Étienne Gilson (1884-1978)

Le plus grand historien de la philosophie médiévale du XXᵉ siècle et, avec Jacques Maritain, l'un des deux maîtres du renouveau thomiste. Venu à saint Thomas par Descartes, Étienne Gilson a redécouvert la métaphysique de l'acte d'être — sa « métaphysique de l'Exode » — et défendu l'idée d'une véritable philosophie chrétienne.

Ignispedia

Étienne Gilson (1884-1978) est, avec Jacques Maritain, l'un des deux grands maîtres du renouveau thomiste du XXᵉ siècle — mais il en est le versant proprement historien. Philosophe formé à l'école de Bergson, il consacre sa vie à démontrer une thèse qui, en 1900, passait pour absurde : le Moyen Âge n'a pas été un désert intellectuel, mais l'un des sommets de la pensée occidentale, et saint Thomas d'Aquin n'est pas un compilateur scolastique mais un métaphysicien révolutionnaire[1].

Son intuition centrale tient en une formule : la philosophie de saint Thomas n'est pas une philosophie de l'essence, mais une philosophie de l'exister. Contre des siècles d'oubli, Gilson remet au centre l'acte d'être (actus essendi, esse) : exister n'est pas une propriété de plus ajoutée à une nature, c'est l'acte le plus intime et le plus fondamental de tout ce qui est. Cette lecture, il l'appellera le thomisme existentiel, et il en trouvera la source la plus haute dans un verset de l'Écriture — le nom que Dieu se donne au buisson ardent : « Je suis Celui qui suis » (Ex 3, 14)[2].

Historien prodigieux — plus de six cents publications[3] —, fondateur de l'Institut pontifical d'études médiévales de Toronto (1929), professeur au Collège de France, élu à l'Académie française en 1946, il fut aussi un catholique de foi limpide, persuadé que la foi n'étouffe pas la raison mais la libère. Peu avant sa mort, le pape Paul VI lui écrivit personnellement pour saluer en lui l'homme qui avait montré que « la foi n'est pas, pour la pensée, pour la culture humaine, une entrave ou un éteignoir, mais une lumière et un stimulant »[4].

Le philosophe qui a redécouvert le Moyen Âge

Quand Étienne Gilson entame ses études à la Sorbonne, au tournant du XXᵉ siècle, la philosophie universitaire française vit sous le régime de l'idéalisme — celui de Léon Brunschvicg, pour qui l'histoire de la pensée culmine dans Descartes, Kant et la science moderne. Le millénaire médiéval, lui, est réputé stérile : une longue nuit entre la lumière grecque et la lumière cartésienne. Étudier la « philosophie scolastique » passait pour une curiosité d'érudit, non pour une tâche philosophique sérieuse[5].

Gilson fera de cette réputation un mensonge historique. Toute son œuvre consiste à prouver, texte en main, que les hommes du Moyen Âge ont pensé — et pensé grand.

Un catholique dans la France de la IIIᵉ République

Né à Paris le 13 juin 1884, Étienne Gilson grandit dans une France déchirée par les conflits religieux et politiques de la IIIᵉ République anticléricale[6]. La famille est catholique ; l'enfant restera, sans rupture ni crise apparente, un croyant fidèle jusqu'à sa mort. C'est un point qu'il faut souligner d'emblée : contrairement à tant de figures de son temps — Pascal au siècle du libertinage, ou les grandes figures du renouveau catholique anglais comme Christopher Dawson, Chesterton et Belloc —, Gilson n'a pas eu à revenir à la foi. Il a eu à découvrir, en philosophe, que sa foi était intelligente.

Frise de vie — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Élève brillant, il obtient l'agrégation de philosophie en 1907, après avoir suivi à la Sorbonne l'enseignement de Victor Delbos, et au Collège de France les cours de Henri Bergson et de Lucien Lévy-Bruhl[7]. Ce dernier, positiviste et incroyant, lui suggère pourtant le sujet qui décidera de toute sa vie.

En quelques dates

  1. 13 juin 1884
    Naissance à Paris

    Dans une famille catholique de la France de la IIIᵉ République.

  2. 1907
    Agrégation de philosophie

    Après des études à la Sorbonne (Delbos) et au Collège de France (Bergson, Lévy-Bruhl).

  3. 1913
    Les deux thèses sur Descartes

    La Liberté chez Descartes et la théologie et l'Index scolastico-cartésien : la découverte des racines médiévales de la pensée moderne.

  4. Février 1916 – 1918
    Verdun et la captivité

    Fait prisonnier après Verdun, il passe deux ans dans les camps allemands, où il apprend le russe et médite de mémoire saint Bonaventure. Croix de guerre.

  5. 1919
    Le Thomisme

    Première grande synthèse, sans cesse remaniée jusqu'à la fin de sa vie.

  6. 1929
    Institut pontifical d'études médiévales de Toronto

    Il crée au Canada l'un des grands centres mondiaux d'études médiévales.

  7. 1931-1932
    Gifford Lectures d'Aberdeen

    L'Esprit de la philosophie médiévale : la « métaphysique de l'Exode ».

  8. 1932-1951
    Chaire au Collège de France

    Histoire de la philosophie médiévale.

  9. 24 octobre 1946
    Académie française

    Élu au fauteuil 23, reçu le 29 mai 1947.

  10. 8 août 1975
    Lettre de Paul VI

    Le pape salue son œuvre trois ans avant sa mort.

  11. 19 septembre 1978
    Mort à Cravant (Yonne)

    À 94 ans, doyen d'âge de l'Académie française.

De Descartes à saint Thomas : une conversion intellectuelle

L'un des paradoxes les plus féconds de l'histoire de la pensée est que le plus grand médiéviste du XXᵉ siècle est venu au Moyen Âge par Descartes. Gilson ne cherchait pas saint Thomas ; il l'a rencontré au bout d'une enquête sur le père fondateur de la philosophie moderne.

L'énigme du vocabulaire cartésien

De Descartes à saint Thomas — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Sur les conseils de Lévy-Bruhl, le jeune agrégé entreprend une thèse sur la théologie et la liberté chez Descartes. En dépouillant les Méditations et les Principes, il fait une découverte qui le stupéfie : le vocabulaire technique de Descartes — substance, cause, idée, réalité objective, éminence — n'est pas une création du XVIIᵉ siècle. C'est le vocabulaire même de la scolastique, hérité par Descartes de ses maîtres jésuites du collège de La Flèche, eux-mêmes tributaires de saint Thomas et de Duns Scot[8].

Ses deux thèses de 1913 — La Liberté chez Descartes et la théologie et l'Index scolastico-cartésien — établissent ce fait : la modernité philosophique ne surgit pas ex nihilo. Derrière Descartes, il y a tout le Moyen Âge. Gilson comprend alors qu'on ne peut comprendre la philosophie moderne sans connaître celle qu'elle prétend avoir remplacée. Le voilà médiéviste — et pour toujours.

La captivité de 1916 : Verdun, l'Allemagne et saint Bonaventure

Champ de bataille de Douaumont-Verdun, 1917 — photographie Marius Vasse, Wikimedia Commons, domaine public.

La Grande Guerre interrompt cette carrière naissante. Mobilisé, Gilson combat comme sous-lieutenant à la bataille de Verdun, où il gagne la Croix de guerre. En février 1916, il est fait prisonnier ; il passera près de deux ans dans les camps allemands[9].

La captivité, pour beaucoup un temps mort, devient chez lui un temps de travail. Il y apprend le russe ; surtout, faute de bibliothèque, il médite de mémoire la pensée de saint Bonaventure, le grand théologien franciscain. De cette réclusion sortira, quelques années plus tard, La Philosophie de saint Bonaventure (1924)[10], l'un des chefs-d'œuvre où Gilson montre qu'une pensée médiévale possède sa cohérence propre, irréductible à celle d'un autre docteur. On ne comprend pas Bonaventure en lui appliquant les catégories de Thomas ; chaque grand scolastique est un monde.

Le médiéviste : Strasbourg, la Sorbonne, le Collège de France

Après la guerre, la carrière se déploie avec une rapidité éclatante. Professeur à Lille dès 1913, Gilson passe à Strasbourg en 1919, puis à la Sorbonne, où il occupe de 1921 à 1932 la chaire d'histoire de la philosophie médiévale[11]. En 1932, il est élu au Collège de France, la plus haute institution savante française, sur une chaire d'histoire de la philosophie médiévale qu'il conserve jusqu'en 1951 — date à laquelle il la cède à Martial Gueroult pour se consacrer davantage à son institut canadien[12].

Entre-temps, il a bâti une œuvre monumentale : Introduction à l'étude de saint Augustin (1929)[13], L'Esprit de la philosophie médiévale (1932)[14], Héloïse et Abélard (1938)[15], puis, après la guerre, L'Être et l'essence (1948) et Jean Duns Scot (1952)[16]. Sa History of Christian Philosophy in the Middle Ages (1955) reste un demi-siècle plus tard un ouvrage de référence[17].

L'historien qui a rendu sa dignité à la philosophie médiévale

La révolution gilsonienne n'est pas seulement doctrinale ; elle est méthodologique. Avant lui, on jugeait le Moyen Âge à l'aune de la modernité et on le trouvait, forcément, arriéré. Gilson renverse la perspective : il faut lire chaque penseur médiéval de l'intérieur, dans ses propres termes, à partir de ses propres textes.

Contre la légende des siècles obscurs

Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, édition de 1482 — Wikimedia Commons, domaine public.

L'expression « siècles obscurs » (Dark Ages) est, pour Gilson, une erreur d'optique héritée des humanistes de la Renaissance et amplifiée par les Lumières. Les XIIᵉ et XIIIᵉ siècles ont vu naître les universités, la logique la plus fine, une métaphysique de l'être d'une profondeur inégalée, et une confrontation lucide avec Aristote, Avicenne et Averroès. Réduire tout cela à de la « théologie déguisée » revient à n'avoir jamais ouvert les textes.

Gilson forge, pour décrire l'originalité de ces penseurs, un concept discuté : le théologisme. Chez les grands médiévaux, philosophie et théologie ne sont pas séparées comme deux disciplines étanches ; la Révélation agit comme un ferment qui pousse la raison à découvrir des vérités qu'elle aurait pu, en droit, atteindre seule, mais qu'en fait elle n'avait jamais dégagées. C'est ce qu'il appellera bientôt la philosophie chrétienne.

Les Archives et l'école de médiévistes

Gilson n'est pas un érudit solitaire : c'est un chef d'école. En 1926, il fonde avec le dominicain Gabriel Théry les Archives d'histoire doctrinale et littéraire du Moyen Âge, revue savante qui existe toujours et dirige la collection des Études de philosophie médiévale[18]. Autour de lui se forme une génération de chercheurs qui, éditions critiques et lexiques en main, exhument les textes oubliés de la scolastique. L'étude du Moyen Âge cesse d'être une opinion pour devenir une science.

L'Institut pontifical d'études médiévales de Toronto

St. Michael's College, Toronto, gravure de 1855 — Wikimedia Commons, domaine public.

En 1929, invité au Canada, Gilson accepte de fonder, en lien avec le St. Michael's College de l'université de Toronto, un institut voué exclusivement à l'étude des sources médiévales. L'Institut pontifical d'études médiévales (PIMS) deviendra l'un des trois ou quatre grands centres mondiaux de la discipline, doté d'une bibliothèque et d'une école de paléographie sans équivalent[19]. Gilson en sera l'âme jusqu'en 1968, traversant l'Atlantique deux fois par an pendant des décennies. Aujourd'hui encore, l'institut honore sa mémoire par une Étienne Gilson Lecture annuelle.

Y a-t-il une « philosophie chrétienne » ? Le débat de 1931

Le 21 mars 1931, à la Société française de philosophie, se tient une séance restée célèbre : La notion de philosophie chrétienne. Gilson y présente sa thèse ; Émile Bréhier, Léon Brunschvicg, Édouard Le Roy, Raymond Lenoir et Jacques Maritain la discutent[20]. La question paraît technique ; elle engage en réalité tout le rapport de la foi et de la raison.

L'objection de Bréhier

L'historien de la philosophie Émile Bréhier défend une thèse tranchante : l'expression « philosophie chrétienne » n'a pas plus de sens que « mathématique chrétienne » ou « physique chrétienne ». Une vérité rationnelle est vraie pour tous, croyants et incroyants ; dès qu'une pensée dépend de la Révélation, elle n'est plus philosophie mais théologie. Il n'y aurait donc, au Moyen Âge, que des théologiens — et pas de philosophie du tout[21].

L'objection est forte, et elle rejoint le préjugé dominant de l'Université. Le tableau ci-dessous résume les positions en présence :

Interlocuteur (1931)Position sur la « philosophie chrétienne »Argument central
Émile BréhierElle n'existe pasUne philosophie qui dépend de la foi n'est plus philosophie, mais théologie
Léon BrunschvicgNotion suspecteL'idéalisme rationnel n'a besoin d'aucune révélation
Étienne GilsonElle existe comme fait historiqueLa Révélation a été « génératrice de raison » : elle a fait découvrir des vérités philosophiques
Jacques MaritainElle existe par sa nature et son étatLa philosophie reste rationnelle par nature, mais est aidée dans son état concret d'exercice

La réponse de Gilson : la révélation « auxiliaire de la raison »

Débat de 1931 sur la philosophie chrétienne — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Gilson ne répond pas en théologien mais en historien. Sa méthode est empirique : regardons les faits. La philosophie grecque, la plus haute qui soit, n'a jamais dégagé clairement l'idée de création à partir de rien, ni celle d'un Dieu personnel dont le nom propre est l'Être, ni la notion de personne humaine créée à l'image de Dieu. Ces idées, philosophiquement décisives, sont apparues après la Révélation biblique, chez des penseurs chrétiens qui, cherchant à comprendre leur foi, ont enrichi la raison elle-même[22].

« J'appelle philosophie chrétienne toute philosophie qui, bien que distinguant formellement les deux ordres, considère la révélation chrétienne comme un auxiliaire indispensable de la raison. » — Étienne Gilson, L'Esprit de la philosophie médiévale, Gifford Lectures d'Aberdeen[23]

La « philosophie chrétienne » n'est donc pas une philosophie qui prouverait ses thèses par l'autorité de l'Écriture — ce serait de la théologie. C'est une raison qui, historiquement, a vu plus loin et plus juste parce que la foi l'a orientée. La Révélation n'a pas remplacé la raison : elle l'a fécondée.

Maritain, Blondel et les autres voix

Le débat déborde la seule séance de 1931. Jacques Maritain apporte une distinction plus systématique : la philosophie reste rationnelle par sa nature, mais elle est aidée par la foi dans son état concret d'exercice — un secours qui la fortifie sans la dénaturer. Maurice Blondel, de son côté, plaide pour une compénétration plus intime de la philosophie et de la foi[24]. Ces nuances révèlent la richesse d'un thomisme qui, loin d'être un bloc figé, se pense en équipe et en tension.

Le thomisme existentiel : la métaphysique de l'acte d'être

Au cœur de l'œuvre de Gilson, il y a une thèse métaphysique unique, qu'il n'a cessé d'approfondir de 1919 à sa mort : la vraie découverte de saint Thomas, ce n'est pas telle ou telle conclusion, c'est l'acte d'être lui-même.

Essence et existence : l'oubli de l'esse

Essence, existence et acte d'être — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Pour comprendre l'enjeu, une image simple. Prenons une chose quelconque — un arbre, un homme. En elle, on peut distinguer deux aspects : ce qu'elle est (son essence, sa nature : « être un arbre », « être un homme ») et le fait qu'elle est (son existence, le fait brut qu'elle se trouve dans le réel plutôt que de rester une simple idée possible). La plupart des philosophies, remarque Gilson, se sont passionnées pour l'essence — le quoi — et ont traité l'existence comme un simple fait, sans intérêt métaphysique, une propriété de plus.

L'intuition de saint Thomas, retrouvée par Gilson, renverse cet ordre. L'existence n'est pas un fait secondaire : c'est l'acte premier, le plus profond, le plus « actuel » de tout ce qui est. Une essence non actualisée n'est rien. C'est l'esse, l'acte d'être, qui fait passer une nature du néant à la réalité, et qui la maintient à chaque instant dans l'existence[25]. Gilson parle d'acte d'être (actus essendi) pour marquer que « exister » est un verbe, une énergie, non un état inerte.

« Là où Descartes trouve l'être dans la pensée, saint Thomas trouve la pensée dans l'être. » — Étienne Gilson, Le Réalisme méthodique[26]

Cette lecture — qu'on nommera thomisme existentiel — fait de Gilson le premier et le plus grand représentant d'un courant qui rendra à la métaphysique de l'être toute sa fraîcheur. Le philosophe italien Cornelio Fabro, parvenu de son côté à des conclusions voisines par l'étude de la participation, en sera l'autre grand artisan.

La métaphysique de l'Exode : « Je suis Celui qui suis »

Où saint Thomas a-t-il puisé cette intuition de l'être comme acte ? Gilson répond : dans un verset de l'Écriture. Au buisson ardent, Moïse demande à Dieu son nom. La réponse n'est pas un attribut, ni un titre, mais l'Être même :

« Je suis Celui qui suis. [...] Tu diras aux fils d'Israël : Celui qui est m'a envoyé vers vous. » — Livre de l'Exode, chapitre 3, verset 14

La métaphysique de l'Exode — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Ce verset, Gilson l'appelle la métaphysique de l'Exode. Le Dieu de la Bible ne dit pas « je suis le Tout-Puissant » ou « je suis le Bon » : il dit « Je suis ». Son nom propre est l'acte d'être à l'état pur. À la lumière de cette révélation — et du dogme de la création —, saint Thomas conçoit Dieu comme l'Être subsistant lui-même, Ipsum Esse Subsistens : non pas un étant parmi d'autres, si grand soit-il, mais l'Être en personne, dont tout le reste ne fait que participer[27].

C'est précisément ce point que le pape Paul VI louera chez Gilson, dans sa lettre de 1975 :

« Vous avez su mettre en évidence l'originalité du thomisme en montrant comment le Docteur Angélique — éclairé par la révélation chrétienne, en particulier par le dogme de la création et par ce que vous appelez "la métaphysique de l'Exode" — était arrivé à la notion géniale et vraiment novatrice de l'"acte d'être", ipsum esse. » — Paul VI, Lettre au professeur Étienne Gilson, 8 août 1975[28]

Ici, la philosophie touche à la prière. Le Dieu des philosophes, cause première et moteur immobile, se révèle être aussi le Dieu d'Abraham et de Moïse — le « JE SUIS » qui parle à sa créature. Cette convergence entre la métaphysique la plus haute et le cœur de la foi biblique est sans doute l'apport le plus proprement spirituel de l'œuvre de Gilson.

Dieu, l'Ipsum Esse Subsistens

De cette identification de Dieu à l'acte d'être, Gilson tire une conséquence vertigineuse. Si Dieu est l'être même, alors il n'a pas d'essence distincte de son exister : en lui, essence et existence coïncident absolument. Tout le reste — les anges, les hommes, les astres — n'a l'existence que comme un don reçu et sans cesse tenu à bout de bras par le Créateur. Le monde n'est pas ; il reçoit d'être. Cette dépendance radicale de la créature à l'égard de l'Ipsum Esse fonde à la fois la métaphysique de la création et une spiritualité de l'abandon : nous n'existons qu'appuyés, à chaque instant, sur l'Être qui nous donne d'être.

Le réalisme méthodique contre l'idéalisme moderne

Si Gilson défend avec tant d'ardeur la métaphysique de l'être, c'est qu'il y voit le seul rempart contre l'erreur qu'il juge fondatrice de la philosophie moderne : l'idéalisme, cette conviction que nous ne connaissons jamais que nos propres idées, et jamais les choses elles-mêmes.

« Descartes trouve l'être dans la pensée »

Réalisme méthodique contre idéalisme — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Pour Gilson, la faute originelle porte un nom : Descartes. En décidant que le point de départ certain de toute philosophie était le cogito — la pensée qui se saisit elle-même —, Descartes a enfermé l'esprit dans ses représentations et a rendu, du même coup, le monde extérieur problématique. De là, en droite ligne, Kant et tout l'idéalisme allemand :

« Tout idéalisme dérive de Descartes, ou de Kant, ou des deux ensemble. » — Étienne Gilson, Le Réalisme méthodique[29]

À cette impasse, Gilson oppose le réalisme méthodique : la pensée ne fonde pas l'être, c'est l'être qui fonde la pensée. On ne part pas de l'idée pour rejoindre péniblement les choses ; on part des choses, données d'emblée dans la connaissance sensible, et l'esprit y trouve la vérité comme une nourriture. « Toute réalité donnée implique la pensée qui l'appréhende : l'être est donc la condition du connaître, et non l'inverse. »[30] C'est là, selon Gilson, le bon sens même — celui de saint Thomas, celui de tout homme avant que la philosophie ne l'égare.

« La philosophie enterre toujours ses fossoyeurs »

De sa longue fréquentation de l'histoire des systèmes, Gilson a tiré des « lois de l'expérience philosophique », exposées dans The Unity of Philosophical Experience (1937), fruit de ses conférences à Harvard. La première, la plus célèbre, sonne comme un avertissement adressé à tous ceux qui prétendent en avoir fini avec la métaphysique :

« La philosophie enterre toujours ses fossoyeurs. » — Étienne Gilson, The Unity of Philosophical Experience[31]

Chaque époque annonce la mort de la métaphysique ; chaque époque la voit renaître, parce que l'esprit humain ne peut pas ne pas se poser la question de l'être. Les grandes erreurs philosophiques ne sont pas des accidents : elles se répètent selon des lois, dès qu'on abandonne le réalisme de l'être. Gilson lit ainsi toute l'histoire de la philosophie comme une longue préparation à saint Thomas, suivie d'un long déclin loin de lui.

Foi et raison : « une lumière et un stimulant »

Gilson n'a jamais séparé le savant du croyant. Sa conviction la plus profonde est que la foi, loin d'humilier l'intelligence, la rend plus audacieuse — thèse qu'il partage avec le magistère de son temps.

Léon XIII et Aeterni Patris

Léon XIII, pape de Aeterni Patris — photographie de 1898, Wikimedia Commons, domaine public.

Le renouveau thomiste dont Gilson est un héros ne vient pas de nulle part. Il a été voulu par un pape. En 1879, Léon XIII publie l'encyclique Aeterni Patris, qui invite toute l'Église à retrouver dans saint Thomas d'Aquin le maître d'une pensée capable d'affronter le monde moderne[32]. Gilson, qui tenait Léon XIII pour l'un des plus grands esprits philosophiques de son siècle, éditera et préfacera plus tard un choix de ses encycliques[33]. Le thomisme n'était pas, pour lui, une nostalgie : c'était un instrument de vérité pour le présent.

La lettre de Paul VI (1975)

Trois ans avant la mort de Gilson, le pape Paul VI lui adresse une lettre personnelle — honneur rare pour un laïc. Le pape y salue non seulement le savant, mais le témoin d'une idée décisive : que la foi est source de lumière pour l'intelligence.

« Une grande idée se dégage qui nous est particulièrement chère : la foi n'est pas, pour la pensée, pour la culture humaine, une entrave ou un éteignoir, mais une lumière et un stimulant. » — Paul VI, Lettre au professeur Étienne Gilson, 8 août 1975[34]

Le pape ajoute que Gilson a « loyalement travaillé » pour l'Église et lui a gardé une confiance filiale, « comme à une mère »[35]. Peu de philosophes du XXᵉ siècle auront reçu de l'autorité qu'ils servaient un hommage aussi direct.

Les inquiétudes du dernier Gilson

Il serait pourtant faux de faire de Gilson un homme sans épreuve intérieure. Le grand médiéviste vieillissant traverse la crise culturelle et religieuse de l'après-Concile avec une vive inquiétude. Sa correspondance avec le père Henri de Lubac, publiée en 1986, révèle un homme parfois désolé devant certaines dérives : la dissolution de la métaphysique, l'abandon du thomisme dans les séminaires, la confusion des esprits[36]. Gilson n'était ni sédévacantiste ni contestataire ; il resta fidèle, filial, obéissant. Mais il craignait qu'en jetant saint Thomas par-dessus bord, on ne perdît aussi la rigueur qui protège la foi[37]. Le temps lui a, sur ce point, largement donné raison.

Une œuvre, une postérité

Étienne Gilson meurt le 19 septembre 1978 à Cravant, dans l'Yonne, à quatre-vingt-quatorze ans, doyen d'âge de l'Académie française[38]. Il laisse une œuvre immense — plus de six cents titres — et une manière de faire de l'histoire de la philosophie qui a changé la discipline.

Maritain, l'autre maître du renouveau thomiste

Gilson et Maritain, deux visages du renouveau thomiste — infographie originale Ignispedia créée par IA.

On associe souvent Gilson à Jacques Maritain : les deux hommes reçurent ensemble, en 1930, les premiers doctorats honoraires de l'Angelicum de Rome[39], et furent les deux visages du réveil thomiste. Mais leurs tempéraments diffèrent. Maritain est un philosophe systématique : il construit, à partir de saint Thomas, une doctrine de la connaissance, de l'art, de la politique et de la mystique. Gilson est un historien : il refuse de « faire du système » et veut d'abord établir ce que les auteurs ont réellement pensé. Là où Maritain édifie, Gilson lit. Les deux méthodes se complètent plus qu'elles ne s'opposent, et c'est de leur conjonction qu'est né le thomisme vivant du XXᵉ siècle.

L'école gilsonienne aujourd'hui

Les grandes œuvres de Gilson — infographie originale Ignispedia créée par IA.

L'héritage de Gilson se mesure à la vitalité de ceux qui le prolongent. L'Institut de Toronto forme toujours des médiévistes ; ses grands livres sont réédités et traduits ; et le thomisme de l'acte d'être continue d'inspirer des philosophes contemporains, de Rémi Brague à Edward Feser, qui montrent que la métaphysique classique n'a rien perdu de sa force. La Société internationale Étienne Gilson, fondée en 2009, et la revue Studia Gilsoniana entretiennent l'étude de son œuvre[40]. Gilson avait raison : la philosophie enterre toujours ses fossoyeurs, et la question de l'être, qu'on avait cru morte, demeure la plus vivante de toutes.

Pour aller plus loin

  • Jacques Maritain (1882-1973) — l'autre grand maître du renouveau thomiste, philosophe systématique et compagnon de Gilson.
  • Saint Thomas d'Aquin — le Docteur commun dont Gilson a redécouvert la métaphysique de l'acte d'être.
  • Saint Bonaventure — le théologien franciscain que Gilson médite en captivité et à qui il consacre un chef-d'œuvre.
  • Henri de Lubac — le théologien jésuite dont la correspondance avec Gilson éclaire les inquiétudes de l'après-Concile.
  • Cornelio Fabro — l'autre grand artisan du thomisme de la participation et de l'esse.
  • Christopher Dawson, G. K. Chesterton et Hilaire Belloc — figures du renouveau catholique intellectuel dont Gilson fut le versant savant.

Notes et références

  1. Florian Michel, Étienne Gilson. Une biographie intellectuelle et politique, Paris, Vrin, coll. « Bibliothèque d'histoire de la philosophie », 2018 : biographie de référence, appuyée sur les archives, pour la formation de Gilson, la découverte des racines scolastiques de Descartes, son rôle dans le débat sur la philosophie chrétienne, ses réseaux et sa postérité (Société internationale Étienne Gilson, fondée en 2009 ; revue Studia Gilsoniana).

    1 6 8 24 40
  2. Étienne Gilson, L'Être et l'essence, Paris, Vrin, 1948 (repris et développé en anglais dans Being and Some Philosophers, Toronto, PIMS, 1949 ; 2ᵉ éd. 1952) : ouvrage central du « thomisme existentiel ». Gilson y montre que la métaphysique authentique de saint Thomas fait de l'esse — l'acte d'être — l'acte le plus profond de tout étant, contre l'oubli de l'existence propre à l'« essentialisme » de Descartes et de la modernité.

    2 25
  3. « Étienne Gilson », notice de l'Académie française (les Immortels) : naissance à Paris le 13 juin 1884, agrégation de philosophie en 1907, capture en février 1916 après avoir servi comme sous-lieutenant, professorats de Strasbourg et de Paris, enseignement à Harvard et fondation d'un institut d'études médiévales à Toronto, plus de six cents publications, élection à l'Académie française le 24 octobre 1946 au fauteuil 23 (successeur d'Abel Hermant, réception le 29 mai 1947, élu au troisième tour), doyen d'âge de la Compagnie, mort le 19 septembre 1978. URL : https://www.academie-francaise.fr/les-immortels/etienne-gilson

    3 7 12 38 39
  4. Paul VI, Lettre au professeur Étienne Gilson, Vatican, 8 août 1975 (texte français sur vatican.va). Passages cités : « Vous avez su mettre en évidence l'originalité du thomisme en montrant comment le Docteur Angélique — éclairé par la révélation chrétienne, en particulier par le dogme de la création et par ce que vous appelez "la métaphysique de l'Exode" — était arrivé à la notion géniale et vraiment novatrice de l'"acte d'être", ipsum esse » ; « Une grande idée se dégage qui nous est particulièrement chère : la foi n'est pas, pour la pensée, pour la culture humaine, une entrave ou un éteignoir, mais une lumière et un stimulant ». Salutation : « Au vénéré Professeur Étienne Gilson, notre Fils en Jésus-Christ ». URL : https://www.vatican.va/content/paul-vi/fr/letters/1975/documents/hf_p-vi_let_19750808_professor-etienne-gilson.html

    4 28 34 35
  5. « Étienne Gilson (1884-1978) », notice de l'Encyclopædia Universalis : formation, chaires successives (Lille 1913, Strasbourg 1919, Sorbonne 1921-1932, Collège de France à partir de 1932), fondation et direction des Archives d'histoire doctrinale et littéraire du Moyen Âge et de la collection Études de philosophie médiévale, caractérisation du thomisme « existentiel » comme philosophie de l'exister et de la création. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/etienne-gilson/

    5 11 18
  6. Sur Verdun, la Croix de guerre, la capture de février 1916 et les deux années de captivité en Allemagne — où Gilson apprend le russe et approfondit de mémoire la pensée de saint Bonaventure — : notices biographiques concordantes de l'Académie française et de F. Michel, Étienne Gilson (2018).

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  7. Étienne Gilson, La Philosophie de saint Bonaventure, Paris, Vrin, coll. « Études de philosophie médiévale », 1924 : démonstration que la pensée bonaventurienne possède une architecture propre, irréductible aux catégories thomistes ; fruit lointain des méditations de captivité.

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  8. Étienne Gilson, Introduction à l'étude de saint Augustin, Paris, Vrin, 1929 : étude majeure de la pensée augustinienne (illumination, intériorité, rapport de la foi et de la raison).

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  9. Étienne Gilson, L'Esprit de la philosophie médiévale, Paris, Vrin, 1932 : version française des Gifford Lectures données à l'université d'Aberdeen (1931-1932). C'est là que Gilson définit la « philosophie chrétienne » comme philosophie qui « considère la révélation chrétienne comme un auxiliaire indispensable de la raison », expose la « métaphysique de l'Exode » (Ex 3, 14) et l'identification de Dieu à l'Ipsum Esse Subsistens.

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  10. Étienne Gilson, Héloïse et Abélard, Paris, Vrin, 1938 : étude où l'historien de la philosophie aborde, sources en main, la figure d'Abélard et sa correspondance célèbre.

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  11. Étienne Gilson, Jean Duns Scot. Introduction à ses positions fondamentales, Paris, Vrin, 1952 : grande somme sur le « Docteur subtil » franciscain, prolongeant l'enquête sur les grands systèmes médiévaux.

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  12. Étienne Gilson, History of Christian Philosophy in the Middle Ages, New York, Random House, 1955 (issu de ses travaux réunis dès La Philosophie au Moyen Âge, Payot, 1922, considérablement augmentée en 1944) : synthèse de référence, longtemps inégalée, de la pensée patristique et médiévale des origines à la fin du XIVᵉ siècle.

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  13. Pontifical Institute of Mediaeval Studies (PIMS), Toronto, fondé en 1929 en lien avec le St. Michael's College de l'université de Toronto ; institut voué à l'édition critique et à l'étude des sources médiévales, doté d'une bibliothèque spécialisée de premier plan. Gilson en fut l'inspirateur et l'animateur jusqu'en 1968 ; l'institut honore sa mémoire par une Étienne Gilson Lecture annuelle.

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  14. « La notion de philosophie chrétienne », séance du 21 mars 1931 de la Société française de philosophie, Bulletin de la Société française de philosophie, t. XXXI, 1931 : thèse de M. É. Gilson ; discussion avec MM. Émile Bréhier, Léon Brunschvicg, Xavier Léon, Édouard Le Roy, Raymond Lenoir et Jacques Maritain. Sur l'objection de Bréhier (il n'y a pas plus de « philosophie chrétienne » que de « mathématique chrétienne »), cf. aussi Émile Bréhier, « Y a-t-il une philosophie chrétienne ? », Revue de métaphysique et de morale, 1931.

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  15. Étienne Gilson, Le Réalisme méthodique, Paris, Téqui (recueil issu de conférences et d'articles des années 1930). Textes originaux : « While Descartes finds being in thought, Saint Thomas finds thought in being » ; « Every given reality implies the thought which apprehends it. Therefore being is the condition of knowing; knowing is not the condition of being » ; « Indeed, all idealism derives from Descartes, or from Kant, or from both together ». Traductions françaises de l'auteur de l'article.

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  16. Étienne Gilson, The Unity of Philosophical Experience, New York, Charles Scribner's Sons, 1937, p. 306 (issu des William James Lectures données à Harvard, 1936-1937). Texte original : « Philosophy always buries its undertakers » — première des « lois de l'expérience philosophique ». Traduction française de l'auteur de l'article.

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  17. Léon XIII, encyclique Aeterni Patris, 4 août 1879 : appel à restaurer dans les écoles catholiques la philosophie de saint Thomas d'Aquin (« la sagesse chrétienne selon l'esprit du Docteur angélique »), acte fondateur du renouveau thomiste (néothomisme) dont Gilson et Maritain seront, une génération plus tard, les grands relais savants.

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  18. Sur l'admiration de Gilson pour Léon XIII, qu'il tenait pour l'un des plus grands esprits philosophiques de son siècle : Gilson a édité et préfacé un choix des encycliques du pape, The Church Speaks to the Modern World: The Social Teachings of Leo XIII, New York, Doubleday (Image Books), 1954.

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  19. Lettres de M. Étienne Gilson au père Henri de Lubac (1956-1975), commentées par le P. de Lubac, Paris, Cerf, 1986 : correspondance qui révèle les inquiétudes doctrinales et culturelles du dernier Gilson face à la crise de l'après-Concile, dans une fidélité entière à l'Église.

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  20. Sur Gilson et la théologie postconciliaire — son attachement au thomisme, ses réserves devant l'abandon de la métaphysique de l'être dans certains courants théologiques des années 1960-1970, sans jamais verser dans la contestation de l'autorité — cf. les études sur la réception de Gilson et sa correspondance avec Henri de Lubac (Cerf, 1986).

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