Saint Raymond Nonnat (1204-1240) est, avec son maître saint Pierre Nolasque, l'une des grandes figures fondatrices de l'ordre de la Merci (les Mercédaires), voué au rachat des chrétiens captifs des musulmans d'Espagne et d'Afrique du Nord au XIIIᵉ siècle. Son nom même dit son origine : « Nonnat », du latin non natus, « non né », rappelle la tradition selon laquelle il fut retiré du corps de sa mère après sa mort, par ce que l'on appellerait aujourd'hui une césarienne post-mortem.[1][2]
Entré chez les Mercédaires sous la direction de Pierre Nolasque, Raymond devient à son tour rédempteur : il négocie et paie des rançons à Valence, à Alger, à Tunis, rachetant selon la tradition plusieurs centaines de captifs chrétiens.[3][4] Lorsque l'argent manque, il se livre lui-même en otage — geste extrême que l'ordre mercédaire attend de ses membres depuis son quatrième vœu. Fait prisonnier à son tour, il continue de prêcher l'Évangile à ses geôliers musulmans jusqu'à ce que, dit la tradition, on lui perce les lèvres d'un fer rouge pour y fixer un cadenas.[5][6]
Libéré après plusieurs mois de captivité, Raymond serait rentré en Espagne en 1239 pour y être, selon une tradition ancienne, créé cardinal par le pape Grégoire IX — un épisode que la recherche historique du XXᵉ siècle a sérieusement contesté. Il meurt l'année suivante au château de Cardona, alors qu'il se rendait, dit-on, à Rome sur convocation pontificale.[7][8] Son corps est déposé, selon la légende, à l'endroit choisi par une mule aveugle laissée libre : la chapelle Saint-Nicolas où il priait enfant, devenue depuis le sanctuaire de Sant Ramon de Portell.[9][10]
Canonisé par le pape Alexandre VII en 1657, saint Raymond Nonnat est aujourd'hui invoqué comme patron des femmes enceintes, des sages-femmes, des nouveau-nés, des accusés à tort, et des prêtres qui gardent le secret de la confession — ce dernier patronage tirant directement sens du cadenas sur ses lèvres.[11][12][13] Cet article retrace sa vie, sa captivité, sa mort, sa canonisation et sa spiritualité du silence, puis discute la part de critique historique que la recherche moderne applique à sa légende ; il ne refait pas l'histoire de l'ordre de la Merci ni la triple vision fondatrice de 1218, déjà traitées dans l'article de saint Pierre Nolasque.
Une naissance qui donne son nom
Portell, dans le comté d'Urgell
La tradition mercédaire fait naître Raymond en 1204 à Portell, petit lieu du comté d'Urgell, en Catalogne — aujourd'hui le village de Sant Ramon, dans la comarque de la Segarra (province de Lleida), qui a pris son nom en son honneur.[14][15] Les sources varient sur son origine sociale : certaines le présentent comme fils d'une famille de la noblesse locale que son père destinait à une carrière de cour, d'autres comme né dans une famille de bergers.[16] La Catholic Encyclopedia le dit issu d'une famille « noble mais pauvre », ce qui pourrait concilier les deux traditions.[17]
Le récit de la naissance post-mortem
Le trait le plus célèbre de sa naissance est aussi le plus dramatique. Selon la tradition, sa mère meurt en travail d'enfantement ; pour sauver la vie de l'enfant, on ouvre son corps au poignard. Les sources désignent selon les cas le père de Raymond ou le vicomte de Cardona comme l'auteur de ce geste d'urgence — un détail qui, notons-le, relie déjà la naissance de Raymond au lieu même où il devait mourir, trente-six ans plus tard.[18][19] C'est cette naissance « non née » d'une mère déjà morte qui lui vaut son nom : Raimundus Nonnatus, Raymond « le Non-né ».[20][21]
Un nom qui dit une vocation
Le patronage qui en découle logiquement — protecteur des femmes en travail d'enfantement, des sages-femmes, des nouveau-nés — n'est donc pas un ajout tardif de la piété populaire : il est inscrit dans le nom même du saint dès l'origine de sa légende. Peu de saints portent, comme lui, une vocation entière contenue par avance dans les circonstances de leur naissance.
Le choix de la Merci
De la ferme paternelle à la chapelle Saint-Nicolas
Enfant, Raymond est chargé par son père de garder les troupeaux et de se préparer, selon certaines traditions, à une carrière à la cour d'Aragon.[22] Mais le jeune berger prie de préférence dans une antique chapelle du voisinage, dédiée à saint Nicolas — c'est là, précise la tradition, qu'il nourrit sa dévotion et discerne son attrait pour la vie religieuse plutôt que pour le service du monde.[23][24] Le père finit par céder et autorise son fils à entrer en religion.[25]
La règle reçue des mains de saint Pierre Nolasque
Raymond gagne Barcelone pour y recevoir l'habit blanc des Mercédaires directement des mains du fondateur de l'ordre — selon la tradition, non sans avoir d'abord fait un vœu privé de virginité perpétuelle.[26][27] L'ordre de la Merci, fondé à Barcelone en 1218 sous la Règle de saint Augustin, existe alors depuis à peine quelques années ; Raymond en devient l'un des tout premiers grands disciples, appelé à succéder à Nolasque lui-même dans la charge de rédempteur.[28]
Prêtre et second rédempteur de l'ordre
Selon la tradition la plus répandue, Raymond est ordonné prêtre en 1222, à environ dix-huit ans.[29] Formé par Pierre Nolasque, il progresse rapidement dans la vie religieuse et devient, à son tour, rédempteur — c'est-à-dire l'homme envoyé négocier et payer les rançons des captifs chrétiens en terre musulmane, charge exercée, selon la tradition, du vivant même du fondateur : Raymond, mort en 1240, n'a pu lui succéder comme maître général, Nolasque ne résignant cette charge que vers la fin des années 1240 et ne mourant qu'en 1256.[30][31] L'article sur Pierre Nolasque retrace la fondation de l'ordre, la triple vision mariale de 1218 et le quatrième vœu mercédaire — engagement à se livrer soi-même en otage à la place des captifs menacés dans leur foi — qu'il n'est pas nécessaire de répéter ici, sinon pour noter que Raymond en fut l'incarnation la plus radicale.
Le rédempteur des captifs
Valence, première mission de rachat
Les traditions mercédaires situent la première grande mission de Raymond à Valence, royaume musulman voisin de la Catalogne, où il aurait racheté selon les sources entre 140 et 233 captifs chrétiens.[32][33] L'écart entre ces chiffres, comme pour les rédemptions de son maître Pierre Nolasque, illustre la difficulté de fixer des données précises pour une activité menée sur le terrain, loin de toute chancellerie susceptible d'en garder trace écrite contemporaine.[34]
Alger : rançons et otage volontaire
Raymond se rend ensuite en Afrique du Nord, à Alger, principal port de la course barbaresque en Méditerranée occidentale. Il y rachète, selon les sources, entre 140 et 250 captifs ; lorsque les fonds de rachat s'épuisent, il applique le quatrième vœu mercédaire à la lettre et se livre lui-même en otage à la place des chrétiens qu'il ne peut plus racheter en argent.[35][36]
Tunis et saint Sérapion
Une tradition situe une troisième mission à Tunis, cette fois en compagnie d'un confrère mercédaire, saint Sérapion — l'un des premiers martyrs de l'ordre —, avec qui Raymond aurait obtenu la libération d'environ 228 captifs.[37] Cette association avec Sérapion, déjà mentionnée comme compagnon de Pierre Nolasque, souligne combien la première génération mercédaire agit en petites équipes solidaires, prêtes à payer de leur propre liberté le prix du rachat d'autrui.
Les chiffres de la rédemption : une tradition à recevoir avec prudence
Les biographies traditionnelles avancent des chiffres nettement variables selon les époques et les auteurs qui les rapportent. Le tableau suivant met en regard les principales traditions chiffrées, pour que le lecteur mesure l'écart entre les sources plutôt que de retenir un nombre unique comme certain.
| Source | Mission de Valence | Mission d'Alger | Mission de Tunis |
|---|---|---|---|
| Wikipédia (EN, tradition synthétique) | ~140 captifs | ~250 captifs, otage volontaire | otage pour 28 captifs |
| Catholic Answers Encyclopedia (dates 1224-1236) | 233 captifs (1224) | 140 captifs, otage (1226) | 228 captifs avec saint Sérapion (1229) |
| CatholicSaints.info / Butler | non précisé | ~250 captifs | otage pour 28 captifs |
Quelle que soit la version retenue, toutes convergent sur l'essentiel : un rédempteur qui rachète des centaines de captifs sur plusieurs missions successives, et qui finit par s'offrir lui-même lorsque l'argent des rançons manque.[38][39][40] C'est ce noyau constant, plus que les chiffres eux-mêmes, qui fait l'unité de la tradition.
« Ce qu'il ne put racheter en argent, il le racheta par sa propre liberté. » — Résumé traditionnel de la vocation rédemptrice de Raymond Nonnat, rapporté par les notices mercédaires contemporaines[41]
Les lèvres closes par un cadenas
La torture : empêcher la prédication à tout prix
Devenu lui-même captif à Alger, Raymond ne cesse pas d'annoncer l'Évangile à ses geôliers et à ses compagnons de chaîne — au point, dit la tradition, de convertir certains de ses gardiens musulmans.[42][43] Pour le faire taire, ses geôliers lui percent les lèvres avec un fer rougi au feu puis y fixent un cadenas, l'empêchant matériellement d'ouvrir la bouche pour parler.[44][45] Certaines versions précisent que cette mutilation dure environ huit mois, jusqu'à ce que l'ordre parvienne à réunir la rançon nécessaire à sa libération, en 1239.[46]
« Pour l'empêcher de prêcher, on lui perça les lèvres d'un fer rouge et on les ferma d'un cadenas. » — Résumé de la tradition hagiographique rapportée par la Catholic Encyclopedia[47]
Une prédication qui continue malgré tout
Le trait le plus frappant de cet épisode n'est pas seulement la cruauté du châtiment, mais l'obstination de Raymond, réduit au silence physique, à continuer d'exister comme témoin de sa foi au milieu de la captivité. Le silence imposé devient, dans la tradition, le signe visible d'une parole qui ne peut être totalement étouffée — matière de nombreuses représentations artistiques ultérieures, qui figurent le saint tenant lui-même son cadenas comme un attribut de gloire plutôt que de honte.[48]
La libération et le retour en Espagne
Racheté à son tour par ses frères mercédaires, Raymond regagne l'Espagne en 1239.[49][50] C'est à ce moment que la tradition situe l'épisode le plus discuté de sa vie : sa nomination comme cardinal par le pape Grégoire IX.
Le cardinalat : légende et critique historique
Une nomination rapportée par la tradition (1239)
Selon la tradition la plus ancienne, remontant au moins au XVIᵉ siècle, le pape Grégoire IX aurait créé Raymond cardinal-diacre de Sant'Eustachio à son retour de captivité, en 1239, avant de le rappeler à Rome l'année suivante — voyage qu'il n'acheva jamais, étant mort en chemin, au château de Cardona.[51][52] Cette version est reprise sans réserve par la Catholic Encyclopedia de 1911.[53]
La démonstration d'Agostino Paravicini Bagliani
La recherche prosopographique du XXᵉ siècle sur le collège cardinalice du XIIIᵉ siècle, en particulier les travaux de l'historien Agostino Paravicini Bagliani, a établi que ce récit résultait très probablement d'une confusion : le véritable cardinal-diacre de Sant'Eustachio entre 1238 et 1241 était un Anglais, Robert Somercote, et non Raymond Nonnat. Sur cette base, Paravicini Bagliani conclut que Raymond n'a vraisemblablement jamais été cardinal.[54] La New Catholic Encyclopedia elle-même qualifie ce cardinalat d'« historiquement incertain ».[55]
Que reste-t-il de certain ?
Le trouble ne s'arrête pas là. Les Mercédaires eux-mêmes rapportent que la recherche du XXᵉ siècle sur leurs propres archives a identifié un frère nommé Ramón Surrons, originaire de Portell comme le saint, actif aux chapitres de l'ordre à El Puig en 1324 et à Lérida en 1335, où il est nommé rédempteur — soit près d'un siècle après la mort traditionnellement fixée du saint.[56] Cette proximité de nom et de lieu d'origine a pu nourrir, au fil des générations, une confusion supplémentaire entre plusieurs figures mercédaires portant des noms voisins. La New Catholic Encyclopedia résume prudemment la situation : « il est impossible d'établir avec certitude les événements de sa carrière », faute de sources contemporaines fiables — tout en maintenant que l'activité de rédemption des captifs elle-même, comme œuvre de l'ordre naissant, est largement attestée.[57]
La mort à Cardona
Le viatique reçu des mains du Christ, selon la tradition
Raymond meurt au château de Cardona le 31 août 1240 (certaines sources donnent le 26 août), alors qu'il se rendait, selon la tradition, à Rome sur convocation du pape.[58][59] La tradition mercédaire rapporte qu'aucun prêtre n'étant disponible à son chevet pour lui porter les derniers sacrements, des anges vêtus de l'habit mercédaire — ou, dans certaines versions, le Christ lui-même accompagné d'anges — lui auraient apporté miraculeusement le viatique.[60][61]
« N'ayant pas de prêtre pour lui administrer le viatique, il le reçut miraculeusement, des anges vêtus de l'habit mercédaire. » — Tradition rapportée par l'ordre de la Merci sur la mort de Raymond Nonnat[62]
La mule aveugle et le choix du lieu de sépulture
Après sa mort, trois parties se disputent l'honneur d'accueillir son corps : l'ordre de la Merci, le vicomte de Cardona, et la ville elle-même. Pour trancher ce différend, la tradition rapporte qu'on chargea le corps sur une mule aveugle laissée libre de choisir son chemin. Sans être guidée, la mule se dirigea droit vers la chapelle Saint-Nicolas, près de Portell, où Raymond avait coutume de prier enfant — signe reçu comme la volonté du Ciel de fixer là sa sépulture.[63][64]
Une chapelle devenue sanctuaire
Cette même chapelle Saint-Nicolas devint, dès le XIIIᵉ siècle, un couvent mercédaire ; en 1450, le lieu prit le nom de Sant Ramon en l'honneur du saint qui y était vénéré, donnant naissance au village actuel.[65] Le sanctuaire de Sant Ramon de Portell, dans la Segarra (province de Lleida), surnommé l'« Escorial de la Segarra » pour l'ampleur de son architecture baroque et néoclassique, demeure aujourd'hui un lieu de pèlerinage pour les femmes enceintes et les mères en travail d'enfantement.[66]
Un culte reconnu par étapes
- 1204Naissance à Portell
- vers 1218-1222Entrée chez les Mercédaires et ordination
Il reçoit l'habit blanc des mains de saint Pierre Nolasque à Barcelone, puis serait ordonné prêtre vers 1222.[69][70]
- 1224-1229Premières missions de rédemption
Rachats de captifs à Valence, puis à Alger, puis à Tunis avec saint Sérapion, selon les traditions chiffrées.[71]
- 1236-1239Captivité volontaire à Alger et cadenas aux lèvres
- 1239Cardinalat rapporté par la tradition
Retour en Espagne ; le pape Grégoire IX l'aurait créé cardinal-diacre de Sant'Eustachio — épisode contesté par la critique historique moderne.[74]
- 31 août 1240Mort au château de Cardona
- 5 novembre 1625Décret de confirmation du culte immémorial
Reconnaissance officielle par le Saint-Siège du culte rendu à Raymond depuis des siècles.[77]
- 19 juin 1655Inscription au martyrologe romain
- 1657Canonisation par Alexandre VII
Le pape Alexandre VII le canonise solennellement.[80][81][82]
- 10 mars 1681Fête élevée au second-classe universel
Le pape Innocent XI élève sa mémoire liturgique au rang de fête de seconde classe pour l'Église universelle.[83]
Du décret de 1625 à la canonisation de 1657
Le culte de Raymond Nonnat suit un cheminement typique des saints médiévaux vénérés localement bien avant toute procédure romaine formalisée : reconnaissance d'abord d'un culte immémorial (1625), puis inscription au martyrologe romain (1655), et enfin canonisation proprement dite par Alexandre VII deux ans plus tard, en 1657.[84][85] Sa fête, célébrée le 31 août, fut élevée au rang de fête universelle de seconde classe par Innocent XI en 1681.[86] Depuis la réforme du calendrier de 1969, elle n'est plus d'observance universelle : laissée aux calendriers particuliers, elle demeure inscrite au Martyrologe romain au 31 août, ce qui permet de célébrer messe et office en son honneur ce jour-là.[87][88]
Spiritualité : le sceau du silence et le don de soi
Le silence gardé jusqu'au sang
Le cadenas sur les lèvres de Raymond Nonnat n'est pas seulement un fait de torture : dans la lecture spirituelle qu'en fait la tradition, il devient le symbole d'une parole gardée à tout prix, quand bien même ce serait au prix du sang. Cette figure a naturellement fait de lui, dans la piété populaire, le patron des prêtres qui gardent le secret de la confession — un secret que l'Église elle-même qualifie de « sceau sacramentel », protégé par une obligation absolue et sans exception.[89]
« Étant donnée la délicatesse et la grandeur de ce ministère et le respect dû aux personnes, l'Église déclare que tout prêtre qui entend des confessions est obligé de garder un secret absolu au sujet des péchés que ses pénitents lui ont confessés, sous des peines très sévères. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1467, sur le sceau sacramentel de la confession[90]
Le don de soi jusqu'à l'otage volontaire
En se livrant lui-même en otage à Alger pour racheter d'autres captifs, Raymond applique à la lettre la charité que le Christ décrit comme la mesure suprême de l'amour. Il ne se contente pas de secourir le prochain de loin : il prend sa place dans les chaînes, exactement comme le quatrième vœu mercédaire, déjà présenté dans l'article de Pierre Nolasque, le demande à chaque frère de l'ordre en cas de nécessité.
« J'aurais beau distribuer toute ma fortune aux affamés, j'aurais beau me faire brûler vif, s'il me manque l'amour, cela ne me sert à rien. » — Première épître de saint Paul aux Corinthiens 13, 3 (traduction liturgique AELF)
Une persécution reçue comme une béatitude
La tradition insiste sur le fait que Raymond, réduit au silence par la torture, ne cesse pas pour autant d'être un témoin : sa seule présence parmi les captifs, cadenas aux lèvres, continue de prêcher sans mot dire. Ce paradoxe rejoint directement la parole du Christ sur la persécution reçue pour la justice.
« Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le royaume des Cieux est à eux. » — Évangile selon saint Matthieu 5, 10 (traduction liturgique AELF)
Patron des femmes enceintes et des accusés à tort
Le double patronage de Raymond Nonnat — protecteur des femmes en travail d'enfantement d'une part, des personnes injustement accusées d'autre part — trouve sa cohérence dans sa propre histoire : né d'une mère morte en couches, puis lui-même réduit au silence sans procès équitable par ses geôliers, il incarne aux yeux des fidèles la protection de ceux qui ne peuvent pas parler pour leur propre défense — l'enfant à naître, la mère en danger, l'accusé sans voix.[91][92]
Histoire et tradition : ce que la critique retient
Un noyau historique fragile
Contrairement à d'autres grandes figures du XIIIᵉ siècle mercédaire, la vie de Raymond Nonnat ne s'appuie sur aucune source contemporaine directe : ni chronique rédigée de son vivant, ni acte notarié précisément daté ne permettent de vérifier indépendamment le détail de sa biographie. La New Catholic Encyclopedia, s'appuyant notamment sur l'étude critique de Baudouin de Gaiffier publiée dans les Analecta Bollandiana en 1940, reconnaît sans détour qu'« il est impossible d'établir les événements de sa carrière » avec certitude documentaire.[93]
L'hypothèse d'une confusion avec un frère du XIVᵉ siècle
L'ordre de la Merci lui-même signale, à partir de ses propres recherches archivistiques du XXᵉ siècle, la possibilité que la figure traditionnelle de Raymond Nonnat ait pu se superposer, dans la mémoire collective, à celle d'un autre frère mercédaire de Portell, Ramón Surrons, actif près d'un siècle plus tard, aux chapitres d'El Puig (1324) et de Lérida (1335).[94] Une telle hypothèse ne prétend pas nier l'existence du saint canonisé en 1657, mais invite à recevoir avec prudence les détails les plus précis de sa légende — chiffres de rachats, dates exactes, teneur du cardinalat — comme le fait la critique historique pour de nombreuses vies de saints médiévaux transmises d'abord par la piété populaire avant d'être fixées par écrit plusieurs générations plus tard.
Comment lire cette figure aujourd'hui
Ce constat critique n'oblige pas au scepticisme. Le noyau constant de la tradition — un frère mercédaire, disciple direct de Pierre Nolasque, qui consacra sa vie au rachat des captifs, se livra lui-même en otage, subit une mutilation pour avoir continué de prêcher, et mourut avant d'achever sa dernière mission — repose sur un consensus hagiographique suffisamment ancien et homogène pour avoir justifié une reconnaissance liturgique dès le XVIIᵉ siècle. La juste attitude, comme pour Pierre Nolasque, n'est ni la crédulité qui prendrait chaque détail tardif pour un fait établi, ni le scepticisme qui nierait le saint sous prétexte que sa légende a pu s'amplifier ou se mêler à une figure homonyme plus tardive : c'est de distinguer les degrés de certitude, en laissant à l'œuvre de charité elle-même tout son poids historique et spirituel.
La postérité de Raymond Nonnat
L'iconographie du cadenas
Dans l'art religieux, Raymond Nonnat est presque toujours reconnaissable à son attribut propre : le cadenas fixé sur ses lèvres, qu'il tient parfois lui-même à la main comme un trophée de fidélité plutôt que comme une marque de honte. On le représente aussi, plus largement, en habit blanc mercédaire, entouré de captifs rachetés ou en scène de rédemption.[95]
Une dévotion vivante à Sant Ramon de Portell
Le sanctuaire de Sant Ramon de Portell, dans la Segarra catalane, continue d'accueillir la dévotion des femmes enceintes et des familles qui lui confient leur maternité — signe qu'un culte né au XIIIᵉ siècle, consolidé par les décrets romains du XVIIᵉ, garde aujourd'hui encore sa vitalité populaire.[96]
Une place discrète mais durable parmi les saints mercédaires
Raymond Nonnat n'a pas fondé d'ordre, comme son maître Pierre Nolasque, ni rédigé de règle, comme Raymond de Penyafort pour les constitutions mercédaires. Sa place dans l'histoire de l'Église est plus modeste et, à cet égard, plus universelle : celle d'un homme qui a payé de sa propre chair la fidélité à une mission de charité, jusqu'à en perdre, temporairement, l'usage même de la parole.
Pour aller plus loin
- Sources et notices de référence : Catholic Encyclopedia (New Advent), art. « St. Raymond Nonnatus » (Francis Mershman, 1911) ; New Catholic Encyclopedia (via Encyclopedia.com), art. « Raymond Nonnatus, St. » ; Wikipédia (EN, FR, ES), art. « Raymond Nonnatus / Raymond Nonnat / Ramón Nonato » et « Monasterio de San Ramón de Portell » ; Catholic Answers Encyclopedia, art. « Raymond Nonnatus, Saint » ; CatholicSaints.info (résumé d'Alban Butler, Lives of the Saints).
- Sources de l'ordre : Mercedarian Friars, notice officielle « St. Raymond Nonnatus » (orderofmercy.org), pour la chronologie des reconnaissances liturgiques et la discussion sur Ramón Surrons.
- Historiographie critique : Baudouin de Gaiffier, Analecta Bollandiana 58 (1940) ; G. Vázquez Núñez, Manual de la historia de la orden de N. S. de la Merced (Toledo, 1931) ; travaux prosopographiques d'Agostino Paravicini Bagliani sur les cardinaux du XIIIᵉ siècle.
- Lieux et art : le sanctuaire de Sant Ramon de Portell (Segarra, Lleida), dit l'« Escorial de la Segarra ».
- Articles liés sur Ignispedia : son maître et fondateur de l'ordre, saint Pierre Nolasque ; l'ordre frère du rachat des captifs, les Trinitaires de saint Jean de Matha ; saint Raymond de Penyafort, rédacteur des constitutions mercédaires ; les grands fondateurs contemporains saint Dominique et saint François d'Assise.
Notes et références
Francis Mershman, art. « St. Raymond Nonnatus », The Catholic Encyclopedia, vol. 12, Robert Appleton Company, New York, 1911 (newadvent.org/cathen/12671b.htm) : naissance en 1200 ou 1204 à Portello, diocèse d'Urgel, Catalogne, « taken from the womb of his mother after her death » ; famille noble mais pauvre ; entrée chez les Mercédaires à Barcelone sous Pierre Nolasque ; rédempteur à Alger, otage volontaire ; « his lips were pierced with a red-hot iron and closed with a padlock » pour l'empêcher de prêcher ; retour en Espagne en 1239, cardinal par Grégoire IX ; mort à Cardona le 31 août 1240 en route pour Rome ; nom inscrit au martyrologe romain par Alexandre VII en 1657.
1 5 17 20 42 44 47 49 53 68 72 79Wikipedia (EN), art. « Raymond Nonnatus » : né en 1204 à Portell (aujourd'hui Sant Ramon), diocèse d'Urgell ; surnom « non né » lié à la naissance par césarienne post-mortem ; formé par Pierre Nolasque ; missions de rédemption à Valence (140 captifs), Alger (250 captifs, otage volontaire) et Tunis (otage pour 28 captifs) ; lèvres percées et cadenassées pour l'empêcher de prêcher ; mort au château de Cardona le 26 ou le 31 août 1240 ; légende de la mule aveugle guidant le choix du lieu de sépulture ; cardinalat de 1239 rapporté par la tradition mais réfuté par les travaux prosopographiques d'Agostino Paravicini Bagliani, qui l'attribue à une confusion avec l'Anglais Robert Somercote, cardinal-diacre de Sant'Eustachio de 1238 à 1241 ; canonisé par Alexandre VII en 1657 ; fête le 31 août ; patron des femmes en couches, sages-femmes, enfants, femmes enceintes et prêtres défendant le secret de la confession.
2 4 7 11 14 16 23 27 28 30 32 35 38 45 50 51 54 58 67 74 80 88 91Catholic Answers Encyclopedia, art. « Raymond Nonnatus, Saint » : naissance en 1204, césarienne au poignard pratiquée par le père après la mort de la mère ; enfance à la ferme paternelle, dévotion à la chapelle Saint-Nicolas ; vœu privé de virginité perpétuelle avant l'habit reçu de Pierre Nolasque ; missions de rédemption chiffrées : Valence 1224 (233 captifs), Alger 1226 (140 captifs, otage), Tunis 1229 avec saint Sérapion (228 captifs) ; nouvelle mission à Alger en 1236, captivité, lèvres percées et cadenassées pendant environ huit mois jusqu'à la rançon de 1239 ; mort en août 1240 à trente-six ans ; légende de la mule aveugle ; canonisation par Alexandre VII en 1657 ; patron des femmes en couches, des enfants, des femmes enceintes et des prêtres gardiens du secret de la confession.
3 12 18 25 33 36 37 39 46 71 73 92New Catholic Encyclopedia (Gale/Catholic University of America Press), art. « Raymond Nonnatus, St. », cité via Encyclopedia.com : né vers 1204 à Portello, mort probablement le 31 août 1240 à Cardona ; « it is impossible to establish the events in his career » faute de sources contemporaines fiables ; activité de rédemption des captifs chrétiens en Afrique du Nord et en Espagne néanmoins généralement reconnue ; cardinalat conféré par Grégoire IX qualifié d'« historically uncertain » ; inscription au martyrologe romain par Alexandre VII en 1657 ; fête le 31 août ; patron des mères en travail d'enfantement et des innocents faussement accusés ; bibliographie citée : Acta Sanctorum, août, t. 6, p. 729-776 ; G. Vázquez Núñez, Manual de la historia de la orden de N. S. de la Merced, Tolède, 1931 ; B. de Gaiffier, Analecta Bollandiana 58 (1940), p. 88 ; A. Butler, The Lives of the Saints, éd. 1956.
6 34 55 57 81 85 93Mercedarian Friars, notice officielle « St. Raymond Nonnatus » (orderofmercy.org/raymond-nonnatus) : naissance à Portell par intervention au poignard du vicomte de Cardona après la mort de la mère ; recherches mercédaires du XXᵉ siècle identifiant un frère nommé Ramón Surrons, originaire de Portell, actif aux chapitres d'El Puig (1324) et de Lérida (1335), où il est nommé rédempteur ; captivité et torture à Alger, lèvres cadenassées, soutenu par la dévotion eucharistique ; cardinalat de Sant'Eustachio rapporté par la tradition, mort à Cardona en route pour Avignon/Rome ; viatique reçu miraculeusement du Christ lui-même accompagné d'anges en habit mercédaire, faute de prêtre disponible ; décret de reconnaissance du culte immémorial le 5 novembre 1625 ; inscription au martyrologe romain le 19 juin 1655 ; élévation de la fête au rang de second-classe universel par Innocent XI le 10 mars 1681 ; patron des novices mercédaires, des accusés à tort, des femmes enceintes, de la vie familiale chrétienne et des enfants à naître.
8 19 31 41 52 56 60 62 76 77 78 83 84 86 87 94Wikipedia (ES), art. « Monasterio de San Ramón de Portell » : couvent mercédaire fondé au XIIIᵉ siècle sur le site d'une chapelle dédiée à saint Nicolas, lieu où la tradition situe la sépulture de Raymond Nonnat en 1240 ; le site prend le nom de couvent puis de village de Sant Ramon en 1450 ; sanctuaire aujourd'hui de style baroque et néoclassique, surnommé l'« Escorial de la Segarra » ; lieu de pèlerinage des femmes enceintes et des mères depuis des siècles ; à quelques kilomètres du village de Portell, lieu de naissance du saint.
9 15 59 64 65 66 75 96CatholicSaints.info, art. « Saint Raymond Nonnatus » (résumé d'Alban Butler, The Lives of the Saints) : légende de la mule aveugle chargée du corps du saint, choisissant sans être guidée le chemin de la chapelle où il priait enfant ; viatique reçu par ministère angélique en habit mercédaire faute de prêtre présent ; canonisation par Alexandre VII en 1657 ; fête le 31 août.
10 40 61 63National Catholic Register, « St. Raymond Nonnatus, Ora Pro Nobis » (ncregister.com/blog/st-raymond-nonnatus-ora-pro-nobis) : Raymond canonisé par le pape Alexandre VII en 1657 ; fête célébrée le 31 août ; patron des femmes enceintes, des enfants à naître et des sages-femmes.
13 82Wikipédia (FR), art. « Raymond Nonnat » : naissance vers 1204 à Portell (Sant Ramon), royaume d'Aragon ; nom issu du latin non natus, lié à un accouchement post-mortem par intervention au poignard ; ordonné prêtre en 1222 à dix-huit ans ; entrée chez les Mercédaires, ordre voué au rachat des esclaves chrétiens en Afrique du Nord ; livraison volontaire aux Sarrasins pour libérer des captifs ; fouetté jusqu'au sang, lèvres percées au fer rouge et cadenassées, évangélisation des gardiens malgré tout ; cardinalat rapporté ; mort en 1240 près de Barcelone à trente-six ans, avant de recevoir les insignes cardinalices à Rome ; canonisation par Alexandre VII en 1657 ; fête le 31 août ; patron des femmes enceintes et des sages-femmes.
21 29 70Encyclopedia.com, art. « Raymond Nonnatus, St. » (reprise de la New Catholic Encyclopedia) et notices apparentées : conversion de certains gardiens musulmans pendant la captivité malgré la torture ; représentations artistiques du saint tenant ou portant le cadenas comme attribut iconographique, entouré de captifs rachetés.
22 43 48 95Aleteia, « Meet Raymond Nonnatus, the saint who was “not born” », 4 octobre 2016 : enfance vouée par le père à une carrière de cour, dévotion enfantine à la chapelle Saint-Nicolas, vœu privé de virginité perpétuelle avant de recevoir l'habit mercédaire des mains de Pierre Nolasque, canonisation par Alexandre VII.
24 26 69Catéchisme de l'Église catholique, § 1467, sur le sceau sacramentel de la confession (texte officiel français, vatican.va) : « Étant donnée la délicatesse et la grandeur de ce ministère et le respect dû aux personnes, l'Église déclare que tout prêtre qui entend des confessions est obligé de garder un secret absolu au sujet des péchés que ses pénitents lui ont confessés, sous des peines très sévères [...] Ce secret, qui n'admet pas d'exceptions, s'appelle le " sceau sacramentel ", car ce que le pénitent a manifesté au prêtre reste " scellé " par le sacrement. » Cité ici pour éclairer le patronage de Raymond Nonnat sur les prêtres gardiens du secret de la confession.
89 90