Prier Marie, ce n'est pas l'adorer : c'est demander à la mère de Jésus de prier pour nous. Un catholique qui récite le chapelet ne demande pas à Marie de le sauver : la formule de l'Ave Maria dit « Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs ». La formule est une demande d'intercession, pas un acte d'adoration. Comme on demande à un ami, à un prêtre ou à sa propre mère de prier pour soi, le catholique demande à Marie — la première des croyantes, celle qui a porté le Sauveur — de porter sa prière jusqu'à Dieu.
Reste une question que cette évidence ne résout pas : pourquoi elle ? Pourquoi les catholiques s'adressent-ils à Marie bien plus qu'à tout autre saint — au point que l'une des prières les plus récitées de toute la chrétienté, l'Ave Maria, lui soit adressée ? Pourquoi l'Église a-t-elle, dès les premiers siècles, adressé à la Vierge des prières d'intercession, alors qu'elle n'a jamais prétendu qu'elle fût Dieu ? C'est à cette question précise que répond cet article : non pas « est-ce permis ? » — d'autres dossiers traitent l'objection d'idolâtrie —, mais « pourquoi ce recours si particulier à Marie, et sur quoi repose-t-il ? ».
La réponse tient en quatre raisons qui se répondent : Marie est notre mère, donnée par le Christ lui-même au pied de la Croix ; l'Écriture elle-même la proclame bienheureuse et met sur nos lèvres les mots de l'Ave Maria ; son intercession est singulièrement puissante, comme le montre Cana ; et les fidèles l'invoquent depuis les temps les plus reculés, comme l'attestent le Sub tuum praesidium, le concile d'Éphèse et Vatican II lui-même[1]. Chacune de ces raisons ramène au Christ, jamais loin de lui — car, comme le dira Vatican II, la prière mariale « n'offusque et ne diminue en rien » l'unique médiation du Christ, « il en manifeste au contraire la vertu »[2].
Pour les questions voisines, on renverra aux articles dédiés plutôt que de les redoubler : comment une créature peut entendre nos prières est traité dans Marie entend-elle nos prières ? ; l'accusation d'adoration dans Les catholiques adorent-ils Marie ? ; la distinction technique du culte dans adoration et vénération et dulie, hyperdulie et latrie ; le titre Mère de Dieu dans Pourquoi Marie est-elle appelée Mère de Dieu ? ; et la prière du chapelet dans Pourquoi les catholiques récitent-ils le rosaire ?.
Que veut dire « prier Marie » ?
Avant de dire pourquoi, il faut lever l'équivoque qui empoisonne tout le débat. Le mot prier ne désigne pas une seule réalité, et l'essentiel de l'accusation d'idolâtrie vient de ce qu'on lui prête un sens unique — l'adoration — qu'il n'a pas.
« Prier », c'est d'abord demander
En français classique, prier quelqu'un signifie lui adresser une demande pressante : « je vous en prie », « prière de fermer la porte », « prier un ami de venir ». Le mot vient du latin precari, « demander, solliciter ». Quand un catholique prie Marie, il emploie ce sens : il lui demande de prier pour lui. La structure grammaticale de l'Ave Maria le dit sans ambiguïté — « priez pour nous, pauvres pécheurs » — : on ne demande pas à Marie de sauver, on lui demande d'intercéder auprès de celui qui sauve.
C'est exactement le geste qu'on pose en demandant à un frère chrétien vivant : « prie pour moi ». Saint Paul le fait sans cesse — « Frères, priez aussi pour nous » (1 Th 5, 25). Demander une prière n'a jamais été un acte d'adoration ; c'est le cœur battant de la communion chrétienne. La seule chose que la prière mariale ajoute, c'est l'adresse : on la demande à Marie, parce qu'elle est vivante en Dieu (voir Marie entend-elle nos prières ?) et qu'elle occupe, dans l'histoire du salut, une place que nul autre ne partage.
Adorer Dieu, vénérer Marie : deux ordres qui ne se confondent pas
La théologie catholique distingue trois degrés — distinction héritée des Pères grecs : saint Jean Damascène traite de l'honneur dû aux saints dans son Exposition de la foi orthodoxe (livre IV, ch. 15), et saint Thomas d'Aquin la fixe dans la Somme théologique (IIa-IIae, q. 103, a. 3 ; IIIa, q. 25, a. 5)[3] : la latrie (l'adoration, due à Dieu seul), la dulie (la vénération des saints) et l'hyperdulie (l'honneur supérieur rendu à la seule Vierge Marie, en raison de sa maternité divine). Prier Marie relève de l'hyperdulie : on l'honore et on recourt à sa prière au-dessus de tous les saints, mais on ne l'adore jamais. Vatican II l'a redit avec une netteté qui ne laisse aucune place au malentendu :
« Marie est légitimement honorée par l'Église d'un culte spécial. […] Ce culte, tel qu'il a toujours existé dans l'Église, présente un caractère absolument unique ; il n'en est pas moins essentiellement différent du culte d'adoration qui est rendu au Verbe incarné ainsi qu'au Père et à l'Esprit Saint […]. » — Concile Vatican II, Lumen gentium, n° 66[4]
Cet article ne développe pas cette distinction — elle est traitée en détail dans Dulie, hyperdulie, latrie. Il la suppose acquise pour aller à sa vraie question : pourquoi ce culte spécial, cet honneur unique dans la prière ? Les sections qui suivent répondent par quatre raisons convergentes.
Première raison : parce qu'elle est notre mère
La raison la plus profonde n'est pas d'abord un raisonnement : c'est un don. Sur la Croix, Jésus mourant a donné sa mère à ses disciples. Prier Marie, pour un catholique, c'est simplement se comporter en enfant envers la mère que le Christ lui a expressément confiée.
« Femme, voici ton fils » : le testament de la Croix
Au moment de mourir, l'évangile de Jean rapporte une scène brève et solennelle, que la tradition lit comme le testament spirituel du Christ :
« Jésus, voyant sa mère, et près d'elle le disciple qu'il aimait, dit à sa mère : "Femme, voici ton fils." Puis il dit au disciple : "Voici ta mère." Et à partir de cette heure-là, le disciple la prit chez lui. » (Jean 19, 26-27)[5]
Les Pères ont lu cette parole à plusieurs niveaux : saint Augustin y voit le Maître mourant donnant à ses disciples l'exemple du soin dû à ses parents[6]. Mais la lecture constante de l'Église ne s'arrête pas à cette mesure domestique : le disciple n'est pas nommé — il est « le disciple qu'il aimait », figure de tout disciple. Dès le IIIᵉ siècle, Origène comprend que Jésus, en disant « Femme, voici ton fils », donne Marie pour mère à tout disciple en qui le Christ vit[7]. En donnant Marie à Jean comme mère, et Jean à Marie comme fils, le Christ institue une maternité spirituelle qui déborde le seul Jean. Le Catéchisme le formule ainsi :
« À partir du consentement qu'elle apporta par sa foi au jour de l'Annonciation et qu'elle maintint dans sa fermeté sous la Croix, cette maternité de Marie dans l'économie de la grâce se continue sans interruption jusqu'à la consommation définitive de tous les élus. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 969[8]
Et le Catéchisme explicite le lien avec la parole de la Croix : Marie a été « donnée comme sa Mère au disciple par ces mots : "Femme, voici ton fils" » (Jn 19, 26-27)[9].
Une mère à qui l'on parle
Si Marie est réellement notre mère, alors la prier n'est plus une bizarrerie théologique : c'est le réflexe d'un enfant. On ne démontre pas qu'il faut parler à sa mère ; on lui parle. C'est pourquoi la prière mariale a spontanément le ton de la confiance filiale — « Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous » — et non celui d'un culte distant. Le Catéchisme place précisément la prière à Marie dans ce registre de la communion familiale :
« Nous pouvons prier avec elle et la prier. La prière de l'Église est comme portée par la prière de Marie. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2679[10]
Vatican II ajoute que cette maternité ne nous éloigne pas du Christ mais nous en rapproche : « son amour maternel la rend attentive aux frères de son Fils dont le pèlerinage n'est pas achevé »[11] — comme une mère qui, loin de retenir ses enfants pour elle, les conduit à leur Père. C'est la première raison, et la plus intime : on prie Marie parce qu'elle est notre mère, et qu'un enfant parle à sa mère.
Deuxième raison : parce que l'Écriture elle-même la dit bienheureuse
On objecte parfois que prier Marie serait « non biblique ». C'est l'inverse : la prière mariale reprend mot pour mot des versets de l'Évangile, et Marie elle-même annonce, dans l'Écriture, qu'elle sera priée par toutes les générations.
« Toutes les générations me diront bienheureuse » (Lc 1, 48)
Dans le Magnificat, Marie prophétise sa propre place dans la prière de l'Église :
« Désormais tous les âges me diront bienheureuse. [...] Le Puissant fit pour moi des merveilles ; Saint est son nom ! » (Luc 1, 48-49)[12]
Ce verset est décisif. Honorer Marie, la dire « bienheureuse » de génération en génération, n'est pas une dérive tardive ajoutée à l'Évangile : c'est l'accomplissement d'une parole inspirée contenue dans l'Évangile. Une chrétienté qui ne dirait jamais Marie bienheureuse — qui ne la prierait jamais — laisserait cette prophétie sans réalisation. Le Catéchisme le note :
« "Toutes les générations me diront bienheureuse" (Lc 1, 48) : "La piété de l'Église envers la Saint Vierge est intrinsèque au culte chrétien." » — Catéchisme de l'Église catholique, § 971[13]
L'Ave Maria est un centon biblique
La prière mariale par excellence, l'Ave Maria, n'est pas une invention pieuse : sa première moitié est un collage de deux passages de l'Évangile de Luc. Les premiers mots sont ceux de l'ange Gabriel à l'Annonciation :
« Je te salue, Comblée-de-grâce, le Seigneur est avec toi. » (Luc 1, 28)[14]
La suite reprend la salutation d'Élisabeth, remplie de l'Esprit Saint, lors de la Visitation :
« Tu es bénie entre toutes les femmes, et le fruit de tes entrailles est béni. » (Luc 1, 42)[15]
Autrement dit : quand un catholique récite l'Ave Maria, il commence par répéter les paroles que Dieu lui-même, par son ange et par une prophétesse remplie de l'Esprit, a adressées à Marie. Prier ainsi Marie, c'est prolonger un dialogue que l'Écriture a ouvert. La dernière partie — « Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l'heure de notre mort » — s'est formée progressivement dans la piété de l'Église à la fin du Moyen Âge et a reçu sa formulation officielle au XVIᵉ s.[16] : une simple demande d'intercession, greffée sur les mots de l'Évangile. Le Catéchisme commente ce passage du tu es bénie au priez pour nous :
« En nous confiant à sa prière nous nous abandonnons avec elle à la volonté de Dieu : "Que ta volonté soit faite". » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2677[17]
Le premier miracle vient d'une demande de Marie
Enfin, l'Écriture ne se contente pas de la dire bienheureuse : elle la montre agissant par sa prière. C'est l'objet de la troisième raison.
Troisième raison : parce que son intercession est puissante — les noces de Cana
Si l'on prie Marie plus que tout autre saint, c'est aussi parce que l'Évangile atteste l'efficacité singulière de son intercession. La scène de Cana (Jean 2) en est le modèle : c'est Marie qui remarque le besoin, Marie qui intercède, et le Christ qui accomplit — le tout aboutissant à son premier miracle.
« Ils n'ont pas de vin » : la prière d'intercession en miniature
Aux noces de Cana, c'est Marie, et non les mariés ni les disciples, qui perçoit la détresse et s'en remet à son Fils :
« Comme le vin venait à manquer, la mère de Jésus lui dit : "Ils n'ont pas de vin." […] Sa mère dit à ceux qui servaient : "Tout ce qu'il vous dira, faites-le." » (Jean 2, 3-5)[18]
Toute la logique de la prière mariale est là, condensée. Marie ne commande pas ; elle signale un besoin — « Ils n'ont pas de vin » — avec la délicatesse d'une intercession discrète. Puis elle s'efface entièrement derrière son Fils : sa dernière parole rapportée dans tout l'Évangile, « Faites tout ce qu'il vous dira », renvoie au Christ et à lui seul. C'est exactement ce que fait la prière mariale : elle porte nos besoins à Marie pour qu'elle les porte à Jésus, et Marie nous renvoie toujours à l'obéissance au Christ. Prier Marie ne détourne pas de Jésus : cela y conduit.
« Il manifesta sa gloire » : Marie hâte l'heure
Le détail décisif est que ce miracle est le premier de Jésus, et qu'il naît d'une intercession de sa mère :
« Tel fut le commencement des signes que Jésus accomplit. C'était à Cana de Galilée. Il manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui. » (Jean 2, 11)[19]
La tradition y a vu la preuve que la prière de Marie a auprès de son Fils un poids particulier : elle obtient, par une demande toute simple, que le Christ « manifeste sa gloire ». Saint Alphonse de Liguori, dans Les Gloires de Marie — la grande somme de la dévotion mariale —, en fait le fondement de la confiance du pécheur :
« Une loi de clémence sort de ses lèvres, dit le Sage, chacune de ses prières est comme une loi aussitôt sanctionnée par le Seigneur, et qui garantit un arrêt de miséricorde à tous ceux pour qui elle intercède. » — Saint Alphonse de Liguori, Les Gloires de Marie (1750)[20]
Cette puissance n'est jamais présentée comme une puissance propre, comme si Marie forçait Dieu. C'est une puissance de demande, non de commandement : elle obtient tout parce qu'elle ne demande rien contre la volonté de son Fils, mais tout dans cette volonté. Là est la différence entre la confiance catholique et la superstition : Marie n'arrache rien à Dieu ; elle unit sa prière maternelle à la nôtre.
Quatrième raison : parce que toute l'Église l'a toujours priée
On objecte enfin que la prière mariale serait une superstition médiévale, étrangère à l'Église primitive. C'est faux, et la matérielle archéologie chrétienne le prouve : les chrétiens priaient déjà Marie, l'appelaient déjà « Mère de Dieu », plusieurs siècles avant le Moyen Âge.
Le Sub tuum praesidium : la plus ancienne prière mariale connue
Le plus vieux texte connu d'une prière adressée à Marie est un fragment de papyrus grec conservé à la John Rylands Library de Manchester (papyrus Rylands 470). Il porte la prière que la liturgie récite encore aujourd'hui :
« Sous l'abri de ta miséricorde nous nous réfugions, sainte Mère de Dieu ; ne méprise pas nos prières quand nous sommes dans l'épreuve, mais délivre-nous de tout danger, ô Vierge glorieuse et bénie. » — Sub tuum praesidium, prière copte/grecque ancienne[21]
Deux faits sont capitaux. D'abord, la datation : elle est disputée. L'éditeur Colin H. Roberts, d'après le papyrologue Edgar Lobel, a attribué le papyrus au IIIᵉ-IVᵉ siècle (édition de 1938) ; des travaux paléographiques plus récents le placent nettement plus tard, aux VIᵉ-VIIIᵉ siècles (H. Förster, Th. de Bruyn, A. Effenberger). Le dossier ne permet pas de trancher ici : dans tous les cas, il s'agit d'un témoin ancien de l'invocation mariale, de plusieurs siècles antérieur au Moyen Âge tardif. Ensuite, le contenu : cette prière appelle déjà Marie « Mère de Dieu » (grec Theotokos) et lui demande sa protection — c'est donc une véritable prière d'intercession mariale, attestée bien avant que quiconque ait songé à y voir une invention médiévale. La prière mariale n'a pas attendu les cathédrales : elle est attestée plusieurs siècles avant le Moyen Âge tardif.
Éphèse (431) : l'Église confirme le titre que la prière disait déjà
Quand, au concile d'Éphèse (431), l'Église proclame solennellement Marie Theotokos, « Mère de Dieu »[22], elle ne crée pas une nouveauté : elle ratifie un titre que la piété des fidèles portait déjà — le Sub tuum praesidium, qui appelle Marie Theotokos, en est le témoin le plus célèbre, même si la datation exacte du papyrus reste débattue (voir note). La définition dogmatique recueille ainsi une invocation déjà vivante, au lieu de l'inventer. Sur ce titre, voir Pourquoi Marie est-elle appelée Mère de Dieu ?.
Les grands maîtres spirituels
De siècle en siècle, les saints les plus sûrs ont fait de la prière mariale un pilier de la vie chrétienne. Au XIIᵉ siècle, saint Bernard résume dans une formule restée célèbre pourquoi le chrétien doit invoquer Marie dans l'épreuve :
« Dans les périls, les angoisses, les incertitudes, pense à Marie, invoque Marie. […] En la suivant, tu ne t'égares pas ; en la priant, tu ne désespères pas ; en pensant à elle, tu ne te trompes pas. Si elle te tient, tu ne tombes pas ; si elle te protège, tu ne crains rien. » — Saint Bernard de Clairvaux, Homélie II sur le « Missus est » (vers 1120)[23]
Au XVIIIᵉ siècle, saint Louis-Marie Grignion de Montfort, dans son Traité de la vraie dévotion à la Sainte Vierge, donne à cette prière sa grande formule : « à Jésus par Marie ». Prier Marie n'est pas une fin en soi ; c'est la voie la plus sûre pour aller au Christ, parce que c'est celle que Dieu lui-même a choisie en venant au monde par elle[24]. La même conviction anime toute la dévotion mariale, de saint Alphonse à saint Jean-Paul II, dont la devise épiscopale — Totus tuus, « tout à toi » — était une consécration à Marie.
- vers 30-33« Voici ta mère » (Jean 19)
Sur la Croix, Jésus donne Marie pour mère au disciple qu'il aimait — figure de tout croyant.
- Ier siècleLe Magnificat
Marie prophétise : « Toutes les générations me diront bienheureuse » (Lc 1, 48).
- datation débattue (IIIᵉ-VIIIᵉ s.)Sub tuum praesidium
Plus ancien texte connu d'une prière mariale : « Sous l'abri de ta miséricorde… sainte Mère de Dieu. »
- 431Concile d'Éphèse
L'Église proclame Marie Theotokos, « Mère de Dieu », confirmant la prière du peuple.
- vers 1120Saint Bernard
« Dans les périls, pense à Marie, invoque Marie. » (Homélie sur le Missus est.)
- vers 1712Saint Louis-Marie de Montfort
Rédaction du Traité de la vraie dévotion : « à Jésus par Marie » (Montfort meurt en 1716 ; manuscrit retrouvé en 1842, publié en 1843).
- 1750Saint Alphonse de Liguori
Les Gloires de Marie : synthèse de la confiance en l'intercession mariale.
- 1964Vatican II, Lumen gentium VIII
Le concile confirme le culte marial : réel, mais « essentiellement différent » de l'adoration.
Prier Marie, est-ce enlever quelque chose au Christ ?
C'est l'objection de fond, héritée de la Réforme : si le Christ est « le seul médiateur » (1 Tm 2, 5), à quoi bon prier Marie ? Ne lui donne-t-on pas une place qui revient à Dieu ? La question mérite une vraie réponse — et cette réponse est le cœur de la théologie mariale catholique.
« Un seul médiateur » : ce que le verset dit vraiment
Le verset invoqué est clair, mais l'argument prouve trop :
« [...] il n'y a qu'un seul Dieu ; il n'y a aussi qu'un seul médiateur entre Dieu et les hommes : un homme, le Christ Jésus » (1 Timothée 2, 5)[25]
Or, quatre versets plus haut, dans le même chapitre, Paul demande « des demandes, des prières, des intercessions […] pour tous les hommes » (1 Tm 2, 1). S'il existait une médiation d'intercession qui détruise celle du Christ, Paul se contredirait dans la même page. La solution est classique : il y a une seule médiation rédemptrice — celle du Christ, unique, incommunicable, qui a racheté le monde sur la Croix — et de multiples médiations d'intercession participées, par lesquelles les membres du Corps prient les uns pour les autres par le Christ et en lui. L'intercession de Marie ne concurrence pas le Christ : elle en dépend et en découle. (L'objection est traitée en détail dans Faut-il prier les saints ?.)
La médiation de Marie manifeste celle du Christ
Vatican II répond directement en donnant à Marie les titres traditionnels d'intercession, tout en verrouillant l'unique médiation du Christ dans la même phrase :
« C'est pourquoi la bienheureuse Vierge est invoquée dans l'Église sous les titres d'avocate, auxiliatrice, secourable, médiatrice, tout cela cependant entendu de telle sorte que nulle dérogation, nulle addition n'en résulte quant à la dignité et à l'efficacité de l'unique Médiateur, le Christ. » — Concile Vatican II, Lumen gentium, n° 62[26]
Et le concile explique, au numéro précédent, que la maternité de Marie « n'offusque et ne diminue en rien » l'unique médiation du Christ, mais qu'« il en manifeste au contraire la vertu »[27]. L'image traditionnelle est celle de la lune : elle éclaire la nuit, mais toute sa lumière est celle du soleil qu'elle reflète. Marie n'a rien qui ne vienne du Christ ; prier Marie, c'est se placer dans la lumière du Christ qu'elle reflète parfaitement.
« À Jésus par Marie » : la prière mariale est christocentrique
C'est pourquoi la prière mariale la mieux comprise ne s'arrête jamais à Marie : elle passe par elle pour aller au Christ. Le Catéchisme le dit de la prière la plus mariale de toutes, le Magnificat, qui est une prière à Dieu montée du cœur de Marie[28] ; et il définit Marie comme « l'Orante parfaite »[29] — non un terme de la prière, mais son plus pur modèle. Prier Marie, c'est apprendre d'elle à prier Dieu, et lui demander de nous porter jusqu'à lui, comme elle a porté le Christ au monde. La formule de Montfort — « à Jésus par Marie » — n'inverse pas l'ordre : elle le respecte, car c'est l'ordre que Dieu a choisi le premier en venant à nous par Marie.
Comment les catholiques prient Marie
Reste la question pratique : sous quelles formes cette prière mariale s'exprime-t-elle concrètement dans la vie de l'Église ? Toutes, sans exception, sont des prières de demande et de louange, jamais d'adoration.
L'Ave Maria, l'Angélus et le chapelet
La prière mariale la plus courante est l'Ave Maria, récitée seule, ou en chapelet où elle rythme la méditation des mystères de la vie du Christ. L'Angélus, sonné matin, midi et soir, fait mémoire de l'Annonciation et de l'Incarnation. Le rosaire — cent cinquante Ave structurés autour des grands mystères du Christ — est la grande école populaire de contemplation mariale : on y regarde Jésus avec les yeux de Marie. Sur cette prière, voir Pourquoi les catholiques récitent-ils le rosaire ?.
Les grandes prières et hymnes
L'Église a composé, au fil des siècles, un trésor de prières mariales : le Salve Regina (« Salut, ô Reine, mère de miséricorde »), le Sub tuum praesidium déjà cité, le Regina Cæli du temps pascal, le Memorare (« Souvenez-vous, ô très miséricordieuse Vierge Marie… »), les litanies de Lorette. Toutes reprennent la même structure : une louange de ce que Dieu a fait en Marie, suivie d'une demande d'intercession — « priez pour nous ».
La consécration à Marie
Certains fidèles vont plus loin par une consécration à Marie, dans la ligne du Totus tuus de saint Louis-Marie de Montfort : se confier entièrement à Marie pour qu'elle nous conduise plus sûrement au Christ. Là encore, le mouvement est christocentrique : on se donne à Marie pour appartenir mieux à Jésus, jamais à sa place. C'est le résumé de toute la prière mariale catholique : non pas au lieu du Christ, non pas à côté du Christ, mais avec Marie vers le Christ.
Au terme, la question « pourquoi les catholiques prient-ils Marie ? » trouve une réponse simple sous ses quatre facettes. On la prie parce qu'elle est notre mère, donnée par le Christ à la Croix ; parce que l'Écriture la dit bienheureuse et met ses propres mots sur nos lèvres ; parce que son intercession est puissante et toujours tournée vers son Fils ; et parce que toute l'Église, depuis le premier papyrus jusqu'à aujourd'hui, l'a priée sans interruption. Rien de tout cela n'enlève quoi que ce soit au Christ : « il en manifeste au contraire la vertu »[30]. Prier Marie, c'est demander à la mère de Jésus de nous mener à Jésus.
Pour aller plus loin
- Marie entend-elle nos prières ? — le mécanisme : comment une créature peut entendre des millions de prières.
- Les catholiques adorent-ils Marie ? — la réponse à l'accusation d'idolâtrie mariale.
- Dulie, hyperdulie, latrie — les trois degrés du culte et la place unique de Marie.
- Pourquoi Marie est-elle appelée Mère de Dieu ? — le titre Theotokos et le concile d'Éphèse.
- Pourquoi les catholiques récitent-ils le rosaire ? — la grande prière mariale et ses mystères.
- Faut-il prier les saints ? — l'intercession des saints et la réponse à l'objection de l'unique médiateur.
- Adoration et vénération — la distinction qui dissout l'accusation d'idolâtrie.
Notes et références
Concile Vatican II, Lumen gentium, n° 66 (texte officiel français, vatican.va) : « Marie [...] est légitimement honorée par l'Église d'un culte spécial. [...] Ce culte, tel qu'il a toujours existé dans l'Église, présente un caractère absolument unique ; il n'en est pas moins essentiellement différent du culte d'adoration qui est rendu au Verbe incarné ainsi qu'au Père et à l'Esprit Saint ; il est éminemment apte à le servir. »
1 4Concile Vatican II, constitution dogmatique Lumen gentium (21 novembre 1964), n° 60 : « Le rôle maternel de Marie à l'égard des hommes n'offusque et ne diminue en rien cette unique médiation du Christ : il en manifeste au contraire la vertu. » Le même numéro rappelle que toute l'influence salvifique de Marie « découle de la surabondance des mérites du Christ ; elle s'appuie sur sa médiation, dont elle dépend en tout et d'où elle tire toute sa vertu ».
2 27 30Saint Jean Damascène, Exposition de la foi orthodoxe, livre IV, ch. 15 (« De l'honneur dû aux saints et à leurs restes »). Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIa-IIae, q. 103, a. 3 (« La dulie est-elle une vertu spéciale, distincte de la latrie ? ») et IIIa, q. 25, a. 5 : la latrie n'est due à aucune pure créature, mais à la Vierge est due la dulie au degré le plus haut — l'hyperdulie (vérifié sur le texte : « the worship of "latria" is not due to her, but only that of "dulia" [...] hyperdulia »).
3Évangile selon saint Jean, 19, 26-27, traduction liturgique officielle (AELF) : « Jésus [...] dit à sa mère : "Femme, voici ton fils." Puis il dit au disciple : "Voici ta mère." Et à partir de cette heure-là, le disciple la prit chez lui. »
5Saint Augustin, In Evangelium Ioannis Tractatus CXIX, § 2 (texte latin : PL 35 ; trad. angl. NPNF, newadvent.org/fathers/1701119.htm). Texte : « Moralis igitur insinuatur locus. Facit quod faciendum admonet, et exemplo suo suos instruxit praeceptor bonus, ut a filiis piis impendatur cura parentibus […] non ut famulae Deus […] sed ut matri homo […] alterum pro se quodammodo filium providebat » — paraphrase fidèle : au moment de mourir, le Christ — non comme Dieu, mais comme homme — pourvoit sa mère d'un autre fils en sa place, donnant lui-même l'exemple du soin dû aux parents (cf. 1 Tm 5, 8).
6Origène, Commentaire sur l'Évangile de Jean, livre I, ch. 6 (texte grec ; trad. angl. ANF, newadvent.org/fathers/101501.htm). Texte : « No one can apprehend the meaning of it except he have lain on Jesus' breast and received from Jesus Mary to be his mother also. Such an one must he become who is to be another John » — paraphrase fidèle : nul ne saisit cet Évangile s'il ne s'est penché sur la poitrine de Jésus et n'a reçu de Jésus Marie pour mère ; tel doit devenir celui qui sera un autre Jean, en tout disciple en qui le Christ vit (cf. Jn 19, 26 ; Ga 2, 20).
7Catéchisme de l'Église catholique, § 969, Mame/Plon, 1992 (texte officiel français, vatican.va), citant Lumen gentium, n° 62 : « À partir du consentement qu'elle apporta par sa foi au jour de l'Annonciation et qu'elle maintint dans sa fermeté sous la Croix, cette maternité de Marie dans l'économie de la grâce se continue sans interruption jusqu'à la consommation définitive de tous les élus. »
8Catéchisme de l'Église catholique, § 964 (texte officiel français, vatican.va), citant Lumen gentium, n° 58 : « [...] pour être enfin, par le même Christ Jésus mourant sur la Croix, donnée comme sa Mère au disciple par ces mots : "Femme, voici ton fils" (Jn 19, 26-27) ».
9Catéchisme de l'Église catholique, § 2679 (texte officiel français, vatican.va) : « Marie est l'Orante parfaite, figure de l'Église. Quand nous la prions, nous adhérons avec elle au Dessein du Père [...]. Nous pouvons prier avec elle et la prier. La prière de l'Église est comme portée par la prière de Marie. »
10 29Concile Vatican II, Lumen gentium, n° 62 (texte officiel français, vatican.va) : Marie, par sa maternité dans l'ordre de la grâce, « par son intercession multiple, [...] continue à nous obtenir les dons qui assurent notre salut éternel. Son amour maternel la rend attentive aux frères de son Fils dont le pèlerinage n'est pas achevé [...] ».
11Évangile selon saint Luc, 1, 48-49, traduction liturgique officielle (AELF), Magnificat : « Il s'est penché sur son humble servante ; désormais tous les âges me diront bienheureuse. Le Puissant fit pour moi des merveilles ; Saint est son nom ! »
12Catéchisme de l'Église catholique, § 971 (texte officiel français, vatican.va), citant Lc 1, 48 et Marialis cultus de Paul VI : « "Toutes les générations me diront bienheureuse" (Lc 1, 48) : "La piété de l'Église envers la Saint Vierge est intrinsèque au culte chrétien." [...] Ce culte [...] bien que présentant un caractère absolument unique [...] »
13Évangile selon saint Luc, 1, 28, traduction liturgique officielle francophone (AELF) : « L'ange entra chez elle et dit : "Je te salue, Comblée-de-grâce, le Seigneur est avec toi." » Le grec kecharitōménē (« comblée de grâce ») fonde la seconde formule de l'Ave Maria.
14Évangile selon saint Luc, 1, 42, traduction liturgique officielle (AELF) : Élisabeth, « remplie de l'Esprit Saint » (v. 41), s'écrie : « Tu es bénie entre toutes les femmes, et le fruit de tes entrailles est béni. »
15La seconde partie de l'Ave Maria (« Sancta Maria, Mater Dei, ora pro nobis… nunc et in hora mortis nostrae ») est attestée sous des formes variées dès les XIIIᵉ-XVᵉ siècles (Servites, bréviaires locaux, diocèses allemands) ; sa forme actuelle se généralise au XVIᵉ siècle et reçoit sa sanction officielle dans le Bréviaire romain réformé promulgué par saint Pie V en 1568 (cf. aussi le Catéchisme du concile de Trente, 1566, qui donne déjà la formule complète).
16Catéchisme de l'Église catholique, § 2677 (texte officiel français, vatican.va), sur la seconde partie de l'Ave Maria : « "Sainte Marie, Mère de Dieu, prie pour nous..." [...] En nous confiant à sa prière nous nous abandonnons avec elle à la volonté de Dieu : "Que ta volonté soit faite". »
17Évangile selon saint Jean, 2, 3-5 et 2, 11, traduction liturgique officielle (AELF), noces de Cana : « La mère de Jésus lui dit : "Ils n'ont pas de vin." [...] Sa mère dit à ceux qui servaient : "Tout ce qu'il vous dira, faites-le." » ; v. 11 : « Tel fut le commencement des signes que Jésus accomplit [...]. Il manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui. »
18 19Saint Alphonse-Marie de Liguori, Les Gloires de Marie (Le Glorie di Maria, 1750), Iʳᵉ partie (paraphrase du Salve Regina), ch. I, § I (« Combien doit être grande notre confiance en Marie, parce qu'elle est Reine de miséricorde »), glose de Pr 31, 26 (« lex clementiae in lingua eius », d'où « dit le Sage »). Passage vérifié sur le texte intégral (trad. angl. Grimm, The Glories of Mary, ch. 1 : « The law of clemency is on her tongue (Prv. 31:26). Every prayer of hers is like an established law for our Lord, obliging Him to be merciful to everyone for whom she intercedes »).
20Sub tuum praesidium (grec Hypo tēn sēn eusplanchnian), plus ancien texte connu d'une prière adressée à Marie. Texte grec sur le papyrus Rylands 470 (John Rylands Library, Manchester), publié par C. H. Roberts, Catalogue of the Greek and Latin Papyri in the John Rylands Library, vol. III, 1938. Datation disputée : IIIᵉ-IVᵉ siècle selon Roberts (d'après E. Lobel) ; VIᵉ-VIIIᵉ siècle selon des travaux paléographiques récents (H. Förster ; Th. de Bruyn : VIᵉ-VIIᵉ s., voire plus tard ; A. Effenberger). La prière y appelle Marie Theotokos.
21Concile d'Éphèse (431), IIIᵉ concile œcuménique : à la Iʳᵉ session (22 juin 431), approbation de la 2ᵉ lettre de Cyrille d'Alexandrie à Nestorius (DH 250-251) et proclamation de Marie Theotokos (« celle qui enfante Dieu », Mère de Dieu) contre Nestorius — voir le 1ᵉʳ anathème (DH 252). À distinguer de la formule d'union du printemps 433 entre Cyrille et Jean d'Antioche (lettre Laetentur caeli, DH 271 dans l'édition française), texte distinct et postérieur. Le titre affirme l'unité de la personne du Christ, vrai Dieu et vrai homme, plus qu'il ne concerne d'abord Marie.
22Saint Bernard de Clairvaux, Homiliae super « Missus est » (Louanges de la Vierge Mère), homélie II, n° 17 (vers 1120-1125). Texte latin dans la Patrologia Latina, t. 183, et éd. Sources chrétiennes n° 390. Passage célèbre : « In periculis, in angustiis, in rebus dubiis, Mariam cogita, Mariam invoca [...]. Ipsam sequens non devias, ipsam rogans non desperas [...]. Ipsa tenente non corruis ; ipsa protegente non metuis. »
23Saint Louis-Marie Grignion de Montfort (1673-1716), Traité de la vraie dévotion à la Sainte Vierge (rédigé vers 1712 ; manuscrit retrouvé en 1842, publié en 1843), n° 1 ss. et n° 61 ss. Montfort y fonde la formule « à Jésus par Marie » : Dieu ayant voulu venir aux hommes par Marie, les hommes vont plus sûrement à Dieu par le même chemin. La devise Totus tuus de saint Jean-Paul II s'en inspire directement.
24Première lettre à Timothée, 2, 1 et 2, 5, traduction liturgique officielle (AELF). Verset 1 : « J'encourage, avant tout, à faire des demandes, des prières, des intercessions [...] pour tous les hommes » ; verset 5 : « [...] il n'y a qu'un seul Dieu ; il n'y a aussi qu'un seul médiateur entre Dieu et les hommes : un homme, le Christ Jésus ».
25Concile Vatican II, Lumen gentium, n° 62 (texte officiel français, vatican.va) : « C'est pourquoi la bienheureuse Vierge est invoquée dans l'Église sous les titres d'avocate, auxiliatrice, secourable, médiatrice, tout cela cependant entendu de telle sorte que nulle dérogation, nulle addition n'en résulte quant à la dignité et à l'efficacité de l'unique Médiateur, le Christ. »
26Catéchisme de l'Église catholique, § 2675 : à partir de la coopération singulière de Marie à l'action de l'Esprit Saint, les Églises ont développé la prière à la sainte Mère de Dieu, « en la centrant sur la Personne du Christ manifestée dans ses mystères ».
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