L'euthanasie, au sens strict, désigne « une action ou une omission qui, de soi et dans l'intention, donne la mort afin de supprimer ainsi toute douleur ».[1] Cette définition, donnée par saint Jean-Paul II dans Evangelium Vitae le 25 mars 1995, reprend la définition de la déclaration Iura et Bona publiée quinze ans plus tôt par la Sacrée Congrégation pour la Doctrine de la Foi.[2] Elle pose deux critères : l'intention (vouloir la mort) et le moyen (provoquer la mort). Si l'un et l'autre sont réunis, peu importe que le geste soit un acte (injection létale) ou une omission (privation d'alimentation et d'hydratation pour faire mourir) : c'est une euthanasie.
L'Église catholique l'a condamnée « comme un enseignement définitif ».[3] Le Catéchisme la qualifie de « meurtre gravement contraire à la dignité de la personne humaine et au respect du Dieu vivant ».[4] Saint Jean-Paul II, dans une formule qui engage l'autorité du Magistère ordinaire et universel, « confirme que l'euthanasie est une grave violation de la Loi de Dieu ».[5] Cette position n'est pas une opinion confessionnelle parmi d'autres : elle peut être démontrée par la raison naturelle, et c'est précisément à cet exercice rationnel que tient cet article.
L'enjeu n'est plus théorique. La proposition de loi française sur le « droit à l'aide à mourir » a été adoptée trois fois par l'Assemblée nationale (27 mai 2025, 25 février 2026 puis 30 juin 2026) et rejetée trois fois par le Sénat (28 janvier, 12 mai et 7 juillet 2026) ; usant de la possibilité constitutionnelle du « dernier mot », les députés l'ont adoptée définitivement le 15 juillet 2026. Le Conseil constitutionnel, saisi entre le 16 et le 20 juillet 2026 par le président du Sénat, plus de soixante sénateurs, le Premier ministre et plus de soixante députés, l'a déclarée conforme à la Constitution le 14 août 2026 (décision n° 2026-910 DC), sous trois réserves d'interprétation renforçant les clauses de conscience ; la loi n° 2026-794 a été promulguée le 18 août 2026 et est entrée en vigueur le 20 août 2026.[6] Les Pays-Bas ont enregistré 10 341 euthanasies en 2025, soit environ 6 % de tous les décès du pays.[7] La Belgique en a déclaré 4 486 en 2025 (+12,4 %), soit 4 % des décès belges, dont 110 patients résidant en France.[8] Le Canada a comptabilisé 16 499 décès par MAID en 2024, soit 5,1 % de tous les décès canadiens.[9] En vingt-trois ans, ce qui était présenté comme l'exception encadrée est devenu une cause majeure de décès dans plusieurs pays occidentaux.
Cet article expose la question dans toutes ses dimensions : la définition exacte du mot, l'argument central qui suffit à exclure l'euthanasie de tout système juridique cohérent, les trois meilleurs arguments de ses défenseurs et leurs réfutations, les preuves empiriques de la « pente glissante » fournies par les pays qui ont franchi le pas, la situation française au seuil du basculement, et enfin la réponse catholique magistérielle et spirituelle. La démarche reprend, pour les arguments non religieux, le travail de Matthieu Lavagna dans son livre L'Euthanasie en débat — Peut-on donner la mort par compassion ? (Salvator), qui rassemble la meilleure apologétique francophone et renvoie aux sources primaires citées ci-dessous.[10]
L'euthanasie, sans équivoque : ce que c'est, ce que ce n'est pas
La définition magistérielle
Saint Jean-Paul II, dans l'encyclique Evangelium Vitae, formule la définition canonique en deux phrases serrées :
« Pour porter un jugement moral correct sur l'euthanasie, il faut avant tout la définir clairement. Par euthanasie au sens strict, on doit entendre une action ou une omission qui, de soi et dans l'intention, donne la mort afin de supprimer ainsi toute douleur. L'euthanasie se situe donc au niveau des intentions et à celui des procédés employés. » — Saint Jean-Paul II, Evangelium Vitae, 25 mars 1995, § 65[11]
Deux éléments simultanément requis : (1) l'intention — on veut la mort, soit comme fin, soit comme moyen de supprimer la souffrance ; (2) le moyen — on accomplit, par action ou par omission, ce qui cause la mort. Le geste typique est l'injection létale, qui combine en général un puissant sédatif, un barbiturique et, si besoin, du curare pour bloquer la respiration.[12] Mais une omission délibérée peut tout autant constituer une euthanasie : couper l'oxygène, l'alimentation et l'hydratation à un patient stabilisé pour qu'il en meure. L'affaire Vincent Lambert en est l'exemple le plus discuté en France — et un cas disputé : juridiquement, l'arrêt de la nutrition et de l'hydratation a été validé comme refus d'une obstination déraisonnable (Conseil d'État, 24 juin 2014 ; Cour européenne des droits de l'homme, Grande Chambre, 5 juin 2015), tandis que la doctrine catholique y voit une euthanasie par omission au sens du discours de Jean-Paul II du 20 mars 2004 sur l'alimentation et l'hydratation dues aux patients en état végétatif.[13]
Quatre adjectifs pour quatre situations
La littérature de bioéthique distingue depuis longtemps :
| Forme | Définition | Position catholique |
|---|---|---|
| Euthanasie active | Action directe (injection létale) qui tue le patient | Toujours immorale |
| Euthanasie passive | Omission délibérée (privation de soins vitaux pour provoquer la mort) | Toujours immorale |
| Euthanasie volontaire | À la demande expresse du patient | Toujours immorale |
| Euthanasie non-volontaire | Patient incapable de se prononcer (coma, démence) | Toujours immorale |
| Euthanasie involontaire | Contre la volonté du patient | Universellement réprouvée — c'est le meurtre pur |
Une donnée capitale ressort de cette distinction : tous les défenseurs sérieux de l'euthanasie rejettent l'euthanasie involontaire. Le débat porte uniquement sur les formes volontaires et non-volontaires. Cela ne dispense pas de constater que, dans les pays qui ont légalisé, l'euthanasie sans demande explicite du patient atteint des proportions inquiétantes : selon une étude publiée dans le Canadian Medical Association Journal en juin 2010 sur 6 927 décès certifiés en Flandre, 32 % des décès provoqués par médicaments létaux avaient eu lieu sans demande explicite du patient, et la décision n'avait même pas été discutée avec lui dans 77,9 % des cas.[14] Une seconde enquête belge, publiée dans le New England Journal of Medicine en 2015 selon la même méthode d'enquête populationnelle indépendante des déclarations officielles, mesure l'évolution dans la durée : le taux de décès classés comme euthanasie en Flandre est passé de 1,9 % en 2007 à 4,6 % en 2013, et l'administration de substances létales sans demande explicite du patient représentait encore 1,7 % de la totalité des décès cette année-là.[15]
La distinction décisive : euthanasie versus refus de l'acharnement thérapeutique
C'est la confusion la plus pénible à dissiper, et la plus piégeuse pour le débat public. Refuser l'acharnement thérapeutique n'est pas l'euthanasie. Le Catéchisme l'écrit avec une clarté définitive :
« La cessation de procédures médicales onéreuses, périlleuses, extraordinaires ou disproportionnées avec les résultats attendus peut être légitime. C'est le refus de l'« acharnement thérapeutique ». On ne veut pas ainsi donner la mort ; on accepte de ne pas pouvoir l'empêcher. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2278[16]
La différence n'est pas un jeu de mots : elle est ontologique. Dans le refus de l'acharnement, le patient meurt de sa maladie ; on cesse simplement de tout faire pour la combattre quand l'effort est devenu disproportionné, inutile, douloureux. Dans l'euthanasie, le patient meurt d'un acte qu'on lui inflige ou qu'on s'inflige par négligence calculée.
Evangelium Vitae précise les critères à retenir pour juger qu'un traitement est devenu disproportionné : il s'agit d'interventions « qui ne conviennent plus à la situation réelle du malade, parce qu'elles sont désormais disproportionnées par rapport aux résultats que l'on pourrait espérer ou encore parce qu'elles sont trop lourdes pour lui et pour sa famille. […] Le renoncement à des moyens extraordinaires ou disproportionnés n'est pas équivalent au suicide ou à l'euthanasie ; il traduit plutôt l'acceptation de la condition humaine devant la mort ».[17]
Le droit français lui-même reflète cette distinction. L'article R. 4127-38 du Code de la santé publique impose au médecin une obligation double et inséparable :
« Le médecin doit accompagner le mourant jusqu'à ses derniers moments, assurer par des soins et mesures appropriés la qualité d'une vie qui prend fin, sauvegarder la dignité du malade et réconforter son entourage. Il n'a pas le droit de provoquer délibérément la mort. » — Code de la santé publique, article R. 4127-38 (article 38 du Code de déontologie médicale)[18]
| Situation | Jugement moral catholique | Pourquoi |
|---|---|---|
| Injection létale demandée | Refusée | La mort est voulue comme moyen |
| Suicide assisté | Refusé | On coopère directement à la mort |
| Arrêt d'un traitement disproportionné | Peut être légitime | On refuse l'acharnement, on n'inflige pas la mort |
| Antalgie forte avec effet secondaire létal | Peut être légitime | La douleur est visée, la mort prévue et tolérée |
| Sédation profonde et continue | Peut être légitime | Soulagement de symptômes réfractaires, sans intention de tuer |
| Soins palliatifs | Encouragés | « Forme privilégiée de la charité désintéressée » (CEC § 2279) |
Suicide assisté : un autre nom pour le même acte
Le suicide médicalement assisté consiste, pour le médecin, à fournir au patient les moyens de se donner lui-même la mort — typiquement une substance létale à ingérer. La frontière avec l'euthanasie active est ténue : c'est la même mort, recherchée à dessein, avec le concours du corps médical. La Suisse a fait le choix singulier de laisser impuni le suicide assisté sans mobile égoïste (art. 115 du Code pénal, entré en vigueur en 1942) tout en interdisant l'euthanasie active, punie comme « meurtre sur la demande de la victime » (art. 114 CP suisse).[19]
Saint Jean-Paul II ne se laisse pas piéger par cette distinction :
« Partager l'intention suicidaire d'une autre personne et l'aider à la réaliser, par ce qu'on appelle le « suicide assisté », signifie que l'on se fait collaborateur, et parfois soi-même acteur, d'une injustice qui ne peut jamais être justifiée, même si cela répond à une demande. » — Saint Jean-Paul II, Evangelium Vitae, § 66[20]
Et l'encyclique convoque, à l'appui, un passage de saint Augustin d'une étonnante actualité :
« Il n'est jamais licite de tuer un autre, même s'il le voulait, et plus encore s'il le demandait parce que, suspendu entre la vie et la mort, il supplie d'être aidé à libérer son âme qui lutte contre les liens du corps et désire s'en détacher ; même si le malade n'était plus en état de vivre, cela n'est pas licite. » — Saint Augustin, cité dans Evangelium Vitae, § 66[21]
Le langage qui dissimule
Les pays qui veulent banaliser ces pratiques inventent un vocabulaire d'évitement. La Belgique et la France parlent d'« aide active à mourir ». Le Québec appelle l'euthanasie un « soin ». Les militants pro-euthanasie revendiquent le droit de « mourir dans la dignité » — comme si la dignité d'une personne pouvait se mesurer à la propreté de sa fin.
Les docteurs Jean-Marie Gomas et Pascale Favre, qui ont consacré ensemble plus d'un demi-siècle aux soins palliatifs, le notent avec précision :
« L'effacement volontaire du mot euthanasie du discours commun et son remplacement par l'expression « aide active à mourir » fausse l'appréhension de la réalité du geste. Le vocable de substitution, délibérément employé pour rassurer, laisse croire à un accompagnement médical vers une mort douce, une sorte d'anesthésie. » — Dr Jean-Marie Gomas et Dr Pascale Favre, Fin de vie, peut-on choisir sa mort ?, Artège, 2023[22]
Le philosophe Rémi Brague rappelle, lui, que l'expression « mourir dans la dignité » est en réalité un contresens :
« La mort de tout homme est digne. C'est notre regard sur le mourant qui peut la rendre indigne. Ma propre mort ne sera pas nécessairement agréable ou paisible. Je souhaite bien sûr qu'elle ne soit pas trop douloureuse ou angoissée. J'aimerais, comme nous tous, mourir soigné, entouré, accompagné. Mais ma mort sera de toute façon digne. Ma dignité, nul ne peut me l'enlever. Elle tient à ce que je sois une personne, non à l'état dans lequel je me trouve. » — Rémi Brague, Le Figaro, 2014[23]
L'argument décisif contre l'euthanasie
Toute l'argumentation rationnelle contre l'euthanasie tient en un syllogisme limpide, que Matthieu Lavagna a remis au centre du débat francophone :[24]
- L'homicide volontaire d'un innocent est immoral et doit être illégal.
- L'euthanasie est un homicide volontaire d'un innocent.
- Donc l'euthanasie est immorale et doit être illégale.
L'argument est logiquement valide : si les deux prémisses sont vraies, la conclusion s'impose nécessairement. La prémisse 2 est garantie par la définition même de l'euthanasie : provoquer intentionnellement la mort d'un patient. C'est donc sur la prémisse 1 que tout se joue. Or cette prémisse est l'un des principes fondateurs de toute civilisation. Tuer délibérément un être humain innocent revient à lui infliger la plus grande perte possible : la privation définitive de la totalité de son être.
Le serment d'Hippocrate, vingt-cinq siècles de médecine
Bien avant le christianisme, la médecine grecque s'était définie elle-même contre l'euthanasie. Le serment d'Hippocrate (IVᵉ siècle av. J.-C.) — encore prêté aujourd'hui sous des formes modernisées par les nouveaux médecins en France — comportait dès l'origine un engagement explicite :
« Je ne remettrai à personne du poison, si on m'en demande, ni ne prendrai l'initiative d'une pareille suggestion ; semblablement, je ne remettrai à aucune femme un pessaire abortif. Je passerai ma vie et j'exercerai mon art dans l'innocence et la pureté. » — Serment d'Hippocrate, IVᵉ siècle avant Jésus-Christ[25]
Le mot grec pharmakon thanasimon — « drogue mortelle » — désigne très précisément le poison létal demandé par un patient désespéré. Hippocrate sait bien que la demande existera ; il statue que la médecine ne sera jamais cela. La médecine est faite pour soigner, pas pour tuer. Tuer son patient n'est pas une variante du soin : c'est sa négation pure.
La Convention européenne et le Code pénal
Ce que la médecine refuse, le droit international le proclame avec une netteté équivalente. L'article 2 de la Convention européenne des droits de l'homme (1950) dispose :
« La mort ne peut être infligée à quiconque intentionnellement, sauf en exécution d'une sentence capitale prononcée par un tribunal au cas où le délit est puni de cette peine par la loi. » — Convention européenne des droits de l'homme, article 2, alinéa 1, 4 novembre 1950[26]
En droit français, l'article 221-1 du Code pénal qualifie « le fait de donner volontairement la mort à autrui » de meurtre, et l'article 221-4 punit ce meurtre de réclusion criminelle à perpétuité lorsqu'il est commis sur « une personne dont la particulière vulnérabilité, due à son âge, à une maladie, à une infirmité, à une déficience physique ou psychique […], est apparente ou connue de son auteur ».[27] Légaliser l'euthanasie obligerait donc, en toute rigueur, à modifier ces articles — c'est-à-dire à rétracter du Code pénal une protection que la République garantit aux plus vulnérables depuis sa fondation.
Le renversement de la charge de la preuve
Lavagna en déduit une conclusion souvent oubliée dans le débat médiatique :
- Légaliser l'euthanasie suppose de légaliser le meurtre dans certaines circonstances.
- Or il n'existe aucune raison valable de remettre en question l'illégalité du meurtre.
- Donc l'euthanasie doit rester illégale.
La charge de la preuve incombe aux partisans d'un tel bouleversement. Tant qu'ils n'auront pas démontré que le meurtre doit devenir légal dans certains cas — démonstration qu'aucun, à ce jour, n'a su mener à terme —, la position anti-euthanasie l'emporte par défaut. C'est précisément l'inverse de la rhétorique militante qui présente l'opposition comme un repli défensif à justifier.
Trois grandes familles d'arguments tentent ce renversement : la compassion, l'autonomie, et la dignité perdue. Nous allons les examiner une à une.
Premier argument pro-euthanasie : la compassion
« L'euthanasie est un acte de compassion : elle permet à une personne de mourir sans souffrances insupportables. »
Personne ne veut souffrir. Personne ne veut voir souffrir un proche. La compassion est ce qu'il y a de plus humain dans la sensibilité contemporaine, et il serait monstrueux de la mépriser. Mais une question se pose immédiatement : la compassion exige-t-elle de supprimer la personne qui souffre, ou de soulager sa souffrance ?
Les soins palliatifs soulagent désormais toute douleur
La médecine moderne ne laisse plus, en droit, mourir un patient dans la souffrance. Les soins palliatifs disposent d'un arsenal d'antalgiques — morphine et opioïdes sous toutes leurs formes, anti-inflammatoires, antiépileptiques, antidépresseurs, anesthésiques locaux — qui permet de soulager la douleur physique. Le Comité consultatif national d'éthique (CCNE), instance pourtant non confessionnelle, l'a admis dans sa préparation à la loi Claeys-Léonetti :
« Les experts s'accordent pour dire que toute douleur peut aujourd'hui être soulagée par une gamme de solutions pouvant aller jusqu'à l'utilisation de techniques anesthésiques ou une chirurgie de la douleur. » — Comité consultatif national d'éthique, cité par Henri de Soos, L'impasse de l'euthanasie, Salvator, 2022[28]
Pour les cas extrêmes — douleurs réfractaires en fin de vie —, la sédation profonde et continue jusqu'au décès plonge le patient dans un état d'inconscience qui éteint la perception de la douleur. Légalement encadrée en France depuis la loi Claeys-Léonetti de 2016, elle est sans rapport moral avec l'euthanasie. Les docteurs Favre et Gomas écrivent :
« Le but de la sédation profonde est de soulager les souffrances réfractaires d'un patient proche de la fin de vie. L'intentionnalité du geste est ce seul soulagement. […] Le patient meurt de l'évolution de sa maladie. À l'opposé, l'euthanasie est un acte dont l'objectif est l'administration de la mort : pour être soulagé le patient est éliminé. » — Dr Jean-Marie Gomas et Dr Pascale Favre, Fin de vie, peut-on choisir sa mort ?, Artège, 2023[29]
Le philosophe Jacques Ricot le résume d'une formule devenue célèbre :
« L'euthanasie ne complète pas l'accompagnement, elle le supprime. Elle ne succède pas aux soins palliatifs, elle les interrompt. Elle ne soulage pas le patient, elle l'élimine. » — Jacques Ricot, Esprit, août-septembre 2001[30]
Le tableau suivant, synthétisé à partir des travaux cliniques des docteurs Gomas et Favre, cristallise en six dimensions la distinction médicale et juridique entre les deux actes :[31]
| Critère | Sédation profonde et continue | Euthanasie |
|---|---|---|
| Intention | Soulager des souffrances réfractaires | Provoquer la mort |
| Moyen | Médicament sédatif titré progressivement | Substance létale à dose mortelle |
| Procédure | Proportionnée, réversible si amélioration | Irréversible par définition |
| Résultat | Le patient meurt de sa maladie | Le patient meurt de l'acte lui-même |
| Temporalité | Mort naturelle survenant au terme de la maladie | Mort provoquée et immédiate |
| Cadre légal (France) | Légale depuis la loi Claeys-Léonetti (2016) | Illégale — objet du PPL Falorni (2026) |
Ce tableau révèle l'inanité de l'argument parfois avancé pour banaliser l'euthanasie : « la sédation profonde, c'est la même chose ». Non : l'intention, le moyen, la procédure, le résultat, la temporalité et le cadre juridique diffèrent à chaque ligne.
Le principe du double effet
La pierre angulaire de l'éthique médicale ici en jeu est le principe du double effet (PDE), formulé au XVIᵉ siècle dans la scolastique tardive et déjà implicitement présent chez saint Thomas d'Aquin (Somme théologique, II-II, q. 64, a. 7).[32] Il énonce qu'un acte ayant deux effets — l'un bon, l'autre mauvais — est moralement licite si quatre conditions sont simultanément remplies :
- L'acte lui-même est bon ou moralement neutre (administrer un antalgique).
- Le bon effet (soulagement) résulte directement de l'acte, et non du mauvais effet (la mort).
- Le mauvais effet n'est pas voulu, seulement prévu et toléré comme conséquence inévitable.
- Il existe une raison proportionnée pour accepter le mauvais effet (la souffrance réfractaire).
Pie XII, dans son allocution aux anesthésistes du 24 février 1957 — texte fondateur de la bioéthique catholique moderne — a formulé l'application clinique avec une précision qui n'a pas été dépassée :
« Si entre la narcose et l'abrègement de la vie n'existe aucun lien causal direct, posé par la volonté des intéressés ou par nature des choses, et si au contraire l'administration de narcotiques entraîne par elle-même deux effets distincts, d'une part le soulagement des douleurs, et d'autre part l'abrègement de la vie, elle est licite ; encore faut-il voir s'il y a entre ces deux effets une proportion raisonnable, et si les avantages de l'un compensent les inconvénients de l'autre. » — Pie XII, allocution aux anesthésistes, 24 février 1957[33]
La sédation et l'antalgie respectent ces conditions. L'euthanasie en viole les trois premières : l'acte (injection létale) n'est pas neutre, le soulagement passe précisément par la mort, et la mort est directement recherchée. Croire que l'on peut maintenir le principe du double effet pour justifier l'euthanasie est une confusion conceptuelle que la philosophie morale repousse depuis quatre siècles.
« Incurable n'est jamais synonyme de non soignable »
Le Dicastère pour la Doctrine de la Foi, dans la lettre Samaritanus Bonus publiée le 22 septembre 2020, a posé une formule désormais centrale :
« Cette volonté de toujours soigner la personne malade offre le critère permettant d'évaluer les différentes actions à entreprendre dans la situation de maladie « incurable » : incurable, en effet, n'est jamais synonyme de « non soignable ». Le regard contemplatif appelle à un élargissement de la notion de soin. L'objectif des traitements doit viser l'intégrité de la personne, en garantissant avec les moyens appropriés et nécessaires un soutien physique, psychologique, social, familial et religieux. » — Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Samaritanus Bonus, 14 juillet 2020 (publiée le 22 septembre 2020), chapitre I[34]
Cette phrase, brève, désamorce d'un coup l'argument médiatique de la compassion : il existe toujours, même quand on ne peut plus guérir, quelque chose à faire pour soulager, soutenir, accompagner. La lettre ajoute que « l'expérience montre que l'application de soins palliatifs réduit considérablement le nombre de personnes qui demandent l'euthanasie ».[35] L'observation est confirmée par tous les médecins en soins palliatifs : les demandes d'euthanasie chutent dès qu'un patient est correctement soulagé et entouré.
La fausse pitié dénoncée par Jean-Paul II
Saint Jean-Paul II a tranché la question d'une formulation magistérielle qui reste, trente ans après, la référence :
« Alors même que le motif n'est pas le refus égoïste de porter la charge de l'existence de celui qui souffre, on doit dire de l'euthanasie qu'elle est une fausse pitié, et plus encore une inquiétante « perversion » de la pitié : en effet, la vraie « compassion » rend solidaire de la souffrance d'autrui, mais elle ne supprime pas celui dont on ne peut supporter la souffrance. » — Saint Jean-Paul II, Evangelium Vitae, § 66[36]
La compassion vraie, comme l'indique son étymologie (cum-patior, « souffrir avec »), est présence, pas suppression. Tuer celui qui souffre n'est pas être avec lui : c'est s'épargner sa souffrance en s'épargnant sa personne. C'est précisément l'inverse de la compassion.
Deuxième argument pro-euthanasie : l'autonomie
« Mon corps, mon choix. La société doit respecter ma liberté de choisir ma mort. »
C'est le slogan central des associations militantes — en France, l'Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD) le reprend depuis des décennies. Le philosophe utilitariste Peter Singer en a donné la formulation académique :
« Le principe du respect de l'autonomie nous impose de permettre à des agents rationnels de vivre leur vie en fonction de leurs décisions autonomes, sans coercition ni interférence ; si des agents rationnels choisissent de mourir, le respect de l'autonomie nous conduira à les aider à faire ce qu'ils ont choisi. » — Peter Singer, Practical Ethics, Cambridge University Press, 2ᵉ éd., 1993, p. 195[37]
L'argument est puissant parce qu'il s'appuie sur une valeur authentique : la liberté de la personne. Mais il s'effondre dès qu'on le pousse jusqu'au bout.
Une autonomie qui n'est jamais absolue
Si l'autonomie corporelle me conférait un droit absolu de disposer de mon corps, rien n'empêcherait personne de demander à se faire tuer pour n'importe quelle raison : chagrin d'amour, perte d'emploi, dette de jeu, ras-le-bol existentiel. Or même l'ADMD recule devant cette conclusion. Son président Jonathan Denis l'a déclaré publiquement dans un débat de mars 2023 face à Jean-Marie Le Méné (président de la Fondation Jérôme Lejeune) :
« Aucun pays aujourd'hui ne dira : parce que vous avez une peine de cœur, on va vous permettre une aide active à mourir. » — Jonathan Denis, président de l'ADMD, débat de mars 2023[38]
Mais alors l'argument tombe. Si l'autonomie n'est pas absolue — et elle ne l'est jamais —, le défenseur de l'euthanasie doit dire où elle s'arrête, selon quels critères, et pourquoi ces critères-là. Aucun n'a su le faire de manière non arbitraire.
L'État français reconnaît d'ailleurs lui-même que la disposition de son corps n'est pas un droit absolu : il interdit le trafic d'organes (jusqu'à 7 ans de prison), pénalise l'achat de services sexuels (depuis 2016), interdit la consommation de drogues dures (article L.3421-1 du Code de la santé publique). Si l'autonomie corporelle suffisait, ces interdictions seraient illégitimes — et il faudrait, au nom de la cohérence, légaliser la vente de reins, la prostitution et l'héroïne. L'ADMD ne va heureusement pas jusque-là, mais elle scie alors la branche sur laquelle elle est assise.
On ne peut pas se déposséder de ses droits fondamentaux
Le philosophe David Oderberg (université de Reading) a formalisé l'objection majeure : certains droits sont inaliénables, ce qui signifie qu'on ne peut pas y renoncer par un choix individuel, même volontaire.
« Bien qu'un homme puisse renoncer à tel ou tel bien qu'il possède, il ne peut pas renoncer à son droit à la propriété en tant que tel. Un être humain peut dire : « Je vous lègue cette partie de mes biens », mais il ne peut pas dire : « Je renonce, en tant qu'être humain, à mon droit à la propriété. » » — David Oderberg, Applied Ethics — A Non-Consequentialist Approach, Blackwell, 2000, p. 56[39]
Il en va de même pour la liberté : personne ne peut se vendre comme esclave, même par contrat librement consenti. Aucun tribunal au monde ne ratifierait un tel acte. Le droit à la vie appartient à cette même catégorie : il est inaliénable, parce qu'il est ce qui fonde tous les autres droits. On ne peut pas renoncer à ce qui rend possible toute renonciation.
La médecine n'est pas l'exécution des désirs
Une seconde objection est plus pratique encore. Même si le patient désire mourir, le médecin n'a aucune obligation de céder à sa demande. Un patient anorexique qui demande qu'on réduise son apport nutritionnel parce qu'il se « sentirait mieux » en perdant du poids ne doit pas être exaucé : sa demande va contre sa propre santé. Un patient qui demande à être amputé d'un bras valide pour des raisons psychologiques (le trouble d'intégrité de l'identité corporelle, ou BIID, est documenté) ne doit pas être exaucé. Un patient qui demande à un médecin de lui injecter de l'héroïne pour « se sentir mieux » ne doit pas l'être davantage.
La règle est simple : la finalité de la médecine est de soigner, pas d'exécuter des désirs. Or si un médecin refuse de mutiler un patient parce que c'est contraire à sa santé, à plus forte raison doit-il refuser de le tuer — qui est une atteinte infiniment plus radicale et irréversible.
L'incohérence du matérialisme athée
Lavagna note, en passant, une ironie philosophique. Les défenseurs les plus farouches de la « liberté individuelle absolue » sont souvent des matérialistes athées (Peter Singer, Yuval Noah Harari, Raphaël Enthoven). Or, du point de vue matérialiste athée, la liberté individuelle elle-même devient problématique : si tout ce que je suis se réduit à des processus biochimiques déterminés par les lois de la physique, en quoi mes choix sont-ils « libres » ? Harari l'admet sans détour :
« Au cours du siècle dernier, les chercheurs ont ouvert la boîte noire de Sapiens : ils ont découvert qu'il n'y avait en lui ni âme, ni libre arbitre, ni « soi » ; uniquement des gènes, des hormones et des neurones obéissant aux mêmes lois physiques et chimiques qui gouvernent le reste de la réalité. […] Le libre arbitre n'existe que dans les histoires imaginaires que les hommes ont inventées. » — Yuval Noah Harari, Homo Deus — Une brève histoire de l'avenir, Albin Michel, 2017, p. 304-305[40]
Le matérialiste qui invoque la liberté pour réclamer l'euthanasie ne peut pas, sans contradiction, soutenir que cette liberté existe vraiment. Le débat n'a finalement de sens que dans une anthropologie qui reconnaît la transcendance de la personne.
Troisième argument pro-euthanasie : la vie indigne d'être vécue
« Sa vie ne vaut plus la peine d'être vécue. Quand il n'y a plus de qualité de vie, il vaut mieux partir. »
L'actrice française Line Renaud, militante célèbre de l'ADMD, l'a résumé ainsi : « Quand il n'y a plus de qualité de vie, il vaut mieux partir ».[41] L'argument n'invoque ni la souffrance ni la liberté mais un jugement objectif sur la valeur de la vie. Pourtant, dès qu'on l'examine, il s'effondre sur lui-même.
Ce jugement sur la valeur d'une vie n'est pas né avec le débat actuel. Manfred Lütz en retrace la genèse dans Le christianisme en procès, un ouvrage qui met à la portée du grand public les travaux de l'historien Arnold Angenendt[42] :
« La discussion au sujet du « droit à la mort » commença vers 1900. Elle se poursuivit après la Première Guerre mondiale avec la « libération par la mort pour les malades incurables » ; on y ajouta l'argument financier, à savoir le coût d'entretien de ces « existences-fardeau ». » — Manfred Lütz, Le christianisme en procès, Éditions Emmanuel, 2019, p. 217[43]
Lütz poursuit : on en vint même à saluer l'élimination de nouveau-nés atteints de maladies incurables, sous prétexte que leur vie était « indigne d'être vécue », et les campagnes d'euthanasie hitlériennes contre les malades incurables et les handicapés mirent ensuite « impitoyablement en pratique ce qui jusqu'alors relevait de la spéculation intellectuelle »[44]. Ce rappel porte sur le critère, pas sur les personnes : il n'impute pas ces crimes aux partisans actuels de l'euthanasie, qui subordonnent la décision à la demande libre du patient.
Aucun critère objectif n'existe
Sur quoi se fonderait ce jugement ? Sur l'autonomie physique ? Les nouveau-nés ne sont pas autonomes : ils mourraient en quelques heures s'ils étaient abandonnés sur un lit d'hôpital. Faut-il en déduire qu'ils n'ont pas de valeur ? Sur l'utilité sociale ? Personne dans une société développée ne vit en autarcie totale : nous dépendons tous d'innombrables autres. Sur la santé mentale ? Les personnes atteintes de pathologies psychiatriques graves seraient alors automatiquement candidates à l'élimination — et la Belgique, hélas, en est déjà là.
Christopher Kaczor, philosophe à Loyola Marymount University, le formule clairement :
« Il est impossible de proposer des critères véritablement objectifs et non arbitraires pour déterminer le seuil à partir duquel une vie deviendrait soudainement indigne d'être vécue. » — Christopher Kaczor, Disputes in Bioethics — Abortion, Euthanasia and Other Controversies, 2020[45]
La proposition de loi de l'ADMD illustre cette impasse avec une clarté involontaire. Le texte proposé retient comme critère d'éligibilité : « une souffrance psychique inapaisable qu'elle juge insupportable » — c'est-à-dire que c'est le patient lui-même, et lui seul, qui décide si sa souffrance est « insupportable ».[46] Il n'existe ici aucun critère médical objectif, aucun seuil clinique vérifiable, aucun tiers qualifié pour confirmer ou infirmer. En conséquence logique, toute personne handicapée souffrant de dépression pourrait valablement demander l'euthanasie, et aucun médecin ne pourrait légitimement s'y opposer au nom d'un critère objectif. Matthieu Lavagna souligne que ce glissement n'est pas un dysfonctionnement de la loi — il en est le principe même, assumé dès la rédaction.
Dépendance n'est pas indignité
Les jumelles siamoises Jodie et Mary, nées le 8 août 2000, partageaient la même colonne vertébrale et le même système cardio-pulmonaire ; Mary dépendait intégralement du corps de sa sœur pour respirer et survivre. Doit-on dire que Mary n'avait pas de dignité parce qu'elle était totalement dépendante ? Aucune juridiction au monde n'a osé l'écrire.
Henri de Soos, dans son livre L'impasse de l'euthanasie (Salvator, 2022), résume le point d'une formule percutante :
« Pourquoi donc cette volonté illusoire de toute puissance, de toute maîtrise, de toute indépendance, comme si dépendre en partie d'un autre était une déchéance inacceptable pour un être humain ? Cette culture des forts ignore que des millions de personnes vivent dans la faiblesse et la vulnérabilité. » — Henri de Soos, L'impasse de l'euthanasie, Salvator, 2022, p. 195[47]
Une expérience de pensée décisive
Christopher Kaczor propose une expérience de pensée qui clôt le débat. Imaginez une femme dans un état végétatif persistant, hospitalisée, à quelques jours de la mort. Supposons qu'un médecin entre dans sa chambre et la viole pendant qu'elle est inconsciente. Tout le monde reconnaîtra immédiatement qu'il s'agit d'un viol et que cette femme a été gravement atteinte dans sa dignité. Le fait qu'elle soit inconsciente ne change rien.
Or si l'on admet que cette femme conserve, malgré son état physique extrêmement dégradé, le droit fondamental de ne pas être violée, alors a fortiori elle conserve le droit fondamental de ne pas être tuée — le meurtre étant une atteinte plus radicale encore que le viol.[48] La dignité ontologique de la personne ne se perd jamais. Elle ne se mesure pas à l'état du corps : elle tient à l'identité de la personne elle-même, créée à l'image de Dieu pour le croyant, sujet de droits inaliénables pour le philosophe laïc.
La Déclaration universelle des droits de l'homme
Cette intuition fondamentale est inscrite dans la pierre fondatrice du droit international moderne. La Déclaration universelle des droits de l'homme, adoptée par l'Assemblée générale des Nations unies le 10 décembre 1948, reconnaît « la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et leurs droits égaux et inaliénables ». Son article 3 énonce : « Tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne. »[49]
Si on prend ces formules au sérieux, tous les êtres humains sans exception bénéficient d'un droit inaliénable à la vie — c'est-à-dire d'un droit que l'on ne peut, en aucun cas, leur retirer. Légaliser l'euthanasie revient à scinder l'humanité en deux catégories : ceux dont la vie est inviolable, et ceux dont la mort peut être organisée. C'est la rupture frontale avec 1948. Lavagna formule l'alternative sans détour :
« Les partisans de l'euthanasie se trouvent face à un dilemme : accepter la Déclaration universelle des droits de l'homme et rejeter l'euthanasie, ou accepter l'euthanasie et rejeter la Déclaration universelle des droits de l'homme. Entre les droits de l'homme et l'euthanasie, il faut choisir. » — Matthieu Lavagna, L'Euthanasie en débat — Peut-on donner la mort par compassion ?, Salvator[50]
Ce que l'expérience étrangère a déjà prouvé
L'argument moral peut sembler abstrait. Les faits, eux, ne le sont pas. Vingt-trois ans après la première légalisation néerlandaise (2001), les données collectées par les agences officielles permettent d'évaluer empiriquement ce que produit, à l'échelle d'un pays, l'autorisation de tuer ses patients.
Pays-Bas — de 2 000 à plus de 10 000 morts par an
Premier pays à légaliser l'euthanasie (avril 2001, entrée en vigueur 2002), les Pays-Bas publient chaque année un rapport public des cinq Commissions régionales de contrôle (RTE). Le constat est sans appel :
- 2002 : ~2 000 euthanasies (1ʳᵉ année d'application)
- 2014 : ~5 300
- 2021 : ~7 800
- 2023 : 9 068 euthanasies, soit 5,4 % de tous les décès du pays[51]
- 2025 : 10 341 euthanasies, soit environ 6 % de tous les décès[52]
Multiplication par cinq en vingt-trois ans. Le motif a glissé du cancer en phase terminale vers des indications de plus en plus larges : maladies chroniques, démence (499 cas en 2025), souffrance psychiatrique seule (174 cas en 2025), « polypathologies du grand âge » (475 cas en 2025), voire « vie achevée » pour des personnes sans pathologie identifiée.[53] En 2002, les enfants à partir de 12 ans deviennent éligibles. En 2023, le Conseil des ministres étend la possibilité aux enfants de moins de 12 ans, avec consentement parental ; pour les nourrissons de moins d'un an, « avec le consentement des parents ».[54]
Theo Boer, professeur d'éthique à l'Université théologique protestante de Groningue, a siégé de 2005 à 2014 dans l'une des cinq Commissions régionales de contrôle néerlandaises (région Overijssel-Gelderland-Flevoland-Utrecht), où il a personnellement examiné environ 4 000 dossiers d'euthanasie et de suicide assisté.[55] Il avait initialement soutenu la loi de 2002. Son revirement, exprimé dans une tribune au Monde du 1ᵉʳ décembre 2022, est devenu un texte de référence :
« J'ai soutenu la loi et travaillé, de 2005 à 2014, pour les autorités chargées de contrôler les cas d'euthanasie. J'étais convaincu que les Néerlandais avaient trouvé le bon équilibre entre la compassion, le respect de la vie humaine et la garantie des libertés individuelles. Cependant, au fil des années, certaines évolutions m'ont inquiété de plus en plus. Après une période initiale de stabilisation, nous avons assisté à une augmentation spectaculaire du nombre d'euthanasies, qui sont passées de 2 000 en 2002 à 7 800 en 2021, avec une augmentation continue en 2022. Dans certains endroits des Pays-Bas, jusqu'à 15 % des décès résultent d'une mort administrée. […] La pratique s'est étendue aux personnes souffrant de maladies chroniques, aux personnes handicapées, à celles souffrant de problèmes psychiatriques, aux adultes non autonomes ayant formulé des directives anticipées ainsi qu'aux jeunes enfants. Actuellement, nous discutons d'une extension aux personnes âgées sans pathologie. » — Theo Boer, Le Monde, 1ᵉʳ décembre 2022[56]
Et il conclut, à l'intention des Français :
« Regardez ce pays et vous verrez peut-être la France de 2040. » — Theo Boer, Le Monde, 1ᵉʳ décembre 2022[57]
Belgique — vers les enfants, les psychiatriques, les détenus
La Belgique, qui a légalisé en mai 2002, a élargi sa loi en 2014 aux mineurs sans limite d'âge inférieure — fait unique au monde —, à condition d'une capacité de discernement et d'une souffrance constante insupportable.[58] La Commission fédérale de contrôle et d'évaluation de l'euthanasie (CFCEE) a déclaré 3 423 euthanasies en 2023 (soit 3,1 % de tous les décès, contre 2,5 % en 2022, soit +15 % en un an), 3 991 en 2024 (soit 3,6 % des décès, +16,6 % par rapport à 2023), puis 4 486 en 2025 (soit 4 % des décès, +12,4 % par rapport à 2024).[59][60][61]
Trois faits récents marquent l'évolution belge :
- Les souffrances psychiatriques seules justifient désormais l'euthanasie. Le cas Tine Nys (38 ans, dépression, euthanasiée en avril 2010) a même donné lieu à un procès des médecins en 2020 — qui ont tous été acquittés.
- Les détenus peuvent y recourir. Selon une étude universitaire (Vrije Universiteit Brussel, 2019), 23 prisonniers ont demandé l'euthanasie entre 2011 et 2017, la quasi-totalité invoquant des souffrances psychiques liées à la détention prolongée.[62]
- Le tourisme de l'euthanasie : sur 110 patients étrangers euthanasiés en Belgique en 2023, 101 étaient des résidents français ; en 2024, la CFCEE compte 120 patients résidant à l'étranger, dont 106 résidant en France ; en 2025, elle en compte 123, dont 110 résidents français.[63][64][65]
Canada — plus de soixante-seize mille morts en neuf ans
Le Canada a adopté l'aide médicale à mourir (MAID) en juin 2016. La trajectoire est encore plus brutale qu'aux Pays-Bas :
- 2016 (1ʳᵉ année) : ~1 000 décès par MAID
- 2019 : 5 631
- 2022 : 13 241
- 2023 : 15 343 décès par MAID — soit environ 4,7 % de tous les décès canadiens et +15,8 % par rapport à 2022[66]
- 2024 : 16 499 décès par MAID — soit 5,1 % de tous les décès canadiens[67]
Le cumul depuis 2016 dépasse 76 000 décès en neuf ans. Le rapport 2024 note que la croissance annuelle ralentit (+6,9 % entre 2023 et 2024), mais l'ordre de grandeur est désormais installé : environ un décès canadien sur vingt passe par l'aide médicale à mourir.[68] L'extension de la MAID aux maladies mentales seules était prévue pour mars 2024 ; elle a été reportée à mars 2027 sous la pression des associations de psychiatres, qui s'inquiètent de l'évaluation impossible de la « souffrance irrémédiable » dans la dépression.
Dans une lettre adressée à Benoît XVI lors d'un congrès médical, le Dr Margaret Cottle, médecin canadienne en soins palliatifs à Vancouver depuis plus de vingt-six ans, écrit :
« Dans les pays où l'euthanasie et le suicide assisté ont été légalisés, on a assisté à une expansion rapide et à une absence totale de mise en œuvre des prétendues « mesures de protection ». Des patients atteints de maladies mentales, de maladies oculaires à un stade précoce et même d'acouphènes ont été euthanasiés. Des enfants et des patients atteints de démence, qui ne peuvent pas donner un « consentement » significatif, ont également été pris pour cible. […] C'est une violation majeure des droits de l'homme que de suggérer la mort comme une « réponse » au manque d'engagement de notre société à prendre soin de nos citoyens vulnérables. » — Dr Margaret Cottle, médecin en soins palliatifs (Vancouver)[69]
Quand l'euthanasie remplace les soins palliatifs
C'est le constat le plus stratégique. Dans tous les pays légalisateurs, l'offre de soins palliatifs stagne ou recule dès l'instant où l'euthanasie devient une option. L'Institut européen de bioéthique et le rapport de novembre 2024 du Anscombe Bioethics Centre (Oxford) ont mesuré l'écart :
| Type de pays | Croissance des soins palliatifs (2012-2019) |
|---|---|
| Pays européens avec euthanasie (Belgique, Pays-Bas, Suisse, Luxembourg) | + 7,9 % |
| Vingt autres pays d'Europe occidentale sans euthanasie | + 25 % |
| États américains avec suicide assisté | + 3,2 % |
| États américains sans suicide assisté | + 9,4 % |
Source : David A. Jones, Evidence of Harm — Assessing the Impact of Assisted Dying / Assisted Suicide on Palliative Care, Anscombe Bioethics Centre, novembre 2024.[70]
La mécanique est logique. Une fois que l'euthanasie devient une option « légitime », l'investissement public et privé dans les soins palliatifs perd de son urgence. En Colombie-Britannique, le gouvernement provincial a retiré en février 2021 son financement annuel de 1,5 million de dollars à la Société de l'hospice de Delta, parce que celle-ci refusait de pratiquer l'euthanasie sur son site.[71] Le Comité consultatif national d'éthique français avait pourtant alerté dès son avis n° 121 :
« Toute évolution vers une autorisation de l'aide active à mourir pourrait être vécue par des personnes vulnérables comme un risque de ne plus être accompagnées et traitées par la médecine si elles manifestaient le désir de poursuivre leur vie jusqu'à la fin. » — Comité consultatif national d'éthique, avis n° 121, 2013[72]
Objection : « Ces chiffres ne prouvent-ils pas seulement une meilleure déclaration ? »
Les défenseurs de la légalisation opposent souvent une explication statistique à ces courbes ascendantes : la hausse traduirait une meilleure déclaration de cas déjà pratiqués auparavant dans l'ombre, non une authentique extension de la pratique. L'objection mérite d'être prise au sérieux — dans les toutes premières années suivant une dépénalisation, le taux de déclaration progresse effectivement, à mesure que les médecins se familiarisent avec la procédure et perdent la crainte de poursuites.
Mais cette explication ne suffit pas à rendre compte de l'ampleur du phénomène belge. Les enquêtes de Chambaere et de son équipe ne mesurent pas les déclarations officielles : elles interrogent, selon un protocole populationnel identique reconduit en 2007 puis en 2013, un échantillon représentatif de tous les certificats de décès de Flandre, indépendamment de ce que les médecins ont ou non déclaré à la commission de contrôle.[73] Or ce même instrument de mesure, insensible par construction aux progrès de la déclaration officielle, enregistre lui aussi le doublement de 1,9 % à 4,6 %.[74] Un artefact de déclaration ne peut pas expliquer une hausse mesurée par une méthode qui ne dépend justement pas de la déclaration.
L'objection bute, surtout, sur un second fait qu'aucune hypothèse de sous-déclaration ne peut expliquer : l'élargissement qualitatif des catégories éligibles. Un médecin qui déclarait mal, hier, une euthanasie pratiquée sur un cancéreux en phase terminale ne devient pas, par un simple effet de meilleure conformité administrative, le médecin qui pratique aujourd'hui une euthanasie pour souffrance psychiatrique seule, pour démence ou pour polypathologie du grand âge. L'extension aux mineurs, à l'autisme, à la dépression chronique et à la « vie achevée » est une extension des critères eux-mêmes, documentée dans les textes de loi et les rapports officiels successifs — pas un rattrapage statistique.
Les visages de la pente glissante
La théorie devient insoutenable quand on regarde les noms. Voici cinq cas, parmi des centaines, qui devraient suffire à arrêter le débat français de 2026.
Shanti De Corte — euthanasiée à 23 ans pour traumatisme d'attentat
Shanti De Corte avait 17 ans le 22 mars 2016 quand, dans le hall d'enregistrement de l'aéroport de Bruxelles-Zaventem, deux terroristes de Daech ont fait exploser leurs ceintures. Elle se trouvait à quelques mètres des kamikazes. Indemne physiquement, elle ne se remettra jamais psychologiquement de ce qu'elle a vu. Pendant six ans, dépression, tentatives de suicide, hospitalisations. Le 7 mai 2022, à Anvers, deux psychiatres valident sa demande d'euthanasie pour « souffrance psychique insupportable ». Elle est tuée à 23 ans.[75]
Le cas a été révélé par la RTBF le 5 octobre 2022. L'État belge a pris les armes pour la défendre contre des assassins en mars 2016. Six ans plus tard, il a payé ses médecins pour la tuer.
Zoraya ter Beek — euthanasiée à 29 ans pour autisme et dépression
Zoraya ter Beek, Néerlandaise, avait 28 ans, en couple, vivant en Brabant septentrional. Diagnostiquée autiste, borderline et dépressive depuis l'adolescence. Dix ans de traitements. Plus de trente séances d'électroconvulsivothérapie. Sa demande d'euthanasie est validée. Le 22 mai 2024, elle est euthanasiée à 29 ans, en parfaite santé physique.[76]
Le cas a fait le tour du monde. Une jeune femme physiquement en bonne santé, ayant un compagnon et deux chats, a obtenu d'un État européen qu'il la tue parce que sa souffrance psychique était jugée « irrémédiable ». Aucune objection institutionnelle n'a abouti.
Lisa Pauli — euthanasiée demandée pour anorexie
Lisa Pauli, Canadienne, 47 ans, 42 kilogrammes, anorexique depuis l'âge de huit ans. Elle déclare publiquement en 2023 vouloir bénéficier de la MAID dès l'entrée en vigueur de l'extension aux maladies mentales seules :
« Personnellement, je suis trop fatiguée. Je ne vais pas changer. Je ne veux pas guérir, c'est-à-dire prendre du poids. » — Lisa Pauli, témoignage Reuters, juillet 2023[77]
L'extension étant reportée, sa demande est en attente. Mais la simple éligibilité programmée d'une anorexique chronique à l'aide médicale à mourir trahit un effondrement civilisationnel : la médecine d'un pays riche envisage de tuer ses patients anorexiques au lieu de les soigner.
Amir Farsoud — la pauvreté comme motif
Amir Farsoud, Canadien, 54 ans, douleurs chroniques de dos non létales, vivant dans un meublé locatif menacé d'expulsion. Sa demande de MAID est en cours en 2022. Il ne veut pas mourir ; il dit publiquement : « Je sais que dans mon état de santé actuel, je ne survivrais pas si j'étais sans-abri ». Une seule signature de médecin lui manquait pour être euthanasié. Une campagne GoFundMe lancée par des journalistes lui permet de se reloger et il annule sa demande.[78]
L'État canadien était à une signature près de tuer un homme uniquement parce qu'il n'avait plus de quoi payer son loyer. C'est, exactement, la situation que la doctrine catholique avait prévue : « les personnes les plus vulnérables peuvent très vite sentir qu'elles doivent demander la mort pour ne pas coûter, ne pas déranger ».
Marin Eugen Sabau — euthanasié avant son procès
Marin Eugen Sabau, Roumain installé en Espagne, avait blessé par balle quatre anciens collègues à Tarragone en décembre 2021. Devenu paraplégique après son interpellation, il demande l'euthanasie. Les familles des victimes demandent que sa mort soit reportée après le procès, pour qu'il puisse répondre de ses actes. La juge d'instruction rejette leur demande. Le 23 août 2022, Sabau est euthanasié à l'hôpital pénitentiaire de Terrassa — en détention provisoire, avant son procès.[79]
Pour la première fois en Europe, l'État a tué un détenu qui devait être jugé, en privant les victimes du droit à voir l'auteur de leurs blessures comparaître. L'euthanasie devient ainsi une issue judiciaire : il suffit d'être suffisamment souffrant pour échapper à la peine.
La France au seuil du basculement
Le débat français de 2025-2026 n'arrive pas de nulle part. Il s'inscrit dans un demi-siècle d'évolution législative qu'il faut suivre pas à pas.
De la loi Léonetti (2005) à la loi Claeys-Léonetti (2016)
Promulguée le 22 avril 2005, la loi Léonetti avait trouvé un équilibre clair : refus de l'acharnement thérapeutique, accompagnement du mourant, soulagement de la douleur, interdiction de provoquer la mort. Tugdual Derville et beaucoup de bioéthiciens catholiques la jugeaient parfaitement acceptable.
La loi Claeys-Léonetti du 2 février 2016 a introduit deux nouveautés :
- L'alimentation et l'hydratation parentérales sont désormais qualifiées de « traitements » (et non de soins de base), ce qui ouvre la possibilité de les arrêter dans le cadre du refus de l'acharnement — ce qui, dans certains cas, équivaut à laisser mourir un patient de faim et de soif.
- La sédation profonde et continue jusqu'au décès est légalisée comme un droit du patient.
Le pape Jean-Paul II, en mars 2004, avait pourtant explicitement précisé que « l'administration d'eau et de nourriture, même par des voies artificielles, représente toujours un moyen naturel de maintien de la vie, et non un acte médical. Son utilisation devra donc être considérée, en règle générale, comme ordinaire et proportionnée, et, en tant que telle, moralement obligatoire ».[80] La loi Claeys-Léonetti ouvre donc, dans certaines situations, une zone grise que la doctrine catholique qualifierait d'euthanasie par omission.
Le projet de loi 2025-2026
Le calendrier législatif depuis le rapport favorable du Comité consultatif national d'éthique de septembre 2022 et la déclaration d'Emmanuel Macron en faveur de l'euthanasie au lendemain de sa réélection :
- 13 septembre 2022Avis n° 139 du CCNE
Le Comité consultatif national d'éthique se prononce favorablement à une « aide active à mourir » sous conditions strictes, rompant avec ses avis précédents.
- 27 mai 2025Première lecture à l'Assemblée
L'Assemblée nationale adopte la proposition de loi Falorni sur « le droit à l'aide à mourir » par 305 voix contre 199 (sur 561 votants).
- 28 janvier 2026Premier rejet au Sénat
Le Sénat rejette le texte en première lecture par 181 voix contre 122.
- 25 février 2026Deuxième lecture à l'Assemblée
L'Assemblée nationale adopte une seconde fois le texte, légèrement amendé, et le renvoie au Sénat.
- 29 avril 2026Substitution sénatoriale
La commission des affaires sociales du Sénat substitue à l'« aide à mourir » un dispositif d'« assistance médicale à mourir » plus restrictif.
- 12 mai 2026Deuxième rejet au Sénat
Le Sénat rejette à nouveau l'ensemble du texte, qui retourne à l'Assemblée nationale pour une nouvelle lecture.
- 30 juin 2026Nouvelle lecture à l'Assemblée
L'Assemblée nationale adopte le texte pour la troisième fois par 295 voix contre 232 (35 abstentions).
- 7 juillet 2026Rejet final du Sénat
Après une motion de question préalable adoptée en commission des affaires sociales le 1ᵉʳ juillet, le Sénat adopte cette question préalable et rejette le texte sans poursuivre son examen.
- 15 juillet 2026Adoption définitive
Usant du « dernier mot » que lui donne la Constitution, l'Assemblée nationale adopte définitivement la proposition de loi relative au droit à l'aide à mourir.
- 16-20 juillet 2026Saisine du Conseil constitutionnel
Le président du Sénat (16 juillet), plus de soixante sénateurs et le Premier ministre (17 juillet), puis plus de soixante députés (20 juillet) saisissent le Conseil constitutionnel de cinq recours distincts.
- 14 août 2026Conformité sous réserves
Par sa décision n° 2026-910 DC, le Conseil constitutionnel déclare la loi conforme à la Constitution, sous trois réserves d'interprétation qui renforcent les clauses de conscience (établissements privés et pharmaciens notamment).
- 18-20 août 2026Promulgation et entrée en vigueur
La loi n° 2026-794 du 18 août 2026 relative au droit à l'aide à mourir est promulguée le 18 août, publiée au Journal officiel le 19 août et entre en vigueur le 20 août 2026.
Ce calendrier heurté traduit une fracture profonde entre une Assemblée nationale favorable au texte et un Sénat réticent. Trois rejets successifs du Sénat n'ont pas suffi à arrêter le processus : la mécanique constitutionnelle a fini par donner le « dernier mot » à l'Assemblée nationale, qui a adopté le texte définitivement le 15 juillet 2026 — et le Conseil constitutionnel l'a déclaré conforme à la Constitution le 14 août 2026 (décision n° 2026-910 DC), sous trois réserves d'interprétation.[81]
Le texte définitivement adopté prévoit une « substance létale » que la personne « se l'administre » ou « se la fasse administrer » — autrement dit suicide assisté ET euthanasie selon les cas. Cinq critères cumulatifs sont requis : être majeur, français ou résident stable, atteint « d'une affection grave et incurable qui engage le pronostic vital en phase avancée ou terminale », présenter une souffrance physique ou psychologique réfractaire, et disposer d'une capacité à exprimer une volonté libre et éclairée.[82] Le Conseil constitutionnel a jugé ce dispositif conforme à la Constitution (décision n° 2026-910 DC du 14 août 2026), sous trois réserves d'interprétation ; la loi n° 2026-794 du 18 août 2026 est entrée en vigueur le 20 août 2026.[83]
Vingt et un départements sans unité de soins palliatifs
Pendant que le législateur prépare la mort administrée, l'accès aux soins palliatifs reste indigne d'un pays riche. Selon le rapport de la Cour des comptes publié en juillet 2023 (données 2021, Atlas 2023 des soins palliatifs) :
- 171 unités de soins palliatifs fin 2021, et 21 départements français sans aucune USP (parmi lesquels les Ardennes, le Gers, la Lozère, les Pyrénées-Orientales et la Guyane).
- Seuls 48 % des besoins estimés en soins palliatifs sont effectivement pourvus — besoins évalués à environ 60 % des décès chaque année (≈ 365 000 personnes en 2017), soit de l'ordre de 190 000 personnes par an privées de l'accompagnement dont elles auraient eu besoin.[84]
L'ordre dans lequel un pays civilisé devrait avancer est inversé. D'abord, garantir à tous l'accès aux soins palliatifs. Ensuite, et seulement ensuite, débattre de quoi que ce soit d'autre. Avancer dans l'ordre inverse, comme le fait la France en 2026, organise la pression : un patient mal soulagé demandera plus facilement la mort qu'un patient soulagé.
La fronde des soignants
Le monde médical, dans sa très large majorité, s'oppose au projet. Selon l'enquête interne de la Société française d'accompagnement et de soins palliatifs (SFAP, mars 2025) :
- 85 % des acteurs des soins palliatifs s'opposent à la mort intentionnellement provoquée.
- 83 % considèrent que « un tel geste ne peut être considéré comme un soin ».
- 22 % des médecins en soins palliatifs déclarent qu'ils démissionneraient si le texte était adopté.
- Seuls 6 % des médecins en soins palliatifs accepteraient d'administrer la substance létale.[85]
L'Ordre national des médecins s'est prononcé contre, comme la quasi-totalité des sociétés savantes médicales. Le Conseil national de l'Ordre réclamait, le texte une fois voté, une stricte clause de conscience — que la décision du Conseil constitutionnel du 14 août 2026 a en partie consacrée dans ses réserves d'interprétation. Or — et c'est l'un des points les plus inquiétants — la version actuelle du texte oblige le médecin objecteur à trouver lui-même un confrère acceptant de tuer son patient, ce qui transforme l'objection de conscience en coopération formelle au meurtre.
« Si un médecin s'oppose en conscience à la participation à la torture ou à la peine capitale, ou à l'alimentation forcée d'un prisonnier en grève de la faim, il serait peu scrupuleux de sa part de trouver quelqu'un ayant moins de scrupules pour le faire à sa place. Exiger d'un objecteur de conscience qu'il facilite l'exécution de la procédure à laquelle il s'oppose constitue une attaque directe contre sa conscience et son intégrité morale. » — David Albert Jones, Centre d'éthique d'Oxford, cité par Tugdual Derville[86]
La Conférence des évêques de France, dans son communiqué après le vote du 27 mai 2025, a parlé d'un « bouleversement anthropologique » et souligné que « donner délibérément la mort ne peut constituer un progrès humain ».[87] Le 27 février 2026, après la deuxième adoption à l'Assemblée, les évêques ont invité les députés à « débattre sans précipitation » face à « l'absence de consensus large » sur le sujet.[88] Après l'adoption définitive du 15 juillet 2026, le cardinal Jean-Marc Aveline, président de la Conférence des évêques de France, et ses deux vice-présidents ont publié le jour même un communiqué signé constatant que ce vote « marque une rupture grave dans l'histoire de notre pays » et « rompt avec la longue tradition du soin dont la vocation est de soulager la souffrance et d'accompagner chaque personne jusqu'au terme naturel de sa vie », tout en assurant que « les catholiques de France continueront […] à servir la vie ».[89]
La réponse magistérielle catholique
Pour le lecteur catholique — et pour tout lecteur qui veut connaître la position de l'institution morale la plus ancienne et la plus articulée au monde sur la fin de vie —, voici les sources doctrinales décisives, dans leur formulation officielle.
Evangelium Vitae — la déclaration solennelle de 1995
L'encyclique Evangelium Vitae, signée par saint Jean-Paul II le 25 mars 1995 (solennité de l'Annonciation), reste le document fondateur. Le pape y exerce explicitement son charisme d'enseignement définitif, en union avec tous les évêques :
« Ces distinctions étant faites, en conformité avec le Magistère de mes Prédécesseurs et en communion avec les Évêques de l'Église catholique, je confirme que l'euthanasie est une grave violation de la Loi de Dieu, en tant que meurtre délibéré moralement inacceptable d'une personne humaine. Cette doctrine est fondée sur la loi naturelle et sur la Parole de Dieu écrite ; elle est transmise par la Tradition de l'Église et enseignée par le Magistère ordinaire et universel. Une telle pratique comporte, suivant les circonstances, la malice propre au suicide ou à l'homicide. » — Saint Jean-Paul II, Evangelium Vitae, § 65[90]
La formule engage l'autorité du Magistère ordinaire et universel, et la lettre Samaritanus Bonus la reprend comme un « enseignement définitif » — c'est à cette formule attestée par les sources elles-mêmes qu'il faut s'en tenir.
Quelques paragraphes plus haut, le même Jean-Paul II avait posé le principe général dont l'euthanasie n'est qu'une application :
« Avec l'autorité conférée par le Christ à Pierre et à ses Successeurs, en communion avec tous les évêques de l'Église catholique, je confirme que tuer directement et volontairement un être humain innocent est toujours gravement immoral. […] Rien ni personne ne peut autoriser que l'on donne la mort à un être humain innocent, fœtus ou embryon, enfant ou adulte, vieillard, malade incurable ou agonisant. Personne ne peut demander ce geste homicide pour soi ou pour un autre confié à sa responsabilité, ni même y consentir, explicitement ou non. Aucune autorité ne peut légitimement l'imposer, ni même l'autoriser. » — Saint Jean-Paul II, Evangelium Vitae, § 57[91]
Samaritanus Bonus — la lettre du Dicastère (2020)
La Congrégation pour la Doctrine de la Foi (devenue Dicastère en 2022) a publié le 14 juillet 2020 une lettre intitulée Samaritanus Bonus, « sur le soin des personnes dans les phases critiques et terminales de la vie ». Le document, signé par le cardinal Luis F. Ladaria, S.J., et approuvé par le pape François, réaffirme la doctrine comme un « enseignement définitif » :
« Pour ces raisons, l'Église considère nécessaire de réaffirmer comme un enseignement définitif que l'euthanasie est un crime contre la vie humaine parce que, par un tel acte, l'homme choisit de causer directement la mort d'un autre être humain innocent. […] L'euthanasie est donc un acte intrinsèquement mauvais, quelles que soient l'occasion ou les circonstances. Toute coopération immédiate, formelle ou matérielle, à un tel acte est un grave péché contre la vie humaine. » — Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Samaritanus Bonus, 14 juillet 2020, chapitre V, § 1[92]
La lettre ajoute, à l'attention des législateurs catholiques :
« Ceux qui adoptent des lois sur l'euthanasie et le suicide assisté sont donc complices du grave péché que d'autres commettront. Ils sont également coupables de scandale car ces lois contribuent à déformer la conscience, même des fidèles. » — Samaritanus Bonus, V, § 1[93]
Sur la question pastorale délicate des sacrements administrés à une personne qui persévère dans son intention d'euthanasie, la lettre précise — point souvent ignoré dans la presse — que cette personne « se trouve dans une non-disposition manifeste à la réception des sacrements de la Pénitence, avec l'absolution, et de l'Onction des malades, ainsi que du Viatique. Le pénitent pourra recevoir ces sacrements lorsque sa volonté de prendre des mesures concrètes permettra au ministre de conclure qu'il a modifié sa décision ».[94] Et — non moins important — « il n'est pas admissible de la part de ceux qui assistent spirituellement ces malades de faire quelque geste extérieur que ce soit qui puisse être interprété comme une approbation de l'euthanasie, comme par exemple rester présent au moment de sa réalisation. Une telle présence ne peut être interprétée que comme une complicité ».[95]
Le Catéchisme — la doctrine résumée
Le Catéchisme de l'Église catholique, promulgué par saint Jean-Paul II en 1992, consacre huit paragraphes (§§ 2276-2283) au respect de la vie en fin d'existence. Les deux articles centraux :
« Quels qu'en soient les motifs et les moyens, l'euthanasie directe consiste à mettre fin à la vie de personnes handicapées, malades ou mourantes. Elle est moralement irrecevable. Ainsi une action ou une omission qui, de soi ou dans l'intention, donne la mort afin de supprimer la douleur, constitue un meurtre gravement contraire à la dignité de la personne humaine et au respect du Dieu vivant, son Créateur. L'erreur de jugement dans laquelle on peut être tombé de bonne foi, ne change pas la nature de cet acte meurtrier, toujours à proscrire et à exclure. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2277[96]
« Même si la mort est considérée comme imminente, les soins ordinairement dus à une personne malade ne peuvent être légitimement interrompus. L'usage des analgésiques pour alléger les souffrances du moribond, même au risque d'abréger ses jours, peut être moralement conforme à la dignité humaine si la mort n'est pas voulue, ni comme fin ni comme moyen, mais seulement prévue et tolérée comme inévitable. Les soins palliatifs constituent une forme privilégiée de la charité désintéressée. À ce titre ils doivent être encouragés. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2279[97]
Sur le suicide, le Catéchisme rappelle la souveraineté de Dieu sur la vie sans rien céder sur la miséricorde :
« Chacun est responsable de sa vie devant Dieu qui la lui a donnée. C'est Lui qui en reste le souverain Maître. Nous sommes tenus de la recevoir avec reconnaissance et de la préserver pour son honneur et le salut de nos âmes. Nous sommes les intendants et non les propriétaires de la vie que Dieu nous a confiée. Nous n'en disposons pas. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2280[98]
« On ne doit pas désespérer du salut éternel des personnes qui se sont donné la mort. Dieu peut leur ménager par les voies que lui seul connaît, l'occasion d'une salutaire repentance. L'Église prie pour les personnes qui ont attenté à leur vie. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2283[99]
La nullité juridique des lois euthanasiques
C'est l'un des points les plus radicaux de l'enseignement, et le plus mal connu. Evangelium Vitae n'enseigne pas seulement que l'euthanasie est immorale : elle enseigne que les lois qui la légalisent sont juridiquement nulles. Le pape s'appuie sur saint Thomas d'Aquin :
« C'est là l'enseignement lumineux de saint Thomas d'Aquin qui écrit notamment : « La loi humaine a raison de loi en tant qu'elle est conforme à la raison droite ; à ce titre, il est manifeste qu'elle découle de la loi éternelle. Mais, dans la mesure où elle s'écarte de la raison, elle est déclarée loi inique et, dès lors, n'a plus raison de loi, elle est plutôt une violence. » Et encore : « Toute loi portée par les hommes n'a raison de loi que dans la mesure où elle découle de la loi naturelle. Si elle dévie en quelque point de la loi naturelle, ce n'est alors plus une loi mais une corruption de la loi. » » — Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, I-II, q. 93, a. 3, ad 2 et q. 95, a. 2, cité par Evangelium Vitae § 72[100]
Et Jean-Paul II en tire la conséquence directe :
« Les lois qui autorisent et favorisent l'avortement et l'euthanasie s'opposent, non seulement au bien de l'individu, mais au bien commun et, par conséquent, elles sont entièrement dépourvues d'une authentique validité juridique. […] Il s'ensuit que, lorsqu'une loi civile légitime l'avortement ou l'euthanasie, du fait même, elle cesse d'être une vraie loi civile, qui oblige moralement. » — Saint Jean-Paul II, Evangelium Vitae, § 72[101]
C'est la position juridique la plus exigeante du Magistère contemporain. Une loi qui autorise l'euthanasie n'est pas une loi au sens plein du terme. C'est, comme dit saint Thomas, « une corruption de la loi ». Le citoyen catholique — comme tout homme de bonne volonté — est moralement tenu de s'y opposer par l'objection de conscience : « il n'est jamais licite de coopérer formellement au mal » (EV § 74).
Le pape François confirme
Le pape François, malgré l'image médiatique parfois entretenue d'un pontife « plus souple », a confirmé la position avec netteté et constance. Dès son discours du 15 novembre 2014 aux médecins catholiques italiens, il qualifie l'euthanasie de « péché contre Dieu Créateur ».[102] À l'occasion de la Journée mondiale du malade en février 2024, il rappelle :
« L'euthanasie et le suicide assisté constituent une grave menace contre l'humanité ; ils ne sont pas la bonne solution face à la souffrance ; ils ne sont jamais une option, mais ils trahissent la fonction de la médecine, qui est de combattre la souffrance, non d'éliminer celui qui souffre. » — Pape François, message pour la XXXIIᵉ Journée mondiale du malade, 11 février 2024[103]
Le lendemain, dans le discours du 12 février 2024 aux participants à l'Assemblée plénière de l'Académie pontificale pour la vie, François redit en substance que la véritable réponse à la souffrance n'est pas de donner la mort, même sous une apparence humanitaire, mais d'accompagner le malade.[104] La position est constante depuis Pie XII : aucun pape, depuis 1957, n'a fait varier d'un iota la doctrine.
Que dire à celui qui veut mourir ?
Aucune théorie morale ne supprime la souffrance des malades, ni l'angoisse des familles qui les accompagnent. Une encyclopédie catholique ne peut s'arrêter aux principes ; elle doit, à la fin, redonner la parole à ceux qui souffrent et à ceux qui les soignent.
L'appel sous la demande
Le Dr Benoit Beuselinck, oncologue à l'UCLouvain, exerce dans un pays où l'euthanasie est légale depuis 2002. Il a recueilli, pendant deux décennies, les vraies raisons des demandes :
« Les raisons les plus fréquentes pour lesquelles une personne demande l'euthanasie sont la peur de voir son état de santé se dégrader, celle de devenir dépendant, d'être à la charge d'autrui, de souffrir aux derniers moments, de ne plus pouvoir accomplir ce que l'on faisait avant. Il est, par contre, plutôt rare que les malades demandent l'euthanasie pour souffrance physique aiguë et inapaisable. Il s'agit plutôt de souffrance métaphysique […]. Les cas d'euthanasie très médiatisés en Belgique en sont la parfaite illustration. […] Une personne âgée dans une maison de retraite, qui a des pertes urinaires et perd la vue, si elle demande l'euthanasie, ce n'est pas pour une douleur physique intolérable, c'est pour une souffrance psychique sous-jacente. Le plus souvent la solitude. Une autre dans le même état, mais bien entourée, n'y pensera pas ! » — Dr Benoit Beuselinck, oncologue à l'UCLouvain, cité dans Timothy Devos, Euthanasie, l'envers du décor — Témoignages de soignants, Éditions Mols[105]
Beaucoup de demandes d'euthanasie sont l'expression d'un appel à l'amour qu'on ne sait plus formuler autrement. Tugdual Derville rapporte la phrase d'un patient belge convaincu par sa famille de demander l'euthanasie :
« Docteur, est-ce que j'ai le droit de vivre encore un peu ? » — Témoignage rapporté par Tugdual Derville, Docteur, ai-je le droit de vivre encore un peu ?, Salvator, 2023[106]
Le titre du livre dit tout : dans une société qui légalise la mort administrée, les plus fragiles en viennent à demander le droit de vivre.
Le témoignage de Pozzo di Borgo
Le 8 avril 2021, devant l'Assemblée nationale qui examinait pour la première fois la proposition de loi Falorni, Philippe Pozzo di Borgo — tétraplégique depuis 1993 à la suite d'un accident de parapente, inspirateur du film Intouchables, porte-parole du collectif Soulager mais pas tuer — a prononcé son appel « N'abolissez pas nos vies » :
« Vous ne vous rendez pas compte du désastre que provoque chez les personnes qui se débattent avec des vies difficiles votre soutien à l'euthanasie ou au suicide assisté comme des morts « libres, dignes et courageuses ». Aurais-je manqué de dignité, de courage et de liberté en restant en vie, moi l'intouchable, 100 % dépendant de l'aide d'autrui pour vivre en société ? Plus d'un quart de siècle de tétraplégie, marqué — j'ose le dire — par autant de joies que de douleurs réelles, m'a vacciné contre le piège du mot « liberté ». En toute liberté, après mon accident, quand je ne voyais pas de sens à cette vie de souffrance et d'immobilité, j'aurais exigé l'euthanasie si on me l'avait proposée. En toute liberté j'aurais cédé à la désespérance, si je n'avais pas lu, dans le regard de mes soignants et de mes proches un profond respect de ma vie, dans un état lamentable dans lequel j'étais. Leur considération fut la lumière qui m'a convaincu que ma propre dignité était intacte. Ce sont eux — et tous ceux qui m'aiment — qui m'ont donné le goût de vivre. » — Philippe Pozzo di Borgo, appel du 8 avril 2021[107]
Mère Teresa et la pire des maladies
« La plus grande maladie en Occident aujourd'hui n'est pas la tuberculose ou la lèpre, mais le fait d'être non désiré, mal aimé et négligé. Nous pouvons guérir les maladies physiques avec des médicaments, mais le seul remède à la solitude et au désespoir est l'amour. Nombreux sont ceux qui meurent pour un morceau de pain dans le monde, mais beaucoup plus nombreux sont ceux qui meurent pour un peu d'amour. » — Sainte Teresa de Calcutta, discours pour le prix Nobel de la paix, Oslo, 11 décembre 1979[108]
Cette parole, prononcée presque un demi-siècle avant le débat français de 2026, dit l'essentiel. La civilisation qui s'apprête à tuer ses mourants ne fait pas un progrès humaniste : elle organise médicalement ce qu'elle n'arrive plus à traiter spirituellement. « Le seul remède à la solitude et au désespoir est l'amour » — pas l'injection létale.
Mourir entouré, soulagé, accompagné
Marie de Hennezel, psychologue en soins palliatifs et auteure, a donné la définition la plus simple et la plus juste de ce que devrait être « mourir dans la dignité » :
« Je voudrais une mort apaisée, dans mon lit à moi, pas à l'hôpital. Je voudrais qu'on soit autour de moi et qu'on me dise des mots d'amour, qui me donnent la force de mourir, qu'on me touche avec des gestes doux et calmes, qu'on me laisse glisser dans la mort sans me forcer à manger si je n'en ai plus envie. Je veux sentir la vie autour de moi, les enfants bouger, les gens parler, et, si je souffre, qu'on me donne ce qu'il faut pour que je n'aie plus mal. C'est ça, pour moi, mourir dans la dignité. » — Marie de Hennezel, Nous voulons tous mourir dans la dignité, Robert Laffont, 2013[109]
Aucune injection létale dans ce tableau. Aucun « geste létal » organisé par l'État. Juste une présence, un soulagement, une vie autour. C'est ce que les soins palliatifs offrent ; c'est ce que l'euthanasie supprime.
La voix des saints sur le mourir
L'encyclopédie catholique se nourrit aussi de la sagesse spirituelle accumulée par les siècles. La fin de vie chrétienne n'est ni une débâcle, ni une libération, ni une simple transition : c'est un passage où se joue, selon la tradition, ce qu'il y a de plus important dans une vie humaine.
Saint Alphonse de Liguori et la préparation à la mort
Saint Alphonse de Liguori (1696-1787), docteur de l'Église, a consacré l'un de ses ouvrages majeurs à la Préparation à la mort. Loin de l'angoisse morbide qu'on lui prête parfois, son livre est un manuel pratique pour vivre la mort comme la dernière action de la vie — celle qui demande la plus grande lucidité, la plus grande paix et la plus grande confiance :
« Considérez, mon frère, que vous mourrez ; et considérez que vous ne mourrez qu'une seule fois. Si vous manquez votre mort, il n'y aura plus moyen d'y revenir. Faites donc en sorte de la bien faire. » — Saint Alphonse de Liguori, Préparation à la mort[110]
La position d'Alphonse, comme celle de toute la tradition catholique, ne consiste ni à fuir la mort par l'acharnement, ni à la précipiter par l'euthanasie. Elle consiste à se préparer à la recevoir paisiblement, soulagé de la douleur, entouré des siens, en paix avec Dieu — autrement dit, exactement ce que les soins palliatifs essaient de rendre possible.
Sainte Thérèse de Lisieux — la confiance jusqu'au bout
Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus est morte de tuberculose le 30 septembre 1897, à 24 ans, après des mois de souffrances atroces (impossibilité de respirer, hémoptysies, douleurs intestinales). Elle aurait, selon les critères contemporains, été parfaitement « éligible » à l'euthanasie. Elle a choisi tout autre chose :
« Je ne meurs pas, j'entre dans la vie. » — Sainte Thérèse de Lisieux, parole rapportée par sœur Geneviève[111]
La phrase n'est pas un déni de la souffrance. Thérèse a écrit dans ses dernières semaines des notes lucides sur l'angoisse qu'elle traversait et même sur la tentation de suicide qui peut traverser, à certains moments, ceux qui souffrent au-delà de toute mesure. Elle décrit la souffrance avec une précision médicale, sans la travestir. Mais elle choisit, dans cette même souffrance, la confiance — pas l'élimination.
Saint Jean-Paul II — l'agonie publique de février-avril 2005
Saint Jean-Paul II, qui avait signé Evangelium Vitae dix ans plus tôt, a vécu sa propre fin de vie sous le regard du monde entier. Atteint d'une maladie de Parkinson rendue publique dès 1991-1992,[112] paralysé progressivement, opéré d'une trachéotomie le 24 février 2005, incapable de parler dans ses derniers jours, il a refusé d'être hospitalisé une seconde fois et a choisi de mourir dans son appartement du Vatican, entouré de prière. Il a refusé toute forme d'euthanasie passive ou active et a témoigné — par sa simple présence — que la dignité d'un homme ne se perd pas avec l'effondrement de son corps.
Six ans plus tôt, dans sa Lettre aux personnes âgées du 1ᵉʳ octobre 1999, il avait écrit avec une lucidité prémonitoire :
« Malgré le mystère qui l'entoure, et qui parfois est presque accablant, la mort ne peut être pour le croyant qu'une expérience qui éclaire la vie : la vie présente à laquelle il dit au revoir, la vie nouvelle qui se profile à l'horizon. […] Saint Paul l'a clairement exprimé : « Pour moi, vivre c'est le Christ, et mourir est un gain » (Phil 1, 21). » — Saint Jean-Paul II, Lettre aux personnes âgées, 1ᵉʳ octobre 1999, § 16[113]
Selon le témoignage de son secrétaire particulier, le cardinal Stanisław Dziwisz, ses dernières paroles audibles, prononcées en polonais quelques heures avant sa mort le 2 avril 2005 à 21 h 37, furent : « Pozwólcie mi odejść do domu Ojca » — « Laissez-moi aller vers la maison du Père ».[114]
Son testament spirituel, rédigé par lui-même entre 1979 et 2000 puis publié le 7 avril 2005, confirme son refus de l'acharnement comme de la précipitation :
« Je remercie tous. À tous, je demande pardon. Je demande aussi la prière, pour que la miséricorde de Dieu soit plus grande que ma faiblesse et mon indignité. […] À la fin de ma vie, je regarde en arrière. […] Mes pensées, mon cœur et mon âme sont tournés vers la Mère du Christ. » — Saint Jean-Paul II, Testament, version définitive du 17 mars 2000, publiée le 7 avril 2005[115]
Le contraste est total avec la logique euthanasique : un pape qui aurait pu, à tout moment, demander l'arrêt de tout traitement, a choisi la patience d'aller jusqu'au bout — non par stoïcisme, mais par fidélité à ce qu'il avait écrit. Son agonie publique a été, comme l'écrira Joaquín Navarro-Valls, « la dernière encyclique de Karol Wojtyła ».[116]
Conclusion : ne tuons pas nos malades, soignons-les
L'argument central de cet article tient en une ligne. Provoquer directement la mort d'une personne innocente n'est jamais un soin — quels que soient les motifs (compassion, autonomie, dignité), quels que soient les moyens (injection, omission), quels que soient les habillages lexicaux (« aide à mourir », « aide médicale à mourir », « mort assistée », « soin » au Québec). L'euthanasie reste, par définition magistérielle et par évidence rationnelle, un homicide volontaire d'un innocent.
Cette position n'est pas un refus de la compassion. Elle en est, au contraire, la forme la plus exigeante : refuser de supprimer celui qu'on ne peut plus guérir. Le médecin fidèle à sa vocation cherchera toujours à soulager la souffrance du malade sans jamais lui donner la mort. Les soins palliatifs, lorsqu'ils sont disponibles, soulagent désormais toute douleur. La sédation profonde, encadrée par le principe du double effet, offre une issue paisible aux situations extrêmes. L'amour, la présence et l'écoute font le reste.
La voie catholique n'est donc ni l'acharnement, ni l'abandon, ni la mort administrée. Elle est plus difficile que ces trois fausses solutions : elle est la patience d'accompagner, la rigueur de soulager, l'humilité d'aimer jusqu'au bout. Elle rappelle à toute société qui se déchristianise que la dignité d'une personne ne disparaît jamais avec sa santé, et que la pire des maladies de notre temps n'est pas la souffrance physique — c'est, comme l'écrivait Mère Teresa, le sentiment de n'être désiré par personne.
À la France de 2026, qui vient de franchir devant son Parlement un seuil que vingt-cinq siècles de médecine et deux mille ans d'enseignement chrétien lui avaient interdit, et dont la loi n° 2026-794, déclarée conforme à la Constitution le 14 août 2026 (décision n° 2026-910 DC), est entrée en vigueur le 20 août 2026, l'Église redit, par la voix de Jean-Paul II : « Aucune autorité ne peut légitimement l'imposer, ni même l'autoriser. » Et par celle du Dicastère : « Incurable n'est jamais synonyme de non soignable. » Et par celle de tous les saints qui ont fait, du mourir, le dernier acte d'amour d'une vie offerte.
Pour aller plus loin
- Que penser de l'avortement ? — l'autre grand enjeu du respect de la vie innocente, traité par la même encyclique Evangelium Vitae.
- Le mal et la souffrance — pourquoi la souffrance, dans la perspective chrétienne, ne supprime jamais la dignité de la personne.
- Pourquoi le catholicisme est la vraie religion — cadre général de la morale catholique et de son anthropologie.
À lire pour aller plus profond
- Saint Jean-Paul II, Evangelium Vitae — encyclique du 25 mars 1995, texte intégral sur vatican.va.
- Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Samaritanus Bonus, 14 juillet 2020 — lettre sur le soin des personnes dans les phases critiques et terminales de la vie, texte intégral sur vatican.va.
- Catéchisme de l'Église catholique, §§ 2276-2283 — paragraphes sur l'euthanasie, le suicide, les soins palliatifs et le double effet.
- Matthieu Lavagna, L'Euthanasie en débat — Peut-on donner la mort par compassion ?, Salvator — synthèse apologétique francophone de référence sur le sujet.
- Dr Jean-Marie Gomas et Dr Pascale Favre, Fin de vie, peut-on choisir sa mort ?, Artège, 2023 — l'expérience clinique de deux médecins en soins palliatifs.
- Timothy Devos (dir.), Euthanasie, l'envers du décor — Témoignages de soignants, Éditions Mols — vingt témoignages de soignants belges après vingt ans d'euthanasie légale.
- Tugdual Derville, Docteur, ai-je le droit de vivre encore un peu ?, Salvator, 2023 — le récit des dérives observées dans les pays légalisateurs.
Notes et références
Saint Jean-Paul II, lettre encyclique Evangelium Vitae, 25 mars 1995, n° 65 (Vatican.va, version française intégrale). La définition renvoie, en note 76 de l'encyclique, à la déclaration Iura et Bona, partie II, dont elle reprend la définition en l'adaptant ; l'équivalence strictement littérale n'étant pas établie, la formule « mot pour mot » est retirée.
1 11Sacrée Congrégation pour la Doctrine de la Foi, déclaration Iura et Bona sur l'euthanasie, 5 mai 1980, AAS 72 (1980), pp. 542-552 (préfet : cardinal Franjo Šeper ; secrétaire : Mgr Jérôme Hamer, O.P.). La traduction française n'est pas publiée sur vatican.va ; les passages canoniques en français sont connus par leur reprise, adaptée, dans Evangelium Vitae, §§ 57 et 65 (notes 52 et 76).
2Congrégation pour la Doctrine de la Foi, lettre Samaritanus Bonus sur le soin des personnes dans les phases critiques et terminales de la vie, 14 juillet 2020 (publiée le 22 septembre 2020), chapitre V, § 1. Document signé par le card. Luis F. Ladaria, S.J., préfet, et approuvé par le pape François lors de l'audience du 25 juin 2020.
3 92Catéchisme de l'Église catholique, § 2277 (texte officiel, Vatican.va).
4 96Saint Jean-Paul II, Evangelium Vitae, § 65, formule par laquelle le pape engage l'autorité du Magistère ordinaire et universel. Samaritanus Bonus (V, § 1) la reprend comme un « enseignement définitif » — s'en tenir à cette formule attestée, sans ajouter ni infaillibilité (Lumen Gentium § 25), ni irréformabilité, ni appartenance au dépôt de la foi.
5 90Conseil constitutionnel, décision n° 2026-910 DC du 14 août 2026 : conformité à la Constitution sous trois réserves d'interprétation renforçant les clauses de conscience (établissements privés et organismes privés non lucratifs dispensés d'accueillir l'aide à mourir dans leurs locaux, clause de conscience étendue aux pharmaciens). Saisines reçues entre le 16 et le 20 juillet 2026. Loi n° 2026-794 du 18 août 2026 relative au droit à l'aide à mourir, promulguée le 18 août, publiée au Journal officiel le 19 août, entrée en vigueur le 20 août 2026.
6 81 83Regionale Toetsingscommissies Euthanasie (Commissions régionales de contrôle de l'euthanasie aux Pays-Bas), Jaarcijfers RTE 2025, communiqué officiel du 26 mars 2026 : 10 341 signalements en 2025, +3,8 % par rapport à 2024, environ 6 % de tous les décès ; 499 cas avec une forme de démence, 174 cas principalement liés à une affection psychique, 475 cas de polypathologies du grand âge.
7 52 53Commission fédérale belge de contrôle et d'évaluation de l'euthanasie (CFCEE), « Chiffres de l'euthanasie en Belgique en 2025 », communiqué officiel publié sur organesdeconcertation.sante.belgique.be : 4 486 documents d'enregistrement reçus et examinés en 2025, +12,4 % par rapport à 2024, 4 % des décès enregistrés en Belgique, 123 patients résidant à l'étranger dont 110 en France, un patient mineur déclaré.
8 61 65Santé Canada, Sixth Annual Report on Medical Assistance in Dying in Canada 2024, publié par Santé Canada : 16 499 personnes ont reçu l'AMM en 2024, soit 5,1 % des décès canadiens ; la croissance annuelle des prestations est de 6,9 % entre 2023 et 2024.
9 67 68Matthieu Lavagna, L'Euthanasie en débat — Peut-on donner la mort par compassion ?, Salvator. Cet article s'appuie sur les démonstrations rationnelles rassemblées par Lavagna et sur les sources primaires que son livre cite.
10Dr Jean-Marie Gomas et Dr Pascale Favre, Fin de vie, peut-on choisir sa mort ?, Artège, 2023, p. 105 : description des protocoles d'injection létale standard (sédatif d'action rapide, barbiturique, curare en troisième seringue en cas d'échec).
12Affaire Vincent Lambert : tétraplégique en état végétatif chronique depuis un accident de la route en septembre 2008. Décès le 11 juillet 2019 à l'hôpital de Reims, après arrêt des soins de nutrition et d'hydratation décidé le 2 juillet 2019. Juridiquement, le Conseil d'État (24 juin 2014) puis la Cour européenne des droits de l'homme (Lambert et autres c. France, Grande Chambre, 5 juin 2015, pas de violation de l'art. 2 CEDH) ont validé cet arrêt comme refus d'une obstination déraisonnable au sens de la loi Leonetti. La doctrine catholique, elle, qualifie un tel arrêt chez un patient stabilisé d'euthanasie par omission (cf. Jean-Paul II, discours du 20 mars 2004[^jpii-2004-nutrition]). Cas juridiquement tranché, moralement discuté.
13Kenneth Chambaere, Johan Bilsen, Joachim Cohen, Bregje D. Onwuteaka-Philipsen, Freddy Mortier, Luc Deliens, « Physician-assisted deaths under the euthanasia law in Belgium : a population-based survey », Canadian Medical Association Journal, vol. 182, n° 9, 15 juin 2010, pp. 895-901. DOI : 10.1503/cmaj.091876. PMID 20479044.
14 73Kenneth Chambaere, Robrecht Vander Stichele, Freddy Mortier, Joachim Cohen, Luc Deliens, « Recent Trends in Euthanasia and Other End-of-Life Practices in Belgium », New England Journal of Medicine, vol. 372, n° 12, 19 mars 2015, pp. 1179-1181. DOI : 10.1056/NEJMc1414527.
15 74Catéchisme de l'Église catholique, § 2278 (texte officiel, Vatican.va).
16Saint Jean-Paul II, Evangelium Vitae, § 65, deuxième paragraphe (sur l'acharnement thérapeutique).
17Code de la santé publique, article R. 4127-38 (article 38 du Code de déontologie médicale), texte en vigueur consulté sur Légifrance.
18Code pénal suisse, article 114 « Meurtre sur la demande de la victime » (l'euthanasie active reste punissable, même par compassion) et article 115 « Incitation et assistance au suicide » (non punissable que si dénuée de mobiles égoïstes). Le Code pénal, adopté en 1937 et entré en vigueur en 1942, ne punit donc pas le suicide assisté désintéressé : l'expression « meurtre médical » est retirée, elle ne figure pas dans la loi. Source : Département fédéral de justice et police (DFJP).
19Saint Jean-Paul II, Evangelium Vitae, § 66, paragraphe sur le suicide assisté.
20Saint Augustin, cité par Evangelium Vitae § 66. La citation, traduite en français dans l'encyclique, provient des Epistolae, 204, 5 (PL 33, 938).
21Dr Jean-Marie Gomas et Dr Pascale Favre, Fin de vie, peut-on choisir sa mort ?, Artège, 2023, p. 23.
22Rémi Brague, « Euthanasie, digne et dépendant », tribune dans Le Figaro, 2014.
23Matthieu Lavagna, L'Euthanasie en débat — Peut-on donner la mort par compassion ?, Salvator. Le syllogisme reprend, en l'adaptant, la structure utilisée par David Oderberg (Applied Ethics, 2000) et Christopher Kaczor (The Ethics of Abortion, 2011).
24Serment d'Hippocrate, IVᵉ siècle av. J.-C., texte fondateur de la déontologie médicale grecque. Traduction littérale et précise consultée chez Bruno Couillaud, Manières de Pensées — Arguments et tromperies en bioéthique, François-Xavier de Guibert, 2013, p. 55. Le terme grec pharmakon thanasimon (« drogue mortelle ») est précisément l'élément central de l'engagement anti-euthanasie du serment.
25Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, signée à Rome le 4 novembre 1950, article 2, alinéa 1 (texte officiel du Conseil de l'Europe).
26Code pénal français, articles 221-1 (définition du meurtre) et 221-4, 3° (circonstance aggravante de vulnérabilité). Texte en vigueur consulté sur Légifrance.
27Comité consultatif national d'éthique, contribution à la préparation de la loi Claeys-Léonetti, citée par Henri de Soos, L'impasse de l'euthanasie, Salvator, 2022, p. 124.
28Dr Jean-Marie Gomas et Dr Pascale Favre, Fin de vie, peut-on choisir sa mort ?, Artège, 2023, pp. 75-77.
29 31Jacques Ricot, « La vie humaine et médecine », Esprit, août-septembre 2001.
30Principe du double effet : formulé explicitement au XVᵉ-XVIᵉ siècle par Jean de Saint-Thomas (De bonitate et malitia actuum humanorum), discuté par Cajetan (1468-1534), Luis Molina (1536-1600), Thomas Sanchez (1550-1610) et Dominigo de Santa Teresa (1600-1654). Pour une analyse approfondie, voir William E. May, « Double Effect », Encyclopedia of Bioethics, W. T. Reich éd., New York, The Free Press, 1978, tome I, p. 316. Antécédent thomasien : Somme théologique, II-II, q. 64, a. 7 (légitime défense).
32Pie XII, allocution « Réponses à trois questions religieuses et morales concernant l'analgésie », aux participants au IXᵉ Congrès national de la Società Italiana di Anestesiologia tenu à Rome du 15 au 17 octobre 1956, prononcée le 24 février 1957. AAS 49 (1957), pp. 129-147 (Vatican.va, version française intégrale).
33Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Samaritanus Bonus, 14 juillet 2020, chapitre I (« Prendre soin du prochain »). La formule « incurable n'est jamais synonyme de non soignable » est désormais un repère central de la bioéthique catholique contemporaine.
34Samaritanus Bonus, chapitre V, § 4 (« Les soins palliatifs »).
35Saint Jean-Paul II, Evangelium Vitae, § 66.
36Peter Singer, Practical Ethics, 2ᵉ édition, Cambridge University Press, 1993, p. 195. Texte original anglais : « The principle of respect for autonomy tells us to allow rational agents to live their own lives according to their own autonomous decisions, free from coercion or interference ; but if rational agents should autonomously choose to die, then respect for autonomy will lead us to assist them to do as they choose. »
37Jonathan Denis, président de l'ADMD, propos tenus lors d'un débat public avec Jean-Marie Le Méné (président de la Fondation Jérôme Lejeune), enregistrement public mars 2023.
38David Oderberg, Applied Ethics — A Non-Consequentialist Approach, Blackwell, 2000, p. 56. Texte original anglais : « Although a man can give up some particular good which he has, he cannot give up his right to property as such. A human being can say: "I bequeath this part of my goods," but he cannot say: "I give up, as a human being, my right to property." »
39Yuval Noah Harari, Homo Deus — Une brève histoire de l'avenir, traduction française, Albin Michel, 2017, pp. 304-305.
40Line Renaud, interview à Femme actuelle, citation reprise dans la campagne médiatique pro-euthanasie de 2022-2023.
41Manfred Lütz, avec la collaboration d'Arnold Angenendt, Le christianisme en procès. Lumière sur 2000 ans d'histoire et de controverses, traduit de l'allemand par Isabelle Schobinger, Paris, Éditions Emmanuel, 2019 (© Verlag Herder 2018 ; © Éditions Emmanuel 2019 ; ISBN 978-2-35389-737-7), p. 216-218.
42 43 44Christopher Kaczor, Disputes in Bioethics — Abortion, Euthanasia and Other Controversies, 2020. Citation de synthèse, position développée pp. 123-150.
45Matthieu Lavagna, L'Euthanasie en débat — Peut-on donner la mort par compassion ?, Salvator. Lavagna analyse la formulation retenue dans la proposition de loi ADMD : la condition d'éligibilité repose sur une « souffrance psychique inapaisable qu'elle juge insupportable », où le sujet de « juge » est le patient lui-même, sans critère médical objectif externe.
46Henri de Soos, L'impasse de l'euthanasie, Salvator, 2022, p. 195.
47Christopher Kaczor, Disputes in Bioethics, 2020, pp. 123-125 (expérience de pensée de la patiente en état végétatif).
48Déclaration universelle des droits de l'homme, adoptée par l'Assemblée générale des Nations unies à Paris le 10 décembre 1948, préambule et article 3.
49Matthieu Lavagna, L'Euthanasie en débat — Peut-on donner la mort par compassion ?, Salvator.
50Regionale Toetsingscommissies Euthanasie (Commissions régionales de contrôle de l'euthanasie aux Pays-Bas), Jaarverslag 2023, publié en avril 2024. Données reprises et synthétisées par l'Institut européen de bioéthique et par Généthique, « Pays-Bas : en 2023, 5,4 % des décès étaient des euthanasies ».
51Gouvernement néerlandais, décision du Conseil des ministres d'avril 2023 étendant les possibilités d'euthanasie aux enfants de moins de 12 ans dans des conditions exceptionnelles (rapport Généthique et reprises de presse internationale).
54The Center for Bioethics & Human Dignity, notice biographique « Theo A. Boer, PhD » ; voir aussi son affidavit Report on Euthanasia and Physician Assisted Suicide in the Netherlands, Protestant Theological University (PThU), 2016, sur son rôle au sein de la Commission régionale de contrôle de l'euthanasie, région 2 (Overijssel, Gelderland, Flevoland, Utrecht), 2005-2014.
55Theo Boer, « Fin de vie : ce qui est perçu comme une opportunité par certains devient une incitation au désespoir pour les autres », tribune dans Le Monde, 1ᵉʳ décembre 2022. Reprises et citations vérifiées chez Généthique, Comité Laïcité République et Évangéliques.info.
56Theo Boer, formule largement reprise dans la presse francophone : « Regardez ce pays et vous verrez peut-être la France de 2040. » Source : reprise dans Généthique, « Euthanasie aux Pays-Bas : regardez ce pays et vous verrez peut-être la France de 2040 », décembre 2022.
57Loi belge du 28 février 2014 modifiant la loi du 28 mai 2002 relative à l'euthanasie, en vue d'étendre l'euthanasie aux mineurs. La Belgique est devenue le premier pays au monde à dépénaliser l'euthanasie pour les mineurs sans limite d'âge inférieure.
58Commission fédérale belge de contrôle et d'évaluation de l'euthanasie (CFCEE), communiqué de presse du 27 février 2024 sur les chiffres 2023 (PDF officiel sur organesdeconcertation.sante.belgique.be). Rapport complet 2022-2023 disponible sur le même portail.
59Commission fédérale belge de contrôle et d'évaluation de l'euthanasie (CFCEE), communiqué de presse « Euthanasie — Publication des chiffres pour 2024 de l'euthanasie en Belgique », 19 mars 2025 : 3 991 documents d'enregistrement en 2024, +16,6 % par rapport à 2023, 3,6 % des décès enregistrés, 120 patients résidant à l'étranger dont 106 en France, un patient mineur enregistré.
60 64Caroline Devynck, criminologue à la Vrije Universiteit Brussel (VUB), étude sur les demandes d'euthanasie en milieu carcéral belge, 2019. 23 prisonniers concernés entre 2011 et 2017. Source : Institut européen de bioéthique, « Qu'est-ce qui conduit les prisonniers à demander l'euthanasie ? ».
62CFCEE, rapport 2023 : sur 110 patients étrangers euthanasiés en Belgique en 2023, 101 résidaient en France.
63Santé Canada, Cinquième rapport annuel sur l'aide médicale à mourir au Canada 2023, publié le 11 décembre 2024 (canada.ca). 15 343 décès par MAID en 2023, soit environ 4,7 % de tous les décès canadiens (+15,8 % par rapport à 2022).
66Dr Margaret Cottle, médecin en soins palliatifs à Vancouver depuis plus de vingt-six ans, intervention publique reprise dans « Care, not killing : the most excellent way », Church for Vancouver. Texte original anglais : « In jurisdictions where euthanasia and assisted suicide have been legalized, we have seen rapid expansion and a complete lack of enforcement of the supposed « safeguards ». Patients with mental illness, early-stage eye disease, and even tinnitus have been euthanized. Children and dementia patients who cannot provide meaningful « consent » have also been targeted. »
69David A. Jones, Evidence of Harm — Assessing the Impact of Assisted Dying / Assisted Suicide on Palliative Care, Anscombe Bioethics Centre (Oxford), novembre 2024.
70Société de l'hospice de Delta (Colombie-Britannique, Canada), retrait du financement provincial annuel de 1,5 million de dollars en février 2021, en raison du refus de l'établissement de pratiquer l'euthanasie. Cité dans Tugdual Derville, Docteur, ai-je le droit de vivre encore un peu ?, Salvator, 2023, p. 88.
71Comité consultatif national d'éthique, avis n° 121 « Fin de vie, autonomie de la personne, volonté de mourir », 30 juin 2013, conclusion.
72Shanti De Corte, euthanasiée le 7 mai 2022 à Anvers à l'âge de 23 ans. Affaire révélée par RTBF le 5 octobre 2022. Sources : Institut européen de bioéthique, « Une jeune femme de 23 ans, victime des attentats de Bruxelles, euthanasiée pour dépression ».
75Zoraya ter Beek, néerlandaise, autiste, borderline, dépressive, euthanasiée le 22 mai 2024 à l'âge de 29 ans. Affaire mondialement médiatisée. Sources : Bioethics Observatory (avril 2024), CNEWS, presse internationale.
76Lisa Pauli, témoignage Reuters, « She's 47, anorexic and wants help dying, Canada will soon allow it », juillet 2023. Texte original anglais : « Personally, I'm too tired. I'm not going to change. I don't want to recover, which means putting on weight. »
77Amir Farsoud, cas Canadien rapporté par la journaliste Cynthia Mulligan en 2022 (CityNews). La citation du corps (« Je sais que dans mon état de santé actuel, je ne survivrais pas si j'étais sans-abri ») est la traduction française d'une déclaration originale en anglais ; il déclarait également : « I don't actually want to die. » La demande de MAID a été annulée après une campagne GoFundMe permettant un nouveau logement.
78Marin Eugen Sabau, ressortissant roumain accusé de tentative de meurtre sur quatre anciens collègues à Tarragone en décembre 2021. Euthanasié à l'hôpital pénitentiaire de Terrassa le 23 août 2022, avant son procès. Sources : El Nacional, The Olive Press, Généthique.
79Saint Jean-Paul II, discours aux participants du Congrès international « Life-sustaining treatments and vegetative state : scientific advances and ethical dilemmas », organisé par la Fédération internationale des associations des médecins catholiques, 20 mars 2004 (Vatican.va).
80vie-publique.fr, dossier législatif « Fin de vie : droit à l'aide à mourir », proposition de loi n° 1100 (XVIIᵉ législature). Calendrier vérifié sur assemblee-nationale.fr (dossier législatif Falorni, texte adopté T.A. n° 323) et senat.fr (dossier législatif PPL 24-661) : adoption par l'Assemblée nationale en nouvelle lecture le 30 juin 2026 (295 voix contre 232, 35 abstentions), question préalable adoptée par le Sénat le 7 juillet 2026, adoption définitive par l'Assemblée nationale le 15 juillet 2026.
82Cour des comptes, « Les soins palliatifs — Une offre de soins à renforcer », communication à la commission des affaires sociales de l'Assemblée nationale, 5 juillet 2023 (ccomptes.fr). USP et départements : 171 unités fin 2021, 21 départements sans USP (Atlas 2023 des soins palliatifs, données 2021). 48 % : seuls 48 % des besoins estimés sont pourvus (communiqué de presse). Besoins : méthode INPQ Québec (pathologies requérant des soins palliatifs), 60,6 % des décès en 2017 soit 365 273 personnes ; les « ~500 par jour » sont un ordre de grandeur calculé (52 % × 365 273 ÷ 365 ≈ 520/jour), non une donnée du rapport.
84Société française d'accompagnement et de soins palliatifs (SFAP), « Synthèse et décryptage de la proposition de loi relative à l'assistance médicale à mourir », enquête interne mars 2025 et communiqués officiels (sfap.org).
85David Albert Jones, professeur au centre de bioéthique d'Oxford, cité dans Tugdual Derville, Docteur, ai-je le droit de vivre encore un peu ?, Salvator, 2023, pp. 120-121. Texte original anglais reproduit dans l'ouvrage de Derville.
86Conférence des évêques de France, communiqué officiel après le vote du 27 mai 2025 à l'Assemblée nationale (eglise.catholique.fr).
87Conférence des évêques de France, communiqué du 27 février 2026 « Après le vote du Sénat » (eglise.catholique.fr).
88Conférence des évêques de France, communiqué du 15 juillet 2026 sur l'adoption définitive de la loi relative au droit à l'aide à mourir, signé par le cardinal Jean-Marc Aveline (président), Mgr Vincent Jordy et Mgr Benoît Bertrand (vice-présidents) (eglise.catholique.fr).
89Saint Jean-Paul II, Evangelium Vitae, § 57. Le second paragraphe cité (« Rien ni personne ne peut autoriser… ») s'inspire du texte de la déclaration Iura et Bona, partie I, sans équivalence strictement littérale établie ici.
91Samaritanus Bonus, chapitre V, § 1, paragraphe sur la responsabilité des législateurs.
93Samaritanus Bonus, chapitre V, § 11. Précisions sur la disposition à la réception des sacrements pour une personne persévérant dans l'intention d'euthanasie.
94Samaritanus Bonus, chapitre V, § 11. Précisions sur la présence du ministre du culte au moment de l'euthanasie.
95Catéchisme de l'Église catholique, § 2279 (texte officiel, Vatican.va).
97Catéchisme de l'Église catholique, § 2280 (texte officiel, Vatican.va).
98Catéchisme de l'Église catholique, § 2283 (texte officiel, Vatican.va).
99Saint Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, I-II, q. 93, a. 3, ad 2 (sur la conformité de la loi humaine à la raison droite) et q. 95, a. 2 (sur la dérivation de la loi humaine à partir de la loi naturelle). Citations vérifiées dans la traduction française de l'édition de la Revue des Jeunes (Cerf), reprises par Evangelium Vitae § 72 (notes 96 et 97 de l'encyclique).
100Saint Jean-Paul II, Evangelium Vitae, § 72.
101Pape François, discours aux médecins catholiques italiens, 15 novembre 2014, salle Paul VI (vatican.va, texte intégral). Le pape y qualifie l'euthanasie de « péché contre Dieu Créateur » et la situe dans la « culture du rebut ».
102Pape François, message pour la XXXIIᵉ Journée mondiale du malade, 11 février 2024 (vatican.va, version française intégrale). Le pape réaffirme que l'euthanasie « n'est jamais une option » et appelle à un renforcement universel des soins palliatifs.
103Pape François, discours aux participants à l'Assemblée plénière de l'Académie pontificale pour la vie, 12 février 2024, salle du Consistoire (vatican.va, texte français intégral).
104Dr Benoit Beuselinck, oncologue à l'UCLouvain (Belgique), cité dans Timothy Devos, Euthanasie, l'envers du décor — Témoignages de soignants, Éditions Mols, pp. 172-173.
105Tugdual Derville, Docteur, ai-je le droit de vivre encore un peu ?, Salvator, 2023. L'ouvrage rassemble plusieurs témoignages de patients pressés par leurs proches de demander l'euthanasie en Belgique.
106Philippe Pozzo di Borgo, appel public devant l'Assemblée nationale, 8 avril 2021, lors de la première discussion de la proposition de loi Falorni. Reprises par Alliance VITA, Soulager mais pas tuer, Atlantico.
107Sainte Teresa de Calcutta (Mère Teresa), discours de réception du prix Nobel de la paix, Oslo, 11 décembre 1979.
108Marie de Hennezel, Nous voulons tous mourir dans la dignité, Robert Laffont, 2013.
109Saint Alphonse-Marie de Liguori, Apparecchio alla morte (Préparation à la mort), 1758, considérations I. Édition française couramment retenue : trad. par les Rédemptoristes, éd. Téqui, rééd. multiples.
110Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, parole prononcée pendant ses derniers jours et rapportée par sa sœur, sœur Geneviève (Céline Martin), dans les Derniers Entretiens, Cerf-DDB, édition critique, juillet-septembre 1897.
111Saint Jean-Paul II : les premiers symptômes de la maladie de Parkinson sont identifiés dès 1991-1992 par son médecin personnel, le Dr Renato Buzzonetti ; le diagnostic est rendu public progressivement à partir de 1996. Sources : Stanisław Dziwisz, Une vie avec Karol — Conversations avec Gian Franco Svidercoschi, Seuil, 2007, et Andrea Tornielli, Karol le Grand, Bayard, 2005.
112Saint Jean-Paul II, Lettre aux personnes âgées, 1ᵉʳ octobre 1999, § 16 (vatican.va, version française intégrale). La lettre est l'un des textes les plus personnels du pontificat sur la vieillesse, la maladie et la mort.
113Cardinal Stanisław Dziwisz, secrétaire particulier de Jean-Paul II pendant trente-neuf ans, Une vie avec Karol — Conversations avec Gian Franco Svidercoschi, traduction française, Seuil, 2007. Le cardinal y rapporte les dernières paroles polonaises du pape, « Pozwólcie mi odejść do domu Ojca » (« Laissez-moi aller vers la maison du Père »), prononcées dans la soirée du 2 avril 2005.
114Saint Jean-Paul II, Testament, rédigé entre le 6 mars 1979 et le 17 mars 2000, publié par le Saint-Siège le 7 avril 2005 (vatican.va, version française intégrale).
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