L'objection est aussi vieille que la philosophie : si Dieu connaît déjà ce que je ferai demain, est-ce que je peux encore choisir autrement ? Et s'il est impossible que Dieu se trompe, l'avenir ne semble-t-il pas verrouillé d'avance ? L'argument est lancé par Cicéron au I^er siècle avant Jésus-Christ pour nier la prescience divine au nom de la liberté[1] ; il est repris aujourd'hui par certains athées contemporains pour nier l'existence du Dieu chrétien au nom de la même liberté. Entre ces deux extrêmes, beaucoup de croyants en éprouvent un trouble réel, parfois jusqu'à imaginer que la prière elle-même serait inutile.
La réponse catholique n'est pas un compromis bricolé entre deux exigences contradictoires. C'est une distinction métaphysique patiemment élaborée par Origène au III^e siècle, par saint Augustin contre le fatalisme cicéronien, par Boèce dans sa Consolation, par saint Anselme dans son De Concordia, puis par saint Thomas d'Aquin dans la Somme théologique, avant d'être reprise au XVI^e siècle par Luis de Molina, Domingo Báñez et la grande controverse De auxiliis. Tous, malgré leurs désaccords sur la modalité de la prescience, convergent sur un même refus : Dieu sait infailliblement ce que je choisirai librement, et c'est précisément ce que je choisirai librement qu'il sait.
L'apparente contradiction repose presque toujours sur une mauvaise image de Dieu — un spectateur situé dans le temps, observant le futur à l'avance comme on regarde une bande défiler. Cette image-là, la théologie catholique la refuse depuis le III^e siècle — depuis Origène, puis saint Augustin (La Cité de Dieu, livre V). Le Dieu chrétien n'est pas avant le futur ; il est hors du temps. Et sa connaissance ne précède pas nos actes libres : elle les embrasse éternellement, tels qu'ils sont — libres.
Cet article reprend l'objection sous sa forme la plus serrée, retrace son histoire philosophique, déploie les trois grandes distinctions catholiques classiques, expose les deux écoles permises — moliniste et thomiste —, examine les versions modernes de l'objection (Nelson Pike, Open Theism de Hasker et Boyd, compatibilisme calviniste de Jonathan Edwards) et leur réponse (Eleonore Stump, Alvin Plantinga, William Lane Craig, Linda Zagzebski, Mathieu Lavagna), avant de tirer les conséquences spirituelles concrètes : la prescience divine, loin de produire du fatalisme, fonde la confiance et rend la prière intelligible.
L'objection en clair
Le syllogisme apologétique de base
L'objection prend, dans sa version brute, la forme suivante :
- Dieu connaît infailliblement tous les événements futurs, y compris mes choix.
- Si Dieu sait infailliblement que je ferai X demain, alors il est impossible que je ne fasse pas X.
- Or, je ne suis libre que si je peux faire X ou ne pas faire X.
- Donc, sous l'hypothèse de la prescience divine, je ne suis pas libre.
Le philosophe apologète Mathieu Lavagna rapporte la version familière de l'argument dans Soyez rationnel, devenez catholique : « Si Dieu sait tout à l'avance, alors tout le déroulé de l'histoire est prévu par lui ! Quoi que je fasse, je ne peux pas être libre. »[2]
L'objection paraît dévastatrice. Elle ne cible pas un détail périphérique : elle attaque ensemble l'omniscience divine et la responsabilité humaine. Si elle réussissait, la justice divine s'effondrerait : pourquoi punir un péché que Dieu savait, depuis toute éternité, inévitable ? Pourquoi récompenser un acte de charité que Dieu savait, depuis toute éternité, garanti ?
Trois visages de l'objection
L'objection n'est pas seulement un jeu de salon : elle ressurgit dans trois contextes très différents, qui exigent chacun une réponse adaptée.
(1) L'athéisme contemporain. Le sceptique présente la contradiction comme une réfutation interne du Dieu chrétien : le concept même de Dieu serait incohérent. C'est la version visée par Lavagna dans son chapitre sur « Si Dieu sait tout à l'avance, pas de libre arbitre ? »[3]. Réponse : ce n'est pas un argument contre l'existence de Dieu, mais contre une certaine conception caricaturale de la prescience divine[4].
(2) Le calvinisme radical et le compatibilisme protestant. Une fraction du protestantisme — issue de Jean Calvin et systématisée par Jonathan Edwards au XVIII^e siècle — accepte la conclusion : Dieu est tellement souverain que l'homme n'est pas réellement libre au sens libertarien. Pour préserver le terme « liberté », Edwards le redéfinit comme spontanéité psychologique : nous faisons ce que nous voulons, mais Dieu détermine ce que nous voulons[5]. Cette solution sacrifie la liberté réelle ; le nécessitarisme qu'elle suppose est celui que l'Église a rejeté : à Trente, par avance (session VI, 1547)[6], puis contre le jansénisme quesnellien dans Unigenitus (1713)[7] — deux textes antérieurs à Edwards (1754), qui ne visaient donc pas son ouvrage, mais la doctrine nécessitariste elle-même.
(3) Le doute spirituel ordinaire. « Si tout est déjà écrit, pourquoi prier ? Pourquoi essayer de me convertir ? Si Dieu sait que je vais pécher demain, je n'y peux rien. » Ce dernier visage n'est pas marginal. Il explique pourquoi la réponse catholique ne peut pas se contenter d'une élégante pirouette logique : elle doit aussi rendre la prière, la conversion, l'examen de conscience et le jugement final intelligibles.
La version forte : Nelson Pike et la nécessité accidentelle
La version contemporaine la plus serrée de l'objection vient du philosophe analytique américain Nelson Pike. Dans un article fondateur de 1965, « Divine Omniscience and Voluntary Action », Pike soutient que si hier Dieu savait que je ferai X demain, alors le fait « Dieu sait que je ferai X » est désormais un fait passé, et personne n'a de pouvoir sur le passé[8]. Donc je ne peux rien faire qui rende ce fait passé faux. Donc je dois faire X. Donc je ne suis pas libre.
Cette version ajoute à l'objection classique l'idée de nécessité accidentelle (accidental necessity) : ce qui est passé est désormais impossible à changer. C'est cette version qu'il faut désamorcer en priorité, parce qu'elle a relancé tout un débat anglo-saxon depuis cinquante ans — où l'on retrouve Alvin Plantinga, William Lane Craig, Eleonore Stump, William Hasker, Linda Zagzebski, et la résurrection contemporaine du molinisme. La philosophe Linda Zagzebski parle même d'un véritable dilemme qui structure toute la philosophie analytique de la religion : soit on adopte la solution éternaliste boétienne, soit on adopte la solution ockhamiste des soft facts, soit on doit abandonner soit la liberté libertarienne, soit l'omniscience exhaustive[9].
Le témoignage de l'Écriture
Avant toute analyse philosophique, il faut entendre la voix de la Révélation. La Bible affirme avec une étonnante clarté deux choses inséparables : Dieu connaît tout, y compris nos pensées les plus intimes et nos actes les plus futurs, et l'homme est réellement libre, responsable, capable de choisir.
Dieu connaît tous nos pas
Le Psaume 138 — « le psaume de l'omniscience divine » — donne la formule la plus dense :
« Tu me scrutes, Seigneur, et tu sais ! Tu sais quand je m'assois, quand je me lève ; de très loin, tu pénètres mes pensées. Que je marche ou me repose, tu le vois, tous mes chemins te sont familiers. Avant qu'un mot ne parvienne à mes lèvres, déjà, Seigneur, tu le sais. » — Psaume 138 (139), 1-4, traduction liturgique AELF[10]
Isaïe, dans le second chapitre de son grand poème sur le Dieu unique, va plus loin encore : la prescience divine englobe l'histoire entière, du commencement à la fin :
« Rappelez-vous les événements passés, ceux de jadis, car je suis Dieu, il n'en est pas d'autre, il n'est de dieu que moi ! Dès le commencement, j'annonce la fin, et depuis longtemps, ce qui n'est pas accompli. Je dis : "Mon projet tiendra ; tout mon désir, je l'accomplirai." » — Isaïe 46, 9-10[11]
Jérémie reçoit, dès sa vocation, l'aveu d'une connaissance qui précède sa propre existence :
« Avant même de te façonner dans le sein de ta mère, je te connaissais ; avant que tu viennes au jour, je t'ai consacré ; je fais de toi un prophète pour les nations. » — Jérémie 1, 5[12]
Le livre de la Sagesse formule la chose en termes presque techniques :
« Elle connaît le passé et conçoit l'avenir, elle sait le sens caché des paroles et la solution des énigmes ; les signes et les prodiges, elle les prévoit, ainsi que les temps et les moments favorables. » — Sagesse 8, 8[13]
Et le Siracide condense l'omniscience divine dans une formule qui sera reprise par toute la scolastique : « Toutes choses lui étaient connues, avant d'être créées ; elles le sont encore après leur achèvement. » (Si 23, 20)[14].
Le contrefactuel biblique : David à Keïla et les villes de Galilée
Plus extraordinaire encore, l'Écriture affirme que Dieu connaît non seulement ce qui arrivera, mais ce qui arriverait si telle ou telle circonstance se réalisait. Deux passages classiques en témoignent — et ils seront, au XVI^e siècle, le socle scripturaire de la doctrine moliniste de la science moyenne.
Au premier livre de Samuel, David, fuyant Saül, se réfugie à Keïla. Il consulte le Seigneur :
« Les notables de Keïla vont-ils me livrer entre ses mains ? Saül descendra-t-il, comme ton serviteur vient de l'apprendre ? Seigneur, Dieu d'Israël, daigne en informer ton serviteur ! » Et le Seigneur dit : « Saül descendra. » David dit : « Les notables de Keïla vont-ils nous livrer, moi et mes hommes, entre les mains de Saül ? » Le Seigneur dit : « Ils vous livreront. » — 1 Samuel 23, 11-12[15]
Alors David se leva avec ses hommes — environ six cents — et sortit de Keïla (v. 13).
Le passage est fascinant. Dieu révèle ce qui arriverait si David restait : Saül descendrait, et Keïla le livrerait. Mais David part, et l'événement n'arrive jamais. Ce que Dieu connaissait, ce n'était pas un fait futur effectif — c'était un contrefactuel de liberté : ce que feraient librement les hommes de Keïla dans une situation hypothétique.
Le Christ lui-même utilise ce type de connaissance contrefactuelle, dans une apostrophe célèbre contre les villes incrédules de Galilée :
« Malheureuse es-tu, Corazine ! Malheureuse es-tu, Bethsaïde ! Car, si les miracles qui ont eu lieu chez vous avaient eu lieu à Tyr et à Sidon, ces villes, autrefois, se seraient converties sous le sac et la cendre... Et toi, Capharnaüm, seras-tu élevée jusqu'au ciel ? Tu descendras jusqu'à l'enfer ! Car si les miracles qui ont eu lieu chez toi avaient eu lieu à Sodome, cette ville serait encore là aujourd'hui. » — Matthieu 11, 21-23[16]
Le passage est décisif. Jésus affirme savoir ce que Tyr, Sidon et Sodome auraient librement choisi dans des circonstances qui ne se sont jamais produites. Il s'agit d'une connaissance des contrefactuels libres : non pas de ce qui sera, mais de ce qui serait si. Cette connaissance présuppose, et la véracité du contrefactuel (donc la libre détermination hypothétique des villes), et la science divine qui l'embrasse parfaitement[17].
La liberté affirmée par l'Écriture
L'Écriture n'oppose jamais cette omniscience à la liberté humaine. Au contraire, elle affirme les deux ensemble. Le Siracide donne la formule la plus directe :
« C'est lui qui, au commencement, a créé l'homme et l'a laissé à son libre arbitre. Si tu le veux, tu peux observer les commandements ; il dépend de ton choix de rester fidèle. » — Siracide 15, 14-15[18]
Ce verset sera cité par le Catéchisme de l'Église catholique (§ 1730) comme témoignage privilégié de la doctrine catholique de la liberté[19]. Et le Deutéronome scelle l'alliance par une injonction où la liberté humaine est centrale :
« Vois ! Je te propose aujourd'hui la vie, et le bonheur, la mort et le malheur... Choisis donc la vie, pour que vous viviez, toi et ta descendance. » — Deutéronome 30, 15.19[20]
L'articulation la plus dense est dans les Actes des Apôtres. La Passion du Christ, l'événement le plus chargé de la providence divine, est présentée par Pierre comme à la fois voulue de toute éternité par Dieu et librement exécutée par Hérode, Pilate, Israël et les nations :
« Dans cette ville, Hérode et Ponce Pilate, avec les nations et le peuple d'Israël, se sont ligués contre Jésus, ton Saint, ton Serviteur, le Christ à qui tu as donné l'onction ; ils ont fait tout ce que tu avais décidé d'avance dans ta puissance et selon ton dessein. » — Actes 4, 27-28[21]
Et saint Paul, dans l'épître aux Romains, articule l'éternel dessein divin et la responsabilité humaine sans aplatir l'un sur l'autre : « Ceux que, d'avance, il connaissait, il les a aussi destinés d'avance à être configurés à l'image de son Fils... » (Rm 8, 28-30)[22].
La Bible tient donc, sans gêne et sans tension apparente, les deux propositions — Dieu connaît tout d'avance, l'homme est libre. C'est sur ce paradoxe que la philosophie catholique va travailler pendant deux mille ans.
Une longue histoire philosophique
L'objection n'a pas attendu le XVIII^e siècle. Elle a été formulée, déjà, avant le Christ — et la réponse catholique se construit en dialogue avec deux mille ans de philosophie.
Aristote et la bataille navale
Dans le chapitre 9 du De interpretatione, Aristote pose la question des futurs contingents : si la proposition « Il y aura une bataille navale demain » est vraie aujourd'hui, alors la bataille navale arrivera nécessairement ; si elle est fausse, elle n'arrivera pas. Dans les deux cas, l'avenir semble écrit, et la délibération devient absurde[23].
Aristote refuse cette conclusion. Pour lui, les propositions sur les futurs contingents n'ont pas, aujourd'hui, une valeur de vérité déjà déterminée — leur vérité ne se fixe qu'au moment où l'événement arrive. Cette solution sera rejetée par la tradition catholique dominante : Dieu ne peut pas ignorer la vérité d'une proposition sous prétexte qu'elle porte sur le futur. Mais le problème posé par Aristote — comment articuler la vérité d'un énoncé sur le futur et la liberté de l'agent — restera le cadre du débat pour deux millénaires.
Cicéron contre les Stoïciens
Cicéron, dans le De fato et le De divinatione, attaque la doctrine stoïcienne du fatum qui semble enchaîner toutes choses dans une causalité nécessaire[24]. Sa solution est radicale : pour sauver la liberté, il faut nier la prescience divine des actes futurs libres. Pour Cicéron, soit Dieu sait tout d'avance, soit l'homme est libre — mais pas les deux.
C'est précisément cette alternative que saint Augustin va refuser frontalement. Et c'est aussi cette alternative que l'Open Theism contemporain de William Hasker et Greg Boyd va réactiver au XX^e siècle, en sacrifiant l'omniscience pour sauver la liberté libertarienne[25].
Origène et la prescience non-causale
Au III^e siècle, Origène, dans son grand traité apologétique Contre Celse, formule pour la première fois en milieu chrétien la distinction qui va structurer tout le débat. Répondant à l'objection païenne selon laquelle les prophéties messianiques imposeraient une nécessité aux événements, Origène pose la règle qui sera reprise telle quelle par saint Thomas d'Aquin mille ans plus tard :
« Nous ne croyons pas que celui qui prédit la chose soit cause qu'elle arrive, parce qu'il a prédit qu'elle arriverait ; mais nous croyons au contraire que la chose devant arriver, soit qu'on la prédise ou qu'on ne la prédise pas, c'est elle qui donne occasion de la prédire à celui qui connaît l'avenir. » — Origène, Contre Celse, livre II, chapitre 20[26]
La formule est décisive. Dans son commentaire sur l'épître aux Romains, Origène la systématise en latin (via la traduction de Rufin) sous une forme qui passera dans toute la scolastique : « Non quia Deus scit aliquid futurum, ideo erit ; sed quia futurum est, ideo a Deo scitur antequam sit » — « Ce n'est pas parce que Dieu sait qu'une chose sera qu'elle sera ; mais parce qu'elle sera, elle est connue de Dieu avant d'être »[27]. Saint Thomas la citera explicitement dans son commentaire sur les Sentences I, distinction 38[28].
Saint Augustin contre Cicéron
Dans le livre V de La Cité de Dieu (achevé vers 413), Augustin nomme explicitement Cicéron et lui répond. Il refuse la fausse alternative :
« Ce n'est pas une conséquence nécessaire que, si Dieu connaît d'avance ce qui sera dans notre volonté, il n'y ait rien dans notre volonté. Car celui qui connaît d'avance n'est pas dans le néant ; et si celui qui connaît d'avance ce qui sera dans notre volonté ne connaît pas un néant mais quelque chose, alors, dans la prescience qui demeure, il y a aussi quelque chose dans notre volonté. » — Saint Augustin, La Cité de Dieu, livre V, chapitre 9[29]
La formule est décisive : la prescience divine porte précisément sur ce qui dépend de la volonté. Si Dieu prévoyait un événement contraint, il prévoirait autre chose qu'un acte libre. Mais s'il prévoit un acte libre, alors la liberté est dans ce qu'il connaît, non détruite par lui.
« Si donc nous embrassons les deux propositions ensemble — la prescience de Dieu et la liberté humaine —, nous croyons fidèlement et nous vivons droitement. » — Saint Augustin, La Cité de Dieu, livre V, chapitre 10[30]
Augustin a posé l'axe central de toute la tradition catholique : conjoindre les deux. Le reste sera distinction, précision, approfondissement métaphysique.
Boèce et la solution éternaliste
Au début du VI^e siècle, dans sa cellule de condamné à mort, Boèce écrit la Consolation de Philosophie. Le livre V tout entier est consacré au problème de la prescience et de la liberté. Sa contribution propre est d'introduire la notion d'éternité divine comme clé du problème :
« L'éternité est la possession totale, simultanée et parfaite d'une vie sans terme. » — Boèce, La Consolation de Philosophie, livre V, prose 6[31]
Boèce souligne que Dieu n'est pas dans le temps. Il ne s'avance pas de moment en moment comme nous. Tous les temps lui sont simultanément présents. Ce que nous appelons futur n'est futur que pour nous : pour Dieu, il est éternellement présent.
« Sa connaissance, qui dépasse tout mouvement du temps, demeure dans la simplicité de sa présence, embrassant les espaces infinis du passé et du futur, et considère toutes choses dans sa simple connaissance comme si elles s'accomplissaient déjà. » — Boèce, La Consolation de Philosophie, livre V, prose 6[32]
Et Boèce ajoute la formule qui sera reprise par toute la tradition : il vaut mieux parler de la connaissance divine non comme une pré-vision (qui suppose le futur), mais comme une providence — c'est-à-dire un regard d'en haut, qui voit tout à la fois.
Saint Anselme : nécessité antécédente et nécessité conséquente
Six siècles après Boèce, saint Anselme de Cantorbéry (1033-1109) écrit son De Concordia Praescientiae et Praedestinationis et Gratiae Dei cum libero arbitrio — « De l'accord entre la prescience, la prédestination et la grâce de Dieu avec le libre arbitre » (vers 1107-1108). C'est l'un des traités les plus fins de la scolastique sur la question.
L'apport propre d'Anselme est une distinction technique cruciale : il faut distinguer nécessité antécédente (necessitas praecedens) et nécessité conséquente (necessitas sequens). La nécessité antécédente est celle qui contraint : si je suis enchaîné, je ne peux pas marcher. La nécessité conséquente est purement logique : si j'ai effectivement marché, alors « j'ai marché » est nécessairement vrai comme description de ce qui est arrivé. Mais cette « nécessité »-là ne contraint personne — elle ne fait que constater ce qui s'est accompli librement[33].
« Quand je dis : "si cela sera, cela sera nécessairement", ici la nécessité suit la position de la chose, elle ne la précède pas. Tout futur est donc futur par nécessité ; mais d'une nécessité conséquente qui ne contraint rien à être. » — Saint Anselme, De Concordia, question I, chapitre 2[34]
Et Anselme conclut :
« Tu vois donc qu'il n'est pas impossible que coexistent la prescience de Dieu et le libre arbitre, par lequel beaucoup de choses se font sans nécessité. » — Saint Anselme, De Concordia, question I, chapitre 3[35]
Cette distinction sera reprise et systématisée par saint Thomas d'Aquin sous une forme légèrement différente — necessitas conditionata vs necessitas absoluta — mais l'idée est la même : la prescience divine impose une nécessité de cohérence logique, jamais une nécessité de contrainte intérieure.
Saint Thomas d'Aquin et la science divine
Au XIII^e siècle, saint Thomas d'Aquin reprend la solution boétienne et la fond dans une métaphysique aristotélicienne plus précise. La question 14 de la Somme théologique (I^a pars) lui est entièrement consacrée. L'article 13, « Dieu connaît-il les futurs contingents ? », donne la réponse classique :
« Tout ce qui est dans le temps est éternellement présent à Dieu, non seulement en tant que Dieu a présentes à son esprit les raisons formelles de toutes choses, comme certains le prétendent, mais parce que son regard se porte éternellement sur toutes les choses, en tant qu'elles sont présentes. Il est donc manifeste que les contingents sont connus de Dieu infailliblement en tant que présents sous le regard divin dans leur présence, et cependant, par rapport à leurs propres causes, ils demeurent des futurs contingents. » — Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, I, q.14, a.13[36]
L'article 13 contient aussi l'analogie qui résume tout :
« Il en est comme de celui qui marche sur un chemin et ne voit pas ceux qui le suivent, alors que l'homme posté sur une hauteur, regardant tout le chemin, voit à la fois tous ceux qui y passent. » — Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, I, q.14, a.13, solution 3[37]
L'image est puissante : Dieu n'est pas un voyageur du temps qui regarderait depuis un futur lointain ; il est sur la hauteur de l'éternité, et voit tout le chemin d'un seul regard.
Dans la Somme contre les Gentils (livre I, chapitre 67), Thomas approfondit en montrant que l'intellect divin ne se porte pas successivement, mais d'un seul acte, sur la totalité du temps :
« Le regard de l'intellect divin se porte de toute éternité sur chaque chose qui s'accomplit au cours du temps comme sur ce qui lui est présent. » — Saint Thomas d'Aquin, Somme contre les Gentils, livre I, chapitre 67[38]
Duns Scot, Ockham et la voie franciscaine
L'école dominicaine n'a pas le monopole de la question. Au XIV^e siècle, deux franciscains majeurs — Jean Duns Scot (1266-1308) et Guillaume d'Ockham (1287-1347) — proposent des solutions différentes.
Duns Scot rejette partiellement la solution boétienne. Pour lui, Dieu ne connaît pas le futur seulement parce que tout lui est éternellement présent. Il le connaît activement par sa volonté décrétive contingente : avant l'acte de la volonté divine, les propositions contingentes n'ont pas de valeur de vérité ; Dieu détermine cette vérité en unissant ou en séparant librement leurs termes. Scot distingue trois moments logiques dans la science divine : (1) la science naturelle des nécessaires, (2) l'acte libre de la volonté qui choisit ce monde-ci parmi les possibles, (3) la science déterminée des contingents qui en résulte[39].
Guillaume d'Ockham invente, dans son Tractatus de praedestinatione et de praescientia Dei et de futuris contingentibus (1321-1323), la doctrine qui sera redécouverte par la philosophie analytique contemporaine sous le nom de soft facts. Ockham accorde à Aristote que les propositions futures contingentes ont une valeur de vérité déterminée ; mais il soutient qu'une vérité passée portant sur le futur n'est pas une vérité nécessairement passée. Le fait « hier Dieu savait que je prierais demain » a une composante passée (il existait hier) et une composante future (il porte sur demain). Ce n'est pas un fait « dur » comme « hier le soleil s'est couché », mais un fait « mou » dont la fixité dépend partiellement du futur libre. Ockham échappe ainsi au verrou du fatalisme par avance[40].
Cette distinction « hard facts / soft facts » sera réactivée par les philosophes analytiques Marilyn McCord Adams (1967), Alfred Freddoso (1983) et Alvin Plantinga (1986), comme l'une des trois grandes solutions au dilemme analysé par Linda Zagzebski[41].
Molina, Báñez et la controverse De auxiliis
Au XVI^e siècle, la Réforme protestante a relancé la question de la grâce, de la prédestination et de la liberté. Calvin, dans l'Institution de la religion chrétienne (1559), réduit la liberté humaine sous l'effet d'une prédestination absolue. Deux écoles catholiques s'organisent pour y répondre : les dominicains thomistes (autour de Domingo Báñez, 1528-1604) et les jésuites molinistes (autour de Luis de Molina, 1535-1600).
- Báñez défend une motion physique prémotrice (motio physica praevia) : Dieu, cause première, meut directement et physiquement la volonté humaine — sans pour autant la déterminer comme un automate.
- Molina propose la science moyenne (scientia media) : Dieu connaît, avant tout décret de sa volonté, ce que chaque créature libre ferait dans chaque situation possible[42].
La querelle devient si violente qu'elle remonte jusqu'au pape Clément VIII, qui ouvre une commission spéciale, les Congregationes de Auxiliis (1597-1607). Après dix ans de débats et plus de quatre-vingt-cinq sessions, le pape Paul V rend en 1607 un arrêt prudent : les deux écoles sont permises ; interdiction est faite à chaque école d'accuser l'autre d'hérésie[43]. Cette décision est restée la position romaine jusqu'à aujourd'hui.
Cette histoire est importante : elle montre que la prescience et la liberté sont des doctrines magistérielles tenues simultanément, même si la manière de les articuler reste librement débattue dans la théologie catholique.
Première distinction : Dieu n'est pas dans le temps
Pourquoi cette distinction est première
La quasi-totalité des formulations modernes de l'objection suppose, sans le dire, que Dieu serait un spectateur situé dans le temps, capable d'avancer son regard jusqu'à demain. Cette image est insuffisante. Dieu n'attend pas que le futur arrive. Il n'a pas non plus déjà-vu le futur depuis le passé. Il est hors du temps.
Qu'est-ce que l'éternité divine ?
L'éternité divine, en théologie catholique, ne signifie pas temps infini. Elle signifie mode d'être au-delà du temps. Dieu ne dure pas : il est. C'est ce que Boèce condense dans sa formule classique :
« Aeternitas igitur est interminabilis vitae tota simul et perfecta possessio. » — Boèce, La Consolation de Philosophie, livre V, prose 6[44]
Trois mots font le poids de la définition : interminabilis (sans terme), tota simul (entière à la fois), perfecta (parfaite). C'est la traduction patristique d'un point déjà central chez saint Augustin :
« Tes années sont comme un seul jour, et ton jour n'est pas chaque jour, mais aujourd'hui ; car ton aujourd'hui ne cède pas la place à un lendemain et ne succède pas à un hier. Ton aujourd'hui, c'est l'éternité. » — Saint Augustin, Confessions, livre XI, chapitre 13[45]
Saint Thomas, dans la Somme théologique I, q. 10, a. 1, reprend la définition de Boèce et la précise : l'éternité n'est pas un temps allongé à l'infini, c'est l'absence pure de succession. Le présent éternel embrasse, sans avant ni après, tout ce que nous percevons comme passé, présent et futur[46].
Tous les temps présents au regard divin
Thomas d'Aquin reformule la chose dans le langage de la métaphysique :
« Bien que les contingents se réalisent successivement, Dieu ne les connaît pas en eux-mêmes successivement comme nous, mais simultanément. Car sa connaissance, tout autant que son être, a pour mesure l'éternité ; or l'éternité, qui est tout entière à la fois, englobe la totalité du temps. » — Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, I, q.14, a.13[47]
Le point est métaphysique, mais sa portée logique est immense. Si Dieu connaît mes actes en tant que présents, alors sa connaissance n'a pas à se projeter dans un avenir vide. L'avenir est vide pour moi qui suis dans le temps ; il est plein pour Dieu qui est éternel.
C'est ce qu'exprime le Catéchisme avec une concision lapidaire :
« À Dieu tous les moments du temps sont présents dans leur actualité. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 600[48]
L'analogie du sommet de la montagne
L'analogie la plus connue est celle du sommet. Un voyageur sur un chemin tortueux ne voit que la portion devant lui ; il ne sait pas qui marche en aval, en amont, ni quand chacun atteindra le carrefour. L'observateur posté sur la montagne, lui, voit le chemin entier d'un seul regard.
« Il en est comme de celui qui marche sur un chemin et ne voit pas ceux qui le suivent, alors que l'homme posté sur une hauteur, regardant tout le chemin, voit à la fois tous ceux qui y passent. » — Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, I, q.14, a.13, solution 3[49]
L'analogie est limitée — toutes les analogies le sont — mais elle donne la bonne intuition : la simultanéité de la vue n'entraîne pas la contrainte des marcheurs. Dieu voit tout le chemin ; cela ne lui fait pas marcher mes pieds à ma place.
Limites de l'analogie
Trois précisions sont indispensables pour ne pas se tromper :
- L'observateur de la montagne reste dans le temps — il regarde au même instant tous les segments. Dieu n'est même pas dans cet instant : il est dans l'éternité.
- L'analogie pourrait suggérer que Dieu voit un futur déjà fixé. Or, ce que Dieu voit, ce sont les actes en train d'être posés librement — y compris l'acte libre lui-même.
- La vue de Dieu n'est pas une simple constatation passive : c'est aussi la cause première qui maintient toute la réalité dans l'être. Dieu ne se contente pas de voir : il fait exister.
Convergence inattendue avec la physique moderne
Un détour rapide par la physique du XX^e siècle est éclairant. Lorsque Hermann Minkowski, dans sa conférence de Cologne du 21 septembre 1908, propose l'espace-temps à quatre dimensions comme cadre naturel de la relativité d'Einstein, il introduit en physique l'idée que passé, présent et futur ont un statut ontologique équivalent : tous les événements du « bloc-univers » existent au même titre, et seule notre perception introduit une succession[50].
Cette « vision du bloc-univers » (block universe view) reste philosophiquement contestée — l'éternalisme physique a ses opposants présentistes —, mais elle offre une analogie suggestive à la solution boétienne : ce que le théologien dit de l'éternité divine, le physicien dit de la structure quadridimensionnelle de la réalité. Le vulgarisateur Brian Greene détaille cette convergence dans The Fabric of the Cosmos (2004)[51].
Trois mises au point sont indispensables. (1) L'analogie est heuristique, non démonstrative : la théologie n'a pas besoin de la physique pour soutenir l'éternité divine, qui se fonde sur la Révélation et la métaphysique. (2) L'éternité divine n'est pas une « durée infinie » ni une « quatrième dimension » : c'est une absence pure de succession, qualitativement différente d'une dimension supplémentaire du continuum spatio-temporel. (3) Mais le fait que la physique la plus avancée ait reconnu un statut équivalent au futur et au présent désamorce l'image naïve d'un futur ontologiquement vide que la prescience divine devrait remplir miraculeusement. Le futur n'est pas du néant en attente — il est, à sa manière, déjà là, et Dieu le voit dans son « tota simul ».
Deuxième distinction : connaître n'est pas causer
Le sophisme caché dans l'objection
L'objection populaire (« Dieu sait, donc je ne peux pas choisir autrement ») dissimule un glissement logique. Savoir qu'un événement aura lieu n'est pas faire qu'il ait lieu. Ma connaissance que le soleil va se lever demain ne fait pas se lever le soleil. Ma certitude qu'un ami acceptera une invitation n'a pas forcé sa décision.
Origène l'a dit le premier dans le Contre Celse :
« Ce n'est pas parce que Dieu sait qu'une chose sera qu'elle sera ; mais parce qu'elle sera, elle est connue de Dieu avant d'être. » — Origène, cité par saint Thomas, Sentences I, dist. 38[52]
Mathieu Lavagna illustre la chose dans son chapitre 5 :
« Le fait que Dieu sache à l'avance ce que je vais faire n'implique pas que je ne sois pas libre de le faire. Dieu peut connaître à l'avance si je prendrai des tartines ou des céréales demain matin, tout en me laissant libre de faire le choix. Le fait que Dieu connaisse à l'avance comment je ferai usage de mon libre arbitre n'implique pas qu'il influe sur mon libre arbitre. » — Mathieu Lavagna, Soyez rationnel, devenez catholique, p. 128[53]
La règle générale est aussi simple qu'efficace : la connaissance s'ajuste à son objet. Si l'objet est libre, la connaissance le saisit comme libre. Si l'objet est nécessaire, la connaissance le saisit comme nécessaire. Ce n'est jamais la connaissance qui rend l'objet libre ou nécessaire.
Nécessité de la conséquence vs nécessité du conséquent
Thomas d'Aquin a forgé pour cette difficulté une distinction technique mais lumineuse, déjà préparée par Anselme : il faut distinguer la nécessité de la conséquence (le lien logique entre les propositions) et la nécessité du conséquent (la nécessité intrinsèque de l'événement lui-même).
| Type de nécessité | Formulation | Vraie ? | Sens exact |
|---|---|---|---|
| Nécessité de la conséquence | Si Dieu sait que je ferai X, alors je ferai X | Oui | Lien logique : la science divine ne peut pas être fausse |
| Nécessité du conséquent | Je ferai X par nécessité interne, sans pouvoir faire autrement | Non | Ce serait une contrainte sur l'acte lui-même |
Thomas formule la solution canonique ainsi :
« Quand je dis : "Si Dieu a su quelque chose, cela sera", le conséquent doit être compris de l'être selon lequel la chose est présente. Ainsi compris, il est nécessaire aussi bien que l'antécédent, car ce qui est, quand c'est, il est nécessaire que ce soit, selon Aristote. » — Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, I, q.14, a.13, solution 2[54]
Autrement dit : Dieu connaît mon acte quand il est en train d'être posé. À ce moment-là, comme tout acte présent, il est ce qu'il est. Mais en lui-même, il reste un acte qui aurait pu être autrement — un acte libre.
Sensu composito et sensu diviso
Thomas raffine encore la distinction par une analyse logique héritée des traités médiévaux : il faut distinguer le sensu composito (sens composé) et le sensu diviso (sens divisé).
- Sensu composito : la proposition « Pierre, qui est connu de Dieu comme allant prier, peut ne pas prier » est fausse. On ne peut pas, en même temps, être connu comme priant et ne pas prier — c'est une contradiction logique.
- Sensu diviso : la proposition « Pierre peut ne pas prier », prise en elle-même, est vraie. La capacité de Pierre à ne pas prier reste réelle, indépendamment de la science divine qui voit l'acte effectif.
La distinction règle d'un coup la version la plus serrée de l'objection : l'opposant exige une « possibilité de faire autrement » au sensu composito, ce qui est logiquement absurde même pour la connaissance humaine ; mais la liberté n'a besoin que de la possibilité au sensu diviso, qui est intacte[55].
Le voyage dans le temps : l'expérience de pensée de Lavagna
Mathieu Lavagna propose une expérience de pensée qui rend la chose intuitive :
« Imaginez que vous puissiez voyager dans le temps et voir une action quelconque de votre frère dans le futur — par exemple, le fait qu'il choisira de manger des pâtes lundi prochain. Après avoir vu cela, vous revenez de votre voyage dans le temps. Vous savez à présent comment votre frère agira plus tard. Dira-t-on pour autant que votre frère ne sera pas libre en mangeant des pâtes lundi prochain ? Non, bien sûr que non. Le fait que vous sachiez à l'avance comment il va agir dans telle situation n'implique pas qu'il ne soit pas libre. » — Mathieu Lavagna, Soyez rationnel, devenez catholique, p. 128-129[56]
L'analogie a une limite — Dieu n'est pas un voyageur du temps, comme on l'a vu — mais elle suffit à montrer l'essentiel : la connaissance certaine d'un acte ne supprime pas la liberté de cet acte. Si même pour un voyageur du temps humain ce serait vrai, a fortiori pour Dieu qui voit l'acte en lui-même dans l'éternité.
Le piège du fatalisme logique
Une variante de l'objection consiste à dire : « Si la proposition "je ferai X demain" est vraie aujourd'hui, alors X est déjà fixé. » C'est le fatalisme logique, dénoncé déjà par Aristote dans le De interpretatione[57].
La réponse catholique consiste à dire que la vérité d'une proposition ne précède pas son objet : elle le suit. Une proposition est vraie parce que l'événement se produira (et se produira librement), pas l'inverse. La vérité éternelle de la proposition « Pierre choisira de prier demain à 8h » n'est rien d'autre que la prise en compte éternelle, par Dieu, de l'acte libre que Pierre posera à 8h.
C'est exactement ce qu'Origène avait formulé au III^e siècle, et que toute la scolastique a repris : « Non quia Deus scit aliquid futurum, ideo erit ; sed quia futurum est, ideo a Deo scitur antequam sit. »
Troisième distinction : Dieu connaît les libres comme libres
La science divine s'ajuste à son objet
La formule décisive de toute la tradition est celle-ci : Dieu connaît chaque chose selon son mode propre. Les choses nécessaires, il les connaît comme nécessaires. Les choses contingentes, il les connaît comme contingentes. Les actes libres, il les connaît comme libres.
« Les causes contingentes que Dieu connaît sont contingentes en raison de leurs causes prochaines, bien que la science de Dieu, qui est leur cause première, soit une cause nécessaire. » — Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, I, q.14, a.13, solution 1[58]
La science divine ne réduit pas son objet à elle-même. Elle est infinie, mais sa perfection inclut justement le respect des modalités propres : un acte libre n'est pas connu comme un mécanisme déguisé ; il est connu dans sa liberté même.
Causalité première et causalité seconde
Cette doctrine s'articule à la métaphysique thomiste des deux causalités :
- Cause première : Dieu, qui maintient toutes choses dans l'être et leur communique le pouvoir d'agir.
- Cause seconde : la créature (ici l'homme), qui agit réellement, mais à partir de l'être et du pouvoir reçus.
« L'homme est libre, parce qu'il est doué de raison. » — Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, I, q.83, a.1[59]
Dieu n'est pas en concurrence avec la cause seconde, comme deux personnes qui tireraient sur une même corde. Il est la cause de la cause : il fait exister la liberté humaine en tant que liberté. L'acte libre est entièrement de Dieu (comme don) et entièrement de l'homme (comme acte). Le théologien dominicain contemporain Thomas Joseph White résume la doctrine en une formule lapidaire : « Deus movet voluntatem ad modum voluntatis » — « Dieu meut la volonté à la manière de la volonté », c'est-à-dire librement[60].
Pourquoi ne pouvons-nous pas choisir autrement ?
La phrase ambiguë « je ne peux pas choisir autrement que ce que Dieu sait » doit être désamorcée. Deux sens possibles :
- « Il est impossible que Dieu se trompe sur ce que je choisirai » : vrai. La science divine est infaillible.
- « Je suis intérieurement contraint à faire ce choix » : faux. La contrainte n'a pas été établie ; seule la certitude de la science divine l'a été.
Le tableau récapitulatif aide à fixer les choses :
| Proposition | Vrai ? | Sens exact |
|---|---|---|
| Dieu sait infailliblement ce que je choisirai | Oui | La science divine ne peut pas être fausse |
| Donc mon choix arrivera certainement | Oui | Il arrivera tel que Dieu le connaît |
| Donc mon choix est contraint | Non | La contrainte ne suit pas de la connaissance |
| Dieu connaît mon acte libre comme libre | Oui | La liberté fait partie de ce qui est connu |
| Donc je suis libre, et Dieu sait que je le suis | Oui | Conclusion de l'analyse |
La solution moliniste : la science moyenne
Le projet de Molina
Luis de Molina (1535-1600), jésuite espagnol, publie en 1588 un ouvrage technique au titre programmatique : Concordia liberi arbitrii cum gratiae donis, divina praescientia, providentia, praedestinatione et reprobatione — « Concorde du libre arbitre avec les dons de la grâce, la prescience divine, la providence, la prédestination et la réprobation »[61].
Son projet : montrer que toutes ces doctrines tiennent ensemble, sans sacrifier ni la souveraineté divine, ni la liberté humaine, ni la responsabilité dans le salut. Il propose pour cela une distinction nouvelle dans la science divine.
Trois moments dans la science divine
Molina distingue logiquement (non temporellement) trois moments dans la connaissance que Dieu a de tout :
| Type de science | Objet | Exemple |
|---|---|---|
| Science naturelle (de simple intelligence) | Vérités nécessaires et possibles | Les vérités mathématiques, les lois logiques, ce que Dieu pourrait créer |
| Science moyenne | Ce que chaque créature libre ferait dans chaque situation possible | « Si Pierre était placé dans la situation S, il choisirait librement X » |
| Science libre (de vision) | Ce qui se réalisera effectivement | « Pierre choisira X mardi à 14h » |
La science moyenne est l'innovation. Elle se situe « entre » la science des possibles et la science des actuels : elle porte sur des futurs conditionnels ou contrefactuels de liberté (« s'il était dans tel contexte, il choisirait telle chose »).
Les contrefactuels de liberté
L'idée centrale : avant de décider quelle situation actualiser, Dieu connaît, par sa science moyenne, comment chaque liberté créée agirait dans chaque situation possible. Puis, par un décret de sa volonté libre, il choisit d'actualiser tel monde possible — et c'est dans cette actualisation que se déploie la providence.
L'avantage de la solution moliniste est double :
- elle préserve l'omniscience divine (Dieu connaît tout, y compris les contrefactuels),
- elle préserve la liberté créaturelle (les contrefactuels portent sur ce que la créature ferait librement).
Mathieu Lavagna mentionne explicitement la « magnifique » illustration de cette compatibilité par Molina dans la note finale de son chapitre 5 : « Cette compatibilité entre le libre arbitre et l'omniscience divine est magnifiquement illustrée dans les travaux du théologien jésuite Molina. »[62]
Le fondement biblique : Matthieu 11 et 1 Samuel 23
La science moyenne n'est pas une simple construction philosophique : elle prend appui sur des passages bibliques précis. Comme nous l'avons vu, deux textes décisifs sont mobilisés par les molinistes contemporains[63].
Premier texte — la malédiction des villes de Galilée (Mt 11, 21-23) : Jésus affirme que si les miracles avaient eu lieu à Tyr et à Sidon, ces villes auraient fait pénitence. Affirmation contrefactuelle sur ce qu'auraient librement choisi des cités païennes dans une situation hypothétique. Pour qu'une telle affirmation soit vraie, il faut qu'il y ait un fait (le contrefactuel) qui la rende vraie. Et Dieu connaît cette vérité.
Second texte — l'épisode de David à Keïla (1 S 23, 7-13) : Dieu révèle à David que si il restait à Keïla, les habitants le livreraient à Saül. David part, et l'événement n'a pas lieu. Mais le contrefactuel reste vrai et connu de Dieu.
Ces deux passages, dit William Lane Craig, « suggèrent fortement que Dieu connaît, non seulement ce qui sera, mais aussi ce qui serait dans des conditions différentes »[64].
Plantinga et Craig : la défense contemporaine
Au XX^e siècle, le philosophe protestant Alvin Plantinga a relancé le molinisme dans le monde anglo-saxon. Dans God, Freedom, and Evil (1974) et The Nature of Necessity (1974), il l'utilise pour répondre au problème du mal — la science moyenne permet de penser un Dieu qui crée un monde libre tout en connaissant le risque de la chute[65].
L'apologète protestant William Lane Craig en a fait l'un des arguments centraux de son apologétique de la prescience divine, avec un livre dédié, The Only Wise God (1987)[66]. Craig développe quatre arguments en faveur de la science moyenne :
- L'argument scripturaire (Mt 11, 1 S 23, Jr 38, Sg 8).
- L'argument philosophique (les contrefactuels libres ont une valeur de vérité).
- L'argument apologétique (la science moyenne résout l'énigme prescience/liberté).
- L'argument soteriologique (Dieu peut prédestiner sans contraindre).
Le grounding problem
Le molinisme n'est pas sans critiques, y compris catholiques. Le plus connu est le grounding problem : sur quoi se fonde la vérité d'un contrefactuel de liberté avant que la créature n'existe ? Si je n'ai pas encore été créé, comment la proposition « si Pierre était dans la situation S, il choisirait X » peut-elle être vraie ?
Cette objection est au cœur de la critique thomiste moderne du molinisme. Les molinistes répondent que la vérité d'un contrefactuel n'a pas besoin d'être « fondée » dans un fait actuel — elle est rendue vraie par ce que la créature ferait, point. Le débat reste vif et structure une grande partie de la philosophie analytique de la religion depuis quarante ans[67].
La solution thomiste classique
Báñez et la motion physique prémotrice
L'école dominicaine, autour de Domingo Báñez, refuse l'idée d'une science moyenne. Pour les thomistes stricts, la science divine est ou bien naturelle (sur les possibles), ou bien libre (sur les actuels) — il n'y a pas d'« entre-deux ». Dieu ne connaît pas les contrefactuels par une science avant son décret ; il les connaît dans son décret même.
Le concept-clé est la motion physique prémotrice (motio physica praevia) : Dieu, cause première, meut directement la volonté humaine — sans la déterminer pour autant à un acte qui ne serait plus libre. La motion divine est précisément ce qui produit, dans la créature, à la fois l'être de l'acte et sa liberté.
Cause première et causalité seconde
L'idée derrière la solution thomiste est métaphysique : si Dieu n'est pas la cause première de l'acte libre lui-même, alors la créature serait, sur ce point, indépendante de Dieu — ce qui est métaphysiquement intenable. Donc Dieu doit causer l'acte libre en tant que libre. Cela exige une notion de causalité qui ne soit pas mécanique : Dieu cause la liberté précisément comme liberté.
« L'homme est doué de libre arbitre ; autrement, les conseils, les exhortations, les préceptes, les défenses, les récompenses et les peines seraient vains. » — Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, I, q.83, a.1[68]
Pour Báñez et la tradition thomiste, le mystère est assumé : on tient ensemble la cause première et la cause seconde, sans prétendre épuiser ce qu'elles articulent.
La controverse De auxiliis (1597-1607)
Entre 1597 et 1607, la querelle entre dominicains thomistes et jésuites molinistes devient si vive qu'elle remonte à Rome. Le pape Clément VIII convoque les Congregationes de Auxiliis : plus de 85 sessions, plus de 250 documents échangés, et la participation des plus grands théologiens du temps[69].
L'arrêt final de Paul V (1607) est prudent : aucun condamné, aucune définition dogmatique en faveur de l'une ou l'autre école. Les deux opinions restent permises, à condition qu'aucune n'accuse l'autre d'hérésie. Cette décision a maintenu en équilibre, jusqu'à aujourd'hui, deux écoles catholiques rigoureuses sur la question.
Que tient l'Église ?
Les deux écoles permises
L'Église catholique ne définit pas comme dogme la manière précise d'articuler prescience et liberté[70]. Elle définit en revanche les bornes :
- Dieu sait tout, y compris les actes libres futurs (doctrine constante de l'omniscience divine).
- L'homme est libre : il agit de lui-même, et il est moralement responsable.
- La grâce est nécessaire pour faire le bien surnaturel (anti-pélagianisme).
- La grâce ne détruit pas la liberté (anti-jansénisme, anti-déterminisme).
Le Concile de Trente (session VI, 1547) condamne explicitement quiconque dirait que le libre arbitre humain a été détruit après la chute :
« Si quelqu'un dit que, depuis le péché d'Adam, le libre arbitre de l'homme est perdu et éteint, ou qu'il est une chose seulement nominale, voire un nom sans réalité, et finalement une fiction introduite dans l'Église par Satan : qu'il soit anathème. » — Concile de Trente, session VI, canon 5 sur la justification, 13 janvier 1547[71]
Le rejet du déterminisme janséniste
Au XVII^e siècle, l'Augustinus de Cornélius Jansénius (publié en 1640) reprend Augustin dans un sens déterministe. La grâce y est une force irrésistible, qui supprime de fait la liberté. Cette doctrine est condamnée par les papes Innocent X (1653) et Alexandre VII (1656), puis explicitement par Clément XI dans la bulle Unigenitus Dei Filius du 8 septembre 1713[72]. La position catholique constante : la grâce ne contraint pas la volonté.
Le rejet du semi-pélagianisme
À l'autre extrémité, le semi-pélagianisme (déjà condamné au concile d'Orange en 529) prétendait que l'homme pouvait, par ses propres forces, faire le premier pas vers Dieu, la grâce venant seulement compléter[73]. Cette position est aussi rejetée. La liberté humaine est réelle, mais elle a besoin de la grâce pour le bien surnaturel.
Catéchisme et liberté
Le Catéchisme actuel reprend cette synthèse en une page d'une grande densité :
« Dieu a créé l'homme raisonnable en lui conférant la dignité d'une personne douée de l'initiative et de la maîtrise de ses actes. "Dieu a voulu 'laisser l'homme à son propre conseil' (Si 15, 14), pour qu'il puisse de lui-même chercher son Créateur, et, en adhérant librement à celui-ci, parvenir à la pleine et bienheureuse perfection." » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1730[74]
« La liberté est le pouvoir, enraciné dans la raison et la volonté, de faire ou de ne pas faire, d'accomplir ainsi soi-même des actions délibérées. Par le libre arbitre, chacun dispose de soi. La liberté est en l'homme une force de croissance et de maturation dans la vérité et la bonté. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1731[75]
« La liberté rend l'homme responsable de ses actes dans la mesure où ils sont volontaires. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1734[76]
Sur la Passion du Christ, le Catéchisme énonce avec force la compatibilité entre dessein éternel et responsabilité humaine :
« À ce dessein éternel, Dieu a inclus la réponse libre des hommes. (...) "Vraiment se sont ligués dans cette ville contre ton saint serviteur Jésus, que tu as oint, Hérode et Ponce Pilate, avec les nations et les peuples d'Israël, pour accomplir tout ce que ta main et ton dessein avaient décidé d'avance" (Ac 4, 27-28). » — Catéchisme de l'Église catholique, § 600[77]
Le passage est central : Dieu inclut éternellement la réponse libre des hommes dans son dessein. Il ne la remplace pas. Il l'inclut.
Les objections résistantes contemporaines
« Si Dieu sait que je pécherai, je ne peux pas ne pas pécher »
C'est la version pastorale la plus douloureuse de l'objection. Elle suppose que la prescience est un verrou : si Dieu sait que je pécherai demain, je suis déjà condamné à pécher. La réponse de la tradition est ferme :
- Dieu connaît ton péché libre, non un péché contraint.
- La connaissance divine ne cause pas le péché ; c'est ta volonté qui le cause librement.
- Tu peux, maintenant, choisir de ne pas pécher — et alors c'est ce non-péché que Dieu connaît éternellement.
La psychologie pastorale de la vie spirituelle confirme la chose : la conscience d'un péché annoncé n'est jamais, dans l'expérience vécue, une chaîne. Elle est un appel — précisément un appel à choisir autrement, dans l'acte présent où je suis libre.
« Pourquoi Dieu m'a-t-il créé sachant que je le rejetterais ? »
C'est l'objection des damnés. Elle est sérieuse, et reçoit dans la tradition trois éléments de réponse, qui s'additionnent sans s'opposer :
- Le bien d'exister librement, même au risque de mal choisir, est en soi un bien — supérieur à la non-existence pour un être créé à l'image de Dieu.
- Dieu offre à toute âme les grâces suffisantes pour son salut (doctrine constante, contre le jansénisme). Le rejet final est un acte libre, non une fatalité imposée.
- Le mystère reste réel : nous ne voyons pas du dehors de notre histoire ; le jugement final inclut une miséricorde dont l'étendue échappe à notre prévision.
Le sujet est traité plus en détail dans les articles Le problème du mal et de la souffrance et L'amour de Dieu, le mal et l'enfer.
Le fatalisme théologique de Nelson Pike
Comme on l'a vu, Pike soutient que si Dieu savait hier que je ferai X demain, alors ce fait passé est immuable, donc je ne peux rien faire qui le rende faux, donc je dois faire X. La réponse catholique classique — déjà préparée chez Boèce — est triple :
- Dieu n'a pas su hier : il sait éternellement. La prémisse pikéenne suppose un Dieu temporel qui n'est pas le Dieu catholique.
- Même si l'on accordait un savoir « passé » à Dieu, sa vérité dépend de l'acte futur, non l'inverse : ce que je ferai librement est ce qui rend vraie sa science. C'est la stratégie ockhamiste des soft facts : le fait « hier Dieu savait que je prierais demain » n'est pas un fait passé « dur » ; il est partiellement constitué par le futur dont il dépend[78].
- Le pouvoir contrefactuel (« j'aurais pu faire autrement ») est suffisant pour la liberté : il n'est pas demandé de pouvoir changer le passé, il est demandé de pouvoir choisir autrement dans le présent.
La philosophe analytique Eleonore Stump, dans un article fondateur co-signé avec Norman Kretzmann en 1981, a réactualisé la solution boétienne face à Pike. Son point : si Dieu est intemporel, la prémisse de Pike — « hier Dieu savait » — est tout simplement fausse. Il n'y a pas, en Dieu, de connaissance hier. Il y a une connaissance éternelle qui n'a pas de date[79].
L'Open Theism : sacrifier l'omniscience pour sauver la liberté ?
Une stratégie inverse s'est développée à la fin du XX^e siècle dans certains milieux protestants évangéliques : l'Open Theism ou théisme ouvert. Plutôt que de sauver la liberté en redéfinissant la prescience, on restreint l'omniscience pour préserver la liberté.
Le philosophe William Hasker, dans God, Time, and Knowledge (Cornell University Press, 1989), formule la thèse de manière directe : « Toutes les tentatives pour concilier la prescience divine des futurs contingents avec le libertarisme échouent ; et si l'on est libertarien, il faut abandonner la prescience exhaustive de Dieu. »[80] Greg Boyd, dans God of the Possible (Baker, 2000), affirme que « Dieu connaît tout ce qui est connaissable » — mais les actes futurs libres ne sont pas encore présents pour être connus ; ils sont des possibilités[81]. John Sanders, dans The God Who Risks (IVP, 1998), parle d'un « Dieu relationnel qui prend de vrais risques »[82].
Cette position est explicitement rejetée par la doctrine catholique. Trois raisons fondamentales :
- L'Écriture affirme la prescience exhaustive (Ps 138 ; Is 46, 10 ; Jr 1, 5 ; Mt 11, 21-23 ; Ac 2, 23 ; Rm 8, 29). L'Open Theism doit reformuler ces textes au prix de torsions exégétiques importantes — comme l'a montré William Lane Craig dans ses débats avec Hasker et Boyd.
- La tradition unanime tient les deux propositions ensemble depuis Origène. Sacrifier l'omniscience est une rupture inédite dans le christianisme classique.
- L'analyse philosophique est défaillante. Comme l'a montré Linda Zagzebski dans The Dilemma of Freedom and Foreknowledge (Oxford UP, 1991), la solution boétienne (Dieu hors du temps) et la solution ockhamiste (soft facts) suffisent à dénouer le dilemme sans sacrifier l'omniscience[83]. Le philosophe catholique Norman Geisler a qualifié l'Open Theism de « néothéisme » et de « dérive anthropomorphique » dans Creating God in the Image of Man? The New « Open » View of God (Bethany, 1997)[84].
Pour le théologien dominicain Thomas Joseph White, l'Open Theism confond la prescience avec une connaissance projective et perd la dimension métaphysique essentielle : Dieu n'est pas un super-prophète humain, c'est l'Ipsum esse subsistens qui embrasse toute durée[85].
Le compatibilisme de Jonathan Edwards : sauver le mot « liberté » en perdant la chose
À l'opposé exact de l'Open Theism, Jonathan Edwards, théologien calviniste américain (1703-1758), a proposé dans Freedom of the Will (1754) une stratégie radicalement déterministe. La liberté humaine n'est pas un pouvoir de choisir autrement : c'est la simple spontanéité psychologique — faire ce qu'on veut, étant entendu que Dieu détermine ce qu'on veut.
Edwards distingue natural ability et moral ability : nous sommes naturellement capables de faire le bien (rien ne nous en empêche physiquement), mais nous sommes moralement incapables (notre volonté pécheresse refuse le bien). Cette incapacité morale, dit-il, est compatible avec la « liberté » au sens où elle reste interne à la volonté[86].
Cette solution n'est pas catholique. Elle réduit la liberté à la spontanéité d'une volonté entièrement déterminée par Dieu. Elle aboutit à un compatibilisme proche du déterminisme philosophique moderne. Le Concile de Trente l'a refusée par avance (canon 5 sur la justification) ; et le Catéchisme la rejette en affirmant que « la liberté est le pouvoir [...] de faire ou de ne pas faire, d'accomplir ainsi soi-même des actions délibérées » (CEC § 1731). La liberté catholique est libertarienne au sens technique : elle inclut un vrai pouvoir de choisir autrement.
Prescience et prédestination : ne pas confondre
Une dernière confusion doit être levée. La prescience n'est pas la prédestination. Dieu prédestine au salut ceux qu'il a appelés (Rm 8, 29-30), mais il connaît aussi les choix libres de ceux qui le rejetteront. Toute la tradition catholique refuse de transformer la prescience en cause de la damnation : Dieu ne décrète pas la damnation de quiconque ; il connaît, sans causer, le refus libre de la grâce.
Le Concile de Trente (session VI, canons 17 et 23) condamne explicitement la doctrine calviniste de la double prédestination, selon laquelle Dieu prédestinerait positivement certains à la damnation[87]. La prescience de Dieu inclut le refus libre du salut ; elle ne le produit pas.
Conséquences spirituelles et pastorales
Pas de fatalisme : agir reste décisif
La conséquence la plus immédiate de la doctrine catholique est négative : il n'y a aucune place pour un fatalisme spirituel. « Si je dois être sauvé, je le serai ; si je dois être damné, je le serai aussi » — cette phrase, parfois attribuée à un mauvais usage de la prédestination, est anti-catholique. Dieu sait ce que je choisirai librement. Mon choix actuel d'aimer, de prier, de me convertir n'est pas inutile : il est précisément ce que Dieu connaît éternellement comme ma part dans son dessein.
Saint Augustin l'a dit en une formule lapidaire qui doit guider toute la vie chrétienne :
« Celui qui t'a créé sans toi ne te sauvera pas sans toi. » — Saint Augustin, Sermon 169, chapitre 11[88]
La prière dans la prescience divine
L'objection : « Comment peux-tu prier pour quelque chose dans le futur, alors que Dieu connaît déjà ce qu'il va se passer ? » Lavagna y répond directement :
« Lorsqu'on prie, on ne demande pas à Dieu de "renoncer à son omniscience". Dieu savait de toute éternité si nous allions prier à l'instant t et, en conséquence, il a prévu, de toute éternité, de répondre à la prière que nous lui faisons aujourd'hui. Cela n'entre pas en contradiction avec notre libre arbitre, puisque Dieu savait de toute éternité que nous allions librement lui demander X, et il a ordonné les événements futurs en fonction de cette connaissance éternelle de notre prière. » — Mathieu Lavagna, Soyez rationnel, devenez catholique, p. 129-130[89]
La prière n'a donc pas pour fonction d'informer Dieu, ni de le faire changer d'avis. Elle entre dans le dessein éternel comme l'un de ses ressorts : Dieu a ordonné le monde en incluant nos prières libres. Saint Thomas d'Aquin l'explique ainsi :
« Nous ne prions pas pour changer le dessein divin, mais pour obtenir ce que Dieu a décidé d'accomplir par les prières des saints. » — Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIa-IIae, q.83, a.2, ad 2[90]
Le Catéchisme synthétise au § 2738 : « La prière chrétienne est coopération à sa Providence, à son Dessein d'amour pour les hommes »[91]. La prière du Christ à Gethsémani est l'exemple suprême : pleinement libre, pleinement incluse dans l'éternel dessein du Père, pleinement efficace pour le salut du monde.
Confiance en la Providence
La prescience divine, comprise correctement, n'écrase pas : elle libère. Aucun événement, aucune décision, aucune souffrance n'échappe au regard de Dieu — et Dieu inclut tout cela dans un dessein de salut qui dépasse notre vue.
« Quand les hommes aiment Dieu, lui-même fait tout contribuer à leur bien, puisqu'ils sont appelés selon le dessein de son amour. » — Saint Paul, Lettre aux Romains 8, 28[92]
Cette confiance n'est pas un fatalisme, parce qu'elle inclut notre coopération libre. Mais c'est une confiance, parce que ma liberté, même imparfaite, est éternellement embrassée par une intelligence qui l'aime.
Le langage des saints
Sainte Thérèse de Lisieux a vécu cette vérité avec une intensité particulière. Le 5 juin 1897, pendant Matines, s'entretenant avec mère Agnès de la possibilité de mourir sans avoir reçu les sacrements, elle lui confie :
« Si vous me trouviez morte un matin, n'ayez pas de peine : c'est que Papa le bon Dieu serait venu tout simplement me chercher. Sans doute, c'est une grande grâce de recevoir les sacrements ; mais quand le bon Dieu ne le permet pas, c'est bien quand même, tout est grâce. » — Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, Derniers entretiens, Carnet jaune de mère Agnès, entrée du 5 juin 1897[93]
Elle ne dit pas « tout est destin », mais « tout est grâce » : tout, y compris mes choix libres, est inclus dans un don. Et saint Augustin, à l'autre bout de la tradition :
« Tu nous as faits pour toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos jusqu'à ce qu'il repose en toi. » — Saint Augustin, Confessions, livre I, chapitre 1[94]
Le pour toi marque le terme — l'éternité de Dieu où nos libertés s'accomplissent ; le sans repos marque le cheminement libre — notre histoire réelle, embrassée par une science éternelle qui la connaît, mais ne la remplace pas.
Réponse courte
Dieu sait tout, y compris nos actes futurs, parce qu'il voit tous les temps présents à son éternité. Cette connaissance est infaillible, mais elle ne contraint pas la volonté. Dieu connaît nos choix libres comme libres : il sait ce que nous ferons, non parce qu'il nous force à le faire, mais parce que son intelligence embrasse parfaitement toute réalité, y compris notre liberté.
L'apparente contradiction vient d'une mauvaise image de Dieu : un Dieu temporel, observateur lointain, dont le savoir serait une chaîne autour de nos décisions. Le Dieu chrétien n'est pas dans le temps. Il est l'éternité qui voit tout d'un seul regard. Sa science ne précède pas notre liberté : elle l'embrasse.
La conclusion juste n'est donc pas : « Dieu sait, donc je ne suis pas libre ». C'est : « Dieu sait parfaitement ce que je choisis librement » — et c'est dans ce regard éternel que ma liberté trouve sa place, sa dignité et son éternité.
Pour aller plus loin
- L'argument du libre arbitre
- L'amour de Dieu, la liberté, le mal et l'enfer
- Le problème du mal et de la souffrance
- Dieu peut-il soulever une pierre impossible à soulever ?
- Les preuves de l'existence de Dieu
- L'argument moral
- L'argument de la conscience
Sources principales
- Aristote, De l'interprétation, chapitre 9 (le problème de la bataille navale).
- Cicéron, De fato et De divinatione, I^er siècle av. J.-C.
- Origène, Contre Celse, livre II, chapitre 20 ; Commentaire sur Romains, livre VII.
- Saint Augustin, La Cité de Dieu, livre V, chapitres 9-11 (contre Cicéron, sur la prescience et la liberté).
- Saint Augustin, Confessions, livre XI (sur le temps et l'éternité).
- Boèce, La Consolation de Philosophie, livre V, proses 3-6 (l'éternité divine et la prescience).
- Saint Anselme, De Concordia Praescientiae et Praedestinationis et Gratiae Dei cum libero arbitrio, vers 1107-1108.
- Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, I^a pars, q. 14 (la science de Dieu), q. 22 (la providence), q. 23 (la prédestination), q. 83 (le libre arbitre).
- Saint Thomas d'Aquin, Somme contre les Gentils, livre I, chapitres 66-67.
- Saint Thomas d'Aquin, De veritate, q. 2, a. 12 (la science divine des futurs).
- Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIa-IIae, q. 83 (la prière).
- Jean Duns Scot, Ordinatio I, dist. 38-39 (sur les futurs contingents).
- Guillaume d'Ockham, Tractatus de praedestinatione et de praescientia Dei et de futuris contingentibus, 1321-1323.
- Luis de Molina, Concordia liberi arbitrii cum gratiae donis, divina praescientia, providentia, praedestinatione et reprobatione, Lisbonne, 1588.
- Domingo Báñez, Scholastica commentaria in primam partem Summae theologicae S. Thomae Aquinatis, Salamanque, 1584-1588.
- Catéchisme de l'Église catholique, §§ 302-314 (Providence), §§ 599-601 (Passion), §§ 1730-1742 (liberté), § 2738 (prière et Providence).
- Concile d'Orange II, canons sur la grâce, juillet 529.
- Concile de Trente, session VI (décret et canons sur la justification, 13 janvier 1547).
- Clément XI, bulle Unigenitus Dei Filius, 8 septembre 1713 (contre le jansénisme).
- Nelson Pike, « Divine Omniscience and Voluntary Action », Philosophical Review 74 (1965), p. 27-46.
- Alvin Plantinga, God, Freedom, and Evil, Eerdmans, 1974 ; The Nature of Necessity, Oxford University Press, 1974.
- Jonathan Edwards, A Careful and Strict Enquiry into the Modern Prevailing Notions of that Freedom of Will, Boston, 1754.
- William Lane Craig, The Only Wise God: The Compatibility of Divine Foreknowledge and Human Freedom, Baker, 1987.
- Eleonore Stump & Norman Kretzmann, « Eternity », Journal of Philosophy 78 (1981), p. 429-458.
- William Hasker, God, Time, and Knowledge, Cornell University Press, 1989.
- Linda Zagzebski, The Dilemma of Freedom and Foreknowledge, Oxford University Press, 1991.
- Norman Geisler, Creating God in the Image of Man? The New « Open » View of God, Bethany House, 1997.
- John Sanders, The God Who Risks, InterVarsity Press, 1998.
- Greg Boyd, God of the Possible, Baker Books, 2000.
- Thomas Joseph White, O.P., The Incarnate Lord: A Thomistic Study in Christology, CUA Press, 2015.
- Mathieu Lavagna, Soyez rationnel, devenez catholique !, MDN Productions, Paris, 2023.
Notes et références
Cicéron, De divinatione, livre II (44 av. J.-C.) : par la voix de Marcus, Cicéron y nie le plus ouvertement la prescience divine des futurs pour préserver la liberté face au fatum stoïcien — c'est le témoignage exprès de saint Augustin, La Cité de Dieu, livre V, chapitres 9-10, qui lui répond en tenant ensemble prescience divine et libre volonté.
1 24Mathieu Lavagna, Soyez rationnel, devenez catholique !, MDN Productions, Paris, 2023, chapitre 5 « Si Dieu sait tout à l'avance, pas de libre arbitre ? », p. 128-130. Lavagna y formule la version dialoguée classique de l'objection et son cadre de réponse.
2 3Mathieu Lavagna, ibid., p. 128 : « Certains calvinistes radicaux croient que Dieu existe et rejettent l'existence du libre arbitre. » L'objection ne porte donc pas, en toute rigueur, contre l'existence de Dieu, mais contre la conception catholique de la liberté.
4Jonathan Edwards, A Careful and Strict Enquiry into the Modern Prevailing Notions of that Freedom of Will Which Is Supposed to Be Essential to Moral Agency, Boston, 1754. Édition critique : Paul Ramsey, The Works of Jonathan Edwards, vol. 1, Yale University Press, 1957. Partie I, section IV : distinction entre natural inability et moral inability.
5 86Concile de Trente, session VI, Decretum de iustificatione, canon 5, 13 janvier 1547. Texte de référence : Denzinger-Hünermann, n° 1555.
6 71Clément XI, constitution apostolique Unigenitus Dei Filius, 8 septembre 1713. Condamne 101 propositions tirées des Réflexions morales sur le Nouveau Testament de Pasquier Quesnel, parmi lesquelles plusieurs réduisent la liberté humaine sous l'effet d'une grâce irrésistible. Denzinger-Hünermann, n° 2400-2502.
7 72Nelson Pike, « Divine Omniscience and Voluntary Action », Philosophical Review 74, n° 1 (1965), p. 27-46. L'article fondateur du « fatalisme théologique » contemporain, qui ressuscite l'argument en termes de nécessité accidentelle (accidental necessity) du passé.
8Linda Zagzebski, The Dilemma of Freedom and Foreknowledge, Oxford University Press, 1991. Zagzebski analyse les trois solutions classiques au dilemme (solution boétienne, solution ockhamiste, science moyenne) et conclut que la prescience exhaustive est compatible avec la liberté libertarienne à condition d'adopter une version raffinée de la solution boétienne ou ockhamiste.
9 41 67 83Psaume 138 (139), 1-4, traduction liturgique officielle de l'Association épiscopale liturgique pour les pays francophones (AELF). Édition de référence : Bible de la liturgie, AELF, 2013.
10Livre d'Isaïe, 46, 9-10, traduction AELF 2013. Texte massorétique : zākhru ri'shōnōt mē'ōlām, kī ānōkhī Ēl wĕ'ēn 'ōd — « Rappelez-vous les choses anciennes depuis toujours, car moi je suis Dieu et il n'y en a pas d'autre. »
11Livre de Jérémie, 1, 5, traduction AELF 2013. Vocation de Jérémie. Texte cité explicitement par saint Jean-Paul II dans Evangelium Vitae (1995), n° 44, comme témoignage biblique de la dignité de la personne dès le sein maternel.
12Livre de la Sagesse, 8, 8, traduction AELF 2013. La Sagesse personnifiée (Hagia Sophia) connaît les contingents passés et futurs — passage souvent cité comme appui scripturaire de la doctrine moliniste.
13Livre du Siracide (Ecclésiastique), 23, 20, traduction AELF 2013. Affirmation de l'omniscience divine sur les futurs.
14Premier livre de Samuel, 23, 7-13, traduction AELF 2013. L'épisode de David à Keïla est l'un des deux loci classici du fondement scripturaire de la science moyenne moliniste (avec Mt 11, 21-23).
15Évangile selon saint Matthieu, 11, 21-23, traduction AELF 2013. Apostrophe du Christ aux villes de Galilée. Passage central de l'apologétique moliniste contemporaine (cf. William Lane Craig, The Only Wise God, 1987, ch. 6) : Jésus affirme une connaissance des contrefactuels libres.
16Kirk MacGregor, article « Molinism », Internet Encyclopedia of Philosophy (révision 2019). L'IEP analyse en détail l'usage de Mt 11, 21-23 et 1 S 23, 7-13 comme fondement scripturaire de la science moyenne dans la littérature moliniste contemporaine.
17 63Livre du Siracide, 15, 14-15, traduction AELF 2013. Verset cité par le Catéchisme de l'Église catholique, § 1730, comme témoignage biblique privilégié de la doctrine catholique du libre arbitre.
18Catéchisme de l'Église catholique, § 1730 : Dieu a créé l'homme raisonnable, doué de l'initiative et de la maîtrise de ses actes. Citation interne du livre du Siracide 15, 14.
19 74Livre du Deutéronome, 30, 15.19, traduction AELF 2013. Conclusion exhortative de l'alliance mosaïque : la liberté humaine est centrale dans la réponse à Dieu.
20Actes des Apôtres, 4, 27-28, traduction AELF 2013. Prière de l'Église primitive après la libération de Pierre et Jean. Passage cité textuellement par le Catéchisme § 600.
21Saint Paul, Épître aux Romains, 8, 28-30, traduction AELF 2013. Le célèbre passage de la prédestination paulinienne, qui inclut la connaissance « d'avance » (πρόγνωσις, prognōsis) sans contraindre la liberté.
22Aristote, De l'interprétation (Περὶ ἑρμηνείας), chapitre 9 (18a-19b). Le célèbre problème de la « bataille navale demain » : Aristote y résiste à la nécessité fataliste en suggérant que les propositions sur les futurs contingents n'ont pas, dès maintenant, une valeur de vérité fixée. Texte de référence : édition Bekker 1831 ; traduction française J. Tricot, Vrin, 1959.
23 57William Hasker, God, Time, and Knowledge, Cornell University Press, Ithaca (NY), 1989. Thèse fondatrice de l'Open Theism : la prescience exhaustive est incompatible avec le libertarisme ; il faut donc, pour sauver la liberté libertarienne, restreindre l'omniscience aux possibilités connaissables.
25 80Origène, Contre Celse, livre II, chapitre 20. Édition critique : Marcel Borret, Sources Chrétiennes n° 132, Cerf, Paris, 1968, p. 343-345. Traduction française citée d'après la version Remacle (en ligne).
26Origène, Commentaire sur l'épître aux Romains, livre VII, traduit en latin par Rufin d'Aquilée vers 405. La formule canonique transmise par la scolastique latine est : « Non quia Deus scit aliquid futurum, ideo erit ; sed quia futurum est, ideo a Deo scitur antequam sit. » Citée par saint Thomas dans son commentaire des Sentences, livre I, distinction 38, question 1, article 5.
27 52Saint Thomas d'Aquin, Scriptum super libros Sententiarum, livre I, distinction 38, question 1, article 5. Cite explicitement Origène pour formuler la règle de non-causalité de la prescience.
28Saint Augustin, De civitate Dei, livre V, chapitre 9, Contra definitionem Ciceronis de praescientia et libertate. Édition de référence : CCSL 47, p. 137-140. Texte traduit dans la collection BA (Bibliothèque Augustinienne) 33, Desclée de Brouwer.
29Saint Augustin, De civitate Dei, livre V, chapitre 10. Synthèse augustinienne : on doit professer ensemble la prescience divine et la libre volonté humaine.
30Boèce, De consolatione Philosophiae, livre V, prose 6 : Aeternitas igitur est interminabilis vitae tota simul et perfecta possessio. Édition critique : CCSL 94, p. 101. Cette définition de l'éternité deviendra canonique pour toute la scolastique latine.
31 44Boèce, De consolatione Philosophiae, livre V, prose 6, § 15 : Sua quoque [scientia] omnem temporis supergressa motionem in suae manet simplicitate praesentiae infinitaque praeteriti ac futuri spatia complectens omnia quasi iam gerantur in sua simplici cognitione considerat. Trad. fr. : « sa science, qui dépasse tout mouvement du temps, demeure dans la simplicité de sa présence ».
32Saint Anselme de Cantorbéry, De Concordia Praescientiae et Praedestinationis et Gratiae Dei cum libero arbitrio, vers 1107-1108. Édition critique : F. S. Schmitt, S. Anselmi Cantuariensis Archiepiscopi Opera Omnia, vol. II, Stuttgart-Bad Cannstatt, Frommann, 1968 (reprint de Nelson 1946), p. 245-288. Traduction anglaise standard : J. Hopkins & H. Richardson, Complete Philosophical and Theological Treatises of Anselm of Canterbury, Banning Press, Minneapolis, 2000.
33Saint Anselme, De Concordia, question I, chapitre 2 : « Cum dico: si erit, ex necessitate erit: hic sequitur necessitas rei positionem, non praecedit » et « Necessitate ergo omne futurum futurum est ; et si est futurum, futurum est, cum futurum dicitur de futuro ; sed necessitate sequente, quae nihil esse cogit » (Schmitt II, p. 247-249).
34Saint Anselme, De Concordia, question I, chapitre 3 : « Vides igitur non esse impossibile simul esse praescientiam Dei... et libertatem arbitrii, per quam multa fiunt sine necessitate ? » (Schmitt II, p. 250).
35Saint Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, I^a pars, q. 14, a. 13 (« Utrum scientia Dei sit futurorum contingentium »), corpus. Édition Léonine, t. IV ; traduction française : Le Cerf, t. 1, p. 250-252.
36 47Saint Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, I^a pars, q. 14, a. 13, ad tertium : l'analogie du marcheur et de l'homme posté sur une hauteur. La distinction in sensu composito / in sensu diviso apparaît également dans cette solution.
37 49Saint Thomas d'Aquin, Summa contra Gentiles, livre I, chapitre 67 : « Divini autem intellectus intuitus ab aeterno fertur in unumquodque eorum quae temporis cursu peraguntur prout praesens est. » Édition Léonine, t. XIII, 1918.
38Jean Duns Scot, Lectura I, distinction 39, et Ordinatio I, distinctions 38-39. Édition Vatican, Opera Omnia, vols. III-VI, 1950-1963 (la distinction 39 de l'Ordinatio, laissée en blanc par Scot, a été reconstituée par les éditeurs à partir des reportata). Cf. Calvin Normore, « Future Contingents », dans The Cambridge History of Later Medieval Philosophy, Cambridge UP, 1982, p. 358-381.
39Guillaume d'Ockham, Tractatus de praedestinatione et de praescientia Dei et de futuris contingentibus, 1321-1323. Édition critique : Philotheus Boehner, The Tractatus de Praedestinatione et de Praescientia Dei et de Futuris Contingentibus of William Ockham, Franciscan Institute, St Bonaventure (NY), 1945. La doctrine ockhamienne des soft facts a été redécouverte par Marilyn McCord Adams (Philosophical Review 76, 1967, p. 492-503), Alfred Freddoso (Journal of Philosophy 80, 1983, p. 257-278) et Alvin Plantinga (Faith and Philosophy 3, 1986, p. 235-269).
40 78Luis de Molina, Concordia liberi arbitrii cum gratiae donis, divina praescientia, providentia, praedestinatione et reprobatione, Lisbonne, Antonio Ribeiro, 1588. Édition critique : Société Romaine de S. Thomas, 1876. Ouvrage fondateur de la doctrine de la scientia media.
42 61Congregationes de Auxiliis (Rome, 1597-1607). Les actes ont été publiés en 1742 par G. Schneemann (Controversiarum de divinae gratiae liberique arbitrii concordia initia et progressus, Fribourg, 1881). L'arrêt de Paul V (1607) maintient les deux écoles dans leur liberté d'enseignement.
43 69Saint Augustin, Confessions, livre XI, chapitre 13, § 16 : Anni tui dies unus, et dies tuus non quotidie sed hodie, quia hodiernus tuus non cedit crastino, neque enim succedit hesterno. Hodiernus tuus aeternitas. Édition critique : CCSL 27, p. 200-201.
45Saint Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, I^a pars, q. 10, a. 1 : « Aeternitas est interminabilis vitae tota simul et perfecta possessio. » Saint Thomas reprend mot pour mot la définition de Boèce et la défend contre les objections nominalistes.
46Catéchisme de l'Église catholique, § 600 : « À Dieu tous les moments du temps sont présents dans leur actualité. Il établit donc son dessein éternel de "prédestination" en y incluant la réponse libre de chaque homme à sa grâce. » Cite Ac 4, 27-28.
48 77Hermann Minkowski, « Raum und Zeit », conférence à la 80^e Assemblée des Naturalistes et Médecins allemands, Cologne, 21 septembre 1908. Publiée dans Physikalische Zeitschrift 10 (1909), p. 75-88. Texte fondateur de la formulation quadridimensionnelle de la relativité restreinte, à l'origine du block universe view en philosophie de la physique.
50Brian Greene, The Fabric of the Cosmos: Space, Time, and the Texture of Reality, Alfred A. Knopf, New York, 2004, chapitre 5 (« The Frozen River: Is Time Real? »). Vulgarisation de référence sur le block universe view.
51Mathieu Lavagna, ibid., p. 128 : exemple des tartines et des céréales pour illustrer que la connaissance n'influe pas sur la liberté.
53Saint Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, I^a pars, q. 14, a. 13, ad secundum. Distinction entre la nécessité de la conséquence et la nécessité du conséquent. Citation du De interpretatione d'Aristote (18b-19a) : quod est, quando est, necesse est esse.
54Eleonore Stump, Aquinas, Routledge, Londres, 2003, chapitre 4 (« God's Knowledge »). Stump analyse la distinction in sensu composito / in sensu diviso comme outil thomiste essentiel pour traiter la prescience divine.
55Mathieu Lavagna, ibid., p. 128-129 : expérience de pensée du voyage dans le temps et du frère mangeant des pâtes le lundi.
56Saint Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, I^a pars, q. 14, a. 13, ad primum : la cause éloignée nécessaire (la science divine) ne supprime pas la contingence des causes prochaines.
58Saint Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, I^a pars, q. 83, a. 1, corpus : « Homo est liberi arbitrii, alioquin frustra essent consilia, exhortationes, praecepta, prohibitiones, praemia et poenae. » « L'homme est doué de libre arbitre ; autrement, les conseils, les exhortations, les préceptes, les défenses, les récompenses et les peines seraient vains. »
59 68Thomas Joseph White, O.P., The Incarnate Lord: A Thomistic Study in Christology, Catholic University of America Press, 2015, et Principles of Catholic Theology, Book 1, CUA Press, 2023. Défense classique de la science divine et de la providence thomiste, avec la formule : « Deus movet voluntatem ad modum voluntatis » — Dieu meut la volonté à la manière de la volonté, c'est-à-dire librement.
60 85Mathieu Lavagna, ibid., p. 130, note 157 : « Cette compatibilité entre le libre arbitre et l'omniscience divine est magnifiquement illustrée dans les travaux du théologien jésuite Molina. »
62William Lane Craig, The Only Wise God: The Compatibility of Divine Foreknowledge and Human Freedom, Baker Book House, 1987, en particulier ch. 6 sur les fondements scripturaires de la science moyenne. Synthèse apologétique sur la science moyenne et la prescience.
64 66Alvin Plantinga, The Nature of Necessity, Oxford University Press, 1974, chapitre IX (« God, Evil, and the Metaphysics of Freedom ») ; God, Freedom, and Evil, Eerdmans, 1974. Reprise du molinisme dans le débat analytique contemporain.
65Matthieu Lavagna, La question difficile de l'enfer (2026 d'après la fiche ; éditeur non observé dans l'extrait), page PDF 25 : « l'Église n'a jamais dogmatisé le fait que Dieu ait cette science moyenne. Il s'agit d'une question qui demeure librement débattue chez les théologiens. » Seul ce statut de débat ouvert est repris ici ; la thèse propre de l'auteur contre la science moyenne ne l'est pas.
70Concile d'Orange II, canons sur la grâce et le libre arbitre, juillet 529. Confirmé par le pape Boniface II en 531. Denzinger-Hünermann, n° 370-397. Condamnation du semi-pélagianisme : sans la grâce, l'homme ne peut pas faire le premier pas vers son salut.
73Catéchisme de l'Église catholique, § 1731 : définition de la liberté comme pouvoir d'agir ou de ne pas agir, de faire ceci ou cela, et de poser par soi-même des actions délibérées.
75Catéchisme de l'Église catholique, § 1734 : la liberté rend l'homme responsable de ses actes dans la mesure où ils sont volontaires.
76Eleonore Stump & Norman Kretzmann, « Eternity », The Journal of Philosophy 78, n° 8 (août 1981), p. 429-458. Reformulation contemporaine de la solution boétienne face à Pike. Cf. aussi Eleonore Stump, Aquinas, Routledge, 2003, chapitre 4.
79Greg Boyd, God of the Possible: A Biblical Introduction to the Open View of God, Baker Books, Grand Rapids (MI), 2000. Formulation centrale : Dieu connaît tout ce qui est connaissable, mais les actes futurs libres ne sont pas des « choses » présentes pour être connues. Position rejetée par la tradition catholique (cf. Geisler 1997, White 2015).
81John Sanders, The God Who Risks: A Theology of Providence, InterVarsity Press, Downers Grove (IL), 1998. Thèse du « théisme relationnel » : Dieu prend de vrais risques dans la relation avec ses créatures. Position rejetée par la tradition catholique.
82Norman L. Geisler, Creating God in the Image of Man? The New « Open » View of God — Neotheism's Dangerous Drift, Bethany House, Minneapolis, 1997. Critique systématique de l'Open Theism depuis une perspective théiste classique.
84Concile de Trente, session VI, Decretum de iustificatione, canons 17 et 23, 13 janvier 1547. Denzinger-Hünermann, n° 1567 et 1573. Condamnation de la double prédestination calviniste.
87Saint Augustin, Sermon 169, chapitre 11, § 13 : « Qui ergo fecit te sine te, non te justificat sine te. » Édition de référence : PL 38, col. 923. Cité par le Catéchisme § 1847.
88Mathieu Lavagna, ibid., p. 129-130 : « Lorsqu'on prie, on ne demande pas à Dieu de "renoncer à son omniscience"… »
89Saint Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, IIa-IIae, q. 83, a. 2, ad secundum : « Non enim propter hoc oramus ut divinam dispositionem immutemus, sed ut id impetremus quod Deus disposuit per orationes sanctorum esse implendum. » La prière n'a pas pour objet de changer le décret divin, mais d'obtenir ce que Dieu a décidé d'accorder précisément par les prières.
90Catéchisme de l'Église catholique, § 2738 : « La prière chrétienne est coopération à sa Providence, à son Dessein d'amour pour les hommes. »
91Saint Paul, Lettre aux Romains, 8, 28 : « Nous savons d'ailleurs que tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu, qui sont appelés selon son dessein. » Traduction officielle liturgique, AELF.
92Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, Derniers entretiens, Carnet jaune de mère Agnès, entrée du 5 juin 1897, § 4 (pendant Matines, à propos de mourir sans les sacrements) : « ... quand le bon Dieu ne le permet pas, c'est bien quand même, tout est grâce. » Édition : Œuvres complètes, Cerf-DDB, 1996, p. 1180.
93Saint Augustin, Confessions, livre I, chapitre 1, § 1 : Fecisti nos ad te, Domine, et inquietum est cor nostrum donec requiescat in te. Édition critique : CCSL 27, p. 1.
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