Un protestant évangélique en compte deux. Un catholique en compte sept. Un orthodoxe en compte sept aussi, mais hésite parfois à figer le chiffre. D'où vient ce nombre ? Est-il tombé du ciel, a-t-il été décrété par un pape, ou bricolé au Moyen Âge pour multiplier les rites ? La question paraît technique ; elle touche en réalité au cœur de la foi catholique : la conviction que le Christ ne s'est pas contenté d'enseigner une doctrine, mais qu'il a laissé à son Église des gestes concrets qui donnent réellement ce qu'ils signifient.
La réponse catholique tient en une double affirmation. D'abord, ces sept signes — Baptême, Confirmation, Eucharistie, Pénitence, Onction des malades, Ordre et Mariage — ont tous été institués par le Christ. Ensuite, ils sont exactement sept : ni six, ni huit, ni deux. Ce nombre n'a pas été inventé ; il a été reçu, puis reconnu. Les sept sacrements ont d'abord été célébrés pendant des siècles avant d'être un jour dénombrés, définis et solennellement défendus.
L'objection est ancienne et respectable : pourquoi sept, alors que le mot « sacrement » n'apparaît nulle part dans l'Évangile avec une liste toute faite ? Pourquoi les réformateurs du XVIᵉ siècle n'en ont-ils gardé que deux ? Et pourquoi l'Église a-t-elle attendu le Moyen Âge pour fixer le chiffre ? Cet article répond à ces trois questions dans l'ordre : ce que sont ces sept signes, pourquoi leur nombre n'est pas arbitraire, et comment l'Église est passée d'une pratique immémoriale à une définition dogmatique.
Les sept sacrements en un coup d'œil
La liste que tout catholique connaît
Le Catéchisme de l'Église catholique donne la liste sans détour, dès qu'il aborde la vie liturgique :
« Il y a dans l'Église sept sacrements : le Baptême, la Confirmation ou Chrismation, l'Eucharistie, la Pénitence, l'Onction des malades, l'Ordre, le Mariage. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1113[2]
Chacun de ces sept est un signe sensible — de l'eau, une huile, du pain et du vin, l'imposition des mains, un consentement échangé — qui produit la grâce qu'il figure. C'est là toute la différence avec un simple symbole : le sacrement ne se contente pas de rappeler une réalité invisible, il la donne. Sur la définition même du mot, l'article quest-ce-quun-sacrement développe ce point ; ici, l'enjeu n'est pas ce qu'est un sacrement, mais pourquoi ils sont sept.
Trois groupes selon le Catéchisme
L'Église ne présente pas ces sept signes en vrac. Le Catéchisme les organise en trois familles, selon la fonction qu'ils remplissent dans une vie chrétienne :
| Groupe | Sacrements | Ce qu'ils opèrent |
|---|---|---|
| Initiation chrétienne | Baptême · Confirmation · Eucharistie | Font naître, fortifient et nourrissent la vie de la grâce |
| Guérison | Pénitence · Onction des malades | Relèvent le pécheur et soutiennent le malade |
| Service de la communion | Ordre · Mariage | Consacrent au service des autres et de l'Église |
Cette répartition n'est pas une commodité pédagogique récente : c'est le plan même du Catéchisme, qui expose successivement « les trois sacrements de l'initiation chrétienne », puis « les sacrements de guérison », enfin « les sacrements qui sont au service de la communion et de la mission des fidèles »[3]. Retenons ce classement : il contient déjà, en germe, la réponse à la question du nombre.
Pourquoi sept, et pas deux ou vingt ?
Un nombre reçu, non décrété
Première clarification décisive : l'Église n'a jamais prétendu avoir choisi le nombre sept, comme on fixe un règlement. Elle affirme l'avoir reçu du Christ et de la Tradition apostolique. Le rôle du Magistère n'a pas été de créer les sacrements, mais de reconnaître, parmi tous les rites sacrés de la vie chrétienne, lesquels sont, au sens strict et plein, des sacrements institués par le Seigneur pour donner la grâce.
C'est un point qu'on oublie souvent : pendant plus de mille ans, l'Église a célébré sept sacrements sans en avoir dressé la liste officielle. On baptisait, on confirmait, on célébrait l'Eucharistie, on confessait, on oignait les malades, on ordonnait des prêtres, on mariait — bien avant qu'un concile ne déclare : « ils sont sept ». Le nombre est donc l'aboutissement d'une prise de conscience, pas le point de départ d'une décision.
L'analogie de saint Thomas d'Aquin : les étapes d'une vie
Reste une question : si le nombre a été reçu, peut-on comprendre pourquoi il est sept et non un autre ? Saint Thomas d'Aquin propose la réponse la plus célèbre. Il ne prétend pas démontrer le chiffre, mais en montrer la convenance : sept sacrements, parce qu'une vie humaine comporte sept grands besoins, et que la vie de la grâce épouse les étapes de la vie du corps[4].
Le raisonnement est limpide. La vie naturelle a ses moments : on naît, on grandit, on se nourrit, on est parfois soigné d'une maladie, puis remis sur pied après une longue faiblesse ; et une société ne survit que si des chefs la gouvernent et si des couples la perpétuent. À chacun de ces sept besoins correspond un sacrement :
| Besoin de la vie du corps | Sacrement | Grâce donnée |
|---|---|---|
| Naître | Baptême | Régénération, entrée dans la vie de Dieu |
| Grandir, être fortifié | Confirmation | Force de l'Esprit Saint |
| Se nourrir | Eucharistie | Aliment de la vie divine |
| Être guéri de la maladie (le péché) | Pénitence | Rétablissement de la santé de l'âme |
| Recouvrer ses forces après la maladie | Onction des malades | Guérison, réconfort, préparation au passage |
| Gouverner la communauté | Ordre | Ministère au service du peuple de Dieu |
| Perpétuer et édifier la communauté | Mariage | Consécration de l'amour et de la famille |
Les cinq premiers regardent la perfection spirituelle de chacun en lui-même ; les deux derniers regardent le gouvernement et la croissance de l'Église entière. Cette distinction n'est pas propre à saint Thomas : elle sera reprise presque littéralement par le concile de Florence, d'après le De articulis fidei.
« Parmi ces sacrements, les cinq premiers sont ordonnés à la perfection spirituelle de chacun en lui-même, les deux derniers au gouvernement et à la multiplication de toute l'Église. » — Concile de Florence, décret pour les Arméniens (1439)[5]
L'analogie ne prouve pas mathématiquement qu'il faille sept sacrements — Dieu aurait pu disposer les choses autrement. Mais elle montre que sept n'a rien d'un chiffre magique ni d'un caprice : il couvre exactement l'ensemble des situations où une vie a besoin d'être touchée par la grâce, de la naissance à la mort, dans l'individu comme dans la communauté. Rien n'y manque, rien n'y fait double emploi.
Chaque sacrement vient-il vraiment du Christ ?
C'est ici que se joue le débat le plus sérieux. Les catholiques affirment que les sept sacrements ont été institués par Jésus lui-même. Les protestants répliquent que seuls deux d'entre eux — le Baptême et la Cène — reposent sur un ordre explicite du Christ dans l'Évangile. Que répond la doctrine catholique ?
Baptême et Eucharistie : une institution que personne ne conteste
Sur ces deux-là, l'accord est presque total entre chrétiens. Le Baptême est commandé en toutes lettres dans l'ordre final du Christ ressuscité :
« Allez ! De toutes les nations faites des disciples : baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. » — Évangile selon saint Matthieu 28, 19[6]
Quant à l'Eucharistie, elle est instituée au soir de la Cène par une parole et un ordre : « Ceci est mon corps, donné pour vous. Faites cela en mémoire de moi. » (Lc 22, 19)[7]. Le discours du pain de vie en donne le sens le plus fort : « Si vous ne mangez pas la chair du Fils de l'homme et si vous ne buvez pas son sang, vous n'avez pas la vie en vous »[8]. Sur la portée réelle de ces paroles, l'article pourquoi-leucharistie-nest-elle-pas-seulement-un-symbole approfondit le point.
Les cinq autres : institués aussi par le Christ
L'objection protestante, formulée par Luther, n'exige pas une formule de rite complète prononcée par Jésus : elle demande un signe visible institué par le Christ et attaché à une promesse de grâce. La théologie catholique répond que l'institution par le Christ ne demande pas nécessairement qu'il ait fixé lui-même chaque détail du rite : il suffit qu'il ait voulu le signe et lui ait attaché la grâce, l'Église précisant ensuite, sous l'autorité reçue de lui, la matière et la forme. C'est ainsi que le concile de Trente explique l'onction des malades : insinuée par le Christ dans l'Évangile de Marc (Mc 6, 13), elle a été recommandée et promulguée par l'apôtre Jacques (Jc 5, 14-15) — session XIV, 25 novembre 1551, doctrine sur l'extrême-onction, chapitre 1[9]. Or, pour les cinq autres, l'Écriture donne bien le fondement :
| Sacrement | Fondement dans le Nouveau Testament | Contenu |
|---|---|---|
| Confirmation | Ac 8, 14-17 ; 19, 6 ; He 6, 2 | Don de l'Esprit par l'imposition des mains des Apôtres |
| Pénitence | Jn 20, 22-23 ; Mt 16, 19 ; 18, 18 | Pouvoir de remettre et de retenir les péchés |
| Onction des malades | Mc 6, 13 ; Jc 5, 14-15 | Onction d'huile et prière sur le malade |
| Ordre | Lc 22, 19 (« faites cela ») ; 1 Tm 4, 14 ; 2 Tm 1, 6 | Transmission du ministère par imposition des mains |
| Mariage | Mt 19, 6 ; Ep 5, 31-32 | Union élevée en « grand mystère » du Christ et de l'Église |
Prenons le cas de la Pénitence, souvent contesté. Le Christ ressuscité confie explicitement aux Apôtres un pouvoir de pardon :
« Recevez l'Esprit Saint. À qui vous remettrez ses péchés, ils seront remis ; à qui vous maintiendrez ses péchés, ils seront maintenus. » — Évangile selon saint Jean 20, 22-23[10]
De même, l'Onction des malades n'est pas une invention médiévale : elle est décrite noir sur blanc par saint Jacques, qui la relie à la fois à la guérison et au pardon des péchés :
« L'un de vous est malade ? Qu'il appelle les Anciens en fonction dans l'Église : ils prieront sur lui après lui avoir fait une onction d'huile au nom du Seigneur. Cette prière inspirée par la foi sauvera le malade : le Seigneur le relèvera et, s'il a commis des péchés, il recevra le pardon. » — Épître de saint Jacques 5, 14-15[11]
Sur ce point, la thèse protestante d'un christianisme fondé sur la seule Écriture se retourne partiellement contre elle : c'est précisément l'Écriture qui atteste l'onction des malades, la confession, l'imposition des mains ministérielle et le caractère sacré du mariage. L'article pourquoi-se-confesser-a-un-pretre détaille le fondement biblique de la confession.
Depuis quand l'Église compte-t-elle sept sacrements ?
Voici l'objection historique : si le chiffre n'a été fixé qu'au Moyen Âge, n'est-ce pas la preuve qu'il a été inventé alors ? La réponse distingue soigneusement deux choses : la pratique des sept sacrements, immémoriale, et leur dénombrement explicite, plus tardif.
Les sept ont toujours été célébrés
Bien avant qu'on ne parle de « sept sacrements », les Pères de l'Église et les communautés chrétiennes pratiquaient les sept rites. Les catacombes montrent des baptêmes ; les Pères commentent l'Eucharistie ; Tertullien et Cyprien parlent de la pénitence ; saint Jacques atteste l'onction des malades ; l'ordination par imposition des mains est décrite dès les épîtres pastorales ; le mariage chrétien est honoré dès saint Paul. Le mot latin sacramentum, lui, avait d'abord un sens large : saint Augustin l'employait pour de nombreux « signes sacrés », parfois bien plus de sept. Ce n'est pas la réalité des sept qui manquait aux premiers siècles, c'est le vocabulaire technique et la liste arrêtée.
Pierre Lombard et la fixation du nombre (XIIᵉ siècle)
Le tournant vient au XIIᵉ siècle. Le théologien Pierre Lombard, dans son Livre des Sentences (ouvrage composé vers 1155-1158), énumère et distingue clairement les sept sacrements de la Loi nouvelle, les séparant des « sacrements » au sens large de l'Ancien Testament et des simples sacramentaux[12]. Les Sentences deviennent le manuel de théologie de tout l'Occident pendant des siècles : à partir de là, le chiffre sept s'impose comme le cadre commun de toute la scolastique. Ce n'est pas une invention : c'est la mise en ordre d'une matière déjà là. Lombard ne crée pas les sacrements, il les compte.
Lyon II (1274), puis Florence (1439) : de la première liste au premier exposé complet
La première énumération magistérielle des sept est plus ancienne que Florence : c'est la profession de foi dont la formule avait été transmise par le pape Clément IV à l'empereur Michel VIII Paléologue, lue à la IVᵉ session du IIᵉ concile de Lyon, le 6 juillet 1274 (DS 860) — le Catéchisme (§ 1113) la cite en premier[13]. Le décret pour les Arméniens, promulgué par le pape Eugène IV le 22 novembre 1439 lors du concile de Florence, est en revanche le premier décret conciliaire à exposer pour chaque sacrement la matière, la forme et le ministre. Ce texte, rédigé pour rétablir l'union avec les Arméniens, reprend presque mot pour mot un opuscule de saint Thomas d'Aquin, le De articulis fidei et Ecclesiae sacramentis[14]. Il énonce :
« Les sacrements de la Loi nouvelle sont au nombre de sept : le baptême, la confirmation, l'eucharistie, la pénitence, l'extrême-onction, l'ordre et le mariage ; ils diffèrent grandement des sacrements de l'Ancienne Loi. » — Concile de Florence, décret pour les Arméniens (1439)[15]
Ce décret n'invente rien : il entérine ce que la théologie tenait depuis trois siècles et que la liturgie célébrait depuis toujours. Il fixe aussi, pour chaque sacrement, la matière, la forme et le ministre — le vocabulaire technique de la sacramentaire catholique.
Le concile de Trente (1547) : la définition dogmatique
Il faut attendre la crise protestante pour que le nombre sept devienne un dogme défini sous peine d'anathème. Face aux réformateurs qui réduisaient les sacrements à deux ou trois, le concile de Trente, dans sa 7ᵉ session (3 mars 1547), tranche solennellement :
« Si quelqu'un dit que les sacrements de la Loi nouvelle n'ont pas été tous institués par Jésus-Christ notre Seigneur, ou bien qu'il y en a plus ou moins que sept, à savoir : le baptême, la confirmation, l'eucharistie, la pénitence, l'extrême-onction, l'ordre et le mariage, ou encore que l'un de ces sept n'est pas vraiment et proprement un sacrement : qu'il soit anathème. » — Concile de Trente, session 7 (1547), canon 1[16]
À partir de ce canon, le nombre sept — enseigné par le Magistère à Lyon en 1274 (DS 860), puis à Florence en 1439 (DS 1310) — devient une vérité de foi définie sous anathème (DS 1601) : nier qu'il y ait sept sacrements, ou en ajouter, ou en retrancher, c'est se placer hors de la foi catholique. Le concile ajoute, au canon 4, que ces sacrements ne sont pas superflus, mais nécessaires au salut — non que chacun soit requis pour chacun, mais que la voie ordinaire de la grâce passe par eux[17]. Sur la manière dont ces décisions solennelles engagent la foi, l'article quelle-est-la-difference-entre-doctrine-dogme-et-opinion-theologique précise les degrés d'autorité.
La chronologie, ainsi rétablie, désamorce l'objection : le nombre sept n'a pas été fabriqué au Moyen Âge, il y a été reconnu et nommé. Comme pour le canon des Écritures ou la définition de la Trinité, l'Église a mis des siècles à formuler explicitement ce qu'elle vivait depuis les Apôtres.
Le sacre des rois de France illustre la distinction entre un sacrement et un sacramental, un rite institué par l'Église dont les effets spirituels sont obtenus par sa prière. Le couronnement avec la Sainte Ampoule, aussi vénérable soit-il, relève des sacramentaux — qui « ne confèrent pas la grâce de l'Esprit saint à la manière des sacrements » — et ne constitue pas un huitième sacrement au sens défini par le concile de Trente[18].
Pourquoi les protestants n'en gardent-ils que deux ?
L'objection de Luther
En 1520, Martin Luther publie La Captivité babylonienne de l'Église, où il attaque frontalement le système sacramentel. Son principe : n'est sacrement que ce qui est institué explicitement par le Christ et accompagné d'un signe visible rattaché à une promesse de grâce. Au nom de ce critère, il en retient d'abord trois — le baptême, la pénitence et le pain (la Cène) — puis n'en garde que deux au sens strict, la pénitence n'ayant pas de signe visible institué[19]. Les autres, selon lui, seraient des institutions ecclésiastiques sans fondement dominical clair.
L'argument de fond est la sola Scriptura : puisque, selon Luther, seule l'Écriture fait autorité et qu'elle ne dresse aucune liste de sept, l'Église n'aurait pas le pouvoir d'en imposer autant. C'est ce présupposé, plus que l'exégèse de tel ou tel verset, qui commande toute la réduction.
La réponse catholique
La réponse catholique se déploie sur trois plans.
Sur l'Écriture d'abord. Le critère de Luther se retourne contre lui : c'est bien l'Écriture qui atteste l'imposition des mains pour le don de l'Esprit (Ac 8), le pouvoir de remettre les péchés (Jn 20), l'onction des malades (Jc 5), la transmission du ministère (1 Tm 4, 14) et le caractère de « grand mystère » du mariage (Ep 5, 32). La réduction à deux ne vient donc pas de l'Écriture seule : elle vient d'une lecture qui refuse de voir dans ces passages un signe institué par le Christ avec promesse de grâce — alors même que le Baptême, lui, a bien reçu sa formule des lèvres du Christ (Mt 28, 19).
Sur la Tradition ensuite. Un chrétien du IIᵉ ou du IVᵉ siècle ne connaissait pas la sola Scriptura : il recevait la foi de l'Église vivante, qui pratiquait déjà les sept rites. Retrancher cinq sacrements, c'est supposer que toute la chrétienté — Orient compris — s'est trompée pendant quinze siècles avant d'être corrigée au XVIᵉ. L'article sommes-nous-sauves-par-la-foi-seule traite plus largement de la rupture introduite par les principes de la Réforme.
Sur la cohérence enfin. Le fait décisif est que les orthodoxes célèbrent eux aussi, depuis toujours, les mêmes sept rites — baptême, chrismation, eucharistie, pénitence, onction des malades, ordre et mariage. La liste chiffrée, elle, y est déjà confessée au XIIIᵉ siècle — l'empereur byzantin Michel Paléologue confesse les « sept sacrements de l'Église » à Lyon II (1274) — puis fixée au XVIIᵉ siècle (Pierre Moghila, Dosithée de Jérusalem)[20]. Cette réception orientale du septénaire confirme qu'il n'est pas une invention latine tardive : c'est la mise en ordre commune d'un héritage apostolique partagé.
| Tradition | Nombre de sacrements | Critère retenu |
|---|---|---|
| Catholiques | 7 | Institution par le Christ + Tradition + définition de Florence et Trente |
| Orthodoxes | 7 (les « saints Mystères ») | Mêmes sept rites depuis toujours ; liste chiffrée reçue au XIIIᵉ s., fixée au XVIIᵉ s. |
| Protestants (en général) | 2 (Baptême, Cène) | Sola Scriptura + institution dominicale explicite |
Et les orthodoxes ? Un accord profond
Il faut insister sur ce point, car il est souvent ignoré. Les Églises orthodoxes tiennent, elles aussi, sept mystères (μυστήρια) : baptême, chrismation (leur confirmation, donnée aux nourrissons juste après le baptême), eucharistie, pénitence, onction des malades, ordre et mariage. Historiquement, l'Orient a moins thématisé le chiffre que l'Occident : certains théologiens byzantins ont pu, au fil des siècles, allonger ou raccourcir la liste, parce que la distinction technique entre « sacrement » et « sacramental » y était moins rigide. La liste des sept y est attestée dès le XIIIᵉ siècle — l'empereur Michel Paléologue la confesse à Lyon II (1274) — puis fixée au XVIIᵉ siècle (Pierre Moghila, Dosithée de Jérusalem)[21]. Mais la pratique et la conscience commune ont convergé sur les mêmes sept.
Cette convergence est un argument œcuménique de poids : sur les sacrements comme sur l'épiscopat ou la Vierge Marie, catholiques et orthodoxes partagent un fonds apostolique que la Réforme, elle, a abandonné. Le nombre sept n'est pas une frontière entre Rome et Constantinople : c'est un terrain qu'ils tiennent ensemble.
Ce que change de croire à sept sacrements
On pourrait croire la question purement comptable. Elle ne l'est pas. Croire à sept sacrements, c'est croire que la grâce de Dieu épouse la vie humaine tout entière, et non seulement quelques moments choisis. Il n'y a pas d'âge, pas d'épreuve, pas d'état de vie que le Christ n'ait voulu toucher par un signe sensible.
L'enfant qui naît reçoit le Baptême ; l'adolescent est fortifié par la Confirmation ; le fidèle est nourri par l'Eucharistie ; le pécheur est relevé par la Pénitence ; le malade est réconforté par l'Onction ; celui que Dieu appelle au ministère reçoit l'Ordre ; les époux sont consacrés par le Mariage. De la naissance à l'agonie, aucune étape n'est laissée sans grâce. C'est le sens profond du paragraphe où le Catéchisme relie les sept sacrements aux moments de l'existence :
« Les sept sacrements touchent toutes les étapes et tous les moments importants de la vie du chrétien : ils donnent naissance et croissance, guérison et mission à la vie de foi des chrétiens. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1210[22]
Sept sacrements, donc, non par goût du nombre, mais parce qu'une vie a sept fois besoin d'être rejointe par Dieu. Le chiffre n'est pas une clôture : c'est une promesse. Rien de ce qui est humain n'échappe à la tendresse sacramentelle du Christ.
Pour aller plus loin
Notes et références
Musée royal des Beaux-Arts d'Anvers (KMSKA) : Rogier van der Weyden et atelier, Triptyque des sept sacrements (dit retable Chevrot), vers 1445-1450, huile sur bois, inv. 393-395. C'est la datation retenue par le musée ; certaines publications anciennes donnent vers 1440-1445.
1Catéchisme de l'Église catholique, § 1113, Mame/Plon, Paris, 1992 : « Il y a dans l'Église sept sacrements… » (cf. DS 860 : Lyon II, 1274 ; DS 1310 : Florence, 1439 ; DS 1601 : Trente, session 7, 1547).
2 13Catéchisme de l'Église catholique, § 1211. Le plan de la deuxième section de la deuxième partie du Catéchisme suit exactement cette division en trois chapitres.
3Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIIᵉ partie, question 65, article 1 (« Y a-t-il sept sacrements ? »). Aquin y déploie l'analogie entre la vie du corps et la vie spirituelle : naissance (baptême), croissance (confirmation), nourriture (eucharistie), guérison (pénitence), convalescence (extrême-onction), gouvernement (ordre) et propagation (mariage).
4Concile de Florence, bulle Exsultate Deo (décret pour les Arméniens), 22 novembre 1439, dans H. Denzinger, Enchiridion Symbolorum (éd. Hünermann), n° DH 1310-1311 (ouverture de l'instruction sur les sacrements). La distinction entre les cinq premiers sacrements (perfection de chacun) et les deux derniers (gouvernement de l'Église) est reprise de saint Thomas.
5Évangile selon saint Matthieu 28, 19, trad. liturgique (AELF).
6Évangile selon saint Luc 22, 19, trad. liturgique (AELF).
7Évangile selon saint Jean 6, 53-56, trad. liturgique (AELF) ; cf. Lc 22, 19 ; 1 Co 11, 23-26.
8Concile de Trente, session 14 (25 novembre 1551), Doctrina de sacramento extremae unctionis, ch. 1 : l'onction des malades, insinuée par le Christ Seigneur (cf. Mc 6, 13), a été recommandée et promulguée aux fidèles par l'apôtre Jacques (cf. Jc 5, 14-15).
9Évangile selon saint Jean 20, 22-23, trad. liturgique (AELF) ; cf. Mt 16, 19 ; Mt 18, 18.
10Épître de saint Jacques 5, 14-15, trad. liturgique (AELF) ; cf. Mc 6, 13 ; Catéchisme de l'Église catholique, § 1510.
11Pierre Lombard, Libri Quatuor Sententiarum (Livre des Sentences), ouvrage composé vers 1155-1158 : c'est au livre IV, consacré aux sacrements — doctrine générale dans les premières distinctions, puis chaque sacrement dans les distinctions suivantes — qu'est fixée la liste des sept sacrements de la Loi nouvelle, distincts des signes de l'Ancienne Loi (sur cette structure du livre IV : Thomas M. Finn, « The Sacramental World in the Sentences of Peter Lombard », Theological Studies 69/3, 2008, p. 557-582, DOI 10.1177/004056390806900304 — distinctions 1-2 doctrine générale, 3-6 baptême, 7 confirmation, etc., tableau confirmé par le sommaire de l'article). Son manuel devient la base de l'enseignement théologique en Occident jusqu'au XVIᵉ siècle. Voir aussi Hugues de Saint-Victor, De sacramentis christianae fidei (v. 1134).
12La cinquième section du décret pour les Arméniens — l'instruction sur les sacrements — est reprise presque mot pour mot de l'opuscule de saint Thomas d'Aquin, De articulis fidei et Ecclesiae sacramentis (voir New Catholic Encyclopedia, 2ᵉ éd., 2003, art. « Armenians, Decree for the » : l'instruction sur les sacrements y est dite « taken almost verbatim from the opusculum of St. Thomas Aquinas », formule vérifiée à l'identique).
14Concile de Florence, décret pour les Arméniens, 22 novembre 1439, dans H. Denzinger, Enchiridion Symbolorum (éd. Hünermann), n° DH 1310-1311 (ouverture de l'instruction sur les sacrements ; la CEC, § 1113, renvoie elle-même à DS 1310).
15Concile de Trente, session 7 (3 mars 1547), Decretum de sacramentis, canon 1, dans H. Denzinger, Enchiridion Symbolorum (éd. Hünermann), n° DH 1601 (latin des actes vérifié : « Si quis dixerit, sacramenta novæ legis non fuisse omnia a Iesu Christo Domino nostro instituta... anathema sit », cf. Ph. Schaff, Creeds of Christendom, t. II ; la traduction française ci-dessus est conforme à ce latin).
16Concile de Trente, session 7 (3 mars 1547), canon 4, dans H. Denzinger, Enchiridion Symbolorum (éd. Hünermann), n° DH 1604 : les sacrements ne sont pas superflus ; sans eux ou sans le désir de ceux-ci, les hommes n'obtiennent pas la grâce de la justification, « étant admis que tous ne sont pas nécessaires à chacun ».
17Sur la distinction entre sacrement et sacramental : Catéchisme de l'Église catholique, §§ 1667-1670 — les sacramentaux, institués par l'Église, « ne confèrent pas la grâce de l'Esprit saint à la manière des sacrements » (§ 1670). Le sacre royal (onction et couronnement) appartient à ces rites : il ne figure dans aucune des listes magistérielles des sept sacrements (Lyon II, Florence, Trente).
18Martin Luther, De captivitate Babylonica ecclesiae praeludium (La Captivité babylonienne de l'Église), 1520 (texte latin : Weimarer Ausgabe, vol. 6, p. 497-573). Résumé du propos, en ouverture de la section sur les sacrements : Luther déclare nier d'abord les sept sacrements pour n'en retenir provisoirement que trois — le baptême, la pénitence et le pain. La pénitence, faute de signe visible divinement institué, est ensuite écartée, ne laissant que deux sacrements au sens strict. La plupart des confessions protestantes ne retiennent depuis que deux « ordonnances » ou sacrements.
19Profession de foi de l'empereur Michel Paléologue, lue à la IVᵉ session du IIᵉ concile de Lyon, le 6 juillet 1274 : « sept sacrements de l'Église » (H. Denzinger, Enchiridion Symbolorum (éd. Hünermann), n° DH 860 ; la CEC, § 1113, renvoie elle-même à DS 860). En Orient, la liste des sept est ensuite fixée au XVIIᵉ siècle par la Confession orthodoxe de Pierre Moghila (rédigée en 1640, approuvée au synode de Jassy en 1642) et par la Confession de Dosithée, patriarche de Jérusalem (synode de Jérusalem, 1672).
20 21Catéchisme de l'Église catholique, § 1210 (cf. saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, III, q. 65, a. 1).
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