Henri de Lubac (1896-1991)

Le grand théologien jésuite du XXᵉ siècle, âme du « ressourcement » et co-fondateur de Sources Chrétiennes. Auteur du Drame de l'humanisme athée et penseur du désir naturel de voir Dieu, relevé par ses supérieurs dès juin 1950 — avant Humani generis (12 août 1950, qui ne nomme personne) — puis réhabilité comme expert de Vatican II, co-fondateur de Communio et créé cardinal en 1983 : Henri de Lubac contre le modernisme dissolvant comme contre la rupture traditionaliste.

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Henri de Lubac (1896-1991) est l'un des plus grands théologiens catholiques du XXᵉ siècle, et sans doute celui qui a le plus profondément marqué le visage doctrinal de l'Église contemporaine. Jésuite formé dans les tranchées de la Grande Guerre, professeur à Lyon, il fut l'âme d'un mouvement qu'on a appelé le ressourcement : non pas une modernisation de la foi, mais un retour aux sources vivantes — l'Écriture, les Pères de l'Église, la grande tradition — pour rendre à la théologie sa sève, contre une scolastique d'école devenue sèche et défensive[1].

Cet homme discret a connu les deux extrêmes d'une vie d'Église : la disgrâce et la pourpre. Soupçonné dans les années 1940 de saper la gratuité de la grâce, relevé de son enseignement dès juin 1950 par ses supérieurs — deux mois avant l'encyclique Humani generis (12 août 1950), qui ne nomme personne —, trois de ses livres retirés des bibliothèques de la Compagnie (De la connaissance de Dieu, Corpus mysticum, Surnaturel)[2] — puis, dix ans plus tard, nommé par Jean XXIII consulteur de la commission préparatoire (1960), puis expert (peritus) du concile Vatican II, où sa pensée marqua trois constitutions majeures[3]. En 1983, Jean-Paul II le créa cardinal, en le dispensant, à sa demande, de devenir évêque[4]. De Lubac fut ainsi ce paradoxe vivant : un théologien un temps suspecté d'hétérodoxie, devenu l'un des plus sûrs garants de la foi catholique face au double péril du modernisme dissolvant et de la rupture traditionaliste.

Sa thèse la plus célèbre touche le cœur de la foi catholique — à un degré qu'il faut marquer honnêtement : c'est une thèse théologique, longuement débattue (voir la querelle du surnaturel et la mise en garde d'Humani generis en 1950, ci-dessous), non une formule définie : l'homme n'est pas fait pour un bonheur terrestre où Dieu serait un supplément facultatif. Au plus profond de sa nature, il désire voir Dieu — et ce désir, loin de rendre la grâce due, révèle qu'aucun humanisme fermé sur lui-même ne peut tenir sa promesse. C'est le cœur de son grand livre de guerre, Le Drame de l'humanisme athée : un humanisme qui exclut Dieu, loin de libérer l'homme, finit par se retourner contre lui — l'humanisme sans Dieu est un drame, non un progrès[5].

La formule ramassée de cette thèse nous est parvenue mot pour mot par la reprise qu'en fit Paul VI :

« Certes l'homme peut organiser la terre sans Dieu, mais « sans Dieu il ne peut en fin de compte que l'organiser contre l'homme. L'humanisme exclusif est un humanisme inhumain ». » — Paul VI, encyclique Populorum progressio, 26 mars 1967, n° 42 (citant Henri de Lubac)[6]

Un jésuite dans le siècle des idéologies

Le XXᵉ siècle de Henri de Lubac est celui des grandes idéologies qui prétendent construire l'homme sans Dieu : le marxisme, le nietzschéisme, le positivisme, bientôt le nazisme. Toute sa vie de théologien peut se lire comme une réponse à cette prétention — non par la polémique, mais par la redécouverte de ce que le christianisme dit vraiment de l'homme et de son destin.

L'enfant de Cambrai et le choix de la Compagnie

Henri Sonier de Lubac naît le 20 février 1896 à Cambrai, dans une famille catholique de vieille souche, issue de la bourgeoisie du Vivarais et du Nord[7]. La famille s'installe à Lyon, ville qui restera le centre de gravité de toute son existence. Élevé chez les jésuites, le jeune Henri entre dans la Compagnie de Jésus le 9 octobre 1913, à dix-sept ans, alors que les congrégations religieuses, chassées par les lois anticléricales de la IIIᵉ République, se sont réfugiées à l'étranger : c'est en Angleterre, à St Leonards-on-Sea (Sussex), qu'il fait son noviciat — la philosophie, elle, l'attendra à Jersey (1920-1923)[8].

Ce choix engage tout. Devenir jésuite en 1913, dans une France qui vient d'expulser les congrégations, ce n'est pas embrasser une position de pouvoir : c'est entrer dans une Église humiliée, minoritaire, suspecte aux yeux de l'État. De Lubac gardera de cette origine un trait constant : il n'écrit jamais en homme installé, mais en croyant qui doit rendre raison de sa foi dans un monde qui n'y croit plus.

1917 : la blessure qui ne guérit pas

Tranchée allemande occupée par des fantassins britanniques du 11e bataillon du Cheshire Regiment, Ovillers-la-Boisselle (Somme), juillet 1916 — image de contexte : De Lubac, fantassin français, fut gravement blessé l'année suivante. Photo du lieutenant J. W. Brooke, Wikimedia Commons (domaine public), fichier Cheshire Regiment trench Somme 1916.jpg.

La Grande Guerre arrache le jeune religieux à ses études. Mobilisé, il combat dans l'infanterie et, le 1er novembre 1917, il est gravement blessé à la tête — une blessure dont il souffrira toute sa vie, avec des maux de tête et des vertiges qui ne le quitteront plus[9]. Comme pour toute une génération de prêtres et de théologiens — on songe à Étienne Gilson, capturé à Verdun en 1916, détenu en Allemagne jusqu'à la fin de la guerre et décoré de la Croix de guerre[10] —, l'expérience du feu n'est pas une parenthèse : elle donne à leur pensée un poids de réalité. De Lubac a vu de ses yeux ce que produit un monde qui a perdu Dieu ; il ne théorisera jamais l'athéisme de loin.

Rendu à la vie religieuse, il poursuit sa formation, étudie la théologie à Hastings puis à Lyon-Fourvière, et il est ordonné prêtre le 22 août 1927[11]. Deux ans plus tard, en 1929, il est nommé professeur.

Le prêtre et le professeur de Lyon

À partir de 1929, Henri de Lubac enseigne la théologie fondamentale et l'histoire des religions aux Facultés catholiques de Lyon[12]. Il ne sera jamais un universitaire de carrière au sens ordinaire : peu de cours magistraux célèbres, mais une œuvre écrite immense, nourrie d'une érudition patristique prodigieuse et d'une capacité rare à relier les textes anciens aux questions les plus brûlantes de son temps.

C'est à Lyon qu'il tisse les amitiés décisives de sa vie : le jeune Jean Daniélou, avec qui il lancera Sources Chrétiennes ; le paléontologue et jésuite Pierre Teilhard de Chardin, qu'il défendra contre les soupçons ; plus tard, le Suisse Hans Urs von Balthasar, son disciple le plus brillant. Lyon sera aussi, pendant l'Occupation, le foyer d'une résistance spirituelle au nazisme dont de Lubac fut l'une des plumes.

En quelques dates

Frise synthétique de la vie de Henri de Lubac — infographie originale Ignispedia créée par IA.

La frise suivante donne le détail chronologique ; l'infographie en retient les seuils les plus parlants : vocation jésuite, blessure de guerre, service des Pères, mise à l'écart, concile et reconnaissance cardinalice.

  1. 20 février 1896
    Naissance à Cambrai

    Dans une famille catholique de vieille souche, bientôt installée à Lyon.

  2. 9 octobre 1913
    Entrée dans la Compagnie de Jésus

    À dix-sept ans ; noviciat à St Leonards-on-Sea (Sussex), les congrégations étant alors exilées de France.

  3. 1917
    Grave blessure de guerre

    Blessé à la tête au front ; il en gardera des séquelles toute sa vie.

  4. 22 août 1927
    Ordination sacerdotale

    Après des études de théologie à Hastings et à Lyon-Fourvière.

  5. 1929
    Professeur aux Facultés catholiques de Lyon

    Théologie fondamentale et histoire des religions.

  6. 1938
    Catholicisme

    Premier grand livre : la dimension sociale et cosmique du salut.

  7. 1942
    Fondation de Sources Chrétiennes

    Avec Jean Daniélou : rendre les Pères de l'Église à tous les lecteurs.

  8. 1944
    Le Drame de l'humanisme athée

    Sous l'Occupation : Feuerbach, Marx, Nietzsche, Comte et l'impasse de l'athéisme.

  9. 1946
    Surnaturel

    La thèse du désir naturel de voir Dieu : le déclencheur de la querelle.

  10. 1950-1958
    La disgrâce

    Relevé de l'enseignement par ses supérieurs dès juin 1950 (avant Humani generis, qui ne nomme personne) ; trois livres retirés des bibliothèques jésuites.

  11. 1960 puis 1962-1965
    Consulteur puis peritus de Vatican II

    Consulteur de la commission préparatoire (1960), puis expert du concile ; sa pensée marque Dei Verbum, Lumen gentium, Gaudium et spes.

  12. 1972
    Fondation de la revue Communio

    Avec Balthasar et Ratzinger, contre les dérives de l'après-Concile.

  13. 2 février 1983
    Créé cardinal par Jean-Paul II

    Dispensé, à sa demande, de la consécration épiscopale.

  14. 4 septembre 1991
    Mort à Paris

    À 95 ans, honoré par toute l'Église.

Le ressourcement : retourner aux sources vivantes

Pour comprendre de Lubac, il faut saisir le combat théologique de sa jeunesse. Dans la première moitié du XXᵉ siècle, l'enseignement catholique est dominé par une scolastique de manuel : une néo-scolastique rigoureuse, précise, mais souvent coupée de l'Écriture et des Pères, qui présente la doctrine sous forme de thèses à démontrer et à défendre. De Lubac ne rejette pas saint Thomas — il le vénère — mais il refuse de le réduire à un système d'école figé.

Contre une théologie desséchée

Le mot d'ordre du ressourcement n'est pas moderniser mais rajeunir en remontant plus haut. De Lubac est convaincu que la meilleure réponse au monde moderne n'est pas une théologie plus abstraite, mais une théologie plus ancienne et plus vivante : celle des Pères grecs et latins, d'Origène à saint Augustin, qui lisaient l'Écriture comme une Parole vivante et non comme un arsenal de preuves. On a désigné ce courant, parfois avec méfiance, par l'expression nouvelle théologie — étiquette forgée par l'article qui ouvrit la querelle, et que de Lubac a toujours récusée, car il n'y voyait rien de nouveau, mais au contraire le plus vieux et le plus sûr de la tradition[13].

Sources Chrétiennes : rendre les Pères à l'Église

Sources Chrétiennes : le retour aux Pères par l'édition bilingue — infographie originale Ignispedia créée par IA.

En 1942, en pleine guerre, Henri de Lubac fonde avec Jean Daniélou — et avec le concours de Victor Fontoynont et de Claude Mondésert — la collection Sources Chrétiennes[14]. L'idée est simple et révolutionnaire : publier les grands textes des Pères de l'Église en édition bilingue, texte original (grec, latin) et traduction française en regard, accessibles à tous. Ce qui n'était qu'un projet de guerre est devenu l'une des plus grandes entreprises éditoriales du XXᵉ siècle : la collection compte aujourd'hui plus de six cents volumes et a remis dans les mains des fidèles Irénée, Origène, Grégoire de Nysse, Augustin, Bernard.

Ce geste éditorial est déjà une thèse théologique : la foi ne se nourrit pas seulement de manuels contemporains, mais de la sève ininterrompue de la Tradition. En rendant les Pères lisibles, de Lubac rendait à l'Église sa propre mémoire.

Catholicisme (1938) : le salut n'est pas une affaire privée

Son premier grand livre, Catholicisme. Les aspects sociaux du dogme (1938), frappe par sa nouveauté de ton[15]. Contre une piété individualiste qui réduirait le salut à un tête-à-tête de l'âme avec Dieu, de Lubac montre, textes patristiques à l'appui, que le christianisme est social et cosmique : le Christ ne sauve pas des individus isolés, mais l'humanité tout entière, comme un corps. Le dogme lui-même — Trinité, Incarnation, Église, eucharistie — a une portée communautaire. Ce livre, lu et médité par des générations, annonce déjà les grands thèmes de Vatican II sur l'Église peuple de Dieu.

Corpus Mysticum : l'eucharistie et l'Église

En 1944, de Lubac publie Corpus Mysticum. L'Eucharistie et l'Église au Moyen Âge, une enquête historique d'une érudition redoutable[16]. Il y retrace le glissement de sens d'une expression : dans l'Antiquité et le haut Moyen Âge, le corpus mysticum (« corps mystique ») désignait d'abord l'eucharistie, tandis que le corpus verum (« corps véritable ») désignait l'Église ; au XIIᵉ siècle, les deux termes s'inversent. Derrière cette histoire de mots, de Lubac dévoile une vérité que la théologie avait fini par perdre de vue : l'eucharistie et l'Église sont indissociables, elles se font mutuellement.

De cette enquête, la postérité a surtout retenu une thèse ramassée : l'eucharistie et l'Église se font mutuellement — ni Église vivante sans eucharistie, ni eucharistie hors de l'Église[17].

Cette thèse est devenue l'un des axiomes de l'ecclésiologie catholique moderne. Elle dit que l'on ne peut aimer l'eucharistie sans aimer l'Église, ni servir l'Église sans vivre de l'eucharistie : le sacrement construit le corps, et le corps offre le sacrement.

Le drame de l'humanisme athée

Feuerbach, Marx, Nietzsche et Comte dans le diagnostic de De Lubac — infographie originale Ignispedia créée par IA.

En 1944, dans une France occupée, paraît le livre qui restera le plus lu de son auteur : Le Drame de l'humanisme athée[18]. Ce n'est pas un traité abstrait, mais un diagnostic de civilisation, écrit au moment même où le nazisme montrait où mène un humanisme sans Dieu.

Feuerbach, Marx, Nietzsche, Comte

De Lubac ne s'attaque pas à l'athéisme paresseux du sceptique ordinaire, mais à l'athéisme prophétique des grands penseurs du XIXᵉ siècle, ceux qui ont fait de la négation de Dieu une religion de rechange. Il étudie tour à tour Ludwig Feuerbach, pour qui Dieu n'est que l'homme projeté au ciel ; Karl Marx, qui transpose cette projection dans l'économie et l'histoire ; Friedrich Nietzsche, prophète de la « mort de Dieu » et du surhomme ; et Auguste Comte, fondateur d'une « religion de l'humanité » sans transcendance[19]. Leur point commun : pour grandir, l'homme devrait tuer Dieu.

« Sans Dieu, l'homme ne peut organiser le monde que contre l'homme »

La thèse de De Lubac est que cet athéisme, présenté comme une libération, est en réalité un drame — une tragédie qui se retourne contre l'homme lui-même. Là où l'on croit affranchir l'humanité en supprimant Dieu, on la livre à des idoles bien plus cruelles : la race, la classe, l'État, le surhomme. L'humanisme qui exclut Dieu finit par exclure l'homme.

C'est là qu'intervient la thèse la plus célèbre de tout son œuvre, résumée en tête de cet article et reprise mot pour mot par Paul VI dans Populorum progressio. De Lubac n'y oppose pas une théorie à une autre : il constate. L'expérience du XXᵉ siècle — camps, goulags, génocides — lui donnera, hélas, raison. Le livre s'achève sur une note d'espérance : contre les faux prophètes, il oppose la figure de Dostoïevski, romancier de l'homme sauvé par le Christ souffrant.

La Résistance spirituelle sous l'Occupation

Ces idées ne sont pas restées dans les livres. Pendant l'Occupation, Henri de Lubac s'engage dans la résistance spirituelle au nazisme et à l'antisémitisme. Il collabore aux célèbres Cahiers du Témoignage chrétien, diffusés clandestinement, dont le premier, daté du 16 novembre 1941, porte le titre resté fameux : « France, prends garde de perdre ton âme »[20]. Menacé, il doit un temps se cacher. Pour de Lubac, dénoncer l'idolâtrie raciste n'était pas un supplément politique à sa théologie : c'en était l'application directe. L'humanisme athée qu'il analysait dans ses livres avait pris, sous ses yeux, le visage de la barbarie.

La querelle du surnaturel

On arrive ici au cœur de la pensée de De Lubac, et à la controverse qui faillit briser sa carrière. Le sujet paraît technique ; il touche pourtant à la question la plus décisive qui soit : pourquoi l'homme existe-t-il ?

Le problème : « nature pure » et désir de voir Dieu

La querelle du surnaturel : nature pure ou désir naturel de voir Dieu — infographie originale Ignispedia créée par IA.

La théologie scolastique de l'époque défendait, pour protéger la gratuité de la grâce, l'idée d'une nature pure (natura pura) : Dieu aurait pu créer l'homme avec une fin purement naturelle, un bonheur proportionné à ses seules forces, sans jamais l'appeler à le voir face à face. La vision de Dieu (la « vision béatifique ») serait alors un don purement surajouté, sans aucun lien nécessaire avec la nature humaine. On protégeait ainsi la gratuité du surnaturel — mais au prix d'un homme à deux étages, dont l'étage supérieur, la vocation surnaturelle, semblait presque étranger à sa vie réelle.

De Lubac, lecteur des Pères et de saint Thomas, juge cette construction récente et étrangère à la grande tradition. Pour lui, il n'existe qu'une seule finalité de l'homme concret : la vision de Dieu. Au plus intime de son esprit, l'homme porte un désir naturel de voir Dieu (desiderium naturale videndi Deum) que rien de créé ne peut combler.

La thèse de Surnaturel (1946)

Dans Surnaturel. Études historiques (1946), de Lubac soutient, par une vaste enquête sur Augustin, Thomas et les commentateurs, que la théorie de la « nature pure » est une invention tardive de la seconde scolastique (XVIᵉ siècle), et non la doctrine de saint Thomas[21]. Le désir de voir Dieu est inscrit dans la nature — et pourtant sa réalisation reste absolument gratuite. Voilà le paradoxe : l'homme est fait pour une fin qu'il ne peut ni se donner ni exiger. Le tableau ci-dessous résume l'enjeu :

QuestionThèse néo-scolastique (« nature pure »)Thèse de Henri de Lubac
Fin de l'hommeDeux fins possibles : une naturelle, une surnaturelle surajoutéeUne seule fin réelle : la vision de Dieu
Désir de voir DieuDésir seulement élicite, c'est-à-dire éveillé ensuite seulement par la grâce, non inscrit dans la natureDésir naturel, inscrit au cœur de l'esprit
But protégéSauvegarder la gratuité de la grâceSauvegarder la vraie destinée surnaturelle de l'homme
Risque dénoncé par l'adversaireUn homme « à deux étages », coupé de sa vocationRendre la grâce due à la nature

Humani generis (1950) et la sanction

La thèse fait scandale. Le grand dominicain Réginald Garrigou-Lagrange, gardien du thomisme romain, publie en 1946 un article au titre inquiet : « La nouvelle théologie où va-t-elle ? ». Il y voit un retour du modernisme condamné par saint Pie X, et un danger pour la gratuité de la grâce[22]. En 1950, le pape Pie XII publie l'encyclique Humani generis, qui met en garde, sans nommer personne, contre certaines dérives de la théologie contemporaine :

« D'autres corrompent la véritable gratuité de l'ordre surnaturel, puisqu'ils tiennent que Dieu ne peut pas créer des êtres doués d'intelligence sans les ordonner et les appeler à la vision béatifique. » — Pie XII, encyclique Humani generis, 12 août 1950[23]

De Lubac a toujours soutenu — avec raison — que cette phrase ne le condamnait pas : il n'a jamais nié que Dieu pût créer autrement, ni que la vision de Dieu fût un pur don[24]. Mais dans le climat de l'époque, ses supérieurs jésuites, par prudence, le relèvent dès juin 1950 de son enseignement aux Facultés catholiques de Lyon et de la résidence de Fourvière : il doit quitter l'enseignement, cesser de publier sur ces sujets, et trois de ses livres — De la connaissance de Dieu (1941), Corpus mysticum (1944) et Surnaturel (1946) — sont retirés des maisons de la Compagnie[25]. Commence pour lui une longue traversée du désert, de 1950 à 1958 environ.

Le Mystère du surnaturel (1965) : la réponse mûrie

Loin de renier sa thèse, de Lubac la reprend et l'approfondit, après sa réhabilitation, dans deux ouvrages majeurs : Augustinisme et théologie moderne et Le Mystère du surnaturel (1965)[26]. Il y précise sa pensée pour lever les malentendus : le désir de voir Dieu est bien naturel, mais il est aussi le signe d'une vocation que seule la grâce peut accomplir. La nature n'a aucun droit sur le surnaturel ; elle en a seulement la capacité et le manque. Loin de dissoudre la gratuité de la grâce, de Lubac la fonde plus profondément : la grâce n'est pas un supplément ajouté du dehors, elle est la réponse inespérée à un désir que Dieu lui-même a mis au cœur de l'homme. Le concile Vatican II reprendra cette intuition en affirmant que « le Christ manifeste pleinement l'homme à lui-même » (Gaudium et spes, 22)[27].

L'exégète : les quatre sens de l'Écriture

Les quatre sens de l'Écriture selon la tradition chrétienne relue par De Lubac — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Parallèlement à la querelle du surnaturel, de Lubac mène une œuvre exégétique immense, moins connue mais aussi décisive : la redécouverte de la manière dont les Pères et les médiévaux lisaient la Bible.

Histoire et Esprit : Origène retrouvé

En 1950, l'année même de sa disgrâce, il publie Histoire et Esprit. L'intelligence de l'Écriture d'après Origène[28]. À une époque où Origène était encore tenu pour un exégète suspect, voire hérétique, de Lubac le réhabilite comme le maître de la lecture spirituelle de l'Écriture : sous la lettre du texte, l'Esprit fait lever un sens christique. Cette réhabilitation d'Origène n'était pas de la complaisance pour l'ancien : c'était la conviction que l'exégèse historico-critique moderne, précieuse mais limitée, avait besoin d'être complétée par le sens spirituel que les Pères n'avaient jamais abandonné.

Exégèse médiévale : la lettre et l'esprit

Son grand œuvre exégétique est Exégèse médiévale. Les quatre sens de l'Écriture, publié en quatre volumes de 1959 à 1964[29]. De Lubac y explore le célèbre distique médiéval qui résume la lecture chrétienne de la Bible :

« La lettre enseigne les faits ; l'allégorie, ce que tu dois croire ; le sens moral, ce que tu dois faire ; l'anagogie, ce vers quoi tu dois tendre. » — distique scolastique des quatre sens de l'Écriture, cité et commenté par Henri de Lubac, Exégèse médiévale[30]

Contre l'idée que le sens spirituel serait une fantaisie pieuse, de Lubac montre qu'il est fondé sur un fait : le Christ est la clé de toute l'Écriture, et l'Ancien Testament ne se comprend pleinement qu'en Lui. Cette théologie des quatre sens marquera la constitution Dei Verbum de Vatican II sur la Révélation divine, à laquelle de Lubac travailla comme expert[31].

Teilhard de Chardin : une amitié risquée

Un chapitre plus délicat de la vie de De Lubac est son amitié fidèle pour son confrère jésuite Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955), paléontologue et penseur d'une évolution orientée vers le Christ « point Oméga ». Teilhard, dont certaines formulations sur le péché originel et la matière inquiétaient Rome, fut lui aussi interdit de publication.

De Lubac, sans épouser toutes les hardiesses de son ami, consacra plusieurs livres à défendre l'intention profondément chrétienne de Teilhard : La Pensée religieuse du père Teilhard de Chardin (1962)[32]. Il y montrait que, sous un vocabulaire parfois imprudent, Teilhard cherchait à réconcilier la science moderne et la foi au Christ, et non à dissoudre le dogme dans le cosmos. Ce loyalisme envers un confrère suspecté est caractéristique de De Lubac : il n'a jamais confondu la prudence doctrinale avec l'abandon des amis dans l'épreuve. Fidèle à la boussole catholique, il distinguait ce qui, chez Teilhard, servait la foi et ce qui devait être corrigé — sans jamais le livrer à ses accusateurs.

De la disgrâce à Vatican II

Le retournement de situation est spectaculaire. L'homme écarté en 1950 devient, dix ans plus tard, l'un des artisans du plus grand concile des temps modernes.

Le peritus de Jean XXIII

Les Pères conciliaires réunis à Vatican II dans la basilique Saint-Pierre. Source : Wikimedia Commons, photographie de Lothar Wolleh, licence libre.

Dès l'annonce du concile, le pape Jean XXIII le nomme, en 1960, consulteur de la commission théologique préparatoire, puis peritus (expert) du concile[33]. C'est une réhabilitation éclatante — une nouvelle que De Lubac, stupéfait, apprit en lisant son journal : celui que l'on soupçonnait la veille est appelé à conseiller les évêques du monde entier. De Lubac assiste à toutes les sessions (1962-1965) et tient des Carnets qui restent un témoignage de première main sur les coulisses de Vatican II.

Dei Verbum, Lumen gentium, Gaudium et spes

De Lubac et Vatican II : Dei Verbum, Lumen gentium, Gaudium et spes — infographie originale Ignispedia créée par IA.

L'influence documentée de De Lubac se lit dans trois des quatre grandes constitutions conciliaires[34] :

  • Dei Verbum (sur la Révélation) porte la marque de son exégèse spirituelle et de son sens de la Tradition vivante ;
  • Lumen gentium (sur l'Église) reprend sa vision de l'Église comme mystère et peuple de Dieu, déjà esquissée dans Catholicisme et Corpus Mysticum ;
  • Gaudium et spes (sur l'Église dans le monde) prolonge sa réflexion sur l'homme et sa vocation surnaturelle : c'est l'aboutissement pastoral de la querelle du surnaturel.

De Lubac ne fut pas un « moderniste » qui aurait fait basculer l'Église : il fut, dans l'herméneutique de la continuité chère à Benoît XVI — lire le concile Vatican II en continuité avec la Tradition, et non comme une rupture —, celui qui montra que le renouveau conciliaire était un retour aux sources et non une rupture avec la Tradition.

Après le Concile : Communio contre la dérive

L'histoire de De Lubac aurait pu s'arrêter au triomphe conciliaire. Elle connaît un dernier acte, décisif pour comprendre sa fidélité catholique.

Le refus des deux excès

Dans les années qui suivent le Concile, de Lubac assiste avec douleur à ce qu'il appelle une crise : au nom de « l'esprit du Concile », des théologiens tirent Vatican II vers une rupture avec la Tradition, contestent le dogme, l'autorité, le sacerdoce. De Lubac, qu'on avait cru progressiste, se retrouve du côté de la fidélité — non par conservatisme frileux, mais parce qu'il avait toujours cherché la Tradition vivante, jamais la mode du jour. Il publie L'Église dans la crise actuelle (1969), où il refuse aussi bien le progressisme dissolvant que la rupture traditionaliste qui, elle aussi, rejette le Concile[35].

Sa position est exactement celle de la boussole catholique : ni moderniste, ni intégriste. Il tenait Vatican II pour un authentique don de Dieu, tout en combattant ceux qui le trahissaient en le radicalisant.

Communio (1972), avec Balthasar et Ratzinger

Communio : le ressourcement fidèle après Vatican II — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Face à la revue Concilium, devenue le porte-voix des théologiens de la rupture, de Lubac fonde en 1972 la revue internationale Communio, avec son disciple Hans Urs von Balthasar et un jeune théologien allemand nommé Joseph Ratzinger — le futur pape Benoît XVI[36]. Communio incarne le vrai visage du ressourcement : fidèle à la Tradition, ouvert au monde, enraciné dans les Pères et dans la liturgie. La revue existe aujourd'hui en treize éditions linguistiques et demeure l'un des grands foyers de la théologie catholique.

L'Église, c'est ma mère

Au terme de sa vie, la pensée de De Lubac se ramasse dans un amour : celui de l'Église. Dans Méditation sur l'Église (1953), il refuse de séparer le Christ que l'on aime de l'Église concrète, avec ses faiblesses, qui nous l'a donné[37]. Reprenant à son compte le mot de saint Cyprien de Carthage, il aime répéter que l'on ne peut avoir Dieu pour Père si l'on n'a pas l'Église pour Mère :

« On ne peut avoir Dieu pour Père sans avoir l'Église pour Mère. » — saint Cyprien de Carthage, De l'unité de l'Église, formule chère à Henri de Lubac[38]

Pour de Lubac, aimer le Christ sans l'Église est une illusion : c'est par l'Église, dans sa liturgie, ses sacrements, son Écriture lue en commun, que le Christ nous est réellement donné. L'Église n'est pas un obstacle entre l'âme et Dieu ; elle est le sein maternel où Dieu nous engendre à la vie divine.

Le cardinal qui refusa d'être évêque

En 1969 déjà, Paul VI aurait songé à le faire cardinal ; le jésuite aurait décliné, se jugeant indigne de se faire ordonner évêque à son âge pour recevoir la pourpre[39]. En 1983, Jean-Paul II insiste et trouve la solution : il le crée cardinal le 2 février 1983, en le dispensant de la consécration épiscopale[40]. De Lubac devient ainsi l'un des rares cardinaux non-évêques de l'époque moderne — un simple prêtre revêtu de la pourpre, en hommage à toute une vie de service théologique. Le geste de Jean-Paul II vaut réhabilitation solennelle : l'Église reconnaissait publiquement en de Lubac l'un de ses maîtres les plus sûrs.

Mort en 1991, héritage

Henri de Lubac meurt à Paris le 4 septembre 1991, à quatre-vingt-quinze ans[41]. Le 31 mars 2023, à Lourdes, la Conférence des évêques de France a voté l'ouverture de sa cause en béatification — premier pas dont, au contrôle d'octobre 2026, l'aboutissement effectif (procès diocésain, titre de Serviteur de Dieu) n'est pas publiquement attesté[42]. Son influence sur le catholicisme contemporain est immense et durable :

  • sur Vatican II, qu'il a nourri de sa science patristique ;
  • sur toute une génération de théologiens fidèles, de Hans Urs von Balthasar à Joseph Ratzinger, en passant par Jean Daniélou, Louis Bouyer et l'école de Communio ;
  • sur la manière même de faire de la théologie : non comme un système clos, mais comme une écoute de la Parole dans la Tradition vivante.

Sa leçon dernière est aussi la plus actuelle. Contre un monde qui prétend encore construire l'homme sans Dieu, de Lubac oppose la certitude que l'homme est habité par un désir infini qu'aucune idole terrestre ne comblera. Et contre les tentations de rupture — modernisme ou intégrisme —, il oppose l'amour de l'Église réelle, une et catholique, mère de tous les croyants. On ne pense pas contre l'Église pour rester fidèle au Christ : on aime l'Église parce qu'elle nous donne le Christ.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Sur le « ressourcement » — retour aux sources patristiques contre la scolastique des manuels : New Catholic Encyclopedia, art. cité, et G. Weigel, « Blessed Henri de Lubac? » (National Catholic Register / First Things, mai 2023) — Vatican II convoqué non pour réinventer le catholicisme, mais pour le renouveler en approfondissant l'Évangile.

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  2. H-France Review, vol. 19 (2019) : dès juin 1950, De Lubac est relevé de son enseignement aux Facultés catholiques de Lyon et de la résidence jésuite de Lyon-Fourvière par ses supérieurs, par prudence face à la controverse de la « nouvelle théologie ». La diffusion de trois de ses livres — De la connaissance de Dieu (1941), Corpus mysticum (1944) et Surnaturel (1946) — est alors restreinte, les ouvrages étant retirés des bibliothèques jésuites (cf. B. Holsinger, The Premodern Condition, résumé dans First Things, « Sadnesses », 2006). Contexte : encyclique Humani generis (12 août 1950), qui ne nomme personne.

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  3. New Catholic Encyclopedia, art. cité : Jean XXIII nomme De Lubac à la commission théologique préparatoire en août 1960 ; il sert ensuite comme peritus, associé aux dossiers de Dei Verbum, Lumen gentium et Gaudium et spes. H-France Review, vol. 19 (2019) : il apprend sa nomination en juillet 1960 en lisant le journal — surprise complète. Les deux sources divergent sur le mois (août contre juillet) : le corps de l'article retient donc la seule année 1960, non tranchée entre ces sources. G. Weigel, « Blessed Henri de Lubac? » (2023) : rôle pivot, quoique sous-estimé, sur Lumen gentium et Gaudium et spes. De Lubac ouvre ses Carnets du Concile par « Surprising news ! » (éd. angl. Vatican Council Notebooks, Ignatius).

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  4. Sur la création cardinalice de Henri de Lubac au consistoire du 2 février 1983 par Jean-Paul II, avec dispense de la consécration épiscopale sollicitée après l'annonce du 5 janvier (il demeure simple prêtre — le seul cardinal non évêque d'alors) : Catholic Herald, 11 février 1983, « The Only Cardinal Who Is Not a Bishop ». Titre cardinalice : cardinal-diacre de Santa Maria in Domnica. En 1969, Paul VI aurait déjà songé à lui ; De Lubac aurait décliné, se jugeant indigne de se faire ordonner évêque à cette fin : l'épisode n'est attesté, dans les sources consultées, que par la notice biographique (fr.wikipedia, art. « Henri de Lubac », consulté le 4 octobre 2026 : « ayant refusé le cardinalat que lui proposait Paul VI en 1969 au motif de la consécration épiscopale ») et par S. McAfee, « I Read the Journal of Henri de Lubac » (NCR, blog, 26 juin 2020), d'après les Vatican Council Notebooks (Ignatius) — Paul VI offrit la pourpre après le Concile, de Lubac déclina « for personal reasons on his worthiness of becoming a bishop ». Faute de confirmation dans une biographie savante (Voderholzer, Chantraine) ou dans les Carnets, il est formulé ici au conditionnel.

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  5. Henri de Lubac, Le Drame de l'humanisme athée, Paris, Éditions Spes, 1944 (rééd. Cerf, coll. « Œuvres complètes ») : l'athéisme « prophétique » de Feuerbach, Marx, Nietzsche et Comte, auquel De Lubac oppose la figure de Dostoïevski. La forme complète en deux phrases souvent citée n'ayant pu être vérifiée à la page de l'édition originale dans cette séance, elle est rendue ici en paraphrase, non en citation verbatim. En revanche la formule ramassée est attestée mot pour mot par Paul VI, encyclique Populorum progressio (26 mars 1967), n° 42 : « Certes l'homme peut organiser la terre sans Dieu, mais "sans Dieu il ne peut en fin de compte que l'organiser contre l'homme. L'humanisme exclusif est un humanisme inhumain" » (texte français officiel vérifié sur vatican.va le 4 octobre 2026 : https://www.vatican.va/content/paul-vi/fr/encyclicals/documents/hf_p-vi_enc_26031967_populorum.html).

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  6. Repères biographiques concordants : New Catholic Encyclopedia, art. « Lubac, Henri de, Cardinal, SJ (1896–1991) » — naissance à Cambrai le 20 février 1896, entrée dans la Compagnie en 1913 (Sussex, Angleterre), philosophie à Jersey (1920-1923), théologie à Hastings (1924-1926) puis Lyon-Fourvière, ordination en 1927, théologie fondamentale à l'Institut catholique de Lyon dès 1929, mort à Paris le 4 septembre 1991 ; R. Voderholzer, Meet Henri de Lubac (Ignatius) — entrée le 9 octobre 1913, noviciat à St Leonards-on-Sea, grave blessure à la tête le 1er novembre 1917 et séquelles durables ; EWTN Vatican / CNA (1er avril 2023) — entrée 1913, ordination 1927, enseignement de la théologie à Lyon. Sur Gilson : mobilisé dans un régiment de Lille, envoyé sur le front de Verdun comme lieutenant, capturé à Verdun en 1916 et décoré de la Croix de guerre ; il enseigne à Strasbourg dès 1919 (Encyclopedia.com, notice biographique « Gilson, Étienne Henri » ; Encyclopaedia Britannica, art. « Étienne Gilson » — blessé et fait prisonnier à Verdun en 1916, Croix de guerre pour bravoure — notices consultées le 4 octobre 2026).

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  7. R. Garrigou-Lagrange, « La nouvelle théologie où va-t-elle ? », Angelicum 23 (1946), n° 3-4, pp. 126-145 : crainte d'un retour au modernisme condamné par saint Pie X et d'un danger pour la gratuité de la grâce.

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  8. Collection Sources Chrétiennes, fondée à Lyon en décembre 1942 par Henri de Lubac et Jean Daniélou, avec Victor Fontoynont et Claude Mondésert (Éditions du Cerf) : édition bilingue (texte original grec/latin et traduction française) des Pères de l'Église et des grands auteurs chrétiens. Le site officiel de la collection (https://sourceschretiennes.org/collection, consulté le 4 octobre 2026) indique « plus de 600 volumes publiés à ce jour » et nomme pour fondateurs les PP. Henri de Lubac, Jean Daniélou et Claude Mondésert ; l'historique de la collection retient aussi le P. Victor Fontoynont parmi les quatre fondateurs (fr.wikipedia, art. « Sources chrétiennes », consulté le 4 octobre 2026).

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  9. Henri de Lubac, Catholicisme. Les aspects sociaux du dogme, Paris, Éditions du Cerf, coll. « Unam Sanctam », 1938 : démonstration, sources patristiques à l'appui, du caractère social, communautaire et cosmique du salut chrétien, contre une piété purement individualiste.

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  10. Henri de Lubac, Corpus Mysticum. L'Eucharistie et l'Église au Moyen Âge. Étude historique, Paris, Aubier, coll. « Théologie », 1944 (2ᵉ éd. revue, 1949) : enquête sur le glissement de sens des expressions corpus mysticum et corpus verum entre l'Antiquité et le XIIᵉ siècle. La thèse de l'unité indissociable du sacrement et de l'Église est ici rendue en paraphrase : aucune formulation ramassée n'a pu être vérifiée mot pour mot à la page d'une édition. Une source savante cite une formule voisine dans Méditation sur l'Église (pp. 115-116), référence non vérifiée à l'édition dans cette séance.

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  11. Premier Cahier du Témoignage chrétien, « France, prends garde de perdre ton âme », diffusé clandestinement à Lyon le 16 novembre 1941 à l'initiative du P. Pierre Chaillet, rédigé par le P. Gaston Fessard ; De Lubac compte parmi les artisans et diffuseurs de la revue clandestine jusqu'à la fin de la guerre (Commonweal, « Spiritual Resistance » ; D. Gordon, Theological Studies, 2022).

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  12. Henri de Lubac, Surnaturel. Études historiques, Paris, Aubier, coll. « Théologie », 1946 : enquête historique montrant que la théorie de la « nature pure » (natura pura) est une construction de la seconde scolastique (XVIᵉ siècle) étrangère à saint Thomas d'Aquin, et défense du desiderium naturale videndi Deum (désir naturel de voir Dieu) comme unique finalité réelle de l'homme.

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  13. Pie XII, encyclique Humani generis, 12 août 1950 (texte français officiel sur vatican.va, consulté le 4 octobre 2026), citation verbatim : « D'autres corrompent la véritable gratuité de l'ordre surnaturel, puisqu'ils tiennent que Dieu ne peut pas créer des êtres doués d'intelligence sans les ordonner et les appeler à la vision béatifique. » (référence stable : Denzinger-Schönmetzer 3891 ; le « n° 26 » des éditions courantes est une numérotation de paragraphes qui varie selon les éditions). Le passage est compris comme visant la thèse de Surnaturel ; l'encyclique ne nomme toutefois pas de Lubac, qui a toujours soutenu que sa position n'était pas condamnée, n'ayant jamais nié la liberté créatrice de Dieu ni la gratuité de la vision béatifique. URL : https://www.vatican.va/content/pius-xii/fr/encyclicals/documents/hf_p-xii_enc_12081950_humani-generis.html

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  14. Henri de Lubac, Le Mystère du surnaturel, Paris, Aubier, coll. « Théologie », 1965, et Augustinisme et théologie moderne, Aubier, 1965 : reprise et approfondissement de la thèse de 1946 après la réhabilitation, précisant que le désir naturel de voir Dieu ne fonde aucun droit de la nature sur la grâce et sauvegarde ainsi pleinement la gratuité du don divin.

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  15. Concile Vatican II, constitution pastorale Gaudium et spes (7 décembre 1965), n° 22 (texte français officiel vérifié mot pour mot sur vatican.va le 4 octobre 2026) : « En réalité, le mystère de l'homme ne s'éclaire vraiment que dans le mystère du Verbe incarné. […] Le Christ, nouvel Adam, dans la révélation même du mystère du Père et de son amour, manifeste pleinement l'homme à lui-même et lui découvre la sublimité de sa vocation. » Écho conciliaire direct de la théologie lubacienne du désir de Dieu et de la vocation surnaturelle de l'homme. URL : https://www.vatican.va/archive/hist_councils/ii_vatican_council/documents/vat-ii_const_19651207_gaudium-et-spes_fr.html

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  16. Henri de Lubac, Histoire et Esprit. L'intelligence de l'Écriture d'après Origène, Paris, Aubier, coll. « Théologie », 1950 : réhabilitation d'Origène comme maître de la lecture spirituelle de l'Écriture, sous la lettre du texte le sens christique dévoilé par l'Esprit.

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  17. Henri de Lubac, Exégèse médiévale. Les quatre sens de l'Écriture, Paris, Aubier, coll. « Théologie », 4 volumes, 1959-1964 : grande somme sur la lecture chrétienne de la Bible au Moyen Âge. De Lubac y commente le distique classique des quatre sens : « Littera gesta docet, quid credas allegoria, / moralis quid agas, quo tendas anagogia » (« La lettre enseigne les faits ; l'allégorie, ce que tu dois croire ; le sens moral, ce que tu dois faire ; l'anagogie, ce vers quoi tu dois tendre »).

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  18. Henri de Lubac, La Pensée religieuse du père Teilhard de Chardin, Paris, Aubier, 1962 (suivi de La Prière du père Teilhard de Chardin, 1964, et Teilhard de Chardin missionnaire et apologiste, 1966) : défense de l'intention chrétienne de Teilhard, distinguant ce qui, sous un vocabulaire parfois imprudent, sert la foi au Christ de ce qui appelle correction.

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  19. H. de Lubac, L'Église dans la crise actuelle, Paris, Cerf, 1969 : refus conjoint du progressisme de rupture et de la contestation traditionaliste du Concile.

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  20. Revue Communio (International Catholic Review), fondée en 1972 par Henri de Lubac, Hans Urs von Balthasar et Joseph Ratzinger (futur Benoît XVI), en réaction à la revue Concilium (EWTN Vatican / CNA, avril 2023) : projet de ressourcement théologique fidèle à la Tradition. Treize éditions : la présentation de la revue recense « 13 distinct and semi-autonomous editions » (christendom-awake.org, page « Communio », consultée le 4 octobre 2026) et l'édition française travaille « en collaboration avec les autres équipes Communio dans treize pays différents » (cairn.info, page de la revue, consultée le 4 octobre 2026). Origines dans les échanges de la Commission théologique internationale (Rome, 1970 ; Paris, 1971).

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  21. Henri de Lubac, Méditation sur l'Église, Paris, Aubier, coll. « Théologie », 1953 : livre de méditation sur le mystère de l'Église comprise comme mère et comme mystère, refusant de séparer le Christ de l'Église concrète qui nous le donne. L'ouvrage nourrira la constitution Lumen gentium de Vatican II.

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  22. Saint Cyprien de Carthage, De l'unité de l'Église catholique (De catholicae ecclesiae unitate), 251, ch. 6 (référence classique : De unitate ecclesiae, 6, reprise par l'Encyclopaedia Britannica, art. « Church History ») : « Habere non potest Deum patrem qui ecclesiam non habet matrem » (« Il ne peut avoir Dieu pour Père, celui qui n'a pas l'Église pour Mère »). Formule que Henri de Lubac cite et médite constamment, notamment dans Méditation sur l'Église et Les Églises particulières dans l'Église universelle.

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  23. Conférence des évêques de France, assemblée plénière de Lourdes, 31 mars 2023 : vote favorable à l'ouverture de la cause en béatification de Henri de Lubac, avec pétition au Saint-Siège pour obtenir le nihil obstat (EWTN Vatican / CNA, 1er avril 2023 ; G. Weigel, « Blessed Henri de Lubac? », Catholic World Report / National Catholic Register, mai 2023). Contrôle d'actualité au 4 octobre 2026 : aucune ouverture effective du procès diocésain ni aucun titre de Serviteur de Dieu publiquement attesté dans les sources consultées.

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