Saül (vers 1080-1010 av. J.-C.)

Saül, premier roi d'Israël : oint par Samuel pour sa prestance, rejeté pour avoir préféré sa volonté à l'obéissance, persécuteur de David jusqu'au Gelboé.

Ignispedia

Saül est, selon l'Écriture reçue par l'Église, le premier roi d'Israël : le beau Benjaminite parti chercher des ânesses égarées et revenu oint par Samuel, le libérateur de Yabesh acclamé à Guilgal, puis le roi désobéissant de Guilgal et d'Amalec, le persécuteur de David, et enfin le vaincu du mont Gelboé sur le corps duquel son successeur chantera une complainte immortelle. Sa vie occupe plus de la moitié du premier livre de Samuel, du chapitre 8 au chapitre 31, au milieu du XIe siècle avant Jésus-Christ.

Son nom traverse toute la Bible : les Chroniques lui consacrent une généalogie et le jugement solennel de sa mort, un titre de psaume rappelle la nuit où il fit garder la maison de David, Paul le cite à Antioche de Pisidie comme le roi des quarante ans, et l'apôtre des nations portera son nom, Saul de Tarse, Benjaminite comme lui. L'article présente d'abord le récit tel que l'Église le reçoit, sa place dans le canon et ses témoins anciens, puis sa théologie, son accomplissement dans le Christ, sa présence dans la liturgie et les arts, et enfin le débat avec l'exégèse historico-critique moderne.

Saül dans le canon des Écritures

Le dossier du premier livre de Samuel, chapitres 8 à 31

La vie de Saül occupe les chapitres 8 à 31 du premier livre de Samuel, de la demande d'un roi « comme les nations » jusqu'à la mort du roi sur le Gelboé et à l'exposition de son corps sur les murs de Beth-Shân[1]. Il reparaît une dernière fois au chapitre premier du deuxième livre, dans la complainte que David compose à la nouvelle du désastre, pièce qui referme son dossier comme un éloge funèbre prononcé par celui qu'il avait persécuté[2]. Tout ce qui suit, le règne de David à Hébron puis à Jérusalem, se déroule après lui, sur les ruines de sa maison.

En hébreu, le livre s'appelle Shemouel et ne forme qu'un seul rouleau avec ce que nos Bibles appellent le deuxième livre de Samuel ; la division en deux livres vient de la Septante grecque, qui intitule l'ensemble livres des Règnes, puis de la Vulgate latine[3]. Pour l'histoire détaillée de ces deux livres, leur plan, leur texte et leur théologie d'ensemble, voir l'article dédié aux livres de Samuel : le présent article traite de l'homme, non du dossier littéraire[4].

Les autres mentions de Saül dans la Bible

Saül n'est pas enfermé dans son livre : une dizaine de passages, des Chroniques aux Actes en passant par les Psaumes et Osée, le nomment ou supposent son règne, ce qui interdit de traiter son histoire comme une pièce rapportée tardive. Le tableau ci-dessous rassemble les principales mentions hors du premier livre de Samuel.

Livre bibliquePassageCe que le texte apporte sur Saül
1 Chroniques1 Ch 8, 33 et 9, 39La généalogie : Qish, Saül, Jonathan, puis la descendance par Méribaal
1 Chroniques1 Ch 10, 1-14Le récit second de la mort au Gelboé, conclu par le jugement : infidélité et nécromancienne
PsaumesTitre du Ps 59« Quand Saül envoya garder la maison pour le mettre à mort » : la nuit de 1 S 19
OséeOs 13, 10-11« Je te donne un roi dans ma colère » : lu ordinairement du premier roi
ActesAc 13, 21-22« Saül, fils de Qish, homme de la tribu de Benjamin, pour quarante années »
PhilippiensPh 3, 5Paul, « de la tribu de Benjamin » : le même sang que le premier roi
ActesAc 13, 9« Saul, appelé aussi Paul » : l'apôtre porte d'abord le nom du roi

Deux traits frappent dans cette traversée. D'abord, les livres tardifs parlent de Saül avec la précision de l'archive : on conserve sa généalogie sur trois générations (Chroniques), on date un psaume par l'un de ses ordres de police (Ps 59), on compte les années de son règne (Actes)[5]. Ensuite, le Nouveau Testament fait de lui le repoussoir lumineux de David : Paul oppose en une phrase le roi rejeté et « l'homme selon mon cœur », comme si toute l'histoire de la royauté tenait dans ce contraste[6].

Le récit biblique, étape par étape

  1. Vers le milieu du XIe siècle av. J.-C.
    Les ânesses de Qish

    Saül, fils de Qish, Benjaminite, cherche les bêtes perdues et rencontre le voyant à la ville.

  2. Peu après
    L'onction et l'acclamation

    Onction secrète, tirage au sort à Mispah, victoire sur les Ammonites de Yabesh, sacre à Guilgal.

  3. Premières années du règne
    Les guerres de libération

    Mikmas et la victoire de Jonathan, poursuites contre les Philistins, campagnes contre Amalec et les voisins.

  4. Milieu du règne
    Les deux désobéissances

    Le sacrifice usurpé à Guilgal, le butin épargné contre Amalec : le royaume est arraché à Saül.

  5. Longues années
    La persécution de David

    L'esprit mauvais, la jalousie du chant des femmes, les lances, Nob, les cavernes d'En-Guédi.

  6. Vers 1010 av. J.-C.
    En-Dor et le Gelboé

    La nécromancienne, l'ombre de Samuel, la bataille perdue, la mort du roi et de Jonathan.

Le Benjaminite aux ânesses perdues

Tout commence dans la plus petite des tribus : « Il y avait dans la tribu de Benjamin un homme appelé Qish », un homme de valeur, et « il avait un fils appelé Saül, qui était jeune et beau », précise le récit[7]. Saül lui-même le rappellera à Samuel : Benjamin est la plus petite tribu d'Israël, et son clan le moindre de la tribu, ce qui fait de l'élu un homme sans appui, choisi d'en haut et non porté par un parti[8].

« Il avait un fils appelé Saül, qui était jeune et beau. Aucun fils d'Israël n'était plus beau que lui, et il dépassait tout le monde de plus d'une tête. »

  • Premier livre de Samuel 9, 2, traduction liturgique[9]

Les ânesses de Qish s'étant égarées, Saül part avec un serviteur à travers la montagne d'Éphraïm, Shalisha, Shaalim et le pays de Benjamin, jusqu'au pays de Souf où il veut rebrousser chemin de peur d'inquiéter son père : déjà se dessine le fils obéissant et soucieux, avant le roi qui cessera d'écouter[10]. Le serviteur propose de consulter l'homme de Dieu de la ville avec un quart de sicle d'argent, dans une économie encore sans monnaie frappée où l'on paie le voyant en nature[11]. Et la glose du narrateur, « celui qu'on appelle aujourd'hui prophète, on l'appelait alors voyant », avoue l'ancienneté du récit transmis : un faussaire tardif moderniserait le vocabulaire au lieu d'en expliquer l'archaïsme[12].

L'onction secrète, Mispah, Yabesh et Guilgal

Le Seigneur avait prévenu Samuel la veille : « Demain, à la même heure, je t'enverrai un homme du pays de Benjamin. Tu lui donneras l'onction comme chef de mon peuple Israël »[13]. L'onction se fait dans le secret, avec la fiole d'huile versée sur la tête et le baiser rituel, puis Samuel convoque Israël à Mispah, fait avancer tribu par tribu, clan par clan, et le sort désigne Saül, qu'on découvre caché parmi les bagages, tant le grand jeune homme est craintif[14]. Le contraste est voulu : le colosse se cache, et c'est précisément ce tremblement qui le rend alors propre à recevoir le pouvoir sans s'en griser.

« Samuel dit à tout le peuple : Avez-vous vu celui que le Seigneur a choisi ? Il n'a pas son pareil dans tout le peuple. Et tout le peuple fit une ovation, en criant : Vive le roi ! »

  • Premier livre de Samuel 10, 24, traduction liturgique[15]

Il faudra encore la preuve par les armes : les Ammonites assiègent Yabesh en Galaad et proposent aux assiégés un pacte infâme, crever à chacun l'œil droit ; Saül, qui rentre des champs derrière ses bœufs, lève en une nuit une armée de tout Israël, taille les assiégeants en pièces « jusqu'à la chaleur du jour », et c'est dans l'allégresse de la délivrance que tout le peuple proclame la royauté à Guilgal[16]. Le berger devenu chef de guerre a conquis sa couronne : Samuel prononce alors ses adieux de juge et promet de continuer à prier pour le peuple, « loin de moi de pécher contre le Seigneur en cessant de prier pour vous »[17].

Les guerres du règne : Mikmas, l'interdit et les frontières

Le règne de Saül est d'abord une longue guerre de libération contre les Philistins, qui tiennent alors le pays par un monopole du fer : « il ne se trouvait pas un forgeron dans tout le pays d'Israël », si bien que les Hébreux descendent chez l'ennemi pour aiguiser socs et houes[18]. À Mikmas, c'est Jonathan, le fils du roi, qui force la décision avec son seul écuyer, en gravissant à mains nues le rocher : « rien n'empêche le Seigneur de donner la victoire, qu'on soit nombreux ou non », et la panique gagne le camp philistin[19]. Saül, lui, gâche la poursuite par un interdit solennel, défendant à la troupe de manger avant le soir sous peine de malédiction : Jonathan, qui ignorait le vœu, goûte un peu de miel, et le roi, prisonnier de sa propre parole, veut le mettre à mort ; le peuple s'interpose et rachète le prince[20].

Le livre résume ensuite les campagnes en une phrase de chronique militaire : guerre acharnée contre les Philistins tous les jours de sa vie, coups contre Moab, Ammon, Édom, Soba et Amalec, avec Abner, fils de Ner, comme chef de l'armée[21]. Le portrait du pouvoir se complète : une cour itinérante sans capitale bâtie, un roi qui siège sous le tamaris de Guibéa, sa lance à la main, entouré de ses serviteurs benjaminites[22]. Point de palais ni d'administration : la royauté de Saül reste une chefferie de guerre sainte, ce qui explique sa fragilité dès que la guerre sainte exige l'obéissance plutôt que le courage.

Deux désobéissances, et le royaume arraché

Mais Saül, deux fois, force la main de Dieu. À Guilgal, devant l'armée qui se débande et Samuel qui tarde au jour fixé, il offre lui-même l'holocauste réservé au prophète : à peine a-t-il fini que Samuel arrive et prononce que sa royauté « ne subsistera pas », car le Seigneur « s'est cherché un homme selon son cœur »[23]. Contre Amalec, chargé de l'interdit total, le ban qui voue au Seigneur hommes et bêtes sans partage, il épargne le roi Agag et le meilleur du butin « sous prétexte de sacrifice » : Samuel, après une nuit de plainte devant le Seigneur, lui signifie le rejet définitif[24].

« Le Seigneur aime-t-il les holocaustes et les sacrifices autant que l'obéissance à sa parole ? Oui, l'obéissance vaut mieux que le sacrifice, la docilité vaut mieux que la graisse des béliers. »

  • Samuel à Saül, premier livre de Samuel 15, 22, traduction liturgique[25]

Le manteau de Samuel, saisi et déchiré dans la dispute, devient la parabole du royaume arraché, et le prophète exécute lui-même Agag à Guilgal avant de se retirer à Rama : « Samuel ne revit plus Saül jusqu'au jour de sa mort », tout en le pleurant[26]. Entre les deux fautes, la différence est de degré mais non de nature : à Guilgal, Saül invoque la nécessité militaire ; contre Amalec, la piété du sacrifice. Dans les deux cas, il préfère sa lecture de la situation à l'ordre reçu, et c'est cette préférence, non l'ampleur matérielle des gestes, que le livre appelle rébellion[27].

L'esprit mauvais et le jeune joueur de lyre

« L'esprit du Seigneur s'était retiré de Saül, et un esprit mauvais, venu du Seigneur, le tourmentait » : la phrase, qui scandalise les lecteurs pressés, dit dans la langue du temps que Dieu livre le roi rejeté à la tristesse de son abandon[28]. Les serviteurs proposent un remède de cour : un joueur de lyre dont la musique apaisera les crises. On amène le plus jeune fils de Jessé, David, berger de Bethléem, « qui sait jouer, vaillant, homme de guerre, avisé en paroles et de belle prestance » ; Saül « l'aima beaucoup », en fit son écuyer, et « chaque fois que l'esprit mauvais fondait sur Saül, David prenait la lyre et Saül se calmait »[29].

La scène, que les peintres ne cesseront de reprendre, contient déjà tout le drame : le consolateur est l'élu secret qui remplacera le consolé, et le roi aime en David le remède sans voir le successeur[30]. L'onction de Bethléem, reçue par David « au milieu de ses frères » pendant que l'esprit du Seigneur « fondait sur lui », appartient au dossier de David et de Samuel : on ne la redouble pas ici, on retient seulement que les deux rois coexistent désormais, l'un qui garde le trône sans l'esprit, l'autre qui porte l'esprit sans le trône[31].

La jalousie et la longue persécution

Tout bascule au retour de la victoire sur les Philistins, quand les femmes, dansant au-devant des troupes, se renvoient un refrain : le roi y compte ses milliers, et le jeune chef ses dizaines de milliers[32].

« Saül a tué ses milliers, et David, ses dizaines de milliers. »

  • Le refrain des femmes d'Israël, premier livre de Samuel 18, 7, traduction liturgique[33]

« Saül fut très irrité, car le refrain lui déplut » : dès le lendemain, l'esprit mauvais le saisit en plein délire au milieu de la maison, et par deux fois il lance sa lance contre David qui joue, « je vais le clouer au mur », et par deux fois David esquive[34]. Puis vient la mécanique de la persécution : promesses de mariage empoisonnées avec Mérab puis Mikal, exigées au prix de cent prépuces philistins, commandement public de tuer David, et la fuite nocturne par la fenêtre, Mikal couvrant la retraite avec les théraphim dans le lit[35]. Le gendre aimé est devenu l'homme à abattre, et la maison du roi se divise : Mikal sauve David, Jonathan le prévient, et Saül tue les prêtres de Nob qui l'ont nourri, quatre-vingt-cinq hommes portant l'éphod, massacrés par Doeg l'Édomite avec leurs familles et leur ville[36].

Deux fois pourtant, David épargne le persécuteur livré entre ses mains, et deux fois Saül pleure et confesse : dans la caverne d'En-Guédi, David coupe seulement le pan du manteau royal, puis le brandit comme preuve ; à la colline de Hachila, il emporte la lance et la cruche d'eau plantées près de la tête endormie[37]. La réponse du poursuivant est la leçon du livre sur l'oint du Seigneur, fût-il rejeté :

« Ne le tue pas ! Qui pourrait demeurer impuni après avoir porté la main sur celui qui a reçu l'onction du Seigneur ? »

  • David à Abishaï, premier livre de Samuel 26, 9, traduction liturgique[38]

Et David ajoute, dans la nuit de Hachila, la règle d'or de la royauté jugée : « Le Seigneur rendra à chacun selon sa justice et sa fidélité », confessant que le Seigneur avait livré Saül entre ses mains et qu'il n'a pas voulu « porter la main sur le messie du Seigneur »[39]. Le mot est lâché : Saül, même rejeté, reste le messie, l'oint, et c'est à ce titre que David interdira plus tard de frapper l'Amalécite qui se vantera de l'avoir achevé[40].

Jonathan, l'ami qui s'efface

Au cœur de la persécution brille l'amitié la plus célèbre de l'Ancien Testament : « Jonathan s'attacha de toute son âme à David et il l'aima comme lui-même »[41]. Le prince héritier dépouille ses insignes pour l'élu, « son manteau, ses habits, son épée, son arc et sa ceinture », abdiquant par avance la succession que son père s'acharne à défendre[42]. Deux fois, Jonathan intercède et obtient la réconciliation ; deux fois, Saül, apaisé un jour, relance la chasse le lendemain, jusqu'à lancer sa propre lance contre son fils qui défend David à la table de la nouvelle lune[43].

« Or dès que David eut fini de parler à Saül, Jonathan s'attacha de toute son âme à David et il l'aima comme lui-même. »

  • Premier livre de Samuel 18, 1, traduction liturgique[44]

La dernière rencontre des deux amis, dans le bois de Horesh, est un adieu : Jonathan fortifie David en Dieu et lui fait jurer alliance « devant le Seigneur », prophétisant lui-même l'issue : « tu régneras sur Israël, et moi je serai ton second »[45]. L'héritier légitime reconnaît l'élu divin et s'efface : en Jonathan, la maison de Saül donne son meilleur fruit, et c'est ce fruit que David pleurera avec le père.

En-Dor et le mont Gelboé

À la veille de la bataille décisive, Dieu ne répond plus « ni par les songes, ni par les Ourim, ni par les prophètes », et Saül, qui avait lui-même banni les évocateurs du pays, se déguise pour consulter à En-Dor une femme qui fait monter les morts[46]. Ce qui monte, Samuel reconnaissable à son manteau, annonce au roi sa mort et celle de ses fils pour le lendemain, et la défaite d'Israël : la dernière prophétie du juge est posthume, et Ben Sira l'a retenue comme son sceau : « Même après s'être endormi, il prophétisa encore »[47]. Les Pères ont débattu de l'identité de l'apparition, Augustin se demandant si c'était vraiment l'âme de Samuel ou un esprit qui en avait pris la ressemblance, preuve que l'Église n'a jamais lu le passage les yeux fermés ; mais le texte, lui, ne doute pas : c'est Samuel qui parle et qui prophétise[48].

Le lendemain, au Gelboé, Jonathan, Abinadab et Malkishua tombent, les archers blessent grièvement Saül, qui demande à son écuyer de l'achever pour ne pas tomber vivant aux mains des incirconcis ; devant le refus horrifié, « Saül prit son épée et se jeta dessus », et l'écuyer l'imita[49]. Les Philistins exposent les corps sur les murs de Beth-Shân, mais les hommes de Yabesh, se souvenant de la délivrance d'autrefois, marchent toute la nuit, décrochent les corps, les brûlent et ensevelissent les ossements sous le tamaris de Yabesh en jeûnant sept jours[50]. Des années plus tard, David fera transférer ces ossements, avec ceux de Jonathan, dans le tombeau de Qish à Séla, en Benjamin, réconciliant dans la terre des pères la maison tombée et la maison régnante[51].

Et David composa la complainte de l'arc, apprise aux fils de Juda, dont les vers ouvrent le deuxième livre de Samuel et ne se sont plus tus depuis trois mille ans :

« Ta fierté, Israël, transpercée sur tes hauteurs ! Comment sont-ils tombés, les héros ? Saül et Jonathan, aimables, pleins de charme, ni dans la vie ni dans la mort ne furent séparés, plus rapides que les aigles, plus vaillants que les lions. Filles d'Israël, pleurez sur Saül : il vous revêtait de pourpre somptueuse et rehaussait de joyaux d'or vos vêtements. »

  • Complainte de David, deuxième livre de Samuel 1, 19-24, traduction liturgique[52]

La chronologie reçue : quarante ans au XIe siècle

Le chiffre de Paul : Saül roi pendant quarante ans

Le Nouveau Testament tranche un débat que l'hébreu laisse ouvert : à Antioche de Pisidie, Paul résume « Saül, fils de Qish, homme de la tribu de Benjamin, pour quarante années », puis l'élection de David après son rejet[53]. Ce chiffre de quarante ans, durée d'une génération, inscrit le règne dans le rythme de l'histoire sainte : quarante ans au désert avec Moïse, quarante ans de David, quarante ans de Salomon, comme si chaque fondation exigeait le même temps[54].

Repère bibliquePassagePortée chronologique
Sortie d'Égypte et fondation du Temple1 R 6, 1480 ans entre l'Exode (vers 1446) et Salomon (vers 966)
Temps des jugesAc 13, 20Environ 450 ans de juges jusqu'au prophète Samuel
Règne de SaülAc 13, 21Saül roi pendant quarante ans, vers 1050-1010 av. J.-C.
Avènement de David2 S 5, 4David roi à trente ans, sept ans à Hébron puis trente-trois à Jérusalem
Vie de Saül1 S 9 à 31Oint jeune homme, mort au combat : vers 1080-1010 av. J.-C.

Ce cadre place l'onction de Saül vers 1050, au sortir du temps des juges incarné par Samuel, et sa mort au Gelboé vers 1010, à l'ouverture du Xe siècle et du règne de David[55]. Les dates restent approximatives, comme pour Gédéon ou Samson, et l'article les donne comme telles : « vers 1080-1010 », sans la fausse précision d'années inventées[56].

Le verset abîmé : 1 S 13, 1 et les chiffres perdus

L'hébreu massorétique ouvre le chapitre 13 sur une phrase manifestement mutilée : « Saül était âgé de... ans quand il devint roi, et il régna... et deux ans sur Israël », avec deux nombres tombés dans la copie[57]. La Septante grecque, elle, omet purement la phrase, signe que ses traducteurs alexandrins travaillaient déjà sur un texte embarrassé[58]. Loin d'ébranler la chronologie, l'accident la confirme par ricochet : c'est parce que le chiffre des Actes, quarante ans, circulait déjà comme le chiffre reçu que les copistes ont laissé le blanc plutôt que d'inventer, et que l'Église a gardé la leçon des apôtres[59]. Le détail du dossier textuel est repris dans la section du débat, en fin d'article.

Les témoins anciens du récit

Le texte hébreu, la Septante et les manuscrits de Qumrân

Le dossier de Saül bénéficie des mêmes trois grands témoins que tout le livre : le texte massorétique hébreu, la Septante grecque traduite à Alexandrie aux IIIe et IIe siècles avant notre ère, et les manuscrits de la mer Morte[60]. Les grottes de Qumrân ont livré trois rouleaux de Samuel, dont l'un, daté du IIIe siècle avant Jésus-Christ, compte parmi les plus anciens manuscrits bibliques conservés : les épisodes de Saül circulaient donc déjà, fixés pour l'essentiel, des siècles avant notre ère[61].

TémoinDate approximativeApport pour Saül
Texte massorétiqueFixé par les massorètes, Ier millénaire apr. J.-C.Texte hébreu reçu, avec son blanc en 1 S 13, 1
Septante (Règnes I)Alexandrie, IIIe-IIe s. av. J.-C.Traduction grecque d'un hébreu parfois plus ancien
4QSam (Qumrân)IIIe-Ier s. av. J.-C.Fragments hébreux antérieurs de cinq siècles aux massorètes
Vulgate (1 Samuel)Bethléem, fin IVe s. apr. J.-C.Traduction latine de Jérôme sur l'hébreu

La comparaison des témoins éclaire le dossier au lieu de le dissoudre : là où le massorétique donne à Goliath six coudées, la Septante et Qumrân en lisent quatre, mais l'affrontement lui-même est attesté par tous sans exception, et le duel appartient à l'histoire de David autant qu'au règne de Saül[62]. Autrement dit, la critique textuelle discute des mesures, jamais de l'existence du dossier.

Josèphe, les Chroniques et le Nouveau Testament

Au Ier siècle de notre ère, Flavius Josèphe paraphrase longuement l'histoire de Saül au livre VI de ses Antiquités judaïques, dans l'ordre reçu et sans la traiter autrement que comme de l'histoire nationale : les ânesses, Mispah, Yabesh, Amalec, la pythonisse et le Gelboé, tout y passe[63]. Le Chroniste, trois siècles plus tôt dans la chronologie reçue, avait déjà relu la mort du roi en théologien : « Ainsi mourut Saül parce qu'il s'était montré infidèle envers le Seigneur : il n'avait pas gardé la parole du Seigneur, il avait même interrogé la nécromancienne et l'avait consultée. Il n'avait pas consulté le Seigneur, qui le fit mourir et qui transféra la royauté à David, fils de Jessé »[64].

« Ainsi mourut Saül parce qu'il s'était montré infidèle envers le Seigneur : il n'avait pas gardé la parole du Seigneur, il avait même interrogé la nécromancienne et l'avait consultée. »

  • Premier livre des Chroniques 10, 13, traduction liturgique[65]

Le Nouveau Testament, on l'a vu, fait de Saül un repère de chronologie (Ac 13, 21) et le repoussoir de David (Ac 13, 22)[66]. C'est à propos des livres de Samuel et des Rois que Jérôme, vers 391-392, place sa fameuse préface dite « casquée », le Prologus Galeatus, où il énumère les vingt-deux livres de la Bible hébraïque ; le concile de Trente, en 1546, confirmera le canon catholique de quarante-six livres de l'Ancien Testament, dont les deux livres de Samuel dans la forme reçue[67]. La chaîne est donc sans rupture : Qumrân, Septante, Chroniques, Nouveau Testament, Josèphe, Jérôme, liturgie, magistère, aucun maillon ne soupçonne une fabrication tardive[68].

L'archéologie : Guibéa, Beth-Shân et les silences honnêtes

Le texte situe la cour de Saül à Guibéa de Benjamin, la colline où le roi siège sous le tamaris, et l'identification proposée avec Tell el-Ful, à quelques kilomètres au nord de Jérusalem, reste la plus sérieuse : l'Américain William Albright y fouilla en 1922 et 1923, puis Paul Lapp en 1964, et y reconnut une forteresse d'environ 1000 avant Jésus-Christ, compatible avec une chefferie du temps de Saül[69]. L'identification est discutée, comme toute topographie biblique, mais elle n'est pas une pétition de principe : un pouvoir sans palais, siégeant sur une hauteur fortifiée au cœur de Benjamin, laisse exactement le genre de traces modestes que l'on y trouve[70].

Site du récitIdentification proposéeÉtat du dossier
Guibéa de SaülTell el-Ful, au nord de JérusalemForteresse vers 1000 av. J.-C. (Albright 1922-1923, Lapp 1964)
Beth-ShânTell el-Hosn, au débouché de la vallée de JezreelCité cananéenne puis philistine confirmée, murs d'exposition possibles
Yabesh en GalaadTell el-Maqlub présumé, à l'est du JourdainHypothèse topographique, fouilles limitées
En-DorKhirbet Safsafeh, au nord du GelboéIdentification traditionnelle, sans preuve décisive
Le GelboéDjebel Fouqouah, au sud de la vallée de JezreelCadre géographique incontesté de la bataille

L'honnêteté commande de dire le reste : aucune inscription extrabibliaire connue à ce jour ne nomme Saül, quand la stèle araméenne de Tel Dan, au siècle suivant les faits, nomme déjà la « maison de David »[71]. Mais l'argument du silence a ici peu de poids : un règne de chefferie sans chancellerie, sans stèles et sans palais de pierre, dans un pays de collines au tournant de l'âge du fer, n'est pas le genre de pouvoir qui grave son nom dans le basalte des voisins[72]. Les forteresses débattues du début du Xe siècle, comme Qeiyafa dans la vallée d'Éla, éclairent le monde de David naissant plus que celui de Saül finissant, et l'article ne leur fait pas dire ce qu'elles ne disent pas[73].

La théologie de Saül : l'oint jugé

L'obéissance vaut mieux que le sacrifice

La sentence prononcée sur Saül après l'affaire d'Amalec est devenue l'un des versets les plus cités de l'Ancien Testament, repris par les prophètes, les psaumes et les Pères : le culte sans obéissance est une coquille vide[74]. Saül n'est pas condamné pour avoir manqué de religion, il en avait trop à sa manière : à Guilgal il sacrifie, contre Amalec il réserve le butin « pour sacrifier au Seigneur », et c'est cette piété gestionnaire, qui utilise Dieu au lieu de l'écouter, que Samuel frappe[75]. Osée dira « c'est l'amour que je veux, non les sacrifices », et le Christ scellera la leçon en l'appliquant : la miséricorde, non les rites, est le cœur de la Loi[76].

« Le Seigneur aime-t-il les holocaustes et les sacrifices autant que l'obéissance à sa parole ? Oui, l'obéissance vaut mieux que le sacrifice, la docilité vaut mieux que la graisse des béliers. »

  • Samuel à Saül, premier livre de Samuel 15, 22, traduction liturgique[77]

Le repentir manqué : se justifier au lieu de confesser

Tout oppose les deux rois tombés, et c'est l'objet même du livre que de les comparer : repris par le prophète, David dira « J'ai péché contre le Seigneur », tandis que Saül, repris de même, répondra « J'ai péché » puis ajoutera aussitôt « mais honore-moi devant les anciens », et plaidera que c'est le peuple qui a épargné le butin[78]. Le tableau ci-dessous aligne le contraste, qui fonde toute la théologie de la royauté dans le livre.

Repris par le prophèteSaül (1 S 13 et 15)David (2 S 12)
Première parole« J'ai péché », puis justification« J'ai péché contre le Seigneur », sans réserve
Le coupable désignéLe peuple a gardé le butin, la nécessité pressaitLui-même, sans transférer la faute
Ce qui est demandéÊtre honoré devant les anciensRien, sinon subir le châtiment
L'issueLe royaume arrachéLe pardon donné, l'enfant frappé

Saül n'est donc pas damné pour une faute plus lourde que celle de David : adultère et meurtre pèsent plus que le sacrifice anticipé et le butin réservé. Il est rejeté pour la manière de tomber : le roi qui se justifie ne peut être relevé, car il ne laisse aucune place au pardon, tandis que le roi qui confesse ouvre l'espace où la promesse dynastique pourra passer[79]. Telle est la dureté et la miséricorde du livre : Dieu « s'est cherché un homme selon son cœur », non un homme sans péché[80].

La peur des hommes, racine de la désobéissance

Le livre donne lui-même la clef psychologique du premier roi, et elle n'a rien d'une pathologie : « J'ai eu peur du peuple et je l'ai écouté », avoue Saül à Guilgal comme à Amalec, et Samuel lui rappelle qu'il était « petit à ses propres yeux » quand Dieu l'a choisi[81]. Le colosse caché parmi les bagages n'a jamais cessé de trembler : devant l'armée qui se débande, devant le peuple qui veut du butin, devant le chant des femmes qui préfère David, devant la bataille du lendemain[82]. La théologie politique du livre est d'une netteté redoutable : Israël a voulu un roi « comme les nations », Dieu le lui a permis en avertissant, et le roi oint reste un serviteur jugé, non un souverain absolu ; Saül apprend à ses dépens qu'on ne force pas la main de Dieu, ni en offrant soi-même le sacrifice réservé, ni en gardant le butin interdit sous couleur de piété[83].

L'accomplissement dans le Christ

L'homme selon le cœur et la royauté promise

Le verdict qui fonde la dynastie, « le Seigneur s'est cherché un homme selon son cœur », est prononcé par Samuel sur Saül (1 S 13, 14), et Paul le reprendra à Antioche en l'appliquant à David face à Saül écarté[84]. La phrase de l'apôtre fait de Saül le fond sombre sur lequel brille l'élu : « Après l'avoir rejeté, Dieu a, pour eux, suscité David comme roi, et il lui a rendu ce témoignage : J'ai trouvé David, fils de Jessé ; c'est un homme selon mon cœur qui réalisera toutes mes volontés »[85].

« Puis ils demandèrent un roi, et Dieu leur donna Saül, fils de Qish, homme de la tribu de Benjamin, pour quarante années. Après l'avoir rejeté, Dieu a, pour eux, suscité David comme roi. »

L'alliance promise ensuite à David, une maison stable et un trône affermi pour toujours, appartient au dossier des livres de Samuel et à l'article David : on ne redouble pas ici ce dossier, on retient l'essentiel, c'est du rejet de Saül que procède, par contraste, la lignée qui mènera à Joseph de Nazareth[87]. Le premier roi montre ce que la royauté charnelle ne peut pas : durer sans obéir. Le second montrera ce qu'elle peut : tomber et se relever.

L'oint épargné, figure du Christ persécuté

David traqué, épargnant son persécuteur et pleurant sa mort, est lu par la tradition chrétienne comme une figure du Christ : innocent poursuivi, doux devant la violence, refusant de se saisir du pouvoir par le meurtre[88]. La règle qu'il s'impose dans la nuit de Hachila, ne pas porter la main sur l'oint du Seigneur, annonce Celui qui se laissera lier sans appeler les légions, et la complainte du Gelboé, où le vainqueur pleure le vaincu, annonce Celui qui pleurera sur Jérusalem qui le rejette[89]. En ce sens, Saül lui-même, persécuteur converti en objet de larmes, appartient à l'économie du salut : il a fourni au roi selon le cœur l'occasion de montrer son cœur[90].

Saul de Tarse, le Benjaminite persécuteur devenu apôtre

Le plus beau rebond du nom de Saül est dans le Nouveau Testament : le persécuteur de l'Église s'appelle Saul, il est « de la tribu de Benjamin », et c'est sous ce nom qu'il arrête et livre les disciples avant que le Ressuscité ne le terrasse sur le chemin de Damas[91]. Les prédicateurs ont souvent relevé la symétrie : deux Benjaminites nommés Shaoul, le demandé, deux persécuteurs, l'un qui poursuit David l'oint et l'autre qui poursuit le Christ dans ses membres, mais là où le premier s'enfonce dans la justification, le second tombe à terre et demande « Que dois-je faire, Seigneur ? »[92]. Le parallèle n'est pas un dogme, c'est une méditation de l'Église sur les noms : Dieu reprend parfois les mêmes prénoms pour écrire le contraire des mêmes histoires, et le roi rejeté devient, par son homonyme, l'apôtre des nations.

Saül dans la vie liturgique de l'Église

Le lectionnaire : Saül au début du temps ordinaire

Chaque année, dans les premières semaines du temps ordinaire, le lectionnaire de la messe fait entendre l'onction de Saül, ses guerres puis son rejet : janvier est, pour les fidèles assidus à la messe quotidienne, le mois du premier roi comme celui du prophète qui l'a oint[93]. La nuit d'En-Dor, elle, n'est jamais proclamée à l'ambon : l'Église fait entendre les leçons du règne, non l'évocation interdite, et confie la fin du roi à la lecture privée[94].

Ni fête, ni reliques : la sobriété de l'Église

À la différence de Samuel, fêté en Orient le 20 août et commémoré au Martyrologe romain, Saül n'a ni fête au calendrier ni éloge au Martyrologe : l'Église honore les saints, non les rois rejetés, et la sobriété est ici un enseignement[95]. Elle ne maudit pas pour autant : David a pleuré Saül, le Chroniste l'a jugé sans l'insulter, et la translation de ses ossements à Séla par David dit la piété due aux morts jusque dans le jugement[96]. Le pèlerin ne vénère donc aucun tombeau de Saül : il relit son histoire à Guibéa, au Gelboé et à Yabesh, trois lieux de mémoire plutôt qu'un lieu de culte[97].

Saül hors de la Bible : judaïsme, islam et arts

Le judaïsme : le roi sans faute devenue faute

La tradition rabbinique, qui fait de Samuel l'auteur de son livre achevé par Gad et Nathan, lit Saül avec une sévérité mêlée de tendresse : Rachi, commentant le verset abîmé du chapitre 13, entend que Saül monta sur le trône « comme un enfant d'un an », sans péché, et que sa faute fut d'autant plus grave qu'elle partait de plus haut[98]. Le Midrash compte ses qualités perdues, la modestie des bagages, la retenue devant les « fils de Bélial » qui le méprisent à Mispah et qu'il refuse de punir après Yabesh, et y voit la preuve que la grandeur reçue sans l'obéissance gardée se retourne contre celui qui la porte[99]. Chaque office quotidien porte ainsi, sans le savoir, la trace de la mère de Samuel et du roi qu'il a oint : la prière d'Anne et le règne de Saül encadrent la même leçon, tout vient de Dieu et tout se perd sans l'écoute[100].

L'islam : Talut, le Saül du Coran

Le Coran ne nomme jamais Saül, mais il raconte son histoire : après Moïse, les notables d'Israël demandent à « leur prophète » de leur susciter un roi pour combattre dans le sentier de Dieu ; le prophète leur désigne Talut, contesté pour sa pauvreté puis confirmé par le signe de l'arche ; Talut éprouve son armée au ruisseau, et le jeune Dawud (David) terrasse Jalut (Goliath)[101]. La trame suit d'évidence les chapitres 8 à 17 du premier livre de Samuel, et les grands commentateurs musulmans, at-Tabari puis Ibn Kathir, identifient explicitement Talut à Saül et le prophète anonyme à Samuel[102]. La divergence porte sur le sens, non sur les faits : là où la Bible fait du roi demandé un premier rejet de Dieu pardonné puis relevé en David, le Coran y lit une épreuve de l'obéissance militaire, et la tradition musulmane ignore l'onction davidique comme alliance[103].

Les arts : Haendel, Rembrandt et la tragédie française

La fin de Saül a frappé les imaginations plus qu'aucune autre chute du livre : Haendel en fait un oratorio entier, Saul (1739), sur un livret de Charles Jennens tiré du texte biblique, dont l'acte III culmine avec la pythonisse d'En-Dor faisant monter l'ombre du prophète devant le roi condamné[104]. Les peintres, eux, ont préféré les deux scènes de l'âme : David jouant de la lyre devant le roi tourmenté, sujet favori dont le Saül et David du Mauritshuis de La Haye, attribué à Rembrandt vers 1650-1660, reste le sommet, et la jalousie du trône, Rembrandt, Le Guerchin et leurs émules multipliant les Saül à la lance levée[105]. La France classique donna au sujet sa tragédie biblique : David et Jonathas de Marc-Antoine Charpentier (1688), composée pour le collège Louis-le-Grand, fait de l'amitié des deux jeunes gens le cœur d'un opéra scolaire devenu chef-d'œuvre, et le cinéma biblique du XXe siècle a souvent montré Saül en silhouette tourmentée, conscience malade du pouvoir[106].

Le débat historico-critique : ce que propose l'exégèse moderne, et ses limites

L'hypothèse deutéronomiste appliquée à Saül

Depuis Martin Noth et ses études sur l'histoire des traditions (1943), une large partie de l'exégèse contemporaine range les chapitres de Saül dans une grande « histoire deutéronomiste » rédigée à l'époque de l'exil, qui relirait le passé monarchique à la lumière du Deutéronome pour expliquer la catastrophe de 587[107]. Appliquée à Saül, la thèse repère deux récits d'avènement jugés incompatibles : l'un favorable à la royauté, l'onction privée suivie de la victoire de Yabesh, l'autre hostile, le discours de Samuel contre le roi demandé, et conclut à des sources concurrentes cousues par un rédacteur tardif[108]. Présentée loyalement, la reconstruction offre des lectures fines de la composition : elle repère les coutures, les reprises, les perspectives pastorales successives[109].

Mais il faut dire nettement son statut : ce sont des hypothèses sur des documents perdus, dont aucun manuscrit n'existe, dont les frontières varient selon les écoles, et dont les datations reposent souvent sur le postulat que tout récit précis du passé est une projection tardive[110]. Le présent article les expose sans les caricaturer, puis montre pourquoi la datation et l'attribution traditionnelles restent défendables : non par ignorance de la critique, mais après l'avoir pesée[111].

Un seul avènement en trois temps, non deux sources ennemies

L'objection la plus courante porte sur l'accession : Saül devient roi par l'onction secrète au chapitre 10, puis par le sort à Mispah, puis par l'acclamation à Guilgal après Yabesh, et Samuel semble tour à tour installer le roi et dénoncer la royauté[112]. Pour une partie de l'exégèse, ce sont des traditions concurrentes maladroitement cousues, preuve d'une compilation tardive[113].

Séquence alléguéeLecture critique couranteRéponse de la lecture traditionnelle
Onction secrète puis sort public (1 S 10)Deux légitimations rivalesDésignation privée puis proclamation publique : deux temps d'un seul choix divin
Discours contre le roi (1 S 8 et 12) puis sacre (1 S 11)Source anti-monarchique contre source pro-monarchiqueAvertissement loyal avant l'onction : Dieu permet en prévenant, Samuel oint en pleurant
Yabesh puis Guilgal (1 S 11)Doublet de confirmationVictoire militaire puis sacre populaire : la preuve par les armes avant le droit public
Deux rejets (1 S 13 et 15)Redondance de compilateurDeux fautes distinctes, avertissement puis sentence définitive

La règle de lecture traditionnelle est celle du complément plutôt que de la contradiction : la Bible raconte volontiers en plusieurs temps ce que la vie fait arriver en plusieurs temps, et les Chroniques confirment la méthode en citant trois sources prophétiques distinctes pour un même règne[114]. Ajoutons que les prétendus doublets supposent souvent ce qu'ils veulent prouver : on découpe le texte en sources selon des critères stylistiques, on date ces sources selon une théorie de l'évolution religieuse, puis on invoque le découpage comme preuve de la théorie[115].

Les chiffres : 1 S 13, 1 et les quarante ans

Reste l'objection chiffrée, la plus honnête du dossier : si Saül a régné quarante ans selon Paul, pourquoi l'hébreu de 1 S 13, 1 ne donne-t-il aucun âge ni aucune durée lisible, quand il chiffre soigneusement les règnes de David et de Salomon ?[116]. La réponse tient en trois pièces : le verset massorétique est visiblement accidenté, avec deux nombres tombés ; la Septante omet la phrase, preuve que l'embarras est antérieur de deux siècles à notre ère et non un arrangement apologétique ; et les Actes fournissent le chiffre reçu de la tradition juive du Ier siècle, quarante ans, que Josèphe suit dans sa paraphrase[117]. Une corruption de copie localisée, avouée par les témoins eux-mêmes, ne prouve pas une invention d'ensemble : elle prouve une transmission qui préfère le blanc au faux, et c'est une garantie plutôt qu'un soupçon[118].

L'archéologie et le fantôme du « grand royaume »

Une partie de l'exégèse contemporaine propose de réduire la monarchie du XIe siècle à une chefferie villageoise sans relief, et de renvoyer les récits de Saül, de David et de Salomon aux ateliers d'une époque bien postérieure[119]. L'argument mêle un fait, la modestie des vestiges du Xe siècle dans les collines, et un présupposé, l'idée qu'un pouvoir sans palais de pierre est un pouvoir de légende[120]. Mais le livre de Samuel ne décrit aucun palais de Saül : il décrit un roi sous un tamaris, une cour itinérante, une armée de volontaires et un monopole philistin du fer, tableau exactement proportionné à ce que l'archéologie trouve, forteresses modestes, villages fortifiés, métallurgie encadrée[121]. Demander à Tell el-Ful les archives de Ninive, c'est reprocher au texte une splendeur qu'il ne prétend jamais avoir : la critique confond ici l'absence de ce que le récit ne promet pas avec la preuve de sa fausseté[122].

Pourquoi la lecture traditionnelle reste défendable

Rassemblons les pièces : une attribution ancienne et précise (Samuel, Gad et Nathan, Baba Batra, Chroniques), une glose interne qui avoue l'ancienneté du récit (le voyant du chapitre 9), des manuscrits antérieurs de cinq siècles aux massorètes (Qumrân), une traduction grecque du IIIe siècle qui suppose un hébreu déjà fixé, des témoins qui citent le dossier comme Écriture (Chroniques, Paul), une paraphrase historienne au Ier siècle (Josèphe), et une réception ecclésiale sans solution de continuité[123]. Face à ce faisceau, les reconstructions tardives offrent des possibilités littéraires, jamais des preuves : aucun manuscrit de leurs sources supposées, aucune trace d'une fraude, aucune communauté qui aurait accepté comme Moïse un livre fabriqué sous les Perses[124]. Comme le rappelle le concile Vatican II, l'Écriture « enseigne solidement, fidèlement et sans erreur la vérité que Dieu a voulu voir consignée dans les Lettres sacrées » en vue du salut : la foi en l'inerrance n'interdit pas la critique des copies, elle interdit de faire dire au texte le contraire de ce qu'il affirme[125].

Pour aller plus loin

  • Les livres de Samuel : l'article jumeau sur les deux livres, leur plan, leur texte et leur théologie d'ensemble
  • Samuel, le prophète qui fit et défit le règne de Saül, de l'onction à En-Dor
  • David, le berger de Bethléem oint en secret, persécuté puis pleuré par son persécuteur
  • Moïse, le libérateur et médiateur de l'Alliance, dont Saül aurait dû suivre l'obéissance
  • Aaron, frère et porte-parole de Moïse, premier grand prêtre
  • Josué, qui fit entrer Israël en Canaan avant le temps des juges
  • Gédéon, juge suscité contre Madian, dont Saül prolonge la guerre sainte
  • Samson, le nazir dont la force jugea les Philistins avant les armées du roi
  • Élie, le prophète du Carmel, héritier du manteau samuélien
  • Abraham, le père des croyants, dont la promesse s'accomplira dans la royauté davidique

Notes et références

  1. 1 S 8, 1 (la demande d'un roi) à 1 S 31, 13 (les ossements ensevelis à Yabesh) : tout le dossier du premier roi tient entre ces bornes.

    1
  2. 2 S 1, 17-27 : la complainte de l'arc ouvre le deuxième livre et referme le dossier de Saül par la bouche de son successeur.

    2
  3. En hébreu, Shemouel forme un seul livre parmi les Prophètes antérieurs ; Septante : Basileiôn I (Règnes) ; Vulgate : Samuhelis I.

    3
  4. L'article livres de Samuel traite le plan des deux livres, la critique textuelle et l'alliance davidique : on ne redouble pas ici ce dossier.

    4
  5. 1 Ch 8, 33 et 9, 39 (généalogie) ; titre du Ps 59 (l'ordre de 1 S 19, 11) ; Ac 13, 21 (les quarante ans) : trois usages d'archive, tous précis.

    5
  6. Ac 13, 21-22 : Saül nommé pour son rejet, David nommé pour son cœur, en deux versets qui résument toute la théologie du livre.

    6
  7. 1 S 9, 1 : Qish, fils d'Abiel, Benjaminite, « homme de valeur » ; 1 S 9, 2 : Saül, « jeune et beau », plus grand que tout le peuple.

    7
  8. 1 S 9, 21 : « Ne suis-je pas Benjaminite, de la plus petite tribu d'Israël, et mon clan n'est-il pas le moindre ? » (paraphrase de la protestation de Saül).

    8
  9. 1 S 9, 2, traduction liturgique (AELF, vérifiée mot pour mot) : le portrait d'ouverture, beauté et taille du premier roi.

    9
  10. 1 S 9, 3-5 : les ânesses égarées, la traversée d'Éphraïm, Shalisha, Shaalim et Benjamin, et le souci du père avant les bêtes.

    10
  11. 1 S 9, 7-8 : plus de pain dans les sacs, le quart de sicle d'argent du serviteur, dans une économie encore sans monnaie frappée.

    11
  12. 1 S 9, 9 : « celui qu'on appelle aujourd'hui prophète, on l'appelait alors voyant » (paraphrase de la glose du narrateur).

    12
  13. 1 S 9, 15-17, traduction liturgique (AELF, vérifiée mot pour mot pour le v. 16-17) : l'avertissement divin à Samuel et la désignation.

    13
  14. 1 S 10, 1 (la fiole d'huile et le baiser) ; 1 S 10, 20-24 (le sort et Saül caché parmi les bagages).

    14
  15. 1 S 10, 24, traduction liturgique (AELF, vérifiée mot pour mot) : l'élection reconnue et l'ovation du peuple.

    15
  16. 1 S 11, 1-2 (l'œil droit exigé) ; 1 S 11, 6-11 (la levée et la victoire) ; 1 S 11, 14-15 (la royauté proclamée à Guilgal).

    16
  17. 1 S 12, 23, traduction liturgique (AELF, d'après le texte reçu) : « Loin de moi de pécher contre le Seigneur en cessant de prier pour vous ».

    17
  18. 1 S 13, 19-22 : pas un forgeron en Israël, les socs aiguisés chez les Philistins, et six cents hommes sans épée autour de Saül.

    18
  19. 1 S 14, 6 : « rien n'empêche le Seigneur de donner la victoire, qu'on soit nombreux ou non » (paraphrase de la parole de Jonathan) ; 1 S 14, 13-15 (l'escalade et la panique).

    19
  20. 1 S 14, 24 (l'interdit solennel) ; 1 S 14, 27 (le miel goûté par ignorance) ; 1 S 14, 43-45 (le peuple rachète Jonathan).

    20
  21. 1 S 14, 47-48 (Moab, Ammon, Édom, Soba, Amalec) et 1 S 14, 50-51 (Abner, fils de Ner, chef de l'armée, et Qish frère de Ner).

    21
  22. 1 S 22, 6 : Saül « siégeait à Guibéa, sous le tamaris », sa lance à la main, entouré de ses serviteurs.

    22
  23. 1 S 13, 8-14 : les sept jours, l'armée qui se débande, l'holocauste offert sans attendre, et la sentence sur la royauté.

    23
  24. 1 S 15, 1-9 (l'ordre de l'interdit et l'épargne d'Agag) ; 1 S 15, 10-23 (la nuit de plainte et la sentence).

    24
  25. 1 S 15, 22, traduction liturgique (AELF, vérifiée mot pour mot) : l'obéissance et la docilité contre les holocaustes.

    25
  26. 1 S 15, 27-28 (le pan déchiré, parabole du royaume) ; 1 S 15, 32-33 (Samuel exécute Agag) ; 1 S 15, 35 (le deuil du prophète).

    26
  27. 1 S 13, 11-12 (la nécessité invoquée) ; 1 S 15, 20-21 (le peuple et le sacrifice invoqués) : deux excuses, un seul refus d'écouter.

    27
  28. 1 S 16, 14 : l'esprit du Seigneur retiré et l'esprit mauvais « venu du Seigneur » ; la langue du temps pour l'abandon au chagrin du rejet.

    28
  29. 1 S 16, 18 (le portrait du jeune joueur) ; 1 S 16, 21-23 (l'amour de Saül, l'écuyerie, l'apaisement par la lyre).

    29
  30. Le consolateur est l'élu secret : le drame tient dans l'ignorance du roi, qui aime le remède et ignore le successeur.

    30
  31. 1 S 16, 13 (l'esprit sur David) contre 1 S 16, 14 (l'esprit retiré de Saül) : deux versets qui se suivent et fondent la coexistence.

    31
  32. 1 S 18, 6-7 : les femmes au-devant des troupes, danses et tambourins, et le refrain qui blesse le roi.

    32
  33. 1 S 18, 7, traduction liturgique (AELF, vérifiée mot pour mot) : les milliers de Saül contre les dizaines de milliers de David.

    33
  34. 1 S 18, 10-11 (la première lance, « je vais le clouer au mur ») ; 1 S 19, 9-10 (la seconde, David esquive et fuit).

    34
  35. 1 S 18, 17-27 (Mérab, Mikal et les cent prépuces) ; 1 S 19, 11-17 (la fuite par la fenêtre et les théraphim).

    35
  36. 1 S 22, 9-19 : la délation de Doeg, les quatre-vingt-cinq prêtres à l'éphod, la ville frappée avec femmes, enfants et bétail.

    36
  37. 1 S 24, 4-8 (le pan du manteau à En-Guédi) ; 1 S 26, 7-12 (la lance et la cruche à Hachila).

    37
  38. 1 S 26, 9, traduction liturgique (AELF, vérifiée mot pour mot) : interdiction de porter la main sur l'oint.

    38
  39. 1 S 26, 23, traduction liturgique (AELF, vérifiée mot pour mot pour l'essentiel) : « je n'ai pas voulu porter la main sur le messie du Seigneur ».

    39
  40. 2 S 1, 14-16 : David fait exécuter le messager qui se vante d'avoir achevé l'oint du Seigneur.

    40
  41. 1 S 18, 1-3 : l'alliance, l'amour comme soi-même, devant Samuel et Saül encore présents.

    41
  42. 1 S 18, 4 : le manteau, les habits, l'épée, l'arc et la ceinture donnés à David, abdication par les insignes.

    42
  43. 1 S 19, 4-6 et 1 S 20 (les deux intercessions) ; 1 S 20, 30-34 (la lance du père contre le fils à la table de la nouvelle lune).

    43
  44. 1 S 18, 1, traduction liturgique (AELF, vérifiée mot pour mot) : l'attachement de l'âme, source de l'amitié.

    44
  45. 1 S 23, 16-18 : Jonathan fortifie David à Horesh, « tu régneras, je serai ton second », alliance devant le Seigneur.

    45
  46. 1 S 28, 3-7 : le silence de Dieu (songes, Ourim, prophètes), le déguisement et le recours à la femme d'En-Dor.

    46
  47. Si 46, 20, traduction liturgique (AELF, vérifiée mot pour mot) : « Même après s'être endormi, il prophétisa encore ».

    47
  48. Augustin, De la sollicitude pour les morts (De cura pro mortuis gerenda), ch. 15-18 : doute sur l'identité de l'apparition.

    48
  49. 1 S 31, 1-6 : la mort de Jonathan, d'Abinadab et de Malkishua, les archers, l'épée du roi et celle de l'écuyer.

    49
  50. 1 S 31, 11-13 : la marche nocturne des vaillants de Yabesh, les corps décrochés de Beth-Shân, le jeûne de sept jours.

    50
  51. 2 S 21, 12-14 : David transfère les ossements de Saül et de Jonathan au tombeau de Qish, à Séla en Benjamin.

    51
  52. 2 S 1, 19-24, traduction liturgique (AELF, vérifiée mot pour mot) : la complainte de l'arc, apprise aux fils de Juda.

    52
  53. Ac 13, 21, traduction liturgique (AELF, vérifiée mot pour mot) : « Saül, fils de Qish, homme de la tribu de Benjamin, pour quarante années ».

    53
  54. Quarante ans au désert (Nb 14, 33-34), quarante ans de David (2 S 5, 4), quarante ans de Salomon (1 R 11, 42) : la mesure des fondations.

    54
  55. Onction vers 1050 au sortir des juges, mort vers 1010 à l'ouverture du règne de David : fourchette reçue, sans précision artificielle.

    55
  56. Comme pour Gédéon ou Samson, le titre porte « vers 1080-1010 » : l'approximation affichée vaut mieux que la fausse exactitude.

    56
  57. 1 S 13, 1 massorétique : « Saül était âgé de... ans... et il régna... et deux ans », deux nombres tombés dans la copie.

    57
  58. La Septante omet la phrase chiffrée de 1 S 13, 1 : l'embarras textuel est antérieur de deux siècles à notre ère.

    58
  59. Des copistes qui laissent le blanc plutôt qu'inventer un chiffre témoignent d'une transmission fidèle, non d'une fraude.

    59
  60. Massorétique, Septante et Qumrân : trois lignées indépendantes qui permettent de contrôler les variantes au lieu de les subir.

    60
  61. 4QSam^a, 4QSam^b et 4QSam^c (IIIe-Ier s. av. J.-C.) : les épisodes de Saül circulaient déjà, fixés pour l'essentiel, des siècles avant notre ère.

    61
  62. 1 S 17, 4 : six coudées et un empan (TM) contre quatre coudées et un empan (LXX et 4QSam^a) ; le duel est unanimement attesté.

    62
  63. Flavius Josèphe, Antiquités judaïques, livre VI : paraphrase suivie des ânesses au Gelboé, traitée en histoire nationale.

    63
  64. 1 Ch 10, 13-14 : l'infidélité, la nécromancienne consultée au lieu du Seigneur, et la royauté transférée à David.

    64
  65. 1 Ch 10, 13, traduction liturgique (AELF, vérifiée mot pour mot) : le jugement théologique du Chroniste sur la mort du roi.

    65
  66. Ac 13, 21 (les quarante ans) ; Ac 13, 22 (le rejet et l'homme selon le cœur) : chronologie et théologie en deux versets.

    66
  67. Jérôme, Prologus Galeatus (préface aux livres de Samuel et des Rois, vers 391-392) ; concile de Trente, IVe session, 8 avril 1546.

    67
  68. Qumrân, Septante, Chroniques, Nouveau Testament, Josèphe, Jérôme, liturgie, magistère : la chaîne des témoins ne connaît aucune rupture.

    68
  69. W. F. Albright, fouilles de 1922-1923, puis P. W. Lapp en 1964 : forteresse vers 1000 av. J.-C. sur la colline identifiée à Guibéa de Saül.

    69
  70. Un pouvoir sans palais laisse des traces modestes : la forteresse correspond au portrait textuel au lieu de le démentir.

    70
  71. Stèle araméenne de Tel Dan (IXe s. av. J.-C.) : la « maison de David » nommée au siècle suivant, Saül absent des inscriptions connues.

    71
  72. Une chefferie sans chancellerie ni stèles, au tournant de l'âge du fer, n'est pas le genre de pouvoir qui grave son nom chez les voisins.

    72
  73. Qeiyafa dans la vallée d'Éla, forteresse débattue du début du Xe siècle : elle éclaire David naissant, on ne lui fait pas parler de Saül.

    73
  74. Os 6, 6 ; Ps 40, 7-9 ; Is 1, 11-17 ; Mi 6, 6-8 : toute la prophétie reprend la sentence prononcée sur Saül.

    74
  75. 1 S 13, 12 (« je me suis fait violence et j'ai offert ») ; 1 S 15, 21 (« le peuple a épargné pour sacrifier ») : la piété comme excuse.

    75
  76. Os 6, 6 (« l'amour, non les sacrifices ») ; Mt 9, 13 et Mt 12, 7 (le Christ citant Osée face aux pharisiens).

    76
  77. Même verset qu'en section récit : la sentence mérite sa place en théologie comme en histoire, tant elle structure le livre.

    77
  78. 1 S 15, 24-30 (le « j'ai péché » aussitôt justifié et l'honneur demandé) contre 2 S 12, 13 (le « j'ai péché contre le Seigneur » sans réserve).

    78
  79. Adultère et meurtre contre sacrifice anticipé et butin réservé : la faute de David pèse plus, sa confession le relève.

    79
  80. 1 S 13, 14 : « un homme selon son cœur », non un homme sans péché ; Ac 13, 22 reprend le verdict pour David.

    80
  81. 1 S 15, 24 : « J'ai eu peur du peuple et je l'ai écouté » (paraphrase de l'aveu) ; 1 S 9, 21 et 10, 22 (la petitesse des débuts).

    81
  82. 1 S 13, 11 (l'armée qui se débande) ; 1 S 15, 24 (le peuple et le butin) ; 1 S 18, 8 (le chant des femmes) : le même tremblement à chaque crise.

    82
  83. 1 S 8, 7 (le rejet de Dieu) ; 1 S 10, 25 (le « droit de la royauté » consigné) ; 1 S 15 (le jugement du roi) ; Dt 17, 14-20 (la loi du roi).

    83
  84. Ac 13, 22 reprend 1 S 13, 14 (« un homme selon mon cœur ») : Paul connaît le livre jusque dans ses sentences.

    84
  85. Ac 13, 22, traduction liturgique (AELF, vérifiée mot pour mot pour l'essentiel) : le témoignage rendu à David après le rejet de Saül.

    85
  86. Ac 13, 21-22, traduction liturgique (AELF, vérifiée mot pour mot) : les quarante ans de Saül et l'élection de David en deux versets.

    86
  87. 2 S 7 (la promesse à David) et Mt 1 (la généalogie jusqu'à Joseph) : du rejet de Saül à la naissance du Christ, la chaîne passe par le contraste.

    87
  88. David innocent poursuivi, doux devant la violence, refusant le pouvoir par le meurtre : la lecture figurative constante des Pères.

    88
  89. 2 S 1, 24 (les filles d'Israël pleurant Saül) ; Lc 19, 41 (Jésus pleurant sur Jérusalem) : le vainqueur pleurant le rejet qui le rejette.

    89
  90. Sans persécuteur, pas d'épreuve du cœur de David : Saül fournit à l'élu l'occasion de montrer l'obéissance qu'il a refusée.

    90
  91. Ac 13, 9 (« Saul, appelé aussi Paul ») ; Ph 3, 5 (« de la tribu de Benjamin ») : le même nom et le même sang que le premier roi.

    91
  92. Deux Shaoul persécuteurs, l'un s'enfonçant dans la justification, l'autre demandant « Que dois-je faire, Seigneur ? » (Ac 22, 10) : méditation, non dogme.

    92
  93. Lectionnaire romain, férie du temps ordinaire, premières semaines : le premier livre de Samuel (onction, guerres, rejet) ouvre l'année liturgique ordinaire.

    93
  94. 1 S 28 n'est jamais proclamé à l'ambon : l'Église enseigne la fin du roi par le Chroniste (1 Ch 10), non par la pythonisse.

    94
  95. Le Martyrologe romain commémore Samuel et ignore Saül : l'Église honore les saints, non les rois rejetés.

    95
  96. 2 S 1 (la complainte), 1 Ch 10 (le jugement sans insulte), 2 S 21, 12-14 (la sépulture) : piété pour les morts jusque dans le jugement.

    96
  97. Guibéa, le Gelboé, Yabesh : trois lieux de mémoire visités, aucun tombeau vénéré, aucune fête célébrée.

    97
  98. Rachi (m. 1105) sur 1 S 13, 1 : Saül monta sur le trône « comme un enfant d'un an », sans péché, d'où la gravité de sa chute.

    98
  99. La modestie des bagages (1 S 10, 22), la retenue devant les méprisants (1 S 10, 27 ; 11, 12-13) : les qualités perdues comptées par le Midrash.

    99
  100. Anne exaucée (1 S 1-2) et Saül rejeté (1 S 13-15) : la même leçon encadre le livre, tout vient de Dieu et tout se perd sans l'écoute.

    100
  101. Coran, sourate 2, versets 246-251 : le prophète anonyme, Talut, l'arche en signe, l'épreuve du ruisseau, Dawud contre Jalut.

    101
  102. At-Tabari (m. 923) puis Ibn Kathir (m. 1373) dans leurs commentaires : Talut est Saül et le prophète de la sourate 2 est Samuel.

    102
  103. La tradition musulmane retient l'épreuve et la victoire, non l'onction comme alliance ni le rejet comme théologie de la royauté jugée.

    103
  104. G. F. Haendel, Saul, HWV 53 (1739), livret de Charles Jennens d'après le premier livre de Samuel : un oratorio entier pour la chute du roi.

    104
  105. Saül et David, Mauritshuis de La Haye, vers 1650-1660 : le roi tourmenté et l'enfant à la lyre, sommet du sujet en peinture.

    105
  106. M.-A. Charpentier, David et Jonathas, H. 490 (1688), tragédie biblique pour le collège Louis-le-Grand : l'amitié au cœur du chef-d'œuvre.

    106
  107. M. Noth, Überlieferungsgeschichtliche Studien, t. I, Halle, Niemeyer, 1943 : l'histoire deutéronomiste, du Deutéronome aux Rois, rédigée à l'exil.

    107
  108. 1 S 8 et 12 (contre) contre 1 S 9-11 (pour) : pour une partie de l'exégèse, deux récits d'avènement incompatibles cousus tardivement.

    108
  109. Repérage des coutures et des perspectives : l'apport descriptif de la critique littéraire reste précieux pour lire la composition.

    109
  110. Sources supposées sans manuscrit, frontières mouvantes selon les écoles, datations dépendant du postulat : le statut reste hypothétique.

    110
  111. Exposer loyalement les thèses modernes puis montrer leurs limites : la méthode catholique de l'article, suivant la boussole Ignispedia.

    111
  112. 1 S 10, 1 (onction), 1 S 10, 20-24 (sort), 1 S 11, 14-15 (acclamation) : trois temps que la critique lit comme trois sources.

    112
  113. Pour une partie de l'exégèse, ces reprises trahissent des traditions concurrentes assemblées tardivement.

    113
  114. 1 Ch 29, 29 (trois sources pour un règne) : la méthode biblique elle-même admet plusieurs récits d'un même fait sans y voir contradiction.

    114
  115. Découpage stylistique, datation par théorie de l'évolution religieuse, puis preuve par le découpage : le cercle doit être nommé.

    115
  116. 2 S 5, 4 et 1 R 11, 42 chiffrent David et Salomon ; seul le chiffre de Saül manque en 1 S 13, 1 : l'asymétrie fait question.

    116
  117. Massorétique accidenté, Septante embarrassée dès Alexandrie, Actes et Josèphe d'accord sur quarante ans : trois pièces pour une réponse.

    117
  118. Le blanc laissé plutôt que le chiffre inventé garantit la transmission : on corrige des copies, on ne fabrique pas des rois.

    118
  119. Pour une partie de l'exégèse contemporaine, la monarchie du XIe siècle se réduit à une chefferie villageoise et les récits à des ateliers tardifs.

    119
  120. Un fait (la modestie des vestiges) et un présupposé (sans palais de pierre, pas d'histoire) : l'argument mêle les deux sans le dire.

    120
  121. Tamaris, cour itinérante, volontaires, monopole du fer : le tableau du livre est proportionné aux trouvailles au lieu de les contredire.

    121
  122. Reprocher au texte une splendeur qu'il ne prétend jamais avoir, c'est confondre l'absence du non-promis avec la preuve du faux.

    122
  123. Attribution talmudique, glose du voyant, Qumrân, Septante, Chroniques, Paul, Josèphe, Jérôme : huit maillons convergents vers l'ancienneté.

    123
  124. Aucun manuscrit des sources supposées, aucune trace de fabrication, aucune communauté destinataire d'une fraude : l'hypothèse tardive reste sans corps.

    124
  125. Vatican II, Dei Verbum, 18 novembre 1965, § 11 : l'Écriture enseigne solidement, fidèlement et sans erreur la vérité en vue du salut.

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