Saint Albert le Grand (1200-1280)

Saint Albert le Grand, frère dominicain, évêque et docteur de l'Église, fut le plus grand savant du Moyen Âge et le maître de saint Thomas d'Aquin. Surnommé le Docteur universel, il est le saint patron des sciences naturelles et le témoin de l'amitié entre la foi et la raison.

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Albert le Grand (vers 1200-1280), en latin Albertus Magnus, né Albert de Bollstädt, est un frère prêcheur allemand, évêque, théologien, philosophe et naturaliste, l'un des plus grands savants du Moyen Âge. Maître à l'université de Paris puis fondateur du grand collège dominicain de Cologne, il fut le maître de Thomas d'Aquin et l'artisan principal de l'entrée d'Aristote dans la pensée chrétienne. La tradition l'a surnommé le Docteur universel, tant son savoir embrassait toutes les disciplines connues de son temps.[1][2]

Esprit d'une curiosité sans égale, Albert a écrit sur la logique, la métaphysique et la théologie, mais aussi sur les animaux, les plantes, les minéraux, les astres et le corps humain, avec une exigence d'observation directe qui annonce de loin la méthode scientifique. Il est l'un des rares docteurs de l'Église à porter le titre de « Grand », avec saint Grégoire le Grand et saint Léon le Grand ; et il est le seul que l'Église ait explicitement proposé comme patron des chercheurs en sciences naturelles.[3][4]

Profondément fils de saint Dominique, Albert fut tout ensemble un professeur infatigable, un homme de gouvernement — provincial puis évêque de Ratisbonne — et un contemplatif marqué par une grande dévotion mariale. Toute son œuvre repose sur une conviction qu'il n'a cessé d'illustrer : entre la foi et la raison, entre la science et la croyance, il n'y a pas de guerre mais une amitié.[5][6]

Mort à Cologne en 1280, vénéré dès le Moyen Âge mais reconnu tardivement, il fut béatifié en 1622 par Grégoire XV, puis canonisé et proclamé docteur de l'Église le 16 décembre 1931 par Pie XI, qui réunit en un seul acte sa canonisation et son doctorat — signe de l'unité, chez Albert, de la sainteté et de la science.[7][8]

Le contexte : le XIIIᵉ siècle, Aristote et les ordres mendiants

Une chrétienté qui redécouvre Aristote

Le XIIIᵉ siècle est le siècle d'une révolution intellectuelle. Par les traductions venues d'Espagne et de Sicile, l'Occident latin redécouvre l'œuvre complète d'Aristote — la physique, la métaphysique, la biologie, l'éthique — accompagnée des commentaires des philosophes arabes, surtout Averroès et Avicenne. Cette philosophie nouvelle, puissante et systématique, fascine les maîtres mais inquiète l'Église : certaines thèses aristotéliciennes — l'éternité du monde, l'unité de l'intellect, les limites de la providence — semblent contredire la foi.[9][10]

À Paris, l'enseignement de la Physique et de la Métaphysique d'Aristote est même officiellement interdit à plusieurs reprises au début du siècle. La grande question de l'époque devient alors : peut-on accueillir la raison grecque sans trahir la Révélation ? C'est à cette question qu'Albert consacrera sa vie.[11][12]

L'essor des universités et des ordres mendiants

Ce bouillonnement a pour cadre les universités naissantes — Paris, Bologne, Oxford, Padoue — et pour acteurs nouveaux les ordres mendiants. Les frères prêcheurs de Dominique et les frères mineurs de François d'Assise, fondés au début du siècle, unissent pauvreté, prédication et étude, et s'emparent rapidement des chaires de théologie.[13]

L'ordre dominicain en particulier place l'étude au cœur de sa vocation : prêcher exige de connaître, et combattre l'hérésie exige de comprendre. Albert sera le premier grand génie scientifique sorti de cet ordre voué à la vérité — selon la belle devise dominicaine qu'on lui a parfois rattachée, « chercher la vérité dans la douceur de la fraternité ».[14]

« In dulcedine societatis, quaerere veritatem. » — « Dans la douceur de la communauté, chercher la vérité. » — devise spirituelle associée à saint Albert le Grand[15]

Lauingen et la jeunesse souabe

Naissance et famille des Bollstädt

Albert naît à Lauingen, sur les bords du Danube, en Souabe (aujourd'hui en Bavière), dans une famille de la petite noblesse militaire, les seigneurs de Bollstädt. La date exacte de sa naissance reste incertaine : les sources la situent entre 1193 et 1206, et l'on retient généralement « vers 1200 ».[16][17]

Lauingen aujourd’hui : le Schimmelturm, élevé au XVe siècle après la vie d’Albert — Dr. Eugen Lehle — CC BY-SA 3.0.

Très jeune, il est envoyé étudier en Italie, à l'université de Padoue, l'un des grands foyers des arts libéraux et de la philosophie naturelle. C'est là, dans cette atmosphère studieuse, que va se décider sa vocation.[18][19]

L'entrée chez les frères prêcheurs (1223)

Vers 1223, à Padoue, le jeune Albert est conquis par la prédication du bienheureux Jourdain de Saxe, successeur de saint Dominique à la tête de l'ordre. Malgré l'opposition de sa famille, il revêt l'habit des frères prêcheurs. Une tradition rapporte qu'il hésitait, se croyant trop peu doué pour l'étude, et qu'une vision de la Vierge l'aurait rassuré — récit édifiant, mais d'historicité incertaine, qu'il faut recevoir comme une légende pieuse plutôt que comme un fait établi.[20][21]

Le jeune dominicain est alors envoyé compléter sa formation et enseigner dans plusieurs couvents d'Allemagne — Cologne, Hildesheim, Fribourg, Ratisbonne, Strasbourg —, acquérant une réputation de maître exceptionnel.[22]

Le maître : Paris, Cologne et le studium generale

Maître en théologie à Paris (1245)

Infographie originale Ignispedia créée par IA

Vers 1245, Albert est envoyé à Paris, capitale intellectuelle de la chrétienté, pour y obtenir le grade le plus élevé : la maîtrise en théologie. Il y occupe l'une des chaires réservées aux dominicains et commente, selon l'usage, l'Écriture puis les Sentences de Pierre Lombard. C'est à Paris qu'il commence à rédiger ses grands commentaires d'Aristote et qu'il forme déjà des disciples remarquables.[23][24]

Le studium generale de Cologne (1248)

En 1248, le chapitre général de l'ordre charge Albert d'ouvrir à Cologne un studium generale, un grand collège de théologie destiné à toute la province d'Allemagne. Il y devient le premier régent et y enseignera plusieurs années. Cette fondation fait de Cologne, pour des siècles, un centre majeur de la pensée dominicaine.[25][26]

Saint-André de Cologne, où les reliques d’Albert sont conservées aujourd’hui — Yarkul — CC BY-SA 4.0.

C'est dans son enseignement parisien puis colonais que se déploie son projet d'une vie : mettre à la disposition des Latins tout le savoir d'Aristote et des sciences, en le purifiant de ses erreurs et en le mettant au service de la foi. Comme le relève Benoît XVI, Albert ouvrit ainsi la porte à la réception complète de la philosophie d'Aristote dans la pensée médiévale.[27]

Albert et Thomas d'Aquin : le maître et le disciple

« Le bœuf muet de Sicile »

Parmi les étudiants que le maître emmène de Paris à Cologne en 1248 se trouve un jeune dominicain italien, massif, silencieux et réservé, que ses condisciples surnomment par moquerie le « bœuf muet de Sicile » : Thomas d'Aquin. Albert, lui, devine aussitôt le génie caché sous le silence. La tradition rapporte sa réponse, devenue célèbre.[28][29]

« Vous l'appelez le bœuf muet ; mais je vous le dis, ce bœuf poussera de tels mugissements dans la doctrine qu'ils retentiront dans le monde entier. » — saint Albert le Grand, parole rapportée par la tradition à propos de Thomas d'Aquin[30]

Le Triomphe de saint Thomas d’Aquin, détail ; musée du Louvre — Benozzo Gozzoli / The Yorck Project — domaine public.

La prophétie s'accomplira : le disciple deviendra le plus grand théologien de l'Église, le Docteur angélique. Albert n'en conçut jamais de jalousie ; bien au contraire, il fut jusqu'au bout le défenseur passionné de la pensée de son élève.[31][32]

Une fidélité par-delà la mort

Quand Thomas meurt prématurément en 1274, sa doctrine — l'audacieuse synthèse de la foi et de l'aristotélisme — est attaquée, et même partiellement condamnée à Paris en 1277 par l'évêque Étienne Tempier. Malgré son grand âge — il a près de quatre-vingts ans —, Albert entreprend le voyage de Cologne à Paris pour défendre la mémoire et l'œuvre de son ancien disciple. Ce geste de fidélité d'un vieillard pour son élève disparu reste l'un des plus beaux de l'histoire intellectuelle de l'Église.[33][34]

L'homme de gouvernement : provincial, évêque, légat

Provincial de Teutonie (1254)

Albert n'est pas seulement un homme d'étude. En 1254, ses frères l'élisent provincial de la Provincia Teutoniae, l'immense province dominicaine d'Allemagne, qu'il parcourt à pied, selon la règle, pour la visiter couvent par couvent. Il exerce cette charge avec sagesse jusqu'en 1257 environ, sans jamais cesser d'écrire.[35][36]

Évêque de Ratisbonne (1260-1262)

En 1260, le pape le nomme, malgré sa résistance, évêque de Ratisbonne (Regensburg), un diocèse alors en grand désordre matériel et spirituel. Albert s'y dévoue avec énergie, parcourant le diocèse à pied dans une grande simplicité de pauvre. La littérature moderne lui prête pour cette raison le surnom d'« évêque aux bottes » (episcopus cum bottis) : il s'agit d'une tradition tardive, absente des notices classiques, que reprennent notamment l'historienne Barbara Newman et la presse catholique anglophone.[37] Mais l'homme de la chaire et du livre n'est pas fait pour l'administration : dès qu'il a remis le diocèse en ordre, il obtient du pape, en 1262, l'autorisation de renoncer à sa charge pour revenir à l'enseignement et à l'étude.[38][39]

Prédicateur de croisade et le concile de Lyon (1274)

Le pape lui confie ensuite la prédication de la croisade en Allemagne et en Bohême (vers 1263-1264). Plus tard, déjà âgé, Albert participe au deuxième concile de Lyon en 1274, convoqué par Grégoire X pour l'union des Églises — le concile-là même où mourut son contemporain saint Bonaventure. Sa vie épouse ainsi tous les grands événements de l'Église de son siècle.[40][41]

Le « Docteur universel » : la synthèse de tout le savoir

Pourquoi « Docteur universel » ?

Aucun savant médiéval n'a embrassé un champ aussi vaste. Albert a écrit sur la logique, la métaphysique, l'éthique, la théologie, mais aussi sur la physique, l'astronomie, la minéralogie, la botanique, la zoologie, la médecine et la géographie. Cette ampleur prodigieuse lui valut, de son vivant déjà, les titres de Doctor Universalis (Docteur universel) et de Doctor Expertus.[42][43]

Le tableau ci-dessous donne un aperçu de l'étendue de cette œuvre encyclopédique.

DomaineŒuvre(s) principale(s)Apport
Sciences animalesDe animalibus (26 livres)Description et classification des animaux, observations personnelles
BotaniqueDe vegetabilibus et plantisL'un des premiers traités occidentaux de botanique d'observation
MinéralogieMineralium libriÉtude des pierres, métaux et minéraux ; descriptions de gisements visités
Astronomie / physiqueCommentaires d'Aristote, De caelo et mundoDiffusion de la cosmologie aristotélicienne aux Latins
PhilosophieCommentaires de tout l'Organon et de la Métaphysique d'AristoteChristianisation critique de la pensée grecque
ThéologieSumma theologiae (inachevée), commentaire des SentencesGrande synthèse doctrinale
MystiqueCommentaire du Pseudo-DenysTransmission de la théologie mystique grecque
MariologieMariale, Super Missus estSynthèse de la doctrine mariale médiévale

Le naturaliste : observer la création

Ce qui rend Albert si singulier, c'est sa méthode. Là où ses contemporains se contentaient souvent de répéter les Anciens, lui voulait voir par lui-même. Il décrit des plantes qu'il a cueillies, des animaux qu'il a disséqués ou observés, des minéraux ramassés dans les mines qu'il a visitées au cours de ses voyages à pied à travers l'Europe.[44][45]

« Sa méthode consistait simplement dans l'observation, dans la description et dans la classification des phénomènes étudiés, mais ainsi, il a ouvert la porte pour les travaux à venir. » — Benoît XVI, audience générale du 24 mars 2010[46]

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Il pose même un principe qui sonne étonnamment moderne : en matière de nature, l'expérience seule donne la certitude. Pour lui, le but de la science naturelle n'est pas de croire sur parole ce qu'ont dit les autres, mais de rechercher les causes à l'œuvre dans la nature.[47][48]

Le philosophe : christianiser Aristote

Le grand œuvre d'Albert fut de rendre Aristote disponible et acceptable pour les chrétiens. Plutôt que de rejeter en bloc le « Philosophe », comme le voulaient certains, ou de l'adopter aveuglément, comme le faisaient les averroïstes, Albert choisit la voie difficile du discernement : commenter toute l'œuvre, retenir ce qui est vrai, réfuter ce qui contredit la foi. Il distingue clairement les domaines : la philosophie a sa méthode propre, la théologie la sienne, et ce qui est vraiment rationnel ne peut contredire ce qui est vraiment révélé.[49][50]

C'est cette distinction — l'autonomie des sciences et leur harmonie ultime avec la foi — que son disciple Thomas d'Aquin portera à sa perfection.[51]

Le théologien et le passeur de la mystique grecque

Albert ne fut pas seulement un homme de la nature. Il commenta toute la Somme sacrée de son temps, rédigea une Summa theologiae restée inachevée, et surtout transmit à l'Occident la théologie mystique du Pseudo-Denys l'Aréopagite, dont il commenta les œuvres. Par là, il relie la rigueur scolastique à la grande tradition contemplative — un héritage que recueilleront les mystiques rhénans, comme Eckhart et Tauler, eux aussi dominicains de Cologne.[52][53]

Foi et raison : l'amitié de la science et de la foi

Si l'Église a fait d'Albert le patron des chercheurs, c'est qu'il incarne mieux que tout autre la conviction catholique que la vérité scientifique et la vérité de la foi, venant toutes deux de Dieu, ne peuvent se contredire. Benoît XVI a fait de ce point le cœur de sa catéchèse sur le Docteur universel.[54]

« Saint Albert montre surtout qu'entre la foi et la science il n'y a pas d'opposition, malgré certains épisodes d'incompréhension que l'on a enregistrés au cours de l'histoire. » — Benoît XVI, audience générale du 24 mars 2010[55]

Avec une rigueur scientifique, dit Benoît XVI, Albert étudia les œuvres d'Aristote, « convaincu que tout ce qui est vraiment rationnel est compatible avec la foi révélée dans les Saintes Ecritures ».[56]

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Loin d'opposer le savant et le croyant, Albert démontre par sa vie même qu'ils peuvent habiter le même homme. Un esprit de prière, dit Benoît XVI, peut cultiver sereinement l'étude des sciences naturelles ; la foi ne bride pas la recherche, elle la libère, parce qu'elle assure le savant que le monde est intelligible, créé par une Sagesse.[57]

« Saint Albert le Grand nous rappelle qu'entre science et foi une amitié existe et que les hommes de science peuvent parcourir à travers leur vocation à l'étude de la nature, un authentique et fascinant parcours de sainteté. » — Benoît XVI, audience générale du 24 mars 2010[58]

C'est cet héritage qui rend Albert si actuel : à une époque où l'on oppose volontiers la science et la religion, il témoigne qu'un grand savant peut être un grand saint, et que la curiosité la plus exigeante peut s'unir à l'adoration la plus humble.[59][60]

Le contemplatif et le serviteur de Marie

Le savoir, chemin de contemplation

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Sous le savant, il y avait un contemplatif. Pour Albert, le sommet de la vie humaine n'est pas l'érudition pour elle-même, mais la contemplation de Dieu, vers laquelle tout savoir doit conduire.[61]

Le site de la paroisse parisienne Saint-Albert-le-Grand rapporte comme une parole du saint que le plus savant des hommes serait aussi le plus contemplatif ; mais il ne renvoie à aucune œuvre, aucun livre ni aucun chapitre. Faute de source vérifiable, nous ne la citons donc pas comme une parole authentifiée d'Albert : nous la présentons ici comme une paraphrase de sa conviction que tout savoir doit conduire à la contemplation de Dieu.[62]

Cette conviction renverse le soupçon ordinaire : chez lui, étudier la création n'éloigne pas de Dieu, mais y mène, car connaître les œuvres, c'est remonter vers l'Ouvrier. Le savoir n'est pas un orgueil, c'est une voie d'adoration.

Une grande théologie mariale

L’Annonciation de Fra Angelico, XVe siècle : une évocation du mystère médité par Albert — Fra Angelico — domaine public.

Albert fut aussi l'un des grands théologiens de Marie au Moyen Âge. Son Mariale et son commentaire Super Missus est (sur la scène de l'Annonciation) rassemblent et approfondissent la doctrine mariale, célébrant la Vierge comme le chef-d'œuvre de la grâce. Cette dévotion filiale, sensible dans toute son œuvre, équilibre la rigueur du savant par la tendresse du fils.[63][64]

La sainteté comme conformité à la volonté de Dieu

Toute cette vie d'étude et de service fut soutenue par une définition très simple de la sainteté, que Benoît XVI rapporte au terme de sa catéchèse : se conformer en tout à la volonté divine.

« Vouloir tout ce que je veux pour la gloire de Dieu, comme Dieu veut pour sa gloire tout ce qu'Il veut. » — définition de la sainteté rapportée par Benoît XVI à propos de saint Albert[65]

La légende et la vérité : alchimie et « tête parlante »

La renommée prodigieuse d'Albert engendra, dès le Moyen Âge, une légende qui le transforma en magicien. On lui prêta des secrets d'alchimie, le pouvoir de changer les saisons, et surtout la fabrication d'un automate — une « tête de bronze » ou un homme artificiel capable de parler, que Thomas d'Aquin, agacé, aurait détruit. Des traités d'occultisme, comme les Grands et Petits Albert, furent abusivement publiés sous son nom des siècles après sa mort.[66][67]

Ces récits relèvent du folklore, non de l'histoire. Albert s'est bien intéressé aux pratiques alchimiques de son temps, comme tout naturaliste médiéval curieux de la transformation des métaux ; mais il n'a jamais été un magicien, et les ouvrages de magie qui circulent sous son nom sont des apocryphes. La légende dit pourtant une vérité : tant son savoir paraissait surhumain à ses contemporains qu'ils ne purent l'expliquer que par le merveilleux.[68][69]

Mort, canonisation et doctorat

La mort à Cologne (1280)

Tombeau de saint Albert dans la crypte de Saint-André, photographié en 2004 — Kempf EK — CC BY-SA 3.0.

Dans ses dernières années, la mémoire d'Albert décline peu à peu — épreuve poignante pour le plus savant des hommes. Il meurt paisiblement à Cologne, au couvent de la Sainte-Croix, le 15 novembre 1280, entouré de ses frères. Il est inhumé dans l'église dominicaine de la ville ; ses reliques reposent aujourd'hui dans l'église Saint-André de Cologne.[70][71]

De la béatification (1622) au doctorat (1931)

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Vénéré dès le Moyen Âge, Albert ne fut pourtant reconnu officiellement que tardivement. Il est béatifié en 1622 par Grégoire XV. Mais il faut attendre plus de trois siècles pour la consécration suprême : le 16 décembre 1931, le pape Pie XI, par une décision exceptionnelle, le canonise et le proclame en même temps docteur de l'Église — une « canonisation équivalente » qui unit en un seul acte la reconnaissance de sa sainteté et de sa science.[72][73]

« prions le Seigneur pour que ne viennent jamais à manquer dans la sainte Eglise de doctes théologiens, pieux et savants comme saint Albert le Grand […] » — Benoît XVI, audience générale du 24 mars 2010[74]

Patron des sciences naturelles (1941)

Dix ans plus tard, le 16 décembre 1941, le pape Pie XII proclame officiellement saint Albert le Grand patron céleste des chercheurs en sciences naturelles, à la demande des universitaires catholiques. C'est un fait unique : l'Église désigne expressément un saint comme protecteur des savants et du dialogue entre science et foi.[75][76]

Que reste-t-il aujourd'hui de saint Albert le Grand ?

Le saint patron du dialogue science-foi

À l'âge des sciences, Albert demeure le témoin que la recherche la plus rigoureuse et la foi la plus vive peuvent coexister dans le même cœur. Contre le mythe d'une guerre éternelle entre la science et la religion, sa vie oppose un démenti : le plus grand naturaliste de son siècle fut aussi un saint et un docteur de l'Église.[77][78]

Le maître de Thomas d'Aquin

Sans Albert, il n'y aurait peut-être pas eu de Thomas d'Aquin. C'est lui qui a défriché la route — l'accueil critique d'Aristote, la distinction des savoirs, la confiance dans la raison — que son disciple a portée à sa perfection. Comme Bonaventure, l'autre grand maître du même siècle, il appartient à cette génération exceptionnelle qui a donné à l'Église sa pensée la plus haute.[79][80]

Une sainteté de l'intelligence

Plus que tout, Albert demeure le saint de l'intelligence offerte à Dieu. Il rappelle que l'étude peut être une prière, que la curiosité peut être une forme d'adoration, et que connaître le monde, c'est encore une manière de remonter vers son Créateur. C'est là tout le sens de son titre de Docteur universel, et l'héritage qu'il laisse à l'Église.

Le site de la paroisse parisienne Saint-Albert-le-Grand propose sous le nom du saint une prière commençant par « Seigneur Jésus-Christ, écoutez la voix de notre douleur » ; mais il ne renvoie à aucun bréviaire ni manuscrit. Faute d'attribution établie, nous ne la citons donc pas ici comme une parole de saint Albert.[81]

Pour aller plus loin

  • Lire Saint Thomas d'Aquin (1225-1274) : le disciple génial, le « bœuf muet » dont Albert prophétisa la gloire, le Docteur angélique.
  • Lire Saint Dominique (1170-1221) : le fondateur de l'ordre des Prêcheurs, voué à la vérité, dans lequel Albert entra.
  • Lire Saint Bonaventure (1221-1274) : l'autre grand docteur du XIIIᵉ siècle, le Docteur Séraphique, contemporain d'Albert.
  • Lire Le IIᵉ concile de Lyon (1274) : le concile de l'union des Églises, auquel Albert participa.
  • Retenir l'essentiel : saint Albert le Grand, frère prêcheur, évêque et Docteur universel, fut le plus grand savant de son siècle, le maître de Thomas d'Aquin et le saint patron de l'amitié entre la science et la foi.

Notes et références

  1. Benoît XVI, Audience générale du 24 mars 2010 (saint Albert le Grand) : vatican.va. Vie, contexte aristotélicien, studium generale de Cologne (1248), provincial de Teutonie (1254), évêque de Ratisbonne (1260-1262), méthode d'observation, harmonie entre foi et science ; source des citations reproduites ici dans leur texte français exact : « Saint Albert montre surtout qu'entre la foi et la science il n'y a pas d'opposition, malgré certains épisodes d'incompréhension que l'on a enregistrés au cours de l'histoire », « convaincu que tout ce qui est vraiment rationnel est compatible avec la foi révélée dans les Saintes Ecritures », « Saint Albert le Grand nous rappelle qu'entre science et foi une amitié existe et que les hommes de science peuvent parcourir […] un authentique et fascinant parcours de sainteté », « Sa méthode consistait simplement dans l'observation, dans la description et dans la classification des phénomènes étudiés, mais ainsi, il a ouvert la porte pour les travaux à venir », « prions le Seigneur pour que ne viennent jamais à manquer dans la sainte Eglise de doctes théologiens, pieux et savants comme saint Albert le Grand […] », et de la « formule de la sainteté » : « Vouloir tout ce que je veux pour la gloire de Dieu, comme Dieu veut pour sa gloire tout ce qu'Il veut ».

    1 3 5 12 24 25 27 32 35 41 44 46 49 51 54 55 56 57 58 59 65 74 76 77 79
  2. Catholic Encyclopedia (New Advent), "St. Albertus Magnus" : newadvent.org. Notice classique : naissance à Lauingen, famille de Bollstädt, études à Padoue, entrée dans l'ordre (1223) sous Jourdain de Saxe, enseignement à Hildesheim/Fribourg/Ratisbonne/Strasbourg/Cologne, maîtrise à Paris (1245), studium generale de Cologne (1248), provincial (1254), évêque de Ratisbonne (1260-1262), concile de Lyon (1274), défense de Thomas à Paris (1277), mort (15 novembre 1280), titre de Doctor Universalis, principe d'observation de la nature, œuvres scientifiques.

    2 8 9 11 13 16 18 20 22 23 26 28 33 36 38 40 42 45 47 52 63 70 73 80
  3. Pie XII, lettre apostolique proclamant saint Albert le Grand patron céleste des cultivateurs des sciences naturelles, 16 décembre 1941 (à la demande des universitaires catholiques). Source du patronage des chercheurs en sciences naturelles.

    4 60 75 78
  4. Paroisse Saint-Albert-le-Grand (Paris 13e), « Qui est saint Albert ? » : saintalbertlegrand.fr. Page paroissiale qui rapporte comme paroles d'Albert la formule sur le savant contemplatif, la devise In dulcedine societatis, quaerere veritatem, et une prière sous le nom de saint Albert — sans référence à une œuvre, un livre, un chapitre, un bréviaire ni un manuscrit ; attributions non vérifiées, présentées ici comme telles et non comme des citations authentifiées.

    6 14 15 61 62 81
  5. Pie XI, canonisation et proclamation de saint Albert le Grand comme docteur de l'Église, 16 décembre 1931 (canonisation équivalente). Acte unissant la reconnaissance de la sainteté et du doctorat ; rapporté notamment par la Catholic Encyclopedia et la notice Wikipédia.

    7 72
  6. Encyclopædia Britannica, "St. Albertus Magnus" : britannica.com. Synthèse sur son rôle dans l'introduction d'Aristote, son aristotélisme critique, ses travaux scientifiques et la légende de l'alchimiste.

    10 43 67 69
  7. Wikipédia (FR), "Albert le Grand" : fr.wikipedia.org. Article encyclopédique détaillé (dates, biographie, œuvres, légende de l'automate, béatification 1622, canonisation 1931, sépulture à Saint-André de Cologne) ; utilisé pour le recoupement des dates et des faits biographiques.

    17 19 21 34 39 53 64 66 68 71
  8. Belgicatho, "Les mugissements du grand bœuf muet de Sicile" : belgicatho.be. Récit traditionnel de la prophétie d'Albert sur Thomas d'Aquin, le « bœuf muet ». La formulation exacte varie selon les sources et appartient à la tradition hagiographique.

    29 30 31
  9. Barbara Newman, « Boots the Bishop: Albert the Magnificent », London Review of Books, vol. 44, n° 23 (1er décembre 2022) : surnom episcopus cum bottis (« l'évêque aux bottes »), pour ses vêtements rudes et ses grosses bottes de marche ; repris par ex. par The Catholic Thing (9 février 2024). Les notices classiques (Catholic Encyclopedia, Wikipédia FR) ne mentionnent pas ce surnom : il est présenté ici comme une tradition tardive, non comme un fait établi.

    37
  10. Stanford Encyclopedia of Philosophy, "Albert the Great" : plato.stanford.edu. Notice savante : projet de mise à disposition d'Aristote aux Latins, aristotélisme critique, méthode d'observation en philosophie naturelle et articulation entre philosophie et théologie.

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