'est un historien patriote qui essaie de comprendre pourquoi son pays est, dans la presse internationale du début du XXᵉ siècle, systématiquement présenté comme arriéré, fanatique, cruel et noir. Il identifie quatre familles d'accusations classiques : la conquête de l'Amérique (Las Casas amplifié par les Hollandais), l'Inquisition (Montanus, Foxe, Llorente), le caractère national espagnol (cliché de la cruauté pseudo-arabe), et la décadence économique (présentée comme conséquence du catholicisme).
L'historien américain Philip Wayne Powell, dans Tree of Hate. Propaganda and Prejudices Affecting United States Relations with the Hispanic World (1971), a confirmé empiriquement la persistance de cette structure de préjugés dans la culture américaine, y compris dans les manuels universitaires des années 1960[16]. La légende noire n'est pas une polémique religieuse ; c'est une construction culturelle séculaire qui a survécu à toutes les démonstrations historiques.
Ce que disent vraiment les archives
L'historiographie de l'Inquisition espagnole a connu une révolution archivistique entre 1970 et 2000. Pour la première fois, les sources internes du Saint-Office ont été dépouillées de manière systématique et quantitative. Le résultat est un changement complet d'échelle.
Le tournant Contreras-Henningsen (1986)
L'événement intellectuel central est la publication, en 1986, d'une étude collective dirigée par Jaime Contreras (Université d'Alcalá) et Gustav Henningsen (anthropologue danois, archives nationales du Danemark) : « Forty-four Thousand Cases of the Spanish Inquisition (1540-1700): Analysis of a Historical Data Bank », dans The Inquisition in Early Modern Europe: Studies on Sources and Methods, dirigé par Henningsen et John Tedeschi, Northern Illinois University Press, 1986[17].
Contreras et Henningsen ont dépouillé les relaciones de causas annuelles que tous les tribunaux régionaux étaient tenus d'envoyer au Conseil de la Suprême à Madrid. Ces résumés annuels couvrent la période 1540-1700 — soit 160 ans, la période la mieux documentée. Les chiffres bruts sont les suivants :
| Verdict | Effectif | Part |
|---|---|---|
| Total des causes étudiées | 44 674 | 100,0 % |
| Réconciliation, pénitence, prison, galère, exil, sanbenito | ≈ 42 200 | 94,5 % |
| Acquittement ou suspension | ≈ 850 | 1,9 % |
| Relaxation au bras séculier en personne (exécution effective) | 826 | 1,85 % |
| Relaxation en effigie (statue brûlée à la place du fugitif ou du mort) | 778 | 1,74 % |
Soit, sur 44 674 procès étudiés, 826 exécutions effectives, c'est-à-dire un taux d'exécution réel de 1,85 %, et un taux de mise à mort par contumace purement symbolique (la statue est brûlée, le condamné ne l'est pas) de 1,74 %.
Jaime Contreras et Gustav Henningsen concluent que les dossiers se terminant par une exécution effective ne représentent qu'une infime fraction des 44 674 causes examinées : au regard des archives elles-mêmes, l'image populaire d'une Inquisition espagnole qui aurait massacré à grande échelle est indéfendable[18].
Les auteurs eux-mêmes ont signalé les limites de leur corpus : certains tribunaux (Cuenca, Valladolid pour certaines années) présentent des lacunes ; la période 1478-1540 — la plus dure — n'est pas couverte ; quelques cas ont été exclus pour des raisons méthodologiques[19]. Ce n'est donc pas un comptage exhaustif. Mais c'est le premier comptage archivistique sérieux, et il fixe la fourchette dans laquelle les estimations totales doivent ensuite s'inscrire.
Henry Kamen et la révision yaléenne (1965-2014)
L'historien britannique Henry Kamen (né en 1936), professeur à l'Université de Wisconsin-Madison puis chercheur au CSIC espagnol, a publié en 1965 la première édition de The Spanish Inquisition: A Historical Revision (Weidenfeld & Nicolson). Il en a tiré trois éditions successives (1985, 1997, 4ᵉ éd. Yale University Press, 2014), chacune profondément remaniée à mesure que les archives s'ouvraient[20].
Kamen est, sur ce sujet, la voix académique de référence dans le monde anglophone. Il n'est ni catholique militant, ni espagnol nationaliste : c'est un universitaire de tradition libérale britannique qui a passé sa vie à dépouiller les fonds du Archivo Histórico Nacional de Madrid, du Archivo de Simancas et des fonds locaux des tribunaux régionaux.
Henry Kamen résume ainsi son verdict : l'image populaire d'un tribunal sanguinaire massacrant l'Espagne pendant trois siècles n'est pas conforme aux archives. Le tribunal fut sévère, parfois injuste, partout craint — mais son taux d'exécution effectif reste, proportionnellement, inférieur à celui de la justice civile française du XVIᵉ siècle, et largement inférieur à celui des cours protestantes allemandes et anglaises de la même époque[21].
Un des passages les plus cités de Kamen porte sur la décennie 1559-1563, où la propagande protestante a précisément situé la « grande terreur » espagnole contre les protestants. Kamen, après dépouillement systématique des fonds, conclut :
D'après le dépouillement de Kamen, entre 1559 et 1563, pas plus de quatre-vingt-trois personnes — soixante-quatre Espagnols et dix-neuf étrangers — sont mortes des mains de l'Inquisition, quand les autorités anglaises de Marie Tudor exécutaient pendant la même période près de quatre fois plus d'hérétiques, et les autorités françaises d'Henri II au moins trois fois plus[22].
Ce n'est pas une apologie : c'est un constat archivistique. Il ne change rien à la qualification morale, mais il change l'échelle de comparaison.
Edward Peters et la déconstruction du « mythe »
Là où Kamen pèse les chiffres, Edward Peters (1936-2024, professeur à l'Université de Pennsylvanie, médiéviste et spécialiste du droit canonique) pèse le récit. Son livre Inquisition (Free Press 1988, University of California Press 1989) est devenu la référence pour comprendre comment le mythe a été fabriqué, indépendamment de la question de ce qui s'est passé[23].
Peters distingue trois objets différents que la langue courante confond :
- Les inquisitions historiques : tribunaux ecclésiastiques réels, médiévaux (1184-1450), espagnols (1478-1834), romains (1542-1908), portugais (1536-1821). Procédures variables, statistiques connues, archives accessibles.
- L'Inquisition au singulier majuscule : objet de polémique fabriqué entre 1567 et 1800 par les pamphlets protestants, l'historiographie libérale et la littérature romantique. Cible : l'Église catholique romaine comme institution.
- Le mythe culturel : symbole flottant qui circule dans les films, les bandes dessinées, les sketches comiques. Détaché de toute référence historique précise.
Peters montre que la confusion entre ces trois niveaux est elle-même un héritage propagandiste : transformer une multiplicité d'institutions ecclésiastiques en un seul tribunal global et atemporel était précisément le projet rhétorique des polémistes protestants.
Bartolomé Bennassar et l'enquête méditerranéenne (1979)
Pour le monde francophone, le tournant historiographique a été l'ouvrage collectif dirigé par Bartolomé Bennassar (1929-2018), historien français normalien et professeur à l'Université de Toulouse, hispaniste de premier plan : L'Inquisition espagnole, XVe-XIXe siècle, Hachette Littérature, Paris, 1979 (402 p.)[24]. Bennassar a travaillé avec Catherine Brault-Noble, Jean-Pierre Dedieu (devenu lui-même un des grands spécialistes du sujet à l'EHESS) et Claire Guilhem.
Bennassar isole quatre phases de l'Inquisition espagnole et signale que la phase 1478-1525 a été la plus dure — environ 40 % des condamnés y finissaient sur le bûcher, soit un ordre de grandeur supérieur à la moyenne sur trois siècles[25]. Cette précision est cruciale : la légende noire est faite d'inflations, mais elle se nourrit aussi de raccourcis historiques (étendre à 356 ans ce qui caractérisait seulement les 50 premières années).
Bartolomé Bennassar et ses co-auteurs relèvent que, si le nombre d'enquêtes ouvertes fut élevé, celui des peines capitales fut très faible, et la torture marginale et très codifiée — ce qui ne diminue ni la gravité morale du système, ni la cruauté ponctuelle, ni l'angoisse sociale engendrée, mais oblige à parler avec les chiffres[26].
Joseph Pérez, Francisco Bethencourt et l'école francophone
Deux ouvrages francophones majeurs complètent la révision. Joseph Pérez (1931-2020), grand hispaniste français de l'Université Bordeaux-III, publie en 2002 chez Fayard Brève histoire de l'Inquisition en Espagne — synthèse accessible mais rigoureuse[27]. Francisco Bethencourt, professeur à l'Université des sciences sociales de Lisbonne puis au King's College London, publie en 1995 chez Fayard L'Inquisition à l'époque moderne : Espagne, Portugal, Italie, XVe-XIXe siècle (550 p.)[28]. Bethencourt offre la première synthèse comparative des trois Inquisitions ibériques et italienne.
Francisco Bethencourt estime que ce qui distingue le Saint-Office espagnol, ce n'est pas la cruauté — les cours civiles d'Ancien Régime sont à beaucoup d'égards plus cruelles — mais la lente construction d'une bureaucratie centralisée du contrôle confessionnel : c'est cette structure administrative, plus que le nombre de bûchers, qui rend l'institution historiquement singulière[29].
L'hypothèse historiographique la plus répandue aujourd'hui
L'hypothèse la plus répandue aujourd'hui parmi les historiens du Saint-Office — catholiques, protestants, juifs ou laïques (Chaunu, Bennassar, Kamen, Peters, Rawlings : voir le tableau) — est la suivante :
| Source | Estimation totale d'exécutions (1478-1834) | Méthode |
|---|---|---|
| Llorente (1817) | 31 912 (chiffre revendiqué) | Extrapolation à partir d'archives partielles, biais militant |
| Pierre Chaunu (1965) | 10 000 à 12 000 | Division des chiffres de Llorente par 2 à 3 |
| Bartolomé Bennassar (1979) | Quelques milliers, concentrés 1478-1525 | Sondages d'archives régionales |
| Henry Kamen (1997, 2014) | Environ 3 000 | Synthèse des fonds nationaux et régionaux |
| Edward Peters (1988) | Environ 3 000 sur 356 ans | Synthèse historiographique |
| Helen Rawlings (2006) | 3 000 à 5 000 | Périodisation en 4 phases (1480-1525 / 1525-1630 / 1630-1725 / 1725-1834) |
| Consensus actuel | 3 000 à 5 000 sur 356 ans | Convergence multi-sources |
L'écart entre Llorente (~32 000) et le consensus moderne (~3 000-5 000) est d'un facteur 7 à 10. L'écart entre la propagande populaire (« des millions ») et le consensus est d'un facteur 1 000 à 20 000. Ces écarts ne se résorbent pas par la nuance : ils signalent un mensonge historique d'échelle.
Trois inquisitions, pas une seule
L'erreur que toute discussion sérieuse doit éviter dès le départ est de parler de « l'Inquisition » au singulier. Il y a eu trois institutions différentes, avec des dates, des juridictions, des procédures, des pourcentages d'exécution et des modes de fonctionnement distincts.
| Inquisition | Période | Juridiction | Autorité | Estimation d'exécutions |
|---|---|---|---|---|
| Inquisition médiévale (papale) | 1184-vers 1500 | Languedoc, Italie du nord, Allemagne, Aragon | Pape, ordres mendiants (dominicains, franciscains) | Quelques milliers sur 3 siècles |
| Inquisition espagnole | 1478-1834 | Castille, Aragon, Catalogne, Valence, Navarre, Sicile, Sardaigne, Amérique espagnole | Couronne d'Espagne (Inquisiteur général nommé par le roi, confirmé par le pape) | 3 000 à 5 000 sur 356 ans |
| Inquisition romaine | 1542-1908 | États pontificaux, péninsule italienne, missions | Saint-Siège (Suprema Congregatio Romanae et Universalis Inquisitionis) | Très faible, quelques centaines sur 366 ans |
L'Inquisition la plus connue mondialement est l'espagnole, parce qu'elle est la plus visible politiquement et qu'elle est devenue, dès le XVIᵉ siècle, l'objet de la propagande protestante. Mais elle n'est pas la plus active sur le long terme, et elle n'a pas jugé Galilée.
📖 Voir l'article détaillé : Les hérétiques et la légende noire de l'Inquisition — pour une vue d'ensemble des trois Inquisitions et de leur histoire comparée.
Pourquoi cette confusion compte
Galilée n'a pas été jugé par l'Inquisition espagnole. Il a été jugé en 1633 par l'Inquisition romaine, créée par Paul III en 1542[30]. Or, la confusion populaire — « les inquisitions, c'est pareil » — projette systématiquement le cas Galilée sur le Saint-Office d'Espagne, et inversement. Cette confusion permet d'accumuler les griefs de toutes les juridictions catholiques sur la seule institution espagnole, exagérant artificiellement sa noirceur.
De même, les chasses aux sorcières spectaculaires (Salem en Nouvelle-Angleterre 1692, Bamberg 1626-1631, Würzburg, le Pays basque français de 1609) sont régulièrement présentées comme « inquisitoriales ». La plupart ne le sont pas : elles relèvent de juridictions civiles, royales ou municipales, dans un contexte protestant ou puritain. L'Inquisition espagnole, comme on le verra, a au contraire freiné la chasse aux sorcières dans la péninsule.
La fondation et l'organisation du tribunal
Pour évaluer un tribunal, il faut savoir comment il fonctionne. La légende noire repose en partie sur l'ignorance de la procédure réelle. La voici, sources primaires en main.
La bulle Exigit sincerae devotionis (1er novembre 1478)
L'institution est créée à la demande des Rois catholiques — Isabelle de Castille et Ferdinand d'Aragon — par la bulle Exigit sincerae devotionis affectus du pape Sixte IV (Francesco della Rovere), datée du 1ᵉʳ novembre 1478[31]. Cette bulle accorde aux souverains espagnols, et à eux seuls, le droit de nommer les inquisiteurs dans leurs royaumes — privilège exorbitant, qui fait du Saint-Office espagnol une institution mixte, plus royale que pontificale.
C'est un point crucial pour qualifier théologiquement l'institution. L'Inquisition espagnole n'est pas un organe ordinaire du gouvernement de l'Église universelle : c'est un tribunal de la couronne d'Espagne, autorisé par le Saint-Siège mais administré par le roi, et financé par les confiscations[32]. Sa raison d'être politique — unifier confessionnellement la péninsule récemment reconquise sur l'islam, contrôler les conversos juifs et plus tard les morisques musulmans — est inséparable de sa raison d'être religieuse.
Sixte IV proteste dès 1482
Très vite, le pape se rend compte que le tribunal qu'il a autorisé échappe à son contrôle et commet des abus. Dès 1482, Sixte IV publie la bulle Ad perpetuam rei memoriam (18 avril 1482), que Henry Charles Lea — historien américain, pourtant peu suspect d'apologétique catholique — a appelée « la bulle la plus extraordinaire de l'histoire de l'Inquisition »[33].
Sixte IV y dénonce explicitement les abus :
« Les inquisiteurs d'Aragon agissaient non par zèle pour la foi mais par cupidité : beaucoup de fidèles chrétiens, sur la déposition d'esclaves, d'ennemis et de témoins inaptes, sans preuves légitimes, avaient été jetés dans les prisons séculières, torturés et condamnés comme hérétiques, leurs biens confisqués et leurs personnes remises au bras séculier pour être exécutées. » — Sixte IV, bulle Ad perpetuam rei memoriam, 18 avril 1482, d'après le résumé qu'en donne Henry Charles Lea[34]
C'est l'Église elle-même qui, dès la quatrième année du fonctionnement du tribunal, en condamne publiquement les pratiques. Ferdinand d'Aragon menace alors de retirer le soutien militaire à l'Italie pontificale ; Sixte IV suspend l'effet de la bulle d'avril 1482, sans renoncer à ses critiques de fond[35]. L'acte pontifical d'octobre est postérieur d'un an : c'est la bulle du 17 octobre 1483 qui nomme Torquemada inquisiteur général pour l'Aragon, la Catalogne, Valence et Majorque[36].
Tomás de Torquemada et les Instructions (1484)
En 1483, le dominicain Tomás de Torquemada (1420-1498) est nommé premier Inquisiteur général pour la Castille, puis pour l'Aragon, la Catalogne, Valence et Majorque[37]. Il est l'organisateur de la machine. En 1484, il convoque à Séville une assemblée générale des inquisiteurs et promulgue 28 articles d'instructions, complétés en 1485, 1488 et 1498[38].
Ces Instrucciones antiguas sont, pour le tribunal, ce que les codes pénaux modernes sont pour la justice contemporaine : un cadre procédural écrit, public, contraignant. Elles fixent les délais, la composition des tribunaux, les conditions d'usage de la torture, la nature des peines, les droits — limités mais réels — de la défense.
C'est précisément l'existence d'un code écrit qui distingue, paradoxalement, l'Inquisition espagnole des justices criminelles civiles européennes de la même époque, beaucoup plus arbitraires, expéditives et cruelles[39].
L'organisation : Suprema et 21 tribunaux
Au sommet, le Conseil de la Suprême et Générale Inquisition (Consejo de la Suprema y General Inquisición), créé en 1483, présidé par l'Inquisiteur général et composé de cinq conseillers. Il siège à Madrid à partir du XVIᵉ siècle. C'est l'organe central de coordination, d'appel et de contrôle des tribunaux régionaux.
En-dessous, 14 tribunaux régionaux au XVIᵉ siècle (Séville, Cordoue, Tolède, Valence, Saragosse, Barcelone, Grenade, Valladolid, Llerena, Murcie, Logroño, Saint-Jacques de Compostelle, Cuenca, Las Palmas), portés ensuite à 21 avec les tribunaux d'outre-mer (Lima 1569, Mexico 1571, Carthagène des Indes 1610, Manille à partir de 1583 comme commissariat).
Chaque tribunal régional comprend en principe deux inquisiteurs (un juriste, un théologien), un procureur fiscal, un greffier, un alguazil et plusieurs calificadores (théologiens qualifiant les propositions accusées) et familiares (laïcs auxiliaires)[40]. Ce sont des bureaucrates plus que des fanatiques : la majorité ont une formation juridique universitaire.
La procédure pas à pas
La procédure type d'une cause de foi suit huit étapes que toutes les synthèses contemporaines (Bennassar, Kamen, Pérez, Bethencourt, Dedieu) décrivent de manière convergente :
- Édit de grâce (Edicto de gracia) : au début d'une visite d'inspection, les inquisiteurs lisent dans une église locale la liste des hérésies et invitent les fidèles à se dénoncer eux-mêmes ou à dénoncer leurs proches. Pendant une période de grâce (généralement 30 à 40 jours), une auto-dénonciation permet une réconciliation sans peine grave.
- Dénonciation : à l'issue du délai, dénonciations anonymes, parfois multiples, parfois antérieures à l'édit. La dénonciation anonyme est une faiblesse procédurale majeure (point 7 ci-après).
- Enquête préliminaire (sumaria) : l'accusation est instruite sans que l'accusé en soit informé. Témoins entendus en secret, qualificateurs consultés sur la gravité théologique des propositions.
- Détention préventive : l'accusé est arrêté, ses biens séquestrés (et non confisqués, jusqu'à la sentence définitive). Il est placé dans les prisons secrètes du Saint-Office. Saisie économique : les biens séquestrés servent à entretenir le prisonnier (qui paie sa propre détention), à payer les frais du procès, et au final, en cas de condamnation, à abonder les caisses du tribunal[41].
- Audiences (audiencias) : l'accusé est interrogé. Il ignore qui le dénonce et de quoi exactement il est accusé. On lui demande d'« examiner sa conscience » et de se déclarer coupable. C'est l'aveu spontané qui est, dans la logique du tribunal, la voie idéale.
- Accusation formelle (acusación) : si l'accusé ne s'incrimine pas spontanément, le procureur fiscal présente une liste d'articles d'accusation. À ce stade — et seulement à ce stade — un avocat (abogado de los presos) est appointé. Il est choisi parmi les avocats officiels du tribunal et prête serment d'abandonner la défense si la culpabilité lui paraît évidente[42].
- Production des témoins : l'accusé reçoit une version expurgée des dépositions à charge (noms et détails identifiants retirés). Il peut produire des tachas (récusations de témoins, en démontrant leur hostilité personnelle), des témoins à décharge, et des indirectas (preuves indirectes). C'est là que la procédure inquisitoriale, malgré ses limites, est plus protectrice que beaucoup de procédures civiles de l'époque, qui n'accordent pas même cela.
- Sentence : votée par le tribunal au complet (consulta de fe), confirmée par la Suprema en cas de doute. Trois grandes catégories de sentence : acquittement ou suspension (rares mais réels), réconciliation (avec abjuration publique et peine), relaxation au bras séculier (équivalent à condamnation à mort, exécutée par l'autorité civile).
Henry Kamen retient deux défauts majeurs de la procédure — le secret des dépositions et l'anonymat des dénonciateurs — mais aussi, comparée aux justices civiles européennes du XVIᵉ siècle, plusieurs garanties relatives : avocat appointé, règles d'admissibilité de la preuve, récusation possible des témoins, appels devant la Suprema, sentences motivées. Le tribunal a commis des injustices, dans un cadre juridique plus structuré que beaucoup de ses contemporains[43].
La torture : règles strictes, usage minoritaire
C'est l'un des points où la légende noire est la plus inflammable, et où les archives sont les plus précises. La torture inquisitoriale espagnole obéit aux règles suivantes, dérivées des Instrucciones de Torquemada et des manuels postérieurs (notamment celui de Nicolau Eymerich, Directorium inquisitorum, vers 1376, repris au XVIᵉ siècle par Francisco Peña)[44].
Les règles formelles sont :
- La torture ne peut être appliquée que si la culpabilité est « à moitié prouvée » par d'autres moyens.
- Elle doit être autorisée par le tribunal au complet (deux inquisiteurs + ordinaire) et inscrite au registre.
- Elle ne peut pas « mutiler », « faire couler le sang » ni « causer un dommage permanent ».
- Un médecin (médico) est obligatoirement présent pour surveiller l'état du sujet et arrêter la procédure si nécessaire.
- La séance est en pratique limitée à environ 15 minutes[45].
- L'aveu obtenu sous torture doit être confirmé librement dans les 24 heures suivantes, dans une audience ordinaire, hors de la chambre de torture. Sans cette confirmation libre, il est juridiquement nul.
- Trois méthodes seulement sont autorisées : la garrucha (suspension par les poignets), la toca (water-boarding par toile humide) et le potro (chevalet à cordes).
- Les instruments à pointes, roues, cages, brodequins, brasiers — couramment représentés dans l'iconographie de la légende noire — n'apparaissent pas dans les inventaires d'instruments de torture du Saint-Office espagnol[46].
Sur la fréquence d'usage, les comptages divergent selon les tribunaux et les périodes. Gustav Henningsen estime à environ 20 % en moyenne la part des procès d'hérésie où la torture est ordonnée (de 7 % à Grenade au milieu du XVIᵉ siècle jusqu'à 30 % à Valence au XVIIᵉ siècle)[47]. Pour les délits secondaires (bigamie, blasphème, propositions hérétiques), la torture est rare ou inexistante.
Bartolomé Bennassar et ses co-auteurs jugent la torture inquisitoriale, paradoxalement, l'une des moins barbares de l'Europe du XVIᵉ siècle : codifiée, surveillée, médicalisée, moins fréquente que dans les justices laïques. Cela ne la justifie en rien moralement, mais cela invalide l'image d'une souffrance permanente popularisée par la propagande protestante[48].
Le contraste avec la justice civile européenne est éclairant. La justice royale française du XVIᵉ siècle utilisait la question ordinaire et extraordinaire (poids progressifs, brodequins, eau forcée) sans limite de durée, sans médecin présent. La justice criminelle allemande de l'époque appliquait jusqu'à la roue, la mutilation publique des doigts, le bûcher pour sorcellerie sans aveu nécessaire. La justice anglaise d'Henri VIII et de Marie Tudor procédait par bûcher d'hérétique en plein Londres (les Marian Martyrs de Foxe en témoignent indirectement)[49].
Les peines : pyramide réelle
La sentence finale, dans la procédure inquisitoriale espagnole, n'est pratiquement jamais la peine capitale. Elle est, dans 94 % des cas (Contreras-Henningsen), l'une des peines suivantes, ordonnées dans une véritable pyramide.
| Peine | Description | Fréquence approximative (1540-1700) |
|---|---|---|
| Acquittement ou suspension | Le tribunal renonce à conclure | ~2 % |
| Abjuration de levi | Abjuration légère de soupçons mineurs | ~15 % |
| Abjuration de vehementi | Abjuration formelle, peine spirituelle | ~10 % |
| Pénitence publique | Procession, chemise du sanbenito, cierge | ~20 % |
| Sanbenito | Tunique pénitentielle portée pendant des mois ou des années, parfois exposée dans l'église locale après la sentence | ~25 % |
| Amende ou confiscation | Souvent associée à d'autres peines | ~30 % |
| Exil | De la ville, de la province, du royaume | ~10 % |
| Galères | Service forcé sur les galères royales (3 à 10 ans) | ~5 % |
| Prison perpétuelle ou temporaire | Maisons de pénitence, prisons inquisitoriales | ~10 % |
| Relaxation au bras séculier | Remise au pouvoir civil pour exécution (en pratique : strangulation par garrote vil puis crémation, ou crémation directe pour les impénitents) | ~1,85 % |
| Relaxation en effigie | Statue brûlée pour un condamné absent (fugitif ou mort) | ~1,74 % |
Plusieurs peines sont cumulées : il est rare qu'un condamné « réconcilié » subisse une seule peine. La confiscation est presque systématique en cas de condamnation pour hérésie majeure, ce qui détruit économiquement les familles. Le sanbenito exposé dans l'église locale infame la famille pour plusieurs générations — c'est, à long terme, peut-être la peine la plus destructrice socialement.
Joseph Pérez insiste sur le sanbenito exposé en permanence dans l'église de quartier, parfois pendant des siècles : il déshonore enfants, petits-enfants et neveux, et constitue l'arme inquisitoriale la plus cruelle au long terme — bien plus que les exécutions, qui sont rares. La légende noire s'est concentrée sur le bûcher ; les archives montrent un système agissant surtout par l'infamie héréditaire[50].
L'auto-da-fé : liturgie, pas spectacle
Le mot auto-da-fé (acte de foi) désigne la cérémonie publique au cours de laquelle les sentences sont lues et exécutées. Contrairement à l'imaginaire moderne, ce n'est pas principalement un bûcher : c'est d'abord une liturgie pénitentielle.
Les reconciliados — accusés ayant abjuré et accepté leur peine — défilent en procession portant le sanbenito et un cierge éteint, entendent la sentence à genoux devant le tribunal et la croix, font leur abjuration publique, puis sont absous et réincorporés à l'Église. La plupart des participants à un auto-da-fé en sortent vivants, déshonorés mais vivants. Les relajados — environ 1 à 2 % des cas selon Contreras-Henningsen — sont remis aux autorités civiles, qui procèdent à l'exécution en dehors de la cérémonie religieuse, généralement le lendemain et hors les murs[51].
Les autos-da-fé les plus spectaculaires — celui de Madrid en 1680 immortalisé par Francisco Rizi (Auto-da-fé sur la Plaza Mayor de Madrid, Prado) — concentrent des dizaines de condamnés sur une seule journée, mais ils sont rares (quelques-uns par siècle dans chaque tribunal régional) et toujours liés à des événements politiques ou dynastiques.
Une cible mouvante : qui était jugé ?
L'image populaire d'une « Inquisition qui poursuit les chrétiens vrais et libres » est une projection moderne. Les archives montrent quatre phases avec des cibles différentes.
Phase 1 (1478-1530) : les conversos judaïsants
Dans la première phase — la plus dure — l'écrasante majorité des accusés sont des conversos, c'est-à-dire des juifs convertis (souvent contraints) au christianisme depuis les pogroms de 1391, soupçonnés de pratiquer secrètement le judaïsme[52]. À Valence entre 1484 et 1530, ils représentent 91,6 % des accusés[53]. La législation espagnole sur la « limpieza de sangre » (« pureté du sang ») — qui interdit aux descendants de juifs ou de musulmans l'accès à certaines fonctions civiles, militaires et religieuses — naît à cette époque et est une erreur grave de l'Église espagnole, critiquée par plusieurs papes : Nicolas V l'avait condamnée dès 1449, et Pie V tenta vainement de faire attribuer l'archidiaconat de Tolède à un serviteur qui n'était pas limpio (fait rapporté en 1573 par l'envoyé vénitien Leonardo Donato) — tandis que Paul III avait au contraire confirmé le statut tolédan par bref du 28 mai 1548[54].
C'est aussi la phase où 40 % des condamnés finissent sur le bûcher (Bennassar). Sur le total des 3 000 à 5 000 exécutions des trois siècles d'Inquisition, environ 2 000 sont concentrées entre 1480 et 1530 — soit environ les deux tiers des morts si l'on retient l'estimation basse (de l'ordre de 3 000 exécutions au total), et de l'ordre de 40 % si l'on retient la fourchette haute (5 000) : dans tous les cas, l'essentiel des morts se produit dans les 15 % du temps de fonctionnement du tribunal[55].
Phase 2 (1525-1630) : les morisques
Les morisques sont les musulmans convertis (souvent contraints) au christianisme après les édits de 1502 (Castille) et 1525 (Aragon). L'Inquisition les surveille à partir du milieu du XVIᵉ siècle. À Grenade entre 1560 et 1571, ils constituent 82 % des accusés[56]. La crise débouche, hors du cadre inquisitorial, sur la révolte des morisques de Grenade (1568-1571) et leur expulsion massive en 1609-1614 par Philippe III — une décision royale, pas inquisitoriale[57].
Phase 3 (1530-1630) : les protestants — très peu
Contrairement à l'imaginaire de la légende noire, les protestants exécutés par l'Inquisition espagnole sont rares. Kamen identifie environ 200 cas sur l'ensemble de la période, concentrés dans les années 1559-1563 (foyers de Séville et de Valladolid)[58]. Le protestantisme n'a jamais pris pied en Espagne — et l'Inquisition n'a pas eu à exécuter en masse une population qu'elle n'avait pas. C'est, paradoxalement, l'absence relative de protestants en Espagne qui a permis à la propagande protestante européenne de transformer chaque exécution en martyre amplifié.
Phase 4 (1530-1834) : alumbrados, bigames, blasphémateurs, sorciers, livres interdits
Plus le temps avance, plus la cible se diversifie. Les alumbrados (illuminés, mystiques marginaux), les bigames, les blasphémateurs, les détenteurs de livres interdits (Index), les sodomites (en Aragon, Catalogne, Valence et Majorque où l'Inquisition a juridiction sur la sodomie — pas en Castille), et les sorciers occupent progressivement la majorité des dossiers. Beaucoup de ces cas se terminent par des peines bénignes : pénitence, amende, sanbenito temporaire.
William Monter, dans Frontiers of Heresy: The Spanish Inquisition from the Basque Lands to Sicily (Cambridge University Press, 1990), montre que dans le « siècle aragonais » (1530-1630), les tribunaux périphériques (Saragosse, Barcelone, Valence, Navarre, Sicile) exécutaient presque autant de personnes pour sodomie que pour hérésie[59]. C'est un fait historiquement embarrassant : il montre que le tribunal s'est progressivement transformé en organe général de discipline morale, ce qui n'était pas son objet originel.
| Catégorie d'accusés | Période principale | Part approximative |
|---|---|---|
| Conversos (judaïsants) | 1478-1530 | ~80 % début, ~10 % après 1530 |
| Morisques (musulmans convertis) | 1525-1614 | ~30 % au milieu du XVIᵉ s. |
| Protestants (étrangers et autochtones) | 1559-1620 | moins de 5 % |
| Alumbrados (mystiques) | 1525-1630 | Faible mais médiatisée |
| Bigames, blasphémateurs, propositions | XVIIᵉ-XVIIIᵉ s. | ~30-40 % au XVIIᵉ s. |
| Sodomie (Aragon, Catalogne, Valence) | XVIᵉ-XVIIᵉ s. | Significative en couronne d'Aragon |
| Sorcellerie | XVIᵉ-XVIIᵉ s. | Très faible après Salazar Frías |
| Lecture de livres interdits | XVIIᵉ-XVIIIᵉ s. | Croissante avec les Lumières |
Le cas qui ruine la légende noire : Salazar Frías et les sorcières de Logroño (1609-1614)
S'il fallait un seul exemple pour comprendre que l'Inquisition espagnole n'est pas le tribunal furieux du mythe, ce serait l'affaire de Zugarramurdi et Urdax, deux villages basques au pied des Pyrénées navarraises, en 1609-1614.
La panique
Entre 1609 et 1610, dans cette zone frontalière, une panique démonologique se déclenche. 1 384 enfants et 420 adultes sont accusés de sorcellerie[60]. Le tribunal de Logroño tient un grand auto-da-fé le 7-8 novembre 1610 au cours duquel 6 personnes sont brûlées vives (5 femmes et 1 homme) et 5 statues sont brûlées en effigie[61]. Le climat est celui des grandes chasses aux sorcières contemporaines en Allemagne, en Suisse et en France — où l'on brûle par dizaines.
L'enquête de Salazar Frías
Le tribunal de Logroño est complété en juin 1609 par un troisième inquisiteur, juriste, formé à Salamanque : Alonso de Salazar Frías (1564-1635). En 1611, la Suprema lui confie une édit de grâce : sortir parcourir le pays basque, donner pardon à tous ceux qui se dénoncent eux-mêmes et dénoncent leurs complices, et recueillir l'ampleur réelle des faits.
Pendant un an, Salazar visite plus de 30 localités. Il recueille 1 802 dépositions volontaires et auditionne plus de 6 000 personnes. Ce qu'il découvre est décisif : sur les 1 802 personnes qui s'auto-dénoncent, la quasi-totalité retracte leurs précédentes confessions, attribuées à la pression, à la torture, à la peur ou à des hallucinations collectives. Il interroge les enfants, les confronte avec les adultes accusateurs, vérifie les détails matériels (lieux des sabbats, marques diaboliques, vols nocturnes) et conclut qu'aucun fait matériel vérifiable ne supporte les accusations.
Son rapport à la Suprema, daté du 24 mars 1612, est l'un des textes les plus extraordinaires de l'histoire des sciences au XVIIᵉ siècle :
« Je n'ai trouvé aucune preuve, même indirecte, qui permette d'inférer qu'un seul acte de sorcellerie ait réellement eu lieu, qu'il soit accompli en personne ou par procuration. Plus encore, j'ai acquis la conviction que les nouveaux témoignages ne pouvaient pas être présentés sans une discussion encore plus large. Car je trouve qu'il n'y avait ni sorcières ni ensorcelées dans la province jusqu'à ce qu'on en parle et qu'on en écrive. » — Alonso de Salazar Frías, second rapport à la Suprema, 24 mars 1612[62]
La Suprema accepte les conclusions de Salazar. En août 1614, elle publie de nouvelles instructions pour les causes de sorcellerie qui imposent désormais des règles de preuve rigoureuses : aucune condamnation à mort ne peut être prononcée sur la base de témoignages d'enfants, d'aveux non corroborés, ou de phénomènes invérifiables. Concrètement, ces règles mettent fin aux brûlements de sorcières dans la couronne d'Espagne[63].
Au même moment, 25 000 personnes sont mises à mort pour sorcellerie dans le Saint-Empire romain germanique (1560-1660), 3 000 à 4 000 en France (justice civile), 1 500 en Écosse, 300 dans la Genève calviniste[64]. L'Espagne inquisitoriale, à partir de 1614, exécute pour sorcellerie moins de 10 personnes en deux siècles[65]. Inversion totale du stéréotype.
Gustav Henningsen présente Salazar Frías comme l'un des plus grands esprits scientifiques de son temps : le tribunal que la propagande protestante dépeignait comme le plus obscurantiste d'Europe a en réalité mis fin à la chasse aux sorcières bien avant les juridictions protestantes — l'un des renversements les plus complets opérés par l'historiographie depuis 1980[66].
📖 Voir l'article détaillé : La chasse aux sorcières en Europe — pour la comparaison complète avec les chiffres des juridictions civiles et protestantes.
La comparaison qui change l'échelle (sans rien excuser)
Comparer n'est pas excuser. Le but n'est pas de dire « les autres ont fait pire », mais de mesurer correctement l'échelle. Les chiffres comparés ci-dessous sont compilés par l'historien allemand Wolfgang Behringer (Witches and Witch-Hunts: A Global History, Polity, 2004) et par les synthèses européennes de Robert W. Thurston (The Witch Hunts, Pearson, 2007).
| Institution / Juridiction | Période | Estimation d'exécutions | Densité (exécutions / an) |
|---|---|---|---|
| Inquisition espagnole | 1478-1834 (356 ans) | 3 000 à 5 000 | 8 à 14 / an |
| Inquisition romaine | 1542-1908 (366 ans) | Quelques centaines | Moins de 1 / an |
| Chasse aux sorcières Saint-Empire | 1560-1660 (100 ans) | ~25 000 | 250 / an |
| Chasse aux sorcières Europe totale | 1450-1750 (300 ans) | 40 000 à 60 000 | 130 à 200 / an |
| Marian persecutions (Marie Tudor) | 1555-1558 (3 ans) | 284 hérétiques protestants brûlés | 94 / an |
| Bloody Code anglais | 1688-1815 (XVIIIᵉ s.) | Plusieurs centaines / an | Variable |
| Tribunal de la Tournelle (parlement de Paris) | XVIIᵉ-XVIIIᵉ s. | Plusieurs centaines à Paris seul | Variable |
Encore une fois : ces comparaisons n'innocentent pas l'Inquisition espagnole. Elles montrent simplement que celui qui veut faire de l'Inquisition espagnole le tribunal le plus meurtrier de l'Europe d'Ancien Régime se trompe d'ordre de grandeur. L'Espagne inquisitoriale exécute, par an et par habitant, moins que la France royale, l'Angleterre Tudor, le Saint-Empire ou les cantons protestants du Saint-Empire.
Henry Kamen en tire une comparaison dérangeante pour les deux camps : un protestant accusé d'hérésie au XVIᵉ siècle avait statistiquement plus de chances de mourir sous Marie Tudor en Angleterre, sous Henri II en France ou devant les cours princières allemandes que devant le Saint-Office espagnol — c'est ce que disent les archives[67].
La fabrique de la légende noire (récapitulation)
Reprenons maintenant, source par source, la fabrication du mythe. C'est l'histoire d'un texte protestant de 1567, amplifié par la guerre des Pays-Bas, repris par les Lumières, codifié par un ex-secrétaire bonapartiste en 1817, et fixé dans la culture par Poe, Lewis et Goya.
1567 — Reginaldus Gonsalvius Montanus
Premier maillon : Sanctae Inquisitionis Hispanicae Artes aliquot detectae, imprimé à Heidelberg sous pseudonyme par trois moines protestants espagnols réfugiés (Antonio del Corro, Casiodoro de Reina, Juan Pérez de Pineda). Le livre raconte les procédures du Saint-Office sous une lumière systématiquement noire et donne une série de cas spectaculaires (souvent réels mais isolés, parfois inventés)[68]. Succès immédiat : éditions anglaise, néerlandaise, française, allemande, hongroise entre 1568 et 1580.
1563 — John Foxe, Acts and Monuments (Book of Martyrs)
Imprimé à Londres en 1563, augmenté en 1570, 1576, 1583. Foxe consacre plusieurs chapitres à l'« exécrable Inquisition d'Espagne ». Le livre est, après la Bible, « la plus grande influence sur la pensée protestante anglaise de la fin Tudor et du début Stuart » selon John Burrow[69]. Il sert de manuel de polémique anti-catholique pendant trois siècles.
Bartolomé de Las Casas (1542) — détournement
Le dominicain Bartolomé de Las Casas (1484-1566) avait rédigé en 1542 sa Brevísima relación de la destrucción de las Indias — publiée à Séville en 1552 —, dénonciation virulente des cruautés des conquistadors espagnols en Amérique. C'est un texte catholique espagnol dénonçant des crimes commis par des Espagnols sur des Amérindiens. Mais le pamphlet, traduit et diffusé par les Hollandais et les Anglais à partir des années 1570, est utilisé hors de son contexte pour prouver la cruauté espagnole en général, fusionnée artificiellement avec l'Inquisition[70].
Antonio Pérez (1591) — l'apostat politique
Ancien secrétaire de Philippe II, Antonio Pérez (1540-1611) fuit l'Espagne après avoir été emprisonné, et publie en Angleterre puis en France des mémoires à charge contre l'Inquisition. Il devient une source de première main pour la diplomatie élisabéthaine et les huguenots français[71].
Voltaire (1759) et L'Encyclopédie (1751-1772)
L'Inquisition devient l'incarnation de l'obscurantisme religieux dans les Lumières françaises. Candide, Lettres persanes de Montesquieu, articles d'inquisition de Diderot et Jaucourt dans l'Encyclopédie. À partir de Voltaire, l'argument n'est plus protestant mais antireligieux au sens large : il vise toute autorité confessionnelle, et utilise l'Inquisition comme preuve historique que la religion produit la cruauté.
Llorente (1817) — l'inflation chiffrée
Juan Antonio Llorente (1756-1823) a été chanoine, secrétaire de l'Inquisition de Logroño, puis acquis aux idées libérales et collaborateur de l'occupation française. Réfugié en France après 1814, il publie en français à Paris son Histoire critique de l'Inquisition d'Espagne (4 volumes, 1817). Il prétend avoir consulté les archives originales — mais l'historiographie postérieure (Lea, Schaeffer, puis Bennassar, Kamen, Pérez) a montré que ses chiffres sont gonflés d'un facteur 7 à 10 par extrapolation injustifiée[72].
Edward Peters relève que des historiens protestants comme Prescott et Ranke ont eux-mêmes jugé la Critical History de Llorente sans grande valeur, en raison de son caractère partisan et de ses exagérations — sans empêcher ses chiffres de devenir, pendant un siècle, la base obligée de toute la littérature anti-inquisitoriale européenne : l'exemple classique d'une source biaisée qui survit à sa propre réfutation[73].
XIXᵉ siècle — Poe, Lewis, Hugo, Goya
Le romantisme ajoute la dimension émotionnelle : Le Moine de M. G. Lewis (1796), Le Puits et le pendule d'E. A. Poe (1842), des chapitres de Notre-Dame de Paris de Victor Hugo, Les Désastres de la guerre et la série L'Inquisition de Goya. L'image se sédimente dans l'inconscient occidental.
XXᵉ siècle — Monty Python, films, jeux vidéo
Le sketch des Monty Python « Nobody expects the Spanish Inquisition » (1970), les films comme La Religieuse (Rivette, 1966) ou Le Nom de la rose (Annaud, 1986 — médiéval, mais l'amalgame est fait), les bandes dessinées (de Tardi à Assassin's Creed) recyclent l'imagerie. Personne, dans le grand public, ne distingue plus Inquisition espagnole, romaine, médiévale, ni même tribunal civil — c'est l'objet flottant qu'Edward Peters appelle « le mythe ».
| Source | Date | Type | Rôle dans la construction |
|---|---|---|---|
| Montanus | 1567 | Pamphlet protestant | Matrice initiale |
| Foxe | 1563 | Martyrologe protestant | Diffusion anglophone |
| Las Casas (détourné) | 1542/1578 | Pamphlet catholique-espagnol | Cruauté espagnole en général |
| Antonio Pérez | 1591 | Mémoires politiques | Source secrétaire dissident |
| Voltaire, Encyclopédie | 1759-1772 | Lumières françaises | Universalisation antireligieuse |
| Llorente | 1817 | « Histoire critique » | Inflation chiffrée légitimée |
| M. G. Lewis | 1796 | Roman gothique | Émotion littéraire |
| Goya | 1812-1819 | Peinture | Mémoire visuelle |
| E. A. Poe | 1842 | Nouvelle gothique | Cauchemar moderne |
| Monty Python | 1970 | Sketch comique | Effet de naturalisation culturelle |
Ce qu'il ne faut surtout pas nier
Une encyclopédie catholique honnête ne peut pas refermer ce dossier sans rappeler ce qui reste vrai, même après la révision archivistique. C'est la condition de la crédibilité.
Des morts réels
Trois mille à cinq mille personnes ont été effectivement exécutées (brûlées vives ou préalablement étranglées au garrote vil puis brûlées) entre 1478 et 1834. Chacune de ces personnes était un être humain créé à l'image de Dieu, dont la vie temporelle a été détruite par un tribunal qui s'autorisait du nom du Christ. Aucun chiffre comparatif ne supprime cette gravité.
Une procédure objectivement injuste sur plusieurs points
- Anonymat des dénonciateurs : l'accusé ne savait pas qui le dénonçait. Le défaut est connu, dénoncé dès 1482 par Sixte IV, jamais corrigé pendant 350 ans.
- Secret du procès : le procès se tenait à huis clos. Les proches ne savaient pas ce qui se passait dans la prison du Saint-Office.
- Limites de la défense : l'avocat était imposé par le tribunal et prêtait serment d'abandonner la cause si la culpabilité lui paraissait évidente. Ce n'est pas une défense au sens moderne.
- Confiscation des biens : le séquestre puis la confiscation détruisaient économiquement les familles avant même la sentence.
- Sanbenito héréditaire : suspendu dans l'église locale, il déshonorait la famille pour des générations — peine infamante au-delà de la mort de l'intéressé.
La discrimination par la limpieza de sangre
Les statuts de pureté du sang — interdisant aux conversos et morisques l'accès à certains offices, universités, ordres militaires, et même à plusieurs ordres religieux — sont une invention catholique espagnole des XVᵉ-XVIᵉ siècles que plusieurs papes ont critiquée (Nicolas V dès 1449 ; Pie V tenta vainement d'y placer un non-limpio — Paul III ayant au contraire confirmé le statut de Tolède par bref du 28 mai 1548), mais qui a persisté dans l'armée espagnole jusqu'à la loi du 16 mai 1865[74]. C'est une faute objective, raciste de fait, indéfendable.
Un climat de peur sociale
Au-delà des exécutions, l'effet le plus durable a été la chape de plomb sur la liberté de conscience et l'expression intellectuelle espagnole entre 1559 (Index de Valdés) et 1814 (premières fissures libérales). C'est un héritage culturel qu'aucun catholique sérieux ne peut défendre.
L'Église ne défend pas cette histoire
Et c'est précisément le point que l'Église elle-même a tenu à reconnaître. La position catholique d'aujourd'hui — actée par Vatican II et Jean-Paul II — n'est ni le déni, ni l'apologie. C'est la conversion.
La position de l'Église catholique d'aujourd'hui
Dignitatis humanae (Vatican II, 1965)
Le concile Vatican II a clos solennellement la question de la contrainte religieuse comme principe d'État. La déclaration Dignitatis humanae (« De la dignité humaine »), promulguée par Paul VI le 7 décembre 1965, affirme :
« La personne humaine a droit à la liberté religieuse. Cette liberté consiste en ce que tous les hommes doivent être exempts de toute contrainte de la part tant des individus que des groupes sociaux et de quelque pouvoir humain que ce soit, de telle sorte qu'en matière religieuse nul ne soit forcé d'agir contre sa conscience ni empêché d'agir, dans de justes limites, selon sa conscience, en privé comme en public, seul ou associé à d'autres. » — Concile Vatican II, Dignitatis humanae, n. 2, 7 décembre 1965[75]
La déclaration ne mentionne pas explicitement l'Inquisition, mais elle en récuse théologiquement le principe de fond : la contrainte d'État au service de la vérité religieuse est désormais explicitement répudiée par l'Église catholique elle-même.
Symposium international du Vatican (29-31 octobre 1998)
Du 29 au 31 octobre 1998, le Vatican organise un Symposium international sur l'Inquisition, sous l'égide de la Commission théologico-historique du Comité pour le Grand Jubilé de l'An 2000. Le cardinal Roger Etchegaray prononce l'adresse d'ouverture — Jean-Paul II l'en remercie nommément le 31 octobre — et le pape Jean-Paul II reçoit les participants le 31 octobre[76].
Quelques mois plus tôt, le 22 janvier 1998, le Saint-Siège avait ouvert aux chercheurs les quelque 4 500 volumes des archives de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi[77] (l'ancienne Inquisition romaine, jusqu'à la mort de Léon XIII). Ce fonds romain est distinct des archives de l'Inquisition espagnole, conservées en Espagne (Archivo Histórico Nacional de Madrid, Archivo de Simancas, fonds régionaux) et dépouillées depuis les années 1970 par Contreras-Henningsen, Kamen et leurs successeurs.
« La connaissance a, pour l'homme, une importance vitale. Cela est particulièrement vrai pour ce qui concerne la connaissance historique. […] On ne peut pas non plus se fonder sur les images du passé répandues par l'opinion publique, parce qu'elles sont souvent chargées d'une émotion intense qui empêche une analyse calme et objective. Le premier pas est d'interroger les historiens, à qui il est demandé de coopérer à la reconstruction la plus précise possible des événements, des coutumes et de la mentalité du temps. » — Saint Jean-Paul II, allocution aux participants du Symposium international sur l'Inquisition, 31 octobre 1998[78]
Demande de pardon du 12 mars 2000
Le 12 mars 2000, premier dimanche de Carême, en la basilique Saint-Pierre, Jean-Paul II préside une cérémonie pénitentielle sans précédent dans l'histoire de l'Église : la Journée du Pardon (Dies veniae). Cinq cardinaux et deux archevêques de la curie romaine confessent successivement les fautes commises au nom de l'Église[79] : divisions entre chrétiens, violence au service de la vérité, attitudes méprisantes envers les juifs, contre les femmes, contre les peuples colonisés, contre les pauvres.
« Demandons pardon pour les divisions qui sont intervenues parmi les chrétiens, pour la violence à laquelle certains d'entre eux ont eu recours dans le service à la vérité, et pour les attitudes de méfiance et d'hostilité adoptées parfois à l'égard des fidèles des autres religions. » — Saint Jean-Paul II, homélie de la Journée du Pardon, basilique Saint-Pierre, 12 mars 2000[80]
Le 7 mars 2000, la Commission théologique internationale publie Mémoire et Réconciliation. L'Église et les fautes du passé, document préparé sous la responsabilité du cardinal Ratzinger, qui justifie théologiquement la démarche pénitentielle et précise les conditions d'une « purification de la mémoire »[81].
Ce que demande la position catholique aujourd'hui
Elle ne demande ni le déni (les morts ont eu lieu, les fautes ont été commises) ni l'auto-flagellation propagandiste (les chiffres mythiques sont faux et la légende noire est une construction polémique). Elle demande :
- L'exactitude historique — c'est-à-dire le travail avec les archives, pas avec les pamphlets.
- La reconnaissance théologique — l'usage de la contrainte au service de la vérité est anti-évangélique.
- La conversion ecclésiale — Vatican II, Dignitatis humanae, demande de pardon de 2000.
- La purification de la mémoire — ne plus se servir de l'Inquisition pour justifier quoi que ce soit, ne plus avoir peur d'en parler honnêtement.
Réponse aux objections ordinaires
Voici, sous forme apologétique numérotée, les six objections classiques qu'un catholique rencontre encore en 2026 dans une conversation ordinaire, et les éléments de réponse archivistique.
Objection 1 — « L'Inquisition a tué des millions de personnes. »
Réponse. La base archivistique Contreras-Henningsen documente 826 exécutions effectives pour 44 674 procès sur 160 ans (1540-1700). Toutes les estimations historiographiques sérieuses convergent vers 3 000 à 5 000 exécutions sur 356 ans. L'écart avec « des millions » est d'un facteur 1 000 à 20 000. C'est, factuellement, faux. Si vous voulez critiquer l'Inquisition, faites-le sur les vrais chiffres : ils suffisent largement à juger l'institution.
Objection 2 — « L'Inquisition torturait tout le monde, partout, tout le temps. »
Réponse. La torture inquisitoriale est codifiée par les Instrucciones de 1484 : médecin présent, durée limitée, pas de sang, pas de mutilation, aveu à confirmer librement hors chambre. Sa fréquence est d'environ 20 % des procès d'hérésie majeure, beaucoup moins pour les autres. C'est moralement grave ; c'est aussi statistiquement et procéduralement très inférieur aux justices civiles européennes de la même époque.
Objection 3 — « L'Inquisition espagnole a jugé Galilée. »
Réponse. Non, c'est l'Inquisition romaine, créée en 1542 (soit 64 ans après l'espagnole) par Paul III, qui a jugé Galilée en 1633. Tribunaux différents, juridictions différentes, statistiques différentes. La confusion populaire est elle-même un effet de la propagande qui a fondu toutes les institutions catholiques en un seul objet imaginaire — « *l'*Inquisition ».
Objection 4 — « L'Inquisition a brûlé des sorcières par milliers. »
Réponse. Non, c'est statistiquement inverse. En Europe, 25 000 sorcières sont exécutées dans le Saint-Empire entre 1560 et 1660, par des juridictions civiles majoritairement protestantes ou catholiques mixtes. En Espagne, après le rapport de Salazar Frías de 1612 et les instructions de la Suprema d'août 1614, les brûlements de sorcières cessent quasiment. L'Inquisition espagnole a, sur ce sujet précis, freiné la chasse aux sorcières, pas l'amplifiée.
Objection 5 — « L'Inquisition était le bras armé du pape contre la liberté. »
Réponse. L'Inquisition espagnole est, juridiquement et financièrement, un tribunal royal, autorisé par le pape mais administré par le roi, dont les inquisiteurs sont nommés par la couronne et confirmés par Rome. Sixte IV a protesté contre ses abus dès 1482 par la bulle Ad perpetuam rei memoriam. Le Saint-Siège a critiqué à plusieurs reprises les statuts de limpieza de sangre. Le tribunal qui incarne le mieux l'idée fausse d'un « bras armé pontifical » est en réalité une anomalie politico-religieuse née de la pression espagnole sur Rome.
Objection 6 — « L'Église ne s'est jamais excusée pour l'Inquisition. »
Réponse. Le 12 mars 2000, en la basilique Saint-Pierre, Jean-Paul II a demandé pardon publiquement pour « la violence à laquelle certains d'entre eux ont eu recours dans le service à la vérité ». En janvier 1998, le Saint-Siège avait ouvert aux chercheurs les archives de l'Inquisition romaine (fonds distinct des archives espagnoles). Vatican II a explicitement répudié le principe de contrainte religieuse d'État dans Dignitatis humanae (1965). Si vous trouvez que c'est insuffisant, c'est un autre débat ; mais il est faux de dire que rien n'a été dit.
Pourquoi cette histoire reste importante aujourd'hui
L'histoire de l'Inquisition espagnole n'est pas un dossier clos. Elle reste théologiquement et culturellement structurante pour trois raisons.
Elle teste la distinction entre l'Église et ses membres
Une vérité dogmatique catholique est que l'Église est sainte par son chef qui est le Christ, et pécheresse dans les membres qui sont des hommes. Cette distinction, formulée à toutes les époques (saint Augustin, Civitas Dei ; Lumen Gentium, n. 8 ; Catéchisme §827), n'est jamais aussi nécessaire que devant les fautes historiques. L'Inquisition espagnole est l'exemple-test : reconnaître que des fils de l'Église ont gravement péché, sans en conclure que l'Église comme telle se serait trompée dans son enseignement[82].
Elle teste la qualité de la pensée catholique sur la liberté religieuse
L'évolution de Trente à Vatican II — entre l'acceptation tridentine de la contrainte d'État et la répudiation de cette contrainte dans Dignitatis humanae — est un développement doctrinal majeur du XXᵉ siècle, qui peut être lu, selon Benoît XVI, dans l'herméneutique de la continuité : Vatican II n'a pas renversé un dogme antérieur, il a déployé une vérité de l'Évangile (« la foi est un acte libre ») qui était présente dès l'origine mais que la condition politique chrétienne médiévale et moderne avait obscurcie[83].
Elle teste la rigueur intellectuelle des catholiques
Devant une objection populaire chargée d'émotion (« et l'Inquisition ?! »), le catholique a deux mauvais réflexes possibles : nier (« ce sont des mensonges protestants »), ou s'effondrer (« oui, l'Église est responsable de millions de morts, je m'excuse »). Ces deux réflexes sont symétriquement faux. Le bon réflexe est : regardez les archives.
📖 Voir l'article connexe : Et si l'histoire n'était pas celle qu'on nous a toujours racontée ? — méthode historique appliquée aux sujets sensibles de l'histoire de l'Église.
Synthèse en huit phrases
- L'Inquisition espagnole (1478-1834) a réellement existé et a réellement exécuté entre 3 000 et 5 000 personnes sur 356 ans, dont environ deux mille dans la phase initiale 1480-1530.
- L'image de « centaines de milliers » ou « millions » d'exécutions est une invention propagandiste, fixée par Llorente en 1817, démantelée par l'historiographie archivistique entre 1970 et 2000.
- La procédure inquisitoriale avait des règles écrites (Instructions de Torquemada, 1484), parfois plus protectrices que les justices civiles européennes, mais aussi des défauts graves (anonymat des dénonciateurs, secret du procès, défense limitée).
- La torture était codifiée, médicalisée, limitée dans le temps, utilisée dans environ 20 % des procès d'hérésie majeure. Moralement grave, statistiquement inférieure à la torture des justices civiles européennes.
- La majorité des peines (94,5 % selon Contreras-Henningsen) n'étaient pas la mort, mais des pénitences, abjurations, sanbenitos, prisons, galères, exils, amendes et confiscations.
- La « légende noire » au sens strict est un objet historique daté : naissance pamphlétaire en 1567 (Montanus), codification chiffrée en 1817 (Llorente), fixation culturelle au XIXᵉ siècle (Lewis, Poe, Goya), persistance au XXᵉ siècle (cinéma, sketches, jeux vidéo).
- L'Église catholique elle-même a, dès 1482 (Sixte IV), protesté contre les abus du tribunal, et a depuis Vatican II (Dignitatis humanae, 1965) répudié théologiquement le principe de la contrainte religieuse d'État.
- Saint Jean-Paul II, le 12 mars 2000, a demandé pardon publiquement au nom de l'Église pour « la violence à laquelle certains d'entre eux ont eu recours dans le service à la vérité ».
La réponse catholique à la légende sanglante de l'Inquisition espagnole n'est ni le déni ni la propagande inversée. C'est la vérité historique, dite avec la confiance qu'aucune vérité ne peut nuire à la foi.
Pour aller plus loin
- Les hérétiques et la légende noire de l'Inquisition — vue d'ensemble des trois Inquisitions (médiévale, espagnole, romaine).
- La chasse aux sorcières en Europe — comparaison statistique avec les juridictions civiles européennes.
- Les croisades — autre dossier classique de la polémique anticatholique.
- Le massacre de la Saint-Barthélemy (1572) — autre crise historique avec abus de pouvoir religieux.
- Les guerres de Religion — contexte européen XVIᵉ-XVIIᵉ siècle.
- Concile Vatican II — où l'Église répudie la contrainte religieuse d'État (Dignitatis humanae).
- Et si l'histoire n'était pas celle qu'on nous a toujours racontée ? — méthode historique sur les dossiers sensibles.
- La crise des abus dans l'Église catholique — autre dossier où la rigueur historique compte autant que la repentance.
- La décadence des papes Borgia — autre objection historique classique.
- L'Église est-elle contre la science ? — où l'on traite aussi la confusion sur Galilée et l'Inquisition.
Notes et références
Saint Jean-Paul II, Allocution aux participants du Symposium international sur l'Inquisition, 31 octobre 1998. Texte original italien sur vatican.va (aucune version française officielle sur vatican.va à ce jour ; la citation du corps est une traduction). Original italien du passage cité : « Ma neppure può appoggiarsi sulle immagini del passato veicolate dalla pubblica opinione, giacché esse sono spesso sovraccariche di una emotività passionale che impedisce la diagnosi serena ed obiettiva. » Le remerciement nommé au cardinal Etchegaray pour son adresse d'ouverture figure dans le même discours (version anglaise sur vatican.va : « I especially thank Cardinal Roger Etchegaray for the noble address he gave to open this meeting »).
1 76 78Dave Armstrong, « Catholic Inquisition Murdered "50-68 Million"? », Patheos (blog Biblical Evidence for Catholicism), 17 mai 2017, https://www.patheos.com/blogs/davearmstrong/2017/05/catholic-inquisition-murdered-50-68-million.html. L'article documente la fourchette « 50-68 millions » avancée par certains polémistes anti-catholiques — dont le plafond de 68 millions repris dans le corps — et recense les sources évangéliques fondamentalistes (Jack Chick, Dave Hunt, Loraine Boettner) qui ont propagé ces chiffres au XXᵉ siècle. Pièce distincte de l'article « Were "50-68 Million" People Killed In The Inquisition? » du même auteur (voir [^kamen-1559-1563]).
2Juan Antonio Llorente, Histoire critique de l'Inquisition d'Espagne, depuis l'époque de son établissement par Ferdinand V jusqu'au règne de Ferdinand VII, 4 vol., Paris, Treuttel et Würtz, 1817-1818. Voir aussi l'édition numérisée sur Internet Archive, fonds Llorente.
3Edward Peters, Inquisition, Free Press / University of California Press, Berkeley, 1988 (rééd. paperback 1989). L'idée centrale du livre est que « l'Inquisition » au singulier majuscule est un objet de mémoire culturelle distinct des inquisitions historiques.
4 5Reginaldus Gonsalvius Montanus (pseudonyme collectif d'Antonio del Corro, Casiodoro de Reina et Juan Pérez de Pineda), Sanctae Inquisitionis Hispanicae Artes aliquot detectae ac palam traductae, Heidelberg, Michael Schirat, 1567. Édition critique moderne : Nicholas Griffin (dir.), Inquisitionis Hispanicae Artes: The Arts of the Spanish Inquisition, Brill, Leyde, 2018 (ISBN 978-90-04-36575-9).
6Lu Ann Homza, The Spanish Inquisition, 1478-1614: An Anthology of Sources, Hackett Publishing, Indianapolis, 2006, p. 217-243 (chap. « The Black Legend and its origins »). Sur l'attribution multiple du pseudonyme Montanus.
7Edward Peters, Inquisition, 1988, p. 131-132.
8Geoffrey Parker, The Grand Strategy of Philip II, Yale University Press, New Haven, 1998. Voir aussi du même auteur : The Dutch Revolt, Penguin, 1977, sur le rôle des Pays-Bas dans la diffusion de la propagande anti-espagnole.
9Voltaire, Candide ou l'Optimisme, Genève [Cramer], 1759, chap. 6 « Comment on fit un bel auto-da-fé pour empêcher les tremblements de terre ». Édition critique : Pléiade, Romans et Contes, Gallimard, Paris, 1979, p. 156.
10BnF Essentiels, fiche « Voltaire et le fanatisme religieux », et « L'auto-da-fé de Candide ». Cf. essentiels.bnf.fr.
11Edward Peters, Inquisition, 1988, chap. 5 « The Inquisition in literature and art », p. 189-230.
12Julián Juderías Loyot, La Leyenda Negra y la verdad histórica. Contribución al estudio del concepto de España en Europa, de las causas de este concepto y de la tolerancia política y religiosa en los países civilizados, Madrid, Tip. de la Revista de Archivos, Bibliotecas y Museos, 1914. La citation traduite est extraite du chap. I, p. 24. Texte original : « Entendemos por leyenda negra el ambiente creado por los relatos fantásticos que acerca de nuestra patria han visto la luz pública en casi todos los países [...] las acusaciones que en todo tiempo se han lanzado contra España fundándose para ello en hechos exagerados, mal interpretados o falsos en su totalidad. » Plusieurs rééditions modernes (Madrid, La Esfera de los Libros, 2003 ; Pamplona, Erasmus Ediciones, 2014).
13 15Joseph Pérez, La Leyenda Negra, Madrid, Gadir, 2009. Histoire intellectuelle de la formule, depuis Pardo Bazán jusqu'à la polémique contemporaine.
14Philip Wayne Powell, Tree of Hate. Propaganda and Prejudices Affecting United States Relations with the Hispanic World, Basic Books, New York, 1971 ; rééd. annotée University of New Mexico Press, Albuquerque, 2008, introd. Robert Himmerich y Valencia, ISBN 978-0-8263-4576-9.
16Jaime Contreras et Gustav Henningsen, « Forty-four Thousand Cases of the Spanish Inquisition (1540-1700): Analysis of a Historical Data Bank », in Gustav Henningsen et John Tedeschi (dir.), The Inquisition in Early Modern Europe: Studies on Sources and Methods, Northern Illinois University Press, DeKalb, 1986, p. 100-129.
17Contreras et Henningsen, art. cit., p. 113. Paraphrase d'après l'édition NIU Press 1986.
18Synthèse des limites méthodologiques par l'Ereticopedia, fiche « Inquisizione spagnola: numero di vittime », mise à jour mars 2024 ; reprise par John Tedeschi, The Prosecution of Heresy, Medieval & Renaissance Texts and Studies, Binghamton, 1991, p. 121-127.
19Henry Kamen, The Spanish Inquisition: A Historical Revision, 4ᵉ éd., Yale University Press, New Haven, 2014, ISBN 978-0-300-18051-0 (1ʳᵉ éd. Weidenfeld & Nicolson, Londres, 1965 ; 2ᵉ éd. 1985 ; 3ᵉ éd. 1997).
20Kamen, The Spanish Inquisition, 4ᵉ éd. 2014, p. 254. Paraphrase d'après l'édition Yale.
21Kamen, op. cit., 4ᵉ éd. 2014, p. 102. Cité aussi par Dave Armstrong dans son article « Were "50-68 Million" People Killed In The Inquisition? », Patheos, 27 août 2015, http://www.patheos.com/blogs/davearmstrong/2015/08/50-68-million-killed-in-the-inquisition.html, qui en donne la référence exacte. Pièce distincte de l'article « Catholic Inquisition Murdered "50-68 Million"? » du même auteur (voir [^armstrong-50-68-millions]).
22Edward Peters, Inquisition, University of California Press, Berkeley/Los Angeles, 1989 (paperback de l'éd. Free Press 1988), 358 p., ISBN 978-0-520-06630-4.
23Bartolomé Bennassar (dir.), avec Catherine Brault-Noble, Jean-Pierre Dedieu, Claire Guilhem, L'Inquisition espagnole, XVe-XIXe siècle, Hachette Littérature, Paris, 1979, 402 p. (réédité dans la collection Pluriel, Fayard/Hachette, 2009, ISBN 978-2-01-279021-6).
24Bennassar, op. cit., 1979, p. 22-23 (chap. introductif sur la phase 1478-1525).
25Bennassar, op. cit., 1979, p. 12 (préface). Voir aussi le compte-rendu de l'ouvrage par Robert Ricard dans les Annales. Histoire, Sciences Sociales, 36-6 (1981), p. 1079.
26Joseph Pérez, Brève histoire de l'Inquisition en Espagne, Fayard, Paris, 2002, 230 p., ISBN 978-2-213-61359-8.
27Francisco Bethencourt, L'Inquisition à l'époque moderne. Espagne, Portugal, Italie, XVe-XIXe siècle, Fayard, Paris, 1995, 550 p., ISBN 978-2-213-59298-5 (édition anglaise révisée : The Inquisition. A Global History 1478-1834, Cambridge University Press, 2009).
28Bethencourt, op. cit., 1995, p. 487 (édition Fayard ; thèse résumée ici en paraphrase).
29Paul III, bulle Licet ab initio, 21 juillet 1542, créant la Sacra Congregatio Romanae et Universalis Inquisitionis. Voir John Tedeschi, The Prosecution of Heresy, 1991, p. 47-89.
30Sixte IV, bulle Exigit sincerae devotionis affectus, 1ᵉʳ novembre 1478. Texte latin dans Cesare Baronio - Augustin Theiner (éd.), Annales Ecclesiastici, t. XXIX, Bar-le-Duc, 1880, p. 537-538.
31Joseph Pérez, Brève histoire de l'Inquisition en Espagne, Fayard, 2002, chap. 2. Sur la nature mixte du tribunal et son financement par les confiscations.
32Henry Charles Lea, A History of the Inquisition of Spain, 4 vol., MacMillan, New York, 1906-1907, t. I, p. 233 (éd. 1906 ; passage vérifié sur le scan archive.org). Lea, historien américain, y qualifie la bulle du 18 avril 1482 de « the most extraordinary bull in the history of the Inquisition ».
33Sixte IV, bulle Ad perpetuam rei memoriam, 18 avril 1482, résumée dans Henry Charles Lea, A History of the Inquisition of Spain, t. I, MacMillan, New York, 1906, p. 233-234 (vérifié sur le scan archive.org). Texte de Lea : « the inquisitors of Aragon had been moved not by zeal for the faith but by cupidity; that many faithful Christians, on the evidence of slaves, enemies and unfit witnesses, without legitimate proofs, had been thrust into secular prisons, tortured and condemned as heretics, their property confiscated and their persons relaxed to the secular arm for execution. » (citation du corps traduite de ce passage).
34Sur la crise diplomatique entre Sixte IV et Ferdinand d'Aragon : Joseph Pérez, Brève histoire de l'Inquisition, 2002, p. 34-37.
35Tomás de Torquemada est nommé Grand Inquisiteur de Castille et León par Sixte IV en 1483, puis pour Aragon, Catalogne, Valence et Majorque le 17 octobre 1483. Cf. Bartolomé Bennassar, op. cit., 1979, chap. 1 ; Catholic Encyclopedia, art. « Tomas de Torquemada » (1907-1912), texte sur newadvent.org.
36 37Tomás de Torquemada, Instrucciones del Santo Oficio, Séville, 29 novembre 1484 (28 articles), complétées en 1485, 1488 et 1498. Édition moderne : Miguel Jiménez Monteserín, Introducción a la Inquisición española. Documentos básicos, Editora Nacional, Madrid, 1980.
38Kamen, The Spanish Inquisition, 4ᵉ éd. 2014, p. 174-201 (chap. « The Trial »).
39Helen Rawlings, The Spanish Inquisition, Blackwell, Oxford, 2006, ISBN 978-0-631-20600-2 ; voir chap. 3 « The structure of the tribunal ».
40Kamen, op. cit., 2014, p. 138-141. Sur le mécanisme du séquestre et de la confiscation des biens, et son rôle dans le financement du tribunal.
41Kamen, op. cit., 2014, p. 188-191. Sur l'abogado de los presos et ses limites procédurales.
42Kamen, op. cit., 2014, p. 178-179. Paraphrase d'après l'édition Yale.
43Nicolau Eymerich, Directorium inquisitorum, vers 1376 ; édition augmentée par Francisco Peña, Rome, 1578. Édition française moderne : Louis Sala-Molins, Le Manuel des inquisiteurs, Mouton, Paris-La Haye, 1973 ; rééd. Albin Michel, 2002.
44Sur la limite des 15 minutes : Kamen, op. cit., 2014, p. 191 ; Bennassar, op. cit., 1979, p. 116-118 ; Henningsen-Tedeschi, Inquisition in Early Modern Europe, 1986, p. 144-156.
45Kamen, op. cit., 2014, p. 192-194. Sur l'absence de « vierge de fer », roues à pointes et autres instruments fantastiques dans les inventaires du Saint-Office espagnol. La fameuse « vierge de fer de Nuremberg » est en réalité un assemblage du XIXᵉ siècle exposé au cabinet de curiosités, dont l'authenticité médiévale a été démentie par Wolfgang Schild, Die eiserne Jungfrau. Dichtung und Wahrheit, Rothenburg ob der Tauber, 2000.
46Gustav Henningsen, « The Archives and Historiography of the Spanish Inquisition », in Henningsen-Tedeschi (dir.), The Inquisition in Early Modern Europe, 1986, p. 54-78. Statistiques régionales sur l'usage de la torture par tribunal.
47Bennassar, op. cit., 1979, p. 116. Traduction non nécessaire (texte français original).
48John Foxe, Acts and Monuments, 1ʳᵉ éd. 1563. Sur les 284 hérétiques protestants exécutés sous Marie Tudor entre 1555 et 1558 : Eamon Duffy, Fires of Faith. Catholic England under Mary Tudor, Yale University Press, 2009.
49Joseph Pérez, Brève histoire de l'Inquisition en Espagne, Fayard, 2002, p. 87.
50Sur la procédure de l'auto-da-fé : Maureen Flynn, « Mimesis of the Last Judgment: The Spanish Auto de Fe », Sixteenth Century Journal, 22-2 (1991), p. 281-297 ; Doris Moreno, La invención de la Inquisición, Marcial Pons, Madrid, 2004 (sur la dimension liturgique).
51Sur l'histoire des conversos : Benzion Netanyahu, The Origins of the Inquisition in Fifteenth-Century Spain, Random House, New York, 1995 (thèse controversée d'une persécution « raciale ») ; Henry Kamen, op. cit., 2014, chap. 1-3 (synthèse modérée).
52Stephen Haliczer, Inquisition and Society in the Kingdom of Valencia, 1478-1834, University of California Press, Berkeley, 1990 — chiffres détaillés par décennie pour le tribunal de Valence.
53Sur les statuts de pureté du sang : Albert Sicroff, Les controverses des statuts de « pureté de sang » en Espagne du XVe au XVIIe siècle, Didier, Paris, 1960 ; Henry Kamen, op. cit., 2014, chap. 8. Nicolas V condamne les statuts dès 1449 (bulle Humani generis inimicus, Nicolas V, 24 septembre 1449) ; Paul III confirme au contraire le statut de la cathédrale de Tolède (cardinal Siliceo) par bref du 28 mai 1548 ; Pie V tente vainement de faire attribuer l'archidiaconat de Tolède à un serviteur qui n'était pas limpio — épisode rapporté en 1573 par l'envoyé vénitien Leonardo Donato (Relazioni Venete, serie I, t. VI, p. 404). Cf. Henry Charles Lea, A History of the Inquisition of Spain, MacMillan, New York, 1907, t. II, p. 291-293 (texte intégral : https://libro.uca.edu/lea2/4lea4.pdf).
54Kamen, op. cit., 2014, p. 79-84 : environ 2 000 exécutions in persona pour l'ensemble de l'Espagne avant 1530 — soit l'essentiel (de l'ordre des deux tiers) du total estimé.
55Statistiques sur le tribunal de Grenade : Antonio Domínguez Ortiz et Bernard Vincent, Historia de los moriscos. Vida y tragedia de una minoría, Alianza, Madrid, 1978.
56Antonio Domínguez Ortiz, Bernard Vincent, Historia de los moriscos, op. cit., p. 187-215. L'expulsion de 1609-1614 est une décision royale (Philippe III sur conseil du duc de Lerma), exécutée par l'armée et l'administration civile, et non par l'Inquisition.
57Kamen, op. cit., 2014, chap. 5. Identification des « foyers protestants » de Séville et Valladolid, autour de 1559-1563.
58E. William Monter, Frontiers of Heresy. The Spanish Inquisition from the Basque Lands to Sicily, Cambridge University Press, Cambridge, 1990, ISBN 978-0-521-37174-9. Sur la sodomie : chap. 11.
59Gustav Henningsen, The Witches' Advocate. Basque Witchcraft and the Spanish Inquisition (1609-1614), University of Nevada Press, Reno, 1980, ISBN 978-0-87417-056-7, p. 41-52.
60Henningsen, op. cit., 1980, p. 184-202 (auto-da-fé des 7-8 novembre 1610).
61Alonso de Salazar Frías, second rapport à la Suprema, 24 mars 1612 (Second Report of Salazar, document 12, p. 266-353 : conclusions de la visite de 1611-1612). Texte dans Gustav Henningsen (éd.), The Salazar Documents. Inquisitor Alonso de Salazar Frías and Others on the Basque Witch Persecution, Brill, Leyde, 2004, ISBN 978-90-04-13601-1 (traduction française d'après l'édition Henningsen). Texte original espagnol : « no haber habido brujas ni embrujados en el lugar hasta que se trató y escribió de ello ».
62Instructions de la Suprema, 29 août 1614. Texte dans Henningsen, The Salazar Documents, 2004, app. F.
63Wolfgang Behringer, Witches and Witch-Hunts. A Global History, Polity, Cambridge, 2004, ISBN 978-0-7456-2718-9, tableau synthétique p. 149-151. Voir aussi Brian Levack, The Witch-Hunt in Early Modern Europe, 4ᵉ éd., Routledge, 2016.
64Kamen, op. cit., 2014, p. 269-273.
65Gustav Henningsen, The Witches' Advocate, 1980, p. 387. Paraphrase d'après l'édition de Reno 1980.
66Kamen, op. cit., 2014, p. 254. Paraphrase d'après l'édition Yale.
67Lu Ann Homza, The Spanish Inquisition, 1478-1614, Hackett, 2006, app. III ; voir aussi la nouvelle édition critique : Nicholas Griffin (dir.), Inquisitionis Hispanicae Artes, Brill, 2018.
68Cité par l'Université de Sheffield, projet Acts and Monuments Online, https://www.dhi.ac.uk/foxe/. La formule de John Burrow est extraite de A History of Histories, Penguin, Londres, 2007 (éd. américaine : Alfred A. Knopf, New York, 2008, p. 296 : « after the Bible, "the greatest single influence on English Protestant thinking of the late Tudor and early Stuart period" »).
69Bartolomé de Las Casas, Brevísima relación de la destrucción de las Indias, Séville, 1552 (composée 1542). Première traduction néerlandaise hostile : Tyrannies et cruautés des Espagnols, Anvers, 1579. Cf. Lewis Hanke, The Spanish Struggle for Justice in the Conquest of America, Univ. Pennsylvania Press, 1949 ; Philip Wayne Powell, Tree of Hate, 1971, chap. 2.
70Gregorio Marañón, Antonio Pérez. El hombre, el drama, la época, Espasa-Calpe, Madrid, 1947 (référence classique).
71Henry Charles Lea, A History of the Inquisition of Spain, t. III, p. 134-139 ; Henry Kamen, op. cit., 2014, p. 254-256. Critique méthodologique des extrapolations de Llorente, qui multiplie systématiquement par périodes lacunaires un coefficient d'extrapolation injustifié.
72Edward Peters, Inquisition, 1988, p. 273. Paraphrase d'après l'édition 1988.
73Loi du 16 mai 1865 supprimant les preuves de limpieza de sangre pour l'entrée dans l'Armée (extension à la Marine le 31 août 1865) : Colección Legislativa de España, 1870, p. 364. Les décrets postérieurs du 5 novembre 1865 (enfants naturels) et du 26 octobre 1866 (collèges) concernent d'autres corps, pas l'Armée. Cf. Albert Sicroff, Les controverses des statuts de « pureté de sang », Didier, Paris, 1960, p. 313.
74Concile œcuménique Vatican II, déclaration Dignitatis humanae, sur la liberté religieuse, n. 2, promulguée par Paul VI le 7 décembre 1965. Texte intégral sur vatican.va.
75Ouverture des archives de l'ancienne Inquisition romaine (Congrégation pour la Doctrine de la Foi, jusqu'à la mort de Léon XIII) le 22 janvier 1998. Le fonds est évalué à quelque 4 500 volumes : « The materials currently amount to some 4,500 volumes » (National Catholic Register, « Without 'Fear Of Past,' Vatican Opens Secret Archives », 1998, https://www.ncregister.com/news/without-fear-of-past-vatican-opens-secret-archives).
77La presse contemporaine décrit « five cardinals and two archbishops » se succédant pour les confessions (Religion News Service, 12 mars 2000, repris par Beliefnet) ; Christianity Today (mars 2000) parle de même de « seven of the Vatican's cardinals and bishops » — le cardinal Gantin ouvre par la confession générale, suivi du cardinal Ratzinger pour les fautes « au service de la vérité », puis du cardinal Etchegaray, du cardinal Arinze, etc.
79Saint Jean-Paul II, Homélie de la Journée du Pardon, basilique Saint-Pierre, 12 mars 2000. Texte intégral sur vatican.va.
80Commission théologique internationale, Mémoire et réconciliation. L'Église et les fautes du passé, présenté en conférence de presse à Rome le 7 mars 2000, sous la responsabilité du cardinal Joseph Ratzinger. Texte intégral sur vatican.va.
81Concile œcuménique Vatican II, constitution dogmatique Lumen Gentium, n. 8 : « sancta simul et semper purificanda » — l'Église est sainte et a toujours besoin de purification. Promulguée par Paul VI le 21 novembre 1964.
82Benoît XVI, Discours à la curie romaine, 22 décembre 2005. Texte intégral sur vatican.va. Distinction entre « herméneutique de la discontinuité et de la rupture » et « herméneutique de la réforme dans la continuité ».
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