Avicenne — en arabe Abu Ali al-Husayn ibn Sina, dit Ibn Sina — est le plus influent philosophe et médecin du monde islamique médiéval. Né vers 980[1] près de Boukhara, alors capitale intellectuelle de l'Asie centrale sous la dynastie samanide, il meurt en juin 1037[2] à Hamadan, en Perse occidentale, après une existence itinérante partagée entre la médecine de cour, l'exercice du pouvoir politique — il fut vizir à deux reprises — et une œuvre écrite d'une ampleur presque sans équivalent dans l'histoire de la pensée médiévale.
Son Canon de la médecine (al-Qanun fi l-tibb), traduit en latin dès le XIIe siècle, demeure le manuel de référence des facultés de médecine européennes jusqu'au XVIIe siècle[3] — une longévité intellectuelle presque inégalée. Son Livre de la guérison (Kitab al-Shifa), somme philosophique en plusieurs volumes, élabore une métaphysique de l'être nécessaire et de l'être possible qui traversera, via sa traduction latine, toute la scolastique naissante : Guillaume d'Auvergne, Albert le Grand et saint Thomas d'Aquin liront, discuteront et en partie reprendront sa distinction entre l'essence et l'existence[4].
Mais Avicenne est aussi le philosophe dont l'héritage a été jugé le plus dangereux par une partie de sa propre tradition religieuse : le théologien al-Ghazali le range, dans son Incohérence des philosophes (Tahafut al-Falasifa), parmi les penseurs dont trois thèses relèvent de l'incroyance (kufr) pure et simple[5] — l'éternité du monde, l'ignorance divine des particuliers, l'impossibilité de la résurrection corporelle. Un siècle plus tard, les autorités parisiennes suspendent à leur tour, en 1210 puis en 1215, l'enseignement des œuvres naturelles et métaphysiques d'Aristote « et de leurs commentaires »[6] — visant en particulier l'« avicennisme latin » alors en vogue.
Cet article retrace la vie mouvementée d'Avicenne — l'enfance prodige à Boukhara, la bibliothèque samanide conquise par une guérison, l'exil politique entre Gorgan, Rayy et Hamadan, l'emprisonnement au fort de Fardajan —, expose sa double œuvre de médecin et de métaphysicien, détaille la controverse qu'elle suscita dans l'islam comme dans la chrétienté latine, puis propose un regard catholique honnête sur un héritage à la fois considérable et, sur des points précis, difficilement conciliable avec la doctrine chrétienne de la création libre.
Une vie de cour en cour : Boukhara, l'exil et Hamadan
En quelques dates
- v. 980Naissance près de Boukhara
Naissance à Afshana, village voisin de Boukhara, capitale intellectuelle de l'émirat samanide[7].
- v. 990Le Coran par cœur à dix ans
- v. 997La guérison de l'émir Nuh ibn Mansur
Il soigne l'émir samanide et obtient en récompense l'accès à la bibliothèque royale de Boukhara[9].
- 999Chute des Samanides
La dynastie samanide s'effondre sous la pression karakhanide et ghaznévide ; Avicenne quitte Boukhara pour Gorgan[10].
- v. 1012-1014Composition du Canon de la médecine
Rédaction du traité médical qui dominera l'enseignement occidental jusqu'au XVIIe siècle[11].
- 1014Installation à Hamadan
Entré au service de l'émir bouyide Shams al-Dawla, il devient bientôt son vizir[12].
- v. 1014-1027Rédaction du Livre de la guérison
Somme philosophique en plusieurs volumes (logique, physique, mathématiques, métaphysique)[13].
- 1021Emprisonnement au fort de Fardajan
Après la mort de Shams al-Dawla, il est emprisonné environ quatre mois sur soupçon de correspondance secrète avec un émir rival[14].
- 1023-1024Fuite vers Ispahan
Il rejoint la cour de l'émir kakouyide Ala al-Dawla, qu'il servira jusqu'à sa mort[15].
- v. 1030-1034Rédaction des Indications et Remarques
Dernier grand ouvrage philosophique, plus concis et plus personnel que le Shifa[16].
- Juin 1037Mort à Hamadan
Il meurt d'une maladie intestinale prolongée lors d'une expédition militaire de son protecteur[17].
Boukhara, l'enfance prodige
Avicenne naît vers 980[18] à Afshana, village voisin de Boukhara, alors capitale de la dynastie samanide et l'un des grands foyers intellectuels du monde iranien musulman. Son père, Abdallah, originaire de Balkh et acquis aux idées ismaéliennes, occupe une fonction administrative dans la province ; sa mère se nommait Setareh[19]. La date exacte de sa naissance reste débattue dans l'historiographie académique : la tradition retient l'année 980, mais certains travaux la font remonter à la décennie précédente ; l'incertitude n'est pas résolue et doit être signalée honnêtement plutôt que présentée comme une certitude[20].
L'autobiographie qu'Avicenne dicta dans la maturité de sa vie à son disciple et compagnon al-Juzjani — complétée par ce dernier pour les années suivantes — constitue la source la plus riche que l'on possède sur sa jeunesse[21]. Elle décrit un enfant d'une précocité rare : à dix ans, il connaît par cœur le Coran et une bonne part de la littérature arabe classique[22]. Il étudie d'abord l'arithmétique auprès d'un marchand herboriste, puis la logique et les rudiments de la philosophie auprès d'un maître nommé Abu Abdallah al-Natili[23]. Mais très vite, l'élève dépasse le maître : à quatorze ans, il étudie seul Hippocrate et Galien ; à seize ans, il obtient sa formation de médecin ; à dix-sept ans, il enseigne déjà dans un hôpital de Boukhara[24]. Selon son propre témoignage, c'est la métaphysique d'Aristote qui lui résiste le plus longtemps — il affirme avoir lu le texte quarante fois sans le comprendre pleinement, jusqu'à ce qu'un commentaire d'al-Farabi, trouvé par hasard chez un libraire, lui en révèle enfin le sens[25].
La bibliothèque des Samanides : la guérison de l'émir Nuh ibn Mansur
L'épisode le plus célèbre de la jeunesse d'Avicenne est celui de sa guérison de l'émir samanide Nuh ibn Mansur, atteint d'un mal que les médecins de la cour ne parvenaient pas à soigner. Le jeune Avicenne, appelé en consultation, diagnostique et traite le mal avec succès[26]. En récompense, il ne demande ni titre ni fortune, mais l'accès à la bibliothèque royale des Samanides, l'une des plus riches collections de manuscrits de son temps :
« On me permit d'entrer dans une maison aux nombreuses pièces, dans chacune desquelles des coffres de livres étaient empilés les uns sur les autres. » — Avicenne, Autobiographie dictée à al-Juzjani, éd. et trad. W. E. Gohlman, The Life of Ibn Sina, State University of New York Press, Albany, 1974, trad. angl. pp. 35-37, phrase citée p. 37[27]
En dix-huit mois, il affirme avoir acquis la connaissance de tous les auteurs anciens alors disponibles[28]. Peu après, un incendie détruit une partie de cette bibliothèque — un fait que certains détracteurs postérieurs, selon la tradition biographique, interprétèrent comme un moyen pour Avicenne de dissimuler l'étendue réelle de ses sources, accusation que l'historiographie moderne ne retient pas comme fondée[29].
La chute des Samanides et les années d'errance
En 999, la dynastie samanide s'effondre sous la double pression des Karakhanides venus du nord et des Ghaznévides venus du sud[30]. Avicenne, désormais sans protecteur stable, entame une période d'errance à travers l'Iran oriental et central : il séjourne à Gorgan, sur les rives de la mer Caspienne, où il rencontre celui qui deviendra son disciple et biographe, al-Juzjani[31], puis à Rayy (près de l'actuelle Téhéran), au service de la régente bouyide Sayyida Shirin et de son fils Majd al-Dawla[32]. C'est durant ces années de mobilité forcée qu'il commence la rédaction de ses deux grandes œuvres : le Canon de la médecine, entamé vers 1012-1014[33], et le Livre de la guérison, dont la composition s'échelonne de 1014 à 1027 environ[34].
Vizir et prisonnier : la carrière politique à Hamadan
Médecin puis vizir de Shams al-Dawla
En 1014, Avicenne entre au service de l'émir bouyide Shams al-Dawla à Hamadan, d'abord comme médecin personnel, puis, sa réputation grandissant, comme vizir — c'est-à-dire premier ministre de l'émirat[35]. Cette double fonction, rarissime pour un savant, illustre l'ampleur des talents que la cour bouyide reconnaissait à Avicenne : administrateur le jour, il rédige la nuit les chapitres de son œuvre philosophique et médicale, activité qu'il décrit lui-même, selon la tradition biographique reçue, comme menée dans un état de fatigue et de tension permanentes.
L'emprisonnement au fort de Fardajan
À la mort de Shams al-Dawla en 1021, la position d'Avicenne se fragilise. Soupçonné d'entretenir une correspondance secrète avec l'émir rival Ala al-Dawla de la dynastie kakouyide, il est arrêté et emprisonné environ quatre mois dans la forteresse de Fardajan, près de Hamadan[36]. C'est durant cette captivité, selon plusieurs sources scientifiques modernes qui étudient la genèse de ses œuvres, qu'il aurait rédigé ou développé l'un de ses arguments philosophiques les plus célèbres, celui du « corps volant », sur l'immatérialité de l'âme[37] — circonstance qui donne à cette méditation sur la conscience de soi indépendante du corps une résonance biographique particulière.
Ispahan : les dernières années auprès d'Ala al-Dawla
Libéré, Avicenne rejoint finalement, vers 1023-1024, la cour de l'émir kakouyide Ala al-Dawla Muhammad à Ispahan, qu'il servira comme médecin et conseiller jusqu'à sa mort, quatorze années durant[38]. C'est à Ispahan qu'il rédige son dernier grand ouvrage philosophique, les Indications et Remarques (al-Isharat wa l-tanbihat), composé entre 1030 et 1034 environ[39] — texte plus dense, plus allusif et d'une tonalité plus personnelle que le Shifa, où certains interprètes ont voulu lire les linéaments d'une spiritualité philosophique proche du mysticisme, sans que ce point fasse consensus parmi les spécialistes.
Mort à Hamadan (1037)
Avicenne tombe malade lors d'une expédition militaire menée par Ala al-Dawla vers Ispahan, en proie à un mal intestinal chronique dont la nature exacte reste discutée — dysenterie amibienne, cancer du côlon ou empoisonnement ont tous été proposés selon les historiens de la médecine[40]. Il meurt en juin 1037 à Hamadan, âgé d'environ cinquante-sept ans[41], après avoir, selon la tradition biographique, distribué ses biens aux pauvres et affranchi ses esclaves dans ses derniers jours. Il est enterré à Hamadan, où son mausolée, reconstruit au XXe siècle, demeure aujourd'hui un lieu de mémoire national en Iran.
Une œuvre encyclopédique : philosophie et médecine
Le Livre de la guérison (Kitab al-Shifa)
Le Livre de la guérison (Kitab al-Shifa, littéralement « la Guérison » — de l'ignorance, précise le titre, non du corps) est le chef-d'œuvre philosophique d'Avicenne, une encyclopédie en plusieurs volumes couvrant la logique, les sciences naturelles (physique, biologie, minéralogie, psychologie), les mathématiques et la métaphysique[42]. Sa section métaphysique, l'al-Ilahiyyat (« la science divine »), rédigée pour l'essentiel entre 1014 et 1020[43], est le texte qui exercera l'influence la plus durable sur la philosophie latine médiévale, via sa traduction réalisée à Tolède au XIIe siècle[44].
Le Canon de la médecine (al-Qanun fi l-tibb)
Composé pour l'essentiel entre 1012 et 1024[45], le Canon de la médecine (al-Qanun fi l-tibb) est le traité médical le plus systématique de l'Antiquité tardive et du Moyen Âge islamique, synthétisant la médecine galénique, la pharmacologie gréco-arabe et l'observation clinique personnelle de son auteur en cinq livres : principes généraux, matière médicale (materia medica), pathologies localisées, maladies générales et affections spécifiques, formulaire pharmaceutique[46].
Traduit en latin par Gérard de Crémone à Tolède entre 1150 et 1187[47], le Canon devient le manuel de référence des facultés de médecine d'Europe — Montpellier, Bologne, Padoue — et y demeure enseigné, en tout ou en partie, jusqu'au XVIIe siècle[48], une longévité pédagogique presque sans équivalent dans l'histoire de la médecine occidentale.
Les Indications et Remarques (al-Isharat wa l-tanbihat)
Œuvre de la maturité, rédigée à Ispahan vers 1030-1034[49], les Indications et Remarques reprennent, sous une forme plus resserrée et plus personnelle, les grandes thèses métaphysiques et psychologiques du Shifa. Le texte connaîtra une postérité savante considérable dans le monde islamique lui-même, notamment à travers le commentaire critique qu'en donnera, un siècle et demi plus tard, le théologien Fakhr al-Din al-Razi[50].
La « philosophie orientale » perdue
Avicenne mentionne, dans plusieurs de ses écrits, l'existence d'une œuvre distincte, la Hikmat al-mashriqiyya (« Philosophie orientale » ou « des Orientaux »), qu'il présente comme une philosophie plus personnelle, dégagée des contraintes pédagogiques imposées par la tradition péripatéticienne officielle[51]. Ce texte, en grande partie perdu — la tradition rapporte qu'une part importante en aurait disparu lors du pillage d'Ispahan en 1034[52] —, a nourri, au XXe siècle, un débat académique sur l'existence possible d'un « second Avicenne » ésotérique, distinct du philosophe péripatéticien des grandes sommes. Ce courant de lecture, associé notamment aux travaux d'Henry Corbin, reste minoritaire et discuté parmi les spécialistes contemporains d'Avicenne, qui soulignent le caractère fragmentaire et largement spéculatif des sources permettant de le soutenir.
La métaphysique d'Avicenne : l'être nécessaire et l'être possible
Comprendre l'enjeu : pourquoi distinguer ce qu'une chose est de ce qu'elle existe
Avant d'entrer dans le détail technique, il faut saisir l'intuition de départ, la plus simple possible : on peut parfaitement comprendre ce qu'est un cheval, ou un homme, ou une montagne d'or, sans savoir si un tel être existe réellement quelque part. Cela montre, selon Avicenne, que l'essence d'une chose (ce qu'elle est) et son existence (le fait qu'elle soit réellement) ne sont pas la même chose : l'existence n'est pas incluse dans la simple définition de l'essence, elle s'y ajoute comme un fait distinct, pour toute réalité qui n'est pas Dieu[53]. C'est cette intuition, précisée et formalisée, qui structure toute la métaphysique du Shifa.
La distinction essence/existence
Avicenne établit une distinction réelle entre l'essence (mahiyya, ce qu'une chose est) et l'existence (wujud, le fait qu'elle soit) : pour tout être créé, l'essence n'implique pas par elle-même l'existence, qui doit lui être conférée par une cause extérieure[54]. Cette thèse permet de répartir tous les êtres en deux catégories fondamentales : les êtres possibles par soi (mumkin al-wujud), dont l'existence dépend d'une cause externe, et l'être nécessaire par soi (wajib al-wujud), dont l'essence est identiquement l'existence, et qui n'a besoin d'aucune cause pour exister[55]. Seul cet être nécessaire, selon Avicenne, mérite pleinement le nom de Dieu.
La « preuve des Justes » (burhan al-siddiqin)
À partir de cette distinction, Avicenne construit une démonstration célèbre de l'existence de Dieu, connue dans la tradition islamique sous le nom de preuve des Justes ou preuve de la vérité (burhan al-siddiqin) : elle procède par la seule analyse conceptuelle de la notion d'« existant », sans recourir à aucune donnée empirique particulière — ni mouvement, ni causalité efficiente observée dans le monde sensible, contrairement aux voies aristotéliciennes classiques[56]. Tout être possible, montre Avicenne, requiert une cause qui rende son existence effective ; si cette cause est elle-même possible, elle requiert à son tour une cause ; une régression à l'infini de causes simplement possibles ne peut, selon lui, expliquer pourquoi quoi que ce soit existe réellement plutôt que rien. Il faut donc, au terme de la chaîne, un être dont l'existence n'est due à rien d'autre qu'à lui-même : l'être nécessaire par soi[57]. L'article Ignispedia consacré à l'argument de la contingence développe cette structure argumentative dans le détail, y compris sa reprise par saint Thomas d'Aquin dans la troisième voie de la Somme théologique ; celui sur « Si Dieu a tout créé, qui a créé Dieu ? » explique pourquoi cette distinction dissout l'objection populaire consistant à demander une cause à l'être nécessaire lui-même.
L'émanation des dix intelligences séparées : un point de tension avec la foi catholique
Sur la manière dont le monde procède de l'être nécessaire, Avicenne adopte un schéma émanationniste hérité, via al-Farabi, du néoplatonisme : de l'Un nécessaire découle, par un processus de pensée de soi, une première Intelligence séparée, laquelle engendre à son tour, par un mouvement analogue, une seconde Intelligence et la sphère céleste correspondante — et ainsi de suite jusqu'à dix Intelligences, la dernière étant l'Intellect agent qui gouverne le monde sublunaire[58].
Ce processus, insiste Avicenne, n'est pas libre au sens où Dieu aurait pu choisir de ne pas créer, ou de créer autrement : il découle nécessairement de la nature même de l'être nécessaire, de sorte que le monde, tout en dépendant ontologiquement de Dieu à chaque instant, est coéternel avec lui dans le temps[59].
C'est précisément sur ce point que la métaphysique d'Avicenne s'écarte le plus nettement de la doctrine catholique de la création libre ex nihilo, selon laquelle Dieu crée le monde par un acte de volonté souverainement libre, sans aucune nécessité interne qui l'y contraindrait, et dans le temps plutôt que de toute éternité. L'historien de la philosophie médiévale Étienne Gilson, qui a consacré une part importante de son œuvre à retracer la réception et la critique chrétienne d'Avicenne, souligne que la scolastique latine reprendra avec enthousiasme la distinction essence/existence, tout en rejetant fermement le cadre nécessitariste et émanationniste dans lequel Avicenne l'avait insérée[60] — point développé plus loin dans cet article et dans l'article Ignispedia consacré à Étienne Gilson.
L'argument du « corps volant » : l'âme sans le corps
Pour établir que l'âme humaine est une substance immatérielle distincte du corps, Avicenne propose, dans la section psychologique du Shifa, une expérience de pensée restée célèbre sous le nom de « corps volant » ou « homme volant » (al-insan al-ta'ir)[61] :
« Pour établir l'existence de l'âme (...) il faut imaginer que l'un d'entre nous soit créé d'un coup, tout entier, mais que sa vue soit voilée de sorte qu'il ne puisse observer directement les choses du monde extérieur. Il est créé comme flottant dans les airs ou dans le vide, sans que l'air ne le soutienne d'une manière qu'il pourrait sentir, et les membres de son corps sont écartés et séparés les uns des autres, de sorte qu'ils n'entrent pas en contact ni ne se touchent. » — Avicenne, Kitab al-Shifa, De Anima (psychologie), I, 1, trad. angl. Jon McGinnis et David C. Reisman, Classical Arabic Philosophy: An Anthology, Hackett Publishing, Indianapolis, 2007[62]
Privé de toute sensation — vue, toucher, perception même de son propre corps —, cet homme suspendu affirmerait néanmoins, sans hésitation, l'existence de son propre moi[63]. Puisqu'il ignore tout de son corps mais ne peut ignorer l'existence de son âme, conclut Avicenne, l'âme doit être une réalité distincte du corps, non identique à lui. L'argument, souvent rapproché du cogito cartésien formulé six siècles plus tard, a suscité un débat philosophique renouvelé jusqu'à aujourd'hui. Le philosophe thomiste contemporain Edward Feser — dont l'article Ignispedia lui est consacré — lui reconnaît une réelle force épistémologique, supérieure sur certains points à l'argument cartésien parce qu'elle ne présuppose pas que l'expérience sensorielle soit impossible sans corps, tout en observant qu'il requiert, pour être pleinement concluant, des engagements métaphysiques supplémentaires sur la nature de la connaissance de soi qu'Avicenne n'établit pas entièrement dans ce seul passage[64].
La théorie de la prophétie et l'intellect agent
Avicenne développe également une théorie originale de la connaissance intellectuelle et de la prophétie : selon lui, l'esprit humain accède aux vérités universelles par une forme de conjonction avec l'Intellect agent, dixième et dernière des Intelligences séparées, qui « illumine » l'intellect humain et lui permet de saisir d'un coup, par intuition (hads), le moyen terme d'un syllogisme[65]. Chez les esprits les plus doués — les prophètes —, cette faculté d'intuition atteint un degré si élevé qu'elle permet une connaissance immédiate et quasi totale, sans apprentissage discursif préalable : c'est ainsi qu'Avicenne explique philosophiquement, sans y voir de miracle proprement dit, le phénomène de la révélation prophétique[66].
Dieu connaît-il les choses particulières ?
Une conséquence controversée de ce système est la thèse selon laquelle Dieu connaît le monde de manière universelle, et non par une connaissance directe de chaque chose particulière prise dans sa singularité concrète et changeante[67]. Pour Avicenne, la connaissance divine des choses individuelles se fait « d'une manière universelle » — par la connaissance des causes et des lois générales qui les produisent — plutôt que par une perception immédiate de chaque événement singulier, à la manière dont Dieu perçoit ce qui change au fil du temps dans la théologie islamique traditionnelle[68]. C'est précisément cette thèse, jugée incompatible avec l'idée d'une providence divine attentive à chaque créature, qu'al-Ghazali dénoncera comme l'une des trois erreurs les plus graves de la philosophie avicennienne.
La controverse islamique : al-Ghazali contre les philosophes
Le Tahafut al-Falasifa : vingt thèses réfutées, trois jugées hérétiques
Une génération après la mort d'Avicenne, le théologien et mystique al-Ghazali (1058-1111) publie L'Incohérence des philosophes (Tahafut al-Falasifa), réfutation systématique de vingt thèses de la philosophie péripatéticienne islamique, principalement puisées chez al-Farabi et Avicenne[69]. Dix-sept de ces thèses sont qualifiées d'innovation blâmable (bid'a) ; trois, jugées incompatibles avec les fondements mêmes de la foi musulmane, sont explicitement condamnées comme relevant de l'incroyance (kufr)[70] :
| # | Thèse philosophique condamnée | Raison de la condamnation par al-Ghazali |
|---|---|---|
| 1 | L'éternité du monde (l'univers émane nécessairement de Dieu de toute éternité, sans commencement dans le temps) | Contredit la création libre et temporelle enseignée par le Coran |
| 2 | Dieu ne connaît les choses que « de manière universelle », non chacune dans sa singularité concrète | Nie une providence divine attentive aux individus |
| 3 | Impossibilité de la résurrection corporelle (seule l'âme survit ; le corps ne ressuscite pas) | Contredit l'eschatologie coranique de la résurrection des corps |
Cette controverse, propre au monde islamique, éclaire par contraste un enjeu que la théologie catholique retrouve sous une forme voisine : la nécessité de tenir ensemble la rigueur métaphysique empruntée à la philosophie grecque et la fidélité à une Révélation qui affirme un Dieu personnellement provident et un monde librement créé dans le temps — tension qu'affrontera, un siècle plus tard, la scolastique latine confrontée au même corpus avicennien.
Averroès prend la défense des philosophes
Un siècle après al-Ghazali, le philosophe andalou Averroès (Ibn Rushd, 1126-1198) répliquera point par point dans son propre Tahafut al-Tahafut (« l'Incohérence de l'Incohérence »), défendant la légitimité de la démarche philosophique face aux objections théologiques d'al-Ghazali — tout en critiquant lui-même sévèrement, sur plusieurs points de doctrine, les positions propres d'Avicenne, qu'il juge insuffisamment fidèles à l'aristotélisme authentique. Cette discussion, centrale pour comprendre l'histoire de la philosophie islamique classique, est développée dans l'article Ignispedia consacré à Averroès.
Avicenne et la scolastique latine
Gérard de Crémone et la traduction de Tolède
Le Canon de la médecine et une large part du Shifa sont traduits en latin à Tolède, au XIIe siècle, principalement par Gérard de Crémone (mort en 1187), figure centrale de l'école de traducteurs qui transmet à l'Occident latin l'essentiel du corpus scientifique et philosophique gréco-arabe[71]. Ces traductions circulent en Europe latine dès la fin du XIIe siècle et le début du XIIIe, avant même la traduction complète d'Aristote lui-même — de sorte que, pour une génération de lecteurs latins, la métaphysique d'Aristote est d'abord lue à travers le prisme d'Avicenne[72].
L'« avicennisme latin » : Guillaume d'Auvergne, Jean de la Rochelle
Dans les premières décennies du XIIIe siècle se développe, chez plusieurs maîtres parisiens — l'évêque Guillaume d'Auvergne (mort en 1249), le franciscain Jean de la Rochelle — un courant de pensée que les historiens de la philosophie médiévale nomment l'avicennisme latin : une théologie chrétienne qui emprunte massivement le vocabulaire et les distinctions conceptuelles d'Avicenne, notamment sur l'essence, l'existence et l'âme, tout en s'efforçant de les purger de leurs implications émanationnistes et nécessitaristes incompatibles avec la foi chrétienne[73]. Guillaume d'Auvergne, en particulier, reprend explicitement la distinction avicennienne entre l'être possible et l'être nécessaire pour construire sa propre preuve de l'existence de Dieu, tout en rejetant fermement l'éternité du monde et la nécessité de l'émanation.
Les condamnations parisiennes de 1210 et 1215
En 1210, le synode provincial de Sens — dont dépend l'évêque de Paris — interdit sous peine d'excommunication l'enseignement public des livres d'Aristote sur la philosophie naturelle « et de leurs commentaires » à Paris[74]. La formule vise notamment les commentateurs arabes, au premier rang desquels Avicenne. Cette interdiction, dont la portée reste strictement locale et limitée à la faculté des arts, est reconduite et précisée en 1215 par le légat pontifical Robert de Courçon, qui restructure le programme universitaire parisien pour limiter l'exposition des étudiants aux thèses jugées les plus risquées[75]. Elle ne concerne pas les théologiens, libres de lire ces textes pour les réfuter, et son application réelle demeure inégale — mais elle atteste la vigilance des autorités ecclésiastiques latines face à la diffusion rapide d'une métaphysique dont certaines conséquences (éternité du monde, nécessitarisme, limites de la providence) semblaient directement heurter la foi révélée, exactement comme elles avaient heurté, un siècle plus tôt, la théologie d'al-Ghazali dans le monde musulman.
Albert le Grand et Thomas d'Aquin : reprendre sans épouser
C'est dans ce climat de prudence méfiante que travaillent, une génération plus tard, saint Albert le Grand et son disciple saint Thomas d'Aquin. Tous deux lisent Avicenne avec attention — Albert le cite abondamment, notamment sur la théorie de l'intellect agent créant l'universalité des concepts[76] — et tous deux reprennent, pour son noyau proprement métaphysique, la distinction essence/existence qui deviendra chez Thomas l'un des piliers de sa propre doctrine de l'être. Dans son traité de jeunesse De l'être et de l'essence, Thomas ouvre significativement sa réflexion en se référant à Avicenne :
« L'être et l'essence sont ce que l'intellect conçoit en premier lieu, comme le dit Avicenne au début de sa Métaphysique. » — Saint Thomas d'Aquin, De Ente et Essentia, prologue, v. 1252-1256[77]
Mais Thomas transforme profondément ce qu'il reçoit. Là où Avicenne fait de l'existence quelque chose qui « s'ajoute » de l'extérieur à une essence par ailleurs déjà pleinement intelligible en elle-même — modèle parfois qualifié d'« accidentaliste » par les commentateurs —, Thomas fait de l'acte d'exister (actus essendi) la perfection la plus intime et la plus radicale de tout étant, et non un simple accident surajouté[78].
Plus fondamentalement encore, Thomas rejette entièrement le cadre émanationniste et nécessitariste d'Avicenne : pour lui, Dieu crée le monde non par une nécessité de nature, mais par un acte libre de sa volonté toute-puissante, et le monde n'est pas coéternel à Dieu — même si Thomas admet, par ailleurs, que la seule raison philosophique ne peut à elle seule trancher de manière apodictique la question d'un monde créé de toute éternité ou créé dans le temps, distinguant nettement ce point de foi de ce que la raison naturelle peut démontrer. L'article Ignispedia sur la Somme théologique et celui sur saint Thomas d'Aquin développent la troisième voie thomiste et la doctrine de l'ipsum esse subsistens qui naissent, en partie, de cette relecture critique d'Avicenne.
Le jugement de la Catholic Encyclopedia (1907)
L'appréciation portée sur Avicenne par la première grande synthèse catholique moderne consacrée à l'histoire de la philosophie, la Catholic Encyclopedia de 1907, résume bien la position classique : sa pensée est décrite comme un « aristotélisme mêlé de néoplatonisme »[79], dont les scolastiques ont admiré certains principes tout en se méfiant, à raison, de son exposition d'ensemble d'Aristote, en particulier à cause de ses tendances panthéisantes héritées du schéma émanationniste :
« Les scolastiques, semble-t-il, ne connaissent rien de l'ouvrage particulier sur le panthéisme ; ils avaient toutefois conscience des tendances panthéistes des autres ouvrages philosophiques d'Avicenne et, en conséquence, hésitaient à se fier à son exposition d'Aristote. » (traduit de l'anglais) — William Turner, article « Avicenna », Catholic Encyclopedia, New York, Robert Appleton Company, 1907[80]
Le Canon de la médecine : un magistère médical de six siècles
Structure et méthode
Le Canon de la médecine se distingue des traités galéniques antérieurs par son ambition systématique : il organise l'ensemble du savoir médical gréco-arabe en un ordre logique unique, du plus général (physiologie, anatomie, causes des maladies) au plus particulier (pathologies localisées organe par organe, formulaire des médicaments composés)[81]. Cette architecture rigoureuse, alliée à un style d'une clarté pédagogique remarquable pour l'époque, explique largement son succès durable dans l'enseignement.
Réception en Europe : des universités médiévales à Vésale
Traduit et diffusé en Europe latine dès la fin du XIIe siècle, le Canon devient rapidement un pilier du cursus médical dans les universités occidentales, aux côtés des œuvres de Galien et d'Hippocrate. Il est imprimé à Venise entre 1493 et 1495[82], connaît de multiples rééditions latines et hébraïques jusqu'au XVIe siècle, et reste enseigné, en tout ou en partie, dans plusieurs facultés de médecine européennes — notamment à Montpellier — jusqu'au milieu du XVIIe siècle[83]. Cette autorité prolongée ne l'exempte pas de critiques : au XVIe siècle, l'anatomiste André Vésale, sur la foi de dissections directes, corrige plusieurs erreurs anatomiques transmises par la tradition galéno-avicennienne, tandis que le médecin suisse Paracelse rompt de manière spectaculaire, symboliquement en brûlant un exemplaire du Canon, avec l'ensemble de l'autorité médicale médiévale gréco-arabe[84] — deux jalons classiques de la naissance de la médecine moderne, qui mesurent, en creux, l'ampleur du magistère qu'avait exercé l'œuvre d'Avicenne durant près de six siècles.
Avicenne aujourd'hui : postérité et regard catholique
Un héritage scientifique et philosophique considérable
Au-delà de la controverse théologique, l'apport d'Avicenne à l'histoire de la pensée reste considérable et largement reconnu, y compris par ses adversaires doctrinaux les plus rigoureux : systématisation encyclopédique du savoir médical antique, formalisation rigoureuse de la logique aristotélicienne, distinction essence/existence qui structure encore aujourd'hui une bonne part de la métaphysique classique, argument du « corps volant » qui continue de nourrir la philosophie de l'esprit contemporaine. Peu de penseurs non chrétiens ont laissé une empreinte aussi profonde et aussi durable dans l'intelligence occidentale de l'être et de Dieu.
Ce que la foi catholique retient, ce qu'elle ne peut recevoir
Un regard catholique honnête sur Avicenne doit tenir ensemble deux jugements également nécessaires. D'une part, la distinction essence/existence, une fois purifiée de son cadre nécessitariste par saint Thomas d'Aquin, est devenue l'un des outils conceptuels les plus précieux du théisme classique — celui d'Augustin, d'Anselme, de Thomas et, à sa manière, de Maïmonide — pour penser Dieu comme l'Être même subsistant (Ipsum Esse Subsistens), par contraste avec les représentations plus fragiles d'un Dieu conçu simplement comme une cause parmi d'autres[85]. Sur ce point précis, l'article Ignispedia consacré à Edward Feser rappelle combien ce patrimoine métaphysique classique demeure actif dans l'apologétique philosophique contemporaine.
D'autre part, le cadre émanationniste et nécessitariste dans lequel Avicenne insère cette distinction — un monde qui procède de Dieu par nécessité de nature, coéternel à lui, gouverné par des intelligences intermédiaires plutôt que directement provident à l'égard de chaque créature singulière — est irréductiblement distinct de la doctrine catholique de la création libre ex nihilo et de la providence particulière de Dieu sur chaque personne. C'est très exactement ce point que dénonçait, depuis l'intérieur même de l'islam, al-Ghazali ; c'est aussi ce point que la scolastique latine, en reprenant la distinction essence/existence tout en rejetant son emballage émanationniste, a su discerner avec une remarquable lucidité intellectuelle. Recevoir la rigueur métaphysique d'Avicenne sans en épouser les conclusions cosmologiques incompatibles avec la Révélation : telle fut, sur ce dossier précis, la démarche des plus grands docteurs de l'Église — et elle demeure, huit siècles plus tard, le modèle d'un dialogue exigeant entre raison philosophique et foi révélée.
Pour aller plus loin
- L'argument de la contingence — la structure démonstrative que l'être nécessaire/être possible d'Avicenne partage avec Aristote, Anselme et Thomas d'Aquin
- « Si Dieu a tout créé, qui a créé Dieu ? » — pourquoi l'être nécessaire par soi dissout cette objection populaire
- Pourquoi n'y aurait-il pas plusieurs dieux ? — l'unicité divine démontrée par la nécessité d'existence
- La Somme théologique de saint Thomas d'Aquin — les cinq voies et la doctrine de l'ipsum esse subsistens
- Saint Thomas d'Aquin — la vie et l'œuvre du docteur qui reprend et transforme la distinction essence/existence d'Avicenne
- Maïmonide — un autre grand lecteur médiéval du Shifa, sur la théologie négative et l'unicité divine
- Étienne Gilson — l'historien qui a le plus contribué à retracer la réception latine d'Avicenne
- Saint Albert le Grand — l'un des premiers grands lecteurs scolastiques d'Avicenne
- Rémi Brague — sur la transmission de la philosophie grecque par le monde arabo-musulman
- Edward Feser — le théisme classique aujourd'hui, et l'appréciation contemporaine de l'argument du « corps volant »
- Ibn Arabî — un autre grand nom de la pensée islamique médiévale, mystique soufi distinct d'Avicenne par l'époque et par la doctrine
Notes et références
Stanford Encyclopedia of Philosophy, article « Ibn Sina [Avicenna] » (vérifié par lecture directe) : naissance vers 970-980 à Afshana près de Boukhara, débat académique sur la date exacte non tranché ; mort en 1037 à Hamadan. plato.stanford.edu/entries/ibn-sina/.
1 7 10 18 20 30Wikipédia anglophone, article « Avicenna » (vérifié par lecture directe) : mort le 22 juin 1037 à Hamadan, à 56 ou 57 ans. en.wikipedia.org/wiki/Avicenna.
2 41Encyclopaedia Britannica, article « Avicenna » (vérifié par lecture directe) : le Canon de la médecine reste la base de l'enseignement médical en Europe jusqu'au XVIIe siècle. britannica.com/biography/Avicenna.
3 11 33 45 48 83Étienne Gilson, History of Christian Philosophy in the Middle Ages, Sheed & Ward, Londres, 1955 (trad. fr. partielle La philosophie au Moyen Âge, Payot, 1944/1952) — étude de la réception latine d'Avicenne (« avicennisant augustinisme » chez Guillaume d'Auvergne et ses successeurs) et de la reprise critique de la distinction essence/existence par Thomas d'Aquin, qui rejette le cadre émanationniste et nécessitariste d'origine. Synthèse confirmée par la littérature académique contemporaine sur Avicenne et Thomas d'Aquin (notamment les travaux réunis dans Avicenna and His Legacy: A Golden Age of Science and Philosophy, dir. Y. T. Langermann, Brepols, 2010).
4 44 60 72 73 78 85Abu Hamid al-Ghazali, Tahafut al-Falasifa (L'Incohérence des philosophes), v. 1095, éd. et trad. angl. parallèle Michael E. Marmura, The Incoherence of the Philosophers, Brigham Young University Press, Provo, 2ᵉ éd. 2000 — vingt thèses réfutées, dont trois jugées relever de l'incroyance (kufr) : l'éternité du monde, la connaissance strictement universelle qu'a Dieu des particuliers, et l'impossibilité de la résurrection corporelle.
5 70Synode provincial de Sens (dont dépendait l'évêque de Paris Pierre II de la Chapelle), 1210 : interdiction de l'enseignement public à Paris des livres d'Aristote sur la philosophie naturelle « et de leurs commentaires », sous peine d'excommunication ; portée strictement locale, limitée à la faculté des arts. Reconduite et précisée par le légat pontifical Robert de Courçon en 1215. Cf. synthèse académique standard sur les « Condamnations de 1210-1277 », notamment reprise dans les travaux de référence sur la réception latine d'Aristote et de ses commentateurs arabes au XIIIe siècle.
6 74 75William Turner, article « Avicenna », Catholic Encyclopedia, New York, Robert Appleton Company, 1907 (vérifié par lecture directe) : biographie sommaire, jugement classique sur son « aristotélisme mêlé de néoplatonisme », prudence des scolastiques envers son exposition d'Aristote en raison de ses tendances panthéistes ; mention de la lecture d'Albert le Grand. Texte original exact du passage cité dans le corps : « The Scholastics, apparently, know nothing of the special work on pantheism; they were, however, aware of the pantheistic tendencies of Avicenna's other works on philosophy, and were, accordingly, reluctant to trust in his exposition of Aristotle. » newadvent.org/cathen/02157a.htm.
8 22 25 76 79 80Avicenne, Autobiographie dictée à al-Juzjani, éd. et trad. angl. William E. Gohlman, The Life of Ibn Sina: A Critical Edition and Annotated Translation, State University of New York Press, Albany, 1974 — seule édition critique de référence de l'autobiographie d'Avicenne, complétée par la biographie rédigée par son disciple al-Juzjani pour les années postérieures à leur rencontre. Épisode de la guérison de l'émir samanide Nuh ibn Mansur et de l'accès consécutif à la bibliothèque royale de Boukhara : trad. angl. pp. 35-37 ; la phrase citée dans le corps se lit p. 37 : « I was admitted to a building which had many rooms; in each room there were chests of books piled one on top of the other. »
9 26 27Wikipédia francophone, article « Avicenne » (vérifié par lecture directe) : appel à Hamadan en 1014 auprès de l'émir bouyide Shams al-Dawla, nomination comme vizir ; après la mort de l'émir en 1021, emprisonnement puis fuite vers Ispahan en 1023 auprès de l'émir kakouyide Ala al-Dawla Muhammad, qu'il sert quatorze ans jusqu'à sa mort.
12 15 35 38Stanford Encyclopedia of Philosophy, article « Ibn Sina [Avicenna] » (vérifié par lecture directe) : chronologie de composition du Kitab al-Shifa (commencé vers 1014, section métaphysique achevée vers 1020, ouvrage complet vers 1027), des al-Isharat wa l-tanbihat (Ispahan, vers 1030-1034), et mention du commentaire critique postérieur de Fakhr al-Din al-Razi sur ce dernier texte.
13 16 34 39 42 43 49 50Wikipédia anglophone, article « Avicenna » (vérifié par lecture directe) : emprisonnement d'environ quatre mois dans la forteresse de Fardajan, près de Hamadan, sur soupçon de correspondance secrète avec l'émir Ala al-Dawla.
14 36Wikipédia francophone, article « Avicenne » (vérifié par lecture directe) : maladie survenue lors d'une expédition militaire de l'émir Ala al-Dawla vers Ispahan ; mal intestinal chronique de nature discutée (dysenterie amibienne, cancer du côlon ou empoisonnement selon les hypothèses avancées par différents historiens de la médecine) ; mort en 1037.
17 40Wikipédia francophone, article « Avicenne » (vérifié par lecture directe) : nom complet Abu Ali al-Husayn ibn Abdallah ibn al-Hasan ibn Ali ibn Sina ; naissance à Khormeytan (Afshana), province de Boukhara ; père Abdallah, originaire de Balkh, converti à l'ismaélisme ; mère nommée Setareh. fr.wikipedia.org/wiki/Avicenne.
19Encyclopaedia Iranica, notice consacrée à l'autobiographie d'Avicenne et à son disciple Abu Ubayd al-Jowzjani : l'autobiographie, dictée ou rédigée en collaboration avec al-Juzjani, constitue la source la plus étendue sur la vie et l'époque d'Avicenne ; elle est transmise combinée à la biographie complémentaire rédigée par al-Juzjani, notamment dans les comptes rendus d'Ibn al-Qifti et d'Ibn Abi Usaybi'a.
21 29Wikipédia francophone, article « Avicenne » (vérifié par lecture directe) : formation à l'arithmétique auprès d'un marchand herboriste, étude du Coran et de la philosophie sous Abu Abdallah al-Natili, maîtrise du Coran et de bases de philosophie à dix ans, étude autonome d'Hippocrate et de Galien à quatorze ans, diplôme de médecine à seize ans, enseignement à l'hôpital de Boukhara à dix-sept ans.
23 24 28Encyclopaedia Iranica, notice « Jowzjani, Abu Obayd » : rencontre avec Avicenne à Gorgan, sur les rives de la mer Caspienne, où al-Juzjani devient son disciple, compagnon et futur biographe pour le reste de sa vie.
31Wikipédia anglophone, article « Avicenna » (vérifié par lecture directe) : après l'effondrement samanide, service auprès de la régente bouyide Sayyida Shirin et de son fils Majd al-Dawla à Rayy, avant l'installation à Hamadan en 1014.
32Plusieurs études modernes sur la genèse de l'argument du « corps volant » situent sa rédaction, ou son développement le plus abouti, durant l'emprisonnement d'Avicenne au fort de Fardajan en 1021 — circonstance rappelée notamment dans les synthèses de vulgarisation savante consacrées à cet épisode biographique et à sa possible résonance avec la méditation sur la conscience de soi indépendante des conditions corporelles.
37Wikipédia francophone, article « Avicenne » (vérifié par lecture directe) : structure en cinq livres du Canon de la médecine (principes généraux, matière médicale, pathologies localisées, maladies générales, formulaire pharmaceutique) ; mention de la Hikmat al-mashriqiyya (« Philosophie orientale »), œuvre en grande partie perdue, notamment lors du pillage d'Ispahan en 1034.
46 51 52 81Wikipédia francophone, article « Avicenne » (vérifié par lecture directe) : traduction latine du Canon par Gérard de Crémone à Tolède entre 1150 et 1187 ; éditions imprimées à Venise entre 1493 et 1495 ; critiques anatomiques d'André Vésale au XVIe siècle ; rupture spectaculaire de Paracelse avec l'autorité galéno-avicennienne.
47 71 82 84Internet Encyclopedia of Philosophy, article « Avicenna (Ibn Sina) » (vérifié par lecture directe) : présentation pédagogique de la distinction essence/existence chez Avicenne — la connaissance de l'essence d'une chose (ex. un triangle) n'implique pas de savoir si elle existe réellement, ce qui établit que l'existence n'est pas contenue dans la simple définition de l'essence pour tout être qui n'est pas Dieu. iep.utm.edu/avicenna/.
53Encyclopaedia Britannica, article « Avicenna » (vérifié par lecture directe) : la « distinction réelle » entre essence et existence, classification des êtres en nécessaires (dont l'essence implique l'existence) et possibles (dont l'existence dépend de causes externes).
54Ibn Sina (Avicenne), Kitab al-Shifa, al-Ilahiyyat (La Métaphysique du Livre de la guérison), livre I, chap. 6-7, et livre VIII, chap. 4-7 ; éd. et trad. angl. Michael E. Marmura, The Metaphysics of The Healing, Brigham Young University Press, Provo, 2005 ; trad. fr. Georges C. Anawati, La Métaphysique du Shifa, 2 vol., Vrin, Paris, 1978-1985, coll. « Études musulmanes ». Sur l'être nécessaire par soi (wajib al-wujud bi-dhatihi) et l'être possible par soi (mumkin al-wujud).
55Présentation académique standard de la burhan al-siddiqin (« preuve des Justes » ou « preuve de la vérité ») d'Avicenne, reconstruite à partir du Kitab al-Shifa, al-Ilahiyyat, livre I, chap. 6-7 et livre VIII, chap. 1-4 — démonstration procédant par la seule analyse conceptuelle de la notion d'existant, sans recours à une donnée empirique particulière (mouvement, causalité efficiente observée), distincte en cela des voies aristotéliciennes classiques ultérieurement reprises et enrichies par Thomas d'Aquin.
56 57Wikipédia anglophone, article « Avicenna » (vérifié par lecture directe) : cosmologie émanationniste des dix Intelligences séparées descendant du Nécessaire par soi jusqu'à l'Intellect agent gouvernant le monde sublunaire ; caractère nécessaire (non libre) de l'émanation ; coéternité du monde avec Dieu dans le temps tout en dépendant ontologiquement de lui.
58 59Avicenne (Ibn Sina), Kitab al-Shifa, De Anima (section psychologique), livre I, chap. 1 ; éd. critique du texte arabe Fazlur Rahman, Avicenna's De Anima (Arabic Text), Being the Psychological Part of Kitab al-Shifa, Oxford University Press, Londres, 1959 ; traduction anglaise citée d'après Jon McGinnis et David C. Reisman (éd. et trad.), Classical Arabic Philosophy: An Anthology of Sources, Hackett Publishing, Indianapolis, 2007, section consacrée à l'argument du « corps volant ».
61 62Analyse standard de la conclusion de l'argument du « corps volant » dans la littérature académique consacrée à la psychologie philosophique d'Avicenne (notamment les travaux de Michael E. Marmura et de Jon McGinnis sur ce passage précis du Kitab al-Shifa) : l'homme suspendu, privé de toute perception sensorielle y compris de son propre corps, affirmerait néanmoins immédiatement l'existence de son moi, ce qui établit, selon Avicenne, la réalité et l'immatérialité de l'âme comme substance distincte du corps.
63Edward Feser, « Avicenna's Flying Man », Edward Feser (blog philosophique), janvier 2024 — appréciation thomiste contemporaine : l'argument évite l'objection de pétition de principe adressée à Descartes en ne présupposant pas que l'expérience sensorielle soit impossible sans corps, mais requiert, pour être pleinement concluant, une défense supplémentaire de la thèse selon laquelle le moi est toujours au moins tacitement conscient de lui-même. edwardfeser.blogspot.com/2024/01/avicennas-flying-man.html.
64Internet Encyclopedia of Philosophy, article « Avicenna (Ibn Sina) » (vérifié par lecture directe) : théorie de l'intellect agent comme source transcendante illuminant l'intellect humain par conjonction, permettant l'intuition (hads) et la saisie du moyen terme du syllogisme ; explication philosophique de la prophétie par un degré supérieur de cette même faculté d'intuition chez certains esprits exceptionnels.
65 66Wikipédia anglophone, article « Avicenna » (vérifié par lecture directe) : thèse selon laquelle Dieu connaît les particuliers « d'une manière universelle », par la connaissance des causes et des lois générales, plutôt que par une perception directe de chaque changement singulier — thèse condamnée comme kufr par al-Ghazali dans le Tahafut al-Falasifa.
67 68Abu Hamid al-Ghazali, Tahafut al-Falasifa, v. 1095, éd. et trad. angl. parallèle Michael E. Marmura, The Incoherence of the Philosophers, Brigham Young University Press, Provo, 2ᵉ éd. 2000 — vingt thèses réfutées, puisées principalement chez al-Farabi et Avicenne, présentation générale de la structure de l'ouvrage et de sa cible principale, la tradition péripatéticienne islamique.
69Saint Thomas d'Aquin, De Ente et Essentia (De l'être et de l'essence), prologue, v. 1252-1256. Texte latin original : « Ens autem et essentia sunt quae primo intellectu concipiuntur, ut dicit Avicenna in principio suae Metaphysicae. » Édition léonine, tome XLIII, Rome, 1976 ; texte et traduction accessibles notamment via les éditions critiques de référence de ce traité de jeunesse thomiste.
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