« Montre-moi ça dans la Bible. » La demande revient dans presque toutes les conversations entre un catholique et un chrétien évangélique. Derrière elle se cache un principe précis, souvent tenu pour évident : la Bible seule serait la seule autorité en matière de foi. Prier Marie ? le purgatoire ? le pape ? la confession ? — « ce n'est pas dans la Bible », donc à rejeter. Ce principe porte un nom : la sola Scriptura, « l'Écriture seule ».
Les catholiques ne le suivent pas. Non par mépris de la Bible — l'Église la proclame « Parole de Dieu », inspirée, sans erreur, « nourriture de l'âme » pour les fidèles[1] — mais parce qu'ils tiennent que le Christ n'a pas confié le salut du monde à un livre, mais à une Église vivante, à qui il a promis l'Esprit qui conduit « à la vérité tout entière » (Jn 16, 13)[2]. Cette Église a reçu la Parole de Dieu sous deux formes inséparables : l'Écriture et la Tradition apostolique, gardées et interprétées par le Magistère.
Cet article explique posément pourquoi l'Église refuse la sola Scriptura. On verra d'abord ce que la formule affirme exactement, d'où elle vient, puis ce que les catholiques croient à la place. On donnera ensuite les raisons de fond — scripturaires, historiques et logiques — pour lesquelles l'Écriture seule, coupée de la Tradition et de l'Église, ne peut pas être la règle unique de la foi. On répondra enfin aux meilleures objections protestantes. Le débat n'oppose pas ceux qui aiment la Bible à ceux qui la négligent ; il oppose deux réponses à une seule question : où se trouve, aujourd'hui, l'autorité qui nous transmet avec sûreté la Parole du Christ ?
Qu'est-ce que la sola Scriptura ?
Le « principe formel » de la Réforme
La sola Scriptura est ce que les théologiens appellent le principe formel de la Réforme protestante — la règle qui décide comment on connaît la vérité révélée, par opposition au principe matériel (le contenu : la justification par la foi, traitée à part dans sommes-nous-sauves-par-la-foi-seule). Elle affirme que l'Écriture sainte est l'unique autorité infaillible en matière de foi et de mœurs. La Confession de Westminster (1646), l'un des textes de référence du protestantisme réformé, la formule ainsi :
« Tout le conseil de Dieu, touchant tout ce qui est nécessaire à sa gloire, au salut, à la foi et à la vie de l'homme, est ou expressément énoncé dans l'Écriture, ou peut en être déduit par bonne et nécessaire conséquence. » — Confession de foi de Westminster, I, 6 (1646)[3]
Autrement dit : rien ne peut être imposé à la foi d'un chrétien qui ne soit contenu dans la Bible ou déductible d'elle. Ni concile, ni pape, ni tradition ne peuvent obliger la conscience au-delà de ce que dit l'Écriture.
Ce que la formule nie
Le mot décisif est sola, « seule ». Il n'exclut pas que la Bible soit précieuse — évidemment elle l'est pour tous les chrétiens. Il exclut que quoi que ce soit d'autre puisse être une source d'autorité contraignante à côté d'elle : la Tradition apostolique non écrite, l'enseignement infaillible d'un concile, l'autorité doctrinale de l'évêque de Rome. Pour le réformateur, tout cela est soit un simple témoin subordonné à l'Écriture, soit une invention humaine à rejeter.
Sola Scriptura n'est pas nuda Scriptura
Les protestants sérieux distinguent leur position de la caricature. La sola Scriptura classique n'est pas la nuda Scriptura — « la Bible toute nue », chacun dans son coin sans aucune tradition ni communauté. Les réformateurs magistériels (Luther, Calvin) reconnaissaient une valeur aux conciles anciens, aux credos, aux Pères — mais comme autorités subordonnées et faillibles, toujours jugées par l'Écriture. La vraie ligne de fracture avec Rome n'est donc pas « Bible contre tradition », mais : existe-t-il, à côté de l'Écriture, une Tradition apostolique et un Magistère qui, eux aussi, transmettent la Parole de Dieu avec autorité et sans erreur ? Le protestant dit non ; le catholique dit oui.
D'où vient ce principe ?
Luther, de Leipzig à Worms (1519-1521)
La sola Scriptura n'est pas une doctrine des premiers siècles : elle naît au XVIᵉ siècle, dans le feu du conflit entre Martin Luther et Rome. Le tournant se joue lors de la dispute de Leipzig (27 juin – 16 juillet 1519), face au théologien Johann Eck : pressé par son contradicteur, Luther en vient à soutenir que papes et conciles peuvent errer, et que seule l'Écriture s'impose avec certitude. Deux ans plus tard, sommé de se rétracter à la diète de Worms (avril 1521) devant l'empereur Charles Quint, il prononce la formule devenue emblématique :
« Si l'on ne me convainc pas par des témoignages de l'Écriture ou par des raisons évidentes […] je ne peux ni ne veux me rétracter en rien, car il n'est ni sûr ni honnête d'agir contre sa conscience. » — Martin Luther, diète de Worms, 18 avril 1521[4]
Le geste est immense : un moine oppose sa lecture de la Bible à quinze siècles d'enseignement conciliaire et pontifical. Toute la Réforme tiendra dans ce déplacement de l'autorité — de l'Église vers l'Écriture prise seule.
Les cinq sola et la place du principe
La sola Scriptura est le premier des cinq sola qui résument le protestantisme : sola Scriptura (l'Écriture seule), sola gratia (la grâce seule), sola fide (la foi seule), solus Christus (le Christ seul), soli Deo gloria (à Dieu seul la gloire). Elle en est la clef de voûte : c'est parce qu'on tient l'Écriture pour seule autorité qu'on peut rejeter tout ce que Rome fonde sur la Tradition (le purgatoire, les indulgences, la primauté de Pierre, la vie sacramentelle). Retirer la sola Scriptura, et l'édifice réformé perd son principe de tri.
Ce que croient les catholiques : Écriture, Tradition, Magistère
Avant de dire pourquoi l'Église refuse la sola Scriptura, il faut dire ce qu'elle met à la place — car elle ne met pas « la Tradition à la place de la Bible », comme on l'entend parfois.
Une seule source, deux modes de transmission
Pour l'Église, la Parole de Dieu jaillit d'une seule source : la Révélation du Christ, confiée aux Apôtres. Mais cette unique Parole nous est transmise selon deux modes distincts et complémentaires. Le concile Vatican II, dans sa constitution Dei Verbum sur la Révélation divine (1965), l'exprime avec précision :
« La sainte Tradition et la Sainte Écriture constituent un unique dépôt sacré de la Parole de Dieu, confié à l'Église. […] L'Église ne tire pas de la seule Écriture Sainte sa certitude sur tous les points de la Révélation. » — Concile Vatican II, Dei Verbum, n° 10 et 9[5]
L'Écriture est la Parole de Dieu consignée par écrit sous l'inspiration de l'Esprit ; la Tradition est cette même Parole, reçue des Apôtres et de leurs disciples, transmise vivante dans la prière, la liturgie, la profession de foi et la vie de l'Église. Toutes deux, « jaillissant de la même source divine, ne forment pour ainsi dire qu'un tout et tendent à une même fin »[6]. Ce ne sont pas deux réservoirs concurrents, mais deux courants d'un même fleuve.
Le Magistère, serviteur et non maître de la Parole
Reste une question : qui décide du sens de ce dépôt quand des lectures s'opposent ? L'Église répond : le Magistère vivant — le collège des évêques uni au pape, successeurs des Apôtres. Mais Dei Verbum pose aussitôt une limite capitale, trop souvent ignorée par les critiques :
« Ce Magistère n'est pas au-dessus de la Parole de Dieu, mais il est à son service, n'enseignant que ce qui a été transmis […]. Il écoute cette Parole avec amour, la garde saintement et l'expose avec fidélité. » — Concile Vatican II, Dei Verbum, n° 10[7]
Le pape n'est donc pas un homme qui « invente » des dogmes à volonté. Il est le gardien d'un dépôt qu'il n'a pas le pouvoir de modifier. Le Catéchisme résume : « le Magistère n'est pas au-dessus de la Parole de Dieu, mais il est à son service »[8]. C'est exactement l'inverse de la caricature d'une Église qui se placerait au-dessus de la Bible.
Le « trépied » : trois réalités qui tiennent ensemble
L'image classique est celle du trépied : Écriture, Tradition et Magistère forment trois pieds solidaires. Ôtez-en un, l'ensemble s'écroule. Le Catéchisme le dit en toutes lettres :
« Il est ainsi clair que la sainte Tradition, la sainte Écriture et le Magistère de l'Église, par une très sage disposition de Dieu, sont tellement reliés et solidaires entre eux qu'aucune de ces réalités ne subsiste sans les autres. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 95[9]
C'est précisément ce que nie la sola Scriptura : elle scie deux pieds du trépied et demande à l'Écriture de tenir debout seule. On peut résumer les deux règles de foi en regard :
| Règle de foi | Autorité(s) infaillible(s) | Interprète dernier | Qui fixe le canon ? |
|---|---|---|---|
| Sola Scriptura (protestante) | L'Écriture seule | Le croyant lisant la Bible (perspicuité) | Question laissée sans autorité fixée |
| Règle catholique | Écriture et Tradition apostolique | Le Magistère, serviteur de la Parole (Dei Verbum 10) | L'Église, aux conciles d'Hippone et Carthage |
L'objection catholique est que la Bible n'a jamais prétendu jouer le rôle d'autorité solitaire — et qu'historiquement, elle ne l'a jamais joué.
Pourquoi l'Église refuse la sola Scriptura
1. La Bible n'enseigne nulle part la sola Scriptura
C'est l'argument le plus redoutable, parce qu'il retourne le principe contre lui-même. La sola Scriptura affirme : « seul ce qui est dans la Bible fait autorité ». Or cette affirmation elle-même ne se trouve nulle part dans la Bible. Aucun verset ne dit que l'Écriture serait l'unique règle de foi, à l'exclusion de la Tradition apostolique. Le principe est donc auto-réfutant : appliqué à lui-même, il se disqualifie, puisqu'il impose à la foi une règle qui n'est pas « expressément énoncée dans l'Écriture » ni « déduite par bonne et nécessaire conséquence ».
Le verset le plus souvent invoqué pour la fonder est :
« Toute l'Écriture est inspirée par Dieu ; elle est utile pour enseigner, dénoncer le mal, redresser, éduquer dans la justice ; grâce à elle, l'homme de Dieu sera accompli, équipé pour faire toute sorte de bien. » — Saint Paul, 2 Timothée 3, 16-17[10]
Mais ce texte, lu honnêtement, ne dit pas la sola Scriptura. Il affirme que l'Écriture est inspirée et utile (grec ôphelimos) — ce que tout catholique confesse. « Utile » n'est pas « suffisante à elle seule » : un outil peut être utile, voire nécessaire, sans être le seul. De plus, quand Paul écrit à Timothée que « les saintes lettres » le forment depuis l'enfance (2 Tm 3, 15), il désigne l'Ancien Testament — le Nouveau n'est pas encore rassemblé. Prise à la lettre par un partisan de la sola Scriptura, la preuve exclurait donc… le Nouveau Testament lui-même.
2. L'Écriture commande de tenir la Tradition
Non seulement la Bible n'enseigne pas la sola Scriptura, mais elle enseigne le contraire : elle ordonne explicitement de garder la Tradition transmise oralement par les Apôtres, à égalité avec leurs lettres.
« Ainsi donc, frères, tenez bon, et gardez ferme les traditions que nous vous avons enseignées, soit de vive voix, soit par lettre. » — Saint Paul, 2 Thessaloniciens 2, 15[11]
Le texte met sur le même plan « de vive voix » (la Tradition orale) et « par lettre » (l'Écriture). Paul félicite de même les Corinthiens de « garder les traditions » telles qu'il les leur a transmises (1 Co 11, 2)[12], et il commande de se tenir à l'écart de tout frère « qui ne se conforme pas à la tradition reçue de nous » (2 Th 3, 6)[13]. Surtout, il décrit à Timothée une chaîne de transmission vivante qui ne passe pas d'abord par des livres, mais par des personnes :
« Ce que tu m'as entendu dire en présence de nombreux témoins, confie-le à des hommes dignes de foi qui seront capables de l'enseigner aux autres, à leur tour. » — Saint Paul, 2 Timothée 2, 2[14]
Quatre maillons : Paul → Timothée → hommes fidèles → d'autres encore. C'est la définition même de la Tradition apostolique et de la succession, traitée dans pourquoi-leglise-catholique-parle-t-elle-de-succession-apostolique. Une doctrine qui exige de ne retenir que l'écrit contredit donc frontalement ces commandements de Paul.
3. C'est l'Église qui a discerné la Bible : le problème du canon
Voici l'objection historique, et elle est décisive. La Bible ne contient pas sa propre table des matières. Aucun livre du Nouveau Testament ne fournit la liste des livres inspirés. Comment, dès lors, savoir que l'Évangile de Marc est Parole de Dieu et que l'Évangile de Thomas ne l'est pas ? que la Lettre aux Hébreux est canonique et que la Lettre de Barnabé, lue dans certaines Églises anciennes, ne l'est pas ?
Ce n'est pas la Bible qui a répondu : c'est l'Église, guidée par l'Esprit, au fil des premiers siècles. La première liste connue des 27 livres du Nouveau Testament, exactement tels que nous les avons, se trouve dans la 39ᵉ lettre festale de saint Athanase (367)[15]. Le canon est ensuite reçu par les conciles régionaux d'Hippone (393) et de Carthage (397 puis 419), en communion avec Rome[16]. Autrement dit :
Le partisan de la sola Scriptura fait confiance à une Table des matières que l'Église catholique a établie sous l'autorité de la Tradition et du Magistère — l'autorité même qu'il prétend récuser.
On ne peut pas tenir la Bible pour « seule autorité » et récuser en même temps l'Église qui, seule, nous dit quels livres composent cette Bible. Sans une autorité extérieure à l'Écriture pour en fixer le contour, la sola Scriptura n'a même pas d'objet défini. Le fait que les protestants aient d'ailleurs retiré sept livres de l'Ancien Testament (les deutérocanoniques, reçus par l'Église depuis l'Antiquité) montre que la question du canon n'est pas neutre : c'est déjà un choix d'autorité.
4. La Bible appelle l'Église « pilier et soutien de la vérité »
Si l'Écriture désignait une autorité suprême et infaillible ici-bas, on s'attendrait à ce qu'elle se désigne elle-même. Or ce n'est pas ce qu'elle fait. Le seul endroit du Nouveau Testament où l'expression « pilier et soutien de la vérité » apparaît la rapporte non à la Bible, mais à l'Église :
« Mais au cas où je tarderais, je veux que tu saches comment il faut se comporter dans la maison de Dieu, c'est-à-dire la communauté, l'Église du Dieu vivant, elle qui est le pilier et le soutien de la vérité. » — Saint Paul, 1 Timothée 3, 15[17]
L'image est architecturale : la vérité repose sur l'Église comme un édifice sur ses colonnes. C'est cohérent avec la promesse du Christ à Pierre — « les portes de l'Enfer ne l'emporteront pas » sur l'Église (Mt 16, 18) — et avec le don de l'Esprit qui la conduit « à la vérité tout entière » (Jn 16, 13). La sola Scriptura demande de faire reposer la vérité sur un livre seul ; la Bible, elle, la fait reposer sur une Église que le Christ assiste.
5. L'Écriture a besoin d'être interprétée
Le rêve de la sola Scriptura est celui d'un texte si clair qu'il s'imposerait à tous de la même façon (c'est la thèse de la perspicuité de l'Écriture). L'expérience et l'Écriture elle-même le démentent. Saint Pierre avertit que les lettres de Paul contiennent « des textes difficiles à comprendre, que torturent des gens sans instruction et sans solidité »[18], et il pose un principe :
« Car vous savez cette chose primordiale : pour aucune prophétie de l'Écriture il ne peut y avoir d'interprétation individuelle. » — Saint Pierre, 2 Pierre 1, 20[19]
La scène de l'eunuque éthiopien est éloquente. Il lit le prophète Isaïe ; l'apôtre Philippe lui demande : « Comprends-tu ce que tu lis ? » Réponse :
« Et comment le pourrais-je s'il n'y a personne pour me guider ? » — Actes des Apôtres 8, 31[20]
Voilà le texte biblique et le lecteur sincère : il faut quelqu'un pour guider la lecture. C'est précisément le rôle de l'Église. Sans interprète autorisé, « l'Écriture seule » devient « mon interprétation de l'Écriture seule » — et autant d'interprétations que de lecteurs.
6. Le christianisme a vécu des décennies sans Nouveau Testament écrit
Un fait chronologique suffit à ébranler la sola Scriptura comme méthode voulue par le Christ. Jésus n'a rien écrit et n'a jamais ordonné d'écrire : il a dit « allez, enseignez » (Mt 28, 19-20), non « allez, distribuez un livre ». Les premiers chrétiens ont vécu, cru, célébré l'eucharistie et sont morts martyrs sans posséder de Nouveau Testament, rédigé progressivement entre les années 50 et 100 environ, et rassemblé bien plus tard. Pendant une, deux, trois générations, la règle de foi fut la prédication vivante des Apôtres et de leurs successeurs — c'est-à-dire la Tradition. Saint Jean le reconnaît lui-même : tout n'a pas été écrit.
« Il y a encore beaucoup d'autres choses que Jésus a faites ; et s'il fallait écrire chacune d'elles, je pense que le monde entier ne suffirait pas pour contenir les livres que l'on écrirait. » — Saint Jean, Jean 21, 25[21]
Faire de l'Écriture seule la règle de foi, c'est donc imposer rétrospectivement au christianisme une méthode qu'il n'a pas connue à sa naissance et que le Christ n'a jamais prescrite.
7. Le fruit pratique : la division sans fin
Un arbre se juge à ses fruits (Mt 7, 16). Or, privée d'un interprète commun, la sola Scriptura a produit une fragmentation continue du protestantisme. Chaque lecteur, ou chaque communauté, devenant juge dernier du sens de l'Écriture, les désaccords sur le baptême, l'eucharistie, la prédestination, la morale ou la structure de l'Église ont multiplié les confessions et les dénominations. Le décompte exact est discuté — les chiffres de « 30 000 » ou « 40 000 dénominations » reposent sur des méthodes de comptage contestables et souvent gonflées[22] — mais le phénomène de division doctrinale, lui, n'est pas contestable : sur la seule question de la Cène, luthériens, calvinistes, zwingliens et anabaptistes se sont durablement opposés dès le XVIᵉ siècle, chacun « selon l'Écriture ». Le Christ, lui, priait pour que ses disciples soient « un » (Jn 17, 21). Une règle de foi qui ne peut pas produire l'unité qu'il demande n'est pas la règle qu'il a voulue.
Objections protestantes, et réponses
L'honnêteté demande de prendre les meilleures objections, pas les plus faibles.
« 2 Timothée 3, 16-17 prouve la suffisance de l'Écriture »
On l'a vu : le texte affirme que l'Écriture est inspirée et utile pour rendre « l'homme de Dieu… accompli ». L'objecteur souligne le mot « accompli, équipé pour toute œuvre bonne ». Mais le même verbe grec (artios, « apte, équipé ») est employé ailleurs sans jamais signifier une exclusivité : dire qu'un outil rend « apte à tout » n'affirme pas qu'il est le seul outil. Par le même raisonnement, Jacques 1, 4 dit de l'endurance qu'elle conduit à être « parfaits et intègres, sans que rien ne vous manque » : nul n'en conclut que l'endurance seule suffit au salut, à l'exclusion de la foi. « Utile pour » n'a jamais voulu dire « suffisant seul ».
« La Tradition contredit l'Écriture : Jésus condamne les traditions »
On cite Marc 7, 8 : « vous laissez de côté le commandement de Dieu pour vous attacher à la tradition des hommes ». L'objection confond deux réalités que le grec distingue nettement. Jésus y condamne les traditions humaines (comme le corban) qui annulent la Parole de Dieu. Mais saint Paul, lui, ordonne de garder une tradition divine — celle qu'il tient du Christ : « tenez ferme les traditions que vous avez apprises de nous » (2 Th 2, 15). La Tradition apostolique n'est pas une « tradition d'hommes » qui contredirait l'Écriture : c'est la Parole de Dieu elle-même transmise vivante. C'est tout l'objet de l'article quelle-est-la-difference-entre-tradition-et-traditions.
« Les Pères de l'Église croyaient à la sola Scriptura »
Certains apologètes protestants citent des Pères louant l'Écriture (Athanase, Cyrille, Augustin) pour leur prêter la sola Scriptura. Mais les mêmes Pères font aussi appel, comme à une norme, à la Tradition apostolique et à la succession des évêques. Saint Basile de Césarée est explicite :
« Parmi les dogmes et les messages conservés dans l'Église, nous tenons les uns de l'enseignement écrit, et les autres, nous les avons reçus de la tradition des Apôtres […] ; les uns et les autres ont même force pour la piété. » — Saint Basile de Césarée, Sur le Saint-Esprit, ch. 27 (v. 375)[23]
Saint Irénée, dès le IIᵉ siècle, réfute les hérétiques non par la Bible seule, mais en renvoyant à la règle de foi conservée par les Églises fondées par les Apôtres et à la succession de leurs évêques[24]. Et saint Augustin lâche la phrase célèbre : « Je ne croirais pas à l'Évangile si l'autorité de l'Église catholique ne m'y poussait »[25]. Les Pères vénèrent l'Écriture au plus haut point — mais dans l'Église, jamais contre elle.
« Ajouter la Tradition, c'est ajouter à la Parole de Dieu » (Ap 22, 18)
On brandit l'avertissement de l'Apocalypse : « si quelqu'un y fait des surcharges, Dieu le chargera des fléaux qui sont décrits dans ce livre » (Ap 22, 18). Mais ce verset vise le livre de l'Apocalypse lui-même, non « la Bible » (qui n'existait pas encore comme recueil clos), et il reprend une formule déjà présente dans le Deutéronome (Dt 4, 2) — laquelle n'a évidemment pas empêché Dieu d'inspirer les livres postérieurs. Surtout, l'Église n'« ajoute » rien à la Révélation : la Tradition n'apporte aucune vérité nouvelle après les Apôtres ; elle transmet et explicite le dépôt reçu une fois pour toutes (Jude 3). Le Magistère, on l'a dit, « n'est pas au-dessus de la Parole de Dieu, mais à son service ».
Ce que dit le Magistère
Face à la Réforme, le concile de Trente a défini, dès sa quatrième session (8 avril 1546), que la vérité évangélique est contenue « dans les livres écrits et dans les traditions non écrites », et qu'il faut recevoir les unes et les autres « avec un égal sentiment de piété et de respect » (pari pietatis affectu)[26]. Quatre siècles plus tard, Vatican II n'a pas renié cet équilibre : il l'a approfondi dans Dei Verbum, en insistant sur l'unité vivante du dépôt et sur le Magistère serviteur de la Parole. Entre les deux conciles, la doctrine est constante : une seule Révélation, transmise par l'Écriture et la Tradition, gardée par le Magistère.
L'ancienne règle de saint Vincent de Lérins (Vᵉ siècle) reste le meilleur critère pour distinguer la vraie foi des innovations :
« Dans l'Église catholique elle-même, il faut mettre le plus grand soin à tenir ce qui a été cru partout, toujours et par tous. » — Saint Vincent de Lérins, Commonitorium, 2 (434)[27]
En résumé
- La sola Scriptura — « l'Écriture seule » — est le principe formel de la Réforme (Luther, Leipzig 1519, Worms 1521) : la Bible serait l'unique autorité infaillible de la foi. Ce n'est pas une doctrine des premiers siècles.
- L'Église ne l'oppose pas à l'amour de la Bible : elle confesse l'Écriture inspirée et sans erreur, mais reçue dans l'Église, avec la Tradition apostolique et le Magistère à son service — un même dépôt, un trépied dont « aucune réalité ne subsiste sans les autres » (CEC § 95).
- Argument décisif : la Bible n'enseigne nulle part la sola Scriptura — le principe s'auto-réfute selon son propre critère. 2 Tm 3, 16 dit l'Écriture « utile », jamais « suffisante seule ».
- L'Écriture commande au contraire de tenir la Tradition orale des Apôtres (2 Th 2, 15 ; 1 Co 11, 2 ; 2 Tm 2, 2) et appelle l'Église « pilier et soutien de la vérité » (1 Tm 3, 15).
- C'est l'Église qui a discerné le canon des Écritures (Hippone 393, Carthage 397) : on ne peut recevoir la Bible pour seule autorité en récusant l'autorité qui nous dit quels livres la composent.
- L'Écriture demande à être interprétée (2 P 1, 20 ; l'eunuque, Ac 8, 31), le christianisme a vécu des décennies sans Nouveau Testament écrit, et la sola Scriptura a produit une division sans fin, contraire à la prière du Christ « que tous soient un » (Jn 17, 21).
- Trente (1546) et Vatican II (Dei Verbum, 1965) confessent d'une même voix : une seule Révélation, transmise par l'Écriture et la Tradition, gardée par un Magistère qui la sert.
Pour aller plus loin
Notes et références
Concile Vatican II, constitution dogmatique Dei Verbum (18 novembre 1965), n° 21 : l'Église « a toujours vénéré les divines Écritures, comme elle le fait aussi pour le Corps même du Seigneur » ; la Parole de Dieu y est donnée comme « la nourriture de leur âme, la source pure et permanente de leur vie spirituelle ».
1Évangile selon saint Jean 16, 13, trad. liturgique (AELF) : « Quand il viendra, lui, l'Esprit de vérité, il vous conduira dans la vérité tout entière. »
2Confession de foi de Westminster (1646), chapitre I (De l'Écriture sainte), § 6 : « The whole counsel of God concerning all things necessary for his own glory, man's salvation, faith, and life, is either expressly set down in Scripture, or by good and necessary consequence may be deduced from Scripture. » Texte de référence du protestantisme réformé anglophone.
3Martin Luther, déclaration à la diète de Worms, 18 avril 1521, d'après les Reichstagsakten : « Nisi convictus fuero testimoniis Scripturarum aut ratione evidente […] revocare neque possum neque volo quicquam, cum contra conscientiam agere neque tutum sit neque integrum. » La formule « me voici, je ne puis autrement » (Hier stehe ich, ich kann nicht anders) est une amplification postérieure.
4Concile Vatican II, Dei Verbum, n° 10 (unité du dépôt) et n° 9 : « la sainte Tradition et la Sainte Écriture constituent un unique dépôt sacré de la Parole de Dieu, confié à l'Église » ; « l'Église ne tire pas de la seule Écriture Sainte sa certitude sur tous les points de la Révélation ».
5Concile Vatican II, Dei Verbum, n° 9 : Tradition et Écriture, « jaillissant de la même source divine, ne forment pour ainsi dire qu'un tout et tendent à une même fin ».
6Concile Vatican II, Dei Verbum, n° 10 : « ce Magistère n'est pas au-dessus de la Parole de Dieu, mais il est à son service, n'enseignant que ce qui a été transmis, puisque par mandat de Dieu, avec l'assistance de l'Esprit Saint, il écoute cette Parole avec amour, la garde saintement et l'expose aussi avec fidélité. »
7Catéchisme de l'Église catholique, § 86, citant Dei Verbum n° 10 : « Le Magistère n'est pas au-dessus de la Parole de Dieu, mais il est à son service. »
8Catéchisme de l'Église catholique, § 95, citant Dei Verbum n° 10 : « la sainte Tradition, la sainte Écriture et le Magistère de l'Église […] sont tellement reliés et solidaires entre eux qu'aucune de ces réalités ne subsiste sans les autres ».
9Deuxième épître à Timothée 3, 16-17, trad. liturgique (AELF). Le grec dit l'Écriture theopneustos (« inspirée de Dieu ») et ôphelimos (« utile »), non « suffisante seule ». Cf. 2 Tm 3, 15 : les « Saintes Écritures » que Timothée connaît depuis son enfance désignent l'Ancien Testament, seul disponible alors.
10Deuxième épître aux Thessaloniciens 2, 15, trad. liturgique (AELF) : « tenez bon, et gardez ferme les traditions que nous vous avons enseignées, soit de vive voix, soit par lettre ». Le grec paradoseis (« traditions ») est le même mot que Paul emploie positivement en 1 Co 11, 2.
11Première épître aux Corinthiens 11, 2, trad. liturgique (AELF) : « je vous félicite de vous souvenir si bien de moi, et de garder les traditions que je vous ai transmises ».
12Deuxième épître aux Thessaloniciens 3, 6, trad. liturgique (AELF) : « nous vous ordonnons d'éviter tout frère qui mène une vie désordonnée et ne suit pas la tradition que vous avez reçue de nous ».
13Deuxième épître à Timothée 2, 2, trad. liturgique (AELF) : « Ce que tu m'as entendu dire en présence de nombreux témoins, confie-le à des hommes dignes de foi qui seront capables de l'enseigner aux autres, à leur tour. »
14Saint Athanase d'Alexandrie, 39ᵉ Lettre festale (367 apr. J.-C.) : première énumération connue des vingt-sept livres du Nouveau Testament exactement tels qu'ils sont reçus aujourd'hui.
15Conciles régionaux d'Hippone (393) et de Carthage (397, canon 47 ; repris en 419), en communion avec le siège de Rome, fixant la liste des livres canoniques de l'Ancien et du Nouveau Testament. Le canon fut confirmé pour toute l'Église, contre les réformateurs, par le concile de Trente, session 4 (1546).
16Première épître à Timothée 3, 15, trad. liturgique (AELF) : « la maison de Dieu, c'est-à-dire la communauté, l'Église du Dieu vivant, elle qui est le pilier et le soutien de la vérité » (grec stylos kai hedraiôma tès alètheias).
17Deuxième épître de saint Pierre 3, 15-16, trad. liturgique (AELF) : Pierre note dans les lettres de Paul « des textes difficiles à comprendre, que torturent des gens sans instruction et sans solidité, comme ils le font pour le reste des Écritures ».
18Deuxième épître de saint Pierre 1, 20, trad. liturgique (AELF) : « pour aucune prophétie de l'Écriture il ne peut y avoir d'interprétation individuelle » (grec idias epilyseôs).
19Actes des Apôtres 8, 30-31, trad. liturgique (AELF) : dialogue de l'apôtre Philippe et de l'eunuque éthiopien lisant Isaïe — « Et comment le pourrais-je s'il n'y a personne pour me guider ? »
20Évangile selon saint Jean 21, 25, trad. liturgique (AELF) : « s'il fallait écrire chacune d'elles, je pense que le monde entier ne suffirait pas pour contenir les livres que l'on écrirait » ; cf. Jn 20, 30 : « Il y a encore beaucoup d'autres signes que Jésus a faits en présence des disciples et qui ne sont pas écrits dans ce livre. »
21Les chiffres popularisés de « 30 000 » à « 40 000 dénominations protestantes » dérivent de la World Christian Encyclopedia (D. Barrett), dont la méthode compte comme « dénominations » distinctes les branches nationales d'une même confession et inclut catholiques et orthodoxes dans son total global. Le nombre réel de familles doctrinales est bien moindre, mais la réalité d'une fragmentation confessionnelle continue depuis le XVIᵉ siècle n'est pas contestée.
22Saint Basile de Césarée, Sur le Saint-Esprit (De Spiritu Sancto), ch. 27, § 66 (vers 375) : distinction entre les dogmata transmis par écrit et ceux reçus « de la tradition des Apôtres, dans le mystère » — « les uns et les autres ont même force pour la piété » (tèn autèn ischyn).
23Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies (Adversus Haereses), III, 3-4 (vers 180) : la vérité se garde par la « règle de foi » et la succession ininterrompue des évêques dans les Églises fondées par les Apôtres, notamment l'Église de Rome, à laquelle « toute Église doit s'accorder ».
24Saint Augustin, Contre l'épître de Mani dite du Fondement (Contra epistulam Manichaei quam vocant fundamenti), 5, 6 (397) : « Ego vero Evangelio non crederem, nisi me catholicae Ecclesiae commoveret auctoritas » — « Pour ma part, je ne croirais pas à l'Évangile si l'autorité de l'Église catholique ne m'y poussait. »
25Concile de Trente, session 4 (8 avril 1546), Décret sur les livres sacrés et les traditions à recevoir : la vérité de l'Évangile est contenue « dans les livres écrits et dans les traditions non écrites » (in libris scriptis et sine scripto traditionibus), reçues « avec un égal sentiment de piété et de respect » (pari pietatis affectu ac reverentia), dans H. Denzinger, Enchiridion Symbolorum, n° 1501.
26Saint Vincent de Lérins, Commonitorium, chap. 2 (434) : « In ipsa item catholica Ecclesia magnopere curandum est ut id teneamus quod ubique, quod semper, quod ab omnibus creditum est » — « il faut tenir ce qui a été cru partout, toujours et par tous ».
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