Le sens spirituel de l'Écriture est, dans la tradition catholique, la signification plus profonde que les textes bibliques reçoivent lorsqu'on les lit « sous l'influence de l'Esprit Saint, dans le contexte du mystère pascal du Christ »[1] — c'est-à-dire au-delà de ce que les mots disent immédiatement dans leur contexte d'origine. À sa suite, l'Église distingue dans la Bible deux sens fondamentaux : le sens littéral (ce que l'auteur humain a voulu dire) et le sens spirituel, lui-même décliné en trois — allégorique, moral et anagogique[2].
Cette doctrine n'est pas une subtilité d'érudits : elle répond à une question que tout lecteur de la Bible se pose un jour. Pourquoi les chrétiens lisent-ils l'Ancien Testament — la traversée de la mer Rouge, l'agneau pascal, le serpent d'airain, le sacrifice d'Isaac — comme parlant du Christ, alors que ces textes ont d'abord raconté l'histoire d'Israël ? La réponse tient en une conviction : c'est le même Dieu qui inspire toute l'Écriture et qui conduit toute l'histoire ; il peut donc disposer les événements eux-mêmes pour qu'ils en annoncent d'autres. « La lettre tue, mais l'Esprit fait vivre »[3], écrit saint Paul ; et l'Église, après les Pères, a entendu dans cette parole la charte de toute lecture spirituelle.
Le sens spirituel a été formalisé par les Pères de l'Église — Origène, Jean Cassien, saint Augustin, saint Grégoire le Grand — puis ramassé au Moyen Âge dans le célèbre distique des quatre sens[4]. Saint Thomas d'Aquin lui a donné sa charpente théologique en posant une règle décisive : le sens spirituel est entièrement fondé sur le sens littéral, et « seul le sens littéral fait argument » en théologie[5]. C'est cette articulation — un sens littéral solide qui porte un sens spirituel surabondant — qui distingue la lecture catholique d'une pure rêverie allégorique d'un côté, et d'un littéralisme desséché de l'autre.
Longtemps éclipsé par la méthode historico-critique des XIXᵉ-XXᵉ siècles, le sens spirituel a été redécouvert au XXᵉ siècle, notamment grâce à l'œuvre monumentale du cardinal Henri de Lubac, Exégèse médiévale[6]. Le concile Vatican II (Dei Verbum § 12), le Catéchisme et la Commission biblique pontificale (1993) en ont confirmé la pleine légitimité, à condition qu'il reste enraciné dans le texte et reçu dans la foi de l'Église. Cet article expose cette doctrine pour elle-même ; pour la formation du canon et la liste des livres inspirés, voir La Bible ; pour les principes d'interprétation au sens large, voir L'interprétation catholique de la Bible et Comment lire la Bible catholiquement.
Pourquoi l'Écriture a-t-elle plusieurs sens ?
La première chose à comprendre est que la pluralité des sens n'est pas un défaut ni une licence laissée à l'imagination du lecteur. Elle découle de la nature même de la Bible : une parole à la fois humaine et divine, où Dieu se sert non seulement des mots des auteurs, mais des réalités et des événements qu'ils racontent.
Une Parole à la fois divine et humaine
Un livre purement humain n'a qu'un seul sens : celui que son auteur a voulu transmettre par ses mots. La Bible est différente parce qu'elle a deux auteurs : l'écrivain sacré et Dieu lui-même, « auteur principal » qui inspire le rédacteur sans le supprimer[7]. Or Dieu, contrairement à l'homme, ne se contente pas de signifier des choses par des mots : il peut faire que les choses signifiées par les mots en signifient à leur tour d'autres. C'est exactement la distinction que pose saint Thomas :
« L'auteur de l'Écriture sainte est Dieu, au pouvoir de qui il appartient non seulement d'adapter les mots pour exprimer quelque chose — ce que l'homme aussi peut faire — mais encore d'adapter les choses elles-mêmes. […] Et c'est pourquoi, dans l'Écriture sainte, les choses mêmes signifiées par les mots peuvent à leur tour signifier quelque chose. » — Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, I, q. 1, a. 10[8]
Cette phrase contient toute la doctrine. Le sens littéral est porté par les mots ; le sens spirituel est porté par les réalités que les mots désignent. Quand l'Exode raconte que le peuple a traversé la mer à pied sec, les mots disent un fait historique (sens littéral) ; mais le fait lui-même — un passage par les eaux qui sauve de la mort et de l'esclavage — est disposé par Dieu pour en annoncer un autre : le baptême chrétien (sens spirituel)[9].
Le fondement scripturaire : « la lettre tue, l'Esprit fait vivre »
La lecture spirituelle n'a pas été inventée par les Pères : elle est commandée par le Nouveau Testament lui-même, qui relit constamment l'Ancien comme parlant du Christ et de l'Église.
« Ces choses leur arrivaient pour servir d'exemple » (1 Co 10)
Le texte fondateur est de saint Paul. Rappelant l'Exode — la nuée, le passage de la mer, la manne, le rocher d'où jaillit l'eau —, il écrit :
« Tout cela leur arrivait pour servir d'exemple, et a été écrit pour notre instruction, à nous qui touchons à la fin des temps. » — Saint Paul, 1 Corinthiens 10, 11[10]
Le mot grec employé est typos (« type », « figure ») et l'adverbe typikôs (« de manière typique »)[11] : les événements de l'Ancien Testament sont des types, des préfigurations réelles voulues par Dieu, dont le Christ et les sacrements sont l'accomplissement. C'est la racine de ce qu'on appellera la typologie, cœur du sens allégorique. Pour le catalogue de ces préfigurations, voir Les figures du Christ dans l'Ancien Testament.
L'allégorie de Sara et Agar (Ga 4)
Saint Paul va plus loin encore. Commentant l'histoire des deux fils d'Abraham — l'un né de l'esclave Agar, l'autre de la femme libre Sara —, il emploie explicitement le verbe allègoroumena :
« Il y a là une allégorie : ces femmes sont les deux Alliances. […] La Jérusalem d'en haut est libre, et c'est elle notre mère. » — Saint Paul, Galates 4, 24-26[12]
L'Apôtre lui-même autorise donc une lecture où les personnages et les institutions de l'Ancien Testament figurent des réalités spirituelles : les deux alliances, la Jérusalem terrestre et la Jérusalem céleste. Ce n'est pas un procédé littéraire ajouté après coup, mais la manière dont l'Esprit Saint — qui a inspiré Paul comme il avait inspiré la Genèse — relit sa propre Parole.
Le Christ ouvrant les Écritures (Lc 24)
La clé de toute la lecture spirituelle est donnée par le Christ ressuscité lui-même, sur le chemin d'Emmaüs :
« Et, commençant par Moïse et par tous les Prophètes, il leur interpréta, dans toutes les Écritures, ce qui le concernait. » — Évangile selon saint Luc, 24, 27[13]
Le Christ affirme que toute l'Écriture parle de lui : « Vous scrutez les Écritures […] : ce sont elles qui rendent témoignage de moi »[14]. La lecture spirituelle n'est donc pas une surinterprétation pieuse plaquée sur le texte : elle est la lecture que le Christ lui-même a inaugurée et confiée à son Église. Lire l'Ancien Testament sans y chercher le Christ, ce serait, pour la tradition, s'arrêter à la lettre qui « tue » et manquer l'Esprit qui « fait vivre ».
« Le Nouveau caché dans l'Ancien » : la formule de saint Augustin
Toute cette dynamique a été résumée par saint Augustin en une formule devenue proverbiale, que le Catéchisme cite encore aujourd'hui[15] :
« Le Nouveau Testament est caché dans l'Ancien, et l'Ancien est dévoilé dans le Nouveau. » — Saint Augustin, Questions sur l'Heptateuque, 2, 73[16]
L'Ancien et le Nouveau Testament ne sont pas deux livres juxtaposés, mais une seule économie du salut que Dieu déploie en deux temps. L'Ancien contient le Nouveau « en figure » ; le Nouveau révèle le sens caché de l'Ancien. C'est précisément l'espace où le sens spirituel se déploie.
Le sens littéral : socle de tous les autres
Avant de monter vers le sens spirituel, il faut affermir le sol : le sens littéral. Contre une idée reçue, la tradition catholique — et saint Thomas le premier — accorde au sens littéral une primauté absolue. Le sens spirituel n'est jamais une fuite hors du texte : il est ce que le texte, pris au sérieux dans sa lettre, porte plus loin.
Ce qu'est le sens littéral (et ce qu'il n'est pas)
Le Catéchisme le définit avec précision :
« Le sens littéral. C'est le sens signifié par les paroles de l'Écriture et découvert par l'exégèse qui suit les règles de la juste interprétation. "Tous les sens de la Sainte Écriture se fondent sur le sens littéral." » — Catéchisme de l'Église catholique, § 116[17]
Trois précisions importantes. D'abord, le sens littéral n'est pas le sens « matériel » ou « littéraliste » : il inclut les métaphores, les paraboles, les hyperboles, la poésie. Quand le Psaume dit que les montagnes « bondissent comme des béliers », le sens littéral est l'image poétique voulue par l'auteur, non l'idée absurde que des montagnes sautent. Ensuite, accéder au sens littéral suppose un vrai travail : connaître la langue, le genre littéraire, le contexte historique et culturel — ce que Dei Verbum § 12 demande expressément[18]. Enfin, le sens littéral est le sens voulu par l'auteur humain inspiré : c'est lui qui fixe le point de départ et empêche l'interprétation de dériver.
Saint Thomas : « tous les sens se fondent sur le littéral »
La règle d'or de saint Thomas, reprise mot pour mot par le Catéchisme, est que la richesse spirituelle ne dispense jamais de la lettre, mais en dépend :
« Tous les sens [de l'Écriture] se fondent sur un seul, le sens littéral, et c'est de lui seul que l'on peut tirer un argument, et non de ceux qui sont dits par allégorie. » — Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, I, q. 1, a. 10, ad 1[19]
Autrement dit : on ne prouve pas une doctrine par une allégorie. Si un Père voit dans les deux deniers du bon Samaritain les deux Testaments, c'est une lecture spirituelle édifiante — mais on ne fondera jamais le dogme des deux Testaments sur ce détail : on le fonde sur ce que le texte affirme littéralement ailleurs. Cette règle est un garde-fou décisif : elle a permis à la théologie catholique d'échapper aux excès de l'allégorisme tout en conservant la fécondité de la lecture spirituelle.
Pourquoi seul le sens littéral fait argument en théologie
La raison est logique. Le sens spirituel suppose que les réalités signifiées par les mots en signifient d'autres ; mais pour savoir quelles réalités sont en jeu, il faut d'abord établir ce que le texte dit — donc le sens littéral. Le spirituel est greffé sur le littéral comme le fruit sur la branche : couper la branche, c'est perdre le fruit. C'est pourquoi un sens spirituel authentique se reconnaît à ce qu'il prolonge le littéral sans le contredire, et à ce qu'il est confirmé ailleurs par l'enseignement explicite de l'Écriture ou de l'Église. Un « sens spirituel » qui contredirait la lettre, ou qui ne reposerait sur rien, ne serait pas un sens de l'Écriture : ce serait une projection du lecteur.
Le sens spirituel et ses trois dimensions
Sur ce socle s'élève le sens spirituel, traditionnellement divisé en trois selon l'objet qu'il éclaire : ce qu'il faut croire (allégorique), ce qu'il faut faire (moral), ce vers quoi l'on tend (anagogique). Avec le sens littéral, on obtient les fameux quatre sens de l'Écriture.
Définition : lire dans l'Esprit, à la lumière du mystère pascal
La meilleure définition contemporaine est celle de la Commission biblique pontificale (1993). Le sens spirituel y est défini comme :
« le sens exprimé par les textes bibliques quand on les lit sous l'influence de l'Esprit Saint dans le contexte du mystère pascal du Christ et de la vie nouvelle qui en résulte. » — Commission biblique pontificale, L'interprétation de la Bible dans l'Église, II, B, 2 (1993)[20]
Trois éléments y sont essentiels et balisent la lecture spirituelle contre les dérives : (1) elle se fait sous l'influence de l'Esprit Saint, non par virtuosité personnelle ; (2) son centre est le mystère pascal — mort et résurrection du Christ ; (3) elle débouche sur une vie nouvelle, non sur un simple jeu intellectuel. La Commission ajoute qu'il n'y a pas lieu d'opposer le sens spirituel au sens littéral : le sens spirituel n'est pas un second étage flottant, il est le sens littéral lui-même « relu » à la lumière de Pâques[21].
Le sens allégorique : ce que tu dois croire
Le sens allégorique (du grec allègorein, « dire autre chose ») reconnaît dans les personnes, les événements et les institutions de l'Ancien Testament des figures du Christ et de l'Église. Le Catéchisme en donne l'exemple canonique :
« Le sens allégorique. Nous pouvons acquérir une compréhension plus profonde des événements en reconnaissant leur signification dans le Christ ; ainsi la traversée de la mer Rouge est un signe de la victoire du Christ, et donc du Baptême. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 117[22]
L'allégorie répond à la question « que dois-je croire ? » : elle nourrit la foi en montrant l'unité du dessein de Dieu. L'arche de Noé figure l'Église qui sauve des eaux ; l'agneau pascal figure le Christ immolé ; le serpent d'airain élevé par Moïse figure la Croix (le Christ lui-même fait ce rapprochement, Jn 3, 14) ; Isaac portant le bois du sacrifice figure le Christ portant sa Croix. C'est le sens spirituel par excellence, celui que le Nouveau Testament pratique le plus.
Le sens moral (tropologique) : ce que tu dois faire
Le sens moral, dit aussi tropologique (du grec tropos, « manière d'agir »), tire de l'Écriture des leçons pour la conduite chrétienne :
« Le sens moral. Les événements rapportés dans l'Écriture peuvent nous conduire à un agir juste. Ils ont été écrits "pour notre instruction" (1 Co 10, 11). » — Catéchisme de l'Église catholique, § 117[23]
Il répond à la question « que dois-je faire ? ». Le combat de David contre Goliath devient le combat du chrétien contre ses vices ; la sortie d'Égypte devient la sortie du péché ; les vertus d'Abraham, de Ruth ou de Tobie deviennent un programme de vie. Ce sens fut particulièrement cher à la tradition monastique, qui lisait l'Écriture moins pour spéculer que pour se laisser transformer. Saint Grégoire le Grand en a fait la trame de ses Moralia in Job[24].
Le sens anagogique : ce vers quoi tu tends
Le sens anagogique (du grec anagôgè, « élévation », « montée ») lit les réalités bibliques comme des signes du Ciel et des fins dernières :
« Le sens anagogique. Nous pouvons voir des réalités et des événements dans leur signification éternelle, nous acheminant (en grec : anagogè) vers notre Patrie ; ainsi l'Église sur la terre est le signe de la Jérusalem céleste. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 117[25]
Il répond à la question « vers quoi vais-je ? ». La Terre promise figure le Ciel ; le repos du sabbat figure le repos éternel ; la Jérusalem de pierre figure la « Jérusalem d'en haut » (Ga 4, 26 ; Ap 21). L'anagogie tend tout le mouvement de la lecture vers l'espérance : elle empêche la foi de s'enfermer dans le présent et la tire vers l'éternité.
Le distique médiéval : « Littera gesta docet… »
Tout cela a été ramassé, vers 1260, dans un distique mnémotechnique d'une efficacité redoutable, dû au dominicain scandinave Augustin de Dacie dans son Rotulus pugillaris[26] :
« Littera gesta docet, quid credas allegoria, moralis quid agas, quo tendas anagogia. » « La lettre enseigne les faits ; l'allégorie, ce que tu dois croire ; le sens moral, ce que tu dois faire ; l'anagogie, ce vers quoi tu tends. » — Distique des quatre sens, repris par le Catéchisme, § 118[27]
Ce vers résume mille ans de tradition en huit mots-clés : gesta (les faits), credas (croire), agas (agir), tendas (tendre). Il a structuré tout l'enseignement médiéval de l'Écriture et reste aujourd'hui la meilleure porte d'entrée dans la doctrine des sens. On notera une variante du dernier hémistiche dans certains manuscrits — « quid speres anagogia » (« l'anagogie, ce que tu dois espérer »)[28] — qui dit la même chose : l'anagogie est le sens de l'espérance.
Aux sources de la doctrine : des Pères à saint Thomas
La doctrine des quatre sens n'est pas tombée du ciel toute faite : elle s'est constituée lentement, des premiers Pères grecs jusqu'à la synthèse scolastique, en se purifiant de ses excès.
Origène et la triple lecture (corps, âme, esprit)
Le premier grand théoricien du sens spirituel est Origène (v. 185 – v. 253), à Alexandrie. Dans son traité Des Principes (livre IV), il compare l'Écriture à l'homme, fait de corps, d'âme et d'esprit, et propose donc une triple lecture :
« Chacun doit décrire en son âme, de façon triple, les pensées des Saintes Écritures : afin que le simple soit édifié par la chair, pour ainsi dire, de l'Écriture — c'est le nom que nous donnons au sens immédiat ; tandis que celui qui a progressé le sera par l'âme ; et le parfait […] par la loi spirituelle, qui contient l'ombre des biens à venir. » — Origène, Des Principes, IV, 2, 4[29]
Origène appuie cette triple lecture sur un verset des Proverbes (22, 20) qu'il lit « écris ces choses trois fois »[30]. Son génie a ouvert l'exégèse spirituelle à toute la tradition ; mais son audace allégorique, parfois détachée de l'histoire, a aussi appelé des corrections. C'est à partir de sa triple lecture que se constituera, en se précisant, le schéma des quatre sens.
Les écoles d'Alexandrie et d'Antioche : allégorie contre typologie
L'Antiquité chrétienne a connu une tension féconde entre deux écoles[31]. Alexandrie (Origène, saint Cyrille) cultive l'allégorie, parfois jusqu'à dissoudre l'histoire dans le symbole. Antioche (saint Jean Chrysostome, Théodore de Mopsueste) insiste sur le sens historique et préfère la typologie — qui respecte la réalité des faits anciens tout en y lisant une préfiguration. La sagesse catholique a retenu le meilleur des deux : une typologie fondée sur l'histoire réelle (Antioche) ouverte sur le mystère du Christ (Alexandrie), en se gardant de l'allégorisme qui volatilise le texte. Cette distinction commande encore aujourd'hui le discernement entre une lecture spirituelle saine et un symbolisme arbitraire.
Jean Cassien et l'exemple de Jérusalem
C'est à Jean Cassien (v. 360 – v. 435), qui transmet la sagesse des Pères du désert à l'Occident monastique, que l'on doit l'exposé classique des quatre sens. Dans sa quatorzième Conférence, il prend un seul mot — Jérusalem — et montre qu'il se lit de quatre manières :
« Ces quatre figures convergent, si on le veut, en un seul sujet, de sorte qu'une seule et même Jérusalem peut être entendue de quatre façons : historiquement, la cité des Juifs ; allégoriquement, l'Église du Christ ; anagogiquement, la cité céleste de Dieu, "qui est la mère de nous tous" ; tropologiquement, l'âme de l'homme. » — Jean Cassien, Conférences, XIV, 8[32]
Cet exemple est devenu le modèle d'école de toute la tradition occidentale : il montre que les quatre sens ne sont pas quatre textes différents, mais quatre profondeurs d'un même texte, qui se déploient sans se contredire. Cassien fixe ici le vocabulaire (histoire, allégorie, tropologie, anagogie) que reprendront tout le Moyen Âge et, finalement, le Catéchisme.
Saint Grégoire le Grand et la lecture monastique
Le pape saint Grégoire le Grand (v. 540-604) popularise la lecture spirituelle dans l'Occident latin, surtout par ses immenses Moralia in Job[33]. Il compare l'Écriture à un fleuve « où l'agneau marche et l'éléphant nage » — assez clair pour le simple, assez profond pour le savant. Il privilégie le passage du sens historique au sens moral (la tropologie), faisant de l'Écriture une école de conversion intérieure. Sa méthode, plus contemplative que technique, a façonné des siècles de lectio divina monastique : on lit l'Écriture pour s'y laisser juger et transformer, non pour la dominer.
La synthèse scolastique de saint Thomas d'Aquin
Au XIIIᵉ siècle, saint Thomas d'Aquin opère la synthèse décisive (Somme théologique, I, q. 1, a. 10). Il accomplit trois choses. D'abord il fonde la doctrine en métaphysique : le sens spirituel est possible parce que Dieu, auteur de l'histoire, peut faire signifier les choses elles-mêmes. Ensuite il ordonne les sens : un sens littéral, trois sens spirituels, tous greffés sur le littéral. Enfin il discipline l'exégèse : seul le littéral fait argument, ce qui protège la théologie de l'arbitraire. Avec Thomas, la doctrine des quatre sens cesse d'être une pratique spirituelle pour devenir une théologie rigoureuse de la Parole de Dieu — celle que reprendra le Catéchisme.
Typologie, allégorie, accommodation : distinctions nécessaires
Tout n'est pas sens spirituel dans ce qu'on appelle parfois « lecture spirituelle ». La tradition catholique distingue soigneusement plusieurs réalités, dont certaines sont des sens véritables de l'Écriture (voulus par Dieu), d'autres de simples usages pieux sans valeur probante. Confondre les deux est la principale source d'erreurs.
La typologie : un sens voulu par Dieu dans les faits
La typologie est le noyau dur et le plus sûr du sens spirituel. Elle repose sur le fait que Dieu a disposé des événements et des personnes réels (les « types ») pour en préfigurer d'autres (les « antitypes »). Adam est le type du Christ (« nouvel Adam », Rm 5, 14) ; le déluge et l'arche préfigurent le baptême (1 P 3, 20-21) ; Melchisédech préfigure le sacerdoce du Christ (He 7). La typologie respecte l'histoire : le type a réellement existé, et c'est dans sa réalité même qu'il porte l'annonce. C'est pourquoi elle fait pleinement partie du sens spirituel et que le Nouveau Testament la pratique abondamment.
L'allégorisme : la tentation de tout volatiliser
L'allégorisme (à distinguer du sens allégorique légitime) est sa caricature : il consiste à plaquer sur le texte des significations arbitraires, sans lien avec la lettre ni avec la foi de l'Église, jusqu'à dissoudre l'histoire dans le symbole. Quand chaque chiffre, chaque couleur, chaque détail se met à « signifier » n'importe quoi au gré de l'interprète, on n'est plus dans l'Écriture mais dans l'imagination. La règle thomiste — seul le littéral fait argument — et l'enracinement dans la Tradition de l'Église sont les deux remparts contre cette dérive. Le sens allégorique est légitime quand il prolonge le littéral et qu'il est reçu par l'Église ; il devient allégorisme dès qu'il s'en affranchit.
Le sens accommodatice : usage pieux, non autorité doctrinale
Le sens accommodatice consiste à « accommoder » un texte biblique à une situation à laquelle il ne pensait pas — par exemple appliquer à une sainte fondatrice un verset écrit pour la Sagesse. La liturgie le fait constamment, et c'est légitime et fécond comme usage spirituel. Mais — point capital — ce n'est pas un sens de l'Écriture : l'accommodation ne prouve rien, car elle vient du lecteur, non de l'intention divine inscrite dans le texte. La confondre avec la typologie serait une faute : on ne peut fonder un dogme sur une accommodation, si belle soit-elle.
Le sensus plenior : le « sens plénier »
L'exégèse moderne a forgé la notion de sensus plenior (« sens plénier ») : un sens plus profond, voulu par Dieu mais non clairement perçu par l'auteur humain, qui se révèle à la lumière de la Révélation achevée ou du développement du dogme. Exemple classique : la prophétie de l'« Emmanuel » né d'une « jeune femme » (Is 7, 14), relue par saint Matthieu comme annonce de la naissance virginale du Christ. La Commission biblique pontificale (1993) accepte cette notion avec prudence, en la rattachant soit au sens littéral approfondi, soit au sens spirituel, et en exigeant qu'elle soit contrôlée par un texte ultérieur inspiré ou par la Tradition authentique — faute de quoi elle ne serait qu'une opinion[34].
Le sens spirituel dans la liturgie et la vie chrétienne
Le sens spirituel n'est pas d'abord une affaire de spécialistes : il est, depuis les origines, le mode de lecture vivant de l'Église en prière. La liturgie et la lectio divina en sont le terrain natif.
La liturgie, lieu natif du sens spirituel
C'est dans la liturgie que l'Église lit le plus spontanément l'Écriture au sens spirituel. La nuit de Pâques, la Vigile relit toute l'histoire sainte — création, sacrifice d'Isaac, passage de la mer Rouge, prophéties — comme une seule annonce du Christ ressuscité. Le passage de la mer Rouge n'y est pas un fait du passé : il est chanté comme figure du baptême que reçoivent, cette nuit-là, les catéchumènes. La typologie y est priée, non démontrée. C'est pourquoi la tradition affirme que la liturgie est « le lieu privilégié » de la lecture spirituelle : ce que l'exégèse analyse, la liturgie le célèbre.
Lectio divina : les quatre sens comme échelle de prière
La lectio divina — lecture priante de la Bible pratiquée par les moines depuis Cassien et Grégoire — épouse naturellement les quatre sens. Le moine lit le texte (sa lettre : lectio), médite ce qu'il révèle du Christ et de la foi (allégorie : meditatio), se laisse convertir dans son agir (tropologie : oratio), et s'élève vers Dieu et le Ciel (anagogie : contemplatio). Les quatre sens deviennent ainsi les quatre barreaux d'une échelle qui mène de la page à la prière. Cette méthode reste aujourd'hui recommandée par l'Église ; le pape Benoît XVI en a fait l'un des cœurs de son exhortation Verbum Domini (2010)[35]. Pour la pratique concrète, voir Comment lire la Bible catholiquement.
Les Psaumes priés dans le Christ
Le cas des Psaumes est le plus parlant. Israël les a composés et priés (sens littéral) ; l'Église les prie chaque jour dans la voix du Christ (sens spirituel). Quand le chrétien chante « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » (Ps 21), il prie d'abord la plainte d'un juste persécuté, mais il prie surtout la prière du Christ en croix, qui a fait sienne cette parole (Mt 27, 46). Toute la Liturgie des Heures repose sur cette lecture christologique des Psaumes : les mêmes mots, infiniment approfondis par le mystère pascal. C'est le sens spirituel à l'œuvre, non dans un commentaire, mais dans la prière quotidienne de l'Église.
L'Église et l'exégèse moderne
Le sens spirituel a connu une longue éclipse à l'époque moderne, avant d'être pleinement réhabilité par le Magistère du XXᵉ siècle. Comprendre ce mouvement permet de situer la position catholique actuelle, équilibrée entre rigueur historique et profondeur spirituelle.
La méthode historico-critique et l'éclipse du sens spirituel
À partir du XIXᵉ siècle, la méthode historico-critique s'est imposée : elle étudie les textes bibliques comme des documents historiques — sources, datation, genres littéraires, milieux de rédaction. Cette méthode est légitime et nécessaire : elle sert le sens littéral, que l'Église a toujours voulu solide[36]. Mais, poussée à l'extrême par une partie de l'exégèse rationaliste, elle a parfois prétendu que seul le sens reconstruit par l'historien comptait — réduisant le sens spirituel à une survivance pieuse, voire à une illusion. Le risque était une Bible « congelée dans le passé », savante mais muette pour la foi.
Henri de Lubac et la redécouverte des quatre sens
C'est le jésuite Henri de Lubac (1896-1991), futur cardinal, qui a opéré la grande réhabilitation. Dans son œuvre monumentale Exégèse médiévale : les quatre sens de l'Écriture (4 volumes, Aubier, 1959-1964)[37], il montre que la lecture aux quatre sens n'était pas une fantaisie médiévale, mais une théologie cohérente centrée sur le Christ, et que la couper de la Bible reviendrait à perdre l'unité des deux Testaments. De Lubac résume ainsi la fécondité du schéma : l'histoire (lettre) fonde, l'allégorie édifie la foi, la tropologie convertit, l'anagogie console et élève. Son influence a directement préparé le chapitre de Dei Verbum sur l'interprétation et la doctrine du Catéchisme.
Dei Verbum 12 : lire « dans le même Esprit »
Le concile Vatican II, dans la constitution dogmatique Dei Verbum (1965), a fixé l'équilibre catholique. Il demande les deux : d'une part le travail sur le sens littéral (genres littéraires, contexte) ; d'autre part la lecture dans l'Esprit :
« L'Écriture sainte doit être lue et interprétée à la lumière du même Esprit qui l'a fait rédiger. » — Concile Vatican II, Dei Verbum, § 12[38]
Le Concile énonce trois critères de cette lecture spirituelle ecclésiale, repris par le Catéchisme[39] : être attentif au « contenu et à l'unité de toute l'Écriture » (le Christ en est le centre), la lire dans la « Tradition vivante de toute l'Église », et respecter « l'analogie de la foi ». Le sens spirituel n'est donc jamais une lecture privée : il se reçoit dans la communion de l'Église.
La Commission biblique pontificale (1993) : réconcilier les deux sens
En 1993, la Commission biblique pontificale, présentée par le cardinal Joseph Ratzinger, publie L'interprétation de la Bible dans l'Église — bilan le plus complet de la question. Le document accueille pleinement la méthode historico-critique comme indispensable pour le sens littéral, tout en réaffirmant avec force la légitimité du sens spirituel, qu'il définit (voir plus haut) par le mystère pascal[40]. Surtout, il refuse de les opposer : le sens spirituel n'est pas un ajout subjectif, c'est le sens littéral lui-même tel qu'il s'accomplit dans le Christ. Le document met cependant en garde contre les lectures « fondamentalistes » qui s'arrêtent à la lettre matérielle, comme contre les symbolismes arbitraires qui s'en affranchissent[41].
Benoît XVI et Verbum Domini
Le pape Benoît XVI a couronné ce mouvement dans son exhortation Verbum Domini (2010), fruit du Synode sur la Parole de Dieu. Il y plaide pour une exégèse qui unisse les deux dimensions — historique et théologique — et rappelle que « là où l'exégèse n'est pas théologie, l'Écriture ne peut être l'âme de la théologie, et vice versa, là où la théologie n'est pas essentiellement interprétation de l'Écriture dans l'Église, cette théologie n'a plus de fondement »[42]. Lire la Bible au seul niveau historique, sans la foi, c'est ne lire qu'une « lettre morte » ; la lire dans l'Esprit, c'est y rencontrer le Christ vivant. Ainsi se referme, au plus haut niveau du Magistère, la grande synthèse : le sens littéral et le sens spirituel ne sont pas rivaux, mais les deux profondeurs d'une même Parole, l'une portant l'autre.
« L'ignorance des Écritures, c'est l'ignorance du Christ. » — Saint Jérôme, Commentaire sur Isaïe, prologue[43]
La doctrine du sens spirituel n'a finalement qu'un but : que la lecture de la Bible ne s'arrête pas à la surface des mots, mais conduise à Celui dont toute l'Écriture parle, pour le croire (allégorie), le suivre (morale) et le rejoindre (anagogie).
Pour aller plus loin
- Lire La Bible : la formation du canon, les 73 livres inspirés et la doctrine de l'inspiration qui fonde la pluralité des sens.
- Lire L'interprétation catholique de la Bible : les règles de lecture de l'Église et la méthode historico-critique au service du sens littéral.
- Lire Comment lire la Bible catholiquement : la pratique concrète de la lectio divina et de la lecture priante.
- Lire Les figures du Christ dans l'Ancien Testament : le catalogue des grandes préfigurations typologiques (Adam, Isaac, l'agneau pascal, le serpent d'airain, Melchisédech…).
- Retenir le cœur du sujet : l'Écriture a un sens littéral (ce que disent les mots) et un sens spirituel (ce que Dieu fait signifier par les réalités elles-mêmes), ce dernier se déployant en trois — croire (allégorie), agir (morale), espérer (anagogie). Tout sens spirituel authentique se fonde sur le littéral, se reçoit dans la foi de l'Église et conduit au Christ.
Notes et références
Commission biblique pontificale, L'interprétation de la Bible dans l'Église (15 avril 1993), II, B, 2 : le sens spirituel est défini comme « le sens exprimé par les textes bibliques quand on les lit sous l'influence de l'Esprit Saint dans le contexte du mystère pascal du Christ et de la vie nouvelle qui en résulte ». Document présenté à Jean-Paul II le 23 avril 1993 par le cardinal Joseph Ratzinger. Texte officiel : vatican.va.
1 20 40Catéchisme de l'Église catholique, § 115 : « Selon une ancienne tradition, on peut distinguer deux sens de l'Écriture : le sens littéral et le sens spirituel, ce dernier se subdivisant en sens allégorique, moral et anagogique. La profonde concordance des quatre sens assure toute sa richesse à la lecture vivante de l'Écriture dans l'Église. »
22 Corinthiens 3, 6 : « [Dieu] nous a rendus capables d'être les ministres d'une nouvelle Alliance, non de la lettre mais de l'Esprit ; car la lettre tue, mais l'Esprit fait vivre. » Verset constamment cité par les Pères comme fondement de la lecture spirituelle.
3Augustin de Dacie (✝ 1285), dominicain, prieur provincial de la province de Dacie, Rotulus pugillaris (vers 1260) : manuel de formation des frères prêcheurs où apparaît le distique mnémotechnique « Littera gesta docet, quid credas allegoria, / moralis quid agas, quo (var. quid speres) tendas anagogia ». La variante « quid speres » (« ce que tu dois espérer ») rattache explicitement l'anagogie à la vertu d'espérance. Le distique synthétise une tradition plus ancienne (Origène, Cassien, Augustin) et sera repris par tout le Moyen Âge puis par le Catéchisme § 118.
4 26 28Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, Iᵃ pars, q. 1, a. 10 (« L'Écriture sainte doit-elle, sous une même lettre, comporter plusieurs sens ? ») : « L'auteur de l'Écriture sainte est Dieu, au pouvoir de qui il appartient non seulement d'accommoder les mots pour signifier (ce que l'homme aussi peut faire), mais encore les choses elles-mêmes. […] Et c'est pourquoi, alors que dans toutes les sciences les mots ont une signification, l'Écriture sainte a ceci de propre que les choses mêmes signifiées par les mots signifient à leur tour quelque chose. » Le sens fondé sur les mots = sens littéral/historique ; celui fondé sur les choses = sens spirituel, divisé en allégorique, moral et anagogique. Réponse à l'objection 1 : « tous les sens se fondent sur un seul, le sens littéral, et de lui seul on peut tirer un argument, non de ceux qui se disent par allégorie. » Texte : newadvent.org/summa/1001.htm.
5 8 19Henri de Lubac (1896-1991, cardinal en 1983), Exégèse médiévale : les quatre sens de l'Écriture, 4 volumes, Paris, Aubier (coll. « Théologie » 41, 42, 59), 1959-1964 : étude monumentale qui réhabilite la doctrine des quatre sens comme théologie christocentrique cohérente, et non comme fantaisie médiévale. De Lubac y montre l'unité des deux Testaments et la dépendance du spirituel à l'égard du littéral. Œuvre décisive pour la réception conciliaire et catéchétique de la doctrine.
6 31 37Concile Vatican II, Dei Verbum (18 novembre 1965), § 11 : Dieu est l'« auteur » des livres sacrés, qu'il a inspirés en se servant d'hommes « véritables auteurs » agissant selon leurs facultés ; tout ce que les auteurs inspirés affirment doit être tenu comme affirmé par l'Esprit Saint.
7Catéchisme de l'Église catholique, § 117 : énumération des trois sens spirituels. « 1. Le sens allégorique. Nous pouvons acquérir une compréhension plus profonde des événements en reconnaissant leur signification dans le Christ ; ainsi la traversée de la mer Rouge est un signe de la victoire du Christ, et donc du Baptême (cf. 1 Co 10, 2). 2. Le sens moral. Les événements rapportés dans l'Écriture peuvent nous conduire à un agir juste. Ils ont été écrits "pour notre instruction" (1 Co 10, 11 ; cf. He 3-4, 11). 3. Le sens anagogique (de anagogè, "montée"). Nous pouvons voir des réalités et des événements dans leur signification éternelle, nous acheminant vers notre Patrie : ainsi l'Église sur la terre est le signe de la Jérusalem céleste (cf. Ap 21, 1 – 22, 5). »
9 22 23 251 Corinthiens 10, 1-11 : saint Paul relit l'Exode (nuée, mer, manne, rocher : « ce rocher, c'était le Christ », v. 4) et conclut : « Tout cela leur arrivait pour servir d'exemple (grec typikôs, "de manière typique"), et a été écrit pour notre instruction » (v. 11). Source du vocabulaire de la typologie (typos).
10 11Galates 4, 21-31 : saint Paul interprète Agar et Sara comme « les deux Alliances » (v. 24, grec allègoroumena, « dites par allégorie ») ; « la Jérusalem d'en haut est libre, et c'est elle notre mère » (v. 26). Texte néotestamentaire fondant explicitement la lecture allégorique.
12Luc 24, 27 (disciples d'Emmaüs) : « Et, commençant par Moïse et par tous les Prophètes, il leur interpréta, dans toutes les Écritures, ce qui le concernait » ; cf. Lc 24, 44 : « il fallait que s'accomplisse tout ce qui est écrit de moi dans la loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes ».
13Jean 5, 39 : « Vous scrutez les Écritures parce que vous pensez avoir par elles la vie éternelle : ce sont elles qui rendent témoignage de moi. »
14Catéchisme de l'Église catholique, § 129 : « les chrétiens lisent l'Ancien Testament à la lumière du Christ mort et ressuscité. […] D'ailleurs, le Nouveau Testament demande d'être lu à la lumière de l'Ancien. […] Selon un vieil adage, le Nouveau Testament est caché dans l'Ancien, tandis que l'Ancien est dévoilé dans le Nouveau (cf. saint Augustin, Quaest. in Hept. 2, 73). »
15Saint Augustin, Quaestiones in Heptateuchum, II, 73 (sur Ex 20, 19), PL 34, 623 : « et in Vetere Novum lateat, et in Novo Vetus pateat » — « dans l'Ancien le Nouveau est caché, et dans le Nouveau l'Ancien est dévoilé ». Forme proverbiale reçue : « Novum Testamentum in Vetere latet, Vetus in Novo patet. » Cité par le Catéchisme § 129.
16Catéchisme de l'Église catholique, § 116 : « Le sens littéral. C'est le sens signifié par les paroles de l'Écriture et découvert par l'exégèse qui suit les règles de la juste interprétation. "Omnes sensus (sc. sacrae Scripturae) fundentur super litteralem" — Tous les sens de la Sainte Écriture se fondent sur le sens littéral. » (citant Thomas d'Aquin, S. Th. I, q. 1, a. 10, ad 1).
17Concile Vatican II, Dei Verbum, § 12 : pour découvrir l'intention des auteurs sacrés, l'interprète doit tenir compte des « genres littéraires », des manières de penser, de parler et de raconter en usage à l'époque ; mais l'Écriture « doit être lue et interprétée à la lumière du même Esprit qui l'a fait rédiger », d'où les trois critères (unité de l'Écriture, Tradition vivante, analogie de la foi).
18 36 38Commission biblique pontificale, L'interprétation de la Bible dans l'Église (1993), II, B : sur les rapports entre sens littéral, sens spirituel et sensus plenior. Le document refuse d'opposer sens littéral et sens spirituel (le second est l'accomplissement du premier dans le mystère pascal), met en garde contre la lecture « fondamentaliste » qui absolutise la lettre matérielle, et n'accepte le sensus plenior (« sens plénier » voulu par Dieu mais non pleinement perçu par l'auteur humain) que s'il est contrôlé par un texte inspiré ultérieur ou par la Tradition authentique.
21 34 41Saint Grégoire le Grand, Moralia in Job (Commentaire moral sur Job, v. 579-595), épître dédicatoire à Léandre de Séville : Grégoire expose sa méthode des trois niveaux (historique, allégorique, moral) et l'image de l'Écriture comme un fleuve « où l'agneau marche et l'éléphant nage » (in quo et agnus ambulet et elephas natet). Œuvre fondatrice de la lecture spirituelle et morale (tropologique) de l'Occident monastique.
24 33Catéchisme de l'Église catholique, § 118 : « Un distique médiéval résume la signification des quatre sens : "Littera gesta docet, quid credas allegoria, / Moralis quid agas, quo tendas anagogia." » (« La lettre enseigne les faits, l'allégorie ce que tu dois croire, le sens moral ce que tu dois faire, l'anagogie où tu tends. »)
27Origène, Traité des Principes (Peri Archôn / De Principiis), IV, 2, 4 : l'Écriture, comme l'homme, a un corps, une âme et un esprit ; d'où une triple lecture — sens « charnel » (immédiat) pour les simples, sens « psychique » (moral) pour les progressants, sens « spirituel » (mystique) pour les parfaits. Origène appuie cette triple division sur Proverbes 22, 20 (LXX), qu'il lit « écris-les pour toi trois fois (trissôs), en conseil et en science ». Texte : newadvent.org/fathers/04124.htm. Première grande théorie du sens spirituel, à l'origine du schéma ultérieur des quatre sens.
29 30Jean Cassien, Conférences (Collationes), XIV, 8 (conférence de l'abbé Nesteros « sur la science spirituelle ») : exposé classique des quatre modes d'interprétation — historia, allegoria, anagoge, tropologia. Exemple type : « une seule et même Jérusalem peut être entendue de quatre façons : historiquement la cité des Juifs ; allégoriquement l'Église du Christ ; anagogiquement la cité céleste de Dieu "qui est la mère de nous tous" (Ga 4, 26) ; tropologiquement l'âme de l'homme ». Texte : newadvent.org/fathers/350814.htm. Cassien fixe le vocabulaire latin des quatre sens pour tout l'Occident.
32Benoît XVI, exhortation apostolique post-synodale Verbum Domini (30 septembre 2010), § 35 (dans le développement §§ 34-38) : plaidoyer pour une herméneutique de la foi unissant l'analyse historico-critique (sens littéral) et l'interprétation théologique (sens spirituel) ; « là où l'exégèse n'est pas théologie, l'Écriture ne peut être l'âme de la théologie, et vice versa, là où la théologie n'est pas essentiellement interprétation de l'Écriture dans l'Église, cette théologie n'a plus de fondement » (note 114 : allocution à la XIVᵉ Congrégation générale du Synode, 14 octobre 2008) ; recommandation de la lectio divina. Texte : vatican.va.
35 42Catéchisme de l'Église catholique, §§ 112-114 : les trois critères pour interpréter l'Écriture « selon l'Esprit qui l'a inspirée » (Dei Verbum § 12) : (1) « être très attentif au contenu et à l'unité de toute l'Écriture » ; (2) « lire l'Écriture dans la Tradition vivante de toute l'Église » ; (3) « être attentif à l'analogie de la foi ».
39Saint Jérôme (v. 347-420), Commentaire sur Isaïe, prologue (vers 408-410) : « Ignoratio Scripturarum, ignoratio Christi est » — « L'ignorance des Écritures, c'est l'ignorance du Christ. » Formule reprise par le Catéchisme § 133 et par Dei Verbum § 25.
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