Le livre de la Sagesse est le dernier-né de l'Ancien Testament et l'un de ses sommets spirituels. Écrit en grec, à Alexandrie, par un Juif cultivé qui parle au nom du roi Salomon, il s'adresse aux croyants tentés par le scepticisme, le plaisir et l'idolâtrie d'un monde païen brillant. Sa thèse traverse les dix-neuf chapitres : il existe une Sagesse venue de Dieu, qui « déploie sa vigueur d'un bout du monde à l'autre »[1], et c'est elle qui décide du sort véritable des hommes — non la mort apparente, mais l'immortalité promise aux justes.
Le livre s'ouvre par une adresse solennelle aux puissants : « Aimez la justice, vous qui gouvernez la terre »[2]. Il enchaîne aussitôt l'une des pages les plus saisissantes de toute la Bible : le raisonnement des impies qui, ne croyant plus à rien après la mort, décident de persécuter le juste « parce qu'il nous contrarie »[3] — page que les évangélistes reliront au pied de la Croix. À cette logique de mort, l'auteur oppose la grande révélation du livre : « les âmes des justes sont dans la main de Dieu »[4].
La deuxième partie est un éloge de la Sagesse elle-même, décrite avec une finesse philosophique inédite dans l'Ancien Testament : « respiration de la puissance de Dieu », « miroir sans tache de l'activité de Dieu, image de sa bonté »[5] — formules que l'Épître aux Hébreux appliquera au Christ. La troisième partie relit toute l'histoire d'Israël, de la Création à l'Exode, pour montrer la Sagesse à l'œuvre dans le salut de son peuple, et déploie un long réquisitoire contre l'idolâtrie que saint Paul retrouvera dans l'Épître aux Romains.
Trois fils conducteurs structurent cet article : (1) la présentation du livre — son nom, son auteur d'Alexandrie, sa langue grecque, sa place contestée dans le canon ; (2) la lecture suivie de ses trois grandes parties, du destin des justes à l'éloge de la Sagesse puis à la relecture de l'histoire sainte ; (3) les grandes questions d'introduction et la lecture chrétienne du livre, où la tradition reconnaît dans le juste persécuté une figure du Christ et dans la Sagesse incréée une figure du Verbe.
Un livre de sagesse né à Alexandrie : présentation
Le nom du livre et sa place dans la Bible
Le livre porte dans les manuscrits grecs le titre de Σοφία Σαλωμῶνος, Sagesse de Salomon, que la Vulgate latine rend par Liber Sapientiae ; saint Jérôme le place, dans la Bible latine, entre le Cantique des cantiques et le Siracide (l'Ecclésiastique)[6]. Il appartient à l'ensemble des livres sapientiaux de l'Ancien Testament — avec Job, les Psaumes, les Proverbes, l'Ecclésiaste (Qohélet), le Cantique et le Siracide — c'est-à-dire les livres qui cherchent, à partir de l'expérience et de la méditation, le chemin d'une vie réussie devant Dieu.
Mais il s'en distingue par sa culture grecque : son auteur connaît le vocabulaire de la philosophie hellénistique, manie l'antithèse, la sorite (chaîne de raisonnements) et le portrait moral à la manière des moralistes grecs, tout en restant entièrement nourri de l'Écriture d'Israël. Le livre de la Sagesse est ainsi le grand point de rencontre de la révélation biblique et de la pensée grecque, à la veille de l'Évangile.
« Sagesse de Salomon » : une pseudépigraphie assumée
L'auteur parle à la première personne, comme un roi qui aurait reçu de Dieu le don de gouverner :
« C'est elle que j'ai aimée et recherchée depuis ma jeunesse, j'ai cherché à la prendre pour épouse, je suis devenu l'amant de sa beauté. » — Livre de la Sagesse 8, 2[7]
Le portrait est transparent : ce roi épris de la Sagesse, à qui Dieu accorde le discernement après une prière (Sg 7-9), c'est Salomon, le sage par excellence de la tradition biblique, dont l'Écriture disait déjà : « Grande était la sagesse de Salomon, plus que la sagesse de tous les fils de l'Orient »[8]. Pourtant l'auteur ne nomme jamais Salomon : il se contente de parler en son nom, selon un procédé littéraire courant dans le judaïsme tardif, la pseudépigraphie, où l'on place une œuvre sous le patronage d'une grande figure du passé pour en marquer l'autorité et l'esprit.
Ce procédé n'est ni une fraude ni un mensonge : c'est une convention reconnue, par laquelle l'auteur se met à l'école de Salomon et invite le lecteur à entendre, derrière sa propre voix, la grande tradition de la sagesse d'Israël. La langue, les références et les préoccupations du livre montrent en effet sans ambiguïté qu'il fut écrit des siècles après Salomon, par un Juif de la diaspora grecque.
Un livre deutérocanonique : pourquoi les protestants le rejettent
Le livre de la Sagesse fait partie des livres deutérocanoniques — littéralement « du second canon » — c'est-à-dire des sept livres (Tobie, Judith, Sagesse, Siracide, Baruch, 1 et 2 Maccabées) et des compléments grecs reçus par l'Église catholique mais absents de la Bible hébraïque fixée par le judaïsme rabbinique. Ces livres figuraient dans la Septante, la traduction grecque des Écritures utilisée par les Juifs d'Alexandrie et par les premiers chrétiens ; l'Église ancienne les a lus, cités et reçus comme Écriture.
À la Réforme, Luther et les protestants, voulant aligner l'Ancien Testament sur le canon hébreu, ont rejeté ces livres dans une catégorie séparée, les « apocryphes ». En réponse, le concile de Trente les a solennellement définis comme canoniques :
Le saint concile « reçoit et vénère avec un égal sentiment de piété et de respect tous les livres tant de l'Ancien que du Nouveau Testament », et énumère parmi eux le « livre de la Sagesse » ; quiconque ne les tiendrait pas « pour sacrés et canoniques », qu'il soit anathème. — Concile de Trente, IVᵉ session, Decretum de canonicis Scripturis, 8 avril 1546[9]
Cette définition de 1546 ne fait que confirmer une tradition très ancienne, déjà fixée par les conciles africains de la fin du IVᵉ siècle (Hippone 393, Carthage 397) et par le concile de Florence en 1442[10]. Pour un catholique, le livre de la Sagesse est donc pleinement Écriture inspirée, au même titre que la Genèse ou l'Évangile.
Langue, date et lieu : le grec d'Alexandrie
Trois indices convergents fixent l'origine du livre. La langue d'abord : la Sagesse n'a pas été écrite en hébreu puis traduite, mais composée directement en grec, dans un style élégant et original ; c'est, avec le second livre des Maccabées, le seul livre de l'Ancien Testament catholique dans ce cas[11]. Le milieu ensuite : la familiarité de l'auteur avec la philosophie grecque, sa polémique contre le culte des animaux (Sg 15, 18-19) propre à l'Égypte, et sa relecture de l'Exode désignent Alexandrie, capitale intellectuelle du judaïsme hellénistique. La date enfin : la maturité de la langue, la connaissance des courants épicurien et stoïcien, et l'écho de persécutions situent le livre vers la fin du Iᵉʳ siècle avant Jésus-Christ, sous le règne d'Auguste. Il en fait le dernier livre écrit de tout l'Ancien Testament[12].
L'auteur écrit pour des Juifs tentés d'abandonner leur foi : séduits par la culture dominante, découragés par les persécutions, certains glissaient vers le scepticisme ou l'apostasie. Le livre veut leur montrer que la vraie sagesse n'est pas du côté des puissants ni des sages païens, mais du côté de la justice et de la fidélité à Dieu, seules porteuses d'immortalité.
La structure du livre
Le livre se laisse lire en trois grands mouvements, qui répondent à trois questions : où va l'homme ? (le destin), qu'est-ce que la Sagesse ? (l'éloge), comment agit-elle dans l'histoire ? (le salut). Le tableau ci-dessous donne ce plan d'ensemble, qui sert de fil à tout l'article.
| Partie | Chapitres | Sujet | Cœur du message |
|---|---|---|---|
| Le destin de l'homme | Sg 1-5 | Justice, mort et immortalité ; le raisonnement des impies ; le sort opposé du juste et du méchant | « Les âmes des justes sont dans la main de Dieu » |
| L'éloge de la Sagesse | Sg 6-9 | Nature, origine et beauté de la Sagesse ; Salomon la cherche et la demande dans la prière | La Sagesse, « respiration de la puissance de Dieu » |
| La Sagesse dans l'histoire | Sg 10-19 | La Sagesse sauve depuis Adam ; relecture de l'Exode ; grand réquisitoire contre l'idolâtrie | « Tu as tout réglé avec mesure, nombre et poids » |
Ce plan montre que le livre n'est pas une simple collection de maximes, comme les Proverbes, mais une méditation continue et construite : il part du destin de chaque homme, remonte à la Sagesse qui en décide, puis la contemple à l'œuvre dans toute l'histoire du salut.
Première partie : le destin des justes et l'immortalité (Sg 1-5)
« Dieu n'a pas fait la mort »
Dès le premier chapitre, l'auteur pose une thèse capitale, qui éclaire toute la suite : la mort n'appartient pas au dessein originel de Dieu.
« Dieu n'a pas fait la mort, il ne se réjouit pas de voir mourir les êtres vivants. Il les a tous créés pour qu'ils subsistent […]. Car la justice est immortelle. » — Livre de la Sagesse 1, 13-15[13]
Cette parole est l'une des plus fortes de tout l'Ancien Testament sur l'origine du mal. Dieu est l'ami de la vie ; la mort n'est pas son œuvre. D'où vient-elle alors ? Le livre répondra plus loin par un verset que la tradition chrétienne reliera au péché originel : « C'est par la jalousie du diable que la mort est entrée dans le monde »[14]. L'homme n'était pas fait pour mourir : « Dieu a créé l'homme pour l'incorruptibilité, il a fait de lui une image de sa propre identité »[15].
Le raisonnement des impies
Vient alors l'une des pages les plus célèbres du livre : le monologue intérieur des impies, ces hommes qui, ne croyant plus à aucune vie après la mort, en tirent une morale de jouissance et de violence.
« Notre existence est brève et triste, rien ne peut guérir l'homme au terme de sa vie, on n'a jamais vu personne revenir du séjour des morts. » — Livre de la Sagesse 2, 1[16]
De ce désespoir, ils déduisent qu'il faut jouir de tout sans frein — puis, logiquement, écraser le faible et le juste qui les gêne. Le livre met dans leur bouche un plan glaçant, qui vise nommément le juste, précisément parce que sa vie droite est un reproche vivant :
« Attirons le juste dans un piège, car il nous contrarie, il s'oppose à nos entreprises, il nous reproche de désobéir à la loi de Dieu […]. Il se vante d'avoir Dieu pour père. » — Livre de la Sagesse 2, 12.16[17]
La prophétie du juste persécuté
Le plan des impies va jusqu'au bout : éprouver le juste par les outrages, puis le mettre à mort pour voir si Dieu le sauvera.
« Voyons si ses paroles sont vraies […]. Si le juste est fils de Dieu, Dieu l'assistera, et l'arrachera aux mains de ses adversaires. Soumettons-le à des outrages et à des tourments […]. Condamnons-le à une mort infâme, puisque, dit-il, quelqu'un interviendra pour lui. » — Livre de la Sagesse 2, 17-20[18]
La tradition chrétienne a lu cette page comme une prophétie de la Passion du Christ. Le rapprochement est saisissant : sur le Golgotha, les chefs raillent Jésus crucifié dans des termes presque identiques.
« Il a mis sa confiance en Dieu. Que Dieu le délivre maintenant, s'il l'aime ! Car il a dit : "Je suis Fils de Dieu." » — Évangile selon saint Matthieu 27, 43[19]
L'évangéliste compose visiblement la moquerie des chefs juifs en écho à Sagesse 2 : le « fils de Dieu », l'épreuve de la confiance, le défi « que Dieu le délivre ». Le livre de la Sagesse, dernier écrit de l'Ancien Testament, offre ainsi l'un des plus émouvants portraits anticipés du Juste souffrant, entre le quatrième chant du Serviteur d'Isaïe et le récit de la Croix.
« Les âmes des justes sont dans la main de Dieu »
À la logique de mort des impies, le livre oppose alors sa grande révélation, l'un des versets les plus lumineux de tout l'Ancien Testament sur l'au-delà :
« Mais les âmes des justes sont dans la main de Dieu ; aucun tourment n'a de prise sur eux. Aux yeux de l'insensé, ils ont paru mourir […] mais ils sont dans la paix. » — Livre de la Sagesse 3, 1-3[20]
C'est ici que l'Ancien Testament approche au plus près de la foi en l'immortalité bienheureuse. Là où des livres plus anciens hésitaient sur le sort des morts, perdus dans l'ombre du shéol, la Sagesse affirme nettement que la mort du juste n'est qu'apparence : son espérance « est pleine d'immortalité »[21]. Les souffrances mêmes du juste reçoivent un sens : elles sont une épreuve purificatrice, comme l'or au creuset.
« Comme l'or au creuset, il les a éprouvés ; comme une offrande parfaite, il les accueille. » — Livre de la Sagesse 3, 6[22]
Ce passage (Sg 3, 1-9) est devenu l'une des lectures les plus aimées de la liturgie des défunts : l'Église le proclame aux funérailles et au jour de la commémoration de tous les fidèles défunts, pour confesser que ceux qui meurent dans le Seigneur « sont dans la paix ».
La vraie grandeur n'est pas la longévité
Le livre tire de cette espérance une conséquence inattendue, qui renverse la sagesse commune : ce n'est pas la longue vie qui fait la grandeur d'un homme, mais la vertu. Un juste mort jeune vaut mieux qu'un méchant chargé d'années.
« La dignité du vieillard ne tient pas au grand âge, elle ne se mesure pas au nombre des années. Pour l'homme, la sagesse tient lieu de cheveux blancs, une vie sans tache vaut une longue vieillesse. » — Livre de la Sagesse 4, 8-9[23]
Au chapitre 5, le livre clôt cette première partie par une scène de jugement : au dernier jour, les impies, stupéfaits, verront le juste qu'ils méprisaient compté parmi les fils de Dieu, et reconnaîtront trop tard leur folie. Le sort s'inverse : la victoire apparente du méchant n'était qu'un sursis ; la défaite apparente du juste, une porte vers la gloire.
Deuxième partie : l'éloge de la Sagesse (Sg 6-9)
Salomon en quête de la Sagesse
La deuxième partie s'adresse de nouveau aux rois (« Écoutez donc, rois, et comprenez ») et leur propose un chemin : désirer la Sagesse, la chercher, la demander. L'auteur, sous les traits de Salomon, raconte comment lui-même l'a obtenue, non par ses forces, mais par la prière.
« Aussi j'ai prié, et le discernement m'a été donné. J'ai supplié, et l'esprit de la Sagesse est venu en moi. » — Livre de la Sagesse 7, 7[24]
Le livre décrit une véritable pédagogie du désir : la Sagesse se laisse trouver par ceux qui la cherchent, et le chemin qui mène à elle est fait d'amour et d'obéissance.
« Le commencement de la Sagesse, c'est le désir vrai d'être instruit ; le souci de l'instruction, c'est l'amour ; l'amour, c'est de garder ses lois ; observer les lois, c'est l'assurance de l'incorruptibilité. » — Livre de la Sagesse 6, 17-18[25]
Qu'est-ce que la Sagesse ? Les vingt et un attributs
Au cœur de l'éloge, l'auteur tente de dire ce qu'est la Sagesse. Il accumule pour cela une litanie d'attributs — vingt et un en tout — d'une finesse qui doit autant à la Bible qu'à la philosophie grecque :
« Il y a dans la Sagesse un esprit intelligent et saint, unique et multiple, subtil et rapide ; perçant, net, clair et intact ; ami du bien, vif, irrésistible, bienfaisant, ami des hommes ; ferme, sûr et paisible, tout-puissant et observant tout. » — Livre de la Sagesse 7, 22-23[26]
La Sagesse n'est donc pas une simple qualité humaine : elle a quelque chose de divin, elle « pénètre et traverse tout », « gouverne l'univers avec bonté »[27]. L'auteur la personnifie au point d'en faire presque une personne distincte aux côtés de Dieu — dans la ligne de Proverbes 8, où la Sagesse parle à la première personne et se dit présente à la création du monde.
« Respiration de la puissance de Dieu »
L'éloge culmine dans une série de formules d'une élévation unique, qui décrivent la Sagesse comme un pur rayonnement de Dieu lui-même :
« Car elle est la respiration de la puissance de Dieu, l'émanation toute pure de la gloire du Souverain de l'univers […]. Elle est le rayonnement de la lumière éternelle, le miroir sans tache de l'activité de Dieu, l'image de sa bonté. » — Livre de la Sagesse 7, 25-26[28]
Ces versets ont eu une postérité immense. L'Épître aux Hébreux les applique au Christ, Fils de Dieu, en des termes presque calqués :
« Rayonnement de la gloire de Dieu, expression parfaite de son être, le Fils […] porte l'univers par sa parole puissante. » — Épître aux Hébreux 1, 3[29]
La tradition chrétienne a donc vu dans la Sagesse incréée du livre une figure du Verbe, du Fils éternel par qui tout a été fait. Ce que l'Ancien Testament disait de la Sagesse — « image de sa bonté », « rayonnement de la lumière éternelle » —, le Nouveau Testament l'accomplit en révélant que cette Sagesse a un nom et un visage : Jésus-Christ.
La prière de Salomon pour la Sagesse
La deuxième partie s'achève par la grande prière du chapitre 9, modèle de la demande de la Sagesse, où le roi confesse sa propre faiblesse et reconnaît que nul ne peut connaître Dieu ni faire sa volonté sans le don d'en haut.
« Et qui aurait connu ta volonté, si tu n'avais pas donné la Sagesse et envoyé d'en haut ton Esprit Saint ? » — Livre de la Sagesse 9, 17[30]
Cette prière confesse une vérité que toute la spiritualité chrétienne reprendra : connaître et accomplir la volonté de Dieu n'est pas d'abord un effort de l'homme, mais un don que Dieu fait par sa Sagesse et son Esprit. Le même chapitre rappelle aussi, avec une grande lucidité, le poids du corps sur l'âme en quête de Dieu : « un corps périssable appesantit notre âme, et cette enveloppe d'argile alourdit notre esprit »[31].
Troisième partie : la Sagesse dans l'histoire du salut (Sg 10-19)
Une relecture de l'histoire sainte
La troisième partie change de registre : elle relit toute l'histoire d'Israël pour y montrer la Sagesse à l'œuvre. Le chapitre 10 parcourt la Genèse — Adam, Noé, Abraham, Joseph — en répétant que c'est « elle », la Sagesse, qui a protégé et délivré les justes à chaque étape. Puis le livre s'attarde longuement sur l'Exode, qu'il relit selon un jeu de sept antithèses : ce qui fut châtiment pour les Égyptiens devint bienfait pour Israël. L'eau du Nil changée en sang punit l'Égypte, tandis que l'eau jaillie du rocher abreuve Israël ; les ténèbres accablent les uns, la colonne de feu éclaire les autres.
Cette relecture n'est pas un simple résumé : c'est une méditation sur la providence, qui montre que Dieu se sert des mêmes éléments — l'eau, le feu, les animaux, la nuit — pour châtier l'orgueil et sauver les humbles. Au sommet de ce développement, le livre énonce la grande loi de la providence divine :
« Mais toi, Seigneur, tu as tout réglé avec mesure, nombre et poids. » — Livre de la Sagesse 11, 20[32]
Cette formule — mensura, numerus, pondus dans la Vulgate — est devenue l'une des plus citées de toute la tradition chrétienne sur l'ordre du monde. Saint Augustin en a fait un principe de sa vision de la création ; elle exprime que l'univers n'est pas livré au hasard, mais ordonné par une intelligence qui a tout pesé, compté, mesuré. C'est un verset cher aux penseurs catholiques pour qui la beauté ordonnée du cosmos est une trace du Créateur.
« Tu aimes tout ce qui existe »
La même section contient l'un des plus beaux aveux de l'amour de Dieu pour sa création de tout l'Ancien Testament. Si Dieu use de patience même envers les pécheurs, c'est parce qu'il aime tout ce qu'il a fait :
« Tu aimes en effet tout ce qui existe, tu n'as de répulsion envers aucune de tes œuvres ; si tu avais haï quoi que ce soit, tu ne l'aurais pas créé […]. Tu épargnes tous les êtres, parce qu'ils sont à toi, Maître qui aimes les vivants. » — Livre de la Sagesse 11, 24-26[33]
Cette tendresse de Dieu pour l'être, jusqu'au plus petit, fonde l'appel à la conversion plutôt qu'à la destruction : Dieu « châtie peu à peu » pour laisser le temps du repentir. On est ici très proche de la révélation évangélique d'un Dieu qui « ne veut pas la mort du pécheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive ».
Le grand réquisitoire contre l'idolâtrie
Les chapitres 13 à 15 forment le plus long et le plus systématique réquisitoire contre l'idolâtrie de tout l'Ancien Testament. L'auteur y distingue plusieurs degrés d'égarement. Les plus excusables sont ceux qui ont divinisé les forces de la nature — le feu, les astres, le vent — car la beauté du monde aurait dû les conduire jusqu'à son Auteur :
« De nature, ils sont inconsistants, tous ces gens qui restent dans l'ignorance de Dieu : à partir de ce qu'ils voient de bon, ils n'ont pas été capables de connaître Celui qui est ; en examinant ses œuvres, ils n'ont pas reconnu l'Artisan […]. Car à travers la grandeur et la beauté des créatures, on peut contempler, par analogie, leur Auteur. » — Livre de la Sagesse 13, 1.5[34]
Ce passage est capital pour la théologie naturelle : il affirme que la création donne une connaissance véritable de Dieu par la raison, et rend donc l'idolâtre « inexcusable ». Saint Paul s'en souviendra mot pour mot dans l'Épître aux Romains :
« Depuis la création du monde, on peut voir avec l'intelligence, à travers les œuvres de Dieu, ce qui de lui est invisible : sa puissance éternelle et sa divinité. Ils n'ont donc pas d'excuse. » — Épître aux Romains 1, 20[35]
L'auteur dénonce ensuite des formes plus graves : le culte des statues fabriquées de main d'homme — un artisan abat un arbre, en brûle une moitié pour se chauffer et taille de l'autre un dieu qu'il adore (Sg 13, 11-19) —, et enfin le culte égyptien des animaux, « les plus répugnants des animaux » (Sg 15, 18). La satire est mordante, dans la lignée des prophètes Isaïe et Jérémie, mais elle s'appuie sur une argumentation philosophique nouvelle : l'idole est absurde parce qu'elle est l'œuvre d'un homme plus vivant qu'elle.
« Ta Parole toute-puissante » et la nuit de la Pâque
Près de la fin du livre, dans la méditation sur la nuit de la sortie d'Égypte, l'auteur compose une page d'une force poétique qui aura un grand destin liturgique. Il décrit la Parole de Dieu comme un guerrier descendant du ciel au cœur de la nuit pascale :
« Un silence paisible enveloppait toute chose, et la nuit de la Pâque était au milieu de son cours rapide ; alors, du haut du ciel, venant de ton trône royal, Seigneur, ta Parole toute-puissante fondit en plein milieu de ce pays. » — Livre de la Sagesse 18, 14-15[36]
Dans son contexte, cette « Parole » est l'ange exterminateur qui frappe les premiers-nés d'Égypte. Mais la liturgie chrétienne a transposé ces versets au mystère de Noël : la nuit silencieuse, la Parole qui descend du trône royal, sont devenues, dans l'antienne du dimanche dans l'octave de Noël, l'image du Verbe qui se fait chair au cœur du silence de la nuit. Une fois encore, une parole du dernier livre de l'Ancien Testament trouve dans le Christ son sens plénier.
Questions d'introduction : auteur, date, unité
Qui a écrit le livre ?
Le livre se présente comme l'œuvre de Salomon, mais nous avons vu qu'il s'agit d'une pseudépigraphie : l'auteur réel est un Juif d'Alexandrie anonyme, postérieur de huit siècles au roi[37]. Au Iᵉʳ siècle, certains crurent un temps reconnaître la main de Philon d'Alexandrie, le grand philosophe juif contemporain du Christ, en raison de parentés de vocabulaire ; mais l'attribution à Philon, comme celle à Salomon, est aujourd'hui écartée. L'auteur reste un inconnu, mais son portrait se laisse deviner : un croyant cultivé, formé aux lettres et à la philosophie grecques, profondément fidèle à la foi d'Israël, écrivant pour soutenir ses frères dans l'épreuve.
Quand et où le livre a-t-il été composé ?
Le consensus des exégètes place la composition à Alexandrie, vers la fin du Iᵉʳ siècle avant Jésus-Christ (souvent sous le règne d'Auguste, 27 av.–14 apr. J.-C.), même si la fourchette des datations proposées va du IIᵉ siècle avant au Iᵉʳ siècle après notre ère[38]. Cela fait du livre de la Sagesse le plus récent de tout l'Ancien Testament : il a été écrit à peine quelques décennies avant la naissance du Christ, à un moment où la pensée juive et la pensée grecque se rencontraient comme jamais — préparant, sans le savoir, le terrain de l'Évangile.
Un livre, deux styles
On a parfois discuté l'unité du livre, parce que ses trois parties changent de ton : la première est dramatique et poétique, la deuxième philosophique et lyrique, la troisième proche du commentaire homilétique. La critique moderne reconnaît cependant une forte unité de pensée et de langue : le même vocabulaire, les mêmes thèmes (Sagesse, justice, immortalité, providence) et la même main se retrouvent d'un bout à l'autre. Le livre est l'œuvre d'un seul auteur, qui a su tenir ensemble la méditation, l'argument et la prière.
Lecture théologique et chrétienne
Le juste persécuté, figure du Christ
Le premier apport du livre à la foi chrétienne est sa prophétie du Juste souffrant (Sg 2, 12-20). En décrivant le complot des impies contre le juste « qui se dit fils de Dieu » et qu'ils condamnent « à une mort infâme », l'auteur a tracé, sans le savoir, l'un des plus exacts portraits anticipés de la Passion du Christ. Les Pères et la liturgie ont aussitôt reconnu Jésus dans ce juste bafoué ; l'Église lit ce passage durant le Carême, en marche vers la Semaine sainte, pour préparer le mystère de la Croix.
L'immortalité de l'âme et l'espérance chrétienne
Le deuxième apport est doctrinal et immense : le livre de la Sagesse est, dans l'Ancien Testament, le grand témoin de la foi en l'immortalité bienheureuse des justes. « Les âmes des justes sont dans la main de Dieu », « leur espérance est pleine d'immortalité » : ces paroles ont nourri la foi de l'Église en la vie éternelle et la rétribution après la mort. Le Catéchisme de l'Église catholique s'appuie sur ce livre pour enseigner que la mort n'est pas le dernier mot et que l'âme du juste, purifiée, entre dans la paix de Dieu. C'est pourquoi l'Église a placé Sagesse 3 au cœur de sa prière pour les défunts.
La Sagesse incréée, figure du Verbe
Le troisième apport est christologique. En personnifiant la Sagesse comme « respiration de la puissance de Dieu » et « rayonnement de la lumière éternelle » (Sg 7, 25-26), le livre a fourni au Nouveau Testament le langage même pour dire le mystère du Fils éternel : l'Épître aux Hébreux applique ces images au Christ, « rayonnement de la gloire de Dieu » (He 1, 3), et la tradition reconnaît dans la Sagesse de l'Ancien Testament une figure du Verbe par qui tout a été créé. Lire le livre de la Sagesse, pour un chrétien, c'est entendre l'Ancien Testament chercher à tâtons le visage de Celui qui se révélera en Jésus-Christ, « Sagesse de Dieu » (1 Co 1, 24).
La Sagesse, la providence et la volonté de Dieu
Le livre offre enfin une spiritualité de la providence et de l'abandon. Sa confession que Dieu « a tout réglé avec mesure, nombre et poids » (Sg 11, 20), qu'il « aime tout ce qui existe » (Sg 11, 24), et que nul ne connaît sa volonté « si tu n'avais pas donné la Sagesse » (Sg 9, 17), dessine le portrait d'un croyant qui ne s'appuie plus sur ses propres forces, mais qui demande la Sagesse pour connaître et accomplir le dessein de Dieu. C'est exactement le mouvement de toute vie intérieure : non pas faire d'abord, puis prier, mais demander d'abord la lumière d'en haut, et entrer ainsi dans la volonté de Celui qui « gouverne l'univers avec bonté » (Sg 8, 1).
Le livre de la Sagesse demeure ainsi, à la charnière des deux Testaments, un pont entre la foi d'Israël et l'Évangile : il croit fermement à l'immortalité, il pressent la Sagesse personnelle de Dieu, il annonce le Juste persécuté et glorifié. Tout y appelle, sans le nommer encore, Celui qui est venu pour que les hommes « aient la vie, et qu'ils l'aient en abondance ».
Pour aller plus loin
- La Bible — le canon catholique des 73 livres, ses langues, sa transmission et son inspiration.
- L'Ancien Testament — la première Alliance et ses grands ensembles.
- Les Proverbes — le grand livre sapientiaux de Salomon, où la Sagesse parle déjà à la première personne (Pr 8).
- L'Ecclésiaste (Qohélet) — l'autre méditation sapientiale sur le sens de la vie « sous le soleil ».
- Le Siracide (Ben Sira) — le livre sapientiaux jumeau, écrit en hébreu vers 180 av. J.-C., lui aussi deutérocanonique.
- Le Cantique des cantiques — le troisième livre attribué à Salomon, sur l'amour divin.
- Les Psaumes — la prière d'Israël, où s'exprime aussi l'espérance face à la mort.
Notes et références
La Bible, traduction liturgique (AELF), Sg 8, 1 (« Elle déploie sa vigueur d'un bout du monde à l'autre, elle gouverne l'univers avec bonté »).
1 27La Bible, traduction liturgique (AELF), Sg 1, 1 (« Aimez la justice, vous qui gouvernez la terre »). Sauf indication contraire, les citations du livre de la Sagesse suivent cette traduction.
2La Bible, traduction liturgique (AELF), Sg 2, 12.16 (le complot contre le juste « qui se vante d'avoir Dieu pour père »).
3 17La Bible, traduction liturgique (AELF), Sg 3, 1-3 (« Mais les âmes des justes sont dans la main de Dieu […] ils sont dans la paix »).
4 20La Bible, traduction liturgique (AELF), Sg 7, 25-26 (« respiration de la puissance de Dieu […] miroir sans tache de l'activité de Dieu »).
5 28« Book of Wisdom », The Catholic Encyclopedia, vol. XV, Robert Appleton Company, New York, 1912 (en ligne : newadvent.org/cathen/15666a.htm) — sur le titre Sapientia Salomonis, la place dans la Vulgate, le caractère pseudépigraphique (l'auteur « parle comme s'il était le Fils de David »), l'origine alexandrine, la langue grecque, la division en deux/trois parties et les échos néotestamentaires.
6 11 37La Bible, traduction liturgique (AELF), Sg 8, 2 (« je suis devenu l'amant de sa beauté »).
7La Bible, traduction liturgique (AELF), 1 R 5, 10 (« Grande était la sagesse de Salomon, plus que la sagesse de tous les fils de l'Orient »).
8Concile de Trente, IVᵉ session, Decretum de canonicis Scripturis, 8 avril 1546 — réception « avec un égal sentiment de piété » de tous les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament, dont le « livre de la Sagesse », sous peine d'anathème pour qui les rejetterait.
9Concile de Florence, bulle Cantate Domino (décret pour les Coptes), 4 février 1442 — énumération du canon des Écritures, incluant déjà les livres deutérocanoniques ; cf. les conciles africains d'Hippone (393) et de Carthage (397).
10Sur la datation à la fin du Iᵉʳ siècle av. J.-C. (règne d'Auguste) et le milieu alexandrin : consensus exégétique convergent (introductions de la Bible de Jérusalem et des Cahiers Évangile au livre de la Sagesse ; notice « Livre de la Sagesse », encyclopédies de référence) ; la fourchette des hypothèses va du IIᵉ siècle av. au Iᵉʳ siècle apr. J.-C., mais la maturité de la langue grecque et l'arrière-plan philosophique pointent vers l'époque augustéenne.
12 38La Bible, traduction liturgique (AELF), Sg 1, 13-15 (« Dieu n'a pas fait la mort […] car la justice est immortelle »).
13La Bible, traduction liturgique (AELF), Sg 2, 24 (« C'est par la jalousie du diable que la mort est entrée dans le monde »).
14La Bible, traduction liturgique (AELF), Sg 2, 23 (« Dieu a créé l'homme pour l'incorruptibilité »).
15La Bible, traduction liturgique (AELF), Sg 2, 1 (le raisonnement des impies sur la brièveté de la vie).
16La Bible, traduction liturgique (AELF), Sg 2, 17-20 (« Condamnons-le à une mort infâme »).
18La Bible, traduction liturgique (AELF), Mt 27, 43 (la moquerie des chefs au pied de la Croix, en écho à Sg 2, 18) ; cf. Sg 2, 13.16-18.
19La Bible, traduction liturgique (AELF), Sg 3, 4 (« l'espérance de l'immortalité les comblait »).
21La Bible, traduction liturgique (AELF), Sg 3, 6 (« Comme l'or au creuset, il les a éprouvés »).
22La Bible, traduction liturgique (AELF), Sg 4, 8-9 (« la sagesse tient lieu de cheveux blancs »).
23La Bible, traduction liturgique (AELF), Sg 7, 7 (« j'ai prié, et le discernement m'a été donné »).
24La Bible, traduction liturgique (AELF), Sg 6, 17-18 (la chaîne du désir, de l'amour et de l'incorruptibilité).
25La Bible, traduction liturgique (AELF), Sg 7, 22-23 (les vingt et un attributs de l'esprit de Sagesse).
26La Bible, traduction liturgique (AELF), He 1, 3 (« Rayonnement de la gloire de Dieu, expression parfaite de son être »), application au Christ des images de Sg 7, 25-26.
29La Bible, traduction liturgique (AELF), Sg 9, 17 (« qui aurait connu ta volonté, si tu n'avais pas donné la Sagesse »).
30La Bible, traduction liturgique (AELF), Sg 9, 15 (« un corps périssable appesantit notre âme »).
31La Bible, traduction liturgique (AELF), Sg 11, 20 (« tu as tout réglé avec mesure, nombre et poids » ; Vulgate : in mensura et numero et pondere).
32La Bible, traduction liturgique (AELF), Sg 11, 24-26 (« Tu aimes en effet tout ce qui existe »).
33La Bible, traduction liturgique (AELF), Sg 13, 1.5 (sur la connaissance naturelle de Dieu à partir des créatures).
34La Bible, traduction liturgique (AELF), Rm 1, 19-21 (la connaissance de Dieu par les œuvres de la création rend l'idolâtre inexcusable), parallèle de Sg 13, 1-9 ; cf. aussi Rm 9, 21 et Sg 15, 7 (l'image du potier).
35La Bible, traduction liturgique (AELF), Sg 18, 14-15 (« Un silence paisible enveloppait toute chose […] ta Parole toute-puissante »).
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