L'avortement provoqué, en France appelé interruption volontaire de grossesse (IVG), est l'acte par lequel une grossesse est interrompue avec pour conséquence directe la mort de l'embryon ou du fœtus.[1] Pratiqué dans le monde à raison d'environ 73 millions de fois par an entre 2015 et 2019 selon l'Organisation mondiale de la santé,[2] il est devenu l'une des interventions médicales les plus fréquentes de l'histoire humaine. En France, le nombre annuel d'IVG oscille depuis vingt ans autour de 220 000 : la DREES en a comptabilisé 223 300 en 2021, dont 208 200 chez les femmes résidant en métropole.[3]
La position de l'Église catholique est nette : l'avortement direct est gravement immoral, parce qu'il supprime volontairement une vie humaine innocente.[4] Cette position n'est pas une opinion confessionnelle parmi d'autres. Saint Jean-Paul II l'a solennellement confirmée dans Evangelium vitae en 1995, au nom du Magistère ordinaire et universel — formulation tenue pour définitive par de nombreux théologiens.[5] Mais cette netteté doctrinale n'autorise jamais la dureté envers les femmes. La grande majorité des avortements se décident dans la solitude, la panique, la pression du compagnon, de la famille ou de la précarité — réalités que l'Église reconnaît explicitement.
Cet article expose la question dans toutes ses dimensions : les chiffres, la biologie, la philosophie de la personne, les méthodes effectives d'IVG, les meilleurs arguments adverses (notamment l'expérience de pensée du violoniste de Judith Jarvis Thomson), les cas difficiles (viol, handicap, danger pour la mère), le cadre légal français et l'enseignement catholique. La démarche reprend, pour les arguments non-religieux, le travail de Matthieu Lavagna dans son ouvrage La Raison est pro-vie — Arguments non-religieux pour un débat dépassionné (paru en 2024), qui rassemble la meilleure apologétique pro-vie francophone et renvoie aux sources primaires anglo-saxonnes (Trent Horn, Christopher Kaczor, Patrick Lee, Francis Beckwith, Stephen Schwarz, Don Marquis, Alexander Pruss).[6]
L'enjeu n'est pas mince. Comme l'écrit Gregory Koukl dans une formule devenue classique : « Si le fœtus n'est pas un être humain, aucune justification pour légaliser l'avortement n'est nécessaire. En revanche, si le fœtus est un être humain, aucune justification pour légaliser l'avortement n'est adéquate. »[7]
L'ampleur du phénomène
Dans le monde
Le chiffre de référence est celui de l'OMS : entre 2015 et 2019, environ 73 millions d'IVG ont été pratiquées chaque année dans le monde.[8] Le même nombre est confirmé par l'institut Guttmacher (organisme américain de planification familiale, ouvertement favorable à l'avortement)[9] et par la revue médicale The Lancet, avec un intervalle d'erreur situé entre 66,7 et 82 millions.[10] Cet ordre de grandeur est repris par l'OMS, l'institut Guttmacher et The Lancet : il fait consensus entre ces sources, y compris des organismes favorables à l'IVG.
Concrètement, ce volume correspond à environ 200 000 avortements par jour à l'échelle mondiale, soit plus de 2 avortements toutes les secondes. Cette banalisation statistique est l'une des raisons pour lesquelles l'Église parle, à propos de l'avortement, d'un « crime abominable », expression du concile Vatican II reprise par Jean-Paul II.[11]
En France
La direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques (DREES) publie chaque année les chiffres officiels. En 2021, 223 300 IVG ont été enregistrées en France, dont 208 200 chez des femmes résidant en métropole.[12] Le niveau le plus élevé alors jamais enregistré datait de 2019 : 232 200 IVG.[13] Depuis le milieu des années 2000, le nombre annuel oscille autour de 225 000.
Le ratio d'avortement — c'est-à-dire le nombre d'IVG rapporté au nombre de naissances — est passé de 0,27 en 2010 à 0,30 en 2021.[14] Concrètement : environ 23 % des grossesses (près d'une sur quatre) se terminent par un avortement en France. La hausse de ce ratio ne tient pas à une augmentation des IVG en valeur absolue, mais à la chute parallèle de la natalité.
Quelques autres chiffres significatifs, tirés des données DREES et Guttmacher :
- L'âge le plus fréquent se situe entre 20 et 29 ans ; aux États-Unis, 3,6 % seulement des patientes ayant avorté en 2014 étaient mineures — données américaines, non transposables telles quelles à la France.[15]
Pourquoi les femmes avortent-elles ?
L'institut Guttmacher — référence mondiale du camp pro-choix — a publié plusieurs enquêtes détaillées sur les motifs invoqués par les patientes américaines. Les raisons les plus citées (les femmes pouvant en mentionner plusieurs) sont :[16]
- l'IVG interférerait avec les études, le travail ou la prise en charge d'enfants existants : 74 %
- elles ne peuvent pas se permettre financièrement un enfant : 73 %
- elles ne veulent pas être mère célibataire ou ont des problèmes relationnels avec le père : 48 %
- moins de 1 % ont été victimes de viol ou d'inceste
Le constat est essentiel : dans cette enquête américaine — où chaque femme pouvait déclarer plusieurs motifs — la violence subie (viol ou inceste, moins de 1 % des réponses) n'est presque jamais le motif invoqué ; les motifs déclarés relèvent très majoritairement d'une situation sociale, économique, relationnelle que la société pourrait soulager autrement qu'en supprimant l'enfant. Une partie des femmes invoque aussi des raisons de santé : 12 % un problème de santé les concernant, 13 % un possible problème de santé de l'enfant à naître (l'enquête ne mesure pas le risque vital en tant que tel).[17] La fragilité des femmes est réelle ; mais cette fragilité est, dans la quasi-totalité des cas déclarés ici, ce que l'Église désigne quand elle parle de la détresse qui pousse à l'avortement — non pas une fatalité, mais une situation à transformer.
Histoire de l'IVG en France (1920-2024)
- 31 juillet 1920Loi anti-IVG
Dans le contexte nataliste de l'après-Première Guerre mondiale, la loi réprime sévèrement l'avortement, le qualifie de crime et interdit la propagande pour la contraception.
- 5 avril 1971Manifeste des 343
Publication dans Le Nouvel Observateur du manifeste de 343 femmes (Simone de Beauvoir, Catherine Deneuve, Marguerite Duras…) déclarant avoir avorté.
- 17 janvier 1975Loi Veil
Promulgation pour cinq ans de la loi présentée par Simone Veil, ministre de la Santé : l'IVG devient légale jusqu'à 10 semaines de grossesse, dans des conditions de détresse.
- 1982Remboursement Sécurité sociale
L'avortement devient remboursé à 80 % par l'Assurance maladie. La notion d'IVG comme « droit » commence à s'installer.
- 27 janvier 1993Loi Neiertz — délit d'entrave
Création du délit d'entrave à l'IVG, passible d'emprisonnement. Dépénalisation de l'auto-avortement.
- 4 juillet 2001Loi Aubry
Délai légal porté de 10 à 12 semaines. Suppression de l'autorisation parentale pour les mineures. La loi précise le régime de la clause de conscience : le médecin qui refuse l'IVG doit en informer la patiente et l'orienter vers un praticien qui la pratique (art. L.2212-8 du code de la santé publique).
- 2013Remboursement à 100 %
L'IVG est intégralement remboursée par l'Assurance maladie (disposition de la loi de financement de la sécurité sociale pour 2013, effective fin mars 2013).
- 4 août 2014Suppression de la notion de détresse
La loi du 4 août 2014 pour l'égalité réelle entre les femmes et les hommes (loi n° 2014-873, portée par Najat Vallaud-Belkacem) supprime la « situation de détresse » mentionnée dans la loi Veil. L'IVG devient un acte de pure volonté.
- 26 janvier 2016Suppression du délai de réflexion
La loi du 26 janvier 2016 de modernisation du système de santé (loi n° 2016-41) supprime le délai de réflexion de 7 jours. Les sages-femmes sont autorisées à pratiquer les IVG médicamenteuses (décret du 2 juin 2016).
- 31 juillet 2020Amendement IMG « détresse psychosociale » (non repris)
En deuxième lecture du projet de loi de bioéthique, l'Assemblée adopte un amendement ouvrant l'IMG (interruption médicale de grossesse, possible sans limite de terme) au motif d'une « détresse psychosociale ». Cette extension ne sera pas reprise dans la loi de bioéthique promulguée le 2 août 2021, qui maintient les deux motifs de l'article L. 2213-1 du code de la santé publique.[18]
- 2 mars 2022Loi Gaillot
Le délai légal de l'IVG sur demande est porté de 12 à 14 semaines de grossesse. Suppression du délai de réflexion de 48 h pour les mineures.
- 8 mars 2024Constitutionnalisation
La loi constitutionnelle n° 2024-200 inscrit dans l'article 34 de la Constitution que « la loi détermine les conditions dans lesquelles s'exerce la liberté garantie à la femme d'avoir recours à une interruption volontaire de grossesse ». La France devient le premier État au monde à inscrire l'IVG dans sa Constitution.
Cette trajectoire — d'une infraction criminelle en 1920 à une liberté inscrite dans la Constitution en 2024, une première mondiale — compte parmi les évolutions législatives les plus poussées au monde sur ce sujet. Elle ne change rien, du point de vue catholique, à la nature morale de l'acte. Une chose peut devenir légale sans devenir bonne : la loi civile décrit ce que l'État autorise ; la loi morale demande ce qui respecte réellement la dignité de tous, y compris des plus invisibles.[19]
L'argument central : on ne tue pas un innocent
La position pro-vie ne repose pas, contrairement à une caricature courante, sur une émotion religieuse. Elle peut se condenser en un syllogisme simple et opposable à tout être rationnel, croyant ou non :
Prémisse 1. Il est immoral — et il devrait être illégal — de tuer directement et volontairement un être humain innocent.
Prémisse 2. Or l'avortement tue directement et volontairement un être humain innocent.
Conclusion. Donc l'avortement est immoral, et devrait être illégal.
Ce raisonnement est logiquement valide : si les deux prémisses sont vraies, la conclusion s'ensuit nécessairement. Pour soutenir la position pro-choix, il faut donc rejeter l'une des deux prémisses. Voyons-les dans l'ordre.
La première prémisse est universellement admise
La prémisse 1 — « il est immoral de tuer directement et volontairement un être humain innocent » — est l'un des rares jugements moraux acceptés à peu près par tous : croyants et incroyants, partisans et adversaires de la peine de mort, partisans et adversaires du pacifisme. Elle repose sur ce que la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948 appelle « la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables ».[20] L'article 3 affirme : « Tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne. »
Les qualificatifs sont essentiels :
- « Directement » exclut les cas où la mort d'un innocent est une conséquence collatérale non voulue (médecine, légitime défense, conséquences indirectes).
- « Volontairement » exclut les morts accidentelles.
- « Innocent » exclut les cas extrêmes de légitime défense ou de guerre juste.
Tout le débat se déplace donc sur la seconde prémisse, qui est de nature scientifique et philosophique : l'embryon, le fœtus est-il bien un « être humain innocent » ?
Ce que dit la science : l'embryon est un être humain
Le consensus scientifique
Sur ce point, les embryologistes sont absolument unanimes : à la fécondation se forme un nouvel organisme humain individuel, génétiquement distinct de sa mère et de son père, doté de l'intégralité de son code génétique propre, engagé dans un développement continu jusqu'à l'âge adulte.
Le manuel de référence anglo-saxon, The Developing Human — Clinically Oriented Embryology de Keith L. Moore et T.V.N. Persaud, écrit :
« Un zygote est le début d'un nouvel être humain (c'est-à-dire un embryon). Le développement humain commence à la fécondation, processus au cours duquel un gamète masculin… s'unit à un gamète féminin… pour former une seule cellule appelée zygote. Cette cellule totipotente hautement spécialisée marque le début de chacun de nous en tant qu'individu unique. » — Keith L. Moore, T.V.N. Persaud, The Developing Human — Clinically Oriented Embryology, 10ᵉ éd., Philadelphia, Elsevier, 2016[21]
Même formulation chez Ronan O'Rahilly et Fabiola Müller, dans Human Embryology & Teratology, considéré comme le manuel d'embryologie de référence mondiale :
« Bien que la vie soit un processus continu, la fécondation est un point de repère critique car, dans des circonstances ordinaires, un nouvel organisme humain génétiquement distinct se forme lorsque les chromosomes des pronoyaux mâles et femelles se mélangent dans l'ovocyte. » — R. O'Rahilly, F. Müller, Human Embryology and Teratology, 3ᵉ éd., New York, Wiley-Liss, 2001, p. 8[22]
Le Comité judiciaire du Sénat américain, après avoir auditionné des médecins, biologistes et scientifiques de toutes orientations, concluait dès 1981 :
« Les médecins, les biologistes et autres scientifiques s'accordent à dire que la conception est le début de la vie d'un être humain — un être vivant, membre de l'espèce humaine. Il y a un consensus écrasant sur ce point dans d'innombrables écrits médicaux, biologiques et scientifiques. » — Sénat des États-Unis, Report of the Subcommittee on Separation of Powers to Senate Judiciary Committee S-158, 97ᵉ Congrès, 1ʳᵉ session, 1981, p. 7[23]
Les aveux des philosophes pro-choix
Le plus frappant est que les meilleurs philosophes favorables à l'avortement reconnaissent explicitement que le fœtus est un être humain. Ils ne fondent pas leur position sur une négation de l'humanité du fœtus, mais sur d'autres arguments (refus de la valeur intrinsèque, droit de la mère sur son corps, etc.). Cette concession est décisive.
Peter Singer, philosophe utilitariste de Princeton, l'un des plus radicaux défenseurs de l'avortement et de l'infanticide :
« Il est possible de donner un sens précis à "être humain" en l'utilisant comme équivalent à "membre de l'espèce Homo sapiens". Qu'un être soit membre d'une espèce donnée est quelque chose qui peut être déterminé scientifiquement par un examen des chromosomes. En ce sens, il ne fait aucun doute que dès les premiers instants de son existence, un embryon conçu à partir de spermatozoïdes et d'ovules humains est un être humain. » — Peter Singer, Practical Ethics, 2ᵉ éd., Cambridge University Press, 1993, p. 73[24]
David Boonin, auteur de A Defense of Abortion (Cambridge University Press, 2003), traité philosophique majeur du camp pro-choix, va plus loin encore :
« Dans le tiroir supérieur de mon bureau, je garde une photo de mon fils Eli. Cette photo a été prise le 7 septembre 1993, vingt-quatre semaines avant sa naissance. Il n'y a aucun doute dans mon esprit que cette image montre [mon fils] à un stade très précoce de son développement physique. Et il ne fait aucun doute que la position que je défends dans ce livre implique qu'il aurait été moralement permis de mettre fin à ses jours à ce stade. » — David Boonin, A Defense of Abortion, Cambridge University Press, 2003, préface, p. xiv[25]
Le témoignage le plus retentissant reste celui du docteur Bernard Nathanson (1926-2011). Cofondateur en 1969 du National Abortion Rights Action League (NARAL), il fut l'un des principaux artisans de la légalisation américaine de l'avortement et pratiqua personnellement ou supervisa des dizaines de milliers d'IVG. Confronté à l'évidence des ultrasons et de l'embryologie, il rompit publiquement avec ses positions à la fin des années 1970 :
« Il ne fait tout simplement aucun doute que même l'embryon précoce est un être humain. Tout son codage génétique et toutes ses caractéristiques sont incontestablement humains. Il ne fait aucun doute qu'il est vivant, qu'il est autodirigé et qu'il n'est pas le même être que la mère — et qu'il est donc un tout unifié. » — Bernard Nathanson, The Hand of God, Washington DC, Regnery Publishing, 1996, p. 131[26]
Plus parlant encore, Ann Furedi, alors directrice générale de la British Pregnancy Advisory Service — la plus grande entreprise indépendante d'avortement du Royaume-Uni —, déclarait publiquement en 2008 :
« Nous pouvons accepter que l'embryon est un être vivant, qu'il a un cœur qui bat dès le 21ᵉ jour, qu'il a son propre système génétique. C'est clairement un humain, dans le sens où ce n'est pas une gerbille, et nous pouvons reconnaître que c'est de la vie humaine. » — Ann Furedi, Abortion : A Civilised Debate, conférence du Battle of Ideas, Londres, 1ᵉʳ novembre 2008[27]
Sur le plan factuel et scientifique, l'humanité biologique de l'embryon est attestée par les manuels d'embryologie cités plus haut — même si la conclusion morale à en tirer reste, elle, disputée.
Trois tests pour s'en convaincre
Face à un interlocuteur non spécialiste, Trent Horn propose de démontrer trois choses successives : l'embryon est vivant, il est humain, il est un organisme distinct.[28]
1) L'embryon est vivant. Un être vivant, en biologie, est un organisme qui grandit par reproduction cellulaire en convertissant des nutriments en énergie. L'embryon remplit ces critères dès la fécondation. L'argument irréfutable : « Que fait l'avortement à l'embryon ? » — il le tue. Or on ne peut tuer que ce qui est vivant.
2) L'embryon est humain. La procréation entre deux humains ne produit pas autre chose que des humains : c'est une loi biologique universelle. L'embryon possède l'intégralité du code génétique humain (46 chromosomes), distinct de celui de sa mère.
3) L'embryon est un organisme distinct. Cette troisième propriété distingue l'embryon d'une simple cellule de peau. Un organisme est « une collection de parties biologiques qui fonctionnent ensemble pour maintenir un être vivant complet ». Le test de l'organisme proposé par Horn est simple : « Si je donne à la chose en question assez de temps, de nourriture et un environnement adapté, et qu'elle est capable de grandir pour devenir un membre mature de son espèce, alors c'est un organisme. » Les cellules de peau, les spermatozoïdes, les ovules, échouent à ce test. L'embryon le passe immédiatement. Comme l'écrit Christopher Kaczor :
« Les cellules cutanées ne sont que des parties d'un être humain, sans orientation dynamique et intrinsèque pour se développer en un adulte. En revanche, l'embryon humain est un organisme entier et complet, un être humain individuel vivant dont les cellules travaillent ensemble dans un effort coordonné d'auto-développement vers la maturité. » — Christopher Kaczor, The Ethics of Abortion — Women's Rights, Human Life, and the Question of Justice, 2ᵉ éd., New York, Routledge, 2014, p. 113[29]
Le développement embryonnaire : ce que l'on cache au public
Les manuels de gynécologie et les sites du Planning familial parlent volontiers d'« amas de cellules » ou d'« œuf » pour décrire le contenu de l'utérus pendant les premières semaines. Cette présentation est scientifiquement fausse. Voici les faits, tels que les confirme Jérôme Lejeune — généticien français de réputation mondiale, découvreur de la cause de la trisomie 21, premier président de l'Académie pontificale pour la vie (février-avril 1994) :
« À l'âge réel d'un mois, l'être humain mesure quatre millimètres et demi. Son cœur minuscule bat déjà depuis une semaine ; ses bras, ses jambes, sa tête, son cerveau sont déjà ébauchés. À deux mois d'âge, le fœtus mesure de la tête à la pointe des fesses trois centimètres. Ouvrez votre main : il est quasiment terminé. Mains, pieds, tête, organes, cerveau, tout est en place et ne fera plus que grossir. Regardez de plus près encore, avec un microscope ordinaire, et vous déchiffreriez ses empreintes digitales. » — Jérôme Lejeune, in Manuel sur l'embryon humain, Fondation Jérôme Lejeune, p. 15[30]
Repères vérifiables :
| Stade après la fécondation | Évènement embryologique principal |
|---|---|
| Jour 18 | Formation du cœur et début du développement des yeux |
| Jour 21 | Premier battement de cœur ; le sang commence à circuler dans le corps |
| Jour 28 (4 semaines) | Apparition des bras et des jambes |
| Jour 30 | Cerveau présent ; sang circulant dans les veines |
| Jour 35 (5 semaines) | Formation de la bouche, des yeux, des oreilles, du nez |
| Jour 40-42 (6 semaines) | Cerveau en développement rapide ; squelette cartilagineux en formation |
| 8 semaines | Mains et pieds formés ; empreintes digitales présentes |
| 9 semaines | Premiers mouvements spontanés du corps entier |
| 11 semaines | Premiers mouvements faciaux observables à l'échographie |
| 12 semaines | Coups de pied, mouvements coordonnés des bras et des jambes |
| 13 semaines | Douleur possible dès 12-13 semaines selon Derbyshire & Bockmann (interprétation débattue) |
L'IVG sur demande étant légale en France jusqu'à 14 semaines, tout cela se déroule pendant la période où l'avortement est autorisé.
L'étude la plus retentissante des dernières années sur la douleur fœtale est celle de Stuart W. G. Derbyshire (psychologue, université de Singapour, ouvertement favorable à l'avortement, ancien consultant pour le planning familial américain) et John C. Bockmann publiée en 2020 dans le prestigieux Journal of Medical Ethics. Leur conclusion, à contre-courant du consensus médical antérieur :
« Il est maintenant clair que le consensus [selon lequel la douleur fœtale apparaîtrait après 24 semaines] n'est plus tenable. Les preuves neuroscientifiques actuelles montrent que les projections thalamiques dans la sous-plaque, qui émergent vers 12 semaines de gestation, sont fonctionnelles et équivalentes aux projections thalamocorticales qui émergent vers 24 semaines. Les preuves indiquent une expérience de douleur immédiate et irréfléchie médiée par le développement de la fonction du système nerveux dès 12 semaines. » — Stuart W. G. Derbyshire, John C. Bockmann, « Reconsidering fetal pain », Journal of Medical Ethics, vol. 46, 2020, p. 3-6[31]
Cette étude — précisément parce qu'elle émane d'un auteur favorable à l'avortement — a relancé le débat scientifique sur le sujet. Elle suggère que le fœtus pourrait ressentir la douleur dès 12-13 semaines, soit avant le terme légal français — mais cette lecture reste débattue entre spécialistes et ne fait pas consensus.
Les objections fausses
Objection 1 — « Si les embryons sont humains, alors les cellules de peau le sont aussi. » Faux : les cellules de peau ne sont pas des organismes. Elles ne se développent pas spontanément, données un environnement adapté, en un membre mature de l'espèce humaine. L'embryon, oui. Comme l'admet honnêtement Boonin : « Les anti-avortement ont soulevé de puissantes objections à ces arguments [analogie embryon / cellules], et je suis enclin à croire que ces objections sont correctes. »[32]
Objection 2 — « L'embryon peut se diviser en jumeaux, donc il n'est pas encore un organisme. » Faux : la potentialité de division n'implique pas l'absence actuelle d'organisme. Si l'on coupe un ver de terre en deux, il en résulte deux vers, mais il y en avait bien un avant la coupure. Le philosophe Stephen Napier formule la même réponse de façon plus rigoureuse : l'individualité n'équivaut pas à l'indivisibilité.
« Il est parfaitement cohérent avec nos connaissances empiriques d'interpréter le jumelage comme étant une forme de reproduction asexuée dans laquelle le zygote de départ donne naissance à un autre sans jamais disparaître. » — Stephen Napier, « Twinning, substance, and identity through time : A reply to McMahan », The National Catholic Bioethics Quarterly, vol. 8, n° 2, 2008[33]
Dans cette hypothèse, l'un des deux jumeaux prolonge simplement l'organisme initial tandis que l'autre naît par un processus de reproduction asexuée à partir de lui — mais dans les deux cas, un individu existait bel et bien avant la division.
Objection 3 — « Ce n'est qu'un fœtus, pas un bébé. » Confusion sémantique : « fœtus » est simplement le terme médical désignant un être humain de la 8ᵉ semaine à la naissance, comme « nourrisson », « enfant », « adolescent » désignent les stades ultérieurs.
Objection 4 — « Ce que je porte n'est un être humain que si je le désire. » Le statut d'un organisme ne peut dépendre d'un sentiment extérieur à lui. Même une journaliste ouvertement favorable à l'avortement l'a reconnu publiquement :
« Pourquoi ne pouvons-nous pas convenir que ce qu'elles ressentaient à propos de leur grossesse était très différent, mais qu'il est assez idiot de prétendre que ce qui grandissait en elles n'était pas la même entité ? Les fœtus ne sont pas différents. Ils ne sont pas considérés comme une vie humaine uniquement s'ils sont désirés. » — Mary Elizabeth Williams, « So what if abortion ends life ? », Salon, 23 janvier 2013[34]
Un fœtus désiré et un fœtus non désiré sont biologiquement la même chose. Seul le regard porté sur lui change — jamais sa nature.
Objection 5 — « Un embryon sur deux meurt naturellement, donc ce n'est pas vraiment une personne. » La fréquence des morts naturelles dans une catégorie d'êtres ne détermine jamais la dignité de ses membres. Aux siècles où la mortalité infantile dépassait 30 %, aucun moraliste sérieux n'en concluait que les nourrissons n'étaient pas des personnes. Un taux de perte élevé décrit une fragilité biologique ; il ne change rien au statut moral de ceux qui meurent.
Comment se déroule un avortement
L'opacité entretenue par le Planning familial et les sites officiels — qui parlent d'« aspirer l'œuf » ou de « vider le contenu de l'utérus » — ne tient pas devant la description médicale des procédures. Les passages qui suivent s'appuient sur des manuels médicaux, des témoignages de praticiens et un arrêt de la Cour suprême américaine, cités en notes ci-dessous.
Premier trimestre : avortement médicamenteux (jusqu'à 7-8 semaines)
L'IVG médicamenteuse utilise la mifépristone (RU-486), un anti-progestérone qui bloque l'hormone nécessaire au maintien de la grossesse, suivie 24 à 48 heures plus tard par le misoprostol (Cytotec®), qui provoque les contractions expulsant l'embryon mort. La méthode représente environ 70 % des IVG en France en 2021.[35]
L'ancien obstétricien Anthony Levatino, qui a pratiqué plus de 1 200 avortements avant de devenir l'un des médecins pro-vie les plus engagés des États-Unis, décrit la procédure ainsi :
« La mère avale les pilules. Le RU-486 bloque l'action de la progestérone, naturellement produite pour stabiliser la muqueuse utérine. La muqueuse se décompose, coupant le sang et la nourriture du bébé, qui meurt dans le ventre de sa mère. Le misoprostol provoque ensuite des contractions douloureuses pour expulser le bébé mort. À neuf semaines, le bébé mesure plus de 2,5 cm de long. Si la mère regarde attentivement, elle peut compter les doigts et les orteils. » — Anthony Levatino, vidéos pédagogiques Abortion Procedures (LiveAction) ; voir aussi son témoignage devant la Chambre des représentants des États-Unis, 17 mai 2012[36]
Premier trimestre : avortement par aspiration (8-13 semaines)
L'avortement par aspiration consiste à dilater le col de l'utérus et à insérer une canule reliée à une pompe d'aspiration 10 à 20 fois plus puissante qu'un aspirateur domestique. Le fœtus est aspiré morceau par morceau. C'est la méthode chirurgicale la plus utilisée. Levatino décrit :
« Le bébé a un rythme cardiaque, des doigts, des orteils, des bras et des jambes, mais ses os sont encore faibles et fragiles. La force d'aspiration le déchire et il passe à travers le tube dans la machine. […] Pour s'assurer que rien ne reste, l'avorteur utilise ensuite une curette pour racler la muqueuse de l'utérus. » — Anthony Levatino, vidéos Abortion Procedures (LiveAction)[37]
Deuxième trimestre : dilatation-évacuation (14-24 semaines)
À ce stade, le fœtus est trop volumineux pour passer par la canule. La procédure consiste à utiliser des pinces de préhension pour extraire le fœtus pièce par pièce. La Cour suprême des États-Unis, dans son arrêt Gonzales v. Carhart (2007), décrit ainsi la méthode :
« Le médecin, souvent guidé par échographie, insère des pinces de préhension à travers le col de l'utérus et dans l'utérus pour attraper le fœtus. Le médecin saisit une partie fœtale avec la pince et la tire à travers le col et le vagin, continuant à tirer même quand il y a de la résistance de la part du fœtus. La friction provoque la déchirure du fœtus. Le processus d'évacuation pièce par pièce se poursuit jusqu'à ce qu'il ait été complètement retiré. » — Cour suprême des États-Unis, Gonzales v. Carhart, 550 U.S. 124, 2007, Section I-A[38]
Warren Hern, gynécologue américain pratiquant ce type d'avortement, écrit dans son manuel Abortion Practice qu'il est « parfois nécessaire d'utiliser de longs ciseaux courbés pour décapiter et démembrer le fœtus ».[39] Levatino, qui a réalisé ces interventions, décrit l'étape finale :
« Habituellement, la partie la plus difficile consiste à extraire la tête du bébé, qui fait à peu près la taille d'une grosse prune. À 20 semaines, la tête est saisie et écrasée. L'avorteur sait qu'il a écrasé le crâne lorsqu'une substance blanche sort du col de l'utérus. C'était le cerveau du bébé. » — Anthony Levatino, vidéos Abortion Procedures (LiveAction)[40]
Troisième trimestre : induction
L'avortement par induction est pratiqué à partir de la 25ᵉ semaine. Une aiguille injecte de la digoxine (un médicament cardiaque) dans le cœur, le torse ou la tête du fœtus, provoquant un arrêt cardiaque. Des laminaires sont ensuite insérées pour dilater le col, et la mère porte son bébé mort pendant deux à trois jours avant l'accouchement provoqué.
Au stade de la viabilité (à partir de 22-24 semaines, voire 21 dans certains cas record), la médecine sait sauver des grands prématurés. La cohabitation, dans un même hôpital, d'un service de néonatologie qui s'acharne à maintenir en vie un bébé de 24 semaines, et d'un service qui pratique l'IMG sur un fœtus du même âge à quelques mètres de distance, est l'une des contradictions les plus flagrantes du droit positif contemporain.
Pourquoi le fœtus est une personne
Le véritable débat philosophique ne porte plus, depuis vingt ans, sur le caractère humain biologique du fœtus (admis par tous), mais sur sa qualité de personne. Singer, Tooley, Warren, McMahan développent l'idée qu'un être humain biologique peut ne pas être encore — ou ne plus être — une personne, et qu'on peut le tuer sans violer son droit à la vie.
Le critère TEDN de Stephen Schwarz
Le philosophe Stephen Schwarz (université de Rhode Island) a démontré qu'il n'existe en pratique que quatre différences entre un nouveau-né et un fœtus de fin de grossesse. Il les résume dans l'acronyme TEDN :[41]
- Taille — le fœtus est plus petit
- Environnement — le fœtus est dans l'utérus
- Degré de dépendance — le fœtus dépend totalement du corps maternel
- Niveau de développement — le fœtus est moins avancé
Aucune de ces quatre différences, prise isolément ou ensemble, ne justifie une discrimination du droit à la vie. Scott Klusendorf condense la démonstration :
« S'il est immoral de faire du mal à des êtres humains à cause de leur couleur de peau ou de leur sexe, pourquoi serait-il moralement acceptable de leur faire du mal à cause de leur taille, de leur niveau de développement, de leur localisation ou de leur dépendance ? » — Scott Klusendorf, The Case for Life — Equipping Christians to Engage the Culture, Wheaton, Crossway, 2009[42]
La taille ne fonde aucune valeur intrinsèque : un nouveau-né est petit, un nain l'est aussi, sans perdre leur dignité. L'environnement non plus : le simple fait de franchir le canal vaginal ne peut pas transformer une non-personne en personne. La dépendance est partagée par les nourrissons, les handicapés graves, les personnes âgées : nul ne soutient qu'on peut les tuer pour cela. Le niveau de développement est un continuum : le droit à la vie, lui, est binaire — on l'a ou on ne l'a pas.
Tous les critères proposés sont arbitraires
Les partisans de l'avortement ont successivement proposé comme critère du droit à la vie : l'implantation, le premier battement de cœur, la capacité de mouvement, l'apparence humaine, la sensibilité à la douleur, la présence d'un cerveau, la viabilité, la conscience de soi, le désir de continuer à vivre. Aucun ne tient sous l'analyse.
| Critère proposé | Échec immédiat |
|---|---|
| Premier battement de cœur (jour 21) | Beaucoup d'animaux ont un cœur ; un patient sous cœur artificiel ne perd pas sa dignité |
| Capacité de mouvement | Les paralysés et les comateux ne sont pas moins des personnes |
| Apparence humaine | Brûlés graves, défigurés, gardent leur dignité |
| Sensibilité à la douleur | Les insensibles congénitaux restent des personnes |
| Présence d'un cerveau | Le tube neural apparaît dès le 22ᵉ jour ; les chimpanzés en ont un plus développé qu'un nouveau-né |
| Viabilité (≈ 22-24 semaines) | Capacité de survivre seul — un nouveau-né ne survivrait pas non plus sans soins adultes |
| Conscience de soi | N'apparaît pas avant 18 mois après la naissance — légitimerait l'infanticide |
Le philosophe pro-choix Jeff McMahan (université d'Oxford) reconnaît lui-même le caractère intenable de ces critères :
« Je pense qu'il est très difficile de maintenir la distinction nette que presque tout le monde accepte entre l'avortement et l'infanticide. Et c'est parce que la différence entre le fœtus et un nouveau-né est l'emplacement. […] Que tuer cet être humain soit permis ne peut certainement pas dépendre du fait qu'il se trouve à l'intérieur ou à l'extérieur du corps de la femme. Son statut moral dépend de ses propriétés, pas de sa localisation dans l'espace. » — Jeff McMahan, The Ethics of Killing — Problems at the Margins of Life, Oxford University Press, 2002, p. 378[43]
McMahan en tire la conclusion logique mais terrifiante que l'infanticide devrait être autorisé. Peter Singer la tire explicitement : « La vie d'un nouveau-né a moins de valeur que celle d'un cochon, d'un chien ou d'un chimpanzé. »[44] Si la position pro-vie était fausse, l'infanticide serait moralement acceptable. Personne, à l'exception de Singer et de quelques utilitaristes radicaux, n'est prêt à l'admettre. C'est le signe que la logique pro-vie est, sur ce point, la seule cohérente. Jeff McMahan va jusqu'à assumer la conséquence inverse — sacrifier le nouveau-né au profit d'autrui — dans un aveu qu'il présente lui-même comme inconfortable :
« Il me semble donc difficile d'éviter la conclusion qu'il serait permis (et peut-être même moralement requis, toutes choses étant égales par ailleurs) de tuer le nouveau-né orphelin en bonne santé afin d'utiliser ses organes pour sauver les trois autres enfants. [...] La plupart des gens trouveront cette implication intolérable, et j'avoue que je ne peux pas l'accepter sans des appréhensions importantes et un malaise considérable. » — Jeff McMahan, The Ethics of Killing — Problems at the Margins of Life, Oxford University Press, 2002, p. 360-361[45]
Le gradualisme : une menace pour l'égalité de tous les droits fondamentaux
Beaucoup des critères écartés dans le tableau ci-dessus — cerveau, sensibilité à la douleur, mouvement, conscience de soi — partagent un défaut commun plus profond que leur seule inconsistance ponctuelle : ils viennent en degrés. Or si la valeur d'un être humain dépendait d'une propriété qui admet des degrés, cette valeur elle-même deviendrait graduée — ce qui ruine le principe d'égale dignité sur lequel reposent les droits de l'homme. Le philosophe catholique Christopher Kaczor formule l'argument avec précision :
« Si ce qui octroie à quelqu'un le statut de personne est une qualité X, et que cette qualité X vient en degrés, alors la valeur des personnes viendrait elle aussi, en degrés. » — Christopher Kaczor, The Ethics of Abortion — Women's Rights, Human Life, and the Question of Justice, 2ᵉ éd., New York, Routledge, 2014, p. 103[46]
Concrètement : si l'intelligence, l'autonomie ou la conscience de soi fondaient le droit à la vie, un adulte plus intelligent aurait plus de valeur qu'un adulte moins intelligent, une personne pleinement autonome plus de valeur qu'un grand handicapé. Aucune société décente n'accepte cette conséquence. La seule façon d'échapper au gradualisme est de fonder la dignité sur une propriété binaire — appartenir ou non à l'espèce humaine en tant qu'organisme individuel — et non sur une capacité qui se développe progressivement.
La viabilité : un critère qui dépend du lieu et de la technique, pas de la nature du fœtus
Le critère de la viabilité, déjà écarté dans le tableau ci-dessus, mérite un développement séparé, car c'est le seuil le plus souvent invoqué dans le débat juridique français et américain. Or la viabilité n'est pas une propriété intrinsèque du fœtus : c'est une donnée qui varie selon l'hôpital, le pays et l'année. Un fœtus non viable à 23 semaines dans une maternité isolée peut être viable au même âge dans un service de néonatologie de pointe. Le gynécologue Landrum Shettles en tirait dès 1990 une conséquence embarrassante pour toute législation fondée sur ce seuil :
« Une loi sur l'avortement basée sur la viabilité nécessiterait un grand nombre de redéfinitions. Ce qui n'était pas considéré comme un être humain à protéger l'année dernière pourrait l'être cette année. Si nous acceptions la loi, nous nous retrouverions à déclarer que les avortements de l'année dernière étaient des homicides dans certains cas. » — Landrum Shettles, cité dans Molly Yard, Voices of the Abortion Debate, New Dimensions, octobre 1990, p. 109[47]
Ce constat est si solide que David Boonin lui-même, l'un des plus rigoureux défenseurs philosophiques de l'avortement, le concède sans détour :
« Qu'un fœtus soit viable ou non semble être un fait davantage lié à son environnement et à l'état actuel de la technologie qu'à sa propre nature, et il est donc difficile de voir comment sa viabilité pourrait lui octroyer un droit à la vie. » — David Boonin, A Defense of Abortion, Cambridge University Press, 2003, p. 254[48]
Un droit fondamental ne peut pas dépendre du code postal ou du budget d'un hôpital.
Le sauvetage d'embryons : un dilemme qui ne tranche rien
Un scénario revient souvent dans les débats publics : dans un incendie de clinique de fertilité, si l'on ne pouvait sauver qu'une seule chose, choisirait-on un enfant de deux ans ou une centaine d'embryons cryoconservés ? Beaucoup de gens répondent spontanément qu'ils sauveraient l'enfant — et en concluent que les embryons « ne comptent donc pas vraiment ».
Le raisonnement est un sophisme. Préférer sauver un individu identifiable à une centaine d'embryons ne prouve rien sur leur statut ontologique : le choix engage d'autres facteurs — l'attachement affectif déjà noué avec l'enfant présent, sa souffrance visible et immédiate face au danger, la probabilité bien plus grande qu'il a d'atteindre effectivement l'âge adulte. Un pompier qui, dans un immeuble en feu, sauve d'abord un enfant conscient plutôt que cent nouveau-nés endormis dans une pouponnière voisine ne prouve pas davantage que ces nouveau-nés n'ont aucune valeur : il répond à l'urgence perceptible, non à un jugement métaphysique sur qui est ou n'est pas une personne. Un dilemme de triage ne définit jamais une ontologie.[49]
L'objection thomiste : l'animation médiate
Une objection venue, paradoxalement, de l'intérieur de la tradition catholique mérite une réponse honnête plutôt qu'un contournement. Saint Thomas d'Aquin, suivant l'embryologie aristotélicienne de son temps — qui ignorait tout de la fécondation cellulaire —, enseignait que l'âme rationnelle n'était infusée qu'après un délai de formation du corps (l'« animation médiate », distincte de l'« animation immédiate » défendue aujourd'hui par le Magistère). Certains en concluent, à tort, que la tradition catholique elle-même autoriserait un avortement très précoce.
Cette lecture ignore que Thomas raisonnait à partir des données biologiques disponibles au XIIIᵉ siècle, non à partir d'un principe théologique intangible sur le moment précis de l'animation. Le principe qu'il pose, lui, reste valide : l'âme rationnelle requiert un corps organisé pour l'exercice de ses opérations. Ce qui a changé, c'est la biologie elle-même. Les théologiens Benedict Ashley et Albert Moraczewski ont actualisé le raisonnement thomiste à partir de l'embryologie moderne :
« Quel est l'organe principal qui fait que le corps humain se développe de manière à être apte à recevoir une âme ? L'embryologie moderne montre clairement qu'il s'agit du nucléus du zygote produit par la fécondation d'un ovule humain par un spermatozoïde humain. » — Benedict Ashley, Albert Moraczewski, « Cloning, Aquinas, and the Embryonic Person », The National Catholic Bioethics Quarterly, vol. 1, n° 2, 2001, p. 199-200[50]
Autrement dit : l'« organisation » que Thomas jugeait nécessaire à l'animation existe dès le zygote, puisque le noyau cellulaire contient déjà, dès la fécondation, l'information génétique complète qui dirige activement tout le développement de l'organisme vers sa forme humaine mature. Appliqué avec la biologie d'aujourd'hui plutôt qu'avec celle du XIIIᵉ siècle, le principe thomiste conduit donc à l'animation immédiate, non à sa négation.
L'argument de Don Marquis et Alexander Pruss : la privation d'un avenir
Le philosophe Don Marquis (université du Kansas) a proposé en 1989 dans le Journal of Philosophy — l'une des revues philosophiques les plus prestigieuses du monde — un argument anti-avortement qui ne repose sur aucun présupposé religieux et qui est encore aujourd'hui l'un des plus discutés en éthique appliquée :[51]
Prémisse 1. Ce qui rend le meurtre d'un adulte gravement immoral, c'est qu'il prive la victime de la totalité de son avenir — de ses expériences, projets, activités, jouissances futures.
Prémisse 2. L'avortement prive le fœtus de la même chose : un avenir comme le nôtre.
Conclusion. Donc l'avortement est gravement immoral.
L'argument est puissant parce qu'il s'applique aussi bien aux athées qu'aux croyants : il suffit d'admettre que ce qui rend mon meurtre injuste, c'est de me priver de ma vie future. Marquis lui-même formule ainsi le cœur de son intuition :
« En me tuant, vous me privez de toutes mes activités, projets, expériences futures. [...] Lorsque je suis tué, je suis privé à la fois de ce que j'estime aujourd'hui et qui aurait fait partie de ma vie personnelle future, mais aussi de ce que je finirais par apprécier. Par conséquent, lorsque je meurs, je suis privé de toute la valeur de mon avenir. » — Don Marquis, « Why Abortion Is Immoral », The Journal of Philosophy, vol. 86, n° 4, avril 1989, p. 183-202[52]
Reste une question : pourquoi le fœtus d'aujourd'hui et l'adulte que je serai demain seraient-ils « le même » sujet, au point que le premier puisse être privé de l'avenir du second ?
La continuité de l'organisme : le même sujet à deux âges
Alexander Pruss (université Baylor) répond en partant d'un exercice de pensée simple. Appelons « Bob » n'importe quel adulte vivant aujourd'hui, et suivons son histoire à rebours :
« Si nous disposions d'une caméra et que nous regardions ce qui se passe dans l'utérus dans lequel vit Bob, nous verrions un embryon se développer, des cellules se différencier, un fœtus se former, grandir et enfin une naissance. Si nous continuons à regarder, nous verrons que Bob devient un nouveau-né, puis un tout petit, un enfant, un adolescent, et enfin — un adulte. En d'autres termes, le développement et la croissance de Bob est ininterrompu et continu. » — Alexander Pruss, « I Was Once a Fetus : That Is Why Abortion Is Wrong »[53]
À aucun moment de cette histoire un sujet ne meurt pour laisser place à un autre : aucune naissance d'une « personne » n'interrompt un organisme jusque-là impersonnel. Le renouvellement cellulaire ne change rien à cette continuité :
« Il est vrai que la plupart des cellules d'origine de Bob ne sont plus là, mais cela n'empêche pas la survie de l'organisme. Bob ne peut pas être une simple partie de mon corps, parce que tout mon corps vient continuellement du corps de Bob. [...] Ainsi, moi et Bob sommes des organismes ayant tous nos organes en commun. Mais cela n'est possible que si je suis Bob. » — Alexander Pruss, « I Was Once a Fetus : That Is Why Abortion Is Wrong »[54]
L'embryon d'hier et l'adulte d'aujourd'hui ne sont donc pas deux entités successives — l'une impersonnelle, l'autre personnelle — mais le même organisme vivant à deux âges de son développement, comme un enfant et le vieillard qu'il deviendra soixante-dix ans plus tard.
Le corps n'est pas une propriété extérieure au sujet
Cette continuité organique a une conséquence directe contre les théories qui font dépendre l'identité personnelle non du corps, mais d'une chaîne de souvenirs ou d'états mentaux (défendues notamment par Peter Singer et Jeff McMahan) : si « je » n'étais qu'une conscience logée dans un corps, ce corps ne serait qu'un instrument à mon service, et lui porter atteinte ne me léserait qu'indirectement. Christopher Kaczor montre l'absurdité de cette conséquence :
« Si la conception de l'identité de Singer et McMahan était vraie, alors des pratiques comme le viol, la torture ou la mutilation ne nuiraient pas vraiment directement à l'individu en lui-même [...] mais nuiraient à ce qui pourrait être considéré comme la propriété de la personne ou l'organisme humain qu'il ou elle occupe. [...] Mais si vous me coupez le bras, n'est-il pas juste de dire que vous m'avez fait du mal, au lieu de dire que vous m'avez enlevé quelque chose dont je me sers ? » — Christopher Kaczor, The Ethics of Abortion — Women's Rights, Human Life, and the Question of Justice, 2ᵉ éd., New York, Routledge, 2014, p. 116-117[55]
Mon corps n'est pas un logement que « j'» habite : il est moi. C'est pourquoi le détruire, à n'importe quel âge de son développement, c'est me détruire.
Une raison suffisante, pas la seule raison possible
Une objection facile consiste à demander : « Et si le fœtus n'a ni souvenirs, ni conscience, ni désir de vivre ? » Elle repose sur une confusion argumentative. Pour condamner l'avortement, il suffit que la privation d'un avenir soit une raison suffisante rendant la mise à mort gravement mauvaise. Pour sauver l'avortement, l'adversaire doit montrer qu'un autre critère — la conscience actuelle, le désir présent, les souvenirs passés — est nécessaire, de sorte que son absence rende le meurtre permis. Ce sont deux exigences très différentes, et la seconde est bien plus difficile à établir que la première.[56]
Objection — « Sans souvenirs, on ne perd rien d'important »
Imaginons un patient victime d'un grave accident, totalement amnésique, dont les médecins savent avec certitude qu'il recouvrera une vie consciente normale d'ici quelques semaines. Sa continuité de souvenirs est, pour l'instant, rompue. Le tuer dans cet état resterait pourtant une injustice manifeste. L'absence d'expériences passées ne suffit donc pas à exclure un être de la protection due à sa vie — l'embryon, qui n'a simplement pas encore d'expériences passées, se trouve dans une situation comparable à celle de cet amnésique : sa vie future reste devant lui, intacte.[57]
Objection — « Sans désir de vivre, il n'y a rien à protéger »
Le philosophe pro-choix David Boonin propose un critère différent : seul un être capable de désirer sa propre continuation aurait un droit à la vie. Mais un désir actuel n'est pas davantage une condition nécessaire du droit à la vie : ne pas accorder d'importance, à l'instant présent, à son propre avenir n'implique pas que cet avenir soit sans valeur. L'adulte endormi, le patient plongé dans le coma, la personne traversant une crise suicidaire ne formulent, au moment où on les considère, aucun désir actuel de continuer à vivre — sans que cela autorise qui que ce soit à les tuer. Pour la personne suicidaire en particulier, la bonne réponse à l'absence momentanée de désir de vivre est le secours, jamais la suppression.[58]
La limite honnête de l'argument
L'honnêteté intellectuelle impose de reconnaître une limite réelle à cet argument : il ne couvre pas, à lui seul, absolument tous les cas. Un diagnostic établissant qu'un être humain ne connaîtra jamais, en raison d'une atteinte cérébrale majeure et irréversible, le moindre « avenir comme le nôtre » échapperait à la lettre de la démonstration de Marquis. Dans ces situations rares, l'argument de la privation d'avenir doit alors céder la place à l'argument plus fondamental exposé plus haut : la personne comme substance individuelle de nature rationnelle, dont la dignité tient à la nature de l'espèce à laquelle elle appartient, non à l'exercice actuel ou prévisible de telle ou telle capacité.[59]
L'argument du scepticisme
Même si l'on doutait du statut moral du fœtus, ce doute lui-même devrait suffire à interdire l'avortement. Alexander Pruss propose une analogie :
Imaginez un chasseur qui entend un bruit dans un buisson à vingt mètres. Il ne sait pas s'il s'agit d'un animal ou de son ami. Tire-t-il ? Bien sûr que non — même si la probabilité que ce soit son ami est de 5 %, il ne prendrait pas le risque. C'est le principe de précaution morale.
Quatre situations possibles :
- Le fœtus est une personne et je le sais → l'avortement est un meurtre.
- Le fœtus est une personne et je l'ignore → l'avortement est un homicide involontaire par négligence — gravement coupable.
- Le fœtus n'est pas une personne et je l'ignore → j'ai été coupable d'une négligence morale grave : j'ai pris le risque de tuer une personne sans savoir.
- Le fœtus n'est pas une personne et je le sais → l'avortement n'est pas coupable.
Seul le cas 4 est moralement permis. Tant que le pro-choix n'a pas la certitude morale absolue que le fœtus n'est pas une personne, l'avortement reste immoral.[60] Or aucun philosophe sérieux du camp pro-choix ne prétend détenir cette certitude.
L'argument du violoniste — et sa réfutation
En 1971, dans un article devenu célèbre, la philosophe américaine Judith Jarvis Thomson (MIT) a renversé le débat. Elle accordait au camp pro-vie sa prémisse principale — oui, le fœtus est une personne — mais soutenait néanmoins que l'avortement est moralement permis, parce que le droit à la vie n'implique pas le droit d'utiliser le corps d'autrui pour rester en vie.[61]
L'expérience de pensée
Imaginez, écrit Thomson, que vous vous réveilliez un matin branchée par les reins à un violoniste célèbre, inconscient, atteint d'une maladie rénale mortelle. La « Société des Amis de la Musique », ayant découvert que vous êtes seule à avoir le bon groupe sanguin, vous a kidnappée pendant la nuit. Le directeur de l'hôpital vous explique que vous débrancher tuerait le violoniste, mais que dans neuf mois, il sera guéri. Avez-vous l'obligation morale de rester branchée ?
Thomson soutient que non. Et que la grossesse, en particulier celle qui résulte d'un viol, est analogue à cette situation. L'analogie est devenue l'argument pro-choix le plus discuté en philosophie analytique.
Pourquoi l'analogie échoue
L'argument du violoniste a fait l'objet de plusieurs centaines de réponses académiques. Les principales objections, telles que les rassemblent Christopher Kaczor, Francis Beckwith et Alexander Pruss :
1) L'objection de la responsabilité. Dans la grande majorité des cas déclarés (enquête américaine citée plus haut), la femme a consenti à un acte (la relation sexuelle) qui a pour conséquence biologique potentielle la création d'une personne dépendante. Dans le scénario du violoniste, vous êtes innocente : on vous a kidnappée. Si vous vous étiez engagée volontairement dans une activité dont vous saviez qu'elle pouvait conduire à brancher quelqu'un à vous, votre obligation morale serait tout autre. Michael Tooley, philosophe pro-choix, en convient :
« La personne anti-avortement peut très bien défendre qu'en général les gens n'ont pas l'obligation morale de laisser un fœtus utiliser leur corps, même quand cela est nécessaire à la survie d'un autre individu, alors qu'une femme enceinte a en général l'obligation morale de laisser le fœtus utiliser son corps parce qu'elle est moralement responsable du fait qu'un fœtus ait besoin de son utérus. » — Michael Tooley, Abortion and Infanticide, Oxford University Press, 1983, p. 45[62]
2) Tuer directement versus laisser mourir. Se débrancher du violoniste, c'est cesser de lui apporter une aide extraordinaire — il meurt ensuite de sa propre maladie. L'avortement, lui, est un attentat direct à l'intégrité corporelle du fœtus : démembrement, empoisonnement, écrasement du crâne. Comme l'écrit le philosophe pro-choix Jeff McMahan : « Les méthodes standards utilisées pour provoquer des avortements impliquent clairement le fait de tuer le fœtus : il meurt soit en étant démembré, soit en étant empoisonné. »[63]
3) Mort intentionnelle versus mort anticipée. Si on trouvait demain un moyen de sauver le violoniste après le débranchement, ce serait une joie. Si un avortement « échoue » et que le bébé naît vivant, c'est une catastrophe pour ceux qui ont voulu sa mort. Cette différence prouve que la mort du fœtus est intentionnelle, ce qui n'est pas le cas dans le scénario de Thomson.
4) Les obligations parentales. Les parents ont des obligations envers leurs enfants qu'ils n'ont pas envers les étrangers. Une mère doit nourrir son nouveau-né au sein si aucun lait en poudre n'est disponible — elle n'a pas le droit de le laisser mourir de faim sous prétexte qu'il « utilise » son corps. L'utérus est un cas particulier de cette obligation.
5) La téléologie de l'utérus. Tous les organes du corps humain ont une finalité au service du corps qui les porte — sauf un. L'utérus est le seul organe (avec, dans une certaine mesure, le sein) dont la finalité naturelle est de servir à la survie d'une autre personne. Le don de rein doit rester libre parce que le rein sert mon corps. L'utérus, lui, est « conçu pour » abriter un autre être humain. Refuser à un enfant l'utilisation de l'organe précisément destiné à le maintenir en vie n'est pas comparable à un refus de don d'organe : c'est refuser une fonction naturelle.
6) Le cas du viol : une seule objection tombe, pas les quatre autres. Dans une grossesse consécutive à un viol, l'objection de la responsabilité (1) perd en effet sa force : la femme n'a rien choisi. Mais les quatre autres disanalogies demeurent intactes — l'avortement reste une mise à mort directe et non un simple débranchement (2), la mort de l'enfant reste intentionnelle et non seulement anticipée (3), la relation parent-enfant continue d'exister biologiquement entre la mère et cet enfant précis (4), et l'utérus garde la même finalité naturelle (5). Alexander Pruss propose une variante de l'expérience de pensée conçue précisément pour ce cas : deux musiciens sont kidnappés ensemble et installés dans un canot qui, en neuf mois, les ramènera tous deux à terre ; la chaleur du corps de l'un maintient l'autre en vie durant la traversée. Jeter le second par-dessus bord pour rentrer plus vite resterait un acte de mise à mort — alors même qu'aucun des deux naufragés n'a causé la situation de dépendance.[64] La responsabilité causale n'est donc qu'une des cinq objections à l'analogie : son absence, dans le cas du viol, ne suffit pas à faire tomber les quatre autres.
Conclusion : l'argument du violoniste, malgré son extraordinaire ingéniosité, ne justifie l'avortement dans aucun des cas qu'il prétend couvrir — ni l'avortement de convenance, qui constitue l'immense majorité de la pratique, ni même, à l'examen, le cas du viol, où quatre des cinq disanalogies subsistent intégralement. Cela n'efface rien de la détresse propre à une grossesse issue d'un viol, traitée plus loin dans cet article — mais cette détresse appelle un accompagnement, non une conclusion tirée d'une analogie qui ne tient pas.
Les cas difficiles
Viol et inceste
Les grossesses issues d'un viol ou d'un inceste représentent, selon cette enquête américaine de l'institut Guttmacher, moins de 1 % des IVG déclarées.[65] Elles concentrent pourtant l'essentiel de la discussion publique — précisément parce qu'elles sont les plus douloureuses et qu'elles servent souvent à mettre mal à l'aise les pro-vie.
Le viol est l'un des crimes les plus abominables, et la femme qui en est victime a besoin d'un soutien total : accompagnement psychologique, protection, justice rendue contre l'agresseur. Mais l'enfant conçu n'est pas le violeur. Il est, littéralement, un autre innocent dans une situation déjà saturée d'injustice.
Tuer cet enfant n'efface pas le viol — la femme reste violée, le traumatisme demeure. Tuer cet enfant ajoute en revanche une seconde injustice à la première. Dans notre pays, on n'a même pas le droit d'exécuter le violeur (la peine de mort est abolie) — mais on autoriserait à mettre à mort son enfant ?
Sur ce point précis, les philosophes pro-choix sérieux donnent raison aux pro-vie. Nathan Nobis et Kristina Grob, partisans déclarés de l'avortement légal jusqu'à la naissance :
« Ceux qui pensent que les fœtus sont des personnes et soutiennent donc que l'avortement est immoral devraient penser que l'avortement est immoral aussi en cas de viol, puisqu'une personne est une personne, indépendamment de ses origines. » — Nathan Nobis, Kristina Grob, Thinking Critically About Abortion — Why Most Abortions Aren't Wrong and Why All Abortions Should Be Legal, Open Philosophy Press, 2019, p. 51[66]
David Boonin lui-même : « Un fœtus conçu à la suite d'un viol a sûrement le même droit à la vie que n'importe quel autre fœtus. »[67]
Handicap diagnostiqué
Dans le registre parisien des malformations congénitales, environ 95 % des diagnostics prénatals de trisomie 21 ont abouti à une IMG sur la période 2001-2005 (intervalle de confiance à 95 % : 92,7-96,9).[68] L'avortement pour handicap est autorisé sans limite de terme — jusqu'au neuvième mois si nécessaire. Cette pratique s'inscrit dans une histoire intellectuelle marquée par l'eugénisme : Margaret Sanger, fondatrice de l'American Birth Control League (1921, devenue la Planned Parenthood Federation of America en 1942), écrivait dès 1922, dans un chapitre intitulé « The Cruelty of Charity » (« La cruauté de la charité »), que la philanthropie encourage les plus sains à assumer « le fardeau de la fécondité irréfléchie et indistincte des autres ; ce qui apporte avec soi, comme le lecteur doit en convenir, un poids mort de déchets humains » (« a dead weight of human waste »).[69]
Pourtant, les études cliniques sur les personnes trisomiques montrent que près de 99 % des 284 personnes interrogées déclarent être heureuses de vivre, et que la grande majorité d'entre elles disent recevoir de l'amour de leur famille.[70] Le philosophe Alexander Pruss met le doigt sur ce qui rend cette pratique singulièrement choquante :
« Le problème est que dans un tel avortement, un enfant est tué parce qu'il n'est pas à la hauteur d'une norme sans faute de sa part. Un tel couple ne semble pas aimer son enfant inconditionnellement. Car ils ont mis en place une norme telle que, si leur enfant n'avait pas été à la hauteur, ils l'auraient tué. » — Alexander Pruss, « Abortion for Fetal Disability », blog académique, 18 décembre 2007[71]
Enfant non-viable
L'argument « il va mourir de toute façon » ne tient pas. Le fait de savoir qu'une personne va mourir à brève échéance — même de manière certaine — ne donne à personne le droit de la tuer. Le rôle du médecin, fidèle au serment d'Hippocrate, est de soulager la souffrance, pas de provoquer la mort.
« Je ne remettrai à personne, même sur sa demande, une drogue mortelle, ni ne prendrai l'initiative d'une telle suggestion. De même, je ne remettrai pas à une femme de pessaire abortif. » — Serment d'Hippocrate, texte fondateur de la déontologie médicale[72]
Danger pour la vie de la mère
C'est le cas le plus difficile : faut-il choisir entre la vie de la mère et celle de l'enfant ? La théologie morale catholique, comme la philosophie morale classique, distingue ici deux types de situations à l'aide du principe du double effet (formalisé par saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 64, a. 7) :
- L'avortement direct (l'acte vise à tuer le fœtus, ou tue le fœtus comme moyen de sauver la mère) reste toujours immoral.
- L'avortement indirect (l'acte vise à soigner une pathologie maternelle, et la mort du fœtus est une conséquence prévue mais non voulue) est moralement licite.
Les deux cas d'école sont :
- La grossesse ectopique (95 % du temps, l'embryon s'implante dans une trompe de Fallope). Une rupture entraînerait la mort de la mère par hémorragie. L'opération chirurgicale — la salpingectomie — vise à retirer la trompe pathologique, ce qui entraîne indirectement la mort de l'embryon. L'acte est licite.
- Le cancer de l'utérus pendant la grossesse. L'hystérectomie sauve la mère, mais entraîne la mort indirecte de l'enfant. Licite, sous les mêmes conditions.
La Congrégation pour la doctrine de la foi, dans son instruction Donum vitae (1987) et reprise par Evangelium vitae, précise :
« Si, par exemple, la conservation de la vie de la future mère, indépendamment de son état de grossesse, requérait d'urgence une opération chirurgicale ou une autre action thérapeutique qui aurait pour conséquence accessoire, nullement voulue ou cherchée, mais inévitable, la mort de l'embryon, un tel acte ne pourrait plus être qualifié d'attentat direct à une vie innocente. » — Congrégation pour la doctrine de la foi, Donum vitae, 22 février 1987, I, 1[73]
Grâce aux progrès médicaux, les cas où la mère est en danger avant la viabilité fœtale sont devenus extrêmement rares. La position catholique n'est pas l'indifférence à la vie maternelle : c'est le refus de choisir entre la mère et l'enfant tant qu'une autre voie reste possible.
L'incohérence du camp pro-choix
Plusieurs réalités que les défenseurs de l'IVG eux-mêmes ne savent pas justifier suggèrent que, dans leur for intérieur, ils accordent au fœtus une dignité qu'ils refusent intellectuellement.
Le double homicide
Aux États-Unis, le meurtre d'une femme enceinte peut être poursuivi comme un double homicide : la loi fédérale Unborn Victims of Violence Act (1ᵉʳ avril 2004) retient deux victimes pour les crimes fédéraux, et 39 États fédérés ont adopté des lois analogues aux seuils variables.[74] En France, en revanche, la Cour de cassation refuse de qualifier l'atteinte mortelle portée au fœtus d'homicide (ch. crim., 30 juin 1999, puis 2001-2002), et la Cour européenne des droits de l'homme (Vo c. France, 8 juillet 2004) laisse aux États leur marge d'appréciation sur le statut de l'enfant à naître.[75] Si le fœtus n'était qu'un « amas de cellules », la qualification américaine serait absurde. L'écrivain athée et anticlérical Christopher Hitchens — qui se disait lui-même « pro-life » tout en refusant l'abrogation de l'arrêt Roe v. Wade — le formulait avec sa franchise habituelle :
« "Unborn child" seems to me to be a real concept. It's not a growth or an appendix. » (« “Enfant à naître” me semble être un concept réel. Ce n'est ni une excroissance ni un appendice. ») — Christopher Hitchens, entretien avec Lisa Miller, Newsweek, 2008[76]
« Sûr, légal et rare »
La formule popularisée par Bill Clinton — « Safe, legal and rare » — est en réalité incohérente. Pourquoi vouloir rendre « rare » un acte qui ne serait qu'une intervention médicale parmi d'autres ? Personne ne dit qu'on devrait rendre « rares » les appendicectomies ou les arrachages de dents. L'aveu implicite, derrière le slogan, est que chacun sent bien qu'il y a quelque chose de mal dans l'avortement — mais qu'on s'interdit de le dire.
Les avortements de sélection sexuelle
L'ONU estimait en 2007 qu'environ 100 millions de filles dans le monde avaient été éliminées par avortement sélectif ou infanticide, principalement en Chine et en Inde.[77] Sigi Klasen et Claudia Wink ont confirmé ce chiffre dans une étude majeure de Feminist Economics.[78] Si le fœtus n'a pas de valeur intrinsèque, l'avortement de sélection sexuelle ne devrait poser aucun problème moral — pourtant la quasi-totalité des féministes le condamnent. Nivedita Menon, féministe indienne pro-avortement, l'admet :
« Nous ne pouvons pas soutenir simultanément que l'avortement implique que les femmes ont le droit de contrôler leur corps, mais que les femmes n'ont pas le droit de choisir spécifiquement d'avorter des fœtus féminins. » — Nivedita Menon, « Abortion As a Feminist Issue : Who Decides, and What ? », Outlook India, 12 mai 2012[79]
L'attachement prénatal
Pourquoi pleure-t-on une fausse couche, si le fœtus n'est qu'un amas de cellules ? Pourquoi dit-on « le bébé bouge », et non « l'amas de cellules a bougé » ? Pourquoi le compagnon caresse-t-il le ventre de sa femme enceinte ? Toutes ces attitudes spontanées, même chez les pro-choix, trahissent une intuition profonde : ce qui grandit dans l'utérus est déjà une personne. La féministe pro-choix Naomi Wolf dénonçait dès 1995 cette incohérence :
« Le mouvement pro-choix traite souvent avec mépris la pratique des pro-vie qui consiste à nous montrer leurs graphismes dérangeants. Mais le meilleur féminisme doit se baser sur ce qui est vrai. Il est vrai que les images de mort fœtale violente fonctionnent magnifiquement pour les pro-vie en tant que polémique politique, mais ces images ne sont pas polémiques en elles-mêmes : ce sont des faits biologiques. Nous le savons. » — Naomi Wolf, « Our Bodies, Our Souls », The New Republic, 16 octobre 1995[80]
L'enseignement catholique
Une condamnation constante depuis les origines
L'enseignement catholique sur l'avortement n'a jamais varié dans son principe. Le plus ancien document chrétien non-canonique qui nous soit parvenu, la Didachè (composée entre la fin du Iᵉʳ siècle et le début du IIᵉ), porte déjà une condamnation explicite :
« Tu ne tueras pas l'embryon par l'avortement et tu ne feras pas périr le nouveau-né. » — Didachè, II, 2 (entre 70 et 110 après J.-C.)[81]
Un siècle plus tard, Tertullien (vers 155-220) — premier grand auteur chrétien de langue latine, juriste de Carthage — formule la doctrine avec une précision qui n'a jamais été dépassée :
« Pour nous, le meurtre étant interdit une fois pour toutes, il ne nous est même pas permis de détruire l'embryon dans le sein de la mère, alors que le sang se forme encore pour faire un être humain. Empêcher de naître est un meurtre anticipé ; et il importe peu d'enlever la vie à un homme déjà né, ou de l'arracher à celui qui en est tout proche : c'est un être humain, celui qui doit le devenir ; tout fruit est déjà dans la semence. » — Tertullien, Apologétique, IX, 8 (vers 197 après J.-C.)[82]
La même condamnation se retrouve chez saint Basile — qui décrète dès le IVᵉ siècle, dans sa première lettre canonique à Amphiloque (Lettre 188, canon 2), que « la femme qui détruit volontairement un fœtus subit le châtiment du meurtre » et ajoute, contre la casuistique embryologique courante de son temps : « nous ne distinguons pas chez nous l'enfant formé de celui qui ne l'est pas encore »[83] —, chez saint Augustin, qui dénonce dans De nuptiis et concupiscentia les époux qui recourent à « des poisons stérilisants » ou pratiquent « le parricide qu'ils commettent sur l'enfant déjà conçu »[84], et chez saint Thomas d'Aquin, qui traite, à propos de l'homicide commis par hasard (Somme théologique, II-II, q. 64, a. 8, réponse à l'objection 2), du cas de celui qui frappe une femme enceinte : s'il en résulte la mort de la femme ou de l'enfant animé, il n'est pas excusé d'homicide[85]. Plusieurs conciles régionaux le condamnent, comme ceux d'Elvire (vers 305, canon 63) et d'Ancyre (314, canon 21). Le concile Vatican II reprend la tradition en 1965 dans la constitution pastorale Gaudium et Spes : « L'avortement est, en même temps que l'infanticide, un crime abominable. »[86]
Le Catéchisme
Le Catéchisme de l'Église catholique, promulgué par saint Jean-Paul II en 1992, consacre quatre paragraphes à l'avortement (§§ 2270-2275). Les deux centraux :
« La vie humaine doit être respectée et protégée de manière absolue dès le moment de la conception. Dès le premier moment de son existence, l'être humain doit se voir reconnaître les droits de la personne, parmi lesquels le droit inviolable de tout être innocent à la vie. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2270[87]
« Dès le premier siècle, l'Église a affirmé la malice morale de tout avortement provoqué. Cet enseignement n'a pas changé. Il demeure invariable. L'avortement directement voulu, c'est-à-dire voulu comme une fin ou comme un moyen, est gravement contraire à la loi morale. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2271[88]
Evangelium vitae — la déclaration de 1995
Le document de référence est l'encyclique Evangelium vitae, signée par saint Jean-Paul II le 25 mars 1995. Le pape y exerce explicitement son charisme d'enseignement définitif, en union avec tous les évêques de l'Église :
« Avec l'autorité conférée par le Christ à Pierre et à ses Successeurs, en communion avec tous les évêques de l'Église catholique, je confirme que l'avortement direct, c'est-à-dire voulu comme fin ou comme moyen, constitue toujours un désordre moral grave, en tant que meurtre délibéré d'un être humain innocent. Cette doctrine est fondée sur la loi naturelle et sur la Parole de Dieu écrite ; elle est transmise par la Tradition de l'Église et enseignée par le Magistère ordinaire et universel. Aucune circonstance, aucune finalité, aucune loi au monde ne pourra jamais rendre licite un acte qui est intrinsèquement illicite, parce que contraire à la Loi de Dieu, écrite dans le cœur de tout homme, discernable par la raison elle-même et proclamée par l'Église. » — Saint Jean-Paul II, Evangelium vitae, 25 mars 1995, § 62[89]
De nombreux théologiens estiment que cette formulation réunit les critères du Magistère ordinaire et universel infaillible (cf. Lumen Gentium, § 25). Ce statut, largement tenu pour acquis dans la théologie catholique, reste discuté entre spécialistes.
L'encyclique souligne par ailleurs la responsabilité partagée : la femme n'est pas la seule en cause.
« La responsabilité concerne également les médecins et le personnel de santé, lorsqu'ils mettent au service de la mort la compétence acquise pour promouvoir la vie. La responsabilité retombe aussi sur ceux qui, législateurs et gouvernants, ont favorisé les lois abortives et, dans la mesure où la chose dépend d'eux, sur les administrateurs des centres sanitaires utilisés pour pratiquer les avortements. […] Une responsabilité particulière incombe au père de l'enfant, non seulement quand il pousse expressément la femme à l'avortement, mais aussi quand il favorise indirectement une telle décision en la laissant seule devant les problèmes de la grossesse. » — Saint Jean-Paul II, Evangelium vitae, § 59[90]
Le pardon possible
L'enseignement de l'Église, sévère sur l'acte, est d'une douceur infinie sur les personnes. La même encyclique adresse aux femmes ayant avorté un message qu'aucune institution publique n'a su formuler :
« Je voudrais adresser une pensée spéciale à vous, femmes qui avez eu recours à l'avortement. L'Église sait combien de conditionnements ont pu peser sur votre décision, et elle ne doute pas que, dans bien des cas, cette décision a été douloureuse, et même dramatique. Il est probable que la blessure de votre âme n'est pas encore refermée. En réalité, ce qui s'est produit a été et demeure profondément injuste. Mais ne vous laissez pas aller au découragement et ne renoncez pas à l'espérance. Sachez plutôt comprendre ce qui s'est passé et interprétez-le en vérité. Si vous ne l'avez pas encore fait, ouvrez-vous avec humilité et avec confiance au repentir : le Père de toute miséricorde vous attend pour vous offrir son pardon et sa paix dans le sacrement de la réconciliation. C'est à ce même Père et à sa miséricorde qu'avec espérance vous pouvez confier votre enfant. » — Saint Jean-Paul II, Evangelium vitae, § 99[91]
Le pape François a d'abord concédé à tous les prêtres, pour la seule durée de l'Année jubilaire de la Miséricorde, la faculté d'absoudre du péché d'avortement — auparavant réservée aux évêques ou aux confesseurs spécialement délégués — (Misericordiae vultus, 2015), puis l'a rendue permanente par la lettre apostolique Misericordia et misera (20 novembre 2016).[92] Le geste est important : il signifie que personne ne doit jamais désespérer.
La Bible ne se tait pas
Quoi qu'on lise parfois, la Bible n'est pas muette sur la vie prénatale. Sans nommer explicitement « l'avortement » — attesté dans le monde gréco-romain antique, où les traités médicaux (cf. Soranos d'Éphèse, Gynécologie, I) décrivent des procédés abortifs, et condamné par les auteurs juifs anciens (cf. Flavius Josèphe, Contre Apion, II, 202) —, elle affirme avec force que l'enfant à naître est connu et aimé de Dieu :
« Avant de t'avoir formé dans le ventre de ta mère, je te connaissais, et avant que tu sois sorti de son sein, je t'avais consacré. » — Livre de Jérémie, 1, 5[93]
« C'est toi qui as formé mes reins, qui m'as tissé dans le sein de ma mère. Je te loue de ce que je suis une créature si merveilleuse. Tes œuvres sont admirables, et mon âme le reconnaît bien. Mon corps n'était point caché devant toi lorsque j'ai été fait dans un lieu secret, tissé dans les profondeurs de la terre. » — Psaume 139, 13-15[94]
« Dès qu'Élisabeth entendit la salutation de Marie, l'enfant tressaillit d'allégresse dans son sein. » — Évangile selon saint Luc, 1, 41[95]
Le mot grec utilisé pour désigner Jean-Baptiste in utero, βρέφος (brephos), est exactement le même que celui qui désignera Jésus dans la mangeoire après sa naissance (Lc 2, 12). Pour le Nouveau Testament, le bébé avant la naissance et le bébé après la naissance sont désignés par le même mot, parce qu'ils sont le même être.
La voix qu'on n'entend pas : les femmes qui regrettent
Ce que disent les études scientifiques
L'État français affirme, par la voix du Dr Philippe Faucher sur son site officiel ivg.gouv.fr : « La majorité des études scientifiques sérieuses qui ont été publiées sur le sujet montrent qu'il n'y a pas de séquelle à long terme psychologique de l'avortement. »[96]
Cette affirmation est discutée. La méta-analyse de Priscilla Coleman publiée en 2011 dans le British Journal of Psychiatry a passé en revue 22 études, 36 critères et 877 181 femmes (dont 163 831 ayant subi une IVG). Conclusion :
« Les femmes ayant subi un avortement avaient un risque accru de 81 % de problèmes de santé mentale par rapport aux femmes n'ayant pas eu recours à l'IVG. Près de 10 % des problèmes de santé mentale chez les femmes ayant avorté pourraient être attribués à cet acte. » — Priscilla K. Coleman, « Abortion and mental health : quantitative synthesis and analysis of research published 1995-2009 », British Journal of Psychiatry, vol. 199, 2011, p. 180-186[97]
Mais cette méta-analyse est contestée sur le plan méthodologique : seize chercheurs en ont demandé la rétractation en 2022 pour des failles graves, et le comité d'experts mandaté par la revue a recommandé son retrait, que la revue a refusé (cf. BMJ, juillet 2023).[98] À l'inverse, d'autres revues systématiques — notamment celle commandée en 2011 par l'Academy of Medical Royal Colleges — concluent que c'est la grossesse non désirée elle-même, qu'elle se termine par une IVG ou par une naissance, qui est associée au risque pour la santé mentale.[99] La question reste donc débattue dans la littérature scientifique : une association statistique, dans un sens comme dans l'autre, ne suffit pas à établir une causalité — comme le rappelle l'infographie ci-contre.
Les symptômes rapportés par ces cliniciens — association rapportée, sans causalité établie, comme pour les études citées ci-dessus — incluent, selon le Dr Vincent Rue aux États-Unis et le Pr René Ecochard au CHU de Lyon : dépression, idées suicidaires, ruptures relationnelles, usage de drogues, abus d'alcool, troubles sexuels, phobies, stérilité psychogène, troubles alimentaires.[100] [101] L'étude de registre finlandais conduite par Mika Gissler et publiée en 1996 dans le British Medical Journal — sur l'ensemble des décès de femmes finlandaises entre 1987 et 1994 — a observé une association statistique (qui ne suffit pas à établir une causalité) : un taux de suicide environ trois fois supérieur chez les femmes ayant subi une IVG par rapport au taux général, et environ six fois supérieur au taux observé après naissance vivante.[102]
Témoignages : ces voix qu'on n'écoute pas
Et puis il y a les voix elles-mêmes : des femmes qui, après avoir été du côté de l'avortement, ont publiquement changé de camp — et qu'on n'entend presque jamais. Deux parcours nominatifs, publiés sous leur nom et vérifiables : celui de Norma McCorvey (1947-2017), la « Jane Roe » de l'arrêt Roe v. Wade (1973), devenue militante pro-vie et auteur de mémoires publiés[103] ; celui d'Abby Johnson, directrice d'un centre Planned Parenthood pendant huit ans, démissionnaire en 2009, qui raconte son parcours dans ses mémoires publiés[104]. Ces récits individuels n'ont pas la valeur d'une preuve statistique : ils montrent seulement que des retournements existent, jusque chez d'anciennes figures du camp adverse.
Le rôle du Planning familial
Le cas le mieux documenté est nominatif, publié et vérifiable : Abby Johnson, directrice du centre Planned Parenthood de Bryan (Texas) pendant huit ans, affirme avoir subi de fortes pressions institutionnelles pour accroître le nombre d'avortements de son centre afin d'en augmenter les recettes. Elle a démissionné en octobre 2009 après avoir assisté à un avortement sous échographie, et a raconté son parcours dans ses mémoires publiés.[105]
Les survivants de l'avortement
Il existe des survivants de l'avortement : des enfants qui ont survécu à la procédure. Le cas nominatif le mieux attesté est celui de Melissa Ohden : née en 1977 après l'échec d'un avortement par injection saline dans un hôpital de Sioux City, prise en charge par deux infirmières, elle a fondé l'Abortion Survivors Network et a témoigné sous serment devant le Congrès américain (commission judiciaire de la Chambre, septembre 2015).[106]
Au-delà de ce cas documenté, le dossier le mieux documenté est celui de l'infirmière américaine Jill Stanek, qui a témoigné devant le Congrès américain dès 2000 : elle raconte avoir trouvé dans le local à déchets d'un hôpital de Chicago des nouveau-nés vivants — abandonnés à mourir après un avortement raté.[107] Son témoignage a contribué à la promulgation du Born-Alive Infants Protection Act (2002) sous George W. Bush. La logique de l'avortement, poussée à son terme, conduit à des situations que même les législateurs pro-choix peinent à défendre.
La réponse positive : protéger l'enfant, soutenir la mère
L'enseignement catholique ne se résume pas à un refus. Il ouvre une culture de la vie qui exige autant des hommes, de la société et des structures d'accueil que des femmes elles-mêmes. La doctrine refuse de choisir entre l'enfant et la mère : elle demande qu'on protège l'un sans abandonner l'autre.
La responsabilité du père
Saint Jean-Paul II l'écrit avec une netteté que peu d'institutions civiles ont reprise : « Une responsabilité particulière incombe au père de l'enfant, non seulement quand il pousse expressément la femme à l'avortement, mais aussi quand il favorise indirectement une telle décision en la laissant seule devant les problèmes de la grossesse. »[108] Beaucoup d'avortements ne sont pas le « choix » d'une femme libre, mais la conséquence d'un homme qui s'est défilé.
La responsabilité sociale
Une société qui se contente de proclamer le « choix » sans offrir de logement, de soutien financier, d'aide à la garde, d'accompagnement adapté aux mères isolées, organise les conditions de l'avortement plus qu'elle ne les soulage. La défense de la vie suppose des réseaux concrets d'accueil : associations comme Mère de Miséricorde, La Vie est un Don, Tom Pousse, fondations spécialisées dans l'aide aux femmes enceintes en détresse, structures d'adoption rapide pour celles qui ne peuvent pas élever leur enfant.
L'écoute après la blessure
Pour les femmes qui ont avorté, l'Église propose des chemins de guérison structurés : retraites Rachel's Vineyard, accompagnement Mère de Miséricorde, confession sacramentelle. Mère Teresa, recevant à Calcutta des femmes brisées par cette blessure, leur disait :
« Si vous entendez parler d'une femme qui ne veut pas garder son enfant, qui veut avorter, essayez de la convaincre de me l'amener. Je l'aimerai, voyant en lui le signe de l'amour de Dieu. » — Sainte Mère Teresa de Calcutta, discours de réception du prix Nobel de la paix, Oslo, 11 décembre 1979[109]
Conclusion
L'avortement est l'un des lieux où la doctrine catholique contredit le plus frontalement la culture contemporaine. Mais cette contradiction repose sur une seule conviction, défendable même hors de toute foi : le plus faible ne perd pas sa dignité parce qu'il est petit, dépendant, non désiré ou invisible.
Refuser l'avortement n'est pas mépriser les femmes. C'est, au contraire, refuser que la société leur impose comme seule réponse à leurs détresses la mort de leur propre enfant. C'est exiger des hommes qu'ils assument, des familles qu'elles accompagnent, des États qu'ils protègent. La défense de la vie n'est pas un discours réactionnaire : c'est l'application cohérente, jusqu'au plus petit, du principe sur lequel notre civilisation s'est construite — « tout individu a droit à la vie ».
Un monde vraiment humain ne demande pas à une mère de supprimer son enfant pour survivre. Il l'aide à ne pas être seule.
Pour aller plus loin
- Que penser de l'euthanasie ? — l'autre grand combat pour la protection de la vie vulnérable.
- Le mal et la souffrance — pourquoi la détresse ne supprime pas la dignité.
- L'âme créée immédiatement par Dieu — fondement théologique : c'est à la conception que l'âme spirituelle est infusée.
- Pourquoi le catholicisme est la vraie religion — cadre moral général.
Pour approfondir, lecture recommandée : Matthieu Lavagna, La Raison est pro-vie — Arguments non-religieux pour un débat dépassionné, paru en 2024 (ouvrage à partir duquel cet article reprend la structure argumentative non-religieuse, en renvoyant à ses sources primaires).
Notes et références
Catéchisme de l'Église catholique, § 2270, sur le respect absolu dû à la vie humaine dès la conception. Texte intégral sur vatican.va.
1 87Organisation mondiale de la santé, « Abortion », fiche d'information, 25 novembre 2021, sur who.int. Estimation moyenne 73,3 millions d'IVG par an pour la période 2015-2019.
2 8Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques (DREES), « Interruptions volontaires de grossesse : une hausse confirmée en 2021 », Études et Résultats, n° 1241, septembre 2022. Disponible sur drees.solidarites-sante.gouv.fr.
3 12 14 35Catéchisme de l'Église catholique, § 2271, sur l'avortement directement voulu comme fin ou comme moyen, gravement contraire à la loi morale.
4 88Saint Jean-Paul II, encyclique Evangelium vitae, 25 mars 1995, § 62, condamnation de l'avortement direct au nom du Magistère ordinaire et universel — tenue pour infaillible par de nombreux théologiens, statut discuté entre spécialistes.
5 89Matthieu Lavagna, La Raison est pro-vie — Arguments non-religieux pour un débat dépassionné, paru en 2024 (280 p., EAN 9791033615361). Le présent article reprend l'architecture argumentative de l'ouvrage et renvoie aux sources primaires anglo-saxonnes (Horn, Kaczor, Lee, Beckwith, Schwarz, Marquis, Pruss) que Lavagna cite et rassemble en français. La notice exacte de l'éditeur reste à confirmer sur l'exemplaire imprimé ; la version brouillon consultée pour cet article ne permettant pas de citer la pagination exacte, les renvois pointent vers les sources sous-jacentes.
6 49 56 57 58 59Gregory Koukl, Precious Unborn Human Persons, Stand to Reason Press, 1999. Formule citée et popularisée par Scott Klusendorf dans The Case for Life (Crossway, 2009).
7Guttmacher Institute, « Induced Abortion Worldwide », fiche d'information, juillet 2020. Disponible sur guttmacher.org.
9Bela Ganatra et al., « Unintended pregnancy and abortion by income, region, and the legal status of abortion : estimates from a comprehensive model for 1990-2019 », The Lancet Global Health, vol. 8, n° 9, 1ᵉʳ septembre 2020, p. e1152-e1161.
10Concile Vatican II, constitution pastorale Gaudium et Spes, 7 décembre 1965, § 51 : « vita inde a conceptione maxima cura tuenda est ; abortus et infanticidium nefanda sunt crimina ».
11 86A. Vilain, S. Allain, C.-L. Dubost, J. Fresson, S. Rey, « Interruptions volontaires de grossesse : une hausse confirmée en 2019 », Études et Résultats, n° 1163, DREES, septembre 2020. 232 200 IVG enregistrées en 2019 — niveau record à l'époque. Disponible sur drees.solidarites-sante.gouv.fr.
13Jenna Jerman, Rachel K. Jones, Tsuyoshi Onda, « Characteristics of U.S. Abortion Patients in 2014 and Changes Since 2008 », Guttmacher Institute, mai 2016. Enquête portant sur les patientes américaines : chiffres non transposables tels quels à la France.
15Lawrence B. Finer, Lori F. Frohwirth, Lindsay A. Dauphinee, Susheela Singh, Ann M. Moore, « Reasons U.S. Women Have Abortions : Quantitative and Qualitative Perspectives », Perspectives on Sexual and Reproductive Health, vol. 37, n° 3, septembre 2005, p. 110-118. Enquête américaine : motifs déclarés par des patientes des États-Unis (tableau 2 : motifs cités, plusieurs réponses possibles ; tableau 3 : motif principal).
16 17 65Code de la santé publique, art. L. 2213-1, sur legifrance.gouv.fr : l'IMG peut être pratiquée à toute époque si deux médecins d'une équipe pluridisciplinaire attestent soit d'un péril grave pour la santé de la femme, soit d'une forte probabilité d'affection d'une particulière gravité reconnue comme incurable chez l'enfant à naître. Loi n° 2021-1017 du 2 août 2021 relative à la bioéthique.
18Catéchisme de l'Église catholique, §§ 2273-2275, sur les droits inaliénables de la personne et la nécessité de leur reconnaissance par la loi civile.
19Organisation des Nations Unies, Déclaration universelle des droits de l'homme, adoptée par l'Assemblée générale le 10 décembre 1948, préambule et article 3.
20Keith L. Moore, T.V.N. Persaud, Mark G. Torchia, The Developing Human — Clinically Oriented Embryology, 10ᵉ édition, Philadelphia, Elsevier, 2016. Kindle Locations 739, 1094.
21Ronan O'Rahilly, Fabiola Müller, Human Embryology and Teratology, 3ᵉ édition, New York, Wiley-Liss, 2001, p. 8.
22United States Senate, Report of the Subcommittee on Separation of Powers to Senate Judiciary Committee, Bill S-158, 97ᵉ Congrès, 1ʳᵉ session, 1981, p. 7. Auditions menées par le sénateur John East.
23Peter Singer, Practical Ethics, 2ᵉ édition, Cambridge University Press, 1993, p. 73.
24David Boonin, A Defense of Abortion, Cambridge University Press, 2003, préface, p. xiv.
25Bernard N. Nathanson, M.D., The Hand of God — A Journey from Death to Life by the Abortion Doctor Who Changed His Mind, Washington DC, Regnery Publishing, 1996, p. 131. Voir aussi son article fondateur dans le New England Journal of Medicine, vol. 291, n° 22, 28 novembre 1974, p. 1189-1190.
26Ann Furedi, « Abortion : A Civilised Debate », intervention au Battle of Ideas, Londres, 1ᵉʳ novembre 2008. Propos largement repris dans la littérature ; transcription primaire (anciennement sur spiked-online.com) non retrouvée en ligne à la date de rédaction — propos présentés comme rapportés.
27Trent Horn, Persuasive Pro Life — How to Talk About Our Culture's Toughest Issue, San Diego, Catholic Answers Press, 2014, p. 109-116.
28Christopher Robert Kaczor, The Ethics of Abortion — Women's Rights, Human Life, and the Question of Justice, 2ᵉ édition, New York, Routledge, 2014, p. 113.
29Jérôme Lejeune (1926-1994), cité dans Fondation Jérôme Lejeune, Manuel sur l'embryon humain, édition 2021, p. 15.
30Stuart W. G. Derbyshire, John C. Bockmann, « Reconsidering fetal pain », Journal of Medical Ethics, vol. 46, n° 1, janvier 2020, p. 3-6. DOI : 10.1136/medethics-2019-105701. Article disponible sur jme.bmj.com.
31David Boonin, A Defense of Abortion, Cambridge University Press, 2003, p. 316.
32Stephen Napier, « Twinning, substance, and identity through time : A reply to McMahan », The National Catholic Bioethics Quarterly, vol. 8, n° 2, 2008.
33Mary Elizabeth Williams, « So what if abortion ends life ? », Salon, 23 janvier 2013.
34Descriptions tirées des vidéos pédagogiques Abortion Procedures (LiveAction, liveaction.org/abortionprocedures), narrées par Anthony Levatino, M.D. ; voir aussi son témoignage devant le Subcommittee on the Constitution, House Committee on the Judiciary, Chambre des représentants des États-Unis, audition sur le District of Columbia Pain-Capable Unborn Child Protection Act (H.R. 3803), 17 mai 2012.
36 37 40Cour suprême des États-Unis, Gonzales v. Carhart, 550 U.S. 124 (2007), section I-A. Décision de Justice Anthony Kennedy.
38Warren M. Hern, Abortion Practice, Philadelphia, J.B. Lippincott Company, 1984, p. 142.
39Stephen Schwarz, The Moral Question of Abortion, Chicago, Loyola University Press, 1990, p. 15-19. L'acronyme SLED en anglais (Size, Level of development, Environment, Degree of dependency) a été francisé en TEDN.
41Scott Klusendorf, The Case for Life — Equipping Christians to Engage the Culture, Wheaton, Crossway Books, 2009. (Localisation exacte de la citation à vérifier sur l'édition imprimée.)
42Jeff McMahan, The Ethics of Killing — Problems at the Margins of Life, New York, Oxford University Press, 2002, p. 378.
43Peter Singer, Helga Kuhse, « On Letting Handicapped Infants Die », in James Rachels (éd.), The Right Thing to Do, New York, Random House, 1989, p. 146.
44Jeff McMahan, The Ethics of Killing — Problems at the Margins of Life, Oxford University Press, 2002, p. 360-361.
45Christopher Robert Kaczor, The Ethics of Abortion — Women's Rights, Human Life, and the Question of Justice, 2ᵉ édition, New York, Routledge, 2014, p. 103.
46Landrum Shettles, cité dans Molly Yard, Voices of the Abortion Debate, New Dimensions, octobre 1990, p. 109.
47David Boonin, A Defense of Abortion, Cambridge University Press, 2003, p. 254.
48Benedict Ashley, Albert Moraczewski, « Cloning, Aquinas, and the Embryonic Person », The National Catholic Bioethics Quarterly, vol. 1, n° 2, 2001, p. 199-200.
50Don Marquis, « Why Abortion Is Immoral », Journal of Philosophy, vol. 86, n° 4, avril 1989, p. 183-202. Article devenu un classique de l'éthique appliquée.
51 52Alexander Pruss, « I Was Once a Fetus : That Is Why Abortion Is Wrong », essai en ligne, université Baylor.
53 54Christopher Robert Kaczor, The Ethics of Abortion — Women's Rights, Human Life, and the Question of Justice, 2ᵉ édition, New York, Routledge, 2014, p. 116-117.
55Alexander Pruss, « Abortion and probability », blog, 25 septembre 2009. Reprise et formalisation de l'argument du scepticisme d'Anne Lindsay, « On the slippery slope again », Analysis, vol. 34, n° 4, 1974, p. 32.
60Judith Jarvis Thomson, « A Defense of Abortion », Philosophy and Public Affairs, vol. 1, n° 1, automne 1971, p. 47-66.
61Michael Tooley, Abortion and Infanticide, Oxford, Oxford University Press, 1983, p. 45.
62Jeff McMahan, The Ethics of Killing, Oxford University Press, 2002, p. 378.
63Alexander Pruss, « Abortion and probability », blog académique de l'université Baylor, 25 septembre 2009 ; « Symmetry and Thomson's violinist », 18 décembre 2017. Voir aussi sa contribution à Christian Bioethics, vol. 17, 2011.
64Nathan Nobis, Kristina Grob, Thinking Critically About Abortion — Why Most Abortions Aren't Wrong and Why All Abortions Should Be Legal, Open Philosophy Press, 2019, p. 43 et 51. Disponible en libre accès.
66David Boonin, A Defense of Abortion, Cambridge University Press, 2003, p. 151.
67C. de Vigan, B. Khoshnood, E. Cadio, V. Vodovar, F. Goffinet, « Diagnostic prénatal et prévalence de la trisomie 21 en population parisienne, 2001-2005 », Gynécologie Obstétrique & Fertilité, vol. 36, n° 2, 2008, p. 146-150. Étude du registre parisien des malformations congénitales (499 cas enregistrés) : environ 95 % des diagnostics prénatals de trisomie 21 ont abouti à une IMG (IC 95 % : 92,7-96,9).
68Margaret Sanger, The Pivot of Civilization, New York, Brentano's, 1922, chap. V, « The Cruelty of Charity ». Le passage vise la charité et la philanthropie envers les pauvres et les plus féconds ; Sanger y défendait explicitement des positions eugénistes. (La pagination varie selon les éditions.)
69Brian G. Skotko, Susan P. Levine, Richard Goldstein, « Self-perceptions from people with Down syndrome », American Journal of Medical Genetics Part A, vol. 155A, n° 10, octobre 2011, p. 2360-2369. Enquête auprès de 284 personnes trisomiques de 12 ans et plus : près de 99 % déclarent être heureuses de leur vie (résultat énoncé dans le résumé de l'étude).
70Alexander Pruss, « Abortion for Fetal Disability », blog académique, 18 décembre 2007.
71Hippocrate (Vᵉ siècle av. J.-C.), Serment d'Hippocrate, texte établi par J.-L. Heiberg in Hippocratis Opera, Corpus Medicorum Graecorum, Berlin-Leipzig, Teubner, 1927. Traduction Jouanna-Magdelaine, 1999, p. 69-71.
72Congrégation pour la doctrine de la foi, instruction Donum vitae sur le respect de la vie humaine naissante et la dignité de la procréation, 22 février 1987, partie I, n° 1. Préfet : cardinal Joseph Ratzinger.
73Unborn Victims of Violence Act (« Laci and Conner's Law »), loi fédérale américaine promulguée le 1ᵉʳ avril 2004 : l'atteinte à un « child in utero » lors d'un crime fédéral constitue une infraction distincte. 39 États fédérés ont adopté des lois analogues aux seuils variables.
74Cour de cassation, ch. crim., 30 juin 1999 (puis 2001-2002) : l'atteinte mortelle portée au fœtus n'entre pas dans le champ de l'homicide (art. 221-6 du code pénal), les incriminations pénales s'interprétant strictement ; CEDH, Vo c. France, 8 juillet 2004 : marge d'appréciation des États sur le statut de l'enfant à naître.
75Christopher Hitchens (1949-2011), journaliste et essayiste athée : entretien avec Lisa Miller, Newsweek, 2008 — « “Unborn child” seems to me to be a real concept. It's not a growth or an appendix. » — où il se dit « pro-life » sans recommander l'abrogation de Roe v. Wade. Position nuancée : défense de l'enfant à naître, refus de l'interdiction légale et soutien à la contraception.
76Nations Unies, « Gender-biased Sex Selection — Status report », UNFPA, 2007. Estimation des « femmes manquantes » dans le monde.
77Stephan Klasen, Claudia Wink, « Missing Women : Revisiting the Debate », Feminist Economics, vol. 9, n° 2-3, 2003, p. 263-299.
78Nivedita Menon, « Abortion As a Feminist Issue : Who Decides, and What ? », Outlook India, 12 mai 2012.
79Naomi Wolf, « Our Bodies, Our Souls », The New Republic, 16 octobre 1995. Article célèbre dans lequel cette féministe pro-choix critique l'incohérence morale de son propre camp.
80Didachè ou Enseignement des Douze Apôtres, II, 2. Texte composé entre 70 et 110 après J.-C. Édition critique : Willy Rordorf, André Tuilier, Sources chrétiennes, n° 248, Paris, Le Cerf, 1978.
81Tertullien, Apologétique, IX, 8, vers 197 après J.-C. Édition critique : Jean-Pierre Waltzing, Tertullien — Apologétique, Collection des Universités de France (Budé), Paris, Les Belles Lettres, 1929, rééd. 2003. Texte latin original : « Nobis vero semel homicidio interdicto, etiam conceptum utero, dum adhuc sanguis in hominem delibatur, dissolvere non licet. Homicidii festinatio est, prohibere nasci ; nec refert, natam quis eripiat animam, an nascentem disturbet : homo est et qui est futurus ; etiam fructus omnis iam in semine est. »
82Saint Basile de Césarée, Lettre 188 (Première lettre canonique à Amphiloque), canon 2, vers 374 après J.-C. Édition : Yves Courtonne, Saint Basile — Lettres, t. II, Collection des Universités de France, Paris, Les Belles Lettres, 1961, p. 124. PG 32, 671.
83Saint Augustin, De nuptiis et concupiscentia, livre I, ch. 15, vers 419-421 après J.-C. Édition critique : Karl Urba, Joseph Zycha, Corpus Scriptorum Ecclesiasticorum Latinorum (CSEL), vol. 42, Vienne, 1902, p. 229-230.
84Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 64, a. 8, réponse à l'objection 2, vers 1271-1272 : « He that strikes a woman with child does something unlawful : wherefore if there results the death either of the woman or of the animated fetus, he will not be excused from homicide. » Édition Léonine, Rome, 1888-1906 (texte vérifiable sur newadvent.org/summa/3064.htm). Sur la distinction entre avortement direct et indirect : II-II, q. 64, a. 7 (principe du double effet).
85Saint Jean-Paul II, Evangelium vitae, 25 mars 1995, § 59, sur les responsabilités partagées dans l'avortement, notamment celle du père.
90 108Saint Jean-Paul II, Evangelium vitae, 25 mars 1995, § 99, message aux femmes ayant eu recours à l'avortement.
91Pape François, Misericordiae vultus, 11 avril 2015, n. 12 : concession à tous les prêtres, « pour l'Année jubilaire », de la faculté d'absoudre du péché d'avortement ; puis Misericordia et misera, 20 novembre 2016, n. 12 : « j'accorde désormais à tous les prêtres, en vertu de leur ministère, la faculté d'absoudre ceux qui ont commis le péché d'avortement provoqué » — faculté permanente.
92Livre de Jérémie, 1, 5, traduction de la Bible de Jérusalem.
93Psaume 139, 13-15, traduction de la Bible de Jérusalem.
94Évangile selon saint Luc, 1, 41, traduction de la Bible de Jérusalem. Note philologique : le mot grec βρέφος (brephos) désigne aussi bien le fœtus que le nouveau-né, cf. Lc 2, 12.
95Dr Philippe Faucher, « Y a-t-il des conséquences psychologiques après une IVG ? », site officiel du gouvernement français ivg.gouv.fr, consulté le 19 mai 2026.
96Priscilla K. Coleman, « Abortion and mental health : quantitative synthesis and analysis of research published 1995-2009 », British Journal of Psychiatry, vol. 199, n° 3, septembre 2011, p. 180-186. DOI : 10.1192/bjp.bp.110.077230. Méta-analyse portant sur 22 études et 877 181 femmes — contestée pour des failles méthodologiques graves (demande de rétractation portée par seize chercheurs en 2022 ; cf. BMJ, 20 juillet 2023, « Medical journal's refusal to retract abortion paper sparks independence row »).
97 98National Collaborating Centre for Mental Health / Academy of Medical Royal Colleges, Induced Abortion and Mental Health — A Systematic Review of the Mental Health Outcomes of Induced Abortion, Londres, décembre 2011 : à grossesse non désirée comparable, l'IVG n'augmente pas le risque de troubles mentaux par rapport à la naissance.
99Vincent M. Rue, M.D., « A Report on the Psychological Aftermath of Abortion », témoignage devant le Sénat américain, 15 septembre 1987. Travaux ultérieurs publiés dans Medical Science Monitor.
100Pr René Ecochard, hôpitaux universitaires de Lyon, « IVG et troubles psychologiques », compilation de cas cliniques de syndromes post-abortifs, disponible sur ivg.net.
101Mika Gissler, Elina Hemminki, Jouko Lönnqvist, « Suicides after pregnancy in Finland, 1987-94 : register linkage study », British Medical Journal, vol. 313, n° 7070, 7 décembre 1996, p. 1431-1434. DOI : 10.1136/bmj.313.7070.1431. Voir aussi M. Gissler, C. Berg, M.-H. Bouvier-Colle, P. Buekens, « Pregnancy-associated mortality after birth, spontaneous abortion, or induced abortion in Finland, 1987-2000 », American Journal of Obstetrics and Gynecology, vol. 190, n° 2, février 2004, p. 422-427.
102Norma McCorvey (1947-2017), avec Gary Thomas, Won by Love, Nashville, Thomas Nelson, 1997. McCorvey, la « Jane Roe » de l'arrêt Roe v. Wade (1973) de la Cour suprême des États-Unis, y raconte son retournement et son engagement militant pro-vie.
103Abby Johnson, avec Cindy Lambert, Unplanned — The Dramatic True Story of a Former Planned Parenthood Leader's Eye-Opening Journey across the Life Line, Tyndale House, 2011. Directrice du centre Planned Parenthood de Bryan (Texas) pendant huit ans, démission en octobre 2009 après avoir assisté à un avortement sous échographie ; pressions aux quotas d'avortements rapportées dès novembre 2009 (Catholic World News).
104 105Melissa Ohden, témoignage devant la commission judiciaire de la Chambre des représentants des États-Unis, septembre 2015 (audition sur le Planned Parenthood). Née en 1977 après l'échec d'un avortement par injection saline à Sioux City ; fondatrice de l'Abortion Survivors Network.
106Jill Stanek, témoignage devant le Subcommittee on the Constitution, House Committee on the Judiciary, U.S. House of Representatives, 20 juillet 2000, sur les nouveau-nés survivants d'avortement à l'Hôpital Christ Hospital de Oak Lawn (Illinois). Témoignage à l'origine du Born-Alive Infants Protection Act promulgué le 5 août 2002 par le président George W. Bush (Public Law 107-207).
107Sainte Mère Teresa de Calcutta, discours de réception du Prix Nobel de la paix, Hôtel de ville d'Oslo, 11 décembre 1979. Texte intégral sur le site officiel du Comité Nobel.
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