Notre vie sur terre est brève et passera

Notre vie sur terre est brève : la foi catholique y voit le temps décisif pour aimer Dieu, se convertir et préparer l'éternité sans s'attacher à ce qui passe.

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Notre vie sur terre est brève et passera désigne une vérité centrale de la sagesse chrétienne : la vie présente n'est pas la patrie définitive de l'homme, mais le temps court et décisif où il apprend à aimer Dieu, à se convertir et à se préparer à l'éternité.

La tradition catholique n'invite pas à penser à la mort par goût du sombre. Elle y voit une école de lucidité : celui qui sait que son temps est limité apprend à ne pas donner son coeur à ce qui passe, à ne pas remettre sa conversion à plus tard, et à chercher les biens qui demeurent.

Cette doctrine appartient à la grande tradition du memento mori : se souvenir de sa fin pour vivre plus justement, plus librement et plus intensément devant Dieu.

La brièveté de la vie dans l'Écriture

La Bible ne présente jamais la brièveté de la vie comme une simple observation biologique. Elle en tire une sagesse : puisque l'homme passe, il doit apprendre à compter ses jours devant Dieu. Le psaume 89 (90 en numérotation hébraïque) oppose l'éternité divine à la fragilité humaine : Dieu demeure « de toujours à toujours », tandis que l'homme retourne à la poussière, ses années s'enfuient « dans un souffle », et le psalmiste demande : « Apprends-nous la vraie mesure de nos jours : que nos coeurs pénètrent la sagesse. »[1]

« Le nombre de nos années ? soixante-dix, quatre-vingts pour les plus vigoureux ! [...] Apprends-nous la vraie mesure de nos jours. »[2]

Schéma explicatif — illustration originale Ignispedia créée par IA. La vie chrétienne comprend la terre comme le temps limité du choix, et l'éternité comme l'accomplissement définitif de l'amour.

Job emploie la même image végétale : l'homme « vit peu de temps » et ressemble à une fleur qui s'épanouit puis disparaît.[3] Isaïe reçoit l'ordre de proclamer que « toute chair est comme l'herbe » : l'herbe sèche, la fleur tombe, mais la parole de Dieu demeure.[4] Jacques reprend cette tradition sous une forme encore plus directe : la vie humaine est « une vapeur qui paraît pour peu de temps ».[5]

Ces images ne méprisent pas la création. Elles empêchent seulement de l'absolutiser. L'herbe est réelle, la fleur est belle, la vapeur se voit vraiment dans la lumière ; mais aucune de ces réalités ne peut porter le poids de l'éternité. La Bible ne dit pas : la vie terrestre n'a pas de valeur. Elle dit : la vie terrestre a une valeur immense parce qu'elle est courte, reçue, fragile, et ordonnée à plus grand qu'elle.

Le chrétien ne lit donc pas ces versets comme un exercice de pessimisme. Il y entend une hiérarchie : Dieu demeure, l'homme passe, et l'homme devient sage lorsqu'il remet son passage entre les mains de Celui qui demeure. La fragilité n'est pas seulement une menace ; elle est aussi un appel à dépendre de Dieu au lieu de s'installer dans l'illusion d'une autonomie définitive.

Jésus donne à cette sagesse une forme concrète dans la parabole du riche insensé. L'homme a accumulé, agrandi ses greniers, prévu de se reposer, de manger, de boire et de jouir.

Illustration Ignispedia : Notre vie sur terre est courte. Image complémentaire issue de Wikimedia Commons.

Dieu lui dit : « Cette nuit même, on va te redemander ta vie. »[6] Le problème n'est pas d'avoir travaillé ni d'avoir possédé des biens ; le problème est d'avoir vécu sans être « riche en vue de Dieu ».[7]

La mort ferme le temps du choix

La doctrine catholique donne à la brièveté de la vie son poids exact : la mort n'est pas seulement la fin biologique du corps, mais la clôture du temps terrestre où l'âme accueille ou refuse la grâce. Le Catéchisme enseigne que la mort est « la fin du pèlerinage terrestre de l'homme », c'est-à-dire du temps où Dieu lui offre grâce et miséricorde pour décider son destin ultime.[8] Il ajoute, contre toute réincarnation : l'homme ne meurt qu'une fois.[9]

Cette précision change tout. Si la vie terrestre n'était qu'un cycle recommençable, on pourrait toujours différer. Si la mort n'était qu'une extinction, la sagesse chrétienne serait incompréhensible. Mais si la mort fixe l'orientation fondamentale de l'âme, alors le temps présent devient redoutablement précieux. Chaque journée est un lieu de grâce, non un simple morceau de durée.

Saint Alphonse de Liguori, dans sa Préparation à la mort, résume cette logique avec une vigueur pastorale : la mort vient, la fin vient, et l'homme doit apprendre à considérer d'avance ce qu'il verra alors avec évidence.[10] Son but n'est pas de terrifier pour paralyser, mais de réveiller pour convertir. Il sait que l'homme pèche souvent parce qu'il vit comme si la mort devait toujours arriver aux autres, ou seulement très loin.

« Qu'est-ce que votre vie ? Une vapeur légère qui paraît pour peu de temps. » — Saint Alphonse de Liguori, Préparation à la mort[11]

Saint Alphonse de Liguori (1696-1787), docteur de l'Église et grand maître de la prédication sur les fins dernières. Sa Préparation à la mort a nourri une grande partie de la spiritualité catholique populaire sur le memento mori.

Le Nouveau Testament associe cette clôture du temps à la vigilance. Jésus avertit : « Tenez-vous donc prêts » car le Fils de l'homme vient à l'heure que l'on ne pense pas.[12] Saint Paul reprend l'image du voleur dans la nuit : le chrétien n'appartient pas aux ténèbres, il doit donc demeurer sobre et éveillé.[13] La vigilance chrétienne n'est pas une angoisse permanente ; c'est une manière de vivre aujourd'hui comme quelqu'un qui sait où il va.

Cette vigilance est plus concrète qu'une émotion religieuse. Elle consiste à ne pas vivre en contradiction avec ce que l'on sait. Si la mort peut venir, il faut vivre réconcilié. Si l'éternité existe, il faut cesser de traiter le péché comme un détail. Si Dieu juge avec vérité, il faut chercher la vérité dès maintenant. Si le Christ est miséricordieux, il faut venir à lui maintenant, et non promettre vaguement de le faire plus tard.

L'Église a conservé cette vigilance dans sa prière. Le Catéchisme rappelle l'ancienne demande des litanies : être délivré d'une mort subite et imprévue, non parce que la soudaineté serait en elle-même un mal absolu, mais parce que le chrétien demande la grâce de mourir préparé, réconcilié, orienté vers Dieu.[14]

Le memento mori n'est pas une peur morbide

Il faut distinguer trois réalités que l'on confond souvent. La première est la peur servile, qui voit seulement le châtiment et peut enfermer l'âme dans la panique. La deuxième est le déni mondain, qui refuse de regarder la mort et finit par vivre superficiellement. La troisième est la crainte filiale, biblique et chrétienne : une lucidité aimante, qui sait que l'on peut perdre Dieu et qui choisit de ne pas jouer avec l'éternité.

Le memento mori catholique appartient à cette troisième réalité. Il n'est pas une fascination pour les tombes ; il est une pédagogie de la liberté. L'Imitation de Jésus-Christ, citée par le Catéchisme, conseille de se comporter dans ses actions et ses pensées comme si l'on devait mourir aujourd'hui.[15] La phrase paraît dure si on l'isole ; elle devient lumineuse si on comprend son but : vivre en état de grâce, éviter le péché, ne pas attendre demain pour aimer.

« Si aujourd'hui tu n'es pas prêt, comment le seras-tu demain ? » — Thomas a Kempis, L'Imitation de Jésus-Christ[16]

La tradition monastique reprend souvent cette idée.

Illustration Ignispedia : Synthèse du cours. Image complémentaire issue de Wikimedia Commons.

La règle de saint Benoît demande de « tenir chaque jour la mort présente devant ses yeux ».[17] Là encore, l'intention n'est pas de rendre les moines tristes, mais de les garder dans le sérieux de l'amour. Un homme qui sait qu'il va mourir pardonne plus vite, choisit mieux, s'attache moins aux querelles secondaires et discerne plus nettement ce qui mérite sa vie.

Saint François d'Assise peut donc chanter « sœur notre mort corporelle » dans son Cantique des créatures.[18] La mort reste une conséquence du péché et une séparation douloureuse ; elle est même appelée « dernier ennemi » par saint Paul.[19] Mais dans le Christ ressuscité, elle n'est plus souveraine. Elle devient un passage redoutable, mais traversé par l'espérance.

La différence est capitale : une spiritualité chrétienne de la mort n'est pas stoïcienne au sens strict. Le chrétien ne cherche pas seulement à ne pas trembler ; il cherche à mourir dans l'amour, uni au Christ, avec une âme purifiée par la grâce. La vraie préparation n'est donc pas une cuirasse psychologique, mais une vie sacramentelle et charitable.

Les biens terrestres sont bons, mais passagers

L'une des erreurs les plus fréquentes consiste à croire que méditer la brièveté de la vie oblige à mépriser la terre. La doctrine catholique dit l'inverse : les biens créés sont bons parce qu'ils viennent de Dieu, mais ils deviennent dangereux lorsqu'ils sont traités comme le bien suprême. Famille, santé, travail, beauté, culture, maison, amitié, réussite : tout cela peut être reçu dans l'action de grâce. Rien de tout cela ne peut sauver l'âme.

Saint Paul formule cette attitude en une phrase : le temps est limité ; que ceux qui usent du monde vivent comme s'ils n'en usaient pas pleinement, car la figure de ce monde passe.[20] La formule ne commande pas l'indifférence froide. Elle enseigne l'usage libre : recevoir les biens, les employer pour aimer, puis accepter de les laisser.

« Le temps est limité. [...] Elle passe, la figure de ce monde. » — Saint Paul, 1 Corinthiens 7[21]

Saint Alphonse insiste sur cette vérité par des images simples. À la mort, écrit-il, il faut « tout laisser » ; aucun bien de ce monde n'entre avec nous dans la tombe.[22] Il cite les princes et les conquérants pour montrer que la mort met au même rang la pourpre et la pauvreté : les distinctions sociales qui semblent immenses deviennent dérisoires au bord de l'éternité.[23]

Ce point donne une règle pratique très sûre : tout bien qui ne peut pas être offert à Dieu doit être réexaminé. L'argent peut devenir aumône, sécurité responsable ou idolâtrie. La beauté peut devenir action de grâce ou vanité. L'intelligence peut devenir service de la vérité ou orgueil. Le pouvoir peut devenir responsabilité ou domination. La mort révèle ce que chaque bien aura été dans l'âme.

Saint Augustin rappelle que la terre est un lieu de passage : le chrétien est voyageur même dans sa propre maison, car sa patrie véritable est auprès de Dieu.

Saint Alphonse, reprenant saint Augustin, emploie l'image du voyageur : celui qui traverse un pays ne dépense pas toute sa fortune pour bâtir une maison qu'il devra quitter quelques jours plus tard.[24] La comparaison est rude, mais juste. Le chrétien peut aimer sa maison, son pays, son métier ; il ne doit pas oublier qu'il est en chemin.

Cette lucidité ne supprime pas la joie terrestre. Elle la purifie. Plus un bien est reconnu comme reçu et passager, moins il devient tyrannique. On peut en jouir sans l'adorer. On peut le perdre sans perdre Dieu. On peut l'offrir, le partager, le transformer en charité. La méditation de la mort libère donc du double piège : idolâtrer les biens ou les mépriser. Elle apprend à les ordonner.

La vanité du monde : ce qui ne demeure pas

Le mot « vanité » ne signifie pas que tout serait absurde. Dans l'Écriture, il désigne ce qui est souffle, fragilité, apparence instable. L'Ecclésiaste ouvre par la formule célèbre : « Vanité des vanités, tout est vanité ».[25] Cette phrase ne nie pas Dieu ; elle dénonce l'illusion de chercher l'absolu dans ce qui change.

Le monde promet souvent plus qu'il ne peut tenir. Il promet la sécurité par l'argent, l'identité par la réussite, l'immortalité par la réputation, la joie par le plaisir, la paix par le contrôle. La mort révèle la limite de ces promesses. Elle ne détruit pas ce qui était vrai ; elle enlève ce qui n'était que décor.

« Vanité des vanités, tout est vanité. » — Qohelet[26]

La tradition rapporte la conversion de saint François de Borgia devant le corps de l'impératrice Isabelle du Portugal, épisode que saint Alphonse reprend dans sa méditation. La beauté, la majesté et les honneurs de la cour se trouvaient brutalement démentis par la corruption du cadavre. Borgia aurait alors décidé de servir un Maître que la mort ne pouvait lui ravir.[27]

La tradition spirituelle associe la conversion de saint François de Borgia à la vision du cadavre de l'impératrice Isabelle : les grandeurs visibles lui apparurent alors dans leur fragilité.

Ce récit a une portée générale. Chacun possède ses « grandeurs » : image sociale, projets, biens, influence, beauté, intelligence, confort, réseaux, souvenirs. La mort ne demande pas si ces choses étaient brillantes. Elle demande ce qu'elles ont produit dans l'âme : orgueil ou humilité, égoïsme ou charité, oubli de Dieu ou offrande.

La vanité du monde n'est donc pas d'abord une thèse contre les riches. Un pauvre peut être mondain par convoitise, jalousie ou amertume ; un riche peut être pauvre de coeur s'il reçoit, partage et demeure détaché. La question décisive est celle de l'adoration : qu'est-ce que l'âme traite comme son trésor ?

La méditation de la mort transforme le présent

Bien comprise, la pensée de la mort ne retire pas au présent sa valeur ; elle la rend plus aiguë. Si les jours sont comptés, aucun acte d'amour n'est banal. Une confession repoussée, un pardon différé, une vocation étouffée, une prière toujours remise au lendemain prennent une gravité nouvelle. Inversement, un petit sacrifice, une visite au malade, une parole de paix, une fidélité cachée prennent un poids d'éternité.

Le Siracide résume cette pédagogie : « Dans toutes tes actions, souviens-toi de ta fin, et tu ne pécheras jamais. »[28] La phrase ne signifie pas que le souvenir de la mort supprimerait mécaniquement toute tentation. Elle signifie qu'il arrache la tentation à son mensonge principal : faire croire qu'un plaisir immédiat vaut plus que Dieu.

Cette vérité rejoint l'expérience ordinaire. Beaucoup de décisions changent lorsqu'on les regarde depuis le lit de mort : une rancune paraît soudain dérisoire ; une vanité sociale perd son pouvoir ; une fidélité à Dieu devient la seule chose vraiment solide. Le memento mori consiste à emprunter d'avance cette lumière, pour ne pas attendre la dernière heure pour comprendre.

Les maîtres spirituels recommandent donc la méditation régulière des fins dernières, mais toujours avec prudence pastorale. Pour une âme endurcie, elle peut être un choc salutaire. Pour une âme scrupuleuse, elle doit être entourée de confiance, de confession bien conduite et d'espérance. La même vérité ne se donne pas à toutes les âmes sous le même accent : l'Église sait parler à la fois au pécheur qui dort et à l'âme blessée qui craint déjà trop.

Il faut cependant éviter un usage psychologiquement malsain de cette méditation. La pensée de la mort ne doit pas nourrir le scrupule, l'obsession ou le mépris de soi. Elle doit conduire aux actes concrets de la vie chrétienne : confession, Eucharistie, prière, charité, réparation, pardon, ordre de vie, fidélité au devoir d'état. Si elle ne produit pas plus d'amour, elle est mal comprise.

La mort chrétienne est préparation à la rencontre

La foi catholique ne s'arrête pas au constat que tout passe. Elle annonce que l'homme est attendu. Pour ceux qui meurent dans le Christ, la liturgie dit que la vie n'est pas détruite, mais transformée.[29] Sainte Thérèse de Lisieux, mourante, le formule avec une simplicité devenue célèbre : « Je ne meurs pas, j'entre dans la vie. »[30]

« Je ne meurs pas, j'entre dans la vie. » — Sainte Thérèse de Lisieux[31]

Fra Angelico, Le Jugement dernier. La tradition chrétienne comprend la mort non comme une simple disparition, mais comme l'entrée dans la rencontre définitive avec Dieu.

Cette espérance ne supprime pas le jugement. Elle l'éclaire. Le jugement particulier est la mise en vérité de l'âme devant Dieu.[32] Tout ce qui était caché, mélangé, ambigu, apparaît dans la lumière divine. Pour celui qui a aimé Dieu, cette lumière purifie et accomplit ; pour celui qui s'est fermé à Dieu, elle manifeste tragiquement son refus.

Penser à la mort, c'est donc penser à une rencontre. Le chrétien ne se prépare pas à une abstraction, mais au Christ. Il ne s'agit pas seulement de « réussir son éternité » comme un projet personnel ; il s'agit d'aimer Celui qui vient. La meilleure préparation à la mort est donc la charité : vivre aujourd'hui dans l'amitié de Dieu.

Saint Joseph est traditionnellement invoqué comme patron de la bonne mort parce qu'il est mort, selon la tradition, entouré de Jésus et de Marie. Cette dévotion dit quelque chose de profond : le chrétien demande de mourir accompagné, en paix, dans la foi, avec le nom de Jésus sur les lèvres et la confiance de Marie dans le coeur.[33]

La « bonne mort » n'est donc pas d'abord une mort sans douleur, ni une mort socialement belle, ni une mort parfaitement maîtrisée. Elle est une mort en grâce, dans l'abandon, reçue comme passage vers Dieu. Elle peut être médicalement difficile et spirituellement lumineuse ; elle peut être simple, cachée, sans mise en scène, et pourtant très sainte.

Vivre en état de départ

La formule peut sembler austère : vivre en état de départ. Elle signifie pourtant une grande liberté. Celui qui vit ainsi ne méprise pas sa journée ; il la reçoit comme une mission. Il ne fuit pas ses responsabilités ; il les accomplit mieux, parce qu'il sait qu'elles lui sont confiées pour un temps. Il ne s'accroche pas à son image ; il cherche à être trouvé fidèle.

Concrètement, cette disposition se vérifie par quelques questions simples.

Illustration Ignispedia : Matière du cours. Image complémentaire issue de Wikimedia Commons.

Si je mourais bientôt, quelle réconciliation ne voudrais-je pas avoir repoussée ? Quelle confession ne voudrais-je pas avoir différée ? Quelle habitude de péché ne voudrais-je pas avoir entretenue ? Quel acte d'amour voudrais-je avoir posé ? Quelle personne aurais-je voulu servir davantage ?

Ces questions ne remplacent pas le discernement normal. On ne prend pas de décisions sous panique spirituelle. Mais elles ont une force de purification. Elles ôtent beaucoup de faux sérieux. Elles montrent que certaines inquiétudes dévorantes sont secondaires, tandis que certaines fidélités discrètes sont essentielles.

Saint Alphonse conclut sa méditation sur la vie présente comme voyage vers l'éternité par une image simple : la terre n'est pas la maison définitive, mais l'hôtellerie que l'on devra quitter.[34] Ce qui compte n'est pas d'y accumuler le plus possible, mais d'en sortir avec une âme prête.

Il faut aussi vivre cette disposition dans le devoir d'état. Un père ou une mère ne prépare pas sa mort en fuyant sa famille, mais en l'aimant mieux. Un prêtre ne se prépare pas en rêvant d'une autre mission, mais en servant fidèlement celle qui lui est confiée. Un malade ne se prépare pas seulement par des pensées pieuses, mais par l'offrande concrète de sa souffrance. Le souvenir de la fin ne rend pas abstrait : il rend fidèle.

Synthèse : la vie courte est une grâce

Dire que la vie est brève n'est pas seulement constater une limite ; c'est reconnaître une grâce. Dieu ne donne pas un temps infini pour se disperser, mais un temps réel pour aimer. La brièveté oblige à choisir. Elle empêche de tout remettre à plus tard. Elle donne à chaque jour la densité d'une préparation.

Le chrétien ne médite donc pas la mort pour devenir sombre, mais pour devenir libre : libre face à l'argent, aux honneurs, à l'opinion, aux plaisirs, aux peurs secondaires ; libre pour aimer Dieu, servir son prochain, demander pardon, recommencer et se préparer à la rencontre.

Notre vie sur terre est brève et passera. Mais l'amour de Dieu ne passe pas, la charité ne passe pas, et l'âme qui a appris à vivre pour Dieu n'entre pas dans le néant : elle entre dans la vérité de ce qu'elle a choisi.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Psaume 89 (90 en numérotation hébraïque), 2-12, traduction AELF : contraste entre l'éternité de Dieu, la poussière de l'homme et la demande d'apprendre « la vraie mesure » des jours.

    1 2
  2. Job 14, 1-2 : l'homme né de la femme vit peu de temps et passe comme une fleur.

    3
  3. Isaïe 40, 6-8 : toute chair est comme l'herbe, mais la parole de Dieu demeure.

    4
  4. Jacques 4, 14-15 : la vie humaine est comparée à une vapeur qui paraît pour peu de temps.

    5
  5. Luc 12, 16-20, parabole du riche insensé.

    6
  6. Luc 12, 21 : Jésus oppose l'accumulation pour soi à la richesse « en vue de Dieu ».

    7
  7. Catéchisme de l'Église catholique, § 1013 : la mort est la fin du pèlerinage terrestre et du temps de grâce où l'homme décide son destin ultime. Texte officiel repris dans l'édition vaticane française.

    8
  8. Hébreux 9, 27 : les hommes ne meurent qu'une fois, puis vient le jugement.

    9
  9. Saint Alphonse de Liguori, Préparation à la mort, éd. Saint-Paul, Paris-Fribourg, 1996, considérations 2-5 : « À la mort tout finit », « Brièveté de la vie », « Certitude de la mort », « Incertitude de l'heure de la mort ».

    10
  10. Saint Alphonse de Liguori, Préparation à la mort, éd. Saint-Paul, Paris-Fribourg, 1996, 3e considération (« Brièveté de la vie »), 1er point ; l'auteur y cite Jc 4, 14 : « Quae est vita vestra ? vapor est ad modicum parens ».

    11
  11. Matthieu 24, 42-44, traduction AELF locale : veillez, car vous ne savez pas quel jour le Seigneur vient.

    12
  12. 1 Thessaloniciens 5, 1-6, traduction AELF locale : le jour du Seigneur vient comme un voleur dans la nuit ; les fils de lumière doivent veiller et rester sobres.

    13
  13. Catéchisme de l'Église catholique, § 1014 : l'Église encourage à se préparer à l'heure de la mort et à demander d'être délivré d'une mort subite et imprévue.

    14
  14. Thomas a Kempis, L'Imitation de Jésus-Christ, livre I, ch. 23, § 1, cité par le Catéchisme, § 1014 : se comporter dans ses actions et pensées comme si l'on devait mourir aujourd'hui.

    15 16
  15. Saint Benoît de Nursie, Règle, ch. 4, v. 47 : « Mortem cotidie ante oculos suspectam habere » (« avoir chaque jour la mort sous les yeux »).

    17
  16. Saint François d'Assise, Cantique des créatures, strophe sur « soeur notre mort corporelle », cité par le Catéchisme, § 1014.

    18
  17. 1 Corinthiens 15, 26 : « Le dernier ennemi qui sera anéanti, c'est la mort. »

    19
  18. 1 Corinthiens 7, 29-31 : le temps est limité et la figure de ce monde passe.

    20 21
  19. Saint Alphonse de Liguori, Préparation à la mort, 2e considération, 1er point : à la mort, il faut tout laisser et rien n'est emporté au tombeau.

    22
  20. Saint Alphonse de Liguori, Préparation à la mort, 2e considération, 2e point : exemples de Philippe II, Alexandre et des grandeurs qui s'évanouissent à la mort.

    23
  21. Saint Augustin, Sermon 111, ch. 2 (PL 38, 643), cité par saint Alphonse dans Préparation à la mort, 14e considération, 1er point : « chacun de nous est voyageur jusque dans sa maison ».

    24
  22. Qohelet 1, 2 : « Vanité des vanités, tout est vanité. »

    25 26
  23. Saint Alphonse de Liguori, Préparation à la mort, 2e considération, 3e point ; récit conforme à la tradition rapportée notamment par Daniello Bartoli, Della vita di S. Francesco Borgia (Rome, 1681).

    27
  24. Siracide 7, 36 : « Dans toutes tes actions, souviens-toi de ta fin, et tu ne pécheras jamais. »

    28
  25. Catéchisme de l'Église catholique, § 1012, citant la Préface des défunts du Missel romain : pour les croyants, la vie n'est pas détruite, elle est transformée.

    29
  26. Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, dernières paroles rapportées, citées par le Catéchisme, § 1011 : « Je ne meurs pas, j'entre dans la vie. »

    30 31
  27. Catéchisme de l'Église catholique, § 1022 : chaque homme reçoit dans son âme immortelle sa rétribution éternelle dès sa mort, en un jugement particulier qui réfère sa vie au Christ.

    32
  28. Catéchisme de l'Église catholique, § 1014 : l'Église invite à se confier à saint Joseph, patron de la bonne mort.

    33
  29. Saint Alphonse de Liguori, Préparation à la mort, 14e considération, 1er point : la maison terrestre est comparée à une hôtellerie que la mort oblige à quitter.

    34