Dans une discussion sur la foi, trois mots reviennent sans cesse et sont presque toujours confondus : doctrine, dogme et opinion théologique. On entend dire qu'« il faut croire à tous les dogmes de l'Église », que « ce n'est qu'une opinion de théologien », ou que « l'Église a changé de doctrine ». Derrière ces formules se cache une question précise et décisive : dans l'enseignement catholique, tout n'a pas le même poids, et tout n'exige pas la même adhésion[1].
Confondre ces niveaux conduit à deux erreurs opposées. La première consiste à tout durcir : traiter la moindre déclaration d'un évêque, une note de bas de page d'un document romain ou une thèse d'école comme s'il s'agissait d'un dogme défini — et donc à crier à l'hérésie ou à l'apostasie pour un désaccord qui n'engage pas la foi. La seconde consiste à tout liquéfier : juger que « rien n'est vraiment sûr », que tout est opinion révisable, et qu'un catholique peut donc rejeter ce qui le dérange. Les deux erreurs ratent le même point : l'Église hiérarchise ce qu'elle enseigne, et elle indique elle-même, pour chaque enseignement, le degré d'adhésion qu'elle requiert[2][3].
Cet article expose cette hiérarchie de façon simple et sourcée : ce qu'est un dogme et l'adhésion de foi qu'il exige ; ce qu'est la doctrine au sens large, avec ses trois niveaux désormais classiques (la formule conclusive de la Professio fidei de 1989, commentée par la CDF en 1998) ; ce qu'est une opinion théologique libre, avec l'exemple célèbre de la querelle sur la grâce ; et enfin le critère pratique qui permet, devant n'importe quel énoncé, de savoir ce que l'Église nous demande de tenir. Pour le détail de l'infaillibilité elle-même, voir Qu'est-ce que l'infaillibilité pontificale ? ; pour les limites du jugement papal, Le pape peut-il se tromper ?.
L'essentiel en une image : trois cercles, un seul critère
Avant le détail, une image fixe les idées. Imaginons trois réalités emboîtées.
- La doctrine est le grand cercle : tout ce que l'Église enseigne authentiquement sur la foi et les mœurs, à tous les degrés d'autorité.
- Le dogme est le noyau de ce cercle : les vérités révélées par Dieu et solennellement définies, auxquelles on doit l'adhésion de la foi.
- L'opinion théologique se situe hors du cercle de ce qui oblige : ce sont les hypothèses, reconstructions et thèses que les théologiens élaborent librement, et que l'Église n'a pas faites siennes.
Deux conséquences immédiates. D'une part, tout dogme est une doctrine, mais toute doctrine n'est pas un dogme : entre le noyau et le bord du grand cercle, il y a des enseignements de poids très différents. D'autre part, une opinion théologique n'est pas une erreur : elle peut être juste, profonde, utile — mais elle n'engage que son auteur tant que l'Église ne l'a pas reprise à son compte[4].
Il faut enfin écarter d'emblée une confusion très fréquente : la discipline n'est ni doctrine, ni dogme, ni opinion. Le jeûne eucharistique d'une heure, le célibat des prêtres de rite latin, la langue de la liturgie, le nombre de jours d'abstinence sont des lois ecclésiastiques que l'Église peut modifier parce qu'elles relèvent du gouvernement, pas de la vérité révélée. Dire « l'Église a changé sa discipline du jeûne » est exact ; en conclure « l'Église a changé un dogme » est un contresens.
Qu'est-ce qu'un dogme ?
Le mot dogme vient du grec dogma, « ce qui paraît bon, ce qui est décrété ». Dans le vocabulaire catholique, il a un sens technique très précis, beaucoup plus étroit que dans l'usage courant où l'on appelle « dogme » n'importe quelle conviction tenue pour intangible.
La définition du Catéchisme
Le Catéchisme de l'Église catholique donne la définition de référence :
« Le Magistère de l'Église engage pleinement l'autorité reçue du Christ quand il définit des dogmes, c'est-à-dire quand il propose, sous une forme obligeant le peuple chrétien à une adhésion irrévocable de foi, des vérités contenues dans la Révélation divine ou bien quand il propose de manière définitive des vérités ayant avec celles-là un lien nécessaire. » — Catéchisme de l'Église catholique, n° 88[5]
Cette phrase contient toute la matière. Un dogme suppose deux conditions réunies :
- Une vérité révélée par Dieu (ou liée nécessairement à la Révélation) — elle appartient au dépôt de la foi, l'Écriture et la Tradition confiées par les Apôtres à toute l'Église[6].
- Une proposition définitive par le Magistère sous une forme qui oblige à « une adhésion irrévocable de foi ». Une vérité peut être révélée sans avoir encore été définie comme dogme : elle l'est de fait, mais l'Église n'a pas encore posé l'acte solennel qui en fait un dogme formellement proclamé.
Solennel ou ordinaire et universel : deux manières de définir
On imagine souvent qu'un dogme exige toujours une proclamation spectaculaire — un concile, une bulle, un pape parlant ex cathedra. C'est l'une des voies, mais pas la seule. Le Magistère propose une vérité de manière définitive de deux façons :
- par un jugement solennel (définition d'un concile œcuménique ou définition pontificale ex cathedra) ;
- par le Magistère ordinaire et universel, lorsque les évêques dispersés à travers le monde, en communion avec le pape, s'accordent à enseigner une vérité comme devant être tenue de manière définitive[7][8].
Autrement dit, une vérité peut être de foi divine et catholique sans avoir jamais fait l'objet d'une définition solennelle : il suffit qu'elle ait été enseignée constamment et universellement comme révélée. Le commentaire doctrinal de 1998 le dit expressément : quand une doctrine du dépôt de la foi est enseignée par le Magistère ordinaire et universel sans définition solennelle, « il faut l'entendre comme étant proposée infailliblement »[9].
L'adhésion qu'exige un dogme : la foi théologale
Le propre du dogme, c'est l'adhésion qu'il réclame. On ne « trouve pas un dogme intéressant » : on y croit, d'une foi qui s'appuie sur l'autorité de Dieu qui révèle. La Profession de foi publiée par la Congrégation pour la doctrine de la foi en 1989, et commentée par elle en 1998, formule cette adhésion dans son premier alinéa :
« Avec une foi ferme, je crois aussi toutes les vérités qui sont contenues dans la Parole de Dieu écrite ou transmise par la tradition et proposées par l'Église pour être crues comme divinement révélées, soit en vertu d'un jugement solennel, soit par le Magistère ordinaire et universel. » — Congrégation pour la doctrine de la foi, Profession de foi (1989), premier alinéa, cité par la Note doctrinale de 1998, n° 5[10]
L'adhésion due au dogme est donc l'assentiment de foi théologale : non pas une simple opinion forte, mais l'acte par lequel on tient une vérité pour certaine parce que Dieu l'a révélée[11].
Nier un dogme : l'hérésie
C'est pourquoi le rejet d'un dogme porte un nom précis. Le Code de droit canonique, cité par le Catéchisme, distingue plusieurs fautes contre la foi :
« L'hérésie est la négation obstinée, après la réception du baptême, d'une vérité qui doit être crue de foi divine et catholique, ou le doute obstiné sur cette vérité. L'apostasie est le rejet total de la foi chrétienne. Le schisme est le refus de la soumission au Souverain Pontife ou de communion avec les membres de l'Église qui lui sont soumis. » — Code de droit canonique, canon 751, cité au n° 2089 du Catéchisme[12]
Cette définition est elle-même un révélateur du vocabulaire : on n'est hérétique que vis-à-vis d'une vérité « qui doit être crue de foi divine et catholique » — c'est-à-dire un dogme. Refuser une opinion théologique, ou même contester un enseignement non définitif, n'est jamais une hérésie, quoi qu'en disent les polémiques. Le mot « hérésie » a une cible étroite : le noyau dogmatique.
Quelques exemples de dogmes
Le tableau suivant rassemble des exemples de vérités tenues comme dogmes (qu'elles aient été définies solennellement ou enseignées de manière ordinaire et universelle). Le commentaire doctrinal de 1998 en donne lui-même une liste indicative[13].
| Dogme | Contenu | Repère |
|---|---|---|
| La Trinité | Un seul Dieu en trois Personnes | Symboles de la foi ; conciles des IVᵉ-Vᵉ s. |
| L'Incarnation | Le Fils de Dieu vrai Dieu et vrai homme | Nicée (325), Chalcédoine (451) |
| La présence réelle | Le Christ vraiment présent dans l'Eucharistie | Latran IV (1215), Trente (1551) |
| Le péché originel | Faute originelle transmise à toute l'humanité | Trente (1546) |
| La Vierge, Mère de Dieu | Marie Theotokos | Éphèse (431) |
| L'Immaculée Conception | Marie conçue sans péché originel | Pie IX, Ineffabilis Deus (1854) |
| L'Assomption | Marie élevée au ciel corps et âme | Pie XII, Munificentissimus Deus (1950) |
| Primauté et infaillibilité | Le rôle propre du Pontife romain | Vatican I, Pastor aeternus (1870) |
On notera que ces dogmes ont des objets très divers (Dieu, le Christ, Marie, l'Église), mais un même statut : ils appartiennent au premier niveau, celui de la foi à croire. C'est ce statut commun, et non l'importance relative des sujets, qui en fait des dogmes.
Qu'est-ce que la doctrine ? Le terme le plus large
« Doctrine » est le mot-parapluie. Il désigne tout ce que l'Église enseigne authentiquement en matière de foi et de mœurs, du dogme le plus central à l'orientation pastorale la plus circonstancielle. Tout dogme est une doctrine ; mais la doctrine déborde de beaucoup le dogme.
La doctrine, au service de la Parole de Dieu
La doctrine n'est pas une production autonome de l'Église : elle est tout entière ordonnée à garder et exposer le dépôt de la foi. Le Catéchisme le rappelle avec une netteté qui interdit toute idée d'un Magistère « inventant » la doctrine :
« Ce Magistère n'est pas au-dessus de la parole de Dieu, mais il la sert, n'enseignant que ce qui fut transmis, puisque par mandat de Dieu, avec l'assistance de l'Esprit Saint, il écoute cette Parole avec amour, la garde saintement et l'expose aussi avec fidélité. » — Catéchisme de l'Église catholique, n° 86, citant Dei Verbum 10[14]
La charge d'interpréter authentiquement cette Parole « a été confiée au seul Magistère vivant de l'Église », c'est-à-dire aux évêques en communion avec le successeur de Pierre[15]. La doctrine, c'est donc l'exercice quotidien de ce service : prédication, catéchèse, encycliques, déclarations, réponses à des questions disputées.
Les trois niveaux de la Professio fidei (1989, commentée en 1998) : la grille de référence
Tout l'enjeu est qu'à l'intérieur du grand cercle « doctrine », il y a plusieurs étages. La clarification la plus officielle et la plus maniable est la Profession de foi publiée par la Congrégation pour la doctrine de la foi en 1989, accompagnée en 1998 d'un commentaire doctrinal signé par le cardinal Joseph Ratzinger et Mgr Tarcisio Bertone, lui-même rattaché à la lettre apostolique Ad tuendam fidem de saint Jean-Paul II[16][17]. Cette Profession distingue trois alinéas, c'est-à-dire trois catégories d'enseignement appelant trois adhésions distinctes.
| Niveau | Objet | Adhésion requise | Refuser, c'est… |
|---|---|---|---|
| 1. Vérités révélées (de fide credenda) | Ce que Dieu a révélé, proposé comme tel | Foi théologale (« je crois ») | Hérésie |
| 2. Vérités définitives (de fide tenenda) | Vérités liées nécessairement à la Révélation, proposées définitivement | Adhésion ferme et définitive (« je reçois et je tiens ») | Rejeter une vérité définitive ; se mettre en opposition avec la doctrine catholique |
| 3. Magistère authentique non définitif | Enseignement du pape ou des évêques sans acte définitif | Soumission religieuse de la volonté et de l'intelligence | Manquer à la docilité due au Magistère |
Premier alinéa : les vérités révélées (le dogme)
C'est le niveau déjà décrit : les vérités contenues dans la Parole de Dieu et proposées comme telles. Adhésion : la foi. C'est ici que se situent les dogmes.
Deuxième alinéa : les vérités à tenir définitivement
Le commentaire de 1998 met en lumière une catégorie souvent ignorée :
« Fermement encore, j'embrasse et tiens toutes et chacune des vérités que l'Église propose de façon définitive concernant la doctrine sur la foi et les mœurs. » — Profession de foi, deuxième alinéa[18]
Il s'agit de vérités qui ne sont pas formellement révélées, mais liées à la Révélation par une nécessité logique ou historique, et que l'Église peut proposer de manière définitive (et donc infaillible). Le commentaire donne des exemples concrets : la légitimité de l'élection du pape ou la célébration d'un concile œcuménique, l'invalidité des ordinations conférées selon le rite anglican, l'illicéité de l'euthanasie, de la prostitution et de la fornication, la réserve de l'ordination sacerdotale aux seuls hommes, et même la canonisation des saints[19]. Le commentaire précise que l'assentiment dû à ces vérités est lui aussi « plein et irrévocable » : la différence avec le premier alinéa ne tient pas à la fermeté de l'adhésion, mais à son fondement — on croit le dogme en raison de l'autorité de Dieu qui révèle, on tient la vérité définitive en raison de l'assistance de l'Esprit Saint promise au Magistère[20].
Troisième alinéa : le magistère authentique mais non définitif
C'est le niveau le plus vaste et le plus quotidien — celui des encycliques, des grandes déclarations, de l'enseignement ordinaire du pape et des évêques qui n'est pas posé comme un acte définitif :
« De plus, avec une soumission religieuse de la volonté et de l'intelligence, j'adhère aux doctrines qui sont énoncées, soit par le Pontife romain, soit par le Collège des évêques, lorsqu'ils exercent le Magistère authentique, même s'ils n'ont pas l'intention de les proclamer par un acte définitif. » — Profession de foi, troisième alinéa[21]
Le Catéchisme décrit la même réalité : à cet enseignement ordinaire, les fidèles doivent « l'assentiment religieux de leur esprit » qui, « s'il se distingue de l'assentiment de la foi, le prolonge cependant »[22]. C'est un assentiment réel et sincère, mais d'une autre nature que la foi : il porte sur un enseignement vrai et autorisé, sans pour autant être garanti comme irréformable.
Le magistère non définitif : vrai, mais perfectible
C'est ici que se logent la plupart des malentendus contemporains sur « l'Église qui change ». Un enseignement de ce troisième niveau est digne d'adhésion, mais il peut, en certains points secondaires ou prudentiels, être complété, précisé, voire rectifié avec le temps. L'Instruction Donum veritatis (1990), sur la vocation du théologien, le dit avec une honnêteté remarquable :
« Dans ce domaine des interventions d'ordre prudentiel, il est arrivé que des documents magistériels ne soient pas exempts de déficiences. Les Pasteurs n'ont pas toujours perçu aussitôt tous les aspects ou toute la complexité d'une question. » — Congrégation pour la doctrine de la foi, Donum veritatis, n° 24[23]
Mais l'Instruction ferme aussitôt la porte au soupçon généralisé :
« Il serait contraire à la vérité de conclure, à partir de certains cas déterminés, que le Magistère de l'Église puisse se tromper habituellement dans ses jugements prudentiels, ou qu'il ne jouisse pas de l'assistance divine dans l'exercice intégral de sa mission. » — Donum veritatis, n° 24[24]
La règle est donc équilibrée : ce niveau réclame une vraie docilité, pas un assentiment de foi ; il admet la possibilité d'un perfectionnement, mais non le réflexe de la défiance. C'est la différence entre discuter une question dans l'obéissance et contester par principe ce qui dérange.
Qu'est-ce qu'une opinion théologique ?
Reste le dernier terme, le plus mobile. Une opinion théologique (en latin scolastique, une sententia) est une thèse soutenue par un ou plusieurs théologiens, fondée sur des arguments, mais non garantie par le Magistère. Elle relève de la recherche, non de l'enseignement officiel de l'Église.
La recherche libre du théologien
Le théologien a une fonction propre et nécessaire : approfondir la foi, en explorer les harmonies, répondre aux objections, proposer des synthèses. Donum veritatis valorise cette tâche, tout en lui assignant une condition de loyauté, notamment lorsque ses vues divergent d'un enseignement du Magistère : le théologien ne doit pas présenter ses hypothèses pour plus qu'elles ne sont.
« Même si la doctrine de foi ne lui apparaît pas être en cause, le théologien ne présentera pas ses opinions ou ses hypothèses divergentes comme s'il s'agissait de conclusions indiscutables. » — Congrégation pour la doctrine de la foi, Donum veritatis, n° 27[25]
Une opinion théologique est donc, par définition, discutable et révisable. On peut la tenir, la combattre, l'abandonner sans manquer à la foi. Ce qui serait fautif, c'est de la maquiller en doctrine — de présenter comme « l'enseignement de l'Église » ce qui n'est que la thèse d'une école.
Les « notes théologiques » des manuels
Pour graduer plus finement la certitude d'un énoncé, les manuels classiques de théologie ont mis au point une échelle de notes théologiques. La plus connue est celle du dogmaticien Ludwig Ott, dans son Précis de théologie dogmatique[26]. Elle n'a pas elle-même d'autorité magistérielle — c'est un outil de classement, pas une déclaration de l'Église —, mais elle aide à situer chaque proposition.
| Note théologique | Sens approximatif | Adhésion |
|---|---|---|
| De fide (de foi) | Vérité révélée et définie : dogme | Foi théologale |
| Fidei proxima | Tenue universellement comme révélée, mais non encore définie | Très ferme |
| Sententia certa | Théologiquement certaine, liée à la Révélation | Ferme |
| Sententia communis | Communément reçue parmi les théologiens | Probable et sûre |
| Sententia probabilis / opinio | Opinion plus ou moins probable | Libre |
| Opinio tolerata | Faiblement fondée, mais tolérée par l'Église | Libre |
Plus on descend dans le tableau, plus on entre dans le domaine de la discussion permise. Les dernières lignes sont précisément le terrain des opinions théologiques.
L'exemple classique : la grâce et la liberté (la querelle De Auxiliis)
Le cas d'école d'une opinion théologique libre est la grande controverse sur la grâce qui opposa, à la fin du XVIᵉ siècle, les dominicains (autour de Domingo Báñez, héritiers de saint Thomas) et les jésuites (autour de Luis de Molina). La question : comment concilier l'efficacité de la grâce divine et la liberté réelle de l'homme ? Les thomistes parlaient de prémotion physique ; les molinistes, de science moyenne par laquelle Dieu connaît ce que ferait librement chaque homme dans chaque circonstance.
Le débat fut si vif que Rome institua une commission spéciale, la Congrégation De Auxiliis (1598-1607). Après des années de discussions, le pape Paul V trancha en 1607… en ne tranchant pas : il déclara qu'aucune des deux écoles n'était hérétique, autorisa chacune à enseigner sa position, et interdit aux deux camps de s'accuser mutuellement d'erreur ou d'hérésie[27]. La question fut laissée ouverte.
C'est l'illustration parfaite de ce qu'est une opinion théologique : deux thèses incompatibles, soutenues par de grands esprits, sur un point réel de la foi (la grâce), et que l'Église n'a pas voulu transformer en doctrine obligatoire. Un catholique peut aujourd'hui encore être thomiste ou moliniste sans la moindre atteinte à sa foi.
D'autres questions laissées ouvertes
Bien d'autres points relèvent de l'opinion libre ou ont longtemps relevé d'elle : le sort des enfants morts sans baptême (les limbes, hypothèse théologique jamais érigée en dogme, et que la Commission théologique internationale a explicitement présentée en 2007 comme « une opinion théologique possible »)[28] ; le moment précis de l'animation de l'embryon dans la spéculation ancienne ; la manière exacte dont s'articulent providence et liberté ; le détail de l'eschatologie. Sur tous ces points, l'Église propose un cadre ferme et laisse une marge de recherche.
Quand une opinion devient dogme
Une opinion théologique peut, au terme d'une longue maturation, être reconnue comme appartenant à la Révélation et définie comme dogme. L'exemple le plus net est l'Immaculée Conception. Pendant des siècles, la question fut librement débattue : les franciscains (à la suite de Duns Scot) la soutenaient, une partie des dominicains (invoquant saint Thomas) la contestaient ; ce fut, durant tout le Moyen Âge, une quaestio disputata. Puis la conviction de l'Église mûrit, jusqu'à ce que Pie IX, en 1854, la définisse comme dogme dans la bulle Ineffabilis Deus. Ce qui était opinion débattue devint vérité de foi — non parce qu'on aurait inventé une croyance nouvelle, mais parce qu'on a reconnu ce qui était déjà contenu dans la foi de l'Église. On touche là au cœur de la question du développement du dogme, traitée plus bas.
Le critère pratique : la bonne question à se poser
Devant un énoncé — une phrase d'encyclique, une affirmation de catéchisme, une thèse lue dans un livre, une déclaration médiatique d'un évêque —, le réflexe juste n'est pas de demander d'abord « est-ce vrai ? », mais : « à quel niveau cet enseignement se situe-t-il, et quelle adhésion l'Église me demande-t-elle ? » C'est le degré d'adhésion requis qui distingue dogme, doctrine et opinion, bien plus que le sujet traité.
Ne pas niveler par le haut ni par le bas
Deux dérives symétriques guettent.
Niveler par le haut, c'est ériger tout en dogme : faire de chaque opinion patristique, de chaque dévotion, de chaque jugement prudentiel un absolu, et excommunier mentalement quiconque en doute. Cette rigidité confond la foi avec ses échafaudages et finit par durcir l'Église en idéologie.
Niveler par le bas, c'est tout ramener à l'opinion : décréter que « rien n'est sûr », que seul l'infaillible explicitement défini engagerait, et donc qu'on peut écarter le reste. Donum veritatis vise précisément cette tentation, qui réduit le Magistère à un avis parmi d'autres :
« Plus fréquemment, on estime que le théologien ne serait tenu d'adhérer qu'à l'enseignement infaillible du Magistère, tandis que […] les doctrines proposées sans qu'intervienne le charisme d'infaillibilité n'auraient nullement un caractère obligatoire, de sorte que l'esprit serait libre d'y adhérer ou non. » — Congrégation pour la doctrine de la foi, Donum veritatis, n° 33[29]
La position catholique est un équilibre : adhésion de foi au dogme, adhésion ferme aux vérités définitives, soumission religieuse au magistère ordinaire, liberté motivée sur les opinions — chaque chose à son niveau.
La hiérarchie des vérités
Cette gradation ne crée pas un catholicisme « à la carte ». Toutes les vérités de foi sont vraies ; mais elles ne sont pas toutes au même rang par rapport au centre, qui est le mystère du Christ. Le concile Vatican II a forgé l'expression de hiérarchie des vérités, reprise par le Catéchisme :
« La diversité de leurs rapports avec les fondements de la foi chrétienne marque un ordre ou une "hiérarchie" des vérités de la doctrine catholique. » — Catéchisme de l'Église catholique, n° 90, citant Unitatis redintegratio 11[30]
La Trinité et la Rédemption ne sont pas « au même étage » qu'une vérité périphérique : non que l'une soit vraie et l'autre fausse, mais parce que l'une est plus proche du fondement. Comprendre la hiérarchie des vérités, c'est savoir distinguer le centre et la périphérie sans rien rejeter.
Le dogme se développe-t-il ? « L'Église invente des dogmes »
L'objection est classique : si l'Immaculée Conception (1854) ou l'Assomption (1950) ont été définies si tard, n'est-ce pas la preuve que l'Église fabrique des dogmes au fil des siècles ? La réponse catholique tient en une distinction : définir n'est pas inventer, et développer n'est pas changer.
Vincent de Lérins : croître dans le même sens
Dès le Vᵉ siècle, saint Vincent de Lérins a fixé la règle d'or. Il distingue le progrès (profectus), légitime, et l'altération (permutatio), illégitime. La foi grandit en intelligence, mais sans changer de contenu :
« Que croissent donc et que progressent fortement, avec les années et les siècles, l'intelligence, la science et la sagesse, de chacun comme de tous, d'un seul homme comme de l'Église entière — mais uniquement dans leur genre propre, c'est-à-dire dans le même dogme, le même sens et le même jugement. » — Saint Vincent de Lérins, Commonitorium, ch. 23[31]
C'est lui aussi qui a donné le célèbre canon permettant de reconnaître la foi catholique : ce qui a été cru « partout, toujours, par tous »[32]. Un dogme défini tardivement n'est pas une nouveauté : c'est l'explicitation solennelle d'une foi déjà présente, même si elle était jusque-là implicite ou débattue.
Vatican I reprend Vincent
Cette règle n'est pas restée une formule d'auteur : le premier concile du Vatican l'a faite sienne dans la constitution dogmatique Dei Filius (1870), en reprenant presque mot pour mot la formule de Vincent. Le sens d'un dogme une fois défini demeure irréformable :
« Que croisse donc […] l'intelligence […] mais uniquement dans son genre, c'est-à-dire dans le même dogme, le même sens et le même jugement (in eodem scilicet dogmate, eodem sensu eademque sententia). » — Concile Vatican I, Dei Filius, ch. 4 (DS 3020), citant Vincent de Lérins[33]
La portée est immense : le développement est non seulement permis, mais il a une limite infranchissable. On peut mieux comprendre un dogme, le formuler plus précisément, en tirer des conséquences ; on ne peut jamais lui donner un sens nouveau et contraire. C'est exactement ce qui sépare le développement homogène (catholique) de l'évolution-mutation (moderniste, condamnée).
Newman et le développement homogène
Au XIXᵉ siècle, saint John Henry Newman a donné à cette intuition sa forme la plus achevée dans son Essai sur le développement de la doctrine chrétienne (1845). Une doctrine vivante, comme un organisme, se déploie tout en restant elle-même ; Newman propose même des critères pour distinguer un développement authentique d'une corruption : permanence du type, continuité des principes, pouvoir d'assimilation, logique conséquente, anticipation de l'avenir, action conservatrice sur le passé, vigueur durable[34]. Le germe et l'arbre diffèrent par la taille, non par la nature.
Ainsi, lorsqu'on objecte que « l'Église a inventé un dogme », la vraie question est : s'agit-il d'un développement homogène (le même germe qui grandit) ou d'une rupture ? Pour les dogmes définis, c'est toujours le premier cas — et c'est vérifiable, puisque la foi visée préexistait à sa définition.
Questions fréquentes
Un catholique peut-il être en désaccord avec une opinion théologique ?
Oui, sans réserve. Une opinion théologique n'oblige personne. On peut préférer Thomas à Molina ou l'inverse, juger telle hypothèse exégétique fragile, tenir une position eschatologique plutôt qu'une autre. La seule exigence est la loyauté : ne pas faire passer son opinion pour la doctrine de l'Église, et ne pas accuser d'hérésie celui qui tient l'opinion adverse — exactement ce que Paul V interdit aux deux camps en 1607[35].
Peut-on discuter un enseignement du magistère ordinaire non définitif ?
Avec nuance. Cet enseignement (le troisième niveau) appelle une soumission religieuse, pas un assentiment de foi[36]. Donum veritatis reconnaît qu'un théologien peut éprouver des difficultés sérieuses et même les exprimer, par les voies appropriées, dans un esprit de service ; ce qu'elle exclut, c'est le dissentiment organisé, l'opposition publique érigée en contre-magistère[37]. La différence est celle d'une objection cherchant la vérité dans l'obéissance et d'une contestation de principe.
Le pape peut-il changer un dogme ?
Non. Un dogme défini est irréformable dans son sens (Dei Filius, DS 3020)[38]. Le pape n'est pas au-dessus de la Parole de Dieu : il la sert[39]. Il peut développer, préciser, appliquer — jamais contredire ce qui a été défini. Sur l'étendue et les limites de l'autorité pontificale, voir Le pape peut-il se tromper ? et Qu'est-ce que l'infaillibilité pontificale ?.
« L'Église a changé d'avis » : esclavage, peine de mort, usure… ?
Il faut ici distinguer les niveaux. Lorsqu'on dit que l'Église « a changé », il s'agit presque toujours soit d'une discipline (une loi ecclésiastique modifiable), soit d'un jugement prudentiel sur une réalité concrète et historique (troisième niveau, perfectible), soit d'un développement homogène d'un principe permanent appliqué à une situation nouvelle. Aucun dogme n'a jamais été renversé. Confondre l'évolution d'un jugement prudentiel et la mutation d'un dogme, c'est précisément l'erreur que tout cet article cherche à dissiper.
Quelle différence avec la discipline (célibat, jeûne, liturgie) ?
La discipline ne fait pas partie de la doctrine de foi : ce sont des lois ecclésiastiques que l'Église établit et modifie pour le bien des fidèles (jeûne, abstinence, célibat sacerdotal latin, langue liturgique, jours de fête). Elles peuvent changer précisément parce qu'elles ne sont pas des vérités révélées. Voir aussi Quelle est la différence entre Tradition et traditions ?, qui distingue la Tradition vivante (porteuse de la Révélation) des traditions humaines (modifiables).
Pour aller plus loin
Au fond, la distinction entre doctrine, dogme et opinion théologique n'est ni une subtilité de spécialistes ni un moyen de « relativiser » la foi : c'est l'instrument qui permet de croire juste. Le dogme appelle la foi parce que Dieu l'a révélé ; la doctrine, dans ses degrés divers, appelle l'adhésion ou la soumission religieuse selon son autorité ; l'opinion théologique appelle l'examen libre. Tenir ces niveaux ensemble, sans tout durcir ni tout dissoudre, c'est faire droit à la fois à la fermeté de la vérité révélée et à la liberté légitime de l'intelligence croyante. Comme le résume Vincent de Lérins : grandir, oui — mais « dans le même sens et le même jugement ».
- Qu'est-ce que l'infaillibilité pontificale ? — comment et quand le Magistère engage définitivement la foi.
- Le pape peut-il se tromper ? — l'étendue et les limites de l'autorité du pape.
- Quelle est la différence entre Tradition et traditions ? — Tradition révélée et traditions humaines modifiables.
- Comment lire le Catéchisme ? — repérer dans le texte les degrés d'autorité.
- Que dit l'Église sur les francs-maçons ? — un exemple concret de jugement doctrinal, à situer dans cette grille.
Sources principales
- Catéchisme de l'Église catholique, nn. 84-92 ; 888-892 ; 2032-2036 ; 2089 (éd. définitive, Paris, Centurion, Cerf et Fleurus-Mame, 1998 ; texte sur vatican.va).
- Congrégation pour la doctrine de la foi, Profession de foi (9 janvier 1989) et Note doctrinale illustrant la formule conclusive de la Professio fidei (29 juin 1998) (vatican.va).
- Jean-Paul II, lettre apostolique motu proprio Ad tuendam fidem, 18 mai 1998.
- Congrégation pour la doctrine de la foi, Instruction Donum veritatis sur la vocation ecclésiale du théologien, 24 mai 1990 (vatican.va).
- Concile Vatican II, Lumen gentium 25 ; Unitatis redintegratio 11 ; Dei Verbum 10.
- Concile Vatican I, constitution Dei Filius, ch. 4 (DS 3016, 3020).
- Saint Vincent de Lérins, Commonitorium (434), ch. 2 et 23.
- Ludwig Ott, Précis de théologie dogmatique (Introduction : les notes théologiques).
Notes et références
Congrégation pour la doctrine de la foi, Note doctrinale illustrant la formule conclusive de la Professio fidei (commentaire doctrinal), 29 juin 1998, signée par le cardinal Joseph Ratzinger (préfet) et Mgr Tarcisio Bertone (secrétaire). Le texte présente la tradition de la Profession de foi et distingue les divers types de doctrine selon le degré d'adhésion requis (nn. 5 à 11). Texte officiel : vatican.va.
1 9 11 13 16 19 20Concile Vatican II, constitution dogmatique Lumen gentium (21 novembre 1964), n° 25, sur les degrés d'adhésion dus au Magistère : foi pour ce qui est proposé comme révélé, « assentiment religieux de leur esprit » (religiosum voluntatis et intellectus obsequium) pour l'enseignement authentique non défini ; infaillibilité du pape ex cathedra et du collège épiscopal uni au pape, surtout en concile œcuménique.
2 7Catéchisme de l'Église catholique, n° 892 : « L'assistance divine est encore donnée aux successeurs des apôtres […] lorsque, sans arriver à une définition infaillible et sans se prononcer d'une "manière définitive", ils proposent dans l'exercice du Magistère ordinaire un enseignement qui conduit à une meilleure intelligence de la Révélation […]. À cet enseignement ordinaire les fidèles doivent "donner l'assentiment religieux de leur esprit" (LG 25) qui, s'il se distingue de l'assentiment de la foi, le prolonge cependant. »
3 22 36Congrégation pour la doctrine de la foi, Instruction Donum veritatis sur la vocation ecclésiale du théologien, 24 mai 1990, n° 27, dans la partie sur les rapports de collaboration entre le Magistère et la théologie (nn. 21-31) : « Même si la doctrine de foi ne lui apparaît pas être en cause, le théologien ne présentera pas ses opinions ou ses hypothèses divergentes comme s'il s'agissait de conclusions indiscutables. Cette discrétion est commandée par le respect de la vérité ainsi que par le respect du Peuple de Dieu (cf. Rm 14, 1-15; 1 Co 8; 10, 23-33). Pour les mêmes raisons, il renoncera à leur expression publique intempestive. » Les divergences visées sont celles qui peuvent demeurer entre le théologien et le Magistère sans mettre en cause la communion de foi (n° 26). Signée par le cardinal Joseph Ratzinger. Texte : vatican.va.
4 25Catéchisme de l'Église catholique, n° 88 : définition du dogme. « Le Magistère de l'Église engage pleinement l'autorité reçue du Christ quand il définit des dogmes, c'est-à-dire quand il propose, sous une forme obligeant le peuple chrétien à une adhésion irrévocable de foi, des vérités contenues dans la Révélation divine ou bien quand il propose de manière définitive des vérités ayant avec celles-là un lien nécessaire. »
5Catéchisme de l'Église catholique, n° 84, sur le depositum fidei : « “L'héritage sacré” (cf. 1 Tm 6, 20 ; 2 Tm 1, 12-14) de la foi (depositum fidei), contenu dans la Sainte Tradition et dans l'Écriture Sainte a été confié par les apôtres à l'ensemble de l'Église » (cf. Dei Verbum 10).
6Catéchisme de l'Église catholique, n° 891, sur l'infaillibilité du pape et du collège épiscopal : « De cette infaillibilité, le Pontife romain […] jouit du fait même de sa charge quand […] il proclame, par un acte définitif, un point de doctrine touchant la foi et les mœurs […]. L'infaillibilité promise à l'Église réside aussi dans le corps des évêques quand il exerce son Magistère suprême en union avec le successeur de Pierre » (cf. Lumen gentium 25 ; Vatican I, DS 3074). Le Magistère ordinaire et universel est l'autre mode, non solennel, par lequel une vérité peut être proposée définitivement.
8Congrégation pour la doctrine de la foi, Profession de foi (formule publiée le 9 janvier 1989, AAS 81, 1989, p. 104-106), alinéas conclusifs cités ici tels que les reproduit la Note doctrinale du 29 juin 1998 (nn. 5, 6 et 10). Premier alinéa : « Avec une foi ferme, je crois aussi toutes les vérités qui sont contenues dans la Parole de Dieu écrite ou transmise par la tradition et proposées par l'Église pour être crues comme divinement révélées, soit en vertu d'un jugement solennel, soit par le Magistère ordinaire et universel. » (La traduction française de la formule elle-même, imprimée en tête du même fascicule, porte « en vertu d'une décision solennelle ».) Deuxième alinéa : « Fermement encore, j'embrasse et tiens toutes et chacune des vérités que l'Église propose de façon définitive concernant la doctrine sur la foi et les mœurs. » Troisième alinéa : « De plus, avec une soumission religieuse de la volonté et de l'intelligence, j'adhère aux doctrines qui sont énoncées, soit par le Pontife romain, soit par le Collège des évêques, lorsqu'ils exercent le Magistère authentique, même s'ils n'ont pas l'intention de les proclamer par un acte définitif. » Texte : vatican.va.
10 18 21Catéchisme de l'Église catholique, n° 2089, citant le canon 751 du Code de droit canonique (1983) : « L'hérésie est la négation obstinée, après la réception du baptême, d'une vérité qui doit être crue de foi divine et catholique, ou le doute obstiné sur cette vérité. L'apostasie est le rejet total de la foi chrétienne. Le schisme est le refus de la soumission au Souverain Pontife ou de communion avec les membres de l'Église qui lui sont soumis. »
12Catéchisme de l'Église catholique, n° 86, citant Dei Verbum 10 : « Ce Magistère n'est pas au-dessus de la parole de Dieu, mais il la sert, n'enseignant que ce qui fut transmis […]. »
14 39Catéchisme de l'Église catholique, n° 85, citant Dei Verbum 10 : « La charge d'interpréter de façon authentique la Parole de Dieu, écrite ou transmise, a été confiée au seul Magistère vivant de l'Église dont l'autorité s'exerce au nom de Jésus-Christ », c'est-à-dire aux évêques en communion avec le successeur de Pierre.
15Jean-Paul II, lettre apostolique en forme de motu proprio Ad tuendam fidem, 18 mai 1998, qui insère dans le Code de droit canonique la norme correspondant au deuxième alinéa de la Profession de foi (vérités à tenir définitivement, can. 750 §2) et la sanction correspondante (can. 1371, 1°), ainsi que leurs équivalents dans le Code des canons des Églises orientales (can. 598 §2 et 1436 §2). La Note doctrinale de la CDF du 29 juin 1998, publiée en même temps, commente la formule conclusive de la Profession de foi.
17Congrégation pour la doctrine de la foi, Donum veritatis, n° 24 : « Dans ce domaine des interventions d'ordre prudentiel, il est arrivé que des documents magistériels ne soient pas exempts de déficiences. Les Pasteurs n'ont pas toujours perçu aussitôt tous les aspects ou toute la complexité d'une question. » Le même n° 24 ajoute : « Il serait contraire à la vérité de conclure, à partir de certains cas déterminés, que le Magistère de l'Église puisse se tromper habituellement dans ses jugements prudentiels, ou qu'il ne jouisse pas de l'assistance divine dans l'exercice intégral de sa mission. »
23 24Ludwig Ott, Précis de théologie dogmatique (Grundriss der katholischen Dogmatik, 1952 ; trad. fr. Marcel Grandclaudon, Mulhouse, Salvator, 1955), Introduction à la dogmatique, § 8, « Les degrés de certitude théologiques », n° 6, p. 23 : « Le plus petit degré de certitude est possédé par l'opinio tolerata, qui ne s'appuie que sur des arguments faibles, mais est tolérée par l'Église. » L'échelle (de fide, fidei proxima, sententia certa, communis, probabilis, opinio tolerata), simplifiée dans le tableau (Ott y range aussi les « vérités catholiques », objet d'une foi ecclésiastique, au n° 2, et la sententia pia au n° 6 ; il nomme la sententia certa « sententia ad fidem pertinens ou theologice certa », n° 4), est un instrument de classement des manuels néo-scolastiques, sans valeur magistérielle propre, mais largement utilisé pour situer le poids d'une proposition.
26Controverse De Auxiliis (sur les secours de la grâce). Opposant les dominicains (Domingo Báñez, prémotion physique, dans la ligne thomiste) aux jésuites (Luis de Molina, Concordia, 1588, science moyenne). Le pape Clément VIII institua la Congrégation De Auxiliis (réunions de 1598 à 1607). En 1607, Paul V dissout la commission sans définir : aucune des deux écoles n'est jugée hérétique, chacune peut enseigner sa thèse, et il leur est interdit de se condamner mutuellement. Aucune décision doctrinale ne fut jamais promulguée : la question reste une opinion théologique ouverte.
27 35Commission théologique internationale, L'espérance du salut pour les enfants qui meurent sans baptême, 2007. Le document rappelle que l'idée des limbes « n'a pas de fondement clair dans la Révélation » (n° 3), que la bulle Auctorem fidei de Pie VI « n'est pas une définition dogmatique de l'existence des limbes » (n° 38) et que cette théorie « demeure une opinion théologique possible » (n° 41) ; il propose des raisons d'espérer le salut de ces enfants, sans rien définir. Voir aussi Que devient un enfant mort sans baptême ?.
28Congrégation pour la doctrine de la foi, Donum veritatis, n° 33 (dans la section sur le dissentiment, nn. 32-41) : « Plus fréquemment, on estime que le théologien ne serait tenu d'adhérer qu'à l'enseignement infaillible du Magistère, tandis que, dans la perspective d'une sorte de positivisme théologique, les doctrines proposées sans qu'intervienne le charisme d'infaillibilité n'auraient nullement un caractère obligatoire, de sorte que l'esprit serait libre d'y adhérer ou non. » L'Instruction range cette position parmi les formes du « dissentiment » (n° 33) et rappelle que l'enseignement non définitif du Magistère requiert « un assentiment religieux de la volonté et de l'intelligence » (n° 23). Texte officiel : vatican.va.
29Catéchisme de l'Église catholique, n° 90, citant Unitatis redintegratio 11 : « La diversité de leurs rapports avec les fondements de la foi chrétienne marque un ordre ou une "hiérarchie" des vérités de la doctrine catholique. » Le même n° renvoie au nexus mysteriorum de Vatican I (DS 3016) et à Lumen gentium 25.
30Saint Vincent de Lérins, Commonitorium primum (vers 434), ch. 23. Latin : « Crescat igitur oportet et multum vehementerque proficiat tam singulorum quam omnium, tam unius hominis quam totius Ecclesiae, aetatum ac saeculorum gradibus, intelligentia, scientia, sapientia, sed in suo dumtaxat genere, in eodem scilicet dogmate, eodem sensu eademque sententia. » Distinction entre profectus (progrès homogène, légitime) et permutatio (altération, illégitime).
31Saint Vincent de Lérins, Commonitorium, ch. 2 : « In ipsa item catholica Ecclesia magnopere curandum est ut id teneamus quod ubique, quod semper, quod ab omnibus creditum est » — « ce qui a été cru partout, toujours, par tous » : le triple critère d'universalité, d'antiquité et de consentement (le « canon de Vincent »).
32Concile Vatican I, constitution dogmatique Dei Filius sur la foi catholique, 24 avril 1870, ch. 4 (Denzinger-Schönmetzer 3020) : le concile reprend la formule de Vincent de Lérins — l'intelligence des dogmes peut croître « in eodem scilicet dogmate, eodem sensu eademque sententia » (dans le même dogme, le même sens et le même jugement). Le canon correspondant (DS 3043) condamne quiconque dirait qu'il peut arriver qu'aux dogmes proposés par l'Église il faille un jour, selon le progrès de la science, attribuer un sens autre que celui que l'Église a compris et comprend. Le nexus mysteriorum (lien des mystères entre eux) est en DS 3016.
33 38John Henry Newman, An Essay on the Development of Christian Doctrine (1845 ; édition remaniée de 1878, d'où viennent les intitulés ci-dessous). Newman y propose sept « notes » (critères) permettant de distinguer un développement authentique d'une corruption de la doctrine : permanence du type, continuité des principes, pouvoir d'assimilation, suite logique, anticipation de son avenir, action conservatrice à l'égard du passé, vigueur persistante. Béatifié en 2010, canonisé en 2019.
34Congrégation pour la doctrine de la foi, Donum veritatis, nn. 28-32, qui distinguent les « difficultés » que le théologien peut légitimement éprouver et soumettre au Magistère, dans un esprit de dialogue et de service (nn. 28-31), et le « dissentiment » — opposition publique et systématisée, « qu'il convient de bien distinguer de la situation de difficulté personnelle » (n° 32) — qui n'est pas justifié. Texte : vatican.va.
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