Pourquoi les catholiques utilisent-ils des images et des statues ?

La Bible interdit l'idole, pas la représentation : Dieu lui-même a fait sculpter des chérubins d'or et un serpent de bronze. Depuis que le Verbe s'est fait chair, l'image sacrée enseigne, rappelle et élève vers Dieu — sans jamais être adorée.

Ignispedia

Entrez dans une église catholique et vous êtes entouré de figures : un crucifix au-dessus de l'autel, une statue de la Vierge dans une chapelle latérale, saint Joseph tenant l'Enfant, des vitraux racontant l'Évangile, un chemin de croix scandant les murs. Poussez la porte d'un foyer catholique et vous trouverez peut-être une petite Vierge sur une commode, un crucifix au-dessus du lit, une image pieuse glissée dans un missel. Cette abondance d'images et de statues surprend, et parfois choque : la Bible ne dit-elle pas « Tu ne te feras pas d'image taillée » ? Les catholiques ne sont-ils pas, à la lettre, en train de faire exactement ce que Dieu interdit ?

La question est ancienne et sérieuse. Elle a nourri la crise iconoclaste au VIIIᵉ siècle, la polémique protestante au XVIᵉ, et elle revient aujourd'hui dans la bouche de tout chrétien évangélique sincère qui visite une basilique. Y répondre demande de distinguer nettement deux choses que le premier regard confond : l'idole, que la Bible condamne, et l'image sacrée, que Dieu lui-même a commandée. Tout tient dans cette différence — et dans l'événement qui a tout changé : Dieu s'est fait homme, et donc visible.

Cet article traite la question dans sa forme la plus concrète et la plus fréquente : pourquoi des statues ? Sur la distinction technique entre adorer et vénérer, on renverra à l'article Quelle est la différence entre adoration et vénération ? ; sur la réfutation frontale de l'accusation d'idolâtrie, à Les statues sont-elles de l'idolâtrie ? ; sur l'histoire de l'art sacré, à Pourquoi l'Église utilise-t-elle des images ?.

« Tu ne te feras pas d'image taillée » : l'objection de bon sens

L'objection se lit dans le Décalogue. Il faut la prendre dans toute sa force avant d'y répondre.

Le texte du commandement

Le livre de l'Exode est catégorique :

« Tu ne te feras aucune image sculptée, rien qui ressemble à ce qui est dans les cieux, là-haut, ou sur la terre, ici-bas, ou dans les eaux, au-dessous de la terre. Tu ne te prosterneras pas devant ces dieux et tu ne les serviras pas. » — Exode 20, 4-5, Bible de Jérusalem[1]

À première vue, le verdict semble sans appel : toute image est interdite, et le catholique agenouillé devant une statue est pris en flagrant délit. C'est ainsi que l'ont lu les iconoclastes byzantins, puis, à la Réforme, Karlstadt et l'iconoclasme réformé, qui vidèrent des églises entières de leurs statues. Mais ni Luther ni Calvin ne tiennent toute image pour illicite : Luther s'oppose à cet iconoclasme — sermons de l'Invocavit à Wittenberg (mars 1522), puis Contre les prophètes célestes (1524-1525) — et enseigne que la Loi n'interdit que l'image de Dieu qu'on adore, non un crucifix ; Calvin, de même, refuse de tenir toute représentation pour illicite (Institution, I, 11, 12)[2]. L'objection réformée, dans sa forme forte, demeure et mérite réponse : pas d'image de Dieu, et pas d'image dans le culte — car l'image, dit-elle, capte l'adoration due à Dieu seul.

Le mot hébreu vise d'abord la statue

Il faut ici être précis, car le mot compte. Le terme hébreu traduit par « image sculptée » (Segond : « image taillée ») est pèsèl (פֶּסֶל), qui désigne très exactement une image sculptée, taillée dans le bois ou la pierre, fondue dans le métal — autrement dit une statue[3]. Le commandement — le premier dans la numérotation catholique, le deuxième chez les juifs et les réformés — vise donc en premier lieu la sculpture, l'objet à trois dimensions que l'on dresse et devant lequel on se prosterne. Et le verset ajoute aussitôt « toute figure » (kol temunah, toute représentation, y compris peinte) : l'interdit couvre donc aussi l'image peinte. C'est précisément le cas apparemment le plus embarrassant pour le catholicisme, celui de la statue de plâtre au coin d'une chapelle.

L'objection porte donc pleinement. Si le commandement interdit toute pèsèl, alors une statue de la Vierge tombe sous le coup de l'interdit. Tout dépend de ce que le commandement interdit vraiment : la sculpture comme telle, ou la sculpture adorée comme un dieu ?

Ce que le commandement condamne : l'idole, non la représentation

La clé est dans la suite immédiate du texte : « Tu ne te prosterneras pas devant ces dieux et tu ne les serviras pas. » Le commandement ne s'arrête pas à la fabrication d'une image ; il vise l'image que l'on tient pour un dieu et à laquelle on rend un culte. Le contexte le confirme : le premier commandement est tout entier tourné contre le polythéisme et l'idolâtrie des nations, ces peuples qui adoraient des statues de Baal, d'Astarté ou de Moloch en croyant que la divinité habitait le bois et la pierre[4].

L'idole, au sens biblique, n'est pas une simple statue : c'est une créature divinisée, à laquelle on attribue une puissance divine et un culte qui n'appartient qu'à Dieu. Le psalmiste s'en moque : « Leurs idoles, or et argent, une œuvre de main d'homme ! Elles ont une bouche et ne parlent pas, elles ont des yeux et ne voient pas » (Ps 115, 4-5, Bible de Jérusalem). Ce que Dieu interdit, c'est de confondre le Créateur avec l'œuvre de nos mains. Une image qui ne prétend à aucune divinité, qui ne reçoit aucun culte d'adoration, qui renvoie au contraire vers le vrai Dieu, n'est pas une idole : elle en est le contraire.

Idole ou image sacrée ? La différence porte sur l'objet du culte. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Comment en être sûr ? Par une preuve que l'objection oublie toujours : Dieu lui-même a ordonné des statues.

Dieu a commandé des images et des statues

Si le premier commandement interdisait toute représentation, alors Dieu se contredirait quelques chapitres plus loin — ce qui est impossible. Or, dans le même livre de l'Exode, et par la même bouche, Dieu ordonne de sculpter des figures pour son propre sanctuaire. Le Catéchisme le note explicitement :

« Cependant, dès l'Ancien Testament, Dieu a ordonné ou permis l'institution d'images qui conduiraient symboliquement au salut par le Verbe incarné : ainsi le serpent d'airain, l'arche d'Alliance et les chérubins. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2130[5]

Les images que Dieu a commandées : chérubins d'or, serpent de bronze et sculptures du Temple. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Trois exemples suffisent, et ils sont sans réplique.

Les chérubins d'or de l'Arche

Au moment même où il donne les tables de la Loi, Dieu commande à Moïse de fabriquer deux statues d'anges en or massif :

« Tu feras deux chérubins d'or repoussé, tu les feras aux deux extrémités du propitiatoire. [...] Les chérubins auront les ailes déployées vers le haut et protégeront le propitiatoire de leurs ailes en se faisant face. » — Exode 25, 18-20, Bible de Jérusalem[6]

Ce sont des images à trois dimensions — des statues — de créatures célestes, placées au cœur du Saint des Saints, à l'endroit le plus sacré d'Israël, là où Dieu manifestait sa présence. Le même Dieu qui vient d'interdire les « images sculptées » ordonne donc des sculptures pour son propre trône. La contradiction n'est qu'apparente : ce qu'il interdit, c'est l'idole ; ce qu'il commande, c'est l'image au service du culte du vrai Dieu.

Le serpent de bronze, une statue qui sauve

L'exemple le plus frappant est le serpent d'airain. Le peuple, mordu par des serpents dans le désert, est sauvé par une statue que Dieu ordonne lui-même à Moïse de dresser :

« Façonne-toi un Brûlant que tu placeras sur un étendard. Quiconque aura été mordu et le regardera restera en vie. » — Nombres 21, 8, Bible de Jérusalem[7]

Une statue de bronze devient ici l'instrument visible du salut de Dieu — et le Christ lui-même reprendra l'image pour annoncer sa Croix : « Comme Moïse éleva le serpent dans le désert, ainsi faut-il que soit élevé le Fils de l'homme » (Jn 3, 14, Bible de Jérusalem)[8]. Mais l'histoire a une suite décisive : des siècles plus tard, le roi Ézéchias détruit ce même serpent de bronze, parce que le peuple s'était mis à lui brûler de l'encens comme à un dieu (2 R 18, 4)[9].

Le contraste est lumineux. Le serpent était légitime tant qu'il renvoyait à Dieu ; il devient idole le jour où on l'adore pour lui-même. Ce n'est pas l'objet qui change, c'est le cœur de l'homme. Voilà toute la doctrine catholique de l'image, résumée par un seul objet biblique : une statue peut être sainte ou idolâtre selon l'usage qu'on en fait.

Les sculptures du Temple de Salomon

Enfin, le Temple de Jérusalem, construit sur les plans agréés par Dieu, était couvert de sculptures : des chérubins de bois doré hauts de plusieurs mètres, des palmes, des fleurs, et douze bœufs de bronze portant la grande vasque des ablutions (1 R 6, 23-29 ; 7, 25)[10]. Le lieu le plus saint du judaïsme était un musée de sculptures — et nul prophète n'y vit une idolâtrie, parce que rien de tout cela n'était adoré.

Image commandée ou permise par DieuRéférenceNatureFonction
Chérubins du propitiatoireEx 25, 18-20Statues d'orTrône de la présence divine
Serpent de bronzeNb 21, 8-9Statue de bronzeSalut du peuple, figure de la Croix
Chérubins, palmes, fleurs du Temple1 R 6, 23-29Sculptures de bois doréOrnement du sanctuaire
Bœufs de la « mer de bronze »1 R 7, 25Statues de bronzeSupport du culte

La conclusion s'impose : la Bible ne condamne pas la sculpture, elle condamne l'idole. Reste à comprendre pourquoi le christianisme, loin de se contenter de cette permission ancienne, a fait de l'image un élément central de sa foi. La réponse tient en un mot : l'Incarnation.

L'Incarnation : le Dieu invisible s'est rendu visible

L'Incarnation change le rapport à l'image : le Dieu invisible s'est réellement donné un visage humain. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Sous l'Ancienne Alliance, une prudence entourait l'image de Dieu, pour une raison simple, que le Deutéronome énonce : personne n'avait vu Dieu. « Prenez bien garde à vous-mêmes : puisque vous n'avez vu aucune forme, le jour où Yahvé, à l'Horeb, vous a parlé du milieu du feu » (Dt 4, 15, Bible de Jérusalem). Représenter l'invisible, c'était risquer de le réduire à une idole. Mais avec le Nouveau Testament, tout bascule.

« Et le Verbe s'est fait chair »

Le prologue de saint Jean énonce l'événement qui fonde toute l'iconographie chrétienne :

« Et le Verbe s'est fait chair, et il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire. » — Jean 1, 14[11]

Le Bon Pasteur, fresque du IIIᵉ siècle dans la catacombe de Priscille à Rome — reproduction de Joseph Wilpert (1903), domaine public, Wikimedia Commons.

Le Dieu que nul n'avait jamais vu s'est donné un visage. En Jésus de Nazareth, l'invisible est devenu visible, touchable, représentable. Saint Paul appelle le Christ « l'image (eikôn) du Dieu invisible » (Col 1, 15)[12] — et le mot grec eikôn est la racine même du mot icône. Jésus lui-même le dit à Philippe : « Qui m'a vu a vu le Père » (Jn 14, 9)[13]. Dès lors, peindre ou sculpter le Christ n'est plus une audace : c'est une conséquence de la foi en son humanité réelle.

Saint Jean Damascène : « Je ne vénère pas la matière... »

C'est ce qu'a magnifiquement formulé le grand défenseur des images au VIIIᵉ siècle, saint Jean Damascène, lorsque l'empereur byzantin voulut détruire toutes les icônes :

« Je ne vénère pas la matière, mais le Créateur de la matière, qui s'est fait matière pour moi, qui a daigné habiter dans la matière et qui, par la matière, a opéré mon salut. » — Saint Jean Damascène, Discours contre ceux qui rejettent les saintes images, I, 16[14]

L'argument est d'une profondeur redoutable : refuser toute image sacrée, ce n'est pas seulement une question d'art, c'est nier discrètement l'Incarnation. Car si Dieu s'est vraiment fait chair, alors la matière n'est plus indigne de le porter — et l'interdit absolu de le représenter reviendrait à dire qu'il n'est jamais vraiment devenu homme. L'image chrétienne est ainsi le sceau visible d'un mystère central de la foi, l'Incarnation. On la retrouve dès le début du IIIᵉ siècle, bien avant les conciles : les chrétiens peignaient déjà le Bon Pasteur et les scènes bibliques sur les murs des catacombes de Rome[15].

À quoi sert une statue ? Les quatre fonctions de l'image sacrée

Les quatre fonctions de l'image sacrée : enseigner, faire mémoire, élever et faire prier. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Voilà pour la légitimité. Mais la vraie question du titre est ailleurs : pourquoi les catholiques s'en servent-ils autant ? Une image n'est pas décorative ; elle fait quelque chose. On peut regrouper cet apport en quatre fonctions — un regroupement de cet article, éclairé par trois sources de la tradition[16].

Enseigner : la catéchèse des yeux

La première fonction est pédagogique. Pendant des siècles où l'immense majorité des fidèles ne savaient pas lire, les images des églises furent leur Bible. Le pape saint Grégoire le Grand l'a formulé une fois pour toutes, dans une lettre restée célèbre à un évêque qui avait fait détruire les images de son diocèse :

« Ce que l'écriture offre à ceux qui savent lire, la peinture le procure aux illettrés qui la regardent ; car en elle les ignorants voient ce qu'ils doivent suivre, en elle lisent ceux qui ne connaissent pas les lettres. » — Saint Grégoire le Grand, Lettre à Sérénus de Marseille (v. 600)[17]

Une statue de la Nativité, un chemin de croix, un vitrail du Jugement dernier enseignent d'un seul regard ce qu'un sermon met une heure à dire. Aujourd'hui encore, un enfant comprend la Passion en suivant les quatorze stations avant même de savoir lire l'Évangile.

Faire mémoire : rendre présent le mystère

L'image rappelle. De même qu'on garde la photographie d'un être aimé, le chrétien entoure sa vie des visages du Christ, de la Vierge et des saints pour ne pas les oublier au milieu des affaires du monde. La statue n'a aucune puissance en elle-même, mais elle arrache à la distraction : passer devant un crucifix, c'est se souvenir, en une seconde, du prix de son salut. C'est la fonction que remplissaient déjà, pour Israël, les pierres dressées en mémorial après le passage du Jourdain (Jos 4, 6-7).

Élever : de la statue au modèle

Troisième fonction, la plus délicate. L'image sacrée est un tremplin : le regard ne s'y arrête pas, il la traverse pour monter vers celui qu'elle représente. C'est le grand principe défini par le deuxième concile de Nicée en 787, que le Catéchisme reprend :

« L'honneur rendu à une image remonte au modèle original, et quiconque vénère une image, vénère en elle la personne qui y est dépeinte. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2132, citant Nicée II et saint Basile[18]

Saint Thomas d'Aquin le dit d'une formule limpide : « le mouvement qui s'adresse à l'image en tant que telle ne s'arrête pas à elle, mais tend à la réalité dont elle est l'image »[19]. Devant une statue de la Vierge, le fidèle ne pense pas « voici Dieu » ni même « voici du plâtre sacré », mais « voici celle que Dieu a comblée, et qui prie pour moi ». L'honneur ne s'arrête jamais à l'objet : il monte jusqu'à la personne, et par elle jusqu'à Dieu.

Faire prier : le corps prie aussi

Enfin, l'image émeut et aide le corps à prier. L'homme n'est pas un pur esprit : il prie avec ses yeux, ses genoux, ses mains. Une belle statue, un visage douloureux du Christ en croix, touchent le cœur là où les concepts n'atteignent pas. C'est pourquoi les catholiques allument un cierge devant une statue, portent une Vierge en procession, ou embrassent un crucifix : autant de gestes du corps qui soutiennent la prière de l'âme. Sur ces pratiques concrètes, voir Pourquoi allumer des cierges ? et Pourquoi faire des pèlerinages ?.

Honorer sans adorer : la ligne à ne jamais franchir

Reste l'objection décisive : « Peut-être, mais les catholiques se prosternent devant les statues, les embrassent, les prient — n'est-ce pas de l'adoration ? » La réponse tient dans une distinction que toute la tradition maintient avec une rigueur absolue : on honore l'image, on n'adore que Dieu.

Le concile de Trente l'a formulé en réponse directe aux Réformateurs :

« Les images du Christ, de la Vierge Mère de Dieu et des autres saints doivent être conservées et honorées, surtout dans les églises [...] non que l'on croie qu'il y ait en elles quelque divinité ou vertu [...], mais parce que l'honneur qu'on leur rend se rapporte aux prototypes qu'elles représentent. » — Concile de Trente, session XXV (1563), traduction libre[20]

Aucune divinité n'habite le plâtre ; la statue n'entend pas, ne voit pas, ne peut rien. Le catholique le sait parfaitement. Quand il s'incline devant une image, il n'attribue rien à l'objet : il honore la personne représentée, et cet honneur remonte à Dieu, source de toute sainteté. La preuve la plus simple qu'aucune statue n'est adorée ? Jamais l'Église n'offre de sacrifice à une image.[21] L'unique sacrifice, celui de la messe, est réservé à Dieu seul — et le sacrifice est la marque propre de l'adoration.

La distinction complète entre adoration (latrie), vénération (dulie) et hyperdulie mariale est développée dans Quelle est la différence entre adoration et vénération ? et Dulie, hyperdulie et latrie ; on ne la redoublera pas ici. L'essentiel se dit en une phrase : honorer une statue de la Vierge, ce n'est pas voler quelque chose à Dieu — c'est honorer Dieu dans ce qu'il a fait de plus beau.

Ce qu'en dit l'Église : Nicée II, Trente, Vatican II

La doctrine n'est pas une improvisation moderne : elle a été fixée par le Magistère à trois grands moments.

  • Le deuxième concile de Nicée (787), septième concile œcuménique, a condamné l'iconoclasme et défini que les images du Christ, de la Vierge et des saints doivent être vénérées, tout en distinguant clairement « la véritable adoration qui ne convient qu'à la seule nature divine » de la « vénération d'honneur » rendue aux images[22]. Le Catéchisme résume : « En s'incarnant, le Fils de Dieu a inauguré une nouvelle "économie" des images »[23].
  • Le concile de Trente (1563) a repris cette doctrine face aux protestants, confirmé l'honneur dû aux images tout en demandant de corriger les abus et superstitions populaires[24].
  • Le concile Vatican II, dans Sacrosanctum Concilium, a maintenu « la pratique de proposer dans les églises des images sacrées à la vénération des fidèles », en demandant qu'elles soient exposées « en nombre restreint et dans une disposition appropriée » — ni en surcharge ni en confusion[25].
Quatre jalons d'une doctrine continue : enseigner et honorer par l'image, sans adorer que Dieu seul. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

L'Église n'a donc jamais dit que tout est permis. Elle demande des images vraies, sobres, orientées vers Dieu — et condamne aussi bien l'idolâtrie que l'iconoclasme, ces deux excès symétriques.

Les objections fréquentes

« Mais certains prient devant la statue ! »

Prier devant une image n'est pas prier la statue. Le fidèle utilise l'image comme un point d'appui pour fixer son attention — exactement comme on regarde une photo en pensant à un absent. Sa prière ne s'adresse pas au plâtre, mais à la personne représentée, et par elle à Dieu — et l'on ne demande rien à l'image elle-même[26]. Le test est simple : demandez à ce fidèle si la statue elle-même l'exauce ; il vous répondra que non — c'est Dieu qui exauce, la statue ne fait que l'aider à prier.

« Certains embrassent les pieds des statues ! »

Ces gestes d'affection — baiser, toucher, fleurir une statue — relèvent de la tendresse humaine, non du culte divin. On embrasse la photo d'un enfant mort sans le diviniser ; on baise le pied d'un crucifix pour marquer son amour du Christ crucifié, non pour adorer le bois. Le Vendredi saint, toute l'Église vénère la Croix en la baisant : ce n'est pas le bois qu'elle adore, c'est le Sauveur qui y est mort — « à travers les images que nous baisons, c'est le Christ que nous adorons »[27].

« Et les statues qui pleurent ou font des miracles ? »

L'Église est ici d'une prudence extrême : elle n'oblige jamais à croire à ces phénomènes et les soumet à de longues enquêtes. Mais Dieu donne réellement de tels signes. À Akita (Japon), la statue de la Vierge a pleuré à 101 reprises entre 1975 et 1981 ; à l'issue de l'enquête diocésaine, Mgr John Shojiro Ito, évêque de Niigata, en a reconnu le caractère surnaturel par lettre pastorale du 22 avril 1984, autorisant la vénération dans son diocèse en attendant le jugement définitif du Saint-Siège[28]. La puissance, ici comme toujours, ne vient jamais de l'objet mais de Dieu seul, qui se sert d'un signe sensible pour toucher les cœurs. Quand une dévotion populaire glisse vers la superstition — attribuer un pouvoir à l'objet lui-même — l'Église la corrige, comme Ézéchias brisant le serpent de bronze devenu idole. Et le concile de Trente exige qu'aucun miracle nouveau ne soit reconnu sans l'examen et l'approbation de l'évêque[29]. La règle demeure : l'image est un chemin vers Dieu, jamais un terme.

En résumé : pourquoi les catholiques peignent et sculptent le Christ

Les catholiques utilisent des images et des statues parce que la Bible n'a jamais interdit la représentation, mais seulement l'idole — et que Dieu lui-même a fait sculpter des chérubins d'or et un serpent de bronze pour son propre culte. Ils le font surtout parce que Dieu s'est fait homme : en devenant visible, le Christ a rendu légitime, et même juste, de le représenter. Refuser toute image reviendrait à minimiser l'Incarnation.

Ces images ne sont ni des idoles ni des décorations : elles enseignent la foi, rappellent le salut, élèvent le regard vers Dieu et aident le corps à prier. Le fidèle ne les adore jamais — il les honore, et cet honneur remonte tout entier à Dieu et à ses saints. « L'honneur rendu à une image remonte au modèle » : cette formule de saint Basile, reprise par Nicée II il y a plus de douze siècles, dit tout. La statue n'est qu'une fenêtre — et l'on n'a jamais adoré une fenêtre pour la lumière qu'elle laisse passer.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Exode 20, 4-5 (Décalogue), Bible de Jérusalem, citée mot pour mot (« image sculptée ») — texte vérifié sur La Sainte Bible traduite sous la direction de l'École biblique de Jérusalem, nouvelle édition revue et corrigée, Cerf, 1998. « Image taillée » est la leçon des versions Segond (« Tu ne te feras point d'image taillée », LSG). L'interdit des idoles est compté différemment selon les traditions : premier commandement chez les catholiques et les luthériens, deuxième commandement chez les juifs et la plupart des réformés. Cette différence de numérotation explique une part de la polémique : là où le catéchisme catholique développe l'interdit sous le premier commandement (CEC § 2129-2132), la tradition réformée en fait un commandement autonome contre les images.

    1
  2. Le contexte de Wittenberg (début 1522) : Andreas Karlstadt prêche contre les images (Von Abtuhung der Bilder, janvier 1522) ; le conseil de la ville ordonne le retrait ordonné des images (Ordnung der Stadt Wittenberg, 24 janvier 1522), suivi de destructions populaires que Karlstadt seul n'explique pas. Luther répond par ses huit sermons de l'Invocavit en la Stadtkirche de Wittenberg (9-16 mars 1522 ; WA 10/III — les images aux 3ᵉ et 4ᵉ sermons) : les images doivent tomber par la Parole, non par la violence ; puis par Contre les prophètes célestes, au sujet des images et du sacrement (Wider die himmlischen Propheten von den Bildern und Sakrament, 2 parties, décembre 1524 – janvier 1525 ; WA 18 ; trad. angl. LW 40) : les images sont des choses libres, ni commandées ni interdites en elles-mêmes — seule leur adoration est interdite, non un crucifix. Calvin : Institution de la religion chrétienne, I, 11, 12 (éd. 1559/1560) — il refuse de tenir toute représentation visible pour illicite : la sculpture et la peinture sont des dons de Dieu dont il requiert « un usage pur et légitime » (pure et legitime ; trad. Beveridge : « sculpture and painting are gifts of God [...] to be used purely and lawfully ») — avec la restriction immédiate : il est illicite de donner à Dieu une forme visible, et plus encore de l'adorer dans une image.

    2
  3. Le terme hébreu pèsèl (פֶּסֶל, racine p-s-l, « tailler, sculpter ») désigne une image sculptée ou taillée — dans le bois, la pierre ou le métal fondu. Il vise donc au sens propre la statue, l'objet en trois dimensions, et non la peinture. Mais le même verset (Ex 20, 4) ajoute aussitôt kol temunah (« toute figure », n° H8544) : l'interdit s'étend à toute représentation, sculptée ou peinte. Cf. Strong's Hebrew Lexicon, n° H6459 et H8544 ; F. Brown, S. Driver, C. Briggs, A Hebrew and English Lexicon of the Old Testament, entrées pesel et temunah.

    3
  4. Catéchisme de l'Église catholique, § 2112 : « Le premier commandement condamne le polythéisme. Il exige de l'homme de ne pas croire en d'autres dieux que Dieu, de ne pas vénérer d'autres divinités que l'Unique. » L'Écriture rejette les « idoles, or et argent, œuvres de mains d'hommes » (Ps 115, 4-5.8).

    4
  5. Catéchisme de l'Église catholique, § 2130, Mame/Plon, 1992 (texte officiel français, vatican.va) : « Cependant, dès l'Ancien Testament, Dieu a ordonné ou permis l'institution d'images qui conduiraient symboliquement au salut par le Verbe incarné : ainsi le serpent d'airain, l'arche d'Alliance et les chérubins. »

    5
  6. Exode 25, 18-20, Bible de Jérusalem (citée mot pour mot) : ordre divin de fabriquer deux chérubins d'or repoussé pour le propitiatoire de l'Arche d'Alliance, placés au cœur du Saint des Saints. Preuve scripturaire majeure que l'interdit de l'image n'est pas absolu, puisque Dieu commande lui-même des figures sculptées pour son sanctuaire.

    6
  7. Nombres 21, 8, Bible de Jérusalem (citée mot pour mot) : « Façonne-toi un Brûlant que tu placeras sur un étendard. Quiconque aura été mordu et le regardera restera en vie. » Le serpent d'airain dressé par Moïse sur l'ordre de Dieu pour sauver les Israélites mordus (v. 9).

    7
  8. Jean 3, 14, Bible de Jérusalem (citée mot pour mot) : « Comme Moïse éleva le serpent dans le désert, ainsi faut-il que soit élevé le Fils de l'homme. » Le Christ fait du serpent de bronze une figure (type) de sa propre Croix : l'objet de bronze annonçait l'instrument du salut.

    8
  9. 2 Rois 18, 4 : le roi Ézéchias fait détruire le serpent de bronze de Moïse (appelé Nehushtân) parce que les Israélites lui offraient de l'encens comme à une idole. Illustration parfaite de la différence entre image légitime (renvoyant à Dieu) et image idolâtrée (adorée pour elle-même) : ce n'est pas l'objet qui change, mais l'usage du cœur.

    9
  10. 1 Rois 6, 23-29 et 7, 25 : le Temple de Salomon, bâti selon des plans agréés par Dieu, était orné de chérubins de bois d'olivier doré (hauts d'environ cinq mètres), de palmes et de fleurs sculptées, et de douze bœufs de bronze soutenant la « mer de bronze » destinée aux ablutions.

    10
  11. Jean 1, 14 : « Et le Verbe s'est fait chair, et il a habité parmi nous » (Kai ho Logos sarx egeneto). Verset fondateur de toute la théologie chrétienne de l'image : le Dieu invisible se rend visible.

    11
  12. Colossiens 1, 15 : le Christ « image (eikôn) du Dieu invisible, premier-né de toute créature ». Le terme grec eikôn est la racine du mot « icône ».

    12
  13. Jean 14, 9 : réponse de Jésus à Philippe — « Qui m'a vu a vu le Père. » Fondement de la possibilité de représenter le Christ comme révélation visible du Père.

    13
  14. Saint Jean Damascène (v. 676-749), Discours contre ceux qui rejettent les saintes images, I, 16. Passage cité par Benoît XVI, audience générale du 6 mai 2009 (vatican.va) : « Je ne vénère pas la matière, mais le Créateur de la matière, qui s'est fait matière pour moi. » Édition française : Le Visage de l'invisible, coll. « Les Pères dans la foi », Migne.

    14
  15. Les plus anciennes peintures chrétiennes conservées datent du début du IIIᵉ siècle : Bon Pasteur de la catacombe de Priscille à Rome (vers 225), scènes bibliques du baptistère de Doura-Europos en Syrie (vers 232). Preuve matérielle que l'image chrétienne remonte au début du IIIᵉ siècle, bien avant les conciles. Reproduction du Bon Pasteur d'après Joseph Wilpert, Die Malereien der Katakomben Roms (Fribourg-en-Brisgau et Rome, Herder, 1903).

    15
  16. Regroupement de cet article. Saint Thomas d'Aquin, commentaire des Sentences, III, d. 9 : trois raisons de l'institution des images dans l'Église — instruire les simples, garder la mémoire du mystère, éveiller la dévotion. Concile de Trente, session XXV (DS 1824) : instruction du peuple par les images, souvenir des bienfaits du Christ et action de grâce, imitation des saints, amour de Dieu. Nicée II (DS 601) : l'honneur rendu à l'image remonte au modèle.

    16
  17. Saint Grégoire le Grand (pape de 590 à 604), deux Lettres à Sérénus, évêque de Marseille (Registrum epistularum, IX, 209 et XI, 10, v. 599-600 ; lat. : « Nam quod legentibus scriptura, hoc idiotis praestat pictura cernentibus »). Texte de référence du Magistère occidental sur la fonction pédagogique de l'image : Grégoire reproche à l'évêque d'avoir détruit les images, tout en approuvant qu'on interdise de les adorer — il distingue nettement l'instruction par l'image (légitime) et l'adoration (réservée à Dieu).

    17
  18. Catéchisme de l'Église catholique, § 2132 (texte vérifié sur vatican.va), citant saint Basile (Traité du Saint-Esprit, 18, 45 ; PG 32, 149C — référence précisée par le CEC lui-même) et le IIᵉ concile de Nicée — horos (définition) de la VIIᵉ session, 13 octobre 787 (DS 601, cité par le CEC) : « "L'honneur rendu à une image remonte au modèle original", et "quiconque vénère une image, vénère en elle la personne qui y est dépeinte". L'honneur rendu aux saintes images est une "vénération respectueuse", non une adoration qui ne convient qu'à Dieu seul. »

    18
  19. Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 81, a. 3, ad 3, cité par le CEC § 2132 : « Le mouvement qui s'adresse à l'image en tant que telle ne s'arrête pas à elle, mais tend à la réalité dont elle est l'image. »

    19
  20. Concile de Trente, session XXV (3-4 décembre 1563), décret De invocatione, veneratione et reliquiis sanctorum, et sacris imaginibus, Denzinger-Hünermann n° 1821-1825. Traduction libre d'après le latin (DS 1823 : « imagines Christi et Deiparae Virginis, et aliorum sanctorum, in templis praesertim habendas et retinendas » — les images doivent être conservées et honorées, surtout dans les églises) : « non que l'on croie qu'il y ait en elles quelque divinité ou vertu pour laquelle on doive les honorer [...], mais parce que l'honneur qu'on leur rend se rapporte aux prototypes qu'elles représentent ». Le concile demande aussi de corriger les abus et superstitions.

    20 24 26
  21. Le sacrifice est la marque propre de l'adoration, réservée à Dieu seul : CEC § 2099 — « Il est juste d'offrir à Dieu des sacrifices en signe d'adoration et de reconnaissance, de supplication et de communion. » (texte vérifié sur vatican.va). Concile de Trente, session XXV, décret sur les images (DS 1823) : « ita ut per imagines, quas osculamur, et coram quibus caput aperimus, et procumbimus, Christum adoremus » — d'où la formule française « à travers les images que nous baisons, c'est le Christ que nous adorons » : l'image n'est jamais le destinataire du sacrifice.

    21 27
  22. Deuxième concile de Nicée (787), septième concile œcuménique, définition (horos). Le concile distingue « la véritable adoration (latreia) qui ne convient qu'à la seule nature divine » de la « vénération d'honneur (timetikè proskynèsis) » rendue aux saintes images. Texte dans H. Denzinger, Symboles et définitions de la foi catholique, n° 600-603 ; cf. Jean-Paul II, lettre apostolique Duodecimum saeculum du 4 décembre 1987, vatican.va.

    22
  23. Catéchisme de l'Église catholique, § 2131 : « C'est en se fondant sur le mystère du Verbe incarné que le septième Concile œcuménique, à Nicée (en 787), a justifié, contre les iconoclastes, le culte des icônes [...]. En s'incarnant, le Fils de Dieu a inauguré une nouvelle "économie" des images. »

    23
  24. Concile Vatican II, constitution Sacrosanctum Concilium sur la sainte liturgie (4 décembre 1963), n° 122-125. Texte officiel du n° 125 : « On maintiendra fermement la pratique de proposer dans les églises des images sacrées à la vénération des fidèles ; mais elles seront exposées en nombre restreint et dans une disposition appropriée, pour ne pas susciter l'étonnement du peuple chrétien et ne pas favoriser une dévotion mal réglée. » Voir aussi Lumen gentium n° 67 sur la juste mesure de la dévotion mariale.

    25
  25. Akita (Japon) : la statue de la Vierge y a versé des larmes à 101 reprises entre 1975 et 1981 — décompte rapporté par EWTN (« continuing to do so on 101 occasions over the next seven years », à partir de janvier 1975 ; « wept beginning January 4, 1975 [...] 101 times over the course of six years »). À l'issue de l'enquête diocésaine, Mgr John Shojiro Ito, évêque de Niigata, reconnaît par lettre pastorale du 22 avril 1984 « le caractère surnaturel d'une série d'événements mystérieux concernant la statue de la Sainte Mère » et autorise « dans tout le diocèse, la vénération de la Sainte Mère d'Akita, en attendant que le Saint-Siège publie un jugement définitif en la matière » (EWTN Catholic Library).

    28
  26. Concile de Trente, session XXV (DS 1825) : aucun miracle nouveau ne doit être admis, aucune relique nouvelle reçue, sans l'examen et l'approbation de l'évêque, qui s'entoure de l'avis de théologiens et de personnes pieuses.

    29