Pourquoi les catholiques font-ils le signe de croix ?

Pourquoi et comment les catholiques tracent-ils sur eux le signe de croix : un geste qui confesse en quelques secondes la Trinité et la Croix du Christ. Origine biblique et apostolique, histoire, signification, différences entre Latins et Byzantins, et réponses aux objections.

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Le signe de croix est le geste le plus simple et le plus répandu de la foi catholique : porter la main droite au front, à la poitrine, puis d'une épaule à l'autre, en disant « Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit ». En quelques secondes, le chrétien y résume tout le Credo : il confesse le Dieu unique en trois Personnes, et il trace sur son propre corps le bois de la Croix par lequel il a été sauvé.

Loin d'être une habitude machinale ou un porte-bonheur, ce geste est une véritable prière du corps. Il ouvre la journée, la messe et chaque prière ; il accompagne le baptisé dans la tentation, l'épreuve et l'agonie. L'Église le classe parmi les sacramentaux, ces signes sacrés qui, par la prière de l'Église, disposent à recevoir la grâce[1][2].

Le signe de croix n'est pas une invention médiévale. Dès le début du IIIe siècle, Tertullien atteste que les chrétiens se marquent le front « à chaque pas »[3] ; au IVe siècle, saint Cyrille de Jérusalem le présente comme le sceau du baptisé et « une terreur pour les démons »[4]. Le geste a évolué — du petit signe au front jusqu'au grand signe sur tout le corps — mais sa signification est restée intacte : appartenir au Christ crucifié et ressuscité.

Cet article répond aux questions les plus fréquentes : que signifie vraiment ce geste ? est-il dans la Bible ? d'où vient-il ? comment le faire ? et que répondre à ceux qui le jugent superstitieux ou non biblique ?

Un geste, deux mystères : la Trinité et la Croix

Le signe de croix tient sa force d'une condensation rare : en un seul mouvement, il professe à la fois les deux mystères centraux de la foi chrétienne — la Sainte Trinité et la Rédemption par la Croix. C'est ce qui en fait, selon une formule classique, « un abrégé de tout l'Évangile ».

« Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit »

La formule prononcée n'est pas choisie au hasard : elle reprend les paroles mêmes du commandement du Ressuscité à ses apôtres. Avant de monter au Ciel, le Christ envoie les Onze « de toutes les nations faire des disciples, les baptisant au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit » (Mt 28, 19)[5]. Le chrétien qui se signe replace donc sa vie sous la formule même de son baptême.

On notera la précision théologique du singulier : l'Église dit « au nom » — et non « aux noms ». Un seul Nom pour trois Personnes, parce qu'il n'y a qu'un seul Dieu. Le geste lui-même rend visible cette unité : une seule main accomplit un seul mouvement, qui touche quatre points distincts.

Le bois de la Croix tracé sur le corps

Pendant que la bouche confesse la Trinité, la main dessine une croix. Ce n'est pas un détail décoratif : c'est la signature du salut. Saint Paul refuse de se glorifier d'autre chose : « Pour moi, que jamais je ne me glorifie sinon dans la croix de notre Seigneur Jésus-Christ » (Ga 6, 14)[6]. Et il avertit que ce signe, scandale pour les uns, est « puissance de Dieu » pour ceux qui sont sauvés (1 Co 1, 18)[7].

Le Catéchisme l'explique à propos du baptême : le signe de croix « marque l'empreinte du Christ sur celui qui va lui appartenir et signifie la grâce de la rédemption que le Christ nous a acquise par sa croix »[8]. En se signant, le baptisé renouvelle cette appartenance et se met sous la protection de la victoire pascale.

Pourquoi ce geste résume toute la foi

« Que la Croix soit notre sceau, tracé avec hardiesse par nos doigts sur notre front et sur toutes choses : sur le pain que nous mangeons, sur les coupes que nous buvons, à l'entrée et à la sortie ; avant le sommeil, en nous couchant et en nous levant [...]. » — Saint Cyrille de Jérusalem, Catéchèses baptismales, XIII, 36 (vers 350)[9]

Quatre vérités en un geste : le signe de croix professe la Trinité, trace la Croix, rappelle le baptême et fortifie dans l'épreuve. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Dans ce seul geste se trouvent réunis : le Dieu trinitaire révélé par Jésus, l'Incarnation (le Verbe a pris un corps que la main vient toucher), la Rédemption (la Croix), et l'appartenance du baptisé à son Sauveur. Là où le Credo expose la foi en plusieurs articles, le signe de croix la résume en quelques gestes. C'est pourquoi on l'enseigne au tout petit enfant avant même qu'il sache parler : il dit déjà l'essentiel.

Que signifie exactement le signe de croix ?

Le Christ en majesté bénissant (mosaïque de Cefalù, XIIe s.). La main qui bénit et la main qui se signe esquissent le même geste : tracer la croix au nom du Dieu trine. Photo : Wikimedia Commons.

Beaucoup font ce geste sans en mesurer la densité. Il a quatre significations complémentaires, qui ne s'excluent pas : une profession de foi, un renouvellement du baptême, un sacramental et une arme spirituelle.

Une profession de foi muette

Avant d'être une demande, le signe de croix est une affirmation. Le corps dit ce que l'esprit croit. Là où le Credo se récite avec la bouche, le signe de croix se confesse avec le geste : il proclame la Trinité et la Croix sans qu'un mot soit nécessaire. C'est pourquoi un chrétien peut se signer discrètement au restaurant, au cimetière ou avant un examen : il professe sa foi en public, sobrement, par tout son être.

De Tertullien à Cyrille, les Pères soulignent cette visibilité assumée : le chrétien trace sur son front ce qu'il porte dans son cœur[10][11] — et ce geste l'identifie comme disciple du Crucifié.

Le sceau du baptême renouvelé

Au baptême, le prêtre et les parents tracent une croix sur le front de l'enfant, et l'Église déclare : « Je te marque du signe de la croix ». Tout signe de croix ultérieur réactive ce premier sceau. Le mot grec employé par les Pères, sphragis (en latin signaculum), désigne la marque que le maître appose sur ce qui lui appartient et que le soldat porte de son chef[12]. Se signer, c'est dire : « Je suis au Christ. »

Cette idée plonge ses racines dans l'Écriture. Dans l'Apocalypse, les serviteurs de Dieu sont marqués du sceau sur le front avant l'épreuve (Ap 7, 3)[13] ; ce sceau les distingue et les protège. Le signe de croix est la forme visible de cette marque invisible reçue au baptême.

Un sacramental, pas une formule magique

L'Église range explicitement le signe de croix parmi les sacramentaux, « ces signes sacrés par lesquels, selon une certaine imitation des sacrements, des effets surtout spirituels sont signifiés et obtenus par la prière de l'Église »[14]. Le Catéchisme précise que parmi ces sacramentaux figure « le signe de la croix » lui-même[15].

Cette précision est capitale pour écarter tout malentendu. Un sacramental n'agit pas automatiquement, comme une formule magique qui contraindrait Dieu :

« Les sacramentaux ne confèrent pas la grâce de l'Esprit Saint à la manière des sacrements, mais par la prière de l'Église ils préparent à recevoir la grâce et disposent à y coopérer. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1670[16]

Autrement dit, la force du signe de croix ne vient pas du mouvement de la main, mais de la foi de celui qui le fait et de la prière de l'Église qui l'accompagne. Un geste fait avec foi vaut infiniment plus qu'un geste fait par routine.

Une arme dans le combat spirituel

Les Pères de l'Église ont toujours vu dans le signe de croix une protection contre le mal. Saint Cyrille de Jérusalem affirme que les démons, « voyant le signe royal, fuient au loin en tremblant »[17]. La Tradition apostolique, document liturgique du début du IIIe siècle, conseille au chrétien tenté de se signer le front pour repousser l'Adversaire[18]. Le Catéchisme le redit sobrement : « Le signe de la croix nous fortifie dans les tentations et dans les difficultés »[19].

Ici encore, il ne s'agit pas de superstition. Le signe de croix ne « chasse » pas le démon par une vertu mécanique, mais parce qu'il rappelle et applique la victoire du Christ sur le péché et la mort. Le diable fuit non le geste, mais la Croix qu'il signifie.

Le signe de croix est-il dans la Bible ?

C'est l'objection la plus courante, surtout de la part de chrétiens d'autres confessions : « Le signe de croix n'est écrit nulle part dans le Nouveau Testament. » La réponse demande de distinguer deux choses : la formule et le geste, et de regarder à la fois l'Écriture et la pratique apostolique.

La croix, gloire du chrétien

L'Écriture place la Croix au centre de la vie chrétienne. Saint Paul n'y voit pas une simple doctrine mais un objet de fierté : « Que jamais je ne me glorifie sinon dans la croix de notre Seigneur Jésus-Christ, par qui le monde est crucifié pour moi, et moi pour le monde » (Ga 6, 14)[20]. Se signer n'est rien d'autre que mettre ce verset en geste : marquer sur soi la croix dont on se glorifie.

Le Tau d'Ézéchiel et le sceau de l'Apocalypse

L'Ancien Testament contient une préfiguration saisissante. Dans une vision, Dieu ordonne à son envoyé de parcourir Jérusalem et de « marquer d'un Tau le front des hommes qui gémissent » sur les abominations de la ville (Ez 9, 4)[21] ; seuls les marqués seront épargnés du châtiment. Or, dans l'alphabet hébreu et grec ancien, le Tau avait la forme d'une croix. Les Pères — Tertullien, Origène, plus tard saint Cyprien — y ont reconnu une prophétie de la Croix tracée au front du chrétien[22].

L'Apocalypse reprend l'image : les serviteurs de Dieu reçoivent « le sceau sur le front » (Ap 7, 3 ; cf. Ap 14, 1)[23]. Le signe de croix au front est l'accomplissement visible de ce sceau spirituel.

Le commandement de baptiser au nom des trois Personnes

La formule du signe de croix, elle, est strictement scripturaire : elle reprend les paroles mêmes du mandat du Christ ressuscité en Mt 28, 19[24]. Quiconque dit « au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit » reprend les paroles mêmes de l'Évangile. Le geste ne fait qu'incarner cette parole de Jésus.

Une tradition apostolique attestée très tôt

Reste le geste lui-même. L'objection « ce n'est pas dans la Bible » suppose, à tort, que seul ce qui est écrit dans le Nouveau Testament serait légitime. Or les apôtres ont transmis bien plus qu'un texte : une manière de prier et de vivre. Saint Basile de Césarée, au IVe siècle, range expressément le fait de « marquer du signe de la croix ceux qui espèrent au Christ » parmi les traditions reçues des apôtres, non consignées par écrit mais conservées dans l'Église[25]. Le geste est donc apostolique d'origine, même si sa première description écrite détaillée n'apparaît qu'avec Tertullien.

📖 Pour creuser cette logique, voir Pourquoi les catholiques ne suivent-ils pas la sola Scriptura ? et Quelle est la différence entre Tradition et traditions ?.

D'où vient ce geste ? Une histoire de dix-huit siècles

Dix-huit siècles du signe de croix : du petit signe tracé au front au grand signe liturgique et aux usages latin et byzantin. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Le signe de croix n'est pas tombé tout fait du Ciel : sa forme a beaucoup évolué, même si son sens n'a jamais changé. On peut distinguer quatre grandes étapes.

Le petit signe sur le front (du IIe au IVe siècle)

Aux premiers siècles, le signe de croix est petit : on le trace sur le front seul. C'est le geste que décrit Tertullien vers 211, dans un texte célèbre :

« À chaque pas et à chaque mouvement, à chaque entrée et sortie, quand nous mettons nos vêtements et nos chaussures, quand nous nous lavons, quand nous nous mettons à table, quand nous allumons les lampes, en nous couchant, en nous asseyant, dans toutes les actions ordinaires de la vie quotidienne, nous traçons sur le front le signe de la croix. » — Tertullien, De corona, ch. 3 (vers 211)[26]

Ce témoignage prouve qu'à la fin du IIe siècle, le signe de croix est déjà un réflexe quotidien et universel chez les chrétiens — donc une pratique nettement plus ancienne. Au IVe siècle, saint Cyrille de Jérusalem encourage les nouveaux baptisés à le faire « en toute circonstance », comme on l'a vu[27].

Du front au corps entier : la naissance du grand signe

À partir du Ve-VIe siècle, et surtout dans la liturgie, apparaît un grand signe tracé sur tout le corps — du front à la poitrine, puis d'une épaule à l'autre. Le petit signe au front ne disparaît pas pour autant : il subsiste dans certains gestes liturgiques (notamment avant l'Évangile). Le grand signe, lui, s'impose progressivement comme la forme de la prière personnelle, attestée en Occident à partir du Moyen Âge central.

À titre d'hypothèse — aucune source de l'époque ne l'atteste formellement — on a parfois proposé une raison théologique à ce passage au grand signe : aux époques où des hérésies niaient la pleine divinité du Christ ou la réalité de son corps, tracer la croix sur tout le corps aurait affirmé avec force que le Verbe s'était vraiment incarné et avait vraiment souffert dans sa chair.

Trois doigts, puis la main ouverte

La configuration traditionnelle : pouce, index et majeur joints (la Trinité) ; annulaire et auriculaire repliés (les deux natures du Christ). Photo : Wikimedia Commons.

La position des doigts a, elle aussi, son histoire. Dans l'usage ancien, commun à l'Orient et à l'Occident, on joignait trois doigts — pouce, index et majeur — pour signifier la Trinité, tandis que les deux doigts repliés sur la paume rappelaient les deux natures du Christ, divine et humaine. Au tournant du XIIIe siècle, le pape Innocent III décrit encore ce geste à trois doigts dans son traité liturgique[28].

En Occident, l'usage a ensuite glissé vers la main ouverte (tous les doigts tendus). Cette évolution, purement disciplinaire, n'a jamais touché le sens du geste. Les Églises de tradition byzantine ont conservé, elles, les trois doigts joints.

Latins et Byzantins : pourquoi pas dans le même sens ?

Une différence frappe souvent : les catholiques latins se signent en allant de l'épaule gauche vers l'épaule droite, tandis que les orthodoxes et catholiques orientaux vont de l'épaule droite vers la gauche. Loin d'opposer les deux traditions, cette divergence est instructive.

Latins et Byzantins : deux façons légitimes de tracer le signe, avec une même foi dans la Trinité et la Croix. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

En Occident, au début du XIIIe siècle, l'usage allait encore de droite à gauche : c'est le geste qu'Innocent III décrit dans son traité liturgique[29]. Le passage du latin à la gauche-droite est plus tardif (fin du Moyen Âge) et s'explique notamment par la généralisation du geste fait vers soi (comme le prêtre bénissant le peuple le fait, en miroir). Innocent III donne lui-même le sens de ce tracé : du haut vers le bas, car le Christ est descendu du ciel vers la terre ; de la droite vers la gauche, car il est passé des Juifs aux Gentils. Il note au passage que certains tracent le signe de gauche à droite, y voyant le passage de la misère vers la gloire — comme le Christ est passé de la mort à la vie[30].

📖 Sur les Églises d'Orient, voir Que dit l'Église sur les orthodoxes ?.

Comment bien faire le signe de croix ?

Il existe en réalité deux gestes distincts, qu'il ne faut pas confondre : le grand signe (sur tout le corps) et le petit signe (sur le front, ou sur front-lèvres-cœur avant l'Évangile).

Le grand signe : front, poitrine, épaules

Le grand signe, geste ordinaire de la prière, se fait avec la main droite ouverte (usage latin) :

Le grand signe de croix : front, poitrine, épaule gauche puis épaule droite dans l'usage latin. Infographie originale Ignispedia créée par IA.
  • au front, en disant « Au nom du Père » — le Père, principe et source ;
  • à la poitrine (vers le ventre), en disant « et du Fils » — le Fils descendu jusqu'à nous dans l'Incarnation ;
  • à l'épaule gauche puis l'épaule droite, en disant « et du Saint-Esprit » — l'Esprit qui unit le Père et le Fils, et nous unit à eux ;
  • on conclut par « Amen », parfois en joignant les mains.

Ce parcours du haut vers le bas, puis d'un côté à l'autre, dessine matériellement une croix sur le corps de l'orant.

Le petit signe avant l'Évangile : front, lèvres, cœur

Avant l'Évangile, les trois petites croix demandent que la Parole soit reçue par l'intelligence, proclamée par les lèvres et gardée dans le cœur. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Au moment de proclamer l'Évangile à la messe, les fidèles tracent du pouce trois petites croix : sur le front, sur les lèvres et sur le cœur. Le sens en est limpide : que la Parole de Dieu soit dans mon intelligence, sur mes lèvres pour la proclamer, et dans mon cœur pour l'aimer. C'est l'héritage direct du petit signe au front des premiers siècles.

Lentement, pas machinalement

Le danger guette : un signe bâclé, réduit à un vague frôlement, ne dit plus rien. Le théologien Romano Guardini, maître de liturgie, met en garde contre cette routine : il invite à tracer le signe largement et lentement — du front à la poitrine, d'une épaule à l'autre — en y rassemblant toutes ses pensées et tout son cœur, jusqu'à sentir que ce geste enveloppe le corps et l'âme, et sanctifie[31].

Fait avec foi et lenteur, le signe de croix cesse d'être un automatisme pour redevenir ce qu'il est : la plus brève et la plus complète des prières.

Réponses aux objections fréquentes

« N'est-ce pas de la superstition ? »

L'objection confond sacramental et magie. La magie prétend obtenir un effet par la seule exécution correcte d'un rite, indépendamment de Dieu. Le signe de croix, au contraire, ne produit rien par lui-même : il agit « par la prière de l'Église » et suppose la foi de celui qui le fait[32]. Le distinguo est tranchant : qui se signerait en croyant que le geste force la main de Dieu tomberait, lui, dans la superstition — précisément ce que l'Église condamne. Bien compris, le signe de croix est l'inverse de la magie : un acte d'abandon confiant, non de contrôle.

« Pourquoi vénérer un instrument de supplice ? »

La Croix fut, de fait, un gibet infâme. Mais le christianisme repose tout entier sur ce renversement : l'instrument de la mort est devenu l'instrument du salut. « Le langage de la croix est folie pour ceux qui se perdent, mais pour ceux qui se sauvent, pour nous, il est puissance de Dieu » (1 Co 1, 18)[33]. Se signer, ce n'est pas honorer un supplice, c'est célébrer la victoire de l'amour qui a transformé le pire en source de vie. C'est pourquoi le chrétien arbore la croix là où l'Antiquité ne voyait que honte.

« Ce n'est pas biblique, c'est une invention catholique »

Cette objection vient surtout de certaines traditions protestantes. On peut y répondre sans présupposer l'autorité catholique, sur le terrain même de l'interlocuteur. D'abord, la formule reprend les paroles mêmes de l'Évangile (Mt 28, 19)[34]. Ensuite, le geste de marquer le front d'un signe est annoncé dans l'Écriture (Ez 9, 4 ; Ap 7, 3)[35]. Enfin, il est attesté chez les chrétiens dès la fin du IIe siècle, à une époque où l'Église était unie et proche des apôtres[36] : aucun réformateur du XVIe siècle ne l'a inventé, et Luther lui-même recommandait de se signer matin et soir dans son Petit Catéchisme[37]. Le signe de croix appartient donc au patrimoine chrétien commun, antérieur de treize siècles aux divisions confessionnelles.

📖 Voir aussi Les statues sont-elles de l'idolâtrie ? et Pourquoi bénir des objets ?.

« À quoi ça sert si Dieu lit déjà dans les cœurs ? »

C'est vrai : Dieu n'a pas besoin du geste pour connaître notre prière. Mais nous, nous en avons besoin. L'homme n'est pas un pur esprit : il est corps et âme, et il prie avec tout son être. Le signe de croix engage le corps dans la foi, fixe l'attention, marque un seuil entre l'agitation et le recueillement. Comme tous les sacramentaux, il sanctifie « les diverses circonstances de la vie »[38] : il n'informe pas Dieu, il dispose l'homme.

Le signe de croix dans la vie quotidienne

Le bénitier, au seuil de l'église : on y trempe les doigts pour se signer en entrant, renouvelant la grâce du baptême. Photo : Wikimedia Commons.

Le signe de croix n'est pas réservé à l'église : il a sa place dans toute l'existence chrétienne, exactement comme le décrivait déjà Tertullien.

Au seuil de la prière et de la journée

Le Catéchisme en fait le premier geste du baptisé au matin :

« Le chrétien commence sa journée, ses prières et ses actions par le signe de la croix, "au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Amen". Le baptisé voue la journée à la gloire de Dieu et fait appel à la grâce du Sauveur. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2157[39]

En entrant dans une église, le fidèle trempe les doigts dans le bénitier et se signe : ce geste relie explicitement le signe de croix au baptême, dont l'eau bénite est le rappel[40].

Aux moments décisifs et dans l'épreuve

Les chrétiens se signent avant un voyage, un examen, une opération, à l'annonce d'une mauvaise nouvelle, en passant devant un cimetière ou un lieu d'accident. Dans la tentation, le geste « fortifie »[41] ; à l'agonie, il accompagne le mourant. Partout, il dit la même chose : « quoi qu'il arrive, je suis au Christ crucifié et ressuscité. »

Bénir ses enfants, sa maison, sa table

Parce que le signe de croix relève du sacerdoce baptismal, tout fidèle peut bénir par lui[42] : des parents tracent une croix sur le front de leur enfant au coucher, on bénit la table avant le repas, on signe le pain qu'on entame. Ces petits gestes domestiques font de la maison une église en miniature et transmettent la foi mieux qu'un long discours. C'est ainsi que, de génération en génération, le plus simple des gestes continue de dire le plus grand des mystères.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Catéchisme de l'Église catholique, § 1668. Parmi les sacramentaux, « une prière, souvent accompagnée d'un signe déterminé, comme l'imposition de la main, le signe de la croix, l'aspersion d'eau bénite (qui rappelle le Baptême) ».

    1 15 40
  2. Catéchisme de l'Église catholique, § 1670, citant Sacrosanctum Concilium, n° 61 : « Les sacramentaux ne confèrent pas la grâce de l'Esprit Saint à la manière des sacrements, mais par la prière de l'Église ils préparent à recevoir la grâce et disposent à y coopérer ».

    2 16 32
  3. Tertullien, De corona militis (Sur la couronne du soldat), ch. 3, écrit à Carthage vers 211. Première description écrite détaillée de l'usage chrétien du signe de croix au front. Texte original latin : « Ad omnem progressum atque promotum, ad omnem aditum et exitum [...] frontem signaculo terimus. »

    3 10 26 36
  4. Saint Cyrille de Jérusalem, Catéchèses baptismales, XIII (« Sur le Crucifié et enseveli »), 36, vers 350. Traduction française de l'article, rendant la version anglaise NPNF : « Be the Cross our seal made with boldness by our fingers on our brow, and on everything; over the bread we eat, and the cups we drink; in our comings in, and goings out; before our sleep, when we lie down and when we rise up [...] » (trad. Schaff & Wace, NPNF 2e série, t. 7) ; suit : « It is the Sign of the faithful, and the dread of devils ». La coupure (« en chemin et au repos », puis la suite) est marquée par [...] dans le corps.

    4 9 11 27
  5. Évangile selon saint Matthieu, 28, 19 (traduction liturgique). Mandat missionnaire du Ressuscité : « Allez ! De toutes les nations faites des disciples : baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit ».

    5 24 34
  6. Saint Paul, Épître aux Galates, 6, 14 (Bible de Jérusalem).

    6 20
  7. Saint Paul, Première épître aux Corinthiens, 1, 18 (Bible de Jérusalem).

    7 33
  8. Catéchisme de l'Église catholique, § 1235, Mame/Plon, 1992. Le signe de croix « marque l'empreinte du Christ sur celui qui va lui appartenir et signifie la grâce de la rédemption que le Christ nous a acquise par sa croix ».

    8 12
  9. Apocalypse, 7, 3 ; cf. 14, 1. Les serviteurs de Dieu sont marqués du sceau sur le front avant le déchaînement des fléaux.

    13 23
  10. Catéchisme de l'Église catholique, § 1667, citant le concile Vatican II, constitution Sacrosanctum Concilium, n° 60.

    14 38
  11. Saint Cyrille de Jérusalem, Catéchèses baptismales, IV, 14 (catéchèse « Sur les dix points de la doctrine »), vers 350. « Que chacun marque ouvertement son front du sceau, afin que les démons, voyant le signe royal, fuient au loin en tremblant » (NPNF, Schaff & Wace : « do thou openly seal it upon thy forehead, that the devils may behold the royal sign and flee trembling far away »).

    17
  12. Tradition apostolique (document liturgique attribué à saint Hippolyte de Rome, début du IIIe siècle), chap. 41-42 selon les éditions — n° 42 dans la traduction Easton (« If you are tempted, seal your foreheads ») — qui recommande de se signer le front pour repousser la tentation.

    18
  13. Catéchisme de l'Église catholique, § 2157 : « Le chrétien commence sa journée, ses prières et ses actions par le signe de la croix [...]. Le signe de la croix nous fortifie dans les tentations et dans les difficultés ».

    19 39 41
  14. Livre d'Ézéchiel, 9, 4 (Bible de Jérusalem). La marque (en hébreu tav, dernière lettre de l'alphabet, en forme de croix dans l'écriture ancienne) protège du châtiment ceux qui « gémissent » sur les péchés de la ville.

    21 35
  15. Interprétation du Tau d'Ézéchiel (Ez 9, 4) comme figure de la Croix : Tertullien, Contre Marcion, III, 22 — « He signed them with that very seal of which Ezekiel spoke [...]. Now the Greek letter Tau and our own letter T is the very form of the cross » (trad. Holmes, ANF t. 3) ; Origène, Selecta in Ezechielem, sur Ez 9 (le Tau archaïque, en forme de croix dans l'écriture samaritaine de son temps, figure du signe tracé au front des chrétiens) ; saint Cyprien de Carthage, Testimonia ad Quirinum (Trois livres de témoignages contre les Juifs), II, 22 — « That in this sign of the Cross is salvation for all people who are marked on their foreheads » (trad. Wallis, ANF t. 5), à propos d'Ez 9, 4-6.

    22
  16. Saint Basile de Césarée, Sur le Saint-Esprit, ch. 27, n° 66 (vers 375). Parmi les traditions apostoliques « non consignées par écrit mais conservées dans l'Église », il cite en premier exemple le fait de « signer du signe de la croix ceux qui ont mis leur confiance dans le nom de notre Seigneur Jésus-Christ » (NPNF : « who has taught us in writing to sign with the sign of the cross those who have trusted in the name of our Lord Jesus Christ ? », trad. Blomfield Jackson, NPNF 2e série, t. 8).

    25
  17. Pape Innocent III (Lothaire de Segni), De sacro altaris mysterio, livre II, ch. 45 de l'édition Migne (ch. 44 dans certaines éditions anciennes), rédigé vers 1195-1197 avant son pontificat (PL 217, 825C-D) : « Est autem signum crucis tribus digitis exprimendum, quia sub invocatione Trinitatis imprimitur [...] ita quod a superiori descendat ad inferius, et a dextra transeat ad sinistram. Quia Christus de caelo descendit in terram, et a Judaeis transivit ad gentes. Quidam tamen signum crucis a sinistra producunt in dextram : quia de miseria transire debemus ad gloriam... » — soit : le signe se trace à trois doigts, en l'honneur de la Trinité (cf. Is 40, 12), du front à la poitrine puis de droite à gauche ; certains, note-t-il, le tracent de gauche à droite (misère vers gloire, comme le Christ passé de la mort à la vie). Témoin de l'usage occidental de son temps, non règle universelle.

    28 29 30
  18. Romano Guardini, Von heiligen Zeichen, 1922, chap. « Das Kreuzzeichen » ; trad. fr. Les Signes sacrés, Éditions Spes, Paris, 1938, chap. « Le signe de la croix ». Ce qui précède en est un résumé, non une citation textuelle : au lieu d'un geste petit et précipité qui ne dit plus rien, tracer un signe large et sans hâte, du front à la poitrine, d'une épaule à l'autre, en y rassemblant pensées et cœur, jusqu'à sentir qu'il enveloppe tout l'homme, corps et âme, et le sanctifie.

    31
  19. Martin Luther, Petit Catéchisme (Enchiridion. Der kleine Catechismus, Wittenberg, 1529), Appendice I, « Prière du matin » et « Prière du soir » : « Des Morgens, so du aus dem Bette fährst, sollst du dich segnen mit dem heiligen Kreuz und sagen : Das walte Gott, Vater, Sohn und Heiliger Geist ! Amen. » — « Le matin, quand tu sors du lit, tu te signeras de la sainte croix et tu diras : Que Dieu le Père, le Fils et le Saint-Esprit te garde ! Amen » (même formule le soir au coucher : « Des Abends, wenn du zu Bette gehst... ») ; texte allemand de l'édition trilingue Concordia Triglotta (Saint-Louis, 1921) ; trad. angl. : « In the morning, when you rise, you shall bless yourself with the holy cross... » (bookofconcord.org).

    37
  20. Catéchisme de l'Église catholique, § 1669, sur le sacerdoce baptismal : « tout baptisé est appelé à être une "bénédiction" et à bénir ».

    42