Le livre de Judith raconte l'une des histoires les plus saisissantes de toute la Bible : celle d'une jeune veuve qui, seule, désarmée et apparemment sans défense, sauve son peuple de l'anéantissement en tranchant la tête du général ennemi. Au moment où l'armée assyrienne d'Holopherne assiège la petite ville de Béthulie et que les habitants, épuisés par la soif, sont prêts à se rendre, Judith — dont le nom signifie précisément « la Juive » — sort de la ville, pénètre dans le camp ennemi, séduit le général par sa beauté et sa parole, puis le décapite de son propre sabre pendant son sommeil d'ivrogne. Le lendemain, l'armée, privée de son chef, se débande, et Israël est sauvé.
Mais le livre de Judith est bien plus qu'un récit d'héroïsme. C'est une méditation théologique sur la manière dont Dieu agit dans l'histoire : non par la force des armes ni par la puissance des grands, mais « par la main d'une femme » (Jdt 16, 5), c'est-à-dire par ce que le monde tient pour faible. Le livre articule ce paradoxe autour de quelques grandes leçons : on ne met pas Dieu à l'épreuve en lui imposant des délais ; la vraie force naît du jeûne, de la prière et de l'abandon ; et le salut vient toujours d'en haut, jamais des seules ressources humaines. C'est pourquoi la Tradition chrétienne a vu en Judith une figure de l'Église et, plus encore, une figure de la Vierge Marie, la femme qui écrase la tête du serpent (cf. Genèse 3, 15) — au point que la liturgie de l'Immaculée Conception chante de Marie les paroles mêmes adressées à Judith : « Tu es la gloire de Jérusalem, tu es la joie d'Israël. »
Le livre soulève aussi des questions sérieuses, qu'un article honnête ne doit pas escamoter : son cadre historique accumule les invraisemblances (il fait de Nabuchodonosor un « roi des Assyriens » régnant à Ninive, ce qui est historiquement impossible), au point qu'une partie de l'exégèse contemporaine y voit un récit édifiant plutôt qu'une chronique (voir la section sur le genre littéraire). Que faut-il alors penser de sa vérité ? Le mensonge de Judith à Holopherne pose-t-il un problème moral ? Cet article présente : (1) l'identité du livre — son nom, sa place dans le canon, son texte et sa langue ; (2) sa composition, sa datation et le fameux problème historique ; (3) sa structure et son contenu détaillés ; (4) ses grandes questions morales et théologiques ; (5) sa réception dans la Tradition, la liturgie et l'art ; (6) sa lecture spirituelle pour aujourd'hui. Pour une vue d'ensemble du recueil biblique, voir l'article La Bible ; pour le grand cadre de l'Ancien Testament, voir l'Ancien Testament.
Identité du livre : nom, canon, texte et langue
Le nom « Judith » : « la Juive »
Le nom de l'héroïne, Yehudit (יְהוּדִית), est la forme féminine de Yehudi, « Judéen », « Juif ». Il signifie littéralement « la Juive » ou « la femme de Juda »[1]. Ce choix n'a rien d'anodin : dans un livre où presque tous les noms sont symboliques, l'héroïne porte le nom même de son peuple. Judith est Israël fidèle, ramassé en une seule figure ; sa victoire est celle de la communauté croyante sur l'orgueil des nations[2].
Cette dimension emblématique explique un trait constant du récit : Judith n'entre en scène qu'après sept chapitres. Les sept premiers chapitres ne la nomment jamais ; ils décrivent la montée de la menace et l'effondrement du courage des chefs. Ce n'est qu'au chapitre 8, lorsque tout semble perdu, qu'entre en scène celle dont le nom dit déjà qu'elle incarne le peuple appelé à vaincre.
Place dans le canon : un livre deutérocanonique
Le livre de Judith fait partie des sept livres dits deutérocanoniques de l'Ancien Testament — avec Tobie, la Sagesse, le Siracide (Ecclésiastique), Baruch, et les deux livres des Maccabées — auxquels s'ajoutent des sections deutérocanoniques d'Esther et de Daniel[3].
Le préfixe deutéro- (« second ») ne signifie pas que ces livres seraient inspirés « au second degré » ou de moindre valeur : il indique seulement que leur canonicité a été discutée plus longuement dans l'histoire avant d'être définitivement reçue. Pour l'Église catholique, les livres deutérocanoniques sont pleinement inspirés et canoniques, au même titre que les autres[4].
« On tiendra aussi pour sacrés et canoniques les livres entiers, avec toutes leurs parties [...] : de l'Ancien Testament, les cinq livres de Moïse [...], Josué, les Juges, Ruth, les quatre livres des Rois, deux des Paralipomènes, le premier livre d'Esdras et le second [...], Tobie, Judith, Esther [...]. Si quelqu'un ne reçoit pas pour sacrés et canoniques ces livres entiers [...], qu'il soit anathème. » — Concile de Trente, décret De canonicis Scripturis, 8 avril 1546[5]
Le concile de Trente n'a pas ajouté Judith à la Bible en 1546, contrairement à une idée reçue : il a solennellement confirmé un canon déjà reçu dans l'Église depuis l'Antiquité, attesté par les conciles régionaux d'Hippone (393) et de Carthage (397), par le canon de la lettre du pape Innocent Ier à Exupère de Toulouse (405), et par l'usage liturgique constant[6]. Face à la Réforme, qui rejetait ces livres, Trente n'a fait que rendre obligatoire ce que la Tradition tenait déjà.
Pourquoi juifs et protestants l'écartent
Le livre de Judith ne figure pas dans la Bible hébraïque. Plusieurs hypothèses sont avancées pour l'expliquer (cf. Carey A. Moore, Judith, Anchor Bible, 1985, et l'article « Judith, Book of » de la Jewish Encyclopedia) : une composition tardive (sans doute postérieure à la clôture pratique de la Loi et des Prophètes), une transmission principalement en grec, peut-être une apparente sympathie pour la dynastie hasmonéenne à laquelle le rabbinat naissant était hostile, et sans doute des libertés avec la Loi (Judith, par exemple, agit sans mandat sacerdotal et use de la ruse)[7]. Il faut noter cependant que le judaïsme médiéval n'a jamais oublié Judith : des récits hébreux et araméens (les Midrashim de Judith), liés à la fête de Hanoukka, ont continué de circuler[8].
Les réformateurs protestants du XVIᵉ siècle, suivant le principe de revenir à la seule Bible hébraïque, ont rangé Judith parmi les « apocryphes » — utiles à lire mais non normatifs pour la foi. Luther lui-même, tout en l'excluant du canon, gardait pour ce livre une réelle estime littéraire et spirituelle : il y voit un beau poème religieux et patriotique, une tragédie sainte qui montre à quelle issue aboutissent toujours les tyrans — la honte[9].
Cette divergence sur le canon est l'un des points classiques de la controverse entre catholiques et protestants : voir l'article Réponses au protestantisme et, sur la formation de l'Écriture, La Bible.
Texte et langue : de l'hébreu perdu au latin de Jérôme
L'histoire textuelle de Judith est compliquée et explique en partie les hésitations sur sa nature. Le texte qui fait autorité est le grec de la Septante, transmis en plusieurs recensions. La plupart des spécialistes estiment cependant que ce grec traduit un original hébreu aujourd'hui perdu : la langue est truffée d'hébraïsmes, et le récit baigne dans une atmosphère sémitique[10].
C'est ici qu'intervient saint Jérôme. Lorsqu'il prépare la Vulgate (vers 405), il traduit Judith non du grec mais d'un texte « chaldéen » (araméen) qu'on lui présente, et il le fait, dit-il, à toute vitesse — « en une seule petite nuit de veille » (una lucubratiuncula), résumant le sens plus qu'il ne traduit mot à mot[11]. Le résultat : la Vulgate latine de Judith est sensiblement plus courte que la Septante grecque, avec des différences de détail, une numérotation des chapitres décalée, et plusieurs passages propres. C'est cette version latine qui a nourri la liturgie et l'art occidentaux pendant des siècles.
Le prologue de Jérôme à Judith contient une affirmation célèbre et discutée :
« Chez les Hébreux, le livre de Judith se lit parmi les apocryphes [...]. Mais parce que le concile de Nicée passe pour l'avoir compté au nombre des saintes Écritures, j'ai cédé à votre demande. » — Saint Jérôme, Prologue au livre de Judith[12]
Aucun canon connu du concile de Nicée (325) ne mentionne Judith ; les historiens pensent que Jérôme se réfère soit à une lecture du livre pendant les débats conciliaires, soit à des actes apocryphes attribués à Nicée[13]. La phrase reste néanmoins un témoin précieux : dès le IVᵉ siècle, Judith était lue et tenue pour Écriture dans l'Église, alors même que Jérôme, sensible au canon hébreu, marquait sa réserve personnelle.
| Question | Septante (grec) | Vulgate (latin de Jérôme) |
|---|---|---|
| Langue source | Hébreu perdu | Texte « chaldéen » (araméen) perdu |
| Longueur | Plus longue, plus détaillée | Plus courte, condensée |
| Autorité actuelle | Texte de référence des éditions critiques et de l'AELF | Source de la liturgie latine traditionnelle et de l'art occidental |
| Numérotation | 16 chapitres | 16 chapitres, mais découpage des versets décalé |
Composition, datation et le « problème historique »
Une œuvre anonyme, peut-être de l'époque hasmonéenne
Le livre ne nomme pas son auteur. L'hypothèse la plus répandue — proposée notamment par Carey A. Moore (Judith, Anchor Bible, 1985), Toni Craven (Artistry and Faith in the Book of Judith, 1983) et l'introduction de la Bible de Jérusalem — le date de l'époque hasmonéenne, dans la seconde moitié du IIᵉ siècle av. J.-C. (vers 150-100), peu après la révolte des Maccabées[14]. Plusieurs indices convergent : les institutions décrites (un grand prêtre qui exerce aussi l'autorité civile et militaire, un conseil des anciens — la gerousia — à Jérusalem) correspondent au régime hasmonéen ; le climat du récit — un petit peuple fidèle qui résiste à un empire païen prétendant à l'adoration divine — épouse exactement l'expérience juive sous Antiochos IV Épiphane et ses successeurs[15]. Cette datation reste toutefois une hypothèse : elle repose sur des indices internes au récit, non sur un témoignage extérieur, et elle suppose que ces correspondances institutionnelles suffisent à fixer l'époque de la composition.
Le livre serait donc une œuvre de résistance spirituelle, écrite pour raffermir la foi d'Israël en lui rappelant que Dieu sauve les siens quand ils restent fidèles, jeûnent et prient — quelles que soient les forces ennemies. Cette lecture n'enlève rien à son autorité de livre inspiré ; elle en éclaire au contraire l'intention.
Le « problème historique » : Nabuchodonosor « roi des Assyriens »
Le livre s'ouvre sur une phrase qui a fait couler beaucoup d'encre :
« C'était l'an douze du règne de Nabucodonosor, roi des Assyriens à Ninive la grande ville. » — Judith 1, 1[16]
Cette seule proposition accumule les impossibilités historiques. Nabuchodonosor fut roi de Babylone (605-562 av. J.-C.), jamais des Assyriens ; et Ninive, capitale assyrienne, avait été détruite en 612 av. J.-C., soit avant l'avènement de Nabuchodonosor, par une coalition où figurait son propre père Nabopolassar[17]. Faire régner Nabuchodonosor sur les Assyriens à Ninive, c'est comme situer Napoléon sur le trône d'un Empire romain d'Occident encore florissant : l'anachronisme est manifeste. Le livre accumule d'ailleurs d'autres invraisemblances — géographiques (la ville de Béthulie reste introuvable), démographiques (des armées aux chiffres fabuleux), et chronologiques.
Plusieurs hypothèses ont été proposées pour identifier le souverain réellement visé : Assourbanipal, Artaxerxès III Ochos de Perse, Antiochos IV Épiphane de Syrie, ou Démétrios Iᵉʳ Soter[18]. Mais le consensus moderne est différent : ces « erreurs » sont si énormes, si voyantes, qu'elles sont sans doute délibérées. L'auteur ne cherche pas à tromper ; il signale à son lecteur qu'il n'écrit pas une chronique mais un récit à portée théologique, où « Nabuchodonosor » est moins un roi précis que le type même de l'empire orgueilleux qui se fait dieu[19].
Histoire ou récit édifiant ? Le débat sur le genre littéraire
La question du genre littéraire du livre est décisive, et elle est ancienne. Trois grandes positions s'affrontent :
| Position | Thèse | Défenseurs / contexte |
|---|---|---|
| Historique | Le récit relate des faits réels, sous des noms parfois déformés ou cryptés | Lecture traditionnelle ancienne ; quelques apologètes modernes |
| Récit édifiant / parabole | Une fiction théologique vraie au sens du message, bâtie sur un canevas symbolique | Majorité des exégètes catholiques et non catholiques aujourd'hui |
| Midrash / roman historique | Une libre composition à partir de motifs bibliques (Jaël, Déborah, David et Goliath) | Courant critique, à nuancer |
La Bible de Jérusalem, comme la plupart des introductions catholiques contemporaines, présente Judith comme un récit d'édification qui ne prétend pas faire œuvre d'historien, mais enseigne par le récit, à la manière d'une parabole développée[20]. Cette position n'est pas un abandon moderniste de la foi : elle a été explicitement rendue possible par le Magistère lui-même.
Ce que l'Église oblige à croire et ce qu'elle permet de tenir
Sur ce point sensible, il faut distinguer soigneusement plusieurs niveaux, comme le demande la boussole doctrinale catholique.
D'abord, l'inspiration et l'inerrance de Judith ne sont pas en cause : le livre est Parole de Dieu, et il enseigne sans erreur la vérité que Dieu a voulu consigner pour notre salut. Mais — et c'est le point capital — cette vérité n'est pas nécessairement une vérité de chronique. Le concile Vatican II précise que les livres de l'Écriture « enseignent fermement, fidèlement et sans erreur la vérité que Dieu a voulu voir consignée dans les Lettres sacrées pour notre salut »[21] : cette subordonnée dit pourquoi Dieu a fait consigner l'Écriture, elle ne restreint pas sur quoi porte l'inerrance — en continuité avec Providentissimus Deus, qui interdit de restreindre l'inspiration à certaines parties seulement[22].
Ensuite, et plus directement, la question du genre littéraire a été tranchée par le Magistère. Léon XIII, dans Providentissimus Deus (1893), avait déjà rappelé que les auteurs sacrés parlent des choses visibles « comme le comportait le langage usité » à leur époque[23]. Mais c'est surtout Pie XII qui a légitimé l'étude des genres :
« Il faut absolument que l'exégète remonte en quelque sorte par la pensée jusqu'à ces siècles reculés de l'Orient, afin [...] qu'il discerne et reconnaisse quels genres littéraires les auteurs de cet âge antique ont voulu employer et ont réellement employés. Les Orientaux, en effet, pour exprimer ce qu'ils avaient dans l'esprit, n'ont pas toujours usé des formes et des manières de dire dont nous usons aujourd'hui. » — Pie XII, encyclique Divino afflante Spiritu, 30 septembre 1943[24]
Reconnaître que Judith relève du récit édifiant plutôt que de l'annales n'est donc nullement une concession au scepticisme : c'est lire le texte selon l'intention de son auteur inspiré, exactement comme on lit une parabole de l'Évangile sans exiger qu'elle rapporte un fait divers. Un catholique reste libre de penser qu'un noyau historique ancien sous-tend le récit ; mais il n'est pas tenu d'affirmer l'historicité littérale d'un livre qui multiplie à dessein les invraisemblances. Ce qu'il doit tenir, c'est la vérité religieuse que le livre proclame : Dieu sauve son peuple fidèle.
Structure et contenu du livre
Vue d'ensemble : un récit en deux volets
Le livre se divise nettement en deux volets, articulés autour de l'entrée en scène de l'héroïne. Cette symétrie est l'un des plus beaux exemples de l'art narratif biblique : la première moitié resserre l'étau du désespoir, la seconde le dénoue par un renversement complet[25].
| Partie | Chapitres | Contenu | Climat |
|---|---|---|---|
| I. La menace | 1-7 | Campagnes de Nabuchodonosor, ascension d'Holopherne, siège de Béthulie, désespoir des habitants | Étau qui se resserre, foi qui vacille |
| II. La délivrance | 8-16 | Entrée de Judith, sa prière, sa ruse, la décapitation d'Holopherne, la déroute assyrienne, le cantique | Renversement, salut, louange |
Première partie (ch. 1-7) : la menace assyrienne
Le récit s'ouvre sur la démesure de Nabuchodonosor, qui veut soumettre toute la terre et se faire reconnaître comme dieu unique. Il confie à son général Holopherne une armée immense pour châtier les peuples de l'ouest qui ont refusé de l'aider. Holopherne dévaste tout sur son passage ; il rase les sanctuaires des nations soumises pour qu'elles rendent un culte à Nabuchodonosor, à lui seul (Jdt 3, 8) — détail qui dévoile l'enjeu réel du livre : un affrontement religieux, l'idolâtrie du pouvoir contre le Dieu vivant.
Seul Israël, à peine revenu d'exil et rendu à son Temple, résiste. Avant d'attaquer, Holopherne demande qui est ce peuple. C'est alors qu'intervient Akhior, chef des Ammonites, dans un discours remarquable : il explique que ce peuple est invincible tant qu'il reste fidèle à son Dieu, et vulnérable seulement quand il pèche (Jdt 5). Cette loi théologique — le sort d'Israël dépend de sa fidélité, non de ses armes — est la clé de tout le livre. Furieux, Holopherne fait livrer Akhior aux Israélites de Béthulie, où il sera témoin de la suite.
Holopherne assiège alors Béthulie, verrou stratégique sur la route de Jérusalem, et coupe ses sources d'eau. Après trente-quatre jours, les citernes sont vides, le peuple défaille, et les anciens, sous la pression, promettent de se rendre dans cinq jours si Dieu n'intervient pas. C'est sur ce serment désespéré que se referme la première partie.
Deuxième partie (ch. 8-16) : la délivrance par Judith
Judith entre enfin en scène (ch. 8). Le narrateur la présente longuement : veuve depuis trois ans et quatre mois d'un certain Manassé mort d'insolation, belle, riche, irréprochable, vivant dans le jeûne et la prière. L'Écriture résume : « Elle ne donnait prise à aucune critique, car elle craignait Dieu profondément » (Jdt 8, 8)[26]. Apprenant le serment des anciens, elle les convoque et les reprend avec une autorité prophétique : on ne marchande pas avec Dieu, on ne lui fixe pas d'ultimatum.
« Allons ! Qui donc êtes-vous pour mettre en ce jour Dieu à l'épreuve, et pour vous dresser au-dessus de lui parmi les fils des hommes ? [...] Vous donc, n'exigez pas de gages au sujet des volontés du Seigneur notre Dieu. Car il n'est pas comme un homme, Dieu, pour qu'on lui adresse des menaces. » — Judith 8, 12.16[27]
Puis elle annonce qu'elle agira elle-même, sans révéler son plan. Suit sa grande prière (ch. 9), prononcée au sol, couverte de cendres, à l'heure même où l'on offre l'encens du soir au Temple de Jérusalem — manière de lier son action à la liturgie d'Israël. Elle invoque le Dieu « des humbles » et « le secours des opprimés », et demande la force de frapper l'ennemi « par la tromperie de mes lèvres »[28].
Judith quitte alors ses habits de deuil, se pare, et sort de la ville avec sa servante. Capturée par les avant-postes, conduite à Holopherne, elle le fascine par sa beauté et sa parole habile : elle lui laisse croire qu'elle trahit son peuple et lui annoncera le moment où Dieu, irrité par les péchés d'Israël, le livrera (ch. 10-11). Pendant trois jours, elle reste au camp, sortant chaque nuit pour prier. Le quatrième jour, Holopherne donne un banquet, espérant la séduire ; il boit du vin en très grande quantité, « comme il n'en avait jamais bu en un jour depuis sa naissance » (Jdt 12, 20), et s'effondre ivre mort. Restée seule avec lui, Judith saisit le sabre du général :
« Elle s'approcha du lit, empoigna la chevelure d'Holopherne et dit : "Rends-moi forte en ce jour, Seigneur, Dieu d'Israël." Par deux fois, elle le frappa au cou, de toute sa vigueur, et en détacha la tête. » — Judith 13, 7-8[29]
Elle glisse la tête dans sa besace, regagne Béthulie, et la brandit devant le peuple. Au matin, on suspend la tête d'Holopherne aux remparts ; Akhior, voyant cela, se convertit et se fait circoncire (Jdt 14, 10). L'armée assyrienne, découvrant son chef décapité, est saisie de panique et s'enfuit ; les Israélites la taillent en pièces. Le grand prêtre Joakim et les anciens descendent de Jérusalem pour bénir Judith, et tout le peuple célèbre la victoire.
« Tu es la gloire de Jérusalem, tu es l'orgueil d'Israël, tu es la fierté de notre race. Tout cela, tu l'as fait de ta main ; en Israël, tu as fait ce qui est bien, et Dieu y a trouvé sa joie. » — Judith 15, 9-10[30]
Le livre s'achève sur le cantique de Judith (ch. 16), puis sur sa vie : elle libère sa servante, refuse de se remarier, et meurt très âgée à cent cinq ans, dans la paix. « Plus personne ne vint effrayer les fils d'Israël du vivant de Judith et longtemps après sa mort » (Jdt 16, 25).
Le cantique de Judith (ch. 16)
Comme Moïse et Miriam après la mer Rouge (Ex 15), comme Déborah après la victoire sur Sisara (Juges 5), Judith couronne la délivrance par un hymne. Ce cantique dit toute la théologie du livre : la grandeur d'un Dieu « briseur de guerres » qui terrasse l'orgueil non par la force mais par la faiblesse choisie.
« Le Seigneur est un Dieu briseur de guerres [...]. Mais le Seigneur souverain de l'univers les a confondus par la main d'une femme. Non, ce n'est pas devant des jeunes gens que leur homme fort a succombé [...], mais c'est Judith, fille de Merari : par la beauté de son visage, elle l'a paralysé. » — Judith 16, 2-6[31]
Le cantique exalte enfin les « humbles » et les « faibles » de Dieu, qui poussent un cri et mettent l'ennemi en fuite (Jdt 16, 11) — annonce directe de la béatitude évangélique des petits et du Magnificat de Marie.
Les grandes questions du livre
Le mensonge et la séduction de Judith : un problème moral ?
L'objection est ancienne et sérieuse : Judith ment sciemment à Holopherne, le flatte, joue de sa beauté pour le mettre en confiance, et le tue par traîtrise pendant son sommeil. Comment un livre inspiré peut-il présenter ces actes comme une œuvre sainte ? Les Pères eux-mêmes ont débattu de ses tromperies[32].
Plusieurs distinctions s'imposent. D'abord, le livre lui-même ne canonise pas le mensonge : il met en scène une situation de guerre défensive où le peuple tout entier est menacé d'extermination, et où la ruse appartient au registre reconnu du stratagème militaire (comme l'embuscade de Josué à Aï, Josué 8). La morale catholique distingue le mensonge proprement dit de la ruse de guerre licite contre un agresseur injuste qui n'a pas droit à la vérité qu'il cherche à exploiter[33]. Ensuite, le texte souligne avec insistance la pureté de Judith : elle ne commet aucun péché charnel, « car mon visage n'a séduit cet homme que pour sa perte » (Jdt 13, 16), et elle agit non par ambition mais par amour de son peuple et fidélité à Dieu. Enfin, comme tout l'Ancien Testament, Judith relève d'une pédagogie divine progressive : le Catéchisme rappelle que les livres anciens, « bien qu'ils contiennent de l'imparfait et du provisoire », « témoignent de toute la divine pédagogie de l'amour salvifique de Dieu »[34]. On ne juge pas Judith au mètre de l'Évangile achevé, mais on reconnaît en elle la foi héroïque qui prépare cet Évangile.
« Dieu n'est pas comme un homme » : le cœur théologique
Au-delà du récit d'action, le sommet doctrinal du livre est le discours de Judith aux anciens (ch. 8). Contre la tentation de fixer à Dieu un délai — « s'il ne nous sauve pas en cinq jours, nous nous rendrons » —, Judith oppose une théologie de la transcendance et de la confiance :
« C'est pourquoi, en attendant avec patience le salut qui vient de lui, invoquons-le à notre secours. Il écoutera notre voix, si cela lui plaît. » — Judith 8, 17[35]
Mettre Dieu « à l'épreuve », exiger de lui « des gages », c'est inverser les rôles et se faire juge du Créateur. La grande leçon de Judith rejoint celle du désert (« Tu ne mettras pas à l'épreuve le Seigneur ton Dieu », Dt 6, 16, que le Christ cite à la tentation, Mt 4, 7) : la foi véritable ne négocie pas, elle s'abandonne. C'est pourquoi le Catéchisme range Judith parmi les figures de l'espérance d'Israël[36].
Béthulie : une ville introuvable
Le nom même de Béthulie (Baityloua) n'apparaît dans aucune source extérieure et ne correspond à aucun site identifié, malgré les descriptions géographiques précises du livre. Plusieurs exégètes y reconnaissent un nom symbolique : peut-être Beth-Eloah, « Maison de Dieu », ou un jeu sur betûlah, « la vierge » — ce qui ferait de la ville assiégée une figure de la communauté fidèle, voire de Jérusalem elle-même[37]. Cette opacité géographique, jointe au cadre historique impossible, confirme que le livre travaille à un autre niveau que la topographie : Béthulie est partout où le peuple de Dieu, assiégé, doit choisir entre la peur et la foi.
Judith dans la Tradition, la liturgie et l'art
Les Pères de l'Église
Judith a été lue et honorée très tôt dans l'Église. Le plus ancien témoin chrétien est saint Clément de Rome, troisième successeur de Pierre, qui vers l'an 96 propose Judith — avec Esther — comme modèle de charité courageuse :
« La bienheureuse Judith, alors que la ville était assiégée, demanda aux anciens qu'on la laissât sortir vers le camp des étrangers. Elle s'exposa donc au péril, et sortit par amour pour sa patrie et pour son peuple assiégé ; et le Seigneur livra Holopherne à la main d'une femme. » — Saint Clément de Rome, Épître aux Corinthiens (1 Clément), 55, 4-5[38]
Que Judith soit citée comme Écriture édifiante dès le Iᵉʳ siècle, à Rome, est un argument de poids pour sa canonicité. Plus tard, saint Jérôme — malgré ses réserves sur le canon hébreu — la présente comme un modèle de veuve sainte et de chasteté, et la rapproche de la figure de l'Église[39]. Pour les Pères, la veuve de Béthulie, par sa continence et son courage, préfigure l'Église chaste et combattante qui, par la grâce, triomphe de ses ennemis.
Judith, figure de l'Église
La typologie ecclésiale est constante dans la Tradition : Judith, « la Juive », assiégée mais fidèle, qui terrasse seule un ennemi monstrueux, est l'image de l'Église militante. Sa beauté, c'est la sainteté ; son jeûne et sa prière, les armes spirituelles ; sa victoire, celle de la foi sur les puissances du mal. Comme l'Église, elle est faible aux yeux du monde et invincible par Dieu. Cette lecture nourrit toute la spiritualité médiévale du combat chrétien.
Judith, figure de la Vierge Marie
C'est surtout dans la mariologie que Judith a pris un relief saisissant. Le rapprochement repose sur un faisceau de correspondances :
| Judith | Marie |
|---|---|
| « Bénie sois-tu, ma fille [...], plus que toutes les femmes » (Jdt 13, 18) | « Tu es bénie entre toutes les femmes » (Luc 1, 42) |
| Écrase la tête du chef ennemi (Jdt 13, 8) | Écrase la tête du serpent (Gn 3, 15 ; cf. Apocalypse 12) |
| Humble veuve sauvant son peuple | Humble servante par qui vient le Salut |
| « Tu es la gloire de Jérusalem » (Jdt 15, 9) | Antienne mariale de l'Immaculée Conception |
La bénédiction d'Ozias à Judith — « Bénie sois-tu, ma fille, par le Dieu Très-Haut, plus que toutes les femmes de la terre » (Jdt 13, 18) — annonce mot pour mot la salutation d'Élisabeth à Marie : « Tu es bénie entre toutes les femmes » (Lc 1, 42)[40]. De même, le geste de Judith décapitant le chef ennemi a été lu comme une préfiguration de la femme de la Genèse qui écrase la tête du serpent — c'est pourquoi l'art chrétien a souvent rapproché Judith de l'Immaculée Conception, foulant aux pieds le démon[41].
Cette typologie est entrée dans la liturgie elle-même. La fête de l'Immaculée Conception (8 décembre) emprunte au livre de Judith les acclamations adressées à l'héroïne pour les chanter de Marie :
« Tu es la gloire de Jérusalem, tu es la joie d'Israël, tu es l'honneur de notre peuple. » — Antienne de l'Immaculée Conception, d'après Judith 15, 9-10[42]
Le Catéchisme de l'Église catholique consacre cette lecture en rangeant explicitement Judith parmi les saintes femmes qui préparent la venue de Marie :
« [...] Dieu choisit ce qui était tenu pour impuissant et faible pour montrer sa fidélité à sa promesse : Anne, la mère de Samuel, Débora, Ruth, Judith et Esther, et beaucoup d'autres femmes. Marie "occupe la première place parmi ces humbles et ces pauvres du Seigneur qui espèrent et reçoivent le salut de lui avec confiance". » — Catéchisme de l'Église catholique, § 489[43]
Judith dans l'art et la culture
Peu de figures bibliques ont autant inspiré les artistes. Le motif de Judith décapitant Holopherne — ou tenant la tête tranchée — traverse toute l'histoire de l'art occidental : Donatello, Botticelli, Mantegna, Cranach, le Caravage, et surtout Artemisia Gentileschi, dont les versions dramatiques comptent parmi les chefs-d'œuvre du baroque[44]. Tantôt symbole civique de la liberté contre la tyrannie (à Florence), tantôt figure mariale, tantôt sujet de fascination esthétique, Judith témoigne de la puissance d'un récit où la beauté, la foi et le courage renversent la force brute.
Lecture spirituelle : ce que Judith enseigne aujourd'hui
La force de Dieu dans la faiblesse
La grande leçon du livre est résumée par son cantique : Dieu « a confondu l'ennemi par la main d'une femme » (Jdt 16, 5). Ce n'est pas l'armée, ni le héros, ni la puissance qui sauvent, mais celle que le monde tient pour la plus faible — une veuve sans défense. Le livre annonce ainsi une loi constante de l'histoire du salut, que saint Paul formulera : « Ce qu'il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi, pour couvrir de confusion ce qui est fort » (1 Co 1, 27). De David contre Goliath jusqu'à la Croix — faiblesse apparente, victoire réelle — Judith préfigure le scandale de la puissance de Dieu qui agit par les petits.
Le jeûne, la prière et la confiance
Avant de combattre, Judith jeûne et prie. Tout au long du récit, son action est enveloppée de liturgie : elle se prosterne dans la cendre à l'heure de l'encens, elle sort chaque nuit prier au camp ennemi, elle attribue à Dieu seul la victoire. Le livre enseigne que les vraies armes du croyant sont spirituelles : la victoire se gagne d'abord à genoux. Cette spiritualité du combat — où le jeûne et la prière précèdent et soutiennent l'action — rejoint la tradition ascétique de l'Église.
L'humilité et l'abandon à la volonté de Dieu
Enfin, Judith incarne l'humilité et la confiance parfaites : elle refuse de mettre Dieu à l'épreuve, attend son heure « si cela lui plaît » (Jdt 8, 17), et rapporte toute la gloire à Dieu, refusant honneurs et remariage. Elle est l'âme qui n'impose rien à Dieu et reçoit tout de lui — figure de cet abandon que les maîtres spirituels placent au sommet de la vie intérieure. En ce sens, la petite veuve de Béthulie demeure, pour le lecteur d'aujourd'hui, une maîtresse de foi : devant tout « Holopherne » — l'épreuve, la peur, le mal qui semble invincible —, elle enseigne à ne pas négocier avec Dieu, mais à jeûner, prier, et frapper avec la force qu'il donne.
Pour aller plus loin
Sur le livre lui-même et son contexte biblique :
- La Bible — vue d'ensemble de l'Écriture et de sa formation.
- L'Ancien Testament — le grand cadre où s'inscrit Judith.
- Le livre d'Esther — l'autre grande héroïne qui sauve son peuple, souvent associée à Judith.
- Le livre de Tobie — l'autre récit édifiant deutérocanonique, de même famille littéraire.
- Les livres des Maccabées — le contexte hasmonéen souvent proposé comme arrière-plan de la composition de Judith.
Sur les questions de canon et de typologie :
- Réponses au protestantisme — la controverse sur les livres deutérocanoniques.
- La Genèse — la promesse de Genèse 3, 15 (la femme qui écrase le serpent), clé de la lecture mariale.
- Le livre des Juges — Déborah et Jaël, modèles vétérotestamentaires de Judith.
Repères bibliographiques :
- Saint Jérôme, Prologue au livre de Judith (Praefatio in librum Iudith), vers 405.
- André-Marie Dubarle, Judith. Formes et sens des diverses traditions, 2 vol., Analecta Biblica 24, Rome, 1966.
- Carey A. Moore, Judith, Anchor Bible 40, Doubleday, New York, 1985.
- Toni Craven, Artistry and Faith in the Book of Judith, Society of Biblical Literature, 1983.
- Catéchisme de l'Église catholique, §§ 64, 122, 489.
Notes et références
Le nom Yehudit (יְהוּדִית) est le féminin de Yehudi, « Judéen / Juif » ; il apparaît une première fois dans la Bible comme nom d'une des épouses hittites d'Ésaü (Gn 26, 34), mais sa charge symbolique éclate dans le livre qui porte son nom : l'héroïne incarne le peuple juif lui-même. Cf. Carey A. Moore, Judith, Anchor Bible 40, Doubleday, 1985, p. 78.
1Sur le caractère symbolique des noms du livre (Judith « la Juive », Béthulie peut-être « Maison de Dieu », Holopherne le tyran générique), voir Toni Craven, Artistry and Faith in the Book of Judith, SBL Dissertation Series 70, 1983, qui analyse la structure et la symbolique d'ensemble du récit.
2Les sept livres deutérocanoniques de l'Ancien Testament sont : Tobie, Judith, Sagesse, Siracide (Ecclésiastique), Baruch, 1 et 2 Maccabées ; s'y ajoutent les parties deutérocanoniques d'Esther (les « suppléments grecs ») et de Daniel (Suzanne, Bel et le Dragon, le Cantique des trois enfants). Cf. Catéchisme de l'Église catholique, § 120, qui donne la liste canonique complète des 46 livres de l'AT.
3Catéchisme de l'Église catholique, § 120 : énumération des 46 livres de l'Ancien Testament reçus par l'Église, Judith comprise. Le terme « deutérocanonique » (forgé par Sixte de Sienne au XVIᵉ s.) signifie « du second canon » au sens chronologique de la réception, non d'une moindre inspiration.
4Concile de Trente, IVᵉ session, décret De canonicis Scripturis (8 avril 1546). Texte dans Denzinger-Hünermann, Symboles et définitions de la foi catholique, n° 1501-1504. Le décret énumère nommément Judith parmi les livres « sacrés et canoniques » et frappe d'anathème quiconque les rejette.
5Le canon incluant Judith est attesté avant Trente : conciles d'Hippone (393) et de Carthage (397 et 419), lettre du pape Innocent Ier Consulenti tibi à Exupère de Toulouse (405), et Decretum Gelasianum. Cf. Denzinger-Hünermann, n° 179 et 213. Trente confirme donc une tradition, il ne l'invente pas.
6Sur les raisons de l'absence de Judith dans le canon juif (datation tardive, transmission grecque, contexte hasmonéen, libertés avec la Loi), voir Carey A. Moore, Judith, Anchor Bible 40, 1985, p. 86-91, et l'article « Judith, Book of » de la Jewish Encyclopedia (1906).
7Plusieurs Midrashim hébraïques et araméens médiévaux reprennent l'histoire de Judith en la liant à la fête de Hanoukka (et à la coutume de manger des laitages, en mémoire du fromage dont Judith aurait fait boire Holopherne avant de l'enivrer). Ces textes montrent que la mémoire de Judith est restée vivante dans le judaïsme malgré son exclusion du canon. Cf. André-Marie Dubarle, Judith. Formes et sens des diverses traditions, Analecta Biblica 24, Rome, 1966.
8Martin Luther, Vorrede auf das Buch Judith (Préface au livre de Judith), 1534, dans son édition de la Bible. Luther range Judith parmi les « apocryphes » (« livres qui ne sont pas tenus pour égaux aux Saintes Écritures, mais cependant utiles et bons à lire ») tout en louant sa valeur d'œuvre belle, bonne, sainte et utile à lire pour les chrétiens. Le corps de l'article en propose une paraphrase fidèle au sens, sans citer mot à mot.
9Le grec de la Septante présente de nombreux hébraïsmes (tournures, sémitismes syntaxiques) qui font conclure à la plupart des spécialistes que le livre fut composé en hébreu, original aujourd'hui perdu. Cf. Carey A. Moore, Judith, Anchor Bible 40, 1985, p. 66-67 ; Morton S. Enslin & Solomon Zeitlin, The Book of Judith, Brill, 1972.
10Dans son Prologue à Judith, Jérôme déclare avoir traduit le livre rapidement à partir d'un texte araméen (« chaldéen »), résumant le sens (magis sensum e sensu... transferens) plutôt que mot à mot, en « une seule petite veille » (huic unam lucubratiunculam dedi). C'est l'une des raisons de la brièveté et des particularités de la Vulgate de Judith par rapport à la Septante.
11Saint Jérôme, Praefatio in librum Iudith : « Apud Hebraeos liber Iudith inter apocrypha legitur [...]. Sed quia hunc librum synodus Nicaena in numero sanctarum Scripturarum legitur computasse, acquievi postulationi vestrae. » Traduction française d'après le texte latin : chez les Hébreux, le livre se lit parmi les apocryphes. C'est l'unique source ancienne attribuant à Nicée un jugement sur Judith.
12Aucun canon authentique du concile de Nicée (325) ne traite du canon biblique ni ne mentionne Judith. Cf. la Catholic Encyclopedia (1913), article « Book of Judith » (repris sur catholic.com) : on ignore si Jérôme vise une lecture du livre au cours des débats conciliaires ou des canons apocryphes circulant sous le nom de Nicée. Le témoignage reste indirect mais atteste l'usage ecclésial de Judith au IVᵉ siècle.
13Datation majoritaire : seconde moitié du IIᵉ s. av. J.-C. (vers 150-100), époque hasmonéenne. Cf. Carey A. Moore, Judith, Anchor Bible 40, 1985, p. 67-70 ; Toni Craven, op. cit. ; introduction de la Bible de Jérusalem (éd. du Cerf) au livre de Judith.
14Indices d'une datation hasmonéenne : la combinaison entre les mains du grand prêtre de l'autorité religieuse, civile et militaire ; la mention d'un conseil des anciens (gerousia) à Jérusalem ; le thème d'un empire païen exigeant un culte divin (écho d'Antiochos IV Épiphane et de la crise maccabéenne). Cf. introduction de la Bible de Jérusalem et C. A. Moore, Judith, p. 50-56.
15Judith 1, 1, traduction liturgique (AELF) : « C'était l'an douze du règne de Nabucodonosor, roi des Assyriens à Ninive la grande ville. » L'incipit accumule à dessein les impossibilités (Nabuchodonosor roi des Assyriens à Ninive), signal d'un récit qui n'est pas une chronique.
16Ninive, capitale assyrienne, fut prise et détruite en 612 av. J.-C. par une coalition médo-babylonienne menée par Cyaxare et Nabopolassar (père de Nabuchodonosor). Nabuchodonosor II ne régna qu'à partir de 605 av. J.-C., et sur Babylone, jamais sur l'Assyrie. Cf. la Chronique de Nabopolassar (British Museum) ; Britannica, « Nineveh ».
17Les principales identifications proposées pour le « Nabuchodonosor » de Judith : Assourbanipal d'Assyrie, Artaxerxès III Ochos de Perse, Antiochos IV Épiphane et Démétrios Iᵉʳ Soter de Syrie. Aucune ne lève toutes les difficultés, ce qui renforce l'hypothèse d'un personnage volontairement composite et symbolique. Cf. Encyclopedia.com, « Judith » ; C. A. Moore, Judith, p. 46-49.
18La thèse dominante (catholique comprise) tient ces « erreurs » pour délibérées : leur énormité même invite le lecteur antique à comprendre qu'il lit un récit théologique, non une annale. « Nabuchodonosor » devient le type de l'empire orgueilleux qui se fait dieu. Cf. introduction de la Bible de Jérusalem, et Bruce M. Metzger, An Introduction to the Apocrypha, Oxford, 1957.
19La Bible de Jérusalem (éd. du Cerf) présente Judith comme un récit à visée d'édification, dont le cadre est librement composé pour porter une leçon religieuse, sans prétendre faire œuvre d'historien. Position partagée par la majorité des introductions catholiques modernes (TOB, New Jerome Biblical Commentary).
20Concile Vatican II, constitution dogmatique Dei Verbum (18 novembre 1965), § 11 : « il faut déclarer que les livres de l'Écriture enseignent fermement, fidèlement et sans erreur la vérité que Dieu a voulu voir consignée dans les Lettres sacrées pour notre salut ». La formule ne restreint pas l'inerrance aux seules vérités salutaires : la subordonnée dit en vue de quoi Dieu a fait consigner l'Écriture, en continuité avec Providentissimus Deus (Denzinger-Hünermann, n° 3291). Elle laisse toute sa place à l'étude des genres littéraires.
21Léon XIII, encyclique Providentissimus Deus (18 novembre 1893) : les auteurs sacrés parlent « comme le comportait le langage usité » à leur époque, en s'attachant à « ce qui tombe sous les sens », et l'Esprit Saint « n'a pas voulu enseigner aux hommes ces vérités concernant la constitution intime des objets visibles ». Texte : Acta Sanctae Sedis 26 (1893-1894), p. 269-292. Principe d'interprétation applicable aussi aux genres narratifs.
22 23Pie XII, encyclique Divino afflante Spiritu (30 septembre 1943), sur l'importance de discerner les « genres littéraires » (genera litteraria) employés par les auteurs sacrés orientaux. Texte : Acta Apostolicae Sedis 35 (1943), p. 297-325. Cette encyclique a légitimé la lecture de Judith comme récit édifiant.
24Sur la structure chiastique et la symétrie en deux parties (ch. 1-7 / 8-16) articulées autour de l'entrée de Judith au ch. 8, voir Toni Craven, Artistry and Faith in the Book of Judith, SBL, 1983, qui a renouvelé l'analyse littéraire du livre.
25Judith 8, 4-8 : portrait de Judith, veuve depuis trois ans et quatre mois de Manassé (mort d'insolation pendant la moisson de l'orge, Jdt 8, 2-3), belle, riche, jeûnant régulièrement — « Elle ne donnait prise à aucune critique, car elle craignait Dieu profondément » (Jdt 8, 8).
26Judith 8, 12 et 16, traduction liturgique (AELF). Le discours de Judith aux anciens (Jdt 8, 11-27) est le sommet doctrinal du livre : on ne met pas Dieu à l'épreuve, on ne lui impose pas de délai, car « il n'est pas comme un homme, Dieu ».
27Judith 9 : longue prière de Judith, prosternée dans la cendre — « c'était précisément l'heure où, à Jérusalem, on présentait l'encens du soir dans la demeure de Dieu » (Jdt 9, 1). Elle invoque le Dieu « des humbles » et le « secours des opprimés » (Jdt 9, 11) et demande la force d'agir, y compris « par la tromperie de mes lèvres » (Jdt 9, 10.13).
28Judith 13, 7-8, traduction liturgique (AELF). Le récit insiste : avant de frapper, Judith prie « Rends-moi forte en ce jour, Seigneur, Dieu d'Israël », soulignant que l'acte est rapporté à Dieu et non à sa seule audace.
29Judith 15, 9-10, traduction liturgique (AELF). Acclamation du peuple et des anciens à Judith victorieuse ; ces versets seront repris par la liturgie mariale (Immaculée Conception).
30Judith 16, 2-6, traduction liturgique (AELF). Le cantique final, sur le modèle des hymnes de Miriam (Ex 15) et de Déborah (Jg 5), proclame que le « Seigneur briseur de guerres » a vaincu « par la main d'une femme » — clé théologique de tout le livre.
31Les ruses des libérateurs d'Israël — sages-femmes d'Égypte, Rahab, Judith — ont nourri le débat des Pères et des médiévaux sur le mensonge. Saint Augustin refuse toute justification du mensonge, même en vue d'une fin bonne (De mendacio ; Contra mendacium, vers 420) ; saint Thomas d'Aquin maintient que tout mensonge est en soi illicite, tout en admettant qu'on puisse taire une vérité à qui n'a pas droit de la connaître (Somme théologique, IIa-IIae, q. 110).
32La théologie morale catholique distingue le mensonge (affirmation contraire à la vérité, en soi désordonnée) de la ruse de guerre licite : embuscades, stratagèmes et dissimulations face à un agresseur injuste qui n'a pas droit à l'information qu'il cherche. Cf. Catéchisme de l'Église catholique, § 2309 (légitime défense) et §§ 2488-2489 (le droit à la vérité n'est pas inconditionnel ; on peut taire ce qu'on n'est pas tenu de révéler, voire « user d'un langage discret »). L'embuscade de Josué à Aï (Jos 8, 2) relève du même registre.
33Catéchisme de l'Église catholique, § 122 (citant Dei Verbum, 15) : « Bien qu'ils contiennent de l'imparfait et du provisoire », les livres de l'Ancien Testament « témoignent de toute la divine pédagogie de l'amour salvifique de Dieu ». Principe à appliquer aux actes héroïques mais durs de l'AT, comme la décapitation d'Holopherne.
34Judith 8, 17, traduction liturgique (AELF). Synthèse de la spiritualité du livre : attente patiente, prière confiante, abandon à la volonté de Dieu (« s'il lui plaît »), à l'opposé de toute exigence imposée à Dieu.
35Catéchisme de l'Église catholique, § 64 : « Par les prophètes, Dieu forme son peuple dans l'espérance du salut, dans l'attente d'une Alliance nouvelle et éternelle destinée à tous les hommes [...]. Les femmes saintes comme Sara, Rébecca, Rachel, Miryam, Débora, Anne, Judith et Esther, ont conservé vivante l'espérance du salut d'Israël. » Judith appartient donc bien à cette lignée de figures de l'espérance qui prépare la venue du Messie.
36Béthulie (gr. Baityloua) n'est identifiée à aucun site connu et ne figure dans aucune source extérieure, malgré la précision géographique du livre. Hypothèses : nom symbolique (Beth-Eloah, « Maison de Dieu »), ou jeu sur betûlah (« la vierge »), faisant de la ville une figure de la communauté fidèle ou de Jérusalem. Cf. C. A. Moore, Judith, Anchor Bible 40, p. 150-151.
37Saint Clément de Rome, Épître aux Corinthiens (1 Clément), 55, 4-5, vers l'an 96. Clément cite Judith (et Esther) comme modèle de charité courageuse offrant sa vie pour son peuple. Édition : Annie Jaubert, Clément de Rome. Épître aux Corinthiens, Sources Chrétiennes 167, Cerf, 1971 (citation traduite d'après le texte grec). C'est le plus ancien témoignage chrétien sur Judith.
38Saint Jérôme présente Judith comme un modèle de veuve sainte et chaste (notamment dans sa Lettre 54 à Furia, sur la viduité) et la rapproche de la figure de l'Église victorieuse. Sa réserve sur le canon hébreu n'empêche pas son admiration pour la sainteté de l'héroïne.
39Le parallèle est patent entre Judith 13, 18 (« Bénie sois-tu, ma fille, par le Dieu Très-Haut, plus que toutes les femmes de la terre ») et Luc 1, 42 (salutation d'Élisabeth : « Tu es bénie entre toutes les femmes, et le fruit de tes entrailles est béni »). La liturgie et les Pères y voient une préfiguration directe de Marie.
40Le geste de Judith écrasant la tête du chef ennemi (Jdt 13, 8) a été rapproché de la promesse de Gn 3, 15 (la descendance de la femme écrasera la tête du serpent), lue par la Tradition comme protévangile marial. L'art chrétien représente souvent l'Immaculée Conception foulant le serpent, parfois en parallèle explicite avec Judith. Cf. Catéchisme de l'Église catholique, § 410-411 (le « Protévangile »).
41La fête de l'Immaculée Conception (8 décembre) applique à la Vierge les paroles adressées à Judith : le graduel du propre combine Judith 13, 23 et 15, 10 (Vulg.), et l'antienne Tota pulchra es reprend « Tu gloria Ierusalem, tu laetitia Israel, tu honorificentia populi nostri » — en français : « Tu es la gloire de Jérusalem, tu es la joie d'Israël, tu es l'honneur de notre peuple » (traduction du latin liturgique, qui suit la Vulgate plutôt que l'AELF). La liturgie reconnaît ainsi en Judith une figure mariale.
42Catéchisme de l'Église catholique, § 489 : « Contre toute attente humaine, Dieu choisit ce qui était tenu pour impuissant et faible (cf. 1 Co 1, 27) pour montrer sa fidélité à sa promesse : Anne, la mère de Samuel (cf. 1 S 1), Débora, Ruth, Judith et Esther, et beaucoup d'autres femmes. Marie "occupe la première place parmi ces humbles et ces pauvres du Seigneur qui espèrent et reçoivent le salut de lui avec confiance" » (citant Lumen gentium, 55).
43Le thème de Judith a inspiré, entre autres, Donatello (Judith et Holopherne, bronze, Florence, symbole républicain de la liberté contre la tyrannie), Botticelli, Mantegna, Giorgione, Cranach l'Ancien, le Caravage, et Artemisia Gentileschi (Judith décapitant Holopherne, vers 1612-1620, Naples et Florence), ainsi que Klimt au XXᵉ siècle. La diversité des interprétations (héroïne civique, figure mariale, sujet esthétique) témoigne de la richesse du récit.
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