La liberté de conscience

La liberté de conscience est le droit de tout homme de n'être jamais contraint d'agir contre sa conscience. L'Église la fonde sur la dignité de la personne, tout en rappelant que la conscience n'est pas créatrice du bien : elle doit chercher et suivre la vérité.

Ignispedia

La liberté de conscience désigne, dans la doctrine catholique, le droit de tout homme de n'être jamais contraint d'agir contre le jugement certain de sa conscience, ni empêché d'agir selon elle dans de justes limites.[1][2] Elle n'est pas le droit de penser ou de faire n'importe quoi : elle est l'expression, dans l'ordre moral et social, de la dignité d'un être créé libre, capable de vérité, et personnellement responsable de ses actes devant Dieu.[3]

Ce principe repose sur une conviction que l'Église partage avec la meilleure philosophie : au plus intime de lui-même, l'homme rencontre une voix qui lui commande le bien et lui interdit le mal, une loi qu'il ne s'est pas donnée et à laquelle il est tenu d'obéir.[4] Forcer un homme à trahir cette voix, c'est l'atteindre dans ce qu'il a de plus sacré. C'est pourquoi la non-contrainte de la conscience est un principe de la doctrine morale et sociale, frère de la dignité de la personne humaine, du bien commun, de la subsidiarité et de la solidarité.

Mais le sujet est traversé d'un paradoxe historique qui déroute beaucoup de lecteurs. Au XIXᵉ siècle, les papes ont condamné en termes sévères une certaine « liberté de conscience » — Grégoire XVI parle même d'un « délire ».[5] Un siècle plus tard, le concile Vatican II affirme solennellement que « nul ne doit être contraint d'agir contre sa conscience ».[6] Contradiction ? Non : deux choses très différentes portent le même nom. Ce que l'Église a rejeté, c'est l'indifférentisme — l'idée que toutes les croyances se valent et que la vérité n'a pas de droits. Ce qu'elle affirme, c'est l'immunité de contrainte d'une personne tenue, précisément, de chercher la vérité. Cet article démêle ce malentendu.

Comprendre la liberté de conscience suppose donc de tenir ensemble deux vérités que le monde moderne oppose : on doit toujours suivre sa conscience certaine — c'est un devoir absolu ; mais on doit aussi former sa conscience selon le vrai et le bien — car la conscience n'est pas une instance qui décide souverainement du bien et du mal, elle est l'écho d'une vérité qui la dépasse.[7]

Qu'est-ce que la conscience, et que signifie sa liberté ?

La conscience, « sanctuaire » de la personne

Avant de parler de liberté de conscience, il faut dire ce qu'est la conscience elle-même. Le concile Vatican II en a donné la description la plus citée, reprise en abrégé par le Catéchisme :[8][9]

« Au fond de sa conscience, l'homme découvre la présence d'une loi qu'il ne s'est pas donnée lui-même, mais à laquelle il est tenu d'obéir. […] La conscience est le centre le plus secret de l'homme, le sanctuaire où il est seul avec Dieu et où sa voix se fait entendre. » — Concile Vatican II, Gaudium et spes, 16[10]

Trois mots sont décisifs. La conscience découvre une loi qu'elle ne s'est pas donnée : elle n'invente pas le bien, elle le reçoit. C'est un sanctuaire : un lieu inviolable où nul pouvoir humain n'a le droit d'entrer de force. Et l'homme y est seul avec Dieu : la conscience n'est pas un caprice subjectif, mais le lieu d'une rencontre avec une vérité plus grande que soi.

Infographie originale Ignispedia créée par IA. Source : Catéchisme de l’Église catholique, §§ 1778 et 1780.

Le Catéchisme précise que la conscience morale est un jugement de la raison : l'acte par lequel la personne « reconnaît la qualité morale d'un acte concret qu'elle va poser, est en train d'exécuter ou a accompli ».[11] Elle comporte trois moments : la perception des principes du bien (la syndérèse), leur application aux circonstances par la prudence, et le jugement porté sur l'acte précis à poser.[12] Ce n'est donc ni un sentiment, ni une opinion : c'est l'intelligence pratique cherchant le vrai bien à faire, ici et maintenant.

Liberté de conscience, liberté de pensée et liberté religieuse : trois choses distinctes

Beaucoup de confusions naissent d'un vocabulaire flou. Il faut distinguer trois libertés voisines mais non identiques.

LibertéCe qu'elle désigneDomaine
Liberté de penséeLe droit de former ses convictions intellectuelles sans contrainteVie de l'esprit, opinions
Liberté de conscienceLe droit de ne pas être forcé d'agir contre le jugement moral certain de sa conscienceAgir moral, devoir
Liberté religieuseL'immunité civile de contrainte en matière de culte et de pratique religieuseOrdre juridique, vie sociale
Infographie originale Ignispedia créée par IA. Sources : Catéchisme de l’Église catholique, §§ 1782, 2106 et 2108 ; Dignitatis humanae, 3.

La liberté de conscience dont traite cet article est d'abord un principe moral : elle concerne l'agir de la personne, son devoir de suivre ce qu'elle tient pour vrai et bien, et le respect que les autres lui doivent. La liberté religieuse en est l'application dans l'ordre juridique et civil : c'est le droit, garanti par l'État, de ne pas être contraint en matière de religion. Le Catéchisme les articule sans les confondre : la liberté de conscience est le fondement anthropologique ; la liberté religieuse en est la traduction politique comme droit civil d'« immunité de contrainte extérieure ».[13][14] Le présent article traite le principe ; le droit civil est développé dans l'article consacré à la liberté religieuse.

Un principe au service de la dignité de la personne

Pourquoi la conscience a-t-elle des droits ? Parce qu'elle a d'abord des devoirs. La formule est de Newman, mais l'idée est de toute la tradition : on ne respecte pas la conscience pour flatter l'individu, mais parce qu'elle est le lieu où la personne répond, en vérité, à l'appel de Dieu.[15] « La dignité de la personne humaine implique et exige la rectitude de la conscience morale », dit le Catéchisme.[16] La liberté de conscience n'est donc pas la liberté de se tromper à son aise : c'est la protection de l'espace intérieur où l'homme cherche et accomplit le bien.

C'est ce qui distingue radicalement la position catholique d'un relativisme qui dirait : « chacun sa vérité ». La conscience est libre *parce qu'*elle est ordonnée à la vérité — non malgré la vérité. Retirez la vérité, et la « liberté de conscience » devient le pur arbitraire que les papes du XIXᵉ siècle ont condamné.

Les fondements scripturaires et patristiques

La conscience dans saint Paul

La notion chrétienne de conscience s'enracine dans saint Paul. Dans l'Épître aux Romains, l'Apôtre affirme que même les païens, privés de la Loi de Moïse, portent en eux une loi morale : leur conscience en rend témoignage.[17]

« Quand des païens qui n'ont pas la Loi pratiquent spontanément ce que prescrit la Loi […], ils montrent ainsi que la façon d'agir prescrite par la Loi est inscrite dans leur cœur, et leur conscience en témoigne. » — Saint Paul, Épître aux Romains 2, 14-15[18]

Paul tire de là une règle pratique de respect mutuel : on ne doit pas pousser un frère à agir contre sa conscience, même quand elle est mal éclairée. À propos des viandes immolées aux idoles, il écrit que blesser la conscience encore faible d'un frère, « vous péchez contre le Christ lui-même ».[19] Et dans l'Épître aux Romains : « Or tout ce qui ne vient pas de la foi est péché ».[20] La conscience, même imparfaite, doit être respectée et non violentée — principe que le Catéchisme reprend explicitement.[21]

Les Pères : « reviens à ta conscience »

Les Pères de l'Église ont fait de la conscience le lieu privilégié de la rencontre avec Dieu. Saint Augustin invite sans cesse le chrétien à rentrer en lui-même pour y trouver le Témoin intérieur :[22]

« Fais retour à ta conscience, interroge-la […] Retournez, frères, à l'intérieur et en tout ce que vous faites, regardez le Témoin, Dieu. » — Saint Augustin, Commentaire de la première épître de Jean, 8, 9, cité par le Catéchisme[23]

Cette intériorité chrétienne n'est pas un repli sur soi : elle est l'attention à une présence. Pour Augustin comme pour toute la tradition, écouter sa conscience, c'est entendre, à travers le voile, la voix de Celui qui parle au cœur.

Saint Thomas d'Aquin : la conscience erronée oblige

Infographie originale Ignispedia créée par IA. Sources : saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, Iª-IIae, q. 19, a. 5–6 ; Catéchisme de l’Église catholique, §§ 1790, 1791 et 1793.

Le tournant décisif est l'œuvre de saint Thomas d'Aquin, qui pose une thèse audacieuse et toujours actuelle : même une conscience qui se trompe oblige celui qui la suit. Si ma raison, par erreur invincible, me présente une chose mauvaise comme un bien à faire, agir contre ce jugement reste un mal — car c'est agir contre ce que je tiens, ici et maintenant, pour la volonté de Dieu.[24]

« Toute volonté qui s'écarte de la raison, qu'elle soit droite ou erronée, est toujours mauvaise. » — Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, Iª-IIae, q. 19, a. 5[25]

Cette thèse a une conséquence immense pour la liberté de conscience : la conscience, même quand elle se trompe de bonne foi, garde une autorité réelle sur celui qui la porte. On ne peut donc pas forcer un homme à agir contre elle sans le faire pécher à ses propres yeux. Mais saint Thomas ajoute aussitôt l'autre versant : suivre une conscience erronée par sa propre faute n'excuse pas, car on était tenu de s'instruire.[26] La conscience oblige toujours ; elle n'innocente pas toujours. Tout l'équilibre catholique est déjà là.

Le devoir de suivre sa conscience — et celui de la former

« L'homme doit toujours obéir au jugement certain de sa conscience »

Le premier devoir est sans appel. Le Catéchisme le formule en une phrase :[27]

« L'être humain doit toujours obéir au jugement certain de sa conscience. S'il agissait délibérément contre ce dernier, il se condamnerait lui-même. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1790[28]

Agir contre sa conscience certaine, c'est faire ce que l'on croit être un mal : c'est donc, subjectivement, choisir le mal. Voilà pourquoi nul ne peut être légitimement contraint d'agir contre sa conscience : on ne saurait obliger quelqu'un à se rendre coupable à ses propres yeux. Ce devoir absolu de suivre sa conscience est le roc sur lequel repose toute la liberté de conscience.

Le piège du subjectivisme : la conscience n'est pas créatrice de la vérité

Mais ce premier devoir, isolé, deviendrait un poison. Si « suivre sa conscience » signifiait que tout jugement est bon du seul fait qu'il vient de moi, on tomberait dans le pur subjectivisme : chacun deviendrait la mesure du bien et du mal. Saint Jean-Paul II, dans Veritatis splendor, dénonce précisément cette dérive moderne :[29]

« On a attribué à la conscience individuelle des prérogatives d'instance suprême du jugement moral, qui détermine d'une manière catégorique et infaillible le bien et le mal. » — Saint Jean-Paul II, Veritatis splendor, 32[30]

L'erreur, explique le pape, consiste à confondre sincérité et vérité : croire qu'un jugement est vrai par cela seul qu'il est sincère. Or la conscience n'invente pas le bien ; elle l'écoute.[31]

« La conscience n'est donc pas une source autonome et exclusive pour décider ce qui est bon et ce qui est mauvais ; au contraire, en elle est profondément inscrit un principe d'obéissance à l'égard de la norme objective […] » — Saint Jean-Paul II, Veritatis splendor, 60[32]

Saint Bonaventure l'avait dit en une image que Veritatis splendor reprend : la conscience est comme un héraut. Elle ne proclame pas son propre édit ; elle transmet celui d'un autre.[33]

« La conscience est comme le héraut et le messager de Dieu ; ce qu'il dit, elle ne le prescrit pas d'elle-même, mais elle le prescrit comme venant de Dieu, à la manière d'un héraut lorsqu'il proclame l'édit du roi […] » — Saint Bonaventure, cité dans Veritatis splendor, 58[34]

Le jugement de conscience, conclut Jean-Paul II, « ne définit pas la loi, mais il atteste l'autorité de la loi naturelle […] ».[35] Tenir les deux versants — suivre sa conscience et la soumettre à la vérité — est le cœur de la doctrine catholique.

Conscience invincible et conscience coupable

Cette distinction commande tout le traitement de l'erreur. Le Catéchisme distingue deux cas. Si l'ignorance est invincible — si la personne ne pouvait pas savoir —, le mal commis ne lui est pas imputé : « le mal commis par la personne ne peut lui être imputé ».[36] Mais si l'ignorance est coupable — quand l'homme « se soucie peu de rechercher le vrai et le bien » et que « l'habitude du péché rend peu à peu la conscience presque aveugle » —, alors « la personne est coupable du mal qu'elle commet ».[37] L'erreur n'efface pas toujours la faute : il dépend de moi d'avoir une conscience droite.

Former sa conscience : un devoir de toute la vie

Infographie originale Ignispedia créée par IA. Sources : Catéchisme de l’Église catholique, §§ 1783–1785 et 1790 ; Veritatis splendor, 60.

D'où le second grand devoir, corrélatif du premier : former sa conscience. « La conscience doit être informée et le jugement moral éclairé », dit le Catéchisme ; « l'éducation de la conscience est une tâche de toute la vie ».[38][39] Cette formation passe par la Parole de Dieu « lumière sur notre route », la prière, l'examen de conscience au regard de la Croix, les dons de l'Esprit Saint, les conseils des sages et « l'enseignement autorisé de l'Église ».[40] Une liberté de conscience authentique n'est donc pas la revendication de faire ce que je veux : c'est le travail patient d'accorder mon jugement au vrai bien. « L'éducation de la conscience garantit la liberté et engendre la paix du cœur. »[41]

Nul ne doit être contraint d'agir contre sa conscience

De ces fondements découle le principe central, énoncé avec autorité par le concile Vatican II et repris par le Catéchisme :[42][43]

« Il ne doit donc pas être contraint d'agir contre sa conscience. Mais il ne doit pas être empêché non plus d'agir selon sa conscience, surtout en matière religieuse. » — Concile Vatican II, Dignitatis humanae, 3[44]

La non-contrainte joue donc dans les deux sens. Personne ne peut me forcer à faire ce que ma conscience réprouve ; personne ne peut non plus m'empêcher de vivre selon elle, « dans de justes limites ».[45] Ces limites existent : la liberté de conscience n'autorise pas à troubler l'ordre public, à nuire au bien commun ou aux droits d'autrui.[46] Mais à l'intérieur de ces bornes, le sanctuaire de la conscience est inviolable. C'est l'un des plus beaux acquis de la doctrine sociale : un pouvoir qui force les consciences cesse d'être au service de l'homme.

L'Église a-t-elle condamné la liberté de conscience ?

Voici le point qui déconcerte. Comment concilier Dignitatis humanae avec les condamnations très dures du XIXᵉ siècle ? La réponse tient en une distinction rigoureuse : le même mot recouvre deux réalités opposées.

Le « délire » de Mirari vos (1832)

Grégoire XVI par Paul Delaroche, 1844. Musée de l’Histoire de France, Versailles / Wikimedia Commons, domaine public.

En 1832, le pape Grégoire XVI publie l'encyclique Mirari vos contre le libéralisme et l'indifférentisme religieux de son temps. Il y vise une thèse précise : l'idée, alors triomphante, que toutes les religions se valent et que l'État doit garantir à chacun le droit de croire et de pratiquer n'importe quoi comme également vrai. Cette « liberté de conscience »-là, dans ce sens indifférentiste, est qualifiée d'absurdité :[47]

« De cette source empoisonnée de l'indifférentisme découle cette maxime fausse et absurde, ou plutôt ce délire : qu'il faut assurer et garantir à chacun la liberté de conscience. » — Grégoire XVI, Mirari vos, 1832[48]

Il faut entendre exactement ce qui est condamné. Grégoire XVI ne dit pas que l'on peut forcer les consciences ; il refuse l'idée que la vérité religieuse soit indifférente, que le christianisme et l'erreur aient les mêmes droits. C'est l'indifférentisme — non l'immunité de contrainte — qui est visé.[49]

Pie IX : Quanta cura et le Syllabus (1864)

En 1864, Pie IX confirme cette condamnation dans l'encyclique Quanta cura, qui reprend explicitement le mot de Grégoire XVI, et dans le Syllabus qui l'accompagne. Le Syllabus recense parmi les erreurs du temps la proposition selon laquelle « tout homme est libre d'embrasser et de professer la religion qu'il aura jugée vraie à la lumière de la raison » — c'est-à-dire le relativisme religieux érigé en principe d'État.[50] Là encore, ce qui est rejeté n'est pas le respect de la conscience, mais l'affirmation que la vérité n'aurait aucun droit propre et que l'État devrait traiter toutes les croyances comme équivalentes.

Léon XIII : distinguer la vraie et la fausse liberté de conscience

Léon XIII photographié par Francesco De Federicis vers 1898. Library of Congress / Wikimedia Commons, domaine public.

C'est Léon XIII qui, dans l'encyclique Libertas praestantissimum (1888), opère la distinction décisive. Il reconnaît qu'une « liberté de conscience » est non seulement permise, mais revendiquée par l'Église — à condition de bien l'entendre :[51]

« Que si l'on entend par là que chacun peut indifféremment, à son gré, rendre ou ne pas rendre un culte à Dieu, les arguments qui ont été donnés plus haut suffisent à le réfuter. Mais on peut l'entendre aussi en ce sens que l'homme a dans l'État le droit de suivre, d'après la conscience de son devoir, la volonté de Dieu, et d'accomplir ses préceptes sans que rien puisse l'en empêcher. » — Léon XIII, Libertas praestantissimum, 1888[52]

Cette « vraie liberté », ajoute Léon XIII, est « la liberté digne des enfants de Dieu, qui protège si glorieusement la dignité de la personne humaine ».[53] On voit ici, soixante-dix ans avant le Concile, le germe exact de Dignitatis humanae : le sens faux (indifférentisme) est rejeté ; le sens vrai (le droit de suivre sa conscience vers Dieu sans entrave) est défendu.

Vatican II et Dignitatis humanae : continuité, non rupture

En 1965, Dignitatis humanae recueille et porte à son terme cette distinction. Le concile fonde la liberté religieuse non sur l'indifférence à la vérité, mais sur la dignité de la personne et sur son devoir de chercher la vérité. La déclaration s'ouvre d'ailleurs en réaffirmant « la doctrine catholique traditionnelle sur le devoir moral des hommes et des sociétés à l'égard de la vraie religion et de l'unique Église du Christ ».[54] Puis elle établit le droit : nul ne doit être contraint en matière religieuse, parce que la vérité ne s'impose « que par la force de la vérité elle-même ».[55]

Le Catéchisme verrouille la cohérence : ce droit « n'est ni la permission morale d'adhérer à l'erreur, ni un droit supposé à l'erreur, mais un droit naturel de la personne humaine à la liberté civile, c'est-à-dire à l'immunité de contrainte extérieure ».[56] Autrement dit, le Concile ne dit jamais que toutes les religions se valent — ce que Grégoire XVI condamnait — ; il dit que l'on ne sauve personne par la contrainte, ce que l'Église a toujours tenu.

« Liberté de conscience » condamnée (XIXᵉ s.)Liberté de conscience affirmée (Vatican II)
FondementL'indifférence : toutes les croyances se valentLa dignité de la personne, tenue de chercher la vérité
Rapport à la véritéLa vérité n'a aucun droit propreLa vérité oblige ; elle ne s'impose que par sa force
NaturePermission morale de croire n'importe quoiImmunité de contrainte extérieure
Ce qui est viséLe relativisme religieux érigé en principeLe respect du sanctuaire de la conscience

L'herméneutique de la continuité

Infographie originale Ignispedia créée par IA. Sources : Mirari vos (1832) ; Libertas praestantissimum (1888), section sur la liberté de conscience ; Dignitatis humanae, 1 et 3 ; Catéchisme, § 2108.
Infographie originale Ignispedia créée par IA. Sources : Mirari vos (1832) ; Quanta cura et Syllabus (1864) ; Libertas (1888) ; Dignitatis humanae (1965) ; Veritatis splendor (1993) ; Benoît XVI, discours à la Curie du 22 décembre 2005.

Pour Benoît XVI, ce dossier illustre exactement ce qu'il a appelé l'herméneutique de la réforme dans la continuité. Dans son discours à la Curie romaine du 22 décembre 2005, il explique que Vatican II, sur la liberté religieuse, a corrigé une application historique contingente — le rêve d'un État confessionnel imposant la foi — sans renier le principe permanent : la vérité ne se possède pas par la contrainte.[57] Le Concile n'a pas dit le contraire de Grégoire XVI ; il a tranché une question que celui-ci ne traitait pas. L'un visait l'indifférentisme triomphant ; l'autre, le respect dû à la conscience face à un État moderne tenté de tout régenter. La doctrine est une ; ses formulations répondent à des erreurs différentes.

Newman : « à la conscience d'abord, au Pape ensuite »

Aucun auteur n'a mieux défendu la conscience contre ses caricatures que saint John Henry Newman. Dans sa célèbre Lettre au duc de Norfolk (1875), répondant à ceux qui accusaient les catholiques d'avoir aliéné leur conscience au Pape, il fait l'éloge le plus haut de la conscience — au point que le Catéchisme le cite :[58]

« La conscience est le premier de tous les vicaires du Christ. » — John Henry Newman, Lettre au duc de Norfolk, 5[59]

John Henry Newman par John Everett Millais, 1881. National Portrait Gallery, Londres / Wikimedia Commons, domaine public.

Newman conclut son chapitre par une boutade restée célèbre : s'il devait porter un toast, il boirait « à la conscience d'abord, au Pape ensuite ».[60] La formule a été mille fois détournée pour opposer la conscience à l'Église. Newman dit exactement l'inverse : précisément parce que la conscience est la voix de Dieu en l'homme, elle ne peut jamais être un caprice contre la vérité que le Pape garde. La vraie conscience, écrit-il, est « sévère », elle a « des droits parce qu'elle a des devoirs » ; sa contrefaçon moderne est le simple droit de faire ce qui plaît.[61] La liberté de conscience que Newman défend n'est donc pas l'autonomie souveraine : c'est l'obéissance à Dieu, plus profonde que toute autre.

L'objection de conscience

La conséquence la plus concrète du principe est le droit, et parfois le devoir, de l'objection de conscience : refuser de poser un acte que la conscience juge gravement immoral, même si une loi l'ordonne ou l'autorise.

« Il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes »

Le fondement est apostolique. Sommés par le Sanhédrin de cesser de prêcher le Christ, Pierre et les apôtres répondent par une parole que toute la tradition reprendra comme la charte de l'objection de conscience :[62]

« Il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes. » — Actes des Apôtres 5, 29[63]

L'obéissance aux autorités légitimes est un devoir réel — saint Paul le rappelle.[64] Mais cette obéissance a une limite absolue : nul pouvoir humain ne peut commander ce que Dieu interdit. Lorsqu'une loi civile contredit la loi morale, la conscience oblige à désobéir à la loi pour obéir à Dieu.

Lois injustes et objection de conscience

Infographie originale Ignispedia créée par IA. Sources : Actes des Apôtres 5, 29 ; Evangelium vitae, 72–73.

Saint Jean-Paul II a donné à ce principe sa formulation la plus ferme dans Evangelium vitae (1995), à propos des lois autorisant l'avortement et l'euthanasie. Une loi qui permet de tuer l'innocent, écrit-il, perd toute autorité morale :[65]

« Des lois de cette nature, non seulement ne créent aucune obligation pour la conscience, mais elles entraînent une obligation grave et précise de s'y opposer par l'objection de conscience. » — Saint Jean-Paul II, Evangelium vitae, 73[66]

Le pape précise que « refuser de participer à la perpétration d'une injustice est non seulement un devoir moral, mais aussi un droit humain élémentaire ».[67] Les lois qui s'opposent ainsi au bien commun et au droit à la vie sont « entièrement dépourvues d'une authentique validité juridique » : c'est la doctrine classique de la loi injuste, qui « n'oblige pas en conscience ».[68]

Une protection à garantir dans la cité

De là découle une exigence pour le droit civil : protéger ceux qui objectent. Evangelium vitae demande que la possibilité de refuser de coopérer à des actes contre la vie soit « assurée aux médecins, au personnel paramédical et aux responsables des institutions hospitalières », et que ces personnes soient exemptes de toute sanction.[69] L'objection de conscience est ainsi le test le plus clair de la liberté de conscience dans une société : une cité qui n'accorde aucune place à la conscience de ses membres trahit la dignité de la personne. C'est aussi le lieu où la liberté de conscience rejoint la liberté religieuse, dont elle est la racine morale.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Catéchisme de l'Église catholique, § 1782, citant Dignitatis humanae 3.

    1 42
  2. Concile Vatican II, déclaration Dignitatis humanae (7 décembre 1965), n° 3, cité au Catéchisme § 1782.

    2 6 43 44
  3. Catéchisme de l'Église catholique, § 1780 : « La dignité de la personne humaine implique et exige la rectitude de la conscience morale. » Distinction de la syndérèse, de l'application prudentielle et du jugement.

    3 12 15 16
  4. Concile Vatican II, constitution pastorale Gaudium et spes (7 décembre 1965), n° 16. Texte intégral sur vatican.va. Repris au Catéchisme § 1776 et § 1795.

    4 8 10
  5. Grégoire XVI, lettre encyclique Mirari vos (15 août 1832), contre le libéralisme et l'indifférentisme. Texte latin : « Atque ex hoc putidissimo indifferentismi fonte absurda illa fluit ac erronea sententia, seu potius deliramentum, asserendam esse ac vindicandam cuilibet libertatem conscientiae. » Édition italienne sur vatican.va (pas d'édition latine ni française en ligne).

    5 47 48 49
  6. Saint Jean-Paul II, Veritatis splendor (1993), n° 60.

    7 31 32 35
  7. Catéchisme de l'Église catholique, § 1776, citant Gaudium et spes 16.

    9
  8. Catéchisme de l'Église catholique, § 1778. Le paragraphe cite la Lettre au duc de Norfolk de Newman : « La conscience est le premier de tous les vicaires du Christ. »

    11 58
  9. Catéchisme de l'Église catholique, § 2106, citant Dignitatis humanae 2 : « Qu'en matière religieuse, nul ne soit forcé d'agir contre sa conscience, ni empêché d'agir, dans de justes limites, suivant sa conscience […] » (le § ajoute : « en privé comme en public, seul ou associé à d'autres »).

    13 45
  10. Catéchisme de l'Église catholique, § 2108 : le droit à la liberté religieuse « n'est ni la permission morale d'adhérer à l'erreur […], mais un droit naturel de la personne humaine à la liberté civile, c'est-à-dire à l'immunité de contrainte extérieure ». Renvoie à Léon XIII, Libertas praestantissimum, et à Pie XII, discours du 6 décembre 1953.

    14 56
  11. Épître de saint Paul aux Romains 2, 14-15, traduction liturgique officielle (AELF). Loi morale inscrite au cœur des païens et témoignage de la conscience.

    17 18
  12. Première épître de saint Paul aux Corinthiens 8, 9-13, traduction liturgique officielle (AELF) : blesser la conscience faible d'un frère, « vous péchez contre le Christ lui-même » (v. 12).

    19
  13. Épître de saint Paul aux Romains 14, 23, traduction liturgique officielle (AELF) : « Or tout ce qui ne vient pas de la foi est péché ». Voir aussi Rm 14, 21 sur le respect de la conscience du frère.

    20
  14. Catéchisme de l'Église catholique, § 1789, citant 1 Co 8, 12 et Rm 14, 21 sur le respect de la conscience du prochain.

    21
  15. Saint Augustin, In epistolam Ioannis ad Parthos tractatus (Commentaire de la première épître de saint Jean), 8, 9 (PL 35). Cité au Catéchisme § 1779.

    22 23
  16. Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, Iª-IIae, q. 19, a. 5 (« Utrum voluntas discordans a ratione errante sit mala ») : « omnis voluntas discordans a ratione, sive recta sive errante, semper est mala » — toute volonté qui s'écarte de la raison, droite ou erronée, est toujours mauvaise.

    24 25
  17. Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, Iª-IIae, q. 19, a. 6 : suivre une conscience erronée par ignorance coupable n'excuse pas, car le sujet était tenu de s'instruire. Distinction entre ignorance vincible et invincible.

    26
  18. Catéchisme de l'Église catholique, § 1790.

    27 28
  19. Saint Jean-Paul II, lettre encyclique Veritatis splendor (6 août 1993), n° 32. Texte sur vatican.va.

    29 30
  20. Saint Jean-Paul II, Veritatis splendor (1993), n° 58, citant saint Bonaventure, Commentaire des Sentences, II, dist. 39, a. 1, q. 3.

    33 34
  21. Catéchisme de l'Église catholique, § 1793 (ignorance invincible et jugement erroné non imputable).

    36
  22. Catéchisme de l'Église catholique, § 1791, citant Gaudium et spes 16.

    37
  23. Catéchisme de l'Église catholique, § 1783 : « La conscience doit être informée et le jugement moral éclairé. »

    38
  24. Catéchisme de l'Église catholique, § 1784 : « L'éducation de la conscience est une tâche de toute la vie […]. L'éducation de la conscience garantit la liberté et engendre la paix du cœur. »

    39 41
  25. Catéchisme de l'Église catholique, § 1785, renvoyant à Dignitatis humanae 14 (Parole de Dieu, prière, dons de l'Esprit, conseils d'autrui, enseignement autorisé de l'Église).

    40
  26. Catéchisme de l'Église catholique, § 2109 : les « justes limites » de la liberté religieuse, à déterminer selon les exigences du bien commun et « l'ordre moral objectif » (DH 7).

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  27. Pie IX, Syllabus (8 décembre 1864), proposition condamnée n° 15 : « Liberum cuique homini est eam amplecti ac profiteri religionem, quam rationis lumine quis ductus veram putaverit » — « Tout homme est libre d'embrasser et de professer la religion qu'il aura jugée vraie à la lumière de la raison. » Accompagne l'encyclique Quanta cura, qui reprend la condamnation de Mirari vos.

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  28. Léon XIII, lettre encyclique Libertas praestantissimum (20 juin 1888), section sur la liberté de conscience. Texte sur vatican.va. La « vraie liberté » y est qualifiée de « liberté digne des enfants de Dieu ».

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  29. Catéchisme de l'Église catholique, § 2105, citant Dignitatis humanae 1 sur « la doctrine catholique traditionnelle sur le devoir moral des hommes et des sociétés à l'égard de la vraie religion […] » (le § ajoute : « et de l'unique Église du Christ »).

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  30. Concile Vatican II, déclaration Dignitatis humanae (7 décembre 1965), n° 1 : tous les hommes sont tenus de chercher la vérité et d'y adhérer ; la vérité ne s'impose « que par la force de la vérité elle-même ». Texte sur vatican.va.

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  31. Benoît XVI, discours à la Curie romaine, 22 décembre 2005, sur « l'herméneutique de la réforme » et la continuité de la doctrine sur la liberté religieuse à travers les changements de situation historique. Texte sur vatican.va.

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  32. John Henry Newman, A Letter Addressed to His Grace the Duke of Norfolk (1875), section 5 (« Conscience »). La conscience y est dite avoir « des droits parce qu'elle a des devoirs ». Texte original anglais : « Conscience has rights because it has duties. » La formule « le premier de tous les vicaires du Christ » est la traduction du Catéchisme (§ 1778) ; Newman écrit en anglais « Conscience is the aboriginal Vicar of Christ ».

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  33. John Henry Newman, Lettre au duc de Norfolk (1875), section 5, conclusion. Texte original anglais : « I shall drink — to the Pope, if you please, — still, to Conscience first, and to the Pope afterwards. »

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  34. Actes des Apôtres 5, 29, traduction liturgique officielle (AELF) : réponse de Pierre et des apôtres au Sanhédrin.

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  35. Épître de saint Paul aux Romains 13, 1-7, traduction liturgique officielle (AELF). Devoir d'obéissance aux autorités légitimes, fondement et limite de la soumission civile.

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  36. Saint Jean-Paul II, Evangelium vitae (1995), n° 73. Texte sur vatican.va.

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  37. Saint Jean-Paul II, lettre encyclique Evangelium vitae (25 mars 1995), n° 72, sur la loi injuste qui n'oblige pas en conscience (cf. saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, Iª-IIae, q. 93, a. 3, ad 2um et q. 95, a. 2, cités dans les notes d'Evangelium vitae).

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