Pourquoi les catholiques ont-ils sept livres de plus ?

La Bible catholique compte 73 livres, la Bible protestante 66 : la différence tient à sept livres de l'Ancien Testament — Tobie, Judith, Sagesse, Siracide, Baruch et les deux livres des Maccabées. Pourquoi l'Église les garde-t-elle, et pourquoi la Réforme les a-t-elle retirés au XVIᵉ siècle ?

Ignispedia

Ouvrez côte à côte une Bible catholique et une Bible protestante : vous trouverez les mêmes vingt-sept livres dans le Nouveau Testament, mais pas le même Ancien Testament. La première compte 73 livres, la seconde 66. La différence, exactement sept livres, porte des noms que beaucoup de catholiques connaissent mal : Tobie, Judith, la Sagesse, le Siracide (ou Ecclésiastique), Baruch, le premier et le deuxième livre des Maccabées — auxquels s'ajoutent des passages grecs d'Esther et de Daniel (l'histoire de Suzanne, Bel et le Dragon, le Cantique des trois jeunes gens dans la fournaise)[1].

L'Église les appelle livres deutérocanoniques, c'est-à-dire reçus dans le canon « en second temps » — non parce qu'ils seraient de second rang, mais parce que leur appartenance au canon a été discutée plus longuement avant d'être confirmée[2]. Les protestants, eux, les rangent depuis le XVIᵉ siècle parmi les « apocryphes » : des écrits jugés utiles mais non inspirés.

La question populaire — « pourquoi les catholiques ont-ils ajouté sept livres ? » — repose en réalité sur une inversion historique. Ces sept livres ne sont pas une addition tardive de l'Église romaine : ils figuraient dans la Septante, la traduction grecque de l'Ancien Testament qui était la Bible des Apôtres et de l'Église des premiers siècles. La vraie question n'est donc pas « pourquoi les catholiques en ont-ils sept de plus », mais « pourquoi la Réforme en a-t-elle retiré sept » à une Bible chrétienne reçue depuis quinze siècles[3].

Cet article répond précisément à cette question : que sont ces sept livres, d'où viennent-ils, pourquoi l'Église les tient pour inspirés, pourquoi Luther les a retranchés en 1534, et que valent les objections protestantes les plus courantes. Pour l'histoire complète de la formation du canon, voir le canon de l'Ancien Testament ; pour la traduction grecque qui les contient, voir la Septante.

Quels sont ces sept livres « en plus » ?

73 contre 66 : les sept livres en plus. Les trois canons chrétiens et la place exacte des deutérocanoniques. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Avant de discuter de leur autorité, il faut savoir de quoi on parle. Ces livres ne sont pas des textes obscurs : trois d'entre eux figurent parmi les pages les plus lues de l'Ancien Testament, et l'art occidental — de Rembrandt au Caravage — les a abondamment illustrés.

La liste exacte : sept livres et deux compléments

Les sept livres entiers se répartissent entre livres historiques, sapientiaux et prophétiques de l'Ancien Testament. À cela s'ajoutent des sections grecques insérées dans deux livres par ailleurs communs aux deux canons, Esther et Daniel.

LivreGenreDatation académiqueContenu en un mot
TobieRécit édifiantIIIᵉ-IIᵉ s. av. J.-C.La providence et l'ange Raphaël
JudithRécit héroïqueIIᵉ s. av. J.-C.Le salut d'Israël par une femme
1 MaccabéesHistoirevers 100 av. J.-C.La révolte juive contre Antiochos
2 MaccabéesHistoirevers 124 av. J.-C.Le martyre et la résurrection des justes
SagesseSapientielIᵉʳ s. av. J.-C. (Alexandrie)La Sagesse divine et l'immortalité
Siracide (Ben Sira)Sapientielvers 180 av. J.-C.La sagesse pratique de la crainte de Dieu
BaruchProphétiqueIIᵉ-Iᵉʳ s. av. J.-C.Pénitence et espérance de l'exil

Les compléments deutérocanoniques sont : pour Esther, les six passages grecs (prières de Mardochée et d'Esther, édits royaux) absents du texte hébreu ; pour Daniel, l'épisode de Suzanne (Dn 13), celui de Bel et le Dragon (Dn 14) et le Cantique des trois jeunes gens dans la fournaise (Dn 3, 24-90)[4]. Ces sections sont conservées dans la Septante grecque mais ne figurent pas dans le texte hébreu massorétique.

Que racontent-ils vraiment ?

Tobie est l'un des plus beaux récits de toute l'Écriture : un vieil aveugle pieux, son fils en voyage, et l'archange Raphaël — dont le nom signifie « Dieu guérit » — qui les accompagne sous l'apparence d'un homme. C'est le grand texte angélique de l'Ancien Testament, et la source du nom même de l'archange Raphaël[5]. Judith raconte comment une veuve juive sauve sa ville assiégée en décapitant le général ennemi Holopherne : un récit de courage et de foi qui a inspiré des dizaines de chefs-d'œuvre.

Les deux livres des Maccabées relatent la révolte des Juifs contre le roi grec Antiochos IV Épiphane (vers 167 av. J.-C.), qui voulait abolir la religion juive. On y lit le martyre des sept frères et de leur mère, mourant plutôt que de transgresser la Loi, dans l'espérance explicite de la résurrection des morts (2 M 7). Le second livre contient aussi le célèbre passage où Judas Maccabée fait offrir un sacrifice pour les défunts (2 M 12).

Judith et Holopherne, l'un des sujets les plus représentés de la peinture occidentale, tiré d'un livre deutérocanonique. Image : domaine public (Wikimedia Commons).

La Sagesse et le Siracide sont des livres sapientiaux : le premier, écrit en grec à Alexandrie, médite sur la Sagesse de Dieu, l'immortalité de l'âme et le sort du juste persécuté ; le second, écrit en hébreu vers 180 av. J.-C. par Jésus, fils de Sira, rassemble une sagesse pratique de la vie quotidienne. Baruch, enfin, attribué au secrétaire du prophète Jérémie, est un livre de pénitence et d'espérance lié à l'exil de Babylone[6].

Pourquoi les appelle-t-on « deutérocanoniques » ?

Le mot peut induire en erreur. Il a été forgé en 1566 par le dominicain converti du judaïsme Sixte de Sienne, dans sa Bibliotheca Sancta, pour distinguer deux catégories de livres : les protocanoniques (du grec prôtos, « premier »), dont l'appartenance au canon n'a jamais été contestée — la Genèse, les Psaumes, les Évangiles ; et les deutérocanoniques (de deuteros, « second »), dont la canonicité a été reçue « en un second temps », après une période de discussion plus longue[7].

Le terme ne signifie donc pas que ces livres seraient inférieurs, douteux ou de second rang : il décrit un fait historique de réception, non un degré d'inspiration. Une fois reconnus canoniques, les deutérocanoniques ont exactement la même autorité que les autres : le concile de Trente exigera qu'on les reçoive « avec un égal sentiment de piété »[8]. C'est précisément ce que rappelle le Catéchisme : la liste complète des 73 livres forme un seul canon, sans hiérarchie interne d'autorité[9].

Il faut enfin les distinguer des véritables apocryphes — les livres jamais reçus par aucune grande Église : l'Évangile de Thomas, le Livre d'Hénoch, l'Apocalypse de Pierre. C'est une source de confusion permanente, car les protestants emploient le mot « apocryphes » pour désigner ce que les catholiques appellent « deutérocanoniques ». Le débat porte sur sept livres précis, pas sur les écrits gnostiques que toutes les traditions rejettent[10].

La vraie question : « ajoutés » ou « retranchés » ?

L'objection courante suppose que l'Église romaine aurait gonflé sa Bible. L'histoire dit le contraire. Pendant les quinze premiers siècles du christianisme, la Bible chrétienne — en grec puis en latin — contenait ces sept livres. Ils n'ont pas été ajoutés au XVIᵉ siècle : ils ont été retirés au XVIᵉ siècle par les Réformateurs. Le concile de Trente n'a rien inventé ; il a réaffirmé ce que l'Église lisait depuis l'âge apostolique, face à une amputation récente[11].

Pour comprendre pourquoi, il faut remonter à un fait décisif et trop souvent ignoré : la Bible des Apôtres n'était pas la Bible hébraïque que les protestants ont prise pour référence.

La Bible des Apôtres était la Septante

Deux traditions juives, deux étendues

Deux traditions juives au temps de Jésus. Le judaïsme du Iᵉʳ siècle ne disposait pas d'une liste close unique. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Au temps de Jésus, le judaïsme ne possédait pas un canon clos et universellement fixé. Deux grandes traditions coexistaient. La tradition palestinienne, centrée sur les livres en hébreu, tendait vers un recueil plus restreint. La tradition alexandrine, celle des Juifs de la diaspora hellénophone, lisait la Bible dans la traduction grecque dite Septante (en latin Septuaginta, « soixante-dix », du nombre légendaire de ses traducteurs), qui incluait les sept livres deutérocanoniques[12]. Ce n'est pas une invention chrétienne : ce sont des Juifs qui, dès le IIᵉ siècle avant Jésus-Christ, ont composé et transmis ces livres comme Écriture.

Or les premiers chrétiens, prêchant dans tout l'Empire en grec, ont adopté la Septante comme leur Ancien Testament. C'est cette Bible plus large qu'ont reçue les communautés fondées par les Apôtres. Voir la Septante pour le détail de cette traduction et de son rôle.

Le Nouveau Testament cite la Septante

Le fait est massif et vérifiable : sur plus de 300 citations de l'Ancien Testament dans le Nouveau, la grande majorité reprend le texte grec de la Septante, et non l'hébreu. L'exemple le plus célèbre est Isaïe 7, 14, cité en Matthieu 1, 23 : là où l'hébreu porte almah (« jeune femme »), la Septante traduit parthenos, « vierge » — et c'est cette version grecque que l'évangéliste retient pour annoncer la naissance virginale[13]. Les Apôtres ne travaillaient donc pas sur le canon hébreu court : ils citaient la Bible grecque, celle-là même qui contenait les deutérocanoniques.

Le Nouveau Testament respire les livres deutérocanoniques

Le Nouveau Testament respire les deutérocanoniques. Quatre échos majeurs entre le NT et la Sagesse ou 2 Maccabées. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Les Apôtres ne se contentent pas d'utiliser la Septante : leurs écrits sont imprégnés des livres deutérocanoniques. Le cas le plus net est l'épître aux Hébreux, qui évoque des martyrs « torturés, refusant la délivrance offerte, afin d'obtenir une meilleure résurrection » (Hé 11, 35) : cet épisode ne se trouve que dans le second livre des Maccabées, au chapitre 7 — le martyre des sept frères[14]. L'auteur inspiré range donc 2 Maccabées parmi les figures de la foi vétérotestamentaire.

« Torturés, ils refusèrent la délivrance qu'on leur offrait, afin d'obtenir une meilleure résurrection. » — Épître aux Hébreux 11, 35, renvoyant au martyre des sept frères Maccabées (2 M 7)[15]

Le livre de la Sagesse est plus présent encore. Sagesse 2, 17-20 décrit le complot des impies contre le juste : « Condamnons-le à une mort honteuse… s'il est vraiment fils de Dieu, Dieu le secourra. » La scène est si proche de la Passion du Christ — les railleries au pied de la croix en Matthieu 27, 41-43 — que les Pères y ont vu une prophétie directe[16]. De même, le réquisitoire de saint Paul contre l'idolâtrie en Romains 1, 19-25 suit pas à pas l'argumentation de Sagesse 13-14, et la formule du Christ « reflet de la gloire de Dieu » en Hébreux 1, 3 reprend Sagesse 7, 26[17]. L'épître de saint Jacques, enfin, fait écho à plusieurs sentences du Siracide.

Aucun de ces passages ne cite les deutérocanoniques avec la formule « il est écrit » — c'est l'objection protestante classique, examinée plus bas. Mais l'atmosphère du Nouveau Testament est saturée de ces livres : les Apôtres les ont lus, médités et utilisés comme on utilise une Écriture familière[18].

Le mythe du « concile de Jamnia »

L'argument protestant le plus solide en apparence est celui-ci : « les Juifs eux-mêmes ont fixé leur canon sans ces livres, lors du concile de Jamnia, vers l'an 90 ; l'Église ne fait que suivre la décision du peuple à qui les Écritures ont été confiées. » Cet argument a longtemps semblé décisif. Il s'est effondré.

L'idée d'un « concile de Jamnia » (ou Yabné) qui aurait clos le canon hébreu vers 90 apr. J.-C. a été lancée par l'historien Heinrich Graetz en 1871. Pendant un siècle, elle a tenu lieu d'évidence. Mais en 1964, le bibliste Jack P. Lewis a démontré, dans un article devenu classique, que cette reconstruction ne reposait sur aucune source : les rabbins réunis à Yabné ont débattu du statut de l'Ecclésiaste et du Cantique des cantiques, mais rien n'indique qu'ils aient promulgué une liste canonique fermée[19]. Depuis, la critique reconnaît que la clôture du canon hébreu fut un processus lent et tardif, non l'œuvre d'un concile unique.

« Le terme "concile de Jamnia" est une hypothèse commode dont on a abusé. Les preuves d'une décision contraignante sur l'étendue du canon y font tout simplement défaut. » — synthèse de la critique moderne après Jack P. Lewis, Journal of Bible and Religion, 1964[20]

Deux conséquences. D'abord, on ne peut plus opposer aux chrétiens une « décision juive officielle » qui n'a jamais eu lieu. Ensuite, dans la mesure où le judaïsme rabbinique a effectivement resserré son canon autour du texte hébreu, ce fut après la naissance de l'Église et en réaction partielle au christianisme, qui s'appuyait sur la Septante. Un catholique peut donc poser la question inverse : pourquoi les chrétiens devraient-ils calquer leur Ancien Testament sur un canon rabbinique post-chrétien, plutôt que sur la Bible grecque effectivement reçue par les Apôtres[21] ?

Quinze siècles de réception dans l'Église

Loin d'être marginaux, les deutérocanoniques ont été cités comme Écriture sainte par les Pères et fixés par les conciles bien avant la Réforme.

  1. Iᵉʳ-IIᵉ siècle
    La Bible grecque de l'Église

    Les Apôtres et les Pères apostoliques utilisent la Septante, qui contient les sept livres. La Didachè et saint Clément de Rome citent la Sagesse et le Siracide.

  2. 382
    Concile de Rome

    Sous le pape Damase Iᵉʳ, un canon est dressé qui inclut les deutérocanoniques. Il sera repris par Innocent Iᵉʳ en 405.

  3. 393 et 397
    Conciles d'Hippone et de Carthage

    Les conciles africains, où saint Augustin joue un rôle majeur, promulguent des listes identiques comprenant les sept livres.

  4. vers 400
    La Vulgate de saint Jérôme

    Jérôme traduit l'Écriture en latin et accueille les deutérocanoniques dans sa Vulgate, malgré ses réticences personnelles : Tobie et Judith traduits par lui-même d'après l'araméen, les autres conservés dans leur latin ancien (Vetus Latina). Sa Vulgate devient la Bible de l'Occident.

  5. 1442
    Concile de Florence

    La bulle Cantate Domino énumère le canon complet, un siècle avant Luther : le canon catholique n'est donc pas une réaction à la Réforme.

  6. 1546
    Concile de Trente

    Face au rejet protestant, Trente définit solennellement et sous peine d'anathème le canon de 73 livres.

Les Pères de l'Église les citent comme Écriture

Dès le Iᵉʳ siècle, saint Clément de Rome cite la Sagesse et le Siracide ; au IIᵉ siècle, ces livres apparaissent dans les listes liturgiques et les écrits de saint Irénée, de Tertullien, de saint Cyprien. Pour la plupart des Pères, la distinction entre proto- et deutérocanoniques n'existe même pas en pratique : ils citent Tobie, la Sagesse ou les Maccabées avec la même autorité que les Psaumes[22].

Saint Jérôme et la hebraica veritas

Il existe pourtant une voix discordante célèbre : celle de saint Jérôme (vers 347-420), le plus grand hébraïsant de l'Antiquité chrétienne. Convaincu qu'il fallait revenir à la « vérité hébraïque » (hebraica veritas), il jugeait que seuls les livres conservés en hébreu appartenaient pleinement au canon, et rangeait les autres parmi les écrits « ecclésiastiques » — bons à lire pour l'édification, mais non pour fonder un dogme. Dans son fameux Prologue casqué (Prologus Galeatus), il écrit que ces livres « ne sont pas dans le canon »[23].

« Tout ce qui est en dehors de ces livres doit être rangé parmi les apocryphes. L'Église lit Tobie, Judith et les Maccabées, mais ne les reçoit pas parmi les Écritures canoniques. » — Saint Jérôme, Prologus Galeatus et préface aux livres de Salomon, vers 391-404[24]

Les protestants invoquent volontiers Jérôme. Mais sa position appelle trois précisions décisives. D'abord, Jérôme les a accueillis dans sa Vulgate — il n'en a traduit lui-même que Tobie et Judith (d'après l'araméen), avec les suppléments grecs d'Esther et de Daniel, les autres (Sagesse, Siracide, 1 et 2 Maccabées, Baruch) y demeurant dans leur latin ancien (Vetus Latina) — et il les a parfois cités comme Écriture dans ses propres lettres : sa pratique a fléchi par rapport à sa théorie. Ensuite, il a fini par se soumettre au jugement de l'Église : interrogé sur Judith, il note que le concile de Nicée l'aurait compté parmi les Écritures. Enfin et surtout, l'opinion d'un Père, si savant soit-il, ne fait pas le canon : c'est le jugement de l'Église réunie en concile qui tranche, et l'Église a suivi Augustin, non la réticence érudite de Jérôme[25].

Saint Augustin et les conciles africains

Face à Jérôme se dresse l'autorité de saint Augustin. Dans son traité La Doctrine chrétienne (vers 397), il dresse la liste des livres de l'Ancien Testament en y incluant Tobie, Judith, les Maccabées, la Sagesse et le Siracide[26]. Son immense prestige a clos le débat en Occident. Ce sont les conciles africains d'Hippone (393) et de Carthage (397, puis 419), où Augustin était l'âme des discussions, qui ont arrêté des listes identiques comprenant les sept livres — listes confirmées par Rome.

Le canon était déjà fixé avant Luther

Le point est capital pour répondre à l'objection selon laquelle « Trente aurait inventé le canon pour contrer la Réforme ». Un siècle avant Luther, le concile de Florence, dans la bulle d'union Cantate Domino du 4 février 1442, énumérait déjà le canon complet, deutérocanoniques compris, comme une vérité reçue[27]. Le canon catholique n'est donc pas une riposte improvisée au XVIᵉ siècle : c'est la tradition constante de l'Église, que Trente n'a fait que définir solennellement lorsqu'elle fut contestée.

Pourquoi la Réforme les a-t-elle retirés ?

La Bible de Luther (1534) range les sept livres dans une section « Apocrypha » placée entre les deux Testaments. Image : domaine public (Wikimedia Commons).
Pourquoi la Réforme les a-t-elle retirés ? Du choix de l'hébreu au classement séparé, puis à l'omission. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Si ces livres étaient reçus depuis quinze siècles, pourquoi les Réformateurs les ont-ils écartés ? Deux raisons se conjuguent : un principe humaniste et un enjeu doctrinal.

Le retour au « canon hébreu »

La première raison est cohérente avec l'esprit de la Renaissance : le retour aux sources (ad fontes) et à l'hébreu. Reprenant l'argument de Jérôme, les Réformateurs ont décidé de calquer leur Ancien Testament sur le canon hébreu rabbinique, plus court, en écartant tout ce qui n'avait été conservé qu'en grec[28]. C'est cohérent avec le principe de la sola scriptura — l'Écriture seule — mais cela soulève aussitôt une difficulté redoutable : si l'Écriture seule est la règle, qui décide quels livres composent l'Écriture ? Le Nouveau Testament ne contient nulle part la liste de ses propres livres. Pour savoir que l'Évangile de Marc est inspiré et que l'Évangile de Thomas ne l'est pas, il faut une autorité extérieure à l'Écriture : précisément la Tradition et les conciles de l'Église que la Réforme récusait par ailleurs[29].

Les enjeux doctrinaux : le purgatoire et la prière pour les morts

La seconde raison est doctrinale, et elle n'est pas un soupçon malveillant : les Réformateurs eux-mêmes l'ont reconnue. Le deuxième livre des Maccabées contient le fondement scripturaire le plus explicite de la prière pour les morts — donc du purgatoire. Après une bataille, Judas Maccabée fait offrir un sacrifice d'expiation pour les soldats tombés :

« Voilà pourquoi il fit ce sacrifice expiatoire pour les morts, afin qu'ils fussent délivrés de leur péché. » — Deuxième livre des Maccabées 12, 46[30]

Ce verset, qui suppose un état intermédiaire où les défunts peuvent encore être purifiés par la prière des vivants, contredisait frontalement la théologie protestante du salut par la foi seule. Retirer 2 Maccabées du canon revenait à priver le purgatoire de son ancrage le plus direct[31]. La même logique a conduit Luther à malmener, dans le Nouveau Testament cette fois, l'épître de saint Jacques — qu'il qualifiait « d'épître de paille » parce qu'elle affirme que « la foi sans les œuvres est morte » — et à émettre des doutes sur Hébreux, Jude et l'Apocalypse[32]. Le critère devenait, de l'aveu même des Réformateurs, la conformité à leur doctrine.

Luther 1534 : reléguer plutôt que supprimer

Luther n'a pas brûlé ces livres : il les a déplacés. Sa Bible allemande de 1534 les regroupe dans une section intercalée entre l'Ancien et le Nouveau Testament, sous un titre sans équivoque :

« Apocryphes : ce sont des livres qui ne sont pas tenus pour égaux aux Saintes Écritures, et qui sont néanmoins utiles et bons à lire. » — page de titre de la section apocryphe, Bible de Luther, Wittenberg, 1534[33]

Cette relégation — ni dans le canon, ni totalement exclus — a longtemps subsisté : jusqu'au XIXᵉ siècle, beaucoup de Bibles protestantes, y compris la King James de 1611, imprimaient les apocryphes dans une section séparée. Ce n'est que tardivement que les sociétés bibliques, par économie et par principe, ont cessé de les inclure[34].

Westminster 1647 : l'exclusion définitive

La rupture est consommée au siècle suivant. La Confession de foi de Westminster (1647), texte de référence du protestantisme réformé anglophone, exclut les apocryphes du canon avec une netteté nouvelle :

« Les livres communément appelés Apocryphes, n'étant pas d'inspiration divine, ne font pas partie du canon de l'Écriture ; ils n'ont donc aucune autorité dans l'Église de Dieu et ne doivent pas être approuvés ni utilisés autrement que d'autres écrits humains. » — Confession de foi de Westminster, 1647, chapitre I, article 3[35]

De « utiles et bons à lire » chez Luther, les sept livres deviennent de simples « écrits humains ». La Bible protestante à 66 livres était fixée.

La réponse catholique : le concile de Trente (1546)

Trente, 8 avril 1546. Le concile réaffirme solennellement un canon déjà reçu avant la Réforme. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Devant cette amputation, l'Église a réagi par une définition dogmatique. Le concile de Trente, lors de sa Session IV, le 8 avril 1546, a promulgué le décret Sacrosancta (De canonicis Scripturis), qui énumère nommément les 73 livres et déclare qu'ils doivent tous être reçus avec une égale révérence :

« Si quelqu'un ne reçoit pas comme sacrés et canoniques ces livres tout entiers, avec toutes leurs parties, tels qu'on a coutume de les lire dans l'Église catholique et qu'ils se trouvent dans l'ancienne édition latine de la Vulgate… qu'il soit anathème. » — Concile de Trente, Session IV, décret sur les Écritures canoniques, 8 avril 1546[36]

Le concile reçoit ces livres « avec un égal sentiment de piété et de révérence » (pari pietatis affectu) — formule qui interdit toute hiérarchie entre proto- et deutérocanoniques[37]. Il faut souligner trois choses. Trente n'a pas créé le canon : il l'a défini parce qu'il était nié, comme le concile de Trente l'a fait pour d'autres vérités contestées. Il s'est appuyé sur la tradition constante (Rome 382, Carthage 397, Florence 1442). Et il a tranché là où la sola scriptura se révélait incapable de fonder sa propre liste : seul un magistère vivant pouvait dire avec autorité quels livres composent la Parole de Dieu. La constitution Dei Verbum de Vatican II reprendra ce canon sans changement[38].

Réponses aux objections protestantes courantes

Cinq objections, cinq réponses. Le débat revient finalement à l'autorité capable de reconnaître le canon. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

L'apologétique honnête exige de présenter les meilleures objections dans leur forme la plus forte avant d'y répondre. En voici cinq.

Objection — « Les Juifs eux-mêmes ont rejeté ces livres »

Forme forte de l'objection : les Écritures de l'Ancien Testament ont été confiées au peuple juif (Rm 3, 2) ; or le judaïsme rabbinique n'a pas retenu les deutérocanoniques dans sa Bible hébraïque ; les chrétiens devraient donc suivre le canon des dépositaires originels.

Réponse : l'argument suppose un canon juif clos et unanime au temps de Jésus, ce qui est faux — le « concile de Jamnia » est un mythe historiographique. Au Iᵉʳ siècle, plusieurs canons coexistaient, et la Septante grecque, large, était la Bible de millions de Juifs de la diaspora et des premiers chrétiens. Le canon rabbinique court s'est imposé après la rupture avec l'Église, en partie contre une chrétienté qui s'appuyait sur la Septante. Suivre ce canon-là, ce serait laisser des rabbins post-chrétiens définir la Bible de l'Église à la place des Apôtres et des conciles[39].

Objection — « Jésus et les Apôtres ne les citent jamais avec "il est écrit" »

Forme forte : on ne trouve aucune citation des deutérocanoniques introduite par la formule solennelle « il est écrit » dans le Nouveau Testament ; donc les Apôtres ne les tenaient pas pour Écriture.

Réponse : le critère est arbitraire et se retourne contre celui qui l'emploie. Plusieurs livres protocanoniques — Esther, l'Ecclésiaste, le Cantique des cantiques, Esdras, Néhémie, Abdias, Nahum — ne sont, eux non plus, jamais cités par le Nouveau Testament. Si l'absence de citation excluait du canon, il faudrait aussi retirer ces livres que les protestants conservent. À l'inverse, le Nouveau Testament cite des sources que personne ne tient pour canoniques (le poète Aratos en Ac 17, 28, le prophète Hénoch en Jude 14). La citation n'est donc ni nécessaire ni suffisante. Et de fait, l'épître aux Hébreux renvoie à 2 Maccabées 7, tandis que la Passion fait écho à Sagesse 2[40].

Objection — « Saint Jérôme lui-même les rejetait »

Forme forte : le plus grand bibliste de l'Antiquité, traducteur de la Vulgate, refusait de tenir ces livres pour canoniques. Son autorité vaut bien celle d'Augustin.

Réponse : l'opinion privée d'un Père, même éminent, ne constitue pas le canon — c'est le jugement de l'Église qui tranche. Or Jérôme lui-même les a accueillis dans sa Vulgate — n'en traduisant lui-même que Tobie et Judith —, les a cités comme Écriture dans sa correspondance, et a déclaré se soumettre au jugement ecclésial. Le canon ne se décide pas par vote entre savants : il se reçoit de la Tradition vivante, et celle-ci, de Rome 382 à Florence 1442, a suivi la pratique constante de la liturgie, non la réticence érudite de Jérôme[41].

Objection — « Ils contiennent des erreurs historiques »

Forme forte : le livre de Judith situe Nabuchodonosor à Ninive (alors qu'il régnait à Babylone), et Tobie comporte des invraisemblances géographiques ; un livre inspiré ne peut contenir de telles erreurs.

Réponse : l'objection plaque sur ces textes un genre littéraire qui n'est pas le leur. Tobie et Judith ne sont pas des chroniques historiques au sens moderne, mais des récits édifiants (proches de la parabole ou du roman théologique), où le cadre historique est volontairement stylisé pour porter un enseignement spirituel. L'Église, depuis Divino Afflante Spiritu (Pie XII, 1943), lit chaque livre selon son genre propre : l'inerrance porte sur la vérité que Dieu a voulu enseigner pour notre salut, non sur une exactitude de manuel de géographie[42]. Le même principe — juger chaque texte selon son genre littéraire propre — vaut pour tout l'Ancien Testament, y compris les livres que les protestants conservent.

Objection — « Ils enseignent de fausses doctrines »

Forme forte : 2 Maccabées 12 fonde la prière pour les morts, Tobie 12, 9 et le Siracide 3, 30 semblent enseigner que « l'aumône délivre de la mort » — donc une justification par les œuvres. Ce sont précisément les doctrines que la Réforme rejette.

Réponse : l'argument est circulaire. Il présuppose que la théologie protestante est vraie pour exclure des livres qui la contredisent — autrement dit, il fait de la doctrine le critère du canon, alors que le canon devrait fonder la doctrine. Or la prière pour les morts et la valeur salvifique de la charité ne sont pas des inventions de ces livres : elles sont confirmées par le Nouveau Testament lui-même (1 Co 3, 15 sur le salut « comme à travers le feu » ; Mt 12, 32 sur le pardon « dans le monde à venir » ; toute la doctrine de la charité). Loin d'enseigner l'erreur, ces livres s'accordent avec la Révélation pleine que la Réforme avait, sur ces points, abandonnée[43].

Ce que ces sept livres apportent à la foi

Ce que les sept livres apportent. Prière pour les morts, intercession, sagesse, providence. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Au-delà de la polémique, ces livres ne sont pas un appendice négligeable : ils portent des trésors de doctrine et de spiritualité que la Bible protestante a perdus.

La prière pour les morts et le purgatoire

Le passage de 2 Maccabées 12 établit que, deux siècles avant le Christ, les Juifs pieux priaient déjà pour leurs défunts dans l'espérance de leur purification. La pratique chrétienne du suffrage pour les âmes n'est donc ni une invention médiévale ni une superstition tardive : elle reçoit et accomplit une tradition vétérotestamentaire authentique[44].

L'intercession des saints

Le même livre montre, dans une vision donnée à Judas Maccabée, le grand prêtre défunt Onias et le prophète Jérémie — morts depuis longtemps — « priant pour tout le peuple des Juifs » (2 M 15, 12-14). C'est l'un des fondements scripturaires les plus clairs de l'intercession des bienheureux au Ciel pour les vivants[45].

Une théologie de la Sagesse qui prépare le Christ

Le livre de la Sagesse offre, avec son juste persécuté qui se dit « fils de Dieu » et que ses ennemis condamnent « à une mort honteuse » (Sg 2, 17-20), l'une des plus saisissantes préfigurations de la Passion de tout l'Ancien Testament. Sa méditation sur la Sagesse « reflet de la lumière éternelle » (Sg 7, 26) nourrira la christologie du Nouveau Testament et des Pères[46].

La providence, la fidélité et l'aumône

Tobie enseigne la confiance dans la providence, la valeur de la prière et de l'aumône, la sainteté du mariage ; Judith, le courage de la foi face à la force brute ; le Siracide, une sagesse concrète de la crainte de Dieu qui a nourri la liturgie et la catéchèse de l'Église pendant des siècles. Retrancher ces livres, c'est appauvrir non seulement le canon, mais la prière même de l'Église[47].

Et les orthodoxes ? Un canon encore plus large

Une dernière donnée éclaire le débat : les Églises orthodoxes reçoivent, elles aussi, les sept deutérocanoniques — et même davantage. Suivant le synode de Jérusalem (1672), qui fixa un canon proche de celui de Trente, l'orthodoxie grecque reconnaît en outre 3 Maccabées, le Psaume 151, la Prière de Manassé et 1 Esdras, qu'elle nomme anagignoskomena, « livres bons à lire »[48]. Loin d'être une singularité romaine, le canon large est donc la position commune des deux plus anciennes traditions chrétiennes, catholique et orthodoxe : c'est le canon protestant à 66 livres qui constitue, à l'échelle de l'histoire, l'exception tardive.

La réponse à la question initiale est donc renversée. Les catholiques n'ont pas « sept livres de plus » : ils ont gardé la Bible des Apôtres et de l'Église indivise. Ce sont les Réformateurs qui, au XVIᵉ siècle, en ont retranché sept, pour des raisons à la fois philologiques et doctrinales. Tobie, Judith, la Sagesse, le Siracide, Baruch et les Maccabées ne sont pas un ajout : ce sont des pages d'Écriture que l'Église n'a jamais cessé de lire, de prier et d'aimer.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Catéchisme de l'Église catholique, §§ 120-123, « Le canon des Écritures ». La liste des sept livres deutérocanoniques de l'Ancien Testament : Tobie, Judith, 1 et 2 Maccabées, Sagesse, Siracide (Ben Sira ou Ecclésiastique), Baruch ; plus les parties grecques d'Esther (Est 10, 4 — 16, 24) et de Daniel (Dn 3, 24-90, Cantique des trois jeunes gens ; Dn 13, Suzanne ; Dn 14, Bel et le Dragon).

    1 4 6 9 47
  2. Sixte de Sienne (Sixtus Senensis, 1520-1569), Bibliotheca Sancta ex praecipuis Catholicae Ecclesiae auctoribus collecta, Venise, 1566, livre I. C'est dans cet ouvrage qu'apparaissent pour la première fois les termes protocanonique et deutérocanonique, destinés à distinguer les livres dont la canonicité ne fut jamais contestée de ceux reçus après une période de discussion. Le préfixe deutero- (« second ») désigne un fait chronologique de réception, non un degré moindre d'inspiration.

    2 7
  3. Gary G. Michuta, The Case for the Deuterocanon: Evidence and Arguments, Nikaria Press, 2017. Étude détaillée de la présence des deutérocanoniques dans la Septante, leur usage patristique et le processus de leur retrait protestant au XVIᵉ siècle. Cf. aussi Trent Horn, The Case for Catholicism, Ignatius Press, 2017, chap. sur le canon.

    3 10 11 18 21 28 34
  4. Livre de Tobie, en particulier Tb 5, 4-12 (l'ange Raphaël sous l'apparence d'« Azarias ») et Tb 12, 15 (« Je suis Raphaël, l'un des sept anges qui se tiennent devant la gloire du Seigneur »). Composition en araméen et en hébreu, IIIᵉ-IIᵉ s. av. J.-C., conservé intégralement en grec dans la Septante ; des fragments araméens et hébreux de Tobie ont été retrouvés à Qumrân, confirmant son ancienneté.

    5
  5. Concile de Trente, Session IV, décret De canonicis Scripturis (Sacrosancta), 8 avril 1546 (Denzinger-Hünermann n° 1501-1504). Le concile reçoit tous les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament « pari pietatis affectu ac reverentia » (« avec un égal sentiment de piété et de révérence ») et prononce l'anathème contre quiconque ne tiendrait pas pour sacrés et canoniques ces livres « tout entiers, avec toutes leurs parties », tels qu'ils sont lus dans l'Église et contenus dans la Vulgate. Le décret énumère nommément les 73 livres.

    8 36 37
  6. Sur la Septante (LXX) comme Bible des Apôtres et la prédominance de ses citations dans le Nouveau Testament (plus de 300 citations vétérotestamentaires, en majorité selon le texte grec), voir l'article La Septante. Exemple classique : Isaïe 7, 14 cité en Matthieu 1, 23, où la Septante porte parthenos (« vierge ») là où le texte hébreu massorétique porte almah (« jeune femme »).

    12 13
  7. Épître aux Hébreux 11, 35 : « des femmes recouvrèrent leurs morts par la résurrection ; et d'autres furent torturés, refusant la délivrance afin d'obtenir une meilleure résurrection. » L'épisode des martyrs torturés refusant la délivrance dans l'espérance de la résurrection ne se trouve que dans le deuxième livre des Maccabées, chapitre 7 (martyre des sept frères et de leur mère). C'est l'allusion néotestamentaire à un livre deutérocanonique la plus largement reconnue par les exégètes.

    14 15 40
  8. Livre de la Sagesse 2, 17-20 : « Voyons si ses paroles sont vraies… condamnons-le à une mort honteuse, puisque, dit-il, Dieu interviendra en sa faveur. » Le parallèle avec les railleries au pied de la Croix en Matthieu 27, 41-43 (« Il s'est confié en Dieu ; que Dieu le délivre maintenant, s'il l'aime ; car il a dit : Je suis Fils de Dieu ») a été relevé dès les Pères comme une prophétie de la Passion du juste. Cf. aussi Sg 7, 26 (« reflet de la lumière éternelle ») repris en Hébreux 1, 3.

    16 46
  9. Le réquisitoire de saint Paul contre l'idolâtrie païenne en Romains 1, 19-25 suit de près l'argumentation du livre de la Sagesse 13-14 sur la connaissance naturelle de Dieu à partir des créatures et sur l'origine de l'idolâtrie. Le parallèle, paragraphe par paragraphe, est l'un des indices les plus forts de la familiarité des auteurs néotestamentaires avec ce livre deutérocanonique.

    17
  10. Jack P. Lewis, « What Do We Mean by Jabneh? », Journal of Bible and Religion, vol. 32, n° 2, avril 1964, p. 125-132. Lewis démontre que l'hypothèse d'un « concile de Jamnia » (Yabné) ayant clos le canon hébreu vers l'an 90 — lancée par Heinrich Graetz en 1871 — ne repose sur aucune source : les discussions rabbiniques à Yabné portaient sur le statut de l'Ecclésiaste et du Cantique des cantiques, sans promulgation d'une liste canonique fermée. La critique (S. Z. Leiman, A. C. Sundberg) a depuis abandonné le « mythe de Jamnia ».

    19 20 39
  11. Saint Augustin, De Doctrina Christiana, livre II, ch. 8, n° 13 (vers 396-397), énumère le canon de l'Ancien Testament en y incluant Tobie, Judith, les deux livres des Maccabées, la Sagesse et le Siracide. Son autorité a fait prévaloir le canon large en Occident, contre la réticence de saint Jérôme. Sur la pratique patristique antérieure (Clément de Rome, Irénée, Tertullien, Cyprien citant la Sagesse et le Siracide comme Écriture), voir l'article Le canon de l'Ancien Testament.

    22 25 26 41
  12. Saint Jérôme, Prologus Galeatus (préface aux livres de Samuel et des Rois, vers 391) et préfaces aux livres de Salomon et à Tobie/Judith. Jérôme y range les livres conservés seulement en grec parmi les écrits « ecclésiastiques » (lus pour l'édification) et non « canoniques » (fondant le dogme) : « sicut ergo Iudith et Tobi et Macchabaeorum libros legit quidem Ecclesia, sed inter canonicas Scripturas non recipit » (« de même donc l'Église lit Judith, Tobie et les Maccabées, mais ne les reçoit pas parmi les Écritures canoniques »). Jérôme les a néanmoins accueillis dans la Vulgate — il n'en a traduit lui-même que Tobie et Judith, d'après l'araméen, avec les suppléments grecs d'Esther et de Daniel ; la Sagesse, le Siracide, 1 et 2 Maccabées et Baruch y sont demeurés dans leur latin ancien (Vetus Latina) — et les a parfois cités comme Écriture, sa pratique fléchissant par rapport à sa théorie.

    23 24
  13. Concile de Florence, bulle d'union Cantate Domino (pour les Coptes et Jacobites), 4 février 1442 (Denzinger-Hünermann n° 1334-1335). Le décret énumère le canon complet de l'Ancien et du Nouveau Testament, deutérocanoniques inclus, un siècle avant la Réforme — preuve que le canon catholique n'est pas une réaction improvisée au protestantisme. Listes antérieures concordantes : concile de Rome sous Damase Iᵉʳ (382), conciles d'Hippone (393) et de Carthage (397, 419).

    27
  14. Matthieu Lavagna, Soyez rationnel, devenez catholique !, chap. sur le canon biblique. L'auteur souligne que la sola scriptura ne peut établir la liste de ses propres livres sans recourir à une autorité extérieure (Tradition, conciles) ; il rappelle que Luther, appliquant son critère personnel (« ce qui prêche le Christ »), rejeta les sept deutérocanoniques et remit en cause Hébreux, Jacques, Jude et l'Apocalypse. Sur l'aveu protestant d'une « liste faillible de livres infaillibles », cf. K. Mathison, The Shape of Sola Scriptura, 2001, et R. C. Sproul.

    29 32
  15. Deuxième livre des Maccabées 12, 38-46, en particulier v. 46 : « Voilà pourquoi il fit ce sacrifice expiatoire pour les morts, afin qu'ils fussent délivrés de leur péché. » Après la bataille (vers 163 av. J.-C.), Judas Maccabée fait recueillir de l'argent pour offrir un sacrifice au Temple en faveur des soldats tombés. Le texte atteste qu'avant le christianisme, le judaïsme pieux croyait à l'utilité de la prière pour les défunts — fondement scripturaire de la doctrine du purgatoire (cf. Catéchisme de l'Église catholique §§ 1031-1032).

    30 44
  16. Matthieu Lavagna, Soyez rationnel, devenez catholique !, chap. sur le purgatoire. L'auteur montre que la prière pour les morts est confirmée hors des deutérocanoniques par le Nouveau Testament : 1 Corinthiens 3, 15 (le salut « comme à travers le feu ») et Matthieu 12, 32 (certains péchés pardonnés « dans le monde à venir »). Le rejet protestant des deutérocanoniques pour motif doctrinal est donc circulaire : il fait de la doctrine le critère du canon.

    31 43
  17. Martin Luther, Biblia, das ist die gantze Heilige Schrifft Deudsch, Wittenberg, 1534. Les deutérocanoniques y sont regroupés en une section intercalée entre l'Ancien et le Nouveau Testament, sous le titre : « Apocrypha: das sind Bücher, so der heiligen Schrift nicht gleich gehalten, und doch nützlich und gut zu lesen sind » (« Apocryphes : ce sont des livres qui ne sont pas tenus pour égaux à l'Écriture sainte, et qui sont néanmoins utiles et bons à lire »). Cf. Luther's Works, American Edition, vol. 35, p. 337.

    33
  18. Westminster Confession of Faith, 1647, chapitre I, article 3. Texte original anglais : « The books commonly called Apocrypha, not being of divine inspiration, are no part of the canon of the Scripture; and therefore are of no authority in the Church of God, nor to be any otherwise approved, or made use of, than other human writings. » Texte fondateur du presbytérianisme et du protestantisme réformé anglophone, il marque le durcissement par rapport à la position de Luther (« utiles et bons à lire »).

    35
  19. Concile Vatican II, constitution dogmatique Dei Verbum sur la Révélation divine, 18 novembre 1965, n° 8 et 11. Le concile reçoit l'intégralité du canon défini à Trente et enseigne que l'Écriture, dans toutes ses parties, « enseigne fermement, fidèlement et sans erreur la vérité que Dieu, en vue de notre salut, a voulu voir consignée ». Le canon de 73 livres demeure inchangé dans l'Église catholique.

    38
  20. Pie XII, encyclique Divino Afflante Spiritu, 30 septembre 1943, sur l'importance des genres littéraires dans l'interprétation de l'Écriture. L'inerrance biblique porte sur « la vérité que Dieu a voulu voir consignée en vue de notre salut » (cf. Vatican II, Dei Verbum n° 11), non sur une exactitude scientifique, géographique ou chronologique au sens moderne. Tobie et Judith relèvent du genre du récit édifiant (proche de la parabole théologique), où le cadre historique est stylisé au service de l'enseignement spirituel.

    42
  21. Deuxième livre des Maccabées 15, 11-16. Dans une vision avant la bataille contre Nicanor (vers 161 av. J.-C.), Judas Maccabée voit l'ancien grand prêtre Onias III (mort vers 170 av. J.-C.) puis le prophète Jérémie (mort vers 580 av. J.-C.) priant ensemble « pour tout le peuple des Juifs ». Le passage atteste la croyance en l'intercession des justes défunts pour les vivants, fondement de la doctrine de la communion des saints.

    45
  22. Synode de Jérusalem, 1672 (concile de Béthléem, sous le patriarche Dosithée II), qui fixa pour l'orthodoxie un canon proche de celui de Trente. L'Église orthodoxe nomme ces livres anagignoskomena (« qui sont à lire ») et reçoit, outre les sept deutérocanoniques catholiques, 3 Maccabées, le Psaume 151, la Prière de Manassé et 1 Esdras. Le canon large est ainsi commun aux traditions catholique et orthodoxe ; le canon protestant à 66 livres en est l'exception tardive.

    48