Josué fils de Nûn est, selon l'Écriture reçue par l'Église, le successeur de Moïse et le conquérant de la Terre promise : le chef qui fait entrer Israël en Canaan, partage le pays entre les tribus et fait renouveler l'Alliance à Sichem avant de mourir à cent dix ans. Son nom hébreu, Yehoshua (« le Seigneur sauve »), est le même que celui de Jésus : les Pères ont vu en lui, depuis les temps apostoliques, la plus lumineuse figure du Christ dans l'Ancien Testament, celui qui introduit le peuple au repos comme Jésus introduit les siens au Ciel.
L'Église le tient pour une personne réelle, citée par le Siracide, les Macchabées, saint Étienne et l'auteur de l'épître aux Hébreux comme un homme qui a vécu, combattu, obéi et cru. Elle l'honore comme saint au 1er septembre. L'article présente d'abord le récit tel que l'Écriture le donne, sa place dans le canon, son auteur traditionnel et ses témoins anciens, puis sa théologie, son accomplissement dans le Christ, sa présence dans la liturgie, et enfin le débat avec l'exégèse historico-critique moderne. Le commentaire détaillé du livre qui porte son nom se trouve dans l'article dédié : Le livre de Josué.
Josué dans le canon des Écritures
Un homme et un livre indissociables
Josué est à la fois un homme et un livre : le sixième livre de la Bible porte son nom parce que la tradition, juive puis chrétienne, le tient pour son auteur principal, et parce que le livre raconte son œuvre, l'entrée d'Israël en Canaan[1]. Dans le canon catholique, le livre de Josué ouvre la série des livres historiques (Josué, Juges, Ruth, Samuel, Rois, Chroniques, Esdras, Néhémie, Tobie, Judith, Esther, Maccabées) ; dans le canon juif, il ouvre les Nevi'im rishonim, les « Premiers Prophètes » (Josué, Juges, Samuel, Rois), c'est-à-dire l'histoire d'Israël lue comme parole prophétique[2]. Cette double place dit déjà la double lecture catholique : histoire véritable et enseignement de Dieu.
Le livre compte 24 chapitres en trois mouvements : la conquête (ch. 1 à 12), le partage de la terre entre les tribus (ch. 13 à 21) et les adieux avec le renouvellement de l'Alliance à Sichem (ch. 22 à 24)[3]. La vie de l'homme épouse exactement ce plan : chef de guerre dans la première partie, administrateur du partage dans la seconde, père et législateur dans la troisième. Pour le commentaire verset par verset, les questions de critique textuelle (le grec de la Septante, sensiblement plus court que l'hébreu massorétique) et le dossier archéologique site par site, voir Le livre de Josué : le présent article s'attache à la personne, à sa mission et à sa figure.
Le nom : Osée devenu Yehoshua, Jésus en grec
Tout commence par un nom changé. Le fils de Nûn s'appelait d'abord Osée (Hoshea, « salut » ou « sauve »), et c'est Moïse lui-même qui le renomme Yehoshua, « le Seigneur (Yahou) sauve »[4]. Le récit précise que ce changement a lieu au moment d'envoyer les douze explorateurs en Canaan (Nb 13, 16) : comme Abraham jadis (Abram devenu Abraham), Josué reçoit son nom de mission au seuil de sa mission. Les livres tardifs l'appellent parfois Yeshua (forme courte, en Ne 8, 17), et la Septante transcrit Iēsous, exactement le nom que l'ange ordonnera de donner au fils de Marie[5].
« Moïse donna à Osée, fils de Nûn, le nom de Josué. » (Livre des Nombres, 13, 16[6])
Les Pères n'ont jamais traité ce fait comme un détail d'état civil. Saint Justin, vers 160, note que Moïse « changea le nom d'Osée en Jésus » et y voit une prophétie en acte : nul autre que celui qui porte le nom du Sauveur ne pouvait introduire le peuple dans la terre du repos[7]. L'Épître de Barnabé, plus ancienne encore, en tire déjà un argument christologique[8]. Le nom est donc le premier trait de la figure : Yehoshua, c'est Jésus avant Jésus.
La généalogie : Éphraïm, Joseph, Jacob
Le premier livre des Chroniques donne la lignée complète : Josué descend d'Éphraïm, fils cadet de Joseph, sur dix générations, de père en fils, jusqu'à Nûn son père[9]. Ce rattachement n'est pas décoratif. Joseph, vendu puis exalté en Égypte, est lui-même une grande figure du Christ rejeté et glorifié ; son fils Éphraïm, préféré à Manassé par la bénédiction croisée de Jacob (Gn 48), annonce la primauté des derniers devenus premiers[10]. Que le successeur de Moïse (lévite) soit un fils de Joseph (et non de Juda, tribu royale, ni de Lévi, tribu sacerdotale) souligne que sa mission n'est ni la royauté ni le sacerdoce, mais l'introduction au repos : une mission unique, qui ne se transmet à personne après lui.
| Repère | Donnée reçue | Référence |
|---|---|---|
| Tribu | Éphraïm, fils de Joseph | 1 Ch 7, 20-27 ; Nb 13, 8 |
| Père | Nûn (ou Non) | Nb 13, 8 ; Jos 1, 1 |
| Premier nom | Osée (Hoshea) | Nb 13, 8 |
| Nom donné par Moïse | Yehoshua (« le Seigneur sauve ») | Nb 13, 16 |
| Nom grec (Septante, Nouveau Testament) | Iēsous, Jésus | Si 46, 1 (grec) ; He 4, 8 (grec) |
| Durée de vie | 110 ans | Jos 24, 29 ; Jg 2, 8 |
Le tableau se lit ainsi : chaque ligne du pedigree renvoie à une promesse, depuis Jacob jusqu'au Christ dont Josué porte le nom par avance.
Le récit de la vie de Josué, étape par étape
Le jeune serviteur de Moïse : Amalec, la Tente, le Sinaï
Josué apparaît pour la première fois l'épée à la main. À Rephidim, peu après la sortie d'Égypte, Moïse lui confie le commandement contre Amalec, pendant que lui-même, Aaron et Hour intercèdent sur la hauteur, les bras levés : tant que les bras de Moïse restent levés, Israël l'emporte[11]. Première leçon de toute la vie de Josué : la victoire se joue à genoux avant de se jouer sur le champ de bataille, et le chef militaire ne gagne que soutenu par la prière.
Dès lors, Josué ne quitte plus Moïse. Il monte avec lui une partie du Sinaï lors de l'Alliance (« Moïse se leva, avec Josué son serviteur », Ex 24, 13), il garde la Tente de la Rencontre sans la quitter (Ex 33, 11), il est le « serviteur de Moïse depuis sa jeunesse » (Nb 11, 28)[12]. Trois fonctions se dessinent : le soldat (Amalec), le contemplatif (la Tente) et le disciple (le Sinaï). Quand plus tard Moïse lui imposera les mains, ce ne sera pas la promotion d'un inconnu mais la consécration d'une fidélité éprouvée pendant quarante ans.
« Josué, fils de Nûn, serviteur de Moïse depuis sa jeunesse, prit la parole. » (Livre des Nombres, 11, 28[13])
L'explorateur fidèle : les douze espions et les quarante ans du désert
L'épisode décisif de sa jeunesse est la mission des douze explorateurs (Nb 13-14). Douze chefs, un par tribu, parcourent Canaan pendant quarante jours et reviennent avec une grappe de raisin si lourde qu'il faut deux hommes pour la porter : le pays « ruisselle de lait et de miel », mais ses villes sont fortifiées et ses habitants redoutables[14]. Dix explorateurs concluent qu'il faut renoncer ; deux seulement, Josué et Caleb, déchirent leurs vêtements et supplient le peuple d'avoir confiance : « le Seigneur est avec nous, ne les craignez pas »[15].
« Josué, fils de Nûn, et Caleb, fils de Yefounnè, déchirèrent leurs vêtements. Ils dirent à toute la communauté : le pays que nous avons parcouru est très, très bon. Si le Seigneur nous est favorable, il nous fera entrer dans ce pays. » (Livre des Nombres, 14, 6-8[16])
La sentence divine frappe la génération incrédule : quarante ans de désert, une année par journée d'exploration, jusqu'à ce que meurent tous les hommes de vingt ans et plus, excepté Josué et Caleb[17]. Ce verdict fait de Josué, avec Caleb, le seul adulte de l'Exode à entrer en Canaan : un pont vivant entre l'Égypte et la Terre promise, et le témoin qui a vu de ses yeux les deux rives du dessein de Dieu. La tradition lit ici la récompense de la foi contre la peur : ceux qui ont cru à la promesse contre l'évidence ont survécu à toute leur génération.
La succession : l'imposition des mains
Moïse ayant appris qu'il mourrait sans entrer en Canaan, Dieu lui ordonne de désigner son successeur : « Prends Josué, fils de Nûn, homme en qui réside l'esprit ; tu lui imposeras la main » (Nb 27, 18)[18]. Le rite est public, devant Éléazar le prêtre et toute la communauté : Moïse lui transmet « une part de son autorité » afin que la communauté obéisse (Nb 27, 20), et le Deutéronome conclut : « Josué, fils de Nûn, était rempli de l'esprit de sagesse, parce que Moïse lui avait imposé les mains » (Dt 34, 9)[19].
« Josué, fils de Nûn, était rempli de l'esprit de sagesse, parce que Moïse lui avait imposé les mains. » (Deutéronome, 34, 9[20])
L'Église voit dans cette imposition des mains la première ordination au sens large : transmission visible d'une charge par un geste qui donne ce qu'il signifie.
Le Siracide le confirmera : Josué fut « le successeur de Moïse dans la fonction prophétique » (Si 46, 1)[21]. Et saint Étienne, devant le Sanhédrin, rappellera que c'est « avec Josué » que les pères reçurent le pays en héritage (Ac 7, 45)[22]. La continuité est totale : même Dieu, même promesse, même peuple, nouveau serviteur.
Le passage du Jourdain : un nouvel Exode
Le livre s'ouvre sur l'ordre divin : « Moïse, mon serviteur, est mort. Maintenant, lève-toi, passe ce Jourdain » (Jos 1, 2)[23]. Trois fois revient l'exhortation « sois fort et courageux » (hazaq we'emats), encadrant le commandement de méditer la Loi jour et nuit (Jos 1, 6-9)[24]. Josué est ainsi sacré « nouveau Moïse » : comme la mer s'était ouverte devant Moïse, le Jourdain en crue s'arrête « comme en un seul tas » devant l'Arche portée par les prêtres, et le peuple passe à pied sec (Jos 3-4)[25]. Douze pierres dressées à Guilgal en gardent la mémoire, « afin que tous les peuples de la terre sachent combien est forte la main du Seigneur » (Jos 4, 24).
La typologie est explicite jusque dans les détails : le passage a lieu le dixième jour du premier mois (Jos 4, 19), jour où l'on mettait à part l'agneau pascal (Ex 12, 3), et la Pâque est célébrée aussitôt à Guilgal, où cesse la manne devant les produits du pays (Jos 5, 10-12)[26]. Le désert est fini, l'Exode est accompli : le Catéchisme y voit la préfiguration du baptême, « par lequel le peuple de Dieu reçoit le don de la terre promise à la descendance d'Abraham, image de la vie éternelle » (CEC 1222)[27]. Le même Jourdain où Josué fait entrer Israël verra un jour le baptême du Christ.
Jéricho et Aï : la conquête du centre
Jéricho, « ville verrouillée », tombe sans assaut : sept jours, sept tours, sept cors, l'Arche en tête, et « la muraille s'écroula sur place » (Jos 6, 20)[28]. L'épître aux Hébreux rangera cette chute parmi les victoires de la foi, non de la stratégie : « c'est par la foi que les murailles de Jéricho tombèrent » (He 11, 30)[29]. Seule Rahab, la prostituée cananéenne qui avait protégé les espions, est épargnée avec sa famille, au prix du cordon écarlate à sa fenêtre (Jos 2 ; Jos 6, 25)[30]. Elle entrera dans la généalogie du Christ (Mt 1, 5) et dans la galerie des justifiés par les œuvres (He 11, 31 ; Jc 2, 25) : la première païenne sauvée par la foi en Terre promise.
La prise d'Aï suit un chemin plus rude : une première défaite, causée par la faute d'Akân qui a détourné une part de l'anathème, puis la victoire par embuscade (Jos 7-8)[31]. L'épisode enseigne, sans détour, la solidarité du peuple devant Dieu : la faute d'un seul fait tomber l'armée entière, et la purification restaure la victoire. C'est l'une des pages les plus sévères de l'Écriture, et l'une des plus instructives sur le péché.
La ruse de Gabaon : le serment qui lie
Les Gabaonites, effrayés, obtiennent par ruse une alliance : déguisés en voyageurs lointains, ils arrachent aux chefs d'Israël un serment que Josué, une fois la tromperie découverte, refuse d'annuler : « nous le leur avons juré par le Seigneur » (Jos 9, 19)[32]. Les Gabaonites deviennent bûcherons et puisatiers « pour la communauté et pour l'autel du Seigneur » (Jos 9, 27). Trois siècles plus tard, quand Saül massacrera les Gabaonites au mépris du serment, Dieu enverra une famine sous David jusqu'à réparation (2 S 21) : le serment de Josué engageait Israël pour des générations[33]. La leçon est double : la parole donnée, même extorquée, oblige devant Dieu ; et les païens qui se soumettent au Dieu d'Israël trouvent place dans son peuple.
Gabaon et le soleil arrêté : la journée de la grande victoire
C'est pour défendre ces mêmes Gabaonites, attaqués par cinq rois amorites coalisés, que Josué livre sa plus grande bataille. La prière qu'il prononce ce jour-là est unique dans toute la Bible : « Soleil, arrête-toi sur Gabaon, et toi, lune, sur la vallée d'Ayyalôn ! » (Jos 10, 12)[34]. Le récit ajoute : « il n'y eut jamais, ni avant ni après, de jour comme celui-là, où le Seigneur écouta la voix d'un homme » (Jos 10, 14). Le passage est introduit comme une citation du Livre du Juste (Sefer ha-Yashar), recueil poétique perdu, ce qui invite à y reconnaître un langage de victoire plutôt qu'une chronique astronomique ; la question exégétique est traitée dans Le livre de Josué[35].
Vient ensuite la campagne du sud : Lakish, Églôn, Hébron, Debir, « toute la montagne, le Néguev, le Bas-Pays », en une seule campagne, « car le Seigneur, Dieu d'Israël, combattait pour Israël » (Jos 10, 42)[36]. Le refrain théologique du livre est posé : ce n'est pas Israël qui conquiert, c'est Dieu qui donne.
La campagne du nord : Haçor, tête des royaumes
Au nord, une coalition plus vaste encore, « nombreuse comme le sable au bord de la mer », se rassemble près des eaux de Mérom autour de Yabîn, roi de Haçor, « qui était autrefois la tête de tous ces royaumes » (Jos 11, 10)[37]. Josué la défait par surprise, brûle Haçor seule parmi les villes du nord, et le livre résume : « Josué s'empara de tout ce pays » (Jos 11, 16), tout en notant honnêtement que « beaucoup de territoire restait encore à prendre » à sa vieillesse (Jos 13, 1)[38]. Les fouilles de Haçor (Yigaël Yadin, puis Amnon Ben-Tor) ont mis au jour une destruction violente par le feu à la fin du Bronze récent, cohérente avec le récit[39]. Le tableau des rois vaincus (Jos 12) compte trente et un rois : l'inventaire d'une victoire totale en principe, progressive dans les faits, comme le sera l'histoire des Juges.
| Campagne | Adversaires | Villes et lieux clefs | Bilan |
|---|---|---|---|
| Centre (Jos 6-8) | Jéricho, Aï | Jourdain, Guilgal, Jéricho, Aï | Tête de pont, purification d'Akân |
| Sud (Jos 10) | Cinq rois amorites | Gabaon, Beth-Horôn, Ayyalôn, Lakish, Hébron | Soleil arrêté, anathème du sud |
| Nord (Jos 11) | Coalition de Yabîn | Mérom, Haçor | Haçor brûlée, trente et un rois vaincus (Jos 12) |
| Partage (Jos 13-21) | Aucun combat majeur | Silo, Sichem, Hébron | Neuf tribus et demie à l'ouest, deux et demie à l'est |
Le tableau se lit comme une carte d'état-major : trois coups militaires, puis l'administration d'un pays encore partiellement à conquérir.
Le partage de la terre : Caleb, les tribus, les villes de refuge
Vieux désormais, Josué préside au partage avec le prêtre Éléazar (Jos 14, 1 ; Jos 19, 51)[40]. Premier servi : Caleb, l'autre survivant du désert, qui à quatre-vingt-cinq ans réclame la montagne d'Hébron tenue par les Anaqites et l'obtient « parce qu'il avait pleinement suivi le Seigneur » (Jos 14, 6-15)[41]. Puis chaque tribu reçoit son lot : Juda au sud, Éphraïm et Manassé au centre, les autres au nord, tandis que Ruben, Gad et la demi-tribu de Manassé gardent la Transjordanie conquise du temps de Moïse (Jos 13 ; Jos 22)[42]. Lévi ne reçoit aucune part territoriale, « car le Seigneur est son héritage », mais quarante-huit villes dispersées parmi les tribus, avec leurs pâturages (Jos 21)[43]. Six villes de refuge accueillent l'homicide involontaire, en attendant le jugement de la communauté (Jos 20)[44] : la Loi prévoit le droit d'asile trois siècles avant Athènes.
- Vers 1490 av. J.-C.Vers 1490 av. J.-C. : naissance en ÉgypteNaissance de Josué fils de Nûn, de la tribu d'Éphraïm, sous l'oppression (datation haute traditionnelle, calculée depuis 1 R 6, 1 et Jos 24, 29)[45].
- Vers 1446 av. J.-C.Vers 1446 : l'ExodeSortie d'Égypte. Josué commande contre Amalec à Rephidim (Ex 17) et devient le serviteur de Moïse.
- XVe siècle av. J.-C. (désert)Sinaï puis Qadesh : l'explorateur fidèle
- Vers 1406 av. J.-C.Vers 1406 : succession et JourdainImposition des mains (Nb 27 ; Dt 34, 9), mort de Moïse, passage du Jourdain et Pâque à Guilgal (Jos 1-5).
- Vers 1406-1400 av. J.-C.Vers 1406-1400 : la conquêteJéricho, Aï, Gabaon et le soleil arrêté, campagnes du sud et du nord, trente et un rois vaincus (Jos 6-12).
- XIVe siècle av. J.-C.Partage puis SichemPartage avec Éléazar (Jos 13-21), renvoi des tribus de l'est (Jos 22), assemblée et Alliance de Sichem (Jos 24, 1-28).
- Vers 1380 av. J.-C.Vers 1380 : mort à Timnath-HérèsMort à cent dix ans, enseveli à Timnath-Hérès dans la montagne d'Éphraïm (Jos 24, 29-30) ; Éléazar meurt peu après (Jos 24, 33).
Les adieux : Sichem, le choix, la mort à cent dix ans
Le sommet du livre et de la vie est l'assemblée de Sichem (Jos 24). Josué y récapitule toute l'histoire du salut depuis Térah, père d'Abraham « au-delà du Fleuve », jusqu'au jour présent, puis lance le défi : « S'il vous déplaît de servir le Seigneur, choisissez aujourd'hui qui vous voulez servir [..] Moi et les miens, nous voulons servir le Seigneur » (Jos 24, 2-15)[46]. Le peuple répond trois fois qu'il servira le Seigneur ; Josué dresse une grande pierre en témoin sous le chêne du sanctuaire et renvoie chacun dans son héritage (Jos 24, 16-28).
« Choisissez aujourd'hui qui vous voulez servir. Moi et les miens, nous voulons servir le Seigneur. » (Livre de Josué, 24, 15[47])
« Après ces événements, Josué, fils de Nûn, serviteur du Seigneur, mourut, âgé de cent dix ans. On l'ensevelit dans le territoire de son héritage, à Timnath-Hérès, dans la montagne d'Éphraïm » (Jos 24, 29-30)[48]. Le livre note que les versets de sa mort furent complétés par Éléazar, et celui de la mort d'Éléazar par Pinhas, selon la tradition du Talmud[49]. Dernière mention : les ossements de Joseph, remontés d'Égypte selon le serment (Gn 50, 25 ; Ex 13, 19), sont ensevelis à Sichem dans la part des fils de Joseph (Jos 24, 32)[50]. La boucle ouverte en Égypte se referme : Joseph avait demandé qu'on remonte ses os « quand Dieu vous visitera », et c'est l'héritier de Joseph qui accomplit la promesse.
L'auteur et la datation traditionnels
Ce que tient la tradition juive et ecclésiale
La tradition juive est explicite et ancienne : « Josué écrivit son livre et les huit derniers versets de la Torah », ceux qui racontent la mort de Moïse (Dt 34, 5-12) ; les versets qui racontent la mort de Josué lui-même (Jos 24, 29-30) furent complétés par Éléazar, et celui qui raconte la mort d'Éléazar (Jos 24, 33) par Pinhas[51]. Cette baraïta, transmise au nom de Rabbi Yehouda (avec la variante de Rabbi Nehemya, et la contestation de Rabbi Shimon sur la seule fin du Deutéronome), suppose ce que le texte lui-même suggère : Josué savait écrire, puisque Dieu lui ordonne d'écrire la Loi et que le livre le montre écrivant (Jos 8, 32 ; Jos 24, 26)[52]. La tradition chrétienne a reçu cette attribution sans débat pendant quinze siècles : le livre est compté parmi les Écritures dès les plus anciens canons, cité comme Écriture par le Nouveau Testament, commenté comme histoire véridique par les Pères[53].
Les arguments internes du texte
Plusieurs traits plaident pour une rédaction proche des événements. Le livre nomme avec précision des réalités du Bronze récent : Haçor comme « tête de tous ces royaumes » (Jos 11, 10), titre que l'archéologie confirme pour cette période et qui n'aurait plus eu de sens des siècles plus tard[54] ; le traité conclu avec les Gabaonites selon les formes d'alliance du IIᵉ millénaire ; la liste des trente et un rois (Jos 12), inventaire administratif sans intérêt pour un faussaire tardif[55]. Le livre avoue aussi ses propres limites (« beaucoup de territoire restait encore à prendre », Jos 13, 1) et conserve des notices embarrassantes (la ruse de Gabaon, la faute d'Akân, l'autel transjordanien suspect de schisme en Jos 22) : autant de marques d'une mémoire qui rapporte plutôt qu'elle n'invente[56].
La chronologie reçue : quatre cent quatre-vingts ans
La datation traditionnelle repose sur un verset : « La quatre cent quatre-vingtième année après la sortie des fils d'Israël du pays d'Égypte, la quatrième année du règne de Salomon [..], il bâtit la maison du Seigneur » (1 R 6, 1)[57]. En comptant à rebours depuis la quatrième année de Salomon (vers 966 av. J.-C. dans la chronologie communément admise), on obtient un Exode vers 1446, quarante ans de désert, et une entrée en Canaan vers 1406 : la « datation haute », tenue par l'ancienne chronologie juive, Ussher et la plupart des commentateurs catholiques classiques[58]. Josué, né en Égypte vers 1490 et mort à cent dix ans vers 1380, traverse toute la séquence[59].
| Computation traditionnelle | Repère | Date approximative |
|---|---|---|
| Naissance de Josué en Égypte | Cent dix ans avant sa mort (Jos 24, 29) | Vers 1490 av. J.-C. |
| L'Exode | 1 R 6, 1 : 480 ans avant 966 | Vers 1446 av. J.-C. |
| Entrée en Canaan | Exode + 40 ans de désert | Vers 1406 av. J.-C. |
| Mort à Timnath-Hérès | Entrée + environ 25 ans de gouvernement | Vers 1380 av. J.-C. |
Le tableau se lit comme une soustraction : une fois posés les deux nombres donnés par l'Écriture (480 ans, 110 ans de vie), toutes les autres dates en découlent. La datation basse (Exode au XIIIᵉ siècle, sous Ramsès II) est discutée plus bas, avec ses présupposés.
Les témoins anciens de Josué
La Septante : Iēsous trois siècles avant le Christ
La traduction grecque de la Bible, entreprise à Alexandrie au IIIᵉ siècle av. J.-C., rend le nom du héros par Iēsous fils de Nauē : les Juifs hellénophones priaient donc déjà, trois siècles avant le Christ, un « Jésus fils de Navé »[60]. Le Siracide, composé en hébreu vers 180 puis traduit en grec par le petit-fils de l'auteur vers 132, lui consacre son éloge des Pères : Josué « fut grand pour le salut des élus », arrêta le soleil et fut « le successeur de Moïse dans la fonction prophétique » (Si 46, 1-8)[61]. Un témoin juif du IIᵉ siècle avant notre ère, indépendant du texte de Josué lui-même, confirme donc l'existence reçue, la succession et jusqu'au miracle de Gabaon.
« Josué, fils de Nûn, fut vaillant à la guerre, successeur de Moïse dans la fonction prophétique. Comme le montre son nom, il fut grand pour le salut des élus de Dieu. » (Siracide, 46, 1-2[62])
Josèphe, les Macchabées et le Nouveau Testament
Flavius Josèphe, historien juif du Iᵉʳ siècle, raconte longuement Josué dans ses Antiquités judaïques (livres III à V) : successeur désigné par Moïse, passage du Jourdain, Jéricho, partage, mort à cent dix ans, sans jamais suggérer qu'il s'agisse d'un personnage fictif[63]. Le premier livre des Macchabées le propose en modèle au seuil de la mort de Mattathias : « Josué, pour avoir accompli la parole, devint juge en Israël » (1 M 2, 55)[64]. Et le Nouveau Testament le cite comme histoire : saint Étienne rappelle que « nos pères, avec Josué, reçurent le pays en héritage » (Ac 7, 45), l'épître aux Hébreux commente son repos (He 4, 8) et sa foi à Jéricho (He 11, 30-31)[65]. Juifs hellénistes, historiens, apôtres et martyrs parlent d'une même personne réelle.
La stèle de Merneptah : Israël en Canaan vers 1208
Le plus ancien témoin extérieur est égyptien : la stèle de Merneptah (vers 1208 av. J.-C.), qui proclame « Israël est dévasté, sa semence n'est plus », nomme déjà un peuple Israël établi en Canaan à la fin du XIIIᵉ siècle[66]. Ce jalon est compatible avec les deux datations bibliques (présence ancienne si l'entrée date du XVᵉ siècle, installation récente si elle date du XIIIᵉ), mais il réfute les reconstructions qui feraient naître Israël en Canaan seulement à l'âge du fer : vers 1208, Israël existe déjà comme peuple identifiable pour Pharaon[67].
| Témoin | Date | Ce qu'il atteste |
|---|---|---|
| Septante (Iēsous fils de Nauē) | IIIᵉ siècle av. J.-C. | Le livre et le héros reçus par les Juifs d'Alexandrie |
| Siracide 46, 1-8 | Vers 180 av. J.-C. | Succession de Moïse, salut des élus, soleil arrêté |
| 1 Maccabées 2, 55 | IIᵉ siècle av. J.-C. | Josué modèle du juge fidèle à la parole |
| Flavius Josèphe, Antiquités III-V | Vers 93-94 apr. J.-C. | Récit continu, aucune trace de fiction |
| Nouveau Testament (Ac 7, 45 ; He 4, 8 ; He 11, 30-31) | Iᵉʳ siècle apr. J.-C. | Personne historique, foi, repos |
| Stèle de Merneptah | Vers 1208 av. J.-C. | Un peuple Israël en Canaan |
Le tableau se lit comme une chaîne de garde : chaque siècle, du XIIIᵉ avant au Iᵉʳ après, apporte son témoin indépendant.
La théologie de Josué : le Seigneur combat pour Israël
Sois fort et courageux : la condition de la victoire
Le triple « sois fort et courageux » de l'investiture (Jos 1, 6.7.9) n'est pas un encouragement sportif : il est conditionné par la méditation de la Loi « jour et nuit » et l'obéissance sans écart « ni à droite ni à gauche » (Jos 1, 7-8)[68]. Toute la théologie du livre tient dans cette articulation : Dieu donne le pays (don gratuit, promis à Abraham), mais le don se reçoit dans l'obéissance (exigence, rappelée à chaque étape). Quand Israël désobéit (Akân à Aï), il perd ; quand il obéit (le Jourdain, Jéricho), il gagne sans combattre. Le courage demandé n'est pas l'audace naturelle du soldat qu'était Josué : c'est la fidélité surnaturelle du serviteur.
« Sois fort et courageux : c'est toi qui vas mettre ce peuple en possession du pays que j'ai juré à ses pères de leur donner. » (Livre de Josué, 1, 6[69])
Le repos et la fidélité : tout s'est accompli
Deux versets portent toute la doctrine. Au milieu du livre : « Le Seigneur donna à Israël tout le pays qu'il avait juré à leurs pères [..] et le Seigneur leur accorda le repos tout autour » (Jos 21, 43-44) ; à la fin : « pas une seule de toutes les belles paroles que le Seigneur avait dites à Israël n'est restée sans effet : tout s'est accompli » (Jos 21, 45 ; cf. Jos 23, 14)[70]. Le repos (menouha) est le mot-clef : il désigne à la fois la terre reçue, la fin des guerres et, au-delà, le sabbat de Dieu lui-même. L'auteur de l'épître aux Hébreux s'en emparera : si Josué avait donné le vrai repos, David ne parlerait pas après lui d'un autre jour (He 4, 8)[71]. Le repos de Josué est réel et partiel : figure du repos définitif.
L'anathème : comprendre sans édulcorer
Reste la page difficile : le ḥērem, l'« anathème » ou « vouement », par lequel les populations et les biens de certaines villes sont voués à la destruction (Jos 6, 21 ; Jos 10-11)[72]. L'article dédié traite la question en détail (Le livre de Josué) ; on retient ici l'essentiel du discernement catholique. D'abord le contexte : l'anathème est une convention guerrière commune à tout le Proche-Orient ancien (la stèle du roi Mésha de Moab, vers 840, emploie le même vocabulaire pour vouer des Israélites au dieu Kemosh)[73]. Ensuite le motif biblique : la Bible le lie aux pratiques cananéennes, notamment les sacrifices d'enfants par le feu, que la Loi dénonce avec horreur (Dt 12, 31 ; Lv 18, 21-25)[74]. Enfin la clef donnée par Benoît XVI : les « pages obscures » s'éclairent parce que « le dessein de Dieu s'y manifeste progressivement et se réalise lentement à travers des étapes successives », et leur sens plénier ne se découvre « qu'à la lumière du mystère du Christ » (Verbum Domini, 42)[75]. Le Catéchisme ajoute que les livres de l'Ancien Testament, « bien qu'ils contiennent de l'imparfait et du provisoire », témoignent de « toute la divine pédagogie de l'amour salvifique de Dieu » (CEC 122)[76]. Ni négation du texte, ni anachronisme moral : une pédagogie divine réelle, progressive, ordonnée au Christ.
L'accomplissement dans le Christ : Yehoshua, c'est Jésus
Le nom même est une prophétie
Le dossier patristique est l'un des plus continus de toute la typologie biblique, et Jean Daniélou l'a retracé depuis l'Épître de Barnabé (ch. 12) et saint Justin (Dialogue, 113) jusqu'aux Pères grecs et latins[77]. L'argument tient en une ligne : celui qui introduit le peuple dans la terre du repos porte, en hébreu comme en grec, le nom même du Sauveur. Origène, dans ses vingt-six homélies conservées sur Josué, systématise la lecture : à travers les actes de Jésus fils de Navé se manifestent, comme en figure, les mystères de Jésus Fils de Dieu, moins ceux du Jésus historique que ceux du Christ glorifié agissant dans les âmes[78].
« Ce livre ne raconte pas tant les exploits du fils de Navé que les mystères de Jésus mon Seigneur. » (Origène, Homélies sur Josué, esprit de la lecture d'ensemble (résumé d'Annie Jaubert, SC 71)[79])
Ce que Moïse ne pouvait pas faire
La typologie la plus profonde oppose les deux médiateurs : Moïse meurt en deçà du Jourdain, et c'est Josué qui fait entrer le peuple. Les Pères y lisent la limite de la Loi : Moïse, c'est la Loi, qui montre la terre promise sans pouvoir y introduire ; Josué-Jésus, c'est la grâce, qui accomplit ce que la Loi annonçait[80]. Saint Paul raisonne de même sur Abraham : la promesse précède la Loi de quatre cent trente ans et la Loi ne l'annule pas (Ga 3, 17)[81]. Ainsi Josué achève Moïse comme l'Évangile achève la Loi : non en l'abolissant, mais en faisant entrer là où elle s'arrêtait.
Hébreux 4 : le vrai repos reste à venir
L'auteur sacré de l'épître aux Hébreux donne la lecture canonique : « Si Josué leur avait donné le repos, David ne parlerait pas après cela d'un autre jour. Ainsi, un repos sabbatique doit encore advenir pour le peuple de Dieu » (He 4, 8-9)[82]. Le raisonnement suppose trois choses : que Josué a réellement donné un repos (la terre), que ce repos n'épuisait pas la promesse (David annonce un autre jour), et que le repos définitif est le sabbat céleste ouvert par le Christ. La terre de Canaan est donc, dans l'Écriture elle-même, le sacrement du Ciel : don réel qui signifie un don plus grand. Hors de cette lecture, le livre de Josué se réduit à une chronique de conquête ; avec elle, il devient une page de l'Évangile écrite par avance.
« Car si Josué leur avait donné le repos, David ne parlerait pas après cela d'un autre jour. Ainsi, un repos sabbatique doit encore advenir pour le peuple de Dieu. » (Épître aux Hébreux, 4, 8-9[83])
Rahab, la Cananéenne, dans la généalogie du Christ
Le signe le plus concret de l'universalité du salut est une femme : Rahab, prostituée de Jéricho, sauvée pour avoir cru (« le Seigneur votre Dieu est Dieu là-haut dans les cieux et ici-bas sur la terre », Jos 2, 11)[84]. Saint Clément de Rome, vers 96, voit dans son cordon écarlate une prophétie du sang du Seigneur, « rédemption pour tous ceux qui croient »[85]. Matthieu l'inscrit dans la généalogie de Jésus (Mt 1, 5), l'épître aux Hébreux dans la galerie de la foi (He 11, 31), saint Jacques dans les justifiés par les œuvres (Jc 2, 25)[86]. Une Cananéenne vouée à l'anathème devient aïeule du Messie : tout Josué est là, le jugement et la miséricorde, la guerre et l'accueil, la Loi et la foi qui sauve par avance.
Josué dans la vie liturgique et la prière de l'Église
Le 1er septembre au Martyrologe
L'Église honore Josué comme saint : le Martyrologe romain (édition typique 2004) ouvre le 1er septembre par sa mémoire : « Commémoration de saint Josué, fils de Nûn, serviteur du Seigneur, qui, après l'imposition des mains de Moïse, fut rempli de l'esprit de sagesse et, après la mort de Moïse, introduisit merveilleusement le peuple d'Israël, à travers le Jourdain, dans la Terre promise »[87]. L'Orient le fête le même jour, avec le début de l'année liturgique (indiction) : Josué ouvre l'année comme il ouvrit la Terre promise[88]. Un chef de guerre au calendrier des saints : le paradoxe n'est qu'apparent, car l'Église n'y honore pas ses batailles mais sa foi, son obéissance et sa figure du Christ.
« Commémoration de saint Josué, fils de Nûn, serviteur du Seigneur, qui, après l'imposition des mains de Moïse, fut rempli de l'esprit de sagesse. » (Martyrologe romain, au 1er septembre[89])
Le Jourdain, figure du baptême
Le Catéchisme fait du passage du Jourdain sous Josué une figure officielle du baptême : « le Baptême est préfiguré dans la traversée du Jourdain, par laquelle le peuple de Dieu reçoit le don de la terre promise à la descendance d'Abraham, image de la vie éternelle » (CEC 1222)[90]. Les Pères amplifient : le peuple passe les eaux pour entrer dans la terre du repos comme le baptisé passe l'eau pour entrer dans la vie nouvelle, et le baptême du Christ dans le même Jourdain parachève la figure[91]. Chaque baptême rejouerait ainsi, en esprit, l'entrée de Josué : sortir du désert, traverser les eaux, entrer dans l'héritage.
Sichem et le choix : une parole pour les engagements
Le « Moi et les miens, nous voulons servir le Seigneur » (Jos 24, 15) est devenu, dans la prédication et les retraites, la formule de l'engagement libre : Dieu ne s'impose pas, il propose, et attend la réponse[92]. La finale de Sichem structure aussi la catéchèse de l'Alliance : récapituler les bienfaits (anamnèse), inviter au choix (décision), dresser un signe (mémoire). Le Catéchisme cite le livre dans sa section sur la prière d'intercession et la fidélité de Dieu (cf. CEC 2568-2569 sur Moïse et la prière des médiateurs)[93]. Josué le guerrier est ainsi devenu, sans cesser d'être un chef, un maître de prière : fort et courageux, parce que obéissant et priant.
Le débat historico-critique : ce que propose l'exégèse moderne, et ses limites
Ce qu'une partie de l'exégèse contemporaine propose
Depuis Martin Noth (Überlieferungsgeschichtliche Studien, 1943), une partie de l'exégèse contemporaine propose de lire Josué comme une pièce de la grande « histoire deutéronomiste » : une relecture unifiée de l'histoire d'Israël (Deutéronome, Josué, Juges, Samuel, Rois) composée à l'époque de l'Exil (VIᵉ siècle av. J.-C.) pour expliquer la chute de Jérusalem (587)[94]. Dans sa version classique, le livre ne raconterait donc pas la conquête du IIᵉ millénaire mais projetterait dans le passé l'idéologie du VIIᵉ siècle (réforme de Josias) ; Thomas Römer en a donné la synthèse de référence, en admettant plusieurs rédactions successives[95]. Sur la datation des faits eux-mêmes, la « datation basse » place l'Exode sous Ramsès II (XIIIᵉ siècle) et lit la conquête comme une installation progressive de tribus, voire comme une émergence interne à Canaan[96].
Jéricho, Aï et l'archéologie : l'état réel du dossier
L'objection archéologique la plus citée vient de Kathleen Kenyon : ses fouilles de Jéricho (1952-1958) datent la destruction de la ville du Bronze moyen (vers 1550), soit plus d'un siècle avant même la datation haute, ce qui semblerait ne laisser aucune ville à conquérir[97]. Mais le dossier est loin d'être clos : Bryant Wood a réévalué la céramique et conclu à une destruction au Bronze récent (vers 1400), compatible avec la datation haute[98] ; les datations radiocarbone d'échantillons de céréales (Bruins et van der Plicht, 1995) donnent environ 1562, invoquées par les uns, contestées par les autres[99]. Pour Aï, le site d'et-Tell paraît inoccupé à l'époque, d'où l'hypothèse d'une autre localisation (Khirbet el-Maqatir) ; pour Haçor, la destruction violente constatée par Yadin puis Ben-Tor correspond au récit[100]. L'état complet du dossier, site par site, est exposé dans Le livre de Josué.
Les fragilités de ces reconstructions
Exposées loyalement, ces hypothèses montrent leurs limites. D'abord, elles reposent sur des reconstructions littéraires invérifiables : aucun manuscrit d'une « histoire deutéronomiste » n'existe, aucun témoin ancien ne la mentionne, et ses partisans eux-mêmes se divisent en modèles à une, deux ou trois rédactions[101]. Ensuite, la datation basse procède souvent par raisonnement circulaire : on date les textes tardivement parce qu'on présuppose qu'une prophétie précise ou un récit détaillé ne peut être ancien, puis on invoque cette datation tardive pour prouver que le récit est inventé[102]. Le présupposé anti-miraculeux joue à plein : le soleil arrêté ou la chute de Jéricho étant impossibles par principe, le texte qui les rapporte doit être légendaire par principe, ce qui n'est plus de l'histoire mais de la philosophie[103]. L'argument du silence (telle ville n'a pas livré de couche de destruction, donc la conquête n'a pas eu lieu) oublie que l'absence de preuve n'est pas preuve d'absence, surtout sur des tells fouillés à moins de 5 %[104]. Enfin, les « contradictions » alléguées entre le tableau total de Josué 12 et les conquêtes partielles reconnues en Josué 13 ou dans les Juges s'éclairent par la distinction, interne au texte, entre victoire de principe et occupation progressive[105].
Ce que tient le magistère
Sans trancher chaque question de date, l'Église donne le cadre dans lequel les résoudre. La Commission biblique pontificale (1906) a affirmé l'authenticité mosaïque substantielle du Pentateuque tout en admettant additions et gloses postérieures sous inspiration, principe applicable par analogie au livre qui le prolonge[106]. Vatican II demande, pour découvrir l'intention des hagiographes, l'attention aux genres littéraires, car la vérité s'exprime « de façon différente dans les textes historiques sous l'un ou l'autre mode, dans les textes prophétiques ou poétiques » (Dei Verbum, 12)[107]. Léon XIII rappelait déjà que l'Esprit n'a pas voulu enseigner aux auteurs sacrés la physique du monde, qui ne servait pas au salut, et qu'ils décrivent les choses selon le langage de leur temps (Providentissimus Deus, citant saint Augustin)[108]. Et Benoît XVI exhorte chercheurs et pasteurs à aider les fidèles à approcher même les pages obscures pour en découvrir le sens « à la lumière du mystère du Christ » (Verbum Domini, 42)[109].
« Pour découvrir l'intention des hagiographes, il faut prêter attention, entre autres, aux genres littéraires. Car la vérité est proposée et exprimée de manière différente dans les textes historiques sous l'un ou l'autre mode, dans les textes prophétiques ou poétiques. » (Concile Vatican II, Dei Verbum, 12[110])
Le lecteur comprend ainsi pourquoi les datations et attributions traditionnelles restent défendables : elles s'appuient sur des témoins anciens et convergents (Talmud, Septante, Siracide, Josèphe, Nouveau Testament), sur des arguments internes sérieux, sur une chronologie chiffrée et vérifiable dans ses computations, et sur une lecture du texte qui distingue les genres sans dissoudre l'histoire. Les hypothèses tardives restent des hypothèses : utiles à discuter, insuffisantes à conclure.
Pour aller plus loin
Le commentaire suivi du livre, chapitre par chapitre, avec le dossier archéologique site par site (Jéricho, Aï, Haçor, Gabaon) et l'examen du soleil arrêté, se trouve dans l'article dédié : Le livre de Josué. On y lira aussi la synthèse sur l'anathème et la critique textuelle de la Septante. Dans la famille des personnages de l'Ancien Testament, les figures voisines déjà publiées éclairent la sienne : Abraham (vers 2000-1825 av. J.-C.), père des croyants à qui la terre fut promise ; Adam et Ève (vers 4000 av. J.-C.) ; Noé (vers 2948-1998 av. J.-C.). La succession de Moïse et la sortie d'Égypte appartiennent au récit de l'Exode ; la generation suivante, celle des Juges, commence à la mort de Josué.
Notes et références
Talmud de Babylone, traité Baba Batra 14b-15a : « Josué écrivit son livre et les huit derniers versets de la Torah » (la mort de Moïse, Dt 34, 5-12) ; les versets sur la mort de Josué (Jos 24, 29-30) sont attribués à Éléazar, celui sur la mort d'Éléazar (Jos 24, 33) à Pinhas. Opinion attribuée à Rabbi Yehouda (variante : Rabbi Nehemya), contestée par Rabbi Shimon pour la seule fin du Deutéronome. Éd. Steinsaltz (Koren Talmud Bavli), Baba Batra.
1 49 51Place canonique : 6ᵉ livre de la Bible catholique, premier des livres historiques ; premier des Nevi'im rishonim (« Premiers Prophètes ») dans la Bible hébraïque (Josué, Juges, Samuel, Rois). Voir Le livre de Josué pour le détail canonique.
2Plan en trois mouvements : conquête (Jos 1-12), partage (Jos 13-21), alliance de Sichem et adieux (Jos 22-24). Le commentaire détaillé appartient à Le livre de Josué.
3Nombres 13, 16 : « Moïse donna à Osée, fils de Nûn, le nom de Josué (Yehoshua). » Le changement a lieu au départ des explorateurs. Comme Abram devenu Abraham (Gn 17, 5), le nom nouveau scelle la mission.
4 6La Septante transcrit Iēsous fils de Nauē ; le Nouveau Testament use du même Iēsous pour Josué (He 4, 8) et pour Jésus, rendant visible en grec l'identité des deux noms. Cf. J. W. Wevers, Text History of the Greek Joshua, 1992 (édition critique de la Septante de Josué).
5 60Saint Justin, Dialogue avec Tryphon, 113 (vers 160) : Moïse « changea le nom d'Osée en Jésus » et nul autre que celui qui porte ce nom ne pouvait introduire le peuple dans l'héritage. Éd. P. Prigent, Saint Justin. Dialogue avec Tryphon, 1994, ou Sources Chrétiennes correspondantes.
7Épître de Barnabé, 12 (première moitié du IIᵉ siècle) : Josué fils de Navé reçoit son nom « pour que tout sache que le Fils de Dieu viendrait ». Parmi les plus anciens témoignages de la typologie Josué-Jésus. Éd. P. Prigent et R. A. Kraft, Sources Chrétiennes 172, Cerf, 1971.
81 Chroniques 7, 20-27 : lignée d'Éphraïm jusqu'à « Josué, son fils » (v. 27), sur dix générations. Josué est envoyé comme représentant d'Éphraïm chez les explorateurs (Nb 13, 8).
9Préférence d'Éphraïm sur Manassé : Genèse 48, bénédiction croisée de Jacob. Le cadet préféré annonce le renversement évangélique des premiers et des derniers.
10Exode 17, 8-16 : bataille de Rephidim contre Amalec. Josué commande ; Moïse, Aaron et Hour intercèdent sur la hauteur ; Moïse dresse l'autel « Le-Seigneur-mon-étendard ».
11Exode 24, 13 (« Moïse se leva, avec Josué son serviteur ») ; Exode 33, 11 (« Josué ne quittait pas la Tente ») ; Nombres 11, 28 (« serviteur de Moïse depuis sa jeunesse »).
12Nombres 11, 28, traduction liturgique (AELF). Josué, jaloux pour Moïse devant Eldad et Médad prophétisant, reçoit la réponse du législateur : « Ah ! Si tout le peuple pouvait prophétiser ! » (Nb 11, 29).
13Nombres 13, 1-33 : les douze explorateurs, quarante jours, la grappe d'Eshkol portée à deux, le rapport contrasté (pays de lait et de miel, villes fortifiées, Anaqites).
14Nombres 14, 6-9 : Josué et Caleb déchirent leurs vêtements et appellent à la confiance, « le Seigneur est avec nous ».
15Nombres 14, 6-8, traduction liturgique (AELF). Cœur du discours des deux fidèles : le pays est « très, très bon », la condition est la faveur divine, non la force militaire.
16Nombres 14, 26-35 : quarante ans de désert, une année par journée d'exploration ; seuls Josué et Caleb entreront (Nb 14, 30 ; cf. Nb 26, 65).
17Nombres 27, 18-23 : ordre divin de prendre Josué, « homme en qui réside l'esprit », imposition des mains devant Éléazar et la communauté, transmission d'une part d'autorité.
18Deutéronome 34, 9, traduction liturgique (AELF). L'imposition des mains donne « l'esprit de sagesse » : le geste transmet ce qu'il signifie, matrice de toute ordination.
19 20Siracide 46, 1-8, traduction liturgique (AELF). Éloge complet : successeur dans la fonction prophétique, salut des élus, soleil arrêté, héritage partagé. Le grec dit Iēsous fils de Nauē.
21 61 62Actes 7, 45 : saint Étienne devant le Sanhédrin rappelle que les pères « avec Josué » reçurent le pays et y introduisirent la Tente du Témoignage. Le discours suppose l'historicité du personnage.
22Josué 1, 2, traduction liturgique (AELF). L'ordre divin ouvre le livre : « Moïse, mon serviteur, est mort. Maintenant, lève-toi. »
23Josué 1, 6-9, traduction liturgique (AELF). Triple hazaq we'emats (« sois fort et courageux », v. 6.7.9) encadrant la méditation de la Loi (v. 8).
24 69Josué 3-4 : l'Arche en tête, les eaux « s'arrêtent en un seul tas » (Jos 3, 16), passage à pied sec, douze pierres de Guilgal (Jos 4, 20-24). Parallèle explicite avec la mer Rouge (Jos 4, 23). Voir Le livre de Josué.
25Josué 4, 19 (dixième jour du premier mois, cf. Ex 12, 3) ; Josué 5, 10-12 : Pâque à Guilgal, fin de la manne, produits du pays. Circoncision de la génération du désert (Jos 5, 2-9) et rencontre du chef de l'armée du Seigneur (Jos 5, 13-15).
26Catéchisme, § 1222 : « le Baptême est préfiguré dans la traversée du Jourdain, par laquelle le peuple de Dieu reçoit le don de la terre promise à la descendance d'Abraham, image de la vie éternelle. » Cf. §§ 1217-1222.
27 90Josué 6, 20 : sept jours, sept tours, sept cors, l'Arche ; « la muraille s'écroula sur place ». Victoire liturgique avant d'être militaire.
28Hébreux 11, 30-31, traduction liturgique (AELF). Jéricho rangée parmi les victoires de la foi ; Rahab parmi les croyants sauvés « avec » Israël.
29Josué 2 (les espions chez Rahab, le cordon écarlate) ; Josué 6, 25 (Rahab épargnée avec sa famille, « elle habite au milieu d'Israël jusqu'à ce jour »).
30Josué 7-8 : défaite initiale causée par la faute d'Akân (détournement de l'anathème, Jos 7, 1.21), lapidation dans la vallée d'Akor, puis victoire par embuscade entre Béthel et Aï (Jos 8).
31Josué 9 : ruse des Gabaonites (outres rapiécées, pain moisi), serment des chefs sans consulter le Seigneur (Jos 9, 14), maintien du serment découvert (Jos 9, 19), service du sanctuaire (Jos 9, 27).
322 Samuel 21, 1-14 : famine sous David imputée au massacre des Gabaonites par Saül, réparation accordée. La parole de Josué engageait les générations.
33Josué 10, 12-14 : prière adressée au soleil et à la lune, jour unique « où le Seigneur écouta la voix d'un homme » (v. 14). Le passage se présente comme citation du Livre du Juste.
34Le Sefer ha-Yashar (« livre du Juste »), recueil poétique perdu cité en Jos 10, 13 et 2 S 1, 18. Cette origine poétique invite à lire un langage de victoire plutôt qu'une chronique astronomique. Cf. R. de Vaux, Les Institutions de l'Ancien Testament, Cerf, 1958-1960. Voir Le livre de Josué.
35Josué 10, 28-43 : Maqqéda, Libna, Lakish, Églôn, Hébron, Debir ; conclusion : « le Seigneur, Dieu d'Israël, combattait pour Israël » (Jos 10, 42).
36Josué 11, 1-15 : coalition de Yabîn près des eaux de Mérom, attaque par surprise, Haçor brûlée seule parmi les villes du nord, « tête de tous ces royaumes » (Jos 11, 10).
37Double bilan : « Josué s'empara de tout ce pays » (Jos 11, 16 ; cf. Jos 12, liste des trente et un rois) et, à sa vieillesse, « beaucoup de territoire restait encore à prendre » (Jos 13, 1). Victoire de principe, occupation progressive : la distinction, interne au texte, répond d'avance à l'objection de contradiction.
38Haçor : fouilles de Yigaël Yadin (1955-1958) puis d'Amnon Ben-Tor (depuis 1990), destruction violente par le feu à la fin du Bronze récent, cohérente avec Jos 11, 10-13. Cf. A. Ben-Tor, Hazor: Canaanite Metropolis, Israelite City, Israel Exploration Society, 2016.
39Josué 14, 1-2 (partage avec Éléazar par le sort) ; Josué 19, 51 (clôture du partage à Silo devant la Tente). Transjordanie : Jos 13 ; retour des tribus de l'est : Jos 22.
40Josué 14, 6-15 : Caleb, quatre-vingt-cinq ans, réclame la montagne d'Hébron tenue par les Anaqites et l'obtient « parce qu'il avait pleinement suivi le Seigneur » (Jos 14, 8.14).
41Lots tribaux : Josué 15 (Juda), Josué 16-17 (Éphraïm et Manassé), Josué 18-19 (les sept autres tribus, tirage à Silo), Timnath-Sérah donnée à Josué lui-même en Éphraïm (Jos 19, 50).
42Josué 21 : quarante-huit villes lévitiques avec pâturages, dont les six villes de refuge ; Lévi sans part territoriale « car le Seigneur est son héritage » (cf. Nb 18, 20 ; Dt 10, 9).
43Josué 20 : six villes de refuge (Qèdesh, Sichem, Hébron à l'ouest ; Béçer, Ramoth, Golân à l'est) pour l'homicide involontaire, en attendant le jugement de la communauté.
44Computation : 1 R 6, 1 donne 480 ans entre l'Exode et la 4ᵉ année de Salomon (vers 966) ; Exode vers 1446, entrée vers 1406 après quarante ans de désert ; Josué mort à 110 ans (Jos 24, 29) vers 1380, donc né vers 1490. Dates approximatives assumées comme telles dans le titre.
45 59Josué 24, 15, traduction liturgique (AELF) : « Moi et les miens, nous voulons servir le Seigneur. » Sommet du livre : l'Alliance librement choisie (cf. Jos 24, 16-24, triple réponse du peuple).
46 47Josué 24, 29-30 : mort à cent dix ans, sépulture à Timnath-Hérès (Timnath-Sérah en Jos 19, 50) dans la montagne d'Éphraïm. Même âge que Joseph à sa mort (Gn 50, 26) : la boucle Joseph se referme.
48Josué 24, 32 : ossements de Joseph remontés d'Égypte (serment de Gn 50, 25, exécuté en Ex 13, 19) et ensevelis à Sichem dans la part des fils de Joseph. L'Exode s'achève là où la Genèse l'avait promis.
50Josué écrivant : Josué 8, 32 (copie de la Loi sur les pierres du mont Ébal) ; Josué 24, 26 (paroles de l'Alliance écrites « dans le livre de la Loi de Dieu »). Un chef qui écrit : l'attribution talmudique n'est pas invraisemblable.
52Réception : livre compté parmi les Écritures dans les canons anciens, cité comme Écriture par le Nouveau Testament (He 4, 8 ; He 11, 30-31 ; Ac 7, 45 ; Jc 2, 25), commenté par les Pères comme histoire véridique (Origène, Théodoret, Augustin). Voir Le livre de Josué.
53Le titre de Haçor en Jos 11, 10 correspond à son apogée du Bronze récent (palais, tablettes cunéiformes de Mari et d'Amarna la nommant) : un rédacteur tardif n'aurait eu aucune raison d'inventer ce détail exact. Cf. A. Ben-Tor, op. cit.
54Arguments internes : toponymie précise du Bronze récent, formes d'alliance du IIᵉ millénaire (Jos 9 ; Jos 24 comparés aux traités hittites), liste administrative des rois (Jos 12). Cf. K. A. Kitchen, On the Reliability of the Old Testament, Eerdmans, 2003.
55Notices embarrassantes conservées : la ruse de Gabaon subie (Jos 9), la faute d'Akân (Jos 7), l'autel transjordanien frôlant le schisme (Jos 22), l'aveu d'inachèvement (Jos 13, 1). Une invention apologétique tardive aurait lissé ces aspérités.
561 Rois 6, 1 : « La quatre cent quatre-vingtième année après la sortie des fils d'Israël du pays d'Égypte [..], il bâtit la maison du Seigneur. » Avec la 4ᵉ année de Salomon vers 966, Exode vers 1446.
57Datation haute tenue par la chronologie juive traditionnelle (Seder Olam), J. Ussher (Annales, 1650 : entrée en 1451), et les commentateurs catholiques classiques (Crampon, La Sainte Bible, Desclée, 1904, notes sur Jos 1-4). Entrée en Canaan vers 1406.
58Flavius Josèphe, Antiquités judaïques, III à V (notamment IV, 8 et V, 1) : désignation par Moïse, Jourdain, Jéricho, partage, mort à cent dix ans. Éd. É. Nodet, Cerf, 1990-2010. Josèphe écrit vers 93-94 apr. J.-C. sans distance critique envers l'historicité.
631 Maccabées 2, 55 : testament de Mattathias, « Josué, pour avoir accompli la parole (en tō poiēsai to rhēma), devint juge en Israël ». Le héros conquérant proposé en modèle aux résistants du IIᵉ siècle.
64Témoins néotestamentaires : Actes 7, 45 (Étienne), Hébreux 4, 8 (le repos), Hébreux 11, 30-31 (Jéricho, Rahab), Jacques 2, 25 (Rahab justifiée par les œuvres). Quatre écrits, trois auteurs, un même homme réel.
65Stèle de Merneptah (Thèbes, vers 1208 av. J.-C., musée du Caire JE 31408) : « Israël est dévasté, sa semence n'est plus » (ysri'r avec déterminatif de peuple, non de ville). Plus ancienne mention extra-biblique d'Israël, découverte par Flinders Petrie en 1896.
66Compatibilité : la stèle prouve un peuple Israël en Canaan vers 1208, ce qui convient à une entrée du XVᵉ siècle suivie de deux siècles d'installation comme à une entrée du XIIIᵉ. Elle réfute en revanche les modèles sans Israël avant l'âge du fer.
67Josué 1, 7-8 : obéissance « sans écarter ni à droite ni à gauche », méditation de la Loi « jour et nuit », condition du succès en tout.
68Josué 21, 45 (cf. Jos 23, 14) : « pas une seule de toutes les belles paroles [..] n'est restée sans effet : tout s'est accompli. » Verset-clef de la théologie de la fidélité divine.
70Hébreux 4, 8-9, traduction liturgique (AELF). Le raisonnement suppose un repos réel donné par Josué (la terre) et un repos définitif encore à venir (le sabbat céleste).
71 82 83Ḥērem (hébreu חֵרֶם) : ce qui est « voué » irrévocablement à Dieu, soustrait à tout usage humain, d'où l'extermination pour les ennemis et la destruction ou consécration pour les biens. Cf. P. D. Stern, The Biblical Herem, Brown Judaic Studies, 1991. Voir Le livre de Josué.
72Stèle de Mésha (roi de Moab, vers 840 av. J.-C., Louvre AO 5066, découverte en 1868) : Mésha voue (ḥrm) des Israélites à Kemosh. L'anathème de guerre est une convention commune du Proche-Orient ancien, non une singularité israélite. Cf. A. Lemaire, travaux sur la stèle de Mésha.
73Motif biblique : sacrifices d'enfants par le feu dénoncés en Deutéronome 12, 31 et Lévitique 18, 21-25 ; prostitution cultuelle interdite (Dt 23, 18). L'article s'en tient à ce que la Bible en dit ; voir Jacob pour la promesse et Le livre de Josué pour le dossier complet.
74Benoît XVI, exhortation Verbum Domini (30 septembre 2010), § 42 (« Les pages obscures de la Bible ») : le dessein de Dieu « se manifeste progressivement et se réalise lentement à travers des étapes successives » ; le sens plénier des pages obscures se découvre « à la lumière du mystère du Christ ». Texte : vatican.va.
75 109Catéchisme de l'Église catholique, § 122 : les livres de l'Ancien Testament, « bien qu'ils contiennent de l'imparfait et du provisoire », témoignent de « toute la divine pédagogie de l'amour salvifique de Dieu ». Cf. §§ 121-123.
76Jean Daniélou, Sacramentum futuri. Études sur les origines de la typologie biblique, Beauchesne, 1950, chapitre « Josué et Jésus » : de Barnabé 12 et Justin (Dialogue, 113) aux Pères grecs et latins, continuité du dossier typologique.
77Origène, Homélies sur Josué (In Iesu Nave), 26 homélies conservées en latin par Rufin. Éd. et trad. Annie Jaubert, Sources Chrétiennes 71, Cerf, 1960 (texte d'après Baehrens, GCS 30, 1921). Présentation de Jaubert (résumé) : à travers Jésus fils de Navé se manifestent en figure les mystères de Jésus Fils de Dieu, surtout le Christ glorifié agissant dans les âmes ; le récit guerrier devient combat spirituel.
78 79Lecture patristique constante (Origène, puis Augustin, Questions sur l'Heptateuque) : Moïse qui meurt en deçà du Jourdain figure la Loi impuissante à introduire au salut ; Josué-Jésus accomplit l'entrée. Synthèse chez A. Jaubert, introduction à SC 71 (résumé).
80Galates 3, 17 : la Loi, « venue quatre cent trente ans plus tard », ne peut annuler le testament déjà établi par Dieu envers Abraham. Même structure : la promesse précède et survit à la Loi.
81Josué 2, 11 : profession de foi monothéiste de Rahab, d'autant plus remarquable dans la bouche d'une Cananéenne.
84Saint Clément de Rome, Épître aux Corinthiens (1 Clément), 12 (vers 96) : le cordon écarlate prophétise « que par le sang du Seigneur il y aurait rédemption pour tous ceux qui croient ». Un des plus anciens commentaires chrétiens d'un texte de Josué. Éd. A. Jaubert, Sources Chrétiennes 167, Cerf, 1971.
85Rahab dans le Nouveau Testament : Matthieu 1, 5 (généalogie, une des quatre femmes avec Tamar, Ruth et Bethsabée), Hébreux 11, 31 (foi), Jacques 2, 25 (œuvres). Voir Le livre de Ruth pour Tamar et Ruth.
86Martyrologe romain, édition typique 2004, au 1er septembre : « Commemoratio sancti Iosue, filii Nun, servi Domini [..] » (Commémoration de saint Josué, fils de Nûn, serviteur du Seigneur, rempli de l'esprit de sagesse après l'imposition des mains de Moïse, qui introduisit merveilleusement Israël à travers le Jourdain dans la Terre promise). Traduction résumée.
87 89En Orient, Josué (Jésus de Navé le Juste) est fêté le 1er septembre, jour de l'indiction (nouvel an liturgique byzantin) avec saint Syméon le Stylite : ouvrir l'année avec celui qui ouvrit la Terre promise.
88Typologie baptismale du Jourdain chez les Pères : passage des eaux vers la terre du repos comme passage vers la vie nouvelle ; baptême du Christ dans le même Jourdain (Mt 3, 13-17) comme accomplissement. Cf. J. Daniélou, Bible et liturgie, Cerf, 1951, chapitre sur le Jourdain.
91Usage homilétique de Jos 24, 15 : formule des renouvellements d'alliance, retraites et engagements (vœux, mariage, consécrations). Dieu propose, l'homme dispose librement : l'Alliance n'est jamais imposée.
92Catéchisme, §§ 2568-2569 : la prière des médiateurs (Moïse intercédant, Ex 32-34), modèle de l'intercession ; Josué s'inscrit dans cette lignée par son obéissance priante (Jos 1, 8 ; Jos 10, 12-14).
93Martin Noth, Überlieferungsgeschichtliche Studien, Halle, 1943 : Josué formerait avec Dt-Jg-Sm-R une « histoire deutéronomiste » composée à l'Exil pour expliquer la chute de Jérusalem (587). Hypothèse littéraire sans aucun manuscrit ni témoin ancien.
94Thomas Römer, La Première Histoire d'Israël. L'École deutéronomiste à l'œuvre, Labor et Fides, 2007 (éd. anglaise 2005) : synthèse de référence admettant plusieurs rédactions successives. Les divisions internes de l'école montrent le caractère révisable du modèle.
95Datation basse : Exode sous Ramsès II (XIIIᵉ siècle), installation progressive. Elle suppose une lecture non littérale de 1 R 6, 1 (480 ans « symboliques » ou « schématiques » : 12 générations de 40 ans) et l'identification de la ville de Ramsès (Ex 1, 11) à Pi-Ramsès. Présupposés discutés ci-dessous.
96Kathleen M. Kenyon, Digging Up Jericho, Benn, 1957 : destruction de Jéricho au Bronze moyen (vers 1550), ville ruinée à l'époque des conquêtes supposées. Fouilles 1952-1958 au Tell es-Sultan.
97Bryant G. Wood, « Did the Israelites Conquer Jericho? », Biblical Archaeology Review 16/2 (1990), p. 44-58 : réévaluation de la céramique vers le Bronze récent I (vers 1400), compatible avec la datation haute ; réponse critique de P. Bienkowski, BAR 16/5 (1990).
98H. J. Bruins et J. van der Plicht, « Tell es-Sultan (Jericho): Radiocarbon Results [..] », Radiocarbon 37/2 (1995), p. 213-220 : céréales carbonisées vers 1562 (± 38 ans), lecture invoquée pour Kenyon et contestée par les partisans du Bronze récent (échantillons, stratigraphie, plateaux de calibration débattus).
99Aï (et-Tell inoccupé à l'époque, hypothèse Khirbet el-Maqatir de Wood) et Haçor (destruction cohérente avec Jos 11) : dossier complet site par site dans Le livre de Josué, auquel le présent article renvoie pour ne pas redoubler.
100Aucun manuscrit, aucune citation ancienne d'une « histoire deutéronomiste » ; modèles concurrents à une, deux, trois rédactions voire refus du modèle unitaire. Une hypothèse que ses défenseurs révisent sans cesse ne peut servir de verdict contre des témoins anciens convergents.
101Circularité typique : datation tardive présupposée (le détaillé ne peut être ancien, le prophétique ne peut précéder l'événement), puis datation invoquée comme preuve du caractère inventé. Le présupposé fait tout le travail, la conclusion le répète.
102Présupposé anti-miraculeux : l'impossibilité de principe du miracle (soleil arrêté, murailles tombées) entraîne la légendarité de principe du récit. Ce n'est pas une conclusion historique mais un postulat philosophique, incompatible avec la foi au Dieu qui agit dans l'histoire.
103Argument du silence : tells fouillés à moins de 5 %, couches d'occupation érodées (Jéricho), localisations incertaines (Aï). L'absence de trace retrouvée sur un site partiellement exploré ne prouve pas l'absence de l'événement.
104Cohérence interne : le livre distingue lui-même victoire de principe (Jos 11, 16 ; Jos 12) et occupation inachevée (Jos 13, 1 ; Jg 1). Lire la première comme mensonge et la seconde comme aveu, c'est refuser au texte le droit à la nuance qu'on accorde à tout autre récit antique.
105Commission biblique pontificale, réponse De mosaica authentia Pentateuchi (27 juin 1906), sous saint Pie X : authenticité mosaïque substantielle du Pentateuque, avec additions et gloses postérieures possibles sous inspiration. Principe applicable par analogie au livre qui le prolonge. Cf. Denzinger, §§ 3394-3397.
106Concile Vatican II, constitution Dei Verbum (18 novembre 1965), § 12 : attention aux genres littéraires, la vérité s'exprimant « de façon différente dans les textes historiques sous l'un ou l'autre mode, dans les textes prophétiques ou poétiques ». Texte : vatican.va.
107 110Léon XIII, encyclique Providentissimus Deus (18 novembre 1893), citant saint Augustin, De Genesi ad litteram, II, 9, 20 : l'Esprit n'a pas voulu enseigner par les auteurs sacrés la physique du monde, inutile au salut ; ils décrivent selon le langage de leur temps. Texte : vatican.va.
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